GOUVERNEMENT DE MESSÂLINE. US
Claude prit un moyen terme et limita le gain de ravocat à 2,600 fr. (1).
Mais enfin , voici venir au tribunal Claude, juge acharné , pas toujours juge déraisonnable ; raison variable , tantôt sagace et prudente, tantôt étourdie et brusque, tantôt puérile et presque folle. Il rendit quelques sentences originales, un peu à la façon de Sancho. 11 faisait ce que nous nommerions l'appel des jurés : un homme qui avait un motif d'excuse ne le fit pas valoir ; Claude le raya toujours, persuadé qu'un jugeur aussi ardent est un mauvais juge. Un autre, désigné comme juré, avait lui-même un procès à soutenir : « Plaide devant moi , lui dit Claude ; en discutant ton affaire, tu me montreras comment tu sais juger celle d'autrui, » Une femme refusait de reconnaître son fils : « Puisqu'il n'est pas ton fils, lui dit^il, tu vas l'épouser. »
Mais il advenait là comme ailleurs : au palais les obsessions des aiTranchis, au Forum le tapage des avocats faisaient dévier sa droite raison. Les voyez-vous, autour de lui, criant, s'agitant, chicanant, jetant ce brave homme dans tous les détours de la procédure? D'ailleurs Claude, qui a demauvaises nuits, sommeille au tribunal ; les avocats, pour l'éveiller, prennent le plus aigre, fausset de leur voix : il se secoue ; mais sa raison est toujours endormie, tous les monstres de la chicane se dressent devant lui; en vain il se retire pour méditer, en vain il écrit sa sentence ; sa délibération tient du rêve , son arrêt du cauchemar. « Je donne gain de cause, dit-il , à ceux dont les raisons sont les meilleures. »
Voici un grave débat. — Un homme est poursuivi pour avoir usurpé le droit de cité romaine : pendant qu'on le juge, pourra-t-il porter la toge? Importante question ! Voici comme
(I) Sénatua-consulic, ou édit de aande, an 47 (Tacite. XI. 5. 7. PUoe, V. éplt. 2 J . Ulplen , loi i . Digest de variis et exlraneis cognitionibua ). Renouvelé 80U8 Néron (an ^), Tacite, Annal. XHI. 5. Suétone, in Nerone. 17. Antre mesure contre lea avocats prévaricateurs (an C2). Tacite. XIV. 41.
atO GLAUDK
Claude juge rincident : il changera d'habit ; pendant le plaidoyer de Faccusateur, il sera en manteau comme un étranger; pendant sa défense , en toge comme un Romain,
« Pourquoi ce témoin est-il absent? — César, il n'a pu venir. — Pourquoi? — César, de graves» de solennelles raisons Ten ont empêché» -^ Quelles raisons peuvent s*opposer à mes ordres? — Elles sont irrésistibles, seigneur. — Mais explique^ toi» » Et après bien des questions, bien des réponses, bien des circonlocutions , bien des détours : « César, il est mort* n Ainsi se raillait- on du pauvre César.
« Cllon, gouverneur.de Bithynie, comparais devant César S Députés de la province de Bithynie, exposez vos griefs ! » Le^ Bithyniens reprochent à Cilon ses concussions et ses violences. César n'entend pas, César est distrait ou César dort. Mais il a . près de lui son fidèle Narcisse : « Que disent-ils là, Narcisse? — Seigneur, ils rendent grâce à Cilon , qui les a gouvernés avec une sagesse paternelle. — C'est bien : je me souviendrai, Cilon , de tes services ; retourne à ton gouvernement. Qu'on appelle une autre cause. »
C'est un accusé : « Nous permettons, dit César > que l'accusé soit défendu. — Grâces te soient rendues , excellent prince I c'est du reste ce qui se fait toujours. »
L'accusé est un chevalier romain poursuivi par des calomniateurs ; on lui reproche d'obscènes outrages envers des femmes. On produit les témoins ; il n'y a pour témoins que des courtisanes. Le prince les écoute, recueille leurs témoignages , se fait raconter leurs injures , leur vertu offensée { tient note de tout avec la gravité d'un censeur. A tant de niaiseries, la patience de l'accusé ne tient pas ; il injurie Claude, lui jette à la figure ses tablettes et son stylet ; et le pauvre maître du monde, blessé à la joue, ne sait encore ce que signifie cet orage.
C'est fini. — Claude n*écoute plus rien ; sa pensée est ailleurs. Sentez-vous cette douce et alléchante odeur qui arrive jusqu'à vos narines ? L'empereur la respire, la savoure, oublie
GOUTERNEHBMT DE BIESSALINE. Wl
tout le reste. On prépare dans le temple de Mars le dtner des prêtres saliens. Il n'y a plus d'empereur, plus de juge, plus d-avocats, plus de procès. Perrin Dandin est devenu Âpicius* Claude se jette hors du tribunal ; il va chercher le dîner des pontifes.
« Non I pas encore ! » s'écrient vingt avocats. Ils le retten* nent par le bout de sa toge ; ils le saisissent par les pieds : lé maître du monde n'est pas maître d'aller dîner i Puis viennent les injures : « Tu n'es qu\iû vieux fou 1 » lui dit un Greû dans sa langue. Ces gens-là sont prêts à l'assommer pour qu'il les juge.
Claude n'échappe à cette tempête que pour en subir une autre. C'est le peuple qui a faim : les greniers ne sont pas remplis pour quinze jours , les vaisseaux d'Egypte n'arrivent pas à Ostie , et le peuple connaît ce premier principe de la monarchie d'Auguste, que l'empereur doit nourHr Rome. Le peuple arrête César au milieu de la place, le couvre d'injures» de croûtes de pain ; jamais tant de pain ne fut gaspillé qu'aux jours d'émeute pour cause de disette. Claude s'échappe à grand'peine, pénètre au palais par une porte de derrière, et là, Texcellent homme ne songe plus qu'aux moyens de nour** rir son peuple, presse les arrivages, récompense la ma-» rine (1).
Quand se reposera-t-il donc, cet infatigable emperettf? Quand pourra-t-il , avec quelque histrion de ses amis OU quelque affranchi de sa cour, remuer le Cornet et les dés? Claude est grand joueur ; en voyage, dans sa voiture, il a une. table de trictrac {alvetm) combinée de manière à n'être pas dérangée par le mouvement ; il a écrit un livre sur le jeu de dés : sur quoi n'a-tril pas écrit, le savant homme 1
(0 Cette famine eut lieu en 44. Taclifi. XU. 43* C'est eëOé Qnê iec(mrtit la reine Hélène. Josèphe, Ant. XX. 11, et qoi fatpréâHd par Agabns. Aet. Apost. U, %%. F. au88l Suétone, 18. Sur cet édit de Claude, F. le Digeste, Inatit. m. 3. Stiétone» 19. Ulp. reg. II. 3.
3fi$ GLAUDE.
Mais le vrai délassement , le vrai triomphe de César, c'est rheure du souper. Il aime les gigantesques repas, les salles à manger immenses, les plats cyclopéens que plusieurs hommes ont peine à porter ; en ceci il est grandiose. Avec quel abandon et quelle onction savoureuse , au sénat , un jour qu'il était question des marchands de vin et des bouchers, s'est-il écrié : « Eh ! qui peut vivre sans sa livre de viande (1) ! » Et ensuite, entraîné par un délicieux souvenir, avec quelle abondance de cœur il a rappelé les cabarets d'autrefois , les trésors qu'ils offraient aux gourmands, le Faleme et le Massique qu'il allait y boire !
Voici l'heure : six cents convives attendent ; pourtant quelques invités manquent encore. <« Où sont-ils ? dit Claude , allez réveiller ces paresseux. » Il oublie qu'il les a fait tuer le matin.
r Claude se lève de table : il n'en peut plus ; le goût de la bonne chère et du vin est une passion impériale ; le farouche Tibère n'y a pas été plus insensible que le magnifique Caligula. Mais chez Claude, c'est une ignoble passion, un brutal amour. Il est épuisé ; il tombe à la renverse, bouche béante ; il faut qu'on vienne le secourir à la romaine, et ( pardonnez cet ignoble détail de la vie antique) qu'une plume mise dans sa bouche soulage l'estomac impérial. Je ne saurais vous dire , en vérité , jusqu'où il prétendait pousser la liberté des repas (2).
Passons à des faits plus graves.
A travers tout cela, sous Claude, comme sous tous les empereurs, il y eut quelque chose de grand. Si détestables et si ridicules qu'ils fussent, les Césars, travaillant la pierre , ont tous laissé quelques nobles traces de leur passage. Aussi
(1) Rogo Y08, quis potest aine ofTulâ vivere? Suét.» in Cl. 40.
(2) Meditatus est edictum , quo venlam daret flatiim crepHumque ventris In cœnâ emittendi , eùm perklitatum qaemdam prir pudore ex conUnentlà reperlssel. Suétone.
GOUVERNE&iENT DE MESSÂLINE. 349
bien, des monuments ne sont-ils pas un signe de civilisation; les plus gigantesques datent des siècles qui ont eu beaucoup de captifs et d'esclaves. Les beaux et vrais monuments ne sont pas les pyramides de Chéops ou le colosse de Néron ; c'est le temple hébreu ou la cathédrale chrétienne, ceux qui sont bâtis, non par le pouvoir, mais par la foi.
Tibère seul , chagrin et avare, laissa peu de monuments. César, Auguste, Néron, changèrent la face de Rome ; Caligula, malgré sa folie, fit des ouvrages grands et utiles : c'é* tait pour eux un moyen de pouvoir.
Sous Claude, il y eut de beaux travaux : ses alfranchis y mettaient une certaine vanité. Depuis que Tltalie, qui autrefois exportait du blé, ne suffisait plus à sa propre nourriture, et que, comme dit Tacite, la vie du peuple romain était confiée à la merci des vents et aux risqyes des navires , César avait pensé à faire un port à l'embouchure du Tibre, plus sûr que n'était celui d'Ostie. Claude reprit cette pensée, jeta sur la mer deux vastes digues ; pour leur servir de base , il fit couler le navire qui avait apporté àCaïus l'obélisque d'Egypte, ce navire, la plus merveilleuse chose, dit Pline, que la mer eût jamais vue ; il conquit ainsi sur la Méditerranée la place de son port, et à l'extrémité du môle jeta un phare.
Le blé arrivait donc à Rome par le Tibre , mais l'eau ne pouvait lui venir que du centre de l'Italie ; il fallait que les aqueducs lui apportassent une quantité d'eau égale à celle du fleuve. Claude acheva l'aqueduc de Caïus, alla cherchera quarante milles de distance des sources dans les Apennins, amena l'Anio à un niveau plus élevé que celui des collines de Rome, le divisa en nombreux et superbes réservoirs, et*, avec une dépense que Pline estime à 55 millions de sesterces ( 14,500,000 francs) , ajouta deux aqueducs nouveaux aux sept aqueducs que Rome possédait sous Auguste (1) ; quatre
(1) Anlo novus, Aqua Claudia commencés en Tan 36, achevés en 60. K. Frootln de aquffi ducUbus. XIH. 116. 118. Pline, XXXVl. 15. Rome eut alors 3»720,7ôO
cent soixante eddaves furent chargés de Fentretien de ces travaux, et les prolétaires de Rome, qui n'avaient ni parfums à mettre dans leurs baignoires , ni vin dans leurs coupes , purent néanmoins boire et se baigner magnifiquement,
Claude reprit une autre pensée déjà remuée par César, qui semble avoir eu pour ces sortes de choses un coup d'œil à la Bonaparte. César avait avisé, dans les gorges de TApennin , un lac étendu, élevé, sujet aux débordements, dont le dessèchement lui paraissait facile et devait donner de vastes terres à la culture , préserver le pays des ravages des eaux ^ accroître la navigation des fleuves. Le temps lui manqua pour cette pensée comme pour bien d'autres ; Auguste la rejeta ,
Claude la saisit*
Mais au lieu de conduire les eaux vers l'Adriatique, il vou« lut leur ouvrir un pasgage à travers les sommités de l'Apen^ nin, et les jeter dans le Liris, fleuve de la Campanie. Pendant onze ans, trente mille hommes travaillèrent sans relâche, creusant, coupant la montagnci et perçant un canal long de trois milles. Quand il fut achevé (c'était vers la fin du règne de Claude, peu après son mariage avec Agrippine : an 52) , Claude voulut Tinaùgurer par une grande fôte. Tout autour du rivage, il plaça des radeaux montés par des prétoriens, et en avant un rempart garni de machines de guerre. Dans ce cercle fermé dHme manière aussi menaçante , vingt-quatre vaisseaux pontés, divisés en deux flottes, avaient encore assea d'espace pour se mouvoir, et sur ces vaisseaux étaient embarqués dix-neuf mille hommes, tous condamnés à mort. Sur les bords, sur les collines, sur les cimes les plus proches de l'Apennin, une multitude de peuple était rangée en amphithéâtre;— plus près du lac, Claude avec l'habit de guerre des consuls (palwiamenium) ; Agrippine en chlamyde d'or.— * Du milieu des eaux , un triton d'argent sonna de sa conque
mèlMt eid>e d'«fta par Jour» l,40l»4BO de plu» quelle ne ponMaii ions Attgustes la k»8««ur totale deaa^Mdocsftitd'cBvlntt lOTUeim.
GOUTERNEHBNT DE HESSALINE. 351
et donna le signal du combat; et alors un cri s'éleva de cette double flotte : « Salut, César ; ceux qui vont mourir te sa* luent ! {Ave, Cœsar, morituri te salutant ! ) »
César et le peuple voulaient avoir le spectacle d'un combat naval ; ils se le donnèrent comme tous leurs spectacles , grandiose, cruel , sanglant. Mais avec Claude, il n'était rien de si terrible ni de si grand où le grotesque ne se mêlât. A ce salut funèbre, il répondit gauchement : « Je vous salue, » ou pour mieux dire encore : « Portez-vous bien {Avete et vos).» Et là-dessus, les voilà qui soutiennent que César leur a fait grâce, qui ont la mauvaise façon de ne pas vouloir mourir ; lui qui s'irrite, parle de les brûler, de les tuer tous, s'élance de sa place, court autour du lac avec ses jambes titubantes et avinées, menace, exhorte, les décide enfin. De ce combat entre gens au désespoir, emprisonnés dans une enceinte de balistes et de catapultes, armés, mais seulement les uns contre les autres ; de ce combat qui nous eût laissé à nous une émotion effroyable, les anciens parlent à peine, Ces criminels, dit Tacite, combattirent néanmoins en gens de cœur, et, après de nombreuses blessures, ce qui demeur^^ reçut sa grâce.
Alors on ouvrit au lac les portes du canal ; mais le canal n'était pas assez profond, le lac resta immobile. Nouveau travail, nouvelle attente, nouvelle fête; celle fois le lac, couvert de ponts , servira d'arène aux gladiateurs : la table est prête, et Claude, du haut des magnificences de son festin, va voir sous ses pieds le lac entrer dans son nouveau lit. Mais le lac s'irrite ; les digues trop faibles cèdent devant lui , il roule en bruissant vers le festin impérial ; la table est aban-* donnée , César tremble;^ les courtisans fuient. Narcisse a conduit les travaux, Agrippine accuse Narcisse, Narcisse insulte Agrippine (1). Tous ces travaux restèrent sans fruit, et mal-
(1) V. sur tout cela Tacite, Annal. XII. 56. 57. Satone. In Qesare 44. In Glau<Uo. 20. ZU 32. Dion. LX. Pline. XXXVl. 15.
gré Hadrien qui essaya de l'épuiser et fit pour le conduire à Rome un canal dont les restes se voient encore , le Fucin sommeille paisiblement dans son lit (1).
La censure, cette conservatrice des anciennes choses et des anciennes mœurs, était depuis longtemps oubliée. Auguste n'avait osé réveiller ce titre inquiétant pour la mollesse des mœurs nouvelles. Le temps de la censure est passé, disait Tibère (2).-
Claude fut plus hardi et reprit ce pouvoir (an 47). C'était se proclamer le restaurateur officiel de l'ancienne Rome; c'était reprendre au bout Se cinquante ans l'œuvre d'Auguste déjà ébranlée.
Ce n'est pas que l'empire ne reposât toujours sur les traditions d'Auguste, que son nom ne fût sans cesse invoqué, aristocratique et populaire à la fois. Auguste avait donné aux institutions romaines leur forme dernière, la forme sous laquelle elles pouvaient le mieux se conserver : la grandeur romaine était demeurée telle qu'Auguste l'avait faite et comprise ; on ne pouvait êlre Romain qu'à la mode d'Auguste.
Et l'on tenait encore à être Romain. Les esprits officiels, nombreux à Rome, maintenaient la fiction d'un système dont la réalité s'en allait. Il ne manquait pas de consuls , de préteurs, de sénat, qui prenaient leur titre au sérieux. Le consulat n'était qu'un vain honneur, abaissé, impuissant, réduit à quelques mois de durée ; les consuls ordinaires , qui étaient installés au commencement de l'année et lui donnaient leui*s noms, étaient seuls connus; des autres consuls passagers
(1) Lac Célano dans rAbru2ze ultérieure, F. Sénëque, Qucst. nat. ULd. Spartien, in Hadriaoo. Strabon. V. PUne.XXXVL 15. Id, lil. 103. XXXI. 3. Yirgil., .«Uieid. VII. Jolius obsequens de prodlg.
(2) Nec id lempus cenBurœ. Tacite, Annal. IL 33.
(substitués, suffecti)^ les noms mêmes n'arrivaient pas aux provinces. On voulait cependant être consul! on voulait léguer à sa famille son image en cire et le rang de consulaire ! Il était encore question du vélo des tribuns (1) ! La questure coûtait cher, depuis que Claude avait attaché à cet honneur Fobligation de donner des jeux au peuple (2) ; mais la questure donnait place au sénat > et Ton voulait encore être questeur! Toute ambition n'était pas morte chez ce peuple, tous les honneurs ne s'évaluaient pas en argent. Ce vide et officiel système du gouvernement républicain était encore un objet d'ambition pour les provinces, une espérance pour les seciets enthousiastes de la république , un élément de vie pour l'empire , un épouvantail même pour les empereurs (3). Car les empereurs ne comprirent pas toujours que , dans ces formes creuses, mais remplies par la grandeur du nom romain, étaient une des espérances et un des liens de la société. Ils travaillërent à les avilir, souvent à déshonorer ce nom romain qui leur était pourtant le gage de la soumission du monde. Pour satisfaire quelques ambitions subalternes, et comme si leur pouvoir n'eût pas été déjà trop grand pour sa sûreté, ils continuaient à développer leur gouvernement propre ou le gouvernement de leurs affranchis. Par l'appel à César (4) qui avait remplacé l'appel au peuple, ils énervaient
(1) r. sur les tribuM, Tacite, Annal. XIH. 38. XVI. 26. Hist II. 01. IV. 9. PUnd, Epit. I. 23. IX. 13. Annal. XIV. 28.
(2) (An 47.) Tacite, Annal. XI. 22. XIII. 5. Suétone, In Claudio, 24. Ce sënatusconsulte'de Qande fût révoqué sous Néron (an 54).
(3) Néron, dans son discours d'avènement ( V. plus bas ), et pour flatter le sénat, promet de relever la dignité romaine, la Juridiction des consuls, etc. Tacite^ Ann.
xni. 4.
(4) L'appel à César, source du droit d'appel dans la jurisprudence moderne, date des premiers temps de l'empire. Dion. LI. 19. LU. 33. LIX. 8. Suétone, in Augusto, 33. Caligula, au début de son règne et au temps de sa popularité, refusa de recevoir les appels qu'on portait dc\ant lui. Suétone, In Caligula, IG. C'est aussi en ce sens que Tibère, selon Suétone, laissait les affaires se traiter car le droit ordinaire ( in Tiberio, 31). Néron, h son début , favorise le droit d'appel au sénat et l'assimile au
toutes les juridictions antiques. Leurs procurateurs, c'estràdire les agents de leur liste civile , se glissaient partout» dans toutes les provinces» auprès de tous les magistrats ; gens de cour» gens maniables » gens de basse ambition » pour la plupart affranchis ; ils constituaient un état presque clandestin » mais lucratif (1) ; favoris de César et forts de son nom, agents du fisc et puissants par la prééminence du fisc , ils s'élevaient peu à peu, devenaient collecteurs d'impôts, puis juges en matière fiscale, puis au besoin lieutenants des gouverneurs, puis enfin les égaux des gouverneurs mêmes et des juges ; ils gagnaient en un mot tout le terrain que leur abandonnait la grandeur passagère , craintive , menacée des magistrat? officiels (2).
Claude môme, zélateur de l'antiquité , mais humble sujet du favoritisme domestique, ne prit jamais la grandeur romaine du côté sérieux. Au milieu de ses préoccupations de Romain et d'antiquaire, il n'en allait pas moins dégradant les titres anciens , multipliant les honneurs sans fonctions et les privilèges sans pouvoir. Il donnait juridiction (3) aux procurateurs, ces agents d'affaires auxquels Tibère, lui, ne recon-
droit d'appel à César. Tacite, Annal. XIV. 28. Suétone, in Nerone. 17. Le droH d'appeler à César est un des privilèges du citoyen romain. Loi 7. Dig. ad legem Juiiam de y\ publicft. Saint Paul, traduit devant un magistrat romain, en appelle à Néron. Act. XXU. 25. 29. XXV. 11. 12. 21. 25. XXVIL 27.
(1) « Mella par ime fausse ambition, s'éloignait des honneurs ; il voulait , simple clievalicr, devenir l'égal des consulaires , et en même temps radminlstratlon de la fortune du prince lui avait paru une voie plus courte pour s'enrichir. » Tacite, Ann. XVI. 17.
(2) Gains César ôte au proconsul d'Afrique le commandement militaire et le donne à un lieutenant «< dont la puissance ne tarda pas à s'augmenter, et par la durée de son emploi, et par c«tte émulation jalouse qui pique davantage les inférieurs, tandis que les proconsuls songeident plus à leur sécurité qu'à leur puissance. >* Tacit., Hist. IV. 48. F. sur les procurateurs, Dion, LU. 25. LUI. 15. Les procurateurs lieutenants du gouverneur (procuratores vice praesidls) avaient tous les droits du gouvernement, Dion. LX. 9. Taclt., Annal. XII. 54. Hlst. I. n. Josèphe, AnUq. XVII. 13. Ponce Pilate était de ce nombre. V. Tacite. XIV. 44.
(3) Sénatns-consttlte (an 50- Tacite, Annal. XII. 60. Suét., in Glaud. 12.
naissait de droits que sur ses esclaves et sur ses biens (1). Il avilissait jusqu'à la milice , ce dernier refuge de Tesprit romain, en créant une milice fictive où Ton gagnait ses grades sans quitter Rome ; il donnait des récompenses militaires à des eunuques, à un enfant les privilèges des triomphateurs {triumphalia omamenta, car le triomphe même, honneur trop imposant , avadt été supprimé par la jalousie impériale) ; il prodiguait cette récompense à tel point , que les plaisants de l'armée signèrent une pétition où on lui demandait de raccorder une fois pour toutes à tous les généraux, afin que le désir de la gagner ne leur fît pas chercher d'inutiles sujets de guerre (2).
Mais malgré cette dégradation , pourvu que cela ne gênât pas (ce qui est le patriotisme de bien des époques), on ne demandait pas mieux que d'être Romain. S'il s'agissait de porter la pourpre consulaire, ou de brûler un peu d'encens aux pieds de Jupiter Capitolin, ou d'étaler, à la suite d'un brancard funèbre, les images poudreuses de ses aïeux, on était Romain. Mais fallait-il avoir une table moins somptueuse , des vases moins beaux ; donner sa fille comme vestale ; porter la cuirasse et les soixante -dix livres de bagage du légionnaire ; cultiver sa terre, au lieu de vivre dans Rome du blé public : on disait non. Cet esprit romain ne passait pas au cœur. La vie privée protestait contre la vie publique , la morale individuelle contre celle de l'État.
Et de plus , l'esprit romain se perdait , parce que la race romaine se perdsdt elle-même. L'esprit romain n'était plus un' enseignement héréditaire, mûri par une génération vieille et patiente , transmis à une génération active et nouvelle ; ce n^était qu'une leçon apprise à la hâte , que balbutiaient des écoliers : la race qui gouvernait, qui pensait, qui vivait dans Rome subissait à chaque heure. un perpétuel renouvellement.
Un mot sur ce point. Le vieux sénat de la république avait
(0 Tacite, Axmal. lY. 1&. ~ (2) V. Tacite, Annal. XI. 30. Suét., in Claudio. 12. 24«
bien compris que, tôt ou tard, les vaincus de Rome se feraient Romains eux-mêmes, mais il voulait, avant tout, faire Féducation romaine des vaincus. Par un système dont la pensée n'appartient à personne , mais qui ressort de toute la vie du peuple romain, des degrés successifs conduisaient les peuples sujets au droit de cité , les familles nouvelles aux honneurs » les familles obscures à la noblesse, comme par une prudente et religieuse initiation.
Les barrières entre chaque degré n'étaient donc pas infranchissables; les peuples vaincus entraient sans cesse dans le sein du peuple vainqueur, et Rome, se fortifiant de leur nombre, acquérait de l'étranger la force qu'elle lui rendait par ses colonies. Dans Rome même, l'ordre supérieur attirait à lui l'élite des ordres inférieurs, et se rajeunissait par ce mélange. L'esclave pouvait devenir libre ; l'étranger pouvait devenir Latin, c'est-à-dire demi-citoyen, quand il n'arrivait pas de plein saut h la plénitude du droit de cité ; le Latin , à plus forte raison , pouvait devenir citoyen romain ; le petit-fils de l'affranchi pouvait être chevalier; son arrière-petit-fils monter au sénat (1); chaque citoyen enfin, par une épreuve annuelle du jugement public , était appelé à suivre la route des magistratures , par la questure à se placer au sénat , par la préture à devenir consul. Chacun, dans cette Rome aristocratique, prenait rang par son talent et son labeur {soleriiâ, industriâ) : chevalier, s'il n'avait que de la fortune ; patricien, s'il n'avait que de la naissance ; sénateur, s'il avait rempli une charge curule ; œdi- UtiuSf prœiorius, comularisy censorius, triumphalis, selon les honneurs qu'il avait obtenus : c'est ce que la langue parlementaire des Romains nommait la {/t^mVe d'un homme. Chacun fixait son rang et fixait aussi le rang de sa famille : il y avait des familles sénatoriales , prétoriennes , consulaires , triomphales, etc.; et la place que le sénateur ou le consulaire s'était faite dans la république était , avec sa glorieuse image , un
(1) y, Suët., In Claud. 34.
héritage qu'il léguait à ses descendants. Monter, marcher en avant, élever sa famille d*un degré , apporter à Tordre supérieur sa force et sa valeur personnelle , tels étaient le but , Tambition, la pensée, le mouvement de toute cette république.
La censure n'était faite que pour maintenir cet ordre en le renouvelant, pour diriger ce mouvement sans l'arrêter. Sans pouvoir direct , sans volonté impérative, n'ayant que ses tablettes de cire où elle inscrivait les noms avec honneur ou ignominie, elle était cependant toute-puissante sur le progrès de la vie publique : juge redoutable qui, tous les cinq ans, faisait paraître devant lui Rome tout entière, épurait le sénat, passait en revue les chevaliers, demandait compte au peuple de sa fortune et de ses mœurs, remaniait ses tribus et ses centuries, faisait monter ou descendre d'une classe dans une autre; au besoin rejetait dans celle des prolétaires {(Brarii, capite censi) ; dressait enfin, de la nation romaine, une statistique bien plus détaillée que ne sont les statistiques modernes; en un mot, refaisait et révisait la Rome officielle, la passait au crible, sanctionnait et rectifiait son progrès.
Mais, dès la fin de la république, l'équilibre avait été troublé ; la résistance opiniâtre d'un côté, de l'autre les prétentions armées avaient précipité la marche des choses. L'Italie tout entière admise presque le même jour dans la cité ; les provinces s'y précipitant à leur tour; César et la chute de la vieille Rome ; l'empire et son esprit de désordre; la censure mise en oubli ; l'invasion hâtive, désordonnée, irrégulière des ordres inférieurs ; l'effacement des ordres supérieurs qui ne se recrutaient plus , mais se laissaient envahir : tout cela rompit le mouvement de l'ancienne vie romaine. Caractérisons chaque degré de ce système, chacun des flots de cette invasion.
Quant à la noblesse, — les causes de sa ruine sont évidentes : elle se donnait la mort. Quelques graves sénateurs, quelques vieux généraux, de rares disciples des philosophes, maintenaient seuls quelque chose de cette dignité romaine que , plus tard , soui^ Néron , l'alliance du stoïcisme
allait relever. Pour le reste , coudre deux doigts de pourpre à sa toge ; subir Fennuyeux cérémonial des licteurs et des faisceaux; s'en aller dans les marais du Rhin, ou dans les neiges de THelvétie, risquer, contre les hardis Germains, ce corps délicat et blanc auquel tous les raffinements des thermes romains avaient peine à garder sa fraîcheur, semblait une triste vertu et une fausse gloire (1) ! Leur vertu était de monter sur la scène ; leur gloire, de danser au théâtre ; leur courage, de défier les gladiateurs (2). Si la dignité romaine gênait rhistrion, si la toge était embarrassante sur les épaules du gladiateur, Thistrion secouait le Romain, le gladiateur rejetait la toge. Le fils de famille, afin d'être libre, s'arrangeait pour être dégradé ; suscitait contre lui-même un accusateur, faisait prononcer contre lui un jugement ignominieux , afin que, dépouillé de la majesté du citoyen , et sans que Tédile y trouvât à redire (3), il pût prendre les leçons, grossir le cortège , adorer les pas, imiter les grimaces de Mnester le pantomime. La femme noble (tant sa propre dignité était devenue pesante à toute cette aristocratie !) , sachant que les lois sur l'adultère atteignaient seulement les femmes d'un rang honorable , et que Rome , dans sa fierté vertueuse , avait cru la prostitution suffisamment punie par le déshonneur ; la femme noble quittait sa stole blanche , abdiquait ses privilèges de
(1] SegnlB et oblita bdlorum nobUitae, igoarus militise e<iue8, primores aenatûa longâ pace desides. Tacite, Hist. 1. 88. Militares artes per otium ignotœ; industriosque autignavos pax in aequo tenet Tacite, Annal. XII. 12.
(2) Dès le temps de César (708), un sénateur et un noble combattent, sur Farèœ (Suét. in Cœsare, 26, 39). Sous Auguste, des cbevaiiers romains seryent comme acteurs ou gladiateurs, un autre danse au théâtre (Suét., in Aug. 43. in Nerone, 4. Dion. LUI. LIV. Horace, 1. Ep. XVIII. 36. Propert. IV. 8. T. 25.). Des femmes nobles y dansent aussi (!&.). Un sénatus-consulte (736) interdit les jeui aux ills et
etits-fils des sénateurs, ainsi qu'aux chevaliers (Dion. LIV. Suét 16.). Ce sénatusconsulte est bientôt révoqué à cause de son inefficacité (764) (Dion. LVI). Caligula reproche ces goûts aux chevaliers ( Suét., in Gallg. 30 ). Nous en parlerons plus tard sous Néron.
(3) Suét., in Tib. 36* Tibère condamna pour ce fait à l'exil (F. TacUe, Ann, 1. 78).
CENSURE DE CXiÂUDE. 360
. matrone , et courait se faire inscrire sur les registres de l'édile (1).
Et puis» lorsque, dans ces voluptés extravagantes, le patrimoine avait été consommé, ou bien encore, quand, par Teffet d'une loi fatale qui appauvrissait les familles anciennes, même les plus sages et les mieux réglées (2) , le sénateur n'avait plus le capital de 12,000,000 sesterces (316,000 fr.) exigé par Auguste ; quelle ressource lui restait? Faire lui-même justice de sa pauvreté, ne pas attendre la note du censeur (3), quitter humblement la curie , déchirer son laticlave , renoncer à sa place d'honneur au théâtre , vivre dans un faubourg , sans espérance, sans industrie possible? Ou bien encore, venir aux pieds de César, amener ses enfants sur le seuil de la curie, et supplier Tibère de le pensionner ? Tibère alors , plus jaloux encore de flétrir les hommes qu'il n'était avare à les secourir, refusait souvent, accordait parfois, mais toujours d'une façon ignominieuse, se faisait dire la cause de cette banqueroute» la nature de ces dettes , faisait déposer et discuter ce bilan devant le sénat, et finissait par dire que si les pères conscrits le lui ordonnaient, il accorderait un secours de 300,000 sest, (53,000 fr.) à chacun des petits-fils indigents de l'illustre ora^ teur Hortensius (4).
(1) « En cette année (an 19}, on sévère décret du sénat condamna la débancbe des femmes ; et la prostltation fut Interdite à c^es dont le père, l'aïeul ou le mari avait été chevalier romain. Car Vestilia, dont les ancêtres avaient exercé la prétnre, s'était fait inscrire sur les registres de l'édile , abusant de cette ancienne coutume , qui croyait la débauche asses punie par la publicité de sa honte. » Tacite, Annal. II, SB, F. Suétone, in Tiberio, 35. TerUil. de Pallio.
(3) Tacite, Annal. 11. 48. Xin. 84.
(3) « Claude alors loua dans son discours ceux qui, à cause de leur indigence, s'étaient volontairement retirés du sénat, et il raya ceux qui, en demeurant dans ce corps, avaient i^outé l'impudence à la pauvreté.»* Tacite, Ann. XII. £2. Quelques sénateurs rayés à cause de leur prodigalité et de l'indigence qui en était la suite, entre autres un Sylla (an 17). Tacite. II. 48.
(4) Auguste avait déjà pensionné des familles nobles (F. plus haut, 1. 1. p. 374). Tibère en secourt plusieurs (honestam innocentium paupertatcm levavU. Tacite, Annal. II. 48); donne un secours de 1,000,000 sesterces à Propertlus Celer (Tacite,
 ces causes de dégradation et de ruine : — Toubli déjà fréquent de la vie militaire et de la dignité personnelle , — la prostitution de la femme par la débauche, de l'homme par le théâtre (car il faut ici laisser, dans toute son énergie, la pensée romaine» aux yeux de laquelle ces deux choses étment équivalentes (1) ) ; — la pauvreté croissante des grandes familles, pauvreté sans ressource, qui devenait Thumble pensionnaire de la cassette impériale ; — ajoutez la délation qui faisait tomber les têtes, et la confiscation qui saisissait les biens ; vous comprendrez que les races anciennes qui dominaient, les races nouvelles qui venaient à s'élever, dussent promptement dépérir.
L'ancien patriciat fut balayé le premier. Sous l'épée des proscriptions républicaines , sous le glaive des exécutions impériales , sous la loi de décroissance qui menace les aristocraties exclusives, sa vie ne pouvait être de longue durée. Fondé par Romulus, disait-on, et par le premier Brutus, maintenu sans changement pendant des siècles, les guerres civiles l'avaient réduit à une cinquantaine de familles, et il était insuffisant à remplir certaines charges sacerdotales, son unique privilège. César, chose inouïe jusqu'alors, fit des patriciens. Mais au bout de treize ans (tant les proscriptions avaient été meurtrières !), Auguste fut contraint d'en nommer d'autres. Et
Annal. I> 78) ; refuse d'en secourir d'autres (Tacite, Ih. Suét., in Tiberio, 47. Velleius Paferc. H, 129. Sénèq. de Benef. II. 7); renonce à des successions en faveur des héritiers du sang, «ut nobilitatcm eorum pecunlâjuvaret (Tacite, H. 43).»Hortalus, petit- Ûls de Torateur Hortensius, avait reçu d'Auguste 1,000,000 de sesterces. F. sa demande au sénat, sous Tibère, la réponse sévère de l'empereur (Id. II. 37. 38). Sous Néron, plusieurs personnages nobles « paupertatis innoxtai,*» d'autres même qui avaient dissipé leur fortune, reçoivent un salaire annuel, de 500,000 sesterces (128,000 fr.) pour quelques-uns. Tacite, XIII. 34. Suét. in Neronc, 10 Sénèq. de Brev^ vltœ, 8.
(1) Ainsi ces expressions : Equités Rom. arenà foedafi. Suét...Cautum neeq. Rom. arenà aut ludo poliuerentur. Tacite. Hist. II. 62. Proccres... scenâ polluantur. Ann. XIV. 30. F. les plaintes des vieux Romains contre les jeux donnés par Néron : « La Jeunesse se perd par les goûts étrangers, la fréquentation des gymnases, l'oisiveté, les amours infâmes, etc.. » Tacite, i(ncf.
comme soixante-quinze ans après » dit Tacite , « des vieux patriciens de Romulus et de Brutus , il ne restait plus personne ; des patriciens nouveaux d'Auguste et de César, quelques familles à peine, » Claude fut obligé d'ajouter des noms nouveaux à cette liste sans cesse épuisée (1).
C'était donc la nobilitm qui devenait le palriciat (2) ; c'étaient les noms illustres encore subsistant de la république , les noms nouveaux devenus consulaires sous l'empire , qui allaient prendre le vain titre de patricien. Les familles nouvelles devenaient de nobles familles ; mais aussi elles périssaient comme telles (3). Pendant que le nom glorieux des Domitius étmt porté par un escroc et un assassin , et devait finir en Néron (4) ; que les Lépidus (5) s'éteignaient dans les empoisonnements, les incestes , les désastres de tout genre ; que les Silanus, englobés dans la famille des Césars, étaient, comme elle , livrés au glaive du centurion ou au poison domestique, et comptaient, pendant ces quatre règnes, douze têtes proscrites ou exilées ; que les Pompées et les Syllas ne pouvaient échapper à la jalousie impériale : en même temps, les PoUions, inconnus sous la république, puissants seigneurs sous Auguste, étaient proscrits sous Tibère ; de la race nombreuse d'Agrippa, ce fidèle serviteur d'Auguste, qui avait illustré le nom obscur des Yipsanii, une femme seule ne périssait pas de mort violente (6). A toute grandeur ancienne
(1) Loi Cassia sons César. F. Tacite, XI. 25. Et sur la dimination du nombre des patriciens ( Denys d'Halicarnasse. I. 85. Niebuhr. t. II). Loi Sénia fous Auguste (an de Rome 725), (Tacite, Ihid. Dion, LU. 42). Acte de la censure de Claude (an de J.-C. 47) (Tacite. Ibid,).
(2) Vetustissimnm qaemque è senatu aut quibus parentes clari fuerant... adsdvit Cœsar. Tacite, Ann. XI. 25. Le père de l'empereur Olhon fut de ce nombre. Suét., inOUion, 1.
(3) Nomina... nobiUum qui etiam tùm supererant Tacite, Ann. XIII. 18. (Au commencement de Néron.)
(4) Je parlerai ailleurs de ce Domitius, père de Néron.
(5) Sur les Lepidus, Tacite, Annal. lU. 22. 32. VI. 27. 40. XIV. 2. XVI. 8. Suét, in Cal. 26. 3(j. Dion. XLIX. — (6) Tacite, Annal. lil. 19.
OU nouvelle, à toute gloire noble ou plébéienne, Tatmosphère de cette époque était également meurtrière.
Elle Tétait, non-seulement pour les familles, mais pour les nations. Ce qui s'appauvrissait , ce n'était pas seulement le sang des aristocraties, mais celui des peuples ; ce qui tendait à décroître et à disparaître, ce n'étaient pas seulement les races patriciennes , mais les races libres. J'ai montré ailleurs que, bien avant même la noblesse romaine, le peuple romain avait commencé de s'éteindre ; que cette vieille race italique, plébéienne, agricole, militaire, par suite des guerres incessantes, de la concentration des fortunes, de la multiplication des esclaves, du pâturage substitué à la culture, était à peu près disparue. Un semblable phénomène se passait dans toutes les parties de l'empire. Les races libres et dominantes de l'antiquité avaient été des races aristocratiques, élevées pour la politique et pour la guerre , incapables de toute autre chose, et méprisant toute autre chose. Â quoi étaient bonnes désormais ces races de citoyens et de soldats, dans un empire asservi et pacifié, où il n'y avait plus ni politique libre , ni guerre nationale ? Il commençait donc à se produire un remarquable phénomène que les travaux modernes ont mis en lumière, et qui se développa davantage dans les siècles suivants. La misère rapprochait ce9 races de l'esclavage. Ne pouvant plus vivre de leur vote et de leur épée , elles s'essayaient tristement, honteusement, paresseusement, à manier le pic et le marteau qu'elles avaient jusque-là abandonnés avec dédain aux mains des esclaves. Philon nous peint l'homme libre qui , réduit par la misère à la nécessité du travail, creuse la terre, porte des fardeaux, en rougissant devant ceux avec qui il a été noiuri et élevé (1)! Les mains blanches des ingénus se pliaient au labeur des ateliers ; des corporations d'ouvriers libres faisaient concurrence aux ergastules. Ce fut là le douloureux commencement de l'industrie
(1) Philo, quèd omnlfl prolras liber.
CXNSURB DE CLAUDE. 369
libre des temps modernes. L'antiquité païenne s'y pliait comme à une dégradation, au lieu de comprendre qu'un jour elle serait acceptée comme une gloire (1).
Mais maintenant , les anciennes races faisant défaut 9 comment se remplissait le monde ? Qui remplaçait ces races déchues? Qui héritait de la force , de la richesse, du crédit?
L'ordre antique sans doute , dans une certaine mesure , y avait pourvu; le sénat se peuplait de chevaliers, l'ordre équestre de plébéiens , la cité romaine de Latins et de provinciaux. On ouvrait même plus larges qu'autrefois ces portes de la cité qui n'avaient jamais été closes. Le Latin arrivait à la cité par trois ans de milice dans la garde de Rome, par la construction d'un édifice , par l'exercice d'une magistrature locale, par la fabrication d'un navire destiné à l'approvisionnement de Rome (2). Le Latin et l'étranger y arrivaient surtout par l'inépuisable faveur du prince : le droit de cité se vendait au palais (3).
De même aussi dans les provinces , les petites aristocraties municipales, la curie, le sénat de la ville, donnaient place, à côté d'elles , à une aristocratie plus bourgeoise , à un sénat nouveau, à quelque chose comme cette noblesse de finance qu'on appelait à Rome l'ordre équestre. Le flot démocratique montait dans ces humbles bassins comme dans le grand Océan de la nationalité romaine. Le culte du dieu Auguste^ répandu, dès son vivant, dans toutes les provinces, servait à cette révolution locale d'instrument et de prétexte. Les prêtres de ce dieu formaient un ordre intermédiaire dans la cité ; le sévir Augustal marchait sur les talons du décurion (4).
(i) F. VBUioire de l'esclavage dans Vantiquité, par M. Wallon (Paris, 1847 ), où cette révolutioD Bodale» qui appartient surtout aux u^ et m* siècles de noire ère , est parfaitement mise en lumière.
(2) V. sur tout ceci Gaîus, Instit. 83. Ulpien. HI. Suét., in Claudio, 10. Pline, Panég. 39.
(3) Sénèq., In Apocolokynt. Suét., in Ner. 24. Philostrale. 41. Pausanlas, Achaîc.
(4) Sur les Seviri Augustaks, V. la dissertation de M. Egger dans son Examen
Sea CLAUDE.
Les empereurs avaient ouvert cette porte à l'invasion des nouvelles familles : ils faisaient ainsi la part des nouveaux bourgeois auprès des bourgeois anciens : ce grand litige dans toutes les républiques» antiques ou modernes, grandes ou petites» indépendantes ou non, depuis Rome et Sparte jusqu'à Zurich et Genève.
Mais cette révolution hiérarchique était la moindre de toutes. Elle n'eût pas sufQ pour remplir les vides de la société. Le flot de Tordre équestre montant au sénat» de la province envahissant la cité romaine» de toutes les bourgeoisies à rencontre de tous les patriciats» était anéanti et dominé par le flot de la race servile montant» par l'émancipation» au niveau de la race libre. Le peu de valeur de l'esclave» surtout depuis que l'ouvrier libre commençait à lui faire concurrence» avait multiplié les affranchissements ; on perdait peu à affranchir; on y gagnait même parfois. Auguste pressentit cette révolution et en eut peur ; il voulut mettre des barrières aux affranchissements. Mais » comme il arrive d'ordinaire» sa loi» faite pour arrêter un certain mouvement dans les mœurs » constata ce mouvement et ne l'arrêta pas. Ce siècle avait besoin des affranchis. Rome et le monde continuèrent à se remplir de nouveaux libres. César comptait 450,000 citoyens romains» Auguste 4»114»000; Claude en compta 6»944»000 : or» ce n'est pas un impossible accroissement de la race ; ce ne sont pas des concessions impériales » toujours limitées dans leur nombre» qui expliquent ce progrès ; c'est l'affranchissement des esclaves. L'affranchissement était si bien la porte de la cité que le provincial qui ne pouvait y arriver directement faisait un détour et passait par l'esclavage ; il se donnait à un Romain qui» l'émancipant ensuite» le faisait Romain (1). Aussi» à Rome» Yingénu , celui qui était né libre» était comme
des historiens d'Auguste» Il cite des Imcriptlons attestant rexlsteoce de ces eolléget dés l'an de Rome 755 à Pompai, 752 à Vérone, 77S à Véies. (I) Pétrone. 57. Uv. XLI. 8.
perdu dans la multitude des affranchis, des nouveaux libres : t< Séparez les uns des autres , disait-on au sénat ; vous verrez quel est le petit nombre des ingénus (1) ! »
Ainsi (car le fils même de Taffranchi était ingénu) , Rome, en majorité, n'était pas même à une génération de la servitude. La liberté donnée à des esclaves plus souvent que transmise à des fils, la liberté, qui aurait dû faire vivre et propager les familles, semblait au contraire leur être mortelle. Grâce à la corruption des mœurs, à la désuétude du mariage, à la chute de Tesprit de famille , à cette combinaison de luxe et d*oisiveté qui ouvrait aux fortunes mille voies de ruine et nulle voie de progrès, grâce enfin au fatalisme, à Tennui, au dégoût de son temps, à la fatigue de vivre, la reine du monde, pour avoir un peuple, des chevaliers, des magistrats, un sénat, était obligée de puiser sans cesse dans les rangs de la population servile. Vergastule était la pépinière des citoyens : il fallait une multitude de captifs bretons, de gladiateurs germains , d'esclaves de toute nation et de toute langue , pour remplir les vides incessants que faisait dans la population romaine le triple ravage de la prodigalité des riches, de la tyrannie des empereurs, de Fimmoralilé de tous. Derrière les ordres divers, qui se poussaient les uns les autres pour ariiver à un plus haut degré d'indépendance et y mourir, venait la race servilequi les poussait et les annulait tous.
Ce n'est pourtant pas que depuis la république les esclaves eussent beaucoup augmenté de nombre : la cessation des grandes guerres avait plutôt diminué les sources de l'esclavage, et l'industrie privée demeurait seule chargée de pro-
(0 Si separentur liberlinl, manifestam ingenuorum penuriam fore. Taclt., Annal. XIII. 27. Lihertini, dans la langue de TacKe et de Suétone , est synonyme de liberti (V. Suétone, In Cl. 24. Quintil. V. 10. YII. 13), et li est incontestable que, d'après le droit, le fils de raffranclil est ingenuus; mais, voudrait-on ne pas prendre à la lettre ce passage de Tacite et comprendre les flls d'aiïranchis dans le mot Hbertini^ le fait du dépérissement de la race libre serait encore bien remarquable. — 11 est confirmé encore! par ^^ <iue j'ai dit plus baut ( page 198), des armements d'esclaves et de la faiblepse militaire de l'Italie.
366 GLiUDE.
duire cette denrée ; des spéculateurs ramassaient les enfants exposés, les élevaient, puis allaient de province en province, de marché en marché, débitant ce bétail humain. Mais quel que fût le chiffre de la race servile, il devenait important par la diminution de la race libre. Gomme il arrive souvent (les modernes Font observé) , la classe la plus pauvre , la plus malheureuse, la plus abrutie, était la plus féconde : l'Irlande affamée est aujourd'hui le pays le plus peuplé de l'Europe et du globe. La population servile se multipliait donc, ou au moins se maintenait. En Italie surtout, presque seule, elle se renouvelait, parce que seule elle cultivait la terre , gardait les troupeaux , et que même l'esclavage, avec la vie agricole et l'air libre des campagnes, valsdt mieux pour la propagation de l'espèce humaine, que la liberté avec les vices, la fainéantise, la vie meurtrière de Rome. Cet accroissement, au moins relatif, de la race servile, me semble incontestable, si grande qu'on puisse faire chez les écrivains de cette époque la part de la déclamation et de l'hyperbole. Dans le sénat, on n'ose faire reprendre aux esclaves le costume qui les distinguait des hommes libres, de peur que le petit nombre de ceux-ci ne devienne trop manifeste (1). Rome est toujours tremblante devant la multitude de ses esclaves : un soldat qui, sous Tibère , les appelle à la liberté , et fait afficher des proclamations incendiaires, soulève en foule les pâtres à demi sauvages de l'Apennin ; Rome est sauvée par un coup de bonheur et « demeure épouvantée, dit Tacite, en pensant à l'accroissement journalier de la population servile et à la diminution de la race libre (2). » Des gladiateurs se révoltent un instant à Préneste : le peuple de Rome, « qui appelle les révolutions et en même temps les redoute , rêve déjà Spartacus et tous les désastres des guerres serviles (3). » Des femmes, Lépida
(f) Sénèq.> de Clem. I. 24.
(2) Tac, Annal. lY. 27. Ob mulUtudineni fkmiliarum, quse gliscebat Immensum, minore in dies plèbe Ingenuâ.
(3) /d. Amud. XV. 40. Ut est novarum reriim cupiens pavidusque.
SOUS Claude , Âgrippine sous Néron , sont redoutées , soupçonnées y accusées , parce qu'elles tiennent sous leur main des milliers d'esclaves turbulents qu'elles peuvent armer contre Rome (1).
Ce flot qui: montait , dépassait les unes après les autres toutes les digues; la race affranchie réclamait ^ non-seulement sa place dans le monde ^ mais la plus belle place. Si les lois d'Auguste étaient impuissantes à limiter le nombre des affranchissements , les lois d'Auguste et les tradi*tions antiques étaient également impuissantes à arrêter la fortune croissante des affranchis. L'ancienne Rome avait rejeté l'affranchi dans les tribus urbaines , dont le vote était à peu près insignifiant ; mais qu'importait, puisque le peuple ne votait plus? — Elle l'avait soumis à un patron : mais la toutepuissante faveur du prince lui accordait les honneurs de Vingénuité, lui donnait par fiction une naissance libre (2) et une famille. — Elle avait prétendu l'exclure des légions : mais les soldats manquaient aux légions, et Auguste lui-même avait été obligé par deux fois d'armer et d'émanciper des esclaves; il avait composé d'affranchis la garde municipale de Rome
(1) Tacite, Ann. XII. 65. XIV. 7. Quant aux nombrea d'esclaves possédés par dea particuliers, J'omets , comme suspects d'exagération , les faits qui sont rapportés avec énonciatlon de chiillre. Mais Démétrius , affranchi de Pompée, se fait apporter tous les soirs, comme un général d'armée, l'effectif de ses esclaves (Sénèq. I. de Tranquillitate. 8). Sénèque, philosophe , se défendant contre ses ennemis qui lui reprochent ses richesses, avoue qu'il ne sait même pas le nombre de ses esclaves (de beatà vltà. 17). Dans les lieux destinés à la sépulture des esclaves et affranchis d'Auguste et de livie, on a compté Jusqu'à 6,000 urnes. V, l'utile et laborieux ouvrage de M. Dezobry : Rome au sièck d'Augyute, et surtout M. V^allon, t. II, p. 144-165.
Ce que j'ai dit des armements d'esclaves, du grand nombre des affranchis par rapport aux Ingénus , prouve encore l'Importance de la population servlle sous les empereurs. Je puis encore citer Tibère (Tac, Ann. III. 58) et le Jurisconsulte Casslus (XIV. 44.) se plaignant de la multitude des esclaves.
(2) Ménodore on Menas, sous Auguste, fut le premier affhmchl admis à Vingé'nuité. S pr. D. si Ingenuus esse dlcat. Dans les Inscriptions, C» CœscMis liberttu ingenuus ou même ierrns ingenuus (sous Auguste). Gori. 13. Huratori. 1007.
{vigiles) (1). — Elle Favait éloigné des fonctions publiques; mais, dès l'époque républicaine, l'ordre des scribes, que Cicéron appelle le second ordre de l'État, se peuplait d'affranchis ; et sous les enipereurs, les affranchis envahissaient toutes les magistratures du second ordre, c'est-à-dire les fonctions actives, ne laissant guère à la race ingénue que les anciennes charges curules, fonctions honorifiques, insignifiantes et pourtant dangereuses. — Elle avait cru fermer aux affranchis Tordre équestre : mais le prince leur donnait l'anneau d'or (2) ; mais à défaut du prince, un simulacre de jugement ou d'adoption le leur conférait (3) ; mais à défaut de tout cela, ils s'aventuraient à le prendre, et lorsque Claude voulut faire justice de ces méfaits, un seul homme lui dénonça quatre cents de ces faux chevaliers (4).-— Elle les excluait du sénat ; mais, dès le temps d'Appius le censeur, et grâce à lui, des fils d'affranchis y avaient pris place (5) ; César en avait admis (6) ; Claude, alternant toujours entre la rigidité et la faiblesse , entre l'esprit exclusif et l'esprit révolutionnaire, jurait de n'en pas admettre ; puis, au moyen d'adoptions simulées, il y faisait entrer les affranchis eux-mêmes (7) ; les sénateurs abondaient dont les arrière-grands-pères, peut-être les grands-pères avaient été esclaves (8). — En un mot, la vieille Rome avait prétendu ôter à ces familles serviles, avant que trois ou quatre générations libres ne les eussent purifiées., toute im-
(1) Suét., In Aug. 16. 25. Macrob. I. 3. Strabon, V. Dion. LV. LVI.
(2) Jus aureorum annulorum. Dion. XLVHI. 45. LUI. 30. SiiéLJn Aug. 74. In Galba. 14. in Vltell. 12. Tac, Hist. 1. 13. H. 57.
(3} Ainsi pour l'histrion Paris. TaciL, Ann. XIII. 27.
(4) PHne, Hist. nat. XXXIII. 1.2.
(5) Liv. IX. 29. Diod. Sic. XX. Claude dans Tacite. XI. 24. Suét., in Cl. 24. (C) Dion. XLllI.
(7) Diun et Suét. Ibid, Massurlus Sabinus apud Gell. V. 19.
(R) Plurlmis cquitum, plerisqne senatorum non alliindô originem trahi. Tac. Ann. XUl. 27. Néron voulut pendant quelque temps exclure du sénat les fils d'afTranchls. Suet., inNer. 15. L'empereur Vitellius avait eu, disait-on, pour trisaïeul un affranchi savetier {mtorem veteramentarium), ^uét., in Vit. 1.
portance, toute force, toute dignité : mais les affranchis de César, bien plus puissants que des sénateurs et des consuls, gouverneurs de provinces, commandants d'armées, rois par intérim des royaumes que César jugeait à propos de laisser vacants, étaient, s'il y en avait une, la véritable aristocratie de l'empire. Comme les anoblis de l'ancien régime, ils se faisaient faire même des aïeux par de complaisants généalogistes. J'ai déjà dit que Palias, sans doute par son homonyme fils d'Évandre, prétendait remonter aux rois d'Arcadie; et quand Néron pensa épouser l'affranchie Acte, sa maîtresse, il trouva des consulaires prêts à jurer qu'Acte descendait des rois de Pergame (1). Néron finit même par traiter tout à fait les affranchis en aristocrates, et , quand ils étaient riches , les fit mourir comme des patriciens (2).
Les affranchis dominaient ainsi partout, depuis le palais du prince jusqu'à la dernière boutique du Forum. Ils étaient aux places les plus importantes, sinon aux plus éclatantes ; aux avenues, quand ils n'étaient pas au siège, du pouvoir. Entre la noblesse orgueilleuse , appauvrie , menacée , et le peuple mendiant et famélique, ils formaient un tiers-état, possédant, par toutes les fonctions de second ordre ce que nous appellerions la puissance de la bureaucratie, par les habitudes actives de l'esclavage, les ressources et la richesse de l'industrie , par l'infériorité même de leur origine et de leurs mœurs la faveur d'un prince qui ne savait rien et pouvait tout. Us faisaient corps : quand leur insolence envers leurs patrons amenait des plaintes au sénat et qu'on réclamait des peines nouvelles contre les affranchis ingrats (c'était le terme légal), ils trouvaient des avocats dans le sénat pour rappeler le respect dû à leur corps : « Cette classe, disait-on, est partout répandue : elle remplit les tribus et les décuries ; elle recrute les cohortes urbaines , le service des magistrats et des
(1) r. ci-defi8U8 , pages 33!i-33C. Suct., In Ncr. ?8..Xlpbilin. LXÎ.
(2) Tac , Ann. XIV. C5 et allkiir?.
prêtres. Un grand nombre de chevaliers, la plupart des sénateurs, n'ont pas d'autre origine. » Le sénat n'osait se heurter contre une classe aussi puissante, et les patrons se tenaient pour battus (1).
En eût-il été autrement ! La pente démocratique était si forte que les esclaves eux-mêmes arrivaient à se faire craindre. Tacite loue Tibère de la modération qu'il imposait à ses esclaves. Sous Caligula ils furent menaçants et prêts à rompre leur chaîne. Sous Néron, nous verrons des esclaves puissants, opulents , redoutés. Écoutez ce que nous raconte Ëpictète de son maître Ëpaphrodite et de son ancien camarade Félicion : « Ëpaphrodite avait un esclave cordonnier qu'il vendit comme inutile. Cet esclave fut acheté par un homme de la maison de César, et devint cordonnier de César. Il fallait voir comme dès lors Ëpaphrodite l'honora : « Que fait, je vous prie , ce bien-aimé Félicion ? » Et si l'on demandait à un dô nous : « Que fait Ëpaphrodite ? — Il a de grandes affaires avec Félicion (2) ». Les nobles de Rome étaient aux pieds d'Épaphrodite, l'affranchi de César; Ëpaphrodite, à son tour, était aux petits soins avec Félicion, l'esclave de César.
Ainsi montait l'homme nouveau, l'affranchi, l'esclave, tan» dis que descendait le noble, Yingénu, l'homme libre. Celui-ci commençait à manier la bêche, tandis que celui-là osait prétendre aux faisceaux et à l'épée : et, dans ce double mouvement d'ascension et d'abaissement, dans cet effet de la pauvreté qui diminuait l'un , de la fortune qui faisait grandir l'autre, dans cet échange des conditions, qui imposait le travail ma* nuel à la race libre en la mesure où la race servile en était dé« chargée , se préparait indubitablement le moule des sociébés chrétiennes avec le principe d'égalité qui en fait la base , U liberté de l'industrie qui en est la vie, l'abolition de l'esclavage qui en est la gloire.
Il ne faut pas se faire illusion cependant, et ce mouvement
(1) Tacite, Ann. XUI. 2G. 27. — (2) Epictôle, In Arrian, I. 19*
démecratique » concordant avec les grands desseins de la Providence » n'en a pas moins un caractère dont le sens moral et la dignité humaine sont profondément blessés. Ce n'est pas ici un principe généreux et juste qui se satisfait ; c'est tout simplement un fait qui s'accomplit, et quel fait ! Si les esclaves sortept de leurs fers , si les affranchis grandissent , ils ne le doivent pas à uqe généreuse inspiration de leurs mattres ; ils la doivent rarement à leur travail ; ils ne le doivent pas non plus à la révolte : mais ils le doivent le plus souvent à quelque chose de pire que la révolte, à une servilité complaisante , honteuse , dégradée. Ils le doivent peut-être encore plus à la délation. C'est par elle qu'ils font la guerre aux maîtres et aux patrons ; ils les livrent, avec leur fortune, aux empereurs dont ils attendent leur salaire en faveur et en argent. C'est pour cela que Caligula fut si redoutable, quand il autorisa hautement la délation de l'esclave contre le maître, de l'affranchi contre le patron ; c'est pour cela qu'à tous les moments un peu sages du gouvernement impérial, se multipliaient les lois contre les esclaves et les affranchis, dénonciateurs de leurs maîtres; barrières que l'empereur posait aujourd'hui dans sa sagesse , que demain il levait dans sa colère (1). Voilà comment l'émancipation s'opérait : par le travail un peu, par la prostitution beaucoup, par la délation peut-être encore plus. Et surtout les affranchis de César, ces puissants du siècle ne s'étaient élevés, ni par le travail (qui pouvait y songer au palais? )t ni par la vie militaire (car ils n'allaient point aux armées), ni par les magistratures (car elles leur étaient interdites) ; ils s'élevaient par les services domestiques du palais, par une courtisanerie servile, souvent infâme, par leur afQnité avec les vices du prince. Il y a loin du mérite qui arrive à l'intrigue qui parvient. Lorsque, dans les États modernes, et plus en France que partout ailleurs, un Chevert ou un Fabert
(1) Sur Gaiigula, F. Josèphe» AnUq. XIX. I. Sur Qaude, Suét., In Q. 25. Marda-» DUS, D. XXXVII. Uy. XIV, tlt. I. 19.
montait au premier rang de l'armée ; lorsque RoUin » fils d'un coutelier, recteur de l'université de Paris , se faisait faire des excuses par un archevêque de iParis qui avait manqué à ses privilèges; lorsque Jean-Bart, ce rude matelot, se faisait respecter par les plus grands seigneurs, dans les galeries de Versailles ; personne au monde ne se fut avisé de les appeler des parvenus : et, pour citer un exemple plus grand et plus saint , lorsque Hildebrand , le fils du charpentier, abaissait sous lui, par la seule puissance de la vérité, la léte couronnée d'un empereur, son origine était une gloire de plus. Mais quand Rome était bafouée par des hommes que l'infamie seule avait tirés de l'esclavage; quand un Pallas donnait un soufflet au sénat; quand un Calliste (Sénèque nous dit l'avoir vu) fermait sa porte au maître qui l'avait mis en vente, un écriteau sur la poitrine (1) ; quand Vatinius, « un des plus hideux phénomènes de cette cour, garçon cordonnier, bouffon et contrefait, que Néron avait pris d'abord pour s'en moquer, mais que le nombre de ses victimes avait rendu respectable (2); » quand cet homme, avec son franc parler insolent et son esprit de démocratie hargneuse, disait à Néron : « Je te hais. César, parce que tu es sénateur (3) ; » il n'y avait là qu'insulte, insulte basse et gratuite à tout ce qui avait passé pour grand, non pas élévation ou ennoblissement de ce qui avait été faible et petit.
Le mérite ou le talent n'était pour rien dans cette fortune des valets de chambre et des cordonniers. Le caprice du prince avait tout fait. Comme un boucher, à Constantinople, devenait grand- visir parce qu'il avait plu au sultan, l'eunuque Posidès ou l'infâme Doryphore devenait un grand homme parce que le regard céleste de Néron s'était abaissé sur lui (4), parce qu'il appartenait à la divinité de César de donner à qui il
(I) Sénèq. Ep. 47.— (5) Tacite. XV. 34. —(3) Xlphll,
(4) F. c{-des80U6, à la fin du S 111, les louanges adressées par Sénèque à raffranchl Polvbe.
voulait^ non-seulement fortune et puissance, non-seulement noblesse et gloire, mais grandeur, génie, vertu ! Nous avons une juste et triste image de ce qu'étaient les parvenus de ce siècle dans le honteux livre de Pétrone. C'est le riche et débauché Trimalcion, qui a été esclave, qui agagné assez d'argent pour se racheter, qui a racheté sa compagne d'esclavage « afin d'avoir une femme qui lui appartînt , » qui est devenu sévir, qui appartient désormais à l'opulente bourgeoisie de sa ville, et qui, au milieu de ses orgies, entre les ignobles courtisans de ses débauches, bégaye, en estropiant la langue, ses vœux humanitaires pour l'abolition de l'esclavage : « Les esclaves sont hommes aussi, ils ont bu le même lait, et, si je vis, ils goûteront bientôt l'eau de la liberté ! » Voilà en quel lieu et par qui se trouvent, le plus nettement proclamés, les droits de Fhomme sous les empereurs (1). Sénèque, il est vrai, les proclamera en d'autres termes; mais Sénèque les aura appris à une autre école qu'aux écoles païennes ; je parlerai de lui plus tard. En voilà assez sur cette révolution. Voici venir maintenant, pour la réformer, Claude , le stylet du censeur à la main , Claude qui restaure en antiquaire l'œuvre du politique Auguste, Claude pour qui tout cela n'est qu'affaire d'érudition et de cérémonial, Claude qui prend au burlesque la pensée d'Auguste et chez lequel toute chose tourne à l'impuissance et au ridicule. Parce qu'au Forum , pour mieux assurer la foi des traités, il tue une malheureuse truie, selon l'étiquette des Féciaux ; parce qu'à la nouvelle d'un tremblement de terre , il ordonne un jour de repos, et, à la vue d'un oiseau sinistre, des prières publiques , selon les rits anciens ; parce qu'il relève la tradition oubliée des aruspices ; tout est sauvé ! l'antique Rome va revenir ! Claude oublie seulement ses affranchis et Messaline qui, chaque jour, obtiennent du prince le contraire de ce qu'a ordonné le censeur.
(1) Amid et servi homlnes sunt, et seqnè imum lactem biberont; me salvo , cil6 liberam aqaam gustabunt.
ZIU CLAUDE.
Tout^ il est vrai^ se passe selon Tordre antique. Assis au Ghamp-de-Mars dans sa chaise curule # après avoir pris les auspices» Glaude, selon la formule légale» convoque le peuple romain par la voix du héraut : « Bonheur, paix^ fortune» salut au peuple romain des Quirites et à la chose publique du peuple romain, ainsi qu'à moi et à mon collègue, à notre magistrature et à notre devoir ! faites comparaître ici devant moi, tous les Quirites, chevaliers, fantassins, magistrats, citoyens, les curateurs de toutes les tribus, afm qu'ils retident compte chacun pour soi , ou Fun pour l'autre (1) ! >>
Mais Claude s'apercevra bientôt que sa Rome nouvelle n'est qu'une flllc bâtarde de la Rome véritable. -^ Des étrangers prennent des noms romains : « Rayez ceé homs , » dit Claude. — Un citoyen, personnage important d'une ville de Grèoe , ne sait pas la langUe latine : « Dépouillez-le de la toge ; il n'est pas Romain celui qui ne parle pas notre langue (9)« » — Des affranchis osent se donner pour chevdliers i « Confisquez leurs biens. t> -^ Des affranchis ingrats Ont manqué de foi à leur maître^ lui ont suscité un délateur , ont mis son étal et ses droits en question s « Qu'ils redeviennedt esclaves (8). »— Des aVocats veillent les défendre i « Pfenez-y garde 1 quand vous aurez à vous plaindre de vos affranchis i je ilie refuserai à vous rendre justice. » — Un homme a pris indûment le titre de citoyen : « Menez-le aux Esquilles, et qu'on lui tranche la tête (4). » Et Claude oublie, pendant qu'il veille avec cette rigueur sur la pureté du sang romain, que le droit de citoyen , débité au palais par Messaline , est tombé si bas, qu'on achète un diplôme, dit Sénèque, pour ud verre cassé. Et Claude, qui réprime ainsi l'insolence des affranchis de Rome , ne tourne pas là tête vers ses propres affranchis , Polybe qui marche familièrement entre les deux
(1) Varro de lingnâ latinà, V. 9. — (2) Suétone, in Claudio. 16. Dion. LX. (a) Suétone. 25. Harotan. Digest. XXXVUl, tit. 14, lib. 19. Cette Jnrlflpnidence était cependant douteuse sous Néron. Tacite, Annal. XIU. 36. --(4) Saétane. 24. 35-
consuls ; Harpocras porté dans ta litière, dont un décret impérial lui a permis Tusage ; Narcisse debout avec le bâton d'ivoire des questeurs, Narcisse qui est envoyé aux armées , qui veut haranguer les troupes , et à qui les soldats rient au nez (1).
Vient maintenant à cheval , arrivant du Gapitole, avec ses manteaux d'écarlate et ses guirlandes d'olivier, la procession des chevaliers. C'est toute la haute bourgeoisie romaine qui déûle devant le censeur, pour lui rendre compte de ses droits, de sa vie, de ses mœurs, de sa fortune. Claude, hélas ! ne sait pas combien est difficile le métier de censeur. Pour s'enquérir de la vie privée, il emploie des commissaires qui se moquent de lui. Tel chevalier est accusé d'être trop pauvre, il montre son état de fortune ; tel autre d'être célibataire ou de n'avoir pas d'enfants, il amène ses enfants et sa femme ; celui-là, diton , s'est frappé pour se donner la mort, il ôte sa tunique et montre son corps sans blessure ; et le digne censeur, malgré toute sa bonne volonté d'être sévère , attrapé et baissant la tête, lui dit : « Emmène ton cheval (2). »
Claude seul au monde ne pouvait comprendre l'impossibi* Hté de cette magistrature domestique , de cette enquêté sur la vie et les mœurs, exercée en la personne de six cents et quelques sénateurs , de trois mille chevaliers environ (3) , de six millions neuf cent mille citoyens* Tout lui manquai pour refaire sa Rome classique, qu'il aurait dû laisser dans les livres, où elle était si belle. J'ai dit qu'il fut obligé de faire des patriciens ; car il fallait des patriciens à une république ; il lui fallait aussi un sénat , et son sénat semblait prêt à lui manquer.
Le sénat en effet était encore fermé aux provinces, dont les habitants, même quand ils étaient citoyens, n'étaient pas admissibles aux honneurs. Or, tandis que l'Italie se dépeuplait, que sa noblesse devenait indigente, les fortunes trop mena-
(1) y. Suétone. 28. Dion. LX. — (2) Suétone. 16. — (3) K. Pline. XXXHI. 7. 8.
céés à Rome fiiyaieDt dans les provinces ; la richesse passait aux vaincus. Le sénat s'appauvrissait donc : grand tort dans une assemblée aristocratique. Amoindri de toute façon, foulé aux pieds par Caligula et par Tibère , décimé dans tout ce qu'il avait eu d'illustre et de noble» baissant journellement la tête devant la fortune ou le crédit de quelques affranchis , il commençait à devenir une des plus tristes choses qui soient au monde, une réunion de parvenus sans mérite et d'intrigants sans fortune.
Mais où prendre des sénateurs? — Les fils d'affranchis ne pouvaient l'être , les chevaliers ne le voulaient pas. Claude était obligé d'y faire pénétrer les uns contre ses propres décrets, en les rendant ingénus par des adoptions fictives , de forcer les autres à accepter^ en menaçant les récalcitrants de leur ôter l'anneau de chevalier (1).
Et cependant quand les provinces, riches, puissantes, civilisées, pressant l'Italie de toutes parts, s'enhardirent à lui disputer ses privilèges; quand les principaux de la Gaule, depuis longtemps citoyens, réclamèrent le droit dhonneurs, c'est-à-dire l'admissibilité aux magistratures, par suite au sénat ; l'orgueil du sang italien se révolta. Les restes de cette nobilitas qur, pendant un siècle, avait tenu fermées à l'Italie les portes de la cité, firent une dernière fois acte de résistance et d'oligarchie : « L'Italie n'était pas encore si épuisée , elle pouvait recruter son sénat. Ces richards de la Gaule viendraient donc écraser de leur prééminence les indigents patriciens ! La toute-puissance de ces étrangers chasserait du sénat le peu qui restait de noblesse ! Plus d'espérance ni pour l'homme bien né , ni pour le pauvre ! N'était-ce pas assez que les créatures de César, les Transpadans admis depuis un siècle au droit de cité , les Insubres et les Venètes eussent déjà forcé les portes de la curie? »
A ces traditions de la nobilitas, non pas .les libéraux, mais
(1) Suétone. 24.
CENSURE DE CXAUDE. 377
les antiquaires opposaient les traditions plus généreuses du patriciat ; tant de peuples vaincus appelés de prime abord dans Rome, dans les magistratures, dans le sénat, depuis les Sabins admis par Romulus jusqu'aux Transpadans par César. J'ai déjà fait voir ces deux politiques différentes du patriciat et de la nobilitaa (1) : Tune généreuse et large, par laquelle Rome ouverte aux étrangers vécut et s'agrandit ; l'autre plus résistante et plus étroite, par laquelle Rome concentrée en elle-même dépérit et tomba.
Quant à Claude, son parti était pris pour l'antiquité. Il vient donc au sénat armé d'un long et puissant discours, qui commençait par : « Mes ancêtres, dont le premier, Atta Clausus, Sabin d'origine, etc. » — Puis il reprend les choses à Numa le Sabin et à Tarquin, fils de Démarate de Corinthe , appelé en toscan Mastarna ; — de là, toutes les querelles du sénat et du peuple, avec des compliments pour Persicus le sénateur, pour Vestinius le chevalier ; — puis il s'embarque pour la Gaule, traverse Vienne, s'arrête à Valence, et ici une grande apostrophe à lui-même : « Il est temps enfin, Tibérius César Germanicus, de te révéler aux pères conscrits, et de leur faire connaître le but de ton discours , car te voilà arrivé aux extrémités de la Gaule narbonnaise. » Puis continuant son voyage , il passe par la Gallia Comata , arrive à Lyon, fait déclarer Lyon et la Bourgogne (^dui) dignes de produire des sénateurs ; et c'est encore à Lyon que nous lisons ce discours gravé sur le marbre , et conservé dans la bibliothèque par les soins de la municipalité reconnaissante (2).
Ainsi fut résolue la question du sénat. Mais à l'infime degré de l'échelle sociale, se remuait la question de toutes la plus grave, celle de l'esclavage, d'autant plus sérieuse que les esclaves devenaient plus nombreux, que les liens moraux devenaient plus faibles, que l'esclave et 1c maître l'un l'autre se respectaient moins.
(1) V, ci-<le89us page 170.- (2) F. Tacite. XI. 23. 25. Claudil oralio apud Gniter.
Le temps [n'était plus où Fesclave, eelte chose du maître ^ cet animal domestique» cet être qui n'était pas une personne^ s'asseyait pourtant à la table du maitre» jouait avec ses enfants, prenait part comme membre de la famille (familiaris) à toutes les fêtes de la maison (1). Avec la décadence des traditions romaines , avec l'anarchie des derniers temps de la républi()ue, avec l'affaiblissement de la censure par laquelle il était protégé , avec l'abondance et par suite le bon marché des esclaves amené par la conquête romaine , le pouvoir du maître, en fait comme eil droit, n'avait plus connu de limite. Védius PoUion, à qui un esclave brise une coupe de cristal, le fait jeter à ses murènes, «genre de supplice qui seul lui procurait le spectacle d'un homme déchiré en même temps dans toutes les parties de son corps (8). » Quand l'esclave est infirme , malade , et qu'on ne veut pas le soigner , on ie jette dans l'île d'Esculape sur le Tibre ; Esculape est chargé de sa guérison. Le maître , en un mot , use de tout son droit , et le droit alors paraît effroyable.
Qiie faire pourtant? Ouvrir les ergastules? émanciper les esclaves? livrer la société à ces bêtes féroces qu'elle a tenues enchaînées, à ces hommes « d'origine et de culte divers , adorateurs de dieux étrangers , quand ils adorent uti dieu quelconque (3) ? » — Lorsqu'un moment Gains fit pehcher là balance en faveur des esclaves , lorsqu'il les lâcha contre leurs maîtres , le monde s'épouvanta à la pensée de
(i) F. Macrob. 1. 10. IL— Calo, de re rusticâ, 6. 66. 69. — Plutarch., In Goriol. 24. InCalo maj. 3. 20. 2i. Dionys., hag. XX. 1. Sénèq., Ep. 47. Tacite, Aon. XlV. 44.
(2) Plloe, Hl8t. nat. 1X« 29. —Sur le métne fait» Sénèq. de Ira. UI* 40. de Glementià, IV. 18. — Remarquez aussi ce passage d'Horace t « Si vous faites mettre en croix un esclave qui , en enleva^^ un plat, aura goûté la sauce ou quelque poisson entamé, ne semblerez-vous pas plus fou que Labéon? La faute que voici, n'est-eUe pas et plus folle et plus criminelle?,,. Votre ami, dans Tivresse a tacbé le Ut du festin, il a laissé tomber un plat usé par les mains d'Ëvandre... et pour cela vous le haïssez et le fuyez, comme un débiteur fuit Druson. » I. Sat. lU.
(3) Tacite, Annal. XlV. 44r
cette émancipation de Fesclave par la délation et par le meurtre. Rome et ritalie tremblaient devant leur population servile ; chaque maître dans sa maison tremblait devant ses esclaves : autant desdaves, disait-on, autant dennentis. Des lois sanguinaires (j'en reparlerai plus tard ) protégeaient par deâ massacres effroyables la sûreté du toit domestique; mais quand on mettait ces lois à exécution , Rome elle-même , Rome cette inhumaine, Jetait un cri d'horreur. D'un côté donc, perpétuel et croissant danger ! de l'autre , pitié et profonde douleur ! ïiiexlricable problème pour l'antiquité, qui ne pouvait satisfaire à l'humanité que par une révolution effroyable, ni assurer le repos public que par une domination atroce ! Jamais une révolte d'esclaves n*eût semblé plus fnotivée, jamais elle n'eût été plus funeste.
' Claude en ceci fut sage, généreux et humain. S'il punit l'esclave ingrat et dénonciateur, il déclara libre l'esclave jeté dans l'île du Tibre et qu'Esculape avait guéri : le maître alors tuant son esclave , Claude déclara le maître homicide ; sentence nouvelle et bien hardie (1). L'esclave eut le droit, sinon d'accuser son maître, du moins de se plaindre et d'aller embrasser la statue de César (2). Il ne fut plus permis de le jeter aux bêtes (3) ; le préfet urbain veilla sur lui, et pourvut même à sa nourriture , que le maître rationnait parfois avec des mesures fausses (4). En un mot, la polifce des empereurs, comme celle des censeurs sous la république, fut protectrice pour la classe servile ; le principe de l'impersonnalité de l'esclave , toujours proclamé dans le droit civil , fut un peu mis de côté en fait de police ; et les philosophes admirent que, « bien que tout soit permis envers l'esclave, le droit corn-
(1) ËdK de Glande, an 47. Suétone. 25. Dion. LX. Modest. In Digeste, LX. lit. 8. 1. 2. — (2) Sénèq., de Benef. UI. 22. de Glem. 1. 18.
(3) Loi Pétronla, sons Anguste ou bous Néron. Digeste. II. S 2 ad L. Gorael. de sicarlii. 42. de contrah. emptione. GelUus. Y. 14.
(4) Séoèq. Ibid. JuTénal. XIV. 126.
mun des êtres animés ne souffre pas que tout soit permis envers rhomme (1). »
L'œuvre de Claude était donc consommée. — Il avait même donné des soins à Talphabet et l'avait enrichi de trois lettres nouvelles, entre autres le psi grec (t) et le digamma éolique (F) qui n'y restèrent pas plus longtemps que lui sur le trône (2) : Claude Térudit en savait moins long que Tibère , qui demandait pardon au sénat d'employer le terme grec de monopole (3) ; il faut une grande puissance pour ôter une demi-syllabe du dictionnaire, et il n'est pas encore dit que la toise et la livre, chassées de notre langue de par la loi, n'y resteront pas.
Mais qu'importe , l'œuvre de Claude était consommée. — Et pour la couronner , les dieux lui avaient gardé une dernière volupté d'antiquaire. Ce friand des choses passées , ce disciple de Tite-Live avait trouvé dans les dédales de sa science, qu'Auguste s'était trompé en célébrant, soixantetrois ans avant lui, les jeux séculaires, et qu'il avait, lui, à les célébrer une seconde fois ; le héraut alla donc crier sur la place : « Venez voir ce que vous n'avez jamais vu, ce que vous ne verrez pas une seconde fois. » Proclamation qui fit rire : bien des vieillards avaient vu les jeux d'Auguste, bien des jeunes gens devaient voir quarante ans après ceux de Domitien , et on entendit même au théâtre un comédien qui avait joué dans les fêtes d'Auguste (4).
Mais Claude ne se trompait pas tout à fait ; ces soixantetrois ans étaient un siècle. Comment les choses avaient-elles
(i) Cùm omnla in senruin llccant, esse aliqald quod in honiincm licere commune jus animantium vetat. Sénëq. Clem. Ibid.
(3) Suét., in Ci. 41. Tacite. XI. 13. 14. Priscian. I. p. m. 25. QuioUl. I. 7. et les inscrfpUons du lemps de Claude où le F renversé se voit encore. H équivaut au V consonne.
(3) Suét., fn Tib. 7 1. Un puriste disait à Auguste qui employait un mot étranger :
« Tu peux, César, donner le droit de cité aux hommes, mais non aux mots. » Suét.,
; delUustr. grammat. 22.— (4) F. Suét. 21. Tacite. XI. 11. ZorJm. 11. 4. Pline.Vll. 48.
marché depuis Auguste ? que devenait ce qu'Auguste avait voulu rétablir, la nationalité, — la propriété, — la famille? — Un mot là-dessus.
Dans la nation d'abord, — vers la fin de la république, l'esprit exclusif avait dominé ; sous les empereurs, l'esprit cosmopolite triomphait. Il ne faut pas oublier que les 6,940,000 citoyens de Claude représentaient 6,940,000 familles , c'està-dire 28 millions d'individus environ , tous Romains. Cette statistique était l'éclatant témoignage de l'élargissement de la cité.
Mais ces citoyens, qui étaient-ils ? Les privilèges de la cité sous les empereurs n'étaient plus les mêmes qu'au temps des consuls. Les saintes lois Porcia et Sempronia, l'exemption de la prison et du supplice, s'accordaient peu avec le droit constitutionnel de Caligula ou de Tibère. Les citoyens n'échappaient même pas toujours à la torture, ce lot des esclaves. Ce qu'on cherchait, dans la cité romaine, ce n'étaient donc plus les privilèges de la liberté personnelle, c'étaient des privilèges d'argent: c'était l'exemption de l'impôt; c'était surtout la participation au droit civil romain , ce droit exclusif qui déniait à l'étranger, et la puissance paternelle , et le mariage, et le pouvoir de tester, et même, dans le sens le plus romain , la propriété {connubium, iesiamentum , patria potestas , commercium , ju& Quiritium , etc.) , toutes choses dont Rome faisait orgueilleusement des privilèges nationaux. En d'autres termes , c'était le privilège de faire des affaires , et d'entrer en partage avec ces six ou sept millions de propriétaires , hors desquels il ne pouvait guère y avoir de fortune dans l'univers romain. Et conune avec cela, sous Claude et sous Néron, le droit de cité se vendait au palais dans la boutique des affranchis, vous comprenez qu'à cette aristocratie militaire, qu'on appelait autrefois le peuple romain, succédât une aristocratie de propriétaires affairés et de prolétaires fainéants, et que Rome, au lieu d'acquérir des cultivateurs et des soldats, ne trouvât que des exploitants.
Aussi t par la multiplication des citoyens » tous exempts d'impôts, le trésor s'affaiblissait et l'armée ne se recrutadt pas. Nous l'avons vu sous Auguste même (1) : les nouveaux citoyens, gens riches et en crédit, se souciaient peu du service militaire, et cherchaient tous les moyens d'y échapper. Les citoyens de l'Italie ne fournissaient déjà plus guère à Tarmée que les neuf ou dix mille soldats du prétoire. Les légions se composaient des citoyens romains des provinces (3) ; elles finirent par se composer d'étrangers , puis de barbares ; et cette corruption des armées romaines ne fut pas une des moindres causes de la ruine de l'empire.
Eq ce qui touche la propriété, — les mêmes tepdances c(mtinuaient à se produire. L'oligarchie, qui possédait les terres, put bien être proscrite et décimée sous Tibère ; la grande propriété changea de mains, mais fut peu morcelée. Il en tomba» il est vrai , sous le nom de congiarium ou de largesse impériale, à titre de divertissement ou d'aumône, quelques miettes aux trois cent mille lazzaroni de Rome , prime pour la fainéantise, gain facile et bientôt dissipé ; mais le travailleur de la campagne , le paysan italien , le pauvre provincial n'eut rien à gagner, et la masse des fortunes passa, des nobles et des chevaliers, aux délateurs, aux bouffons et aux affranchis du palais.
L'usure, d'ailleurs, cette plaie de la république, attirait peu sur elle l'animadversion impériale, et suivait son libre cours. Sous Auguste , nous trouvons des prêts à soixante pour cent (3). Sous Tibère, tous les sénateurs font l'usure (4), tous les biens sont grevés. Lorsque, pour porter remède à ce fléau, on ordonne aux débiteurs de payer immédiatoRent les deux tiers de leur dette, aux créanciers de placer en terres italiques
(1) F. cMessus, page 198.
[%) Miles exterous, provlnclalis. Tacite, Aonàl. UI. 41. 64. Hiat. H. 21. (8) Horace, I. Sat. U. 14. « Quinas hic capiti mercedes exsecat. » Comme il s'agit Ici d'on uBUTier, il faut évidemment entendre par quinas, 5 pour 100 par mois, (4) « Nemo eà culpà yacuas. » Tacite, Annal. VI. 16.
CENSURE DE CLAUDE. 3fta
les deux tiers de leur créanoe, il s'ensuit un trouble complet des fortunes : l'argent se cache ; les terres» dont on avait youli) accroître la valeur, ne se vendent plus ; c'est l'État lui-même qui est obligé de se faire banquier» et de prô^r 100 miliiops de sesterces h la classe agricole qui ne vit que d'emprunts (1 )* Tibère est sollicité de tous côtés par des nobles obéré3 qui le supplient de payer leurs dettes (2). Claude » à son tour» est obligé à des mesures nouvelles, pour défendre» contre l'^var rice des usuriers » l'inexpérience des fils de famille (3).
Or» ces deux moyens de fortune» l'usure et la confiscation! ne profitent qu'au petit nombre ; et cette époque» plus ^nporp que celle qui termine les temps républicains (4) » nous présente de ces fortunes énormes» œuvres do la misère publique. L'augure Lentulus» personnage d'une incapacité proverbiale» doit h un caprice de la faveur impériale une fortune de 400 millions de sesterces (105 millions fr.) (5). Pallas » affranol^i de Claude; Sénèque» précepteur de Néron ; deux délateurs , Êprius Marcellus et Vibius Crispus » ont chacun 300 millions de sesterces (63 millions fr.) (6). Narcisse» s'il faut en croire Dion» en posséda 400, Tous les affranchis des Césars» Calliste» Potybe sous Claude ; Hélius » Ëpaphrodite » Polyclète sous Néron ; Icélus sous Galba; Àsiaticus» au temps de Vitellius ; tous ces hommes encore marqués des fers de l'ergastule (7), d'autres môme encore esclaves (8), ont des fortunes immenses.
(t) Tacito. lUd, 10. 17. Soét., In Tib. 48. IMdo. LVIU. Plioe, Ep. VI. 18.
(2) Séoéq., de Benef. 11. 7. 8. Epit. 122.
(8) Senatus^eoiuult. MacadoDiannni, qui délead do prêter aux file de famiUs àa l'argent rembounable à la mort de leur père, an 47. —Tac, Aim. XI. 18. Suét., In Vespai. II. Inetit. t quèd cam eo. Paul. Sent. II. 10. Digest. de senaUis cona. inaeedoD. ^ (4) F. tome I, page 86. — (&) Sénèque, de BeneOcila, II. 4. 7.
(6) Tacite, Annal. XII. 58. XllI. 42. XIV. 62. 68 de ont 8. Sur la fortune de Sénèque et ses aveux à cet égard, F. de vlCâ beatA. 17.
(7) Tacite, Hist. I. 37 et alibi.
(8) Sur la richesse des esclaves de Néron, F. plus bas, Néron, S 111. Un esclave de Galba donna, pour tâcher d'obtenir un emploi lucratif, 1,000,000 sest. (260,000 fr.) i Othon, Suétone, in Othone, 6.
ZBli CLAUDE.
« Je vis un jour, dit Épiclète, un homme pleurer aux pieds d'Épaphrodile (affranchi de Néron), lui embrasser les genoux, déplorer sa profonde misère; il ne lui restait plus rien au monde, disait-il, que 1,500,000 dragmes (1,520,000 fr.). Or, que répondait Ëpaphrodite? riait-il, comme nous eussions fait? Tout au contraire: — Mon pauvre ami, disait-il, plein d'admiration , et tu n*as rien dit ! et tu as supporté une telle infortune (1) ! » Apicius , sous Tibère , dissipe pour sa table un patrimoine de 20 millions fr., après quoi il fait ses comptes, trouve qu'il ne lui reste plus que 2 millions , et s'empoisonne de désespoir (2).
J'ai dépeint assez souvent les conséquences de cette concentration des fortunes (3). Elles ne cessèrent pas sous les empereurs. L'extension de la grande propriété nous est représentée en des termes plus forts que jamais (4) ; nous en avons une preuve singulière dans une inscription trouvée à Viterbe, d'après laquelle un aqueduc long de six milles ne traversait que onze propriétés appartenant seulement à neuf maîtres (5). — « On ne cultive plus, ditColumelle; le premier esclave venu, un valet de pied émérite, un porte-litière affaibli par l'âge, est choisi pour régisseur d'un immense domaine (6). » — Les champs dépérissent faute de culture, les villes mêmes d'Italie sont abandonnées , leurs remparts à moitié détruits (7). —
(1) Epictète apud Arrlan. I. 2C.
(2) Sénèque, Gonsolatio ad Helviam, 10. Dion. LVII.
(3) F. ci-dessus, page il etsuiv., 26 et suiv. 183. 1 96. 197.
(4) « Le territoire de tout un peuple n'est plus que Vergasiule d'un seul maître, Sënèq. Gontrov. V. 5. iusques à quand étendrez-vous vos possessions? Une province ne vous suffit plus. Des fleuves naissent et meurent dans vos domaines. II faut que votre territoire environne la mer et que votre régisseur commande au delà de TAdriatique. Sénèq., Ep. 89. V, aussi de Tranquillilate animi, 11. de Benef. III. 8. Un seul régisseur administre une province plus grande que celle que Ton confiait à un consul. » De Ira. I. IC. Il y a sans doute à tenir compte ici de Tesprit déclamatoire des deux Sénèque. Hais j'ai cité la lettre de Tibère au sénat t « Villarum inflnila spatla.» Tac, Ann. III. 54. — (5) Citée par M. Dureau Delamalle.
(6) Columeiie. I. ^Prœfat. 3. 1 1. 12. F. aussi Pline. VIH. 3. XVHI. 4. C7} Lucaln. 1. 24.
L'importation des blés en Italie augmente (1). La nourriture de Rome est plus incertaine , les disettes et les séditions qu'elles amènent sont plus fréquentes (2). — L'Italie se dépeuple-; il faut fonder des colonies dans ses villes désertes. Remède inefficace ! des vétérans qu'on y envoie , les uns, habitués par le service militaire à des climats étrangers, peu d'années après retournent habiter les provinces ; les autres , inaccoutumés aux soins de la famille, ne laissent pas d'héritiers : au bout de quelque vingt ans, Ântium et Tarente sont de nouveau dépeuplées (3).
C'est assez dire que les lois maritales n'avaient porté remède à rien. — Ces lois, recueillies dans la succession d'Auguste, comme un legs précieux, s'en allaient pourtant, mal vues du peuple, maudites par les riches, en disgrâce auprès des jurisconsultes, restreintes par ceux-ci, éludées par ceux-là, affaiblies même par le favoritisme étourdi des empereurs, qui consentaient à être rigoureuxenvers tous, pourvu qu'il leur fût permis d'être indulgents envers leurs protégés. Tantôt on se mariait juste autant qu'il était nécessaire pour être admis à un emploi, recueillir un legs, et le lendemain un divorce vous débarrassait de cett« menteuse et passagère union (4). Tantôt, par l'adoption, on simulait la paternité, on se donnait la veille des comices un fils qu'on émancipait le lendemain , et l'on gardait , avec les honneurs de la préture (5), toute la liberté de sa solitude. Les empereurs, dans leur toute-puis-
(0 Tacite, Ann. VI. 13, Golumelle. Prsf. 20.
(2) « Litalie ne subsiste que par le blé étranger. La vie du peuple romain est à la merci des vents et des tempêtes. SI les provinces nous manquaient , seraient-ce nos vUlas et nos parcs qui nous feraient vivre ? » Lettre de Tibère dans Tacite. Ibid» En 19, disette dans laquelle Tibère est obligé de fixer un maximum pour le blé, et donne de plus deux sesterces au marchand par modius. Annal. IL 87. Disettes fréquentes sous Tibère. Id, IV. C. En 32, autre disette, quoique le chlITre des importations eût augmenté. VI. 13. A la mort de Gains, Rome n'avait pas de vivres pour quinie jours. (F. page C7.) Disette sous Claude en 61. Tacite. XII. 43.Suét. 18. 19. Josèphe, Antiq. XX. 2. Act. apostol. II. 28.
(3) Tacite. XIV.27. Suél. Jn Ncr. ».— (4) Siiét., In Tib. 35.^(6) Tacite, Ann. XV. 10.
186 GLAUDIZ,
sance , accordaient à des célibataires les droits du père 4a famille (juë trium liberorum) ; on se trouvait époui et père par brevet impérial et par fiction de la loi, Claude » pour aueott» rager l'importation des blés, ne sut offrir à ceui^ qui faisalant ce commerce une plus belle récompense que la permission de ne pas se marier. « A Crotone (c'est-à-dire à Rome}« dit le satirique Pétrone, il y a deux classes d'hommes, les adoptapti et les adoptés ; Tbomme qui n'a pas d'enfants est seul bonorét seul brave, seul vertueux ; le père de famille est un proscrit» n Et les pauvres pères de famille se plaignent en effet que» par des fraudes légales» on leur vole les privilèges que leur iKscorda la loi en dédommagement des soucis de FéduûiiUon. a Les célibataires, disent-ils, ne sont- ils pas assesK beureu^ déjà? Sans charges, sans soucis, ils ont pour aux, et le erédit, 9t les soins, et le respect (1). »
Ainsi, pour y être contraint par la loi, on ne se murtoit pu davantage. Le célibat gardait sa prééminence. Des cbiewes» des recherches fiscales, le trouble des familles, tel était le r6* sultat unique des lois d'Auguste (8), Aussi, peu h peu» à me^ sure que les plaintes et les clameurs se multipliaient contfe elles, Tibère, Claude, Néron, Triyan, s'enhardissaient à y porter la main, et, soit par une suspension temporaire, soit par un# plus grande indulgence pour les unions tardives, soit parla dî« minution des récompenses accordées au dénonciateur» ébran* laient cette législation , le dernier acte du règne d'Augusla.
Comment Montesquieu , cet esprit si éminent , n'a-t-il pas vu qu'il en devait être ainsi? que ces lois dont il fait l'éloge, dictées à Auguste, il est vrai , par une nécessité immiAente f
(I) lieA id^ coQjugia aiit educationes liberoruin (roquentobanUir, pnftvirildA orbU Ula, CiDtdrùm mulUtudo pericUUmlium gllaeebat, Aùm oamit domua dejataraw iQtarpretationibus aubverUretur (80ua Tib^. Ans, HI. 1)6.
()) Vold la série des actaa légialaUfa reodua à ee aujet : -<- Aq 3S, asfimptieM tam* pondrea accordées par uoe comipiasion apéciale. Tac, Ann. lU. :^. — Diveraaa modifications en ce qui touche les unions tardives, sénatua-cooaulta Peralelanum» F. Tacite, ni. 2S. Sénatus-eonaulte GalTlsiaoum. Ulpien, Reg. XVI. 4. •— Attire
CENSCBK m CLAUDE. M7
js'att^quMant h une puissance qu'il n'est pas donné aux lois de fm» MqW^ Gomment, surtout, nVt-il pas compris que le fibmtiwUme, dont il oppose l'esprit célibataire à l'esprit con-jligal de» lois d'Auguste , ft sanctifié bien plus qu'il n'a multiplié le célibat ; a fortifié , loin de l'affaiblir, le principe du mmm^l h» abrû^tîanism^ , il eut vrai , à commencer par les £vwgiies et pftr mut Pâul (1), n'» cessé de prêcher le célibat et M siipérlprilé mf le mariage ; toute l'antiquité ecclésiasti^iM «4 plaine de cette pensée ; si le célibat obligatoire n'a pas toujours été imposé à quelques-uns, toujours, du moins, )e célibat libre et volontairement acccepté est présenté à tous e&mm^ l'état le plus parfait. I^ principe est toujours le même. Mali il fout eomprei^re quel est ce principe : a Celui qui est wuia épnusd, dit a^iot Paul, s'occupe des choses du Seigneur et dea n^nyena de plaire à Dieu ; celui, au contraire, qui a nm épouse, a'occupi^ des choses de ce monde et des moyens de plaire à son épouae , et il est partagé. » La célibat qu^ prêche l'Église, c'est donc un célibat religieux, consacré, vie d'austérités ^t de dévpftment, partage d'un petit nombre, sans i»r(^ud}ca réel pour l'accroissement des nations. Mais , d'un Mira cAté, U y a un célibat que combat l'Église ; c'est le célibat pipfaiM!, mA iéri«ux, plaie véritable par laquelle les mœurs w e«mQH^ni, le mariag» plus rare est en même temps moins respecté , les générations décroissent, les peuples s'affaiblÎMeut. Eu tout temps, en tout pays, il a fallu accepli^r le eélîbat comme une nécessité inévitable pour une portion quelconque de la société; mais le célibat que la politique accepte malgré elle, le i^rM^tia^isme le sanctifie, et, en le sanctifiant, il le restreinte Ëo rendant le mariage plus grave, plus honoré,
Bénatos-consulte sous Claude. Ulp. XVI. l. 3. SM^ipoe, in Cl, 3$»^— ExeoipUons aftp4iniées à U naiias roiwhandft, eo 61. 6MéU>Ae, io CI. 18. 19. InsUt. UI. a. BfSuê, €lc.^ M»» tééiât «u tiuui les récompenses des délateurs. Suét.» in Ner. 10, — An 61, sénatos-consttlte contre les adoptions Actives. Tacite, Annal, XV. 19. (I) Mattti. XIX. 12. 1. Cor. VU. l. 8. 26. U. 84. 87. 88. 40. Apoc, XIV. 4,
dès lors plus fécond , il n'a pas besoin , comme les législateurs anciens, de commander, sous peine d'amende» la paternité et le mariage : en maintenant, dans la société, ne serait-ce que pour tempérer au besoin Texcès de la population, un célibat pur et consacré dont la société n'a rien à craindre, il n'a pas besoin, comme les économistes modernes, d'imposer des restrictions au mariage, et de fonder des écoles où l'on prêchera aux jeunes gens la continence, dans l'intérêt de leur fortune.
Pour mieux comprendre ceci, achevons de parcourir l'univers romain.
Sortons de l'Italie : la concentration des biens, l'usure qui en est la plus commune origine , la proscription impériale qui en profite , toutes ces plaies de l'Italie ont bientôt passé les Alpes et la mer. Quant à l'usure , j'ai déjà montré (1) la tyrannie financière que les Romains exerçaient dans les provinces; la Gaule sous Sacrovir, la Grande-Bretagne au temps de Néron , n'ont été poussées à la révolte que par la rigueur des créanciers romains (2). Quant aux proscriptions, vous avez vu les provinces décimées sous Tibère, la Gaule opprimée par Caligula : sous Néron (pour ne pas citer d'autres exemples) , six propriétaires possédaient la moitié de la province d'Afrique; leur supplice la donna à Néron. Les grands domaines , ajoute Pline , ont perdu l'Italie ; ils perdent aussi les provinces (3).
La dépopulation marche à la suite. Toute la Grèce, dit Plutarque , ne mettrait pas sur pied 3,000 soldats. Il n'y a plus d'oracles, parce qu il n'y a plus même de peuple pour entendre les oracles. A Delphes, où il y avait deux prêtresses, une seule suffit. Aux lieux où étaient les oracles de Tégyre et de Ptoûs, vous marchez tout le jour sans rencontrer un ber-
(1) F. plus haut, pages 15 et 16.
(2) Tacite, Annal. UI. 40. Dion attribue la révolte de la Bretagne aux exactions de Sénèque, qui exigea d'un seul coup le payement de 400,000,(K)0 sest. que les Bretons lui deraicnt.
(a) Lalifundla pcTdidére Kaliam ; jAm et provincial. Piin. XVIII. T.
ger (1). Sparte est sans habitants (2) ; de My cènes» il ne reste plus que le nom (3). L'Épire et les contrées voisines se dépeuplent chaque jour ; les soldats romains se casernent dans des maisons abandonnées (4).
Sur la foi de la grandeur du nom romain » quelques modernes avaient cru que le monde, sous le gouvernement des empereurs y était arrivé à un degré de population inouï. Un récent travail , en appliquant aux monuments de Fantiquité les données de la science moderne , a jeté sur ces questions une grande lumière. L'Italie, peuplée aujourd'hui de 17 millions d'habitants , ne pouvait , sous les empereurs , en avoir plus de 9 ou 10 millions (5). La Sicile, cette contrée si bien
(0 Phit, de oraculomm defectu. 7. — (2) Appieo, de beUo eifUi. VII.
(3) Strabon. VHI. rr- (4) Id. 7.
(5] Économie politiqiu des Romains, par M. Dureau Ddamalle, tome I, Uv. II, chap. 5-6. M. Delamalle arrive aux chiffres indiqués par un calcul fort simple, mais dont les éléments sont réunis par lui ayec une grande sagacité. Il établit : 10 la consommation annuelle en blé de chaque individu ; 2» la quantité de blé que pouvaient produire les terres labourables de l'Italie, d'après les procédés de culture usités à cette époque, en y joignant le chiffre du blé importé; — et divisant l'un de ces nombres par l'autre , il en tire le chiffre au-dessus duquel la population ne pouvait s'élever. Ce chiffre est celui de 4,978,800 pour le vi* siècle de Rome, 0,647,000 pour le temps de l'empire.
Une observation se présente pourtant sur ces calculs, et Je la rapporte, quoique en pareille matière J'aie une grande déflance de moi-même. M. Delamalie établit la consommation journalière de chaque individu , d'après des passages de Caton, de Sénèque et de Salluste, qui, évidemment, s'appliquent à la consommation de l'homme occupé au travail ou au moins de l'homme dans la force de l'àgc. Or, pour établir exactement le chiffre de la consommation individuelle, il faudrait prendre une moyenne entre la consommation des Individus de classes différentes, hommes ou femmes, enfants, adultes ou vieillards.
Cette remarque, Jointe à d'autres, porte M. Wallon {Uist, de VEsckivage, part. II. ch. 3] à modifier le chiffre de M. Delamalle en ce qui touche les temps anciens, et &Ie porter à 8,114,000. Mais il pense, et Je pense avec lui, qu'il y aurait erreur à élever proportionnellement le cliiffre de la population au temps de Tempire. Les importations de blé sur lesquelles SI. Delamalle «e fonde pour augmenter comme il le fait le chiffre de la population Italique, éUilent le résultat d*on déctiet dans la culture, dont elles formaient tout au plus la compensation. Tous les textes de l'antiquité et tout l'ensemble des faits historiques déposent en ce sens, et Je suis persuadé que le chiffe de 10,000,000 est le maximum de la population Italique sous les empereur?.
S90 GLAtJDË*
cultivée et si fertile, he notirrîdsait pââ l^MO^dOO Âmes (i)# La Gaule, plus étendue que notre Prance^ h'eii Comptait ^ «tt quatrième siècle , que 10 tliillionsf (fl): Ëft âpfiliqtfttlt kW mêmes notions à TÉgypte, on pourrait cotijedtiref qtMi MtW Auguste, elle n'avait pas plus de 1 400,000 hftlritëtlté (9)<
Ainsi, dans l'antiquité (et récrivait! qtie je «ité dédtilti iVM une rare évidence, les caiisefi inoralei» du fait éml U ûpp9H» les preuves matérielles) ^ tout marchait ven» l'aHy bU^ssettlOfll de la population. Le christiauisine seul a pebplé rfiufcrpe: Si quelque part le mouvement de \& populatititl é été eoiltftdiit^ régulier, civilisateur, c'a été dans le» pays ofaf'étieiië ; et (seê pauvres Pères de FÉgiise , dput Montesquieu se fhoque ^ ttA sujet de sa chère loi Papia Poppaea, ne se trouvent pas avoir été si ignorants qu'il le pense f à l'égard â«s ohoses de ee monde.
Ainsi , la sagacité et là puissance d^Aùguste ii'avàiébt Mi que ralentir la marche du monde romain vers sa déeadeneei
$ III; -«- GHtJTfi DE MËSSALlIffi; '^ OLAI^BB S9M liA
DOMINATION b\Gliit>PINÈ.
Ai-je reudu toute justice à Claude ? Ai^je asses montré ses intentions droites, et quelquefois SoU botl isens? Le pfiUcë qui le premier vint au secours des esclaves ; le césar dont le premier acte fut un décret d'atnnistie (4) ; le consul qui^ à son
(0 r. le même ouvrage, tome tt, ftf . iV. ch. iO. Lft Slctlë, MlgM 8ën élât tttM» r^le, tt acfldttîdliut jflud de 1,^,0dd btfbltattta; —(2) tUd, lit. \h ch. 8:
(8) L^Ëgypte eiiToyait à Komé le cinqulèbiè dé a^ rébdlteà (DiDse. 1. 1) ; or, ceUé importaUon formait le tiers de rimportotion totale de blé èti Italie (loiêphe, éé Mlo« H. 28), en d'autres termes, 20»(K)0,00d de modii (Aurèl. Vletoh Ëtdtotft. 1). thfktë dtnic 80,000,000 de modii j^oiit la consommatloti du pttys ili8mé$ et ^ j'applktiiiii A rËgypte les ealculs de M. Delamalle pour Iltalie , ii\ï\ Atent la consommatimi «^ naelie de chaque indlTidu à 78 ittodll et dné fràctiôti, Je tnmtetâii Que tKgyptti lie poQTait paé nourrir 1,100,000 babitanto; mais cette applicaiioU Mralt trés^contes^ labié, loè^he, deBeilO|H. 16, indique uii cbilfte bieb ^ttt âftTé,«a^(4) Bnélotiei il.