‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · SA FAMILLE · texte numérisé non relu

SA FAMILLE

moin. » Ainsi parlait-on à Néron César ; ainsi les dédains de Poppée le poussaienMls au parricide.

Mais ici commence, dans Tacite, un beau drame dont je ne veux qu'effleurer les détails (an 59).

Par une belle et claire nuit, par une mer paisible, un navire pavoisé glisse légèrement sur le golfe de Baïa. Dans Tintérieur, Agrippine, assise auprès de son serviteur Crépéreius; Acerronie, son affranchie, à ses pieds, s'abandonne à la joie et à Tespérance : Néron Ta appelée près de lui, Ta reçue à Baïa; au milieu des fêtes, lui a donné à sa table la première place ; Néron , en la quittant à minuit, lui a baisé les mains et sur* tout les yeux (signe tout particulier d'une vénération presque religieuse) (1). Acerronie la félicite, quand tout à coup le pont du navire s'écroule au-dessus de leur tête. Crépéreius est écrasé. Au milieu des cris, du tumulte, des ordres contradictoires entre les complices du crime et ceux qui y sont étrangers, le navire penche, il va être submergé. Les deux femmes se jettent à la mer. Acerronie crie : Je suis Agrippine, secourez la mère de César ! On la tue à coups de rames. Agrippine » blessée, échappe à la nage. —

Néron est à Baïa ; Sénèque et Burrhus viennent d'être mandés auprès de lui : « que fera-t-il? Le crime est manqué, mais il va devenir public. Agrippine peut armer ses esclaves, soulever les soldats, implorer le sénat et le peuple. » Sénèque et Burrhus gardent longtemps le silence ; enfin , sur un re-^ gard interrogatif de Sénèque : « Les soldats du prétoire^ dit Burrhus, sont dévoués à la maison de leur prince; ils se souviennent de Germanicus , ils n'oseront rien contre sa fille ; qu'Anicet tienne sa promesse ! » Anicet , le commandant de la flotte de Misène, a été le conseiller de cette première tentative de meurtre, et ne demande pas mieux que de la renou* vêler. « Hâte-toi , lui dit Néron : dès ce jour, je suis empe-

{!) Ocolis inest quiedam religio, quoscùm osculamur, animum ipsoni Tldetnar ttttogere. Pline, Hlst. nat. XI, &4.

reur, et je le dois à un affranchi. » Voilà tout ce que la philosophie a osé faire pour détourner un tel crime. —

Le peuple est en foule sur les côtes du golfe ; les uns montés sur des barques , les autres s'avançanl à l'extrémité des digues, ceux-là, dans les flots jusqu'à la poitrine, tendent la main, appellent, répondent ; des torches courent çà et là sur le rivage et sur la mer. Le péril d'Agrippine la rend populaire. Le bruit arrive qu'elle est sauvée, la foule court à sa villa de Baules, pour remercier les dieux avec elle.

Agrippine , couchée dans sa chambre , n'ayant que peu de lumière, une ^ule esclave auprès d'elle, attend avec anxiété des nouvelles de Néron. Bien que convaincue du crime, elle a senti que le p!us sûr est de paraître l'ignorer ; elle a fait dire à son fils le danger qu'elle a couru. Mais personne n'arrive ; son messager ne revient pas ; elle n'entend plus sous ses fenêtres les cris de joie de la foule ; le silence leur a succédé, interrompu de temps à autre par des bruits soudains.

Des hommes armés sont à la porte.; ils ont dispersé le peuple; ils enfoncent la porte, saisissent les esclaves, arrivent à la chambre d'Agrippine. L'esclave qui est auprès d'elle prend la fuite. « Toi aussi , tu m'abandonnes ! » dit-elle ; elle regarde et voit Anicet: « Si Néron t'envoie pour me saluer, dis-lui que je suis rétablie ; si tu viens commettre un crime, je ne croirai jamais que mon fils ait pu t'ordonner le parricide. » On l'entoure; un des compagnons d'Anicet la frappe d'un bâton à la tête. « Frappe le ventre, » dit-elle à un autre, et elle meurt de plusieurs coups d'épée.

A la mort d'Agrippine éclate toute la servilité romaine. Ce crime indigne, mais il effraie ; et toutes les gloires de Rome, toutes les vertus du sénat sont aux pieds de Néron. Burrhus l'envoie complimenter par les officiers du prétoire ; les villes de Gampanie font fumer les autels et remercient les dieux ; Sénèque adresse au sénat l'apologie de son maître. Le sénat maudit Agrippine au seul moment où elle soit digne de pitié; le sénat supplie Néron de revenir à Rome. Non-seulement le

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sénat 9 mais tout le peuple vient au-devant de lui; quel besoin avait le peuple d'être servile à ce point? Ici toutes les femmes, là tous les enfants, toutes les tribus de Rome ; et, au milieu des échafauds dressés sur son passage , Néron va rendre grâces au Gapitole. Un seul homme prolesta: Thraséa, au moment où Ton flétrissait la mémoire d'Agrippine, se leva et sortit du sénat (1).

Néron, pourtant, « quand le crime fut consommé, en comprit l'horreur. » Ce ne sont pas les remords profonds, dissimulés de Tibère ; l'âme de Néron n'est pas de force avec son crime ; il passe toute une nuit dans le déliriS et avec des tressaillements soudains. Mais (ici je traduis Tacite, qui est admirable) « la face des lieux ne change pas comme celle de rhorame ; toujours, devant lui, il avait cette mer et ces rivages où déjà, dit-on, des cris plaintifs et la trompette funéraire se faisaient entendre auprès du tombeau d'Agrippine (2). » A Rome même, l'indignation se fait jour, et on a trouvé un enfant exposé avec cet écriteau : <( Enfant abandonné de peur qu'il ne vienne à tuer sa mère ! » On remarque qu'à cette époque Néron rêva pour la première fois de sa vie. Ce doit être quelque chose d'effrayant qu'un premier rêve, et un pareil rêve (3).

Sans vous astreindre à l'ordre des temps, voyez la fin de la famille impériale ; lisez encore dans Tacite le touchant récit des malheurs d'Oclavie (an 62) ; son exil commandé par Poppée ; la redoutable pitié du peuple , qui , lui , avait son franc parler avec Néron et ordonna le rappel de l'exilée ; ses tumultueuses actions de grâces , qui effrayèrent Néron , servirent Poppée, et que l'empereur fit réprimer à coups d'épée, tout épouvanté d'avoir été si clément. A la vue de celte sympathie populaire, l'une des plus énergiques qui aient éclaté sous les empereurs, on comprit que la fille de Claude méritait qu'on

(I) Tacite, Annal. XIV. 12. — (2) Tacite, Annal. XIV. JO. Dion. LXI. C3) SuéL, Ncr. 'ifi.Tertiill., d.- Anima. U. 40.

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