‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 14 sur 37 · GOUVERNEMENT DE MESSALINE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DE MESSALINE

dans son exil. Les amants de toutes ces femmes ont été punis de moi*t par le rigorisme des Césars, tandis qu'en même temps des temples s'élèvent et Fencens fume en l'honneur de Drusille, maîtresse de son frère {scortum fratris).

Les enfants ne sont pas mieux traités que les femmes : la petite Drusille est à deux ans tuée comme complice de son père Caïus ; Claude jette nue sur le seuil de sa maison une fille de sa femme qu'il ne croit pas son enfant. Au début du règne de Tibère , Agrippa Posthume ; au début du règne de Caïus, le jeune Tibère, sont immolés comme premier gage de sûreté. Dans cette demeure du mont Palatin , toute resplendissante d'or, voici la crypte où Caïus a été massacré ; voici le cachot où le jeune Drusus est mort, mangeant la bourre de ses matelas et maudissant Tibère ; voici la salle du festip où fut empoisonné Britannicus , le jardin où l'on tua Messaline. Messaline, Britannicus, Agrippine, ont été supprimés (sublati) par leur mari, par leur frère, par leur fils ; et l'empoisonneuse Locuste est longtemps considérée comme un moyen de gouvernement (1).

Que serait-ce donc, si toutes les grandes maisons de Rome nous étaient ouvertes comme le palais des Césars ? si nous avions, pour nous conduire dans ces riches demeures où l'on faisait l'orgie en attendant le billet, doux de l'empereur, ce terrible cicérone , Suétone , qui ne nous fait grâce ni d'un on dit, ni d'un présage, ni d'une turpitude ! Que de secrets depuis l'atrium où recevait le maître , jusqu'au grenier où dormaient les esclaves ! Tacite , du reste , nous en apprend assez : une Lépida, la fille de tous les Émilius, petite-fille de Sylla et de Pompée, accusée à la fois de supposition d'enfant, d'adultère, d'empoisonnement, de sortilège, arrive au théâtre suivie de toutes les femmes nobles de Rome, pleure, supplie, invoque ses ancêtres , atteste l'image de Pompée , arrache au peuple ému des imprécations contre son mari qui l'accuse ; et cepen-

(1) Diùinter inslrumenta regnl habita. Tacite.

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dant, convaincue par les révélations de ses esclaves, finit par être exilée (1). Un enfant » un Papinius, d'une famille consulaire, « choisissant une mort hideuse et soudaine, se (wécipite d'une fenêtre : » et qui en accuse-t-on, sinon sa iqère « qui, depuis longtemps répudiée, avait, par le luxe^^ par de funestes obsessions, poussé ce jeune homme à de tels désordres, que le trépas seul pouvait le dérober à ses remords? Elle fut exilée de Rome pendant dix ans, jusqu'à ce que son second fils çùt passé l'âge dangereux de la jeunesse (2). » Tacite est pi^ciu d.^ pareils faits.

Et les crimes si multipliés chez les. grands n'étaiem pas plus rares chez le peuple. Lorsque Claude , moins par une sévérité d'honnête homme que par une curiosité d'aptiquaire, rétablit l'ancien supplice des parricides^ et les fit jetçjr à la mer, liés dans un sac avec une poule , une vipère et un siuge^ ob observa qu'en cinq ans il y eut un plus grand noiubre de pareils supplices qu'il n'y en avait eu pendant des siécle$. Le temps vint ensuite où , dit Sénèque , on vit plus de sacs que de croix, c'est-à-dire plus de parricides que d'assassin^ (3); en une seule fois , pour combattre sur le lac Fuçin , Claude trouva dix-neuf mille condamnés à mort.

En vérité, c'est une horrible époque, et souvenue voudrais la laisser là. Mais on pardonne tant de choses au passé, parce que le passé nous mène loin de nous-mêmes ; le présent défile devant nous si lentement , si maigrement , ce grain de sable du sablier est si ennuyeux à voir tomber ; nous voyons le présent à travers un microscope, partiel, fortuit, incompris. Notre siècle, plus qu'un autre, a poussé loin l'art de découper les grandes choses en minuties imperceptibles ; 1^ jouçuaux nous émiettent l'histoire de notre temps. Au moius. l'histoire du temps passé est-elle une, toute faite, toute saisissable d'un regard ; toute la suite de ses anneaux nous appartient ,

(t) Tacite, AnnaL IH. 23: — (2) Tacite, Annal. VI. 49. (3) Sénè(iue, de aementlâ, I. 23.

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tandis que dans la chaîne du présent» le moindre aim^ean est si merveilleusement grossi que nous n'aperçeyons p^^» \d^ chaîne. Le présent, ses vicissitudes, ses intérêts, sespass^^oQs;^ toutes ces choses-là viennent, une à une, pais'ader devaQ.t i^oua en frac noir, en pantaltfn et en bottes. Nous ne sou^meij^ pas à distance pour juger, et malgré toutes nos ph^ast^^^, notre siècle est petit à nos yeux ; j'aimerais mieux un Mf^i^r du temps de Caligula que le Constitutionnel ou le Journal des Dérbats de ce matin.

Et de plus, cette époqlie a un autre charme pour moU ^^etui du problème. J'ai fait mon possible pour vous expliqueir et pour m'expliquer Tibère ; je comprends Thomme, je ne saisis pas encore jusqu'au bout son époque et la raison de sa puissance. Quoi que je me dise, j'ai peine à me rendre compte nettement de cette dislocation de la société, de cette ahse^ce de communauté entre les ttopi^mes , q\ii faisait si grand à la fois et si précaire le pouvoir d'un seul. Ce siècle me paraît le plus problématique de tous^ et aussi celui qu'on a le moins étudié. On a été prodigue d'érudition et de lalpieur sur les âges primitifs, où la mythologie commence à peine k devenir ui^e obscure ébauche de l'histoire ; mais sur cette ère ^out historique, où tous les faits sont positifs, toutes les autor^éâi contemporaines, où des livres profondén]|ent curieux ont été faits comme exprès pour allécher notre investigatio]|i, on s'e;^^ contenté d'une sèche et superficielle étude des événçment^ sans en demander la raison. Ce silence et cette réserve ne font que m'exciter davantage ; je tourne et retourne mon précieux antiquaire, mon imperturbable anecdotier de S\(etQnius Tra^quillus : il est curieux de tant de choses, de l'habit, du visage, des manies de tel César, du menu de ses repas , du mobilier de sa chambre ; il possède l'anneau de tel prince, un ancien diplôme de tel autre , des vers autographes de Néron ; il a donné à Hadrien une vieille et petite statue en bronze d'Auguste, avec des lettres de fer à moitié détruites, et Hadrien , digne d'un tel présent, honore cette statue et Iv^ a déclié une

chapelle dans son palais. Quel curieux cabinet dut avoir cet homme ! Fouilleur infatigable , déchiffreur d'inscriptions, liseur de vieux papyrus , que lui fait le bien ou le mal dans rhistoire» la cruauté de Tibère ou la bonté de Titus ? Il laisse la morale aux rhéteurs ; il est érudit': le seul homme contre lequel il se fâche un peu est Caligula ; il se permet de l'appeler un monstre. — Tel n'est pas Tacite, historien un peu plus rhéteur, mais historien, mais juge, mais honnête homme au fond de l'âme, et, malgré ses haines d'honnête homme, remarquablement impartial (1) ; toujours intimement vrai, même lorsque, à la façon de Tile-Live et des anciens, il rend l'histoire emphatique ; homme qui sent et qui enseigne dix fois plus qu'il ne dit, chez lequel chaque phrase instruit, chaque ligue révèle, chaque mot a son sens et son vouloir : terrain que je fouille et remue, y trouvant toujours quelque chose, n'y trouvant jamais assez sur cette époque sans fond , cette immense et incompréhensible époque !

En avançant dans ma tâche , je vois bien d'autres trésors devant moi : les deux Pline , — le naturaliste , cet immense et indigeste collecteur de faits ; — l'épistolier, qui a fabriqué sa correspondance académique exprès, ce semble, pour nous faire pénétrer dans toutes les petites intimités de son siècle ; — Juvénal, ce grand et honnête menteur, qui, avec son stoïcisme» la fausseté de son point de vue, l'hyperbole de sa satire , ne peut cependant retenir le génie de son temps, qui déborde et se trahit par tous les pores.

Si j'avais à aller plus loin, à peindre ce qui vivait en ce siècle et ce qui n'était pas de ce siècle , à dégager de cette

(1) On ne reconnaît pas d'ordinaire assez l'impartialité de Tacile. Lui-même nous avertit (tue Tibère, Caïus, Claude, Néron, flattés de leur vivant, ont été calomniés après leur mort, lorsque la mémoire de leurs crpautés était encore récente (Annal. 1. 1). H disculpe Tibère des accusations répandues au sujet de Drusus (1Y. 10. U }. Il rend plusieurs fois justice à Tilièrc ( r. surtout lY. 0. 7 ). Sur plusieurs points, il Justifie les empereurs de reproches qui leur étaient faits par d'autres, qui sont encore renouvelés par Suétone, etc....

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