SA FAMILLE
apologiste y sinon conseiller de la mort d'Âgrippine » furent néanmoins populaires parmi les gens de bien. On pensa même une fois à faire Sénèque empereur^ « à cause de Téclat de ses vertus, » dit Tacite (1).
La lutte s'établissait. « Point de philosophie, mon fils, disait Âgrippine ; elle ne vaut rien à un empereur (3). » Le vieil instinct des Césars devinait son ennemi. « Respecte ta mère, mais sois empereur, » lui disait Sénèque. Le prix était à qui flatterait le plus. Les débauches de Néron étaient encore timides : Sénèque lui prêtait le nom d'un de ses parents pour les cacher à Âgrippine (3) ; Agrippine, son appartement, sans doute pour les cacher à Sénèque. Les philosophes laissaient monter leur élève sur le théâtre en gémissant, mais sans rien dire, toujours dans la peur qu'il n'allât plus loin ; et Sénèque, qui avait flairé la bête carnassière , lui adressait son traité De la Clémence, le louant du sang qu'il n'avait pas versé, de peur qu'il n'en versât le lendemain.
Mais, en fait de flatterie, Agrippine était bien novice, les philosophes bien réservés. Néron avait d'autres amis plus inûmes et par cela même plus intimes : des affranchis, les meilleurs confidents des Césars qui avaient l'âme basse comme leur imagination était haute. Néron , avec ses goûts de volupté puérile et vulgaire , s'arrangeait fort de la société des valets.
Une mère jalouse de dominer, des pédagogues qui lui disputent leur élève , des valets débauchés qui le corrompent , histoire d'écolier I mais cet écolier de dix-^ept ans tenait bien réellement en ses mains le sceptre du monde , pouvait jouer
(1) Tacite, Aiin. XV. 66. Et à ce propos, Juvénal, un peu trop conflant, je crolg, en la vertu du ayatème électif :
Libéra ai dentur populo auffragla, quia tàm
Perditua, ut dubitet Senecam prsferro Neroni P Sat. VIII. 21 1 .
(2) Suétone. 82.— (3) Tacite, Ann. XUI. 2. 12. 13.
k2S NÉRON.
au besoin avec le poison et Tépée, avec les lètes des sénateurs et rhonneur des nobles Romaines. Aussi» pendant qu'avec des insinuations habiles et polies, Sénèque et Burrhus supplantent Agrippine (1) , qu'Agrippine s'irrite , se réconcilie 9 rallie les mécontents, prend en main la cause de Britannicus qu'elle a si cruellement persécuté , Néron tout à coup échappe à la fois à sa mère et à ses maîtres. Il fait consulter, par le centurion même qui la garde, la vieille Locuste que la vertueuse police de Burrhus allait faire étrangler, et qui, sauvée à temps, y gagne l'impunité, de l'argent et des élèves (2) (école d'empoisonnement fondée par l'empereur! ). Néron demande à Locuste, non un poison lent, timide, secret, comme celui qu'elle a si raffinement composé pour Claude, mais un poison actif, prompt, foudroyant. — ^J crains peut-être , disait le César enfant à cette Brinvilliers, je crains peut-être la loi contre les empoisonneurs (3) ? — Britannicus tombe roide mort à la table impériale (an 55). Pendant qu'on l'enterre à la hât«, et qu'un peu de pluie, essuyant le plâtre dont Néron lui avait fardé le visage, montre au peuple les taches livides du poison, les deux sages du palais, consternés et gémissants, s'enrichissent néanmoins des villas de Britannicus.
Britannicus mort, c'était le tour d'Agrippine. A aucune époque, le rôle des femmes dans Thistoirc ne fut aussi violent, aUwSsi tragique, aussi sanguinaire. Ainsi Agrippine, à peine échappée aux rigueurs de Tibère contre sa famille , mariée à cet infâme Domitius dont je vous parlais tout à l'heure, amante de son frère et prostituée par lui, puis exilée et menacée de mort ; puis rappelée par Claude, fatiguant de son amour Galba qu'elle veut épouser et qui la repousse , choisissant un mari opulent qu'elle fait mourir et dont elle recueille l'héritage ; puis, femme de Claude, immolant toutes
(1) Dion. LXI. Tacilc, Ann. XHI. 6.
(2) Suétone, in Ner. 33. — (3) Forrilan Irg» m Juliam timeo? Id. ibid.
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celles qui onl prétendu à celte union, et empoisonnant Claude lui-même; Agrippinc vit au milieu d'un chaos de vengeances et de haines, et, toute ressource épuisée, peut-être même l epouvantable ressource de Tincesle, elle se fait de ses crimes, commis par Néron, une force et une dernière défense auprès de Néron. Son fils la redoute pour lui avoir longtemps obéi ; il la tuera parce qu^il la redoute.
Je ne sache rien d'abominable comme le monde qui tourbillonnait autour du palais impérial. Les femmes surtout, qui s'étaient faites hommes par le crime, luttaient d'impudicité pour arriver aux joies de l'homicide. Messaline avait commencé cette effroyable guerre ; Âgrippine l'avait renouvelée contre elle et après elle : l'une et l'autre n'avaient pris la peine de compter ni les hommes leurs amants, ni les femmes leurs victimes. Avec son orgueil de belle femme et son orgueil d'impératrice, Agrippine marche environnée de haines féminines, haines implacables qu'elle-même provoque. Un complot se forme contre elle entre Domitia et Silana : la première, tante de Néron, et non sans influence sur lui ; la seconde était une veuve dont Agrippine avait fait rompre le mariage , <c non qu'elle lui enviât son fiancé, mais seulement pour empêcher que la fortune de Silana, veuve sans enfants, ne passât aux mains d'un mari (1). » Domitia accueille avec joie une dénonciation que Silana lui apporte ; des affranchis et des comédiens la font parvenir à Néron : « Âgrippine, disent-ils, veut donner sa main et l'empire à Rubellius Plautus petit-fils de Tibère. » Néron allait sur l'heure faire tuer sa mère ; mais Agrippine triomphe cette fois encore , Silana est exilée et un des affranchis puni de mort (an 56) (2).
Puis dans ce monde infâme, parait Sabina Poppée, femme « à qui rien ne manqua jamais que la vertu. Elle avait de sa mère, la plus belle femme de son temps , la réputation de
(1) Non ut Africanum sibi seponeret^sed ne opibus et orbitale Silatiff marttus potirctur. — (2) Tadte, Ann. XUI. 19 et suiv.
beauté et une fortune égale à sa naissanee ; avec cela un langage distingué , un esprit qui n'était pas sans grâce , une apparence de modestie, l'habitude des plaisirs. Elle se montrait peu au dehors, toujours le visage à demi voilé , ou pour que le regard ne fàl pas rassasié d'elle, ou parce que sa beauté s'en trouvait mieux ; sans pitié pour sa réputation , amants ou maris lui étaient indifTérents : elle plaçait son amour où son intérêt le lui faisait mettre (1). » Pour le moment mariée (2) à un chevalier romain , Othon la fait divorcer et l'épouse. Néron l'aime à son tour (an 58) , envoie Othon gouverner la Lusitanie, et veut la faire divorcer encore (3). Mais Poppée divorcera-t-elle donc pour n'être que la maîtresse de César? Ne brisera-t-elle pas le joug maternel sous lequel Néron est encore courbé ? Laissera-t-elle en place la fille de Claude? Cela est bon pour l'affranchie Acte ; mais elle, la patricienne , vaut bien Octavie , la fille de Messaline. C'est par le mépris qu'elle agit sur Néron. Voyez comment se laissait mener l'âme petite et misérable de César ! * « Elle était mariée, après tout, disait-elle; l'hymen d'Olhon était un beau mariage quelle ne voulait pas perdre (4). Elle tenait à cette vie de luxe, vie non pareille, qu'elle trouvait chez son époux; là tout était grand et de magnificence et de cœur, tout digne de la première place. Néron, au contraire, amant d'Acte, conjoint d'une esclave, n'avait gagné à cet ignoble commerce que d'abjectes et mesquines habitudes. Enfant maintenu par sa mère dans une rigide tutelle, avant de prétendre à l'empire, qu'il pensât à la liberté!... Il craignait de l'épouser?... Qu'il la renvoyât à Othon ; même au bout du monde, elle aimait mieux ouïr l'opprobre de son empereur qu'en être lé-
{]) Tacite, Annal, xm. 45.
(2) Agentem in matrimonlo Rufii Grjspini. Ihid,
(3) Ce fait est raconté un peu diversement par les historiens. — F. Tacîle, XIU, 46.— Hi8t.I. 3.— Suét., in Ncr. 3&. in Othon. — Plutarq., in Gaibû.
(4) Nec posse matrfmoniam amittere. Tacite, XU]. 46.