‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · SA GH13T · texte numérisé non relu

SA GH13T

Néron enhardit chacun à lui résisler. Les officiers du prétoire refusent de le suivre dans sa fuite ; Tun d'eux même lui dit : « Est-il donc si dur de mourir (1) ? » Il ira demander aux Parthes un asile ; il ira se jeter aux pieds de Galba; il ira au Forum en habit de deuil ; du haut des rostres, il implorera la pitié du peuple, demandant comme retraite la préfecture de l'Egypte. Il ne peut se faire à envisager la mort; il a déjà dans son portefeuille une harangue toute prête à adresser au peuple. Mais non ; la populace, avant qu'il ne soit au Forum, l'aura déchiré. Que fera-t-il donc?

Tout pourtant est encore dans Tordre accoutumé ; les prétoriens veillent à sa porte. Après une longue agitation, Néron s'est assoupi. Au milieu de la nuit, il se réveille ; les prétoriens ne sont plus à leur poste ! Il envoie chez ses amis : nul ne répond ; Tigellin l'a abandonné ! Suivi de quelques affranchis, il va frapper de porte en porte ; les portes demeurent fermées. Il revient dans sa chambre ; les officiers de sa chambre ont pris la fuite. Son lit a été pillé, et on n'a pas même eu la triste pitié de lui laisser sa boîte de poison. N'y aurait-il pas du moins un gladiateur pour le tuer? Il ne s'en trouve pas. « Je ne puis donc, s'écrie-t il , trouver ni un ami ni un ennemi ! >> C'est bien le mot de Suétone : le monde le quitte.

Il faut expliquer cette catastrophe dernière. Celui qui renverse Néron n'est ni Vindex, ni Galba; c'est un ignoble personnage ; bâtard, disait-on, d'une courtisane et d'un gladiateur, mais selon lui, de Caligula; Nymphidius, devenu préfet du prétoire pour avoir aidé à vaincre la conspiration de Pison (2). Cet homme se mit en tête de terminer une lutte dont l'issue était encore douteuse. Il comprit que les soldats devaient se dégoûter un peu de cet empereur fugitif, et ne pas tenir beaucoup à verser leur sang pour sa royauté égyptienne.

(1) Usqaè adeùne mori mlserum est? Virg.

(2) Tacite, Aonal. XV. 72. Hlât. I. 5. Plut.» in Galba.

Il leur annonça que Néron était déjà parti » se fil de son ch^f le mandataire de Galba, et promit au nom de celui-ci Irentf mille sesterces à chaque prétorien et cinq mille à chaque légionnaire (ce qui, au compte de dix mille prétoriens et de eenl vingt mille légionnaires, faisait une somme de 228,000,000 de francs) : promesse impossible à tenir, que Galba n'avait pas faite, et que pourtant il paya de sa vie.

Par suite de cette promesse, les prétoriens, seule force de Tempire, quittèrent donc leur maître (1). Pour ce qui me reste à dire, je citerai Suétone. Il est bon de juger de son style, et de voir si Ton peut accuser de paitialité ce procè^verbal écrit avec tant de minutie et d'indifTérence.

« Néron voulut se jeter au Tibre ; mais il s'arrêta, et comme il désirait , pour àe recueillir , un lieu un peu plus retiré , Phaon, son affranchi, lui offrit sa maison hors de la ville , entre la voie Salaria et la voie Nomentana, vers le quatrième mille. Il était nu-pieds et en tunique ; il revêtit une pœnula (manteau à capuchon) de couleur fanée, mit un mouchoir devant sa figure, et monta à cheval , accompagné seulement de quatre hommes, dont Tun était Sporus. Déjà effrayé par un tremblement de terre et par un éclair qui se montra devant lui , il entendit, en passant auprès du camp , les cris des soldais qui le maudissaient et faisaient des vœux pour Galba. Un passant même vint à dire : « Voilà des gens qui poursuivent Néron ! » et un autre leur demanda : « Quelles nouvelles y a-t-il à Rome de Néron? » L'odeur d'un cadavre jeté sur la route effraya son cheval ; ce mouvement découvrit sa figure ; un ancien soldat du prétoire le reconnut et le salua. Arrivés au lieu où il fallait quitter la route, ils abandonnèrent leurs chevaux au milieu des buissons et des épines, et ce fut à grand'peine que, par un chemin semé de roseaux et en étendant ses habits sous ses pieds , Néron put parvenir au mur de derrière de la villa. Phaon l'exhorta à se cacher dans

(I) TacUc, Hist. I. 6. Plut. Und. Suét., in Ner« 47.

une Sâblonnière, en attendant qu'on lui préparât les moyens d'entrer secrètement dans la maison ; il répondit qu'il ne voulait pas être enterré vif, demeura là quelque temps , et but dans le creux de sa main un peu d'eau de la mare voisine. « Voilà donc, dit-il, le breuvage de Néron (1) ! » Ensuite, il enleva de sa pcenula déchirée par les buissons, les épines qui y étaient entrées , et puis , se traînant sur les pieds et les mains, par un passage étroit qu'on venait de creuser sous terre , rampa jusque dans la cellule la plus proche , où il se coucha sur un lit garni d'un mauvais matelas et d'une vieille couverture. Tourmenté par la faim et la soif, il refusa néanmoins du pain noir qu'on lui offrit , mais but un peu d'eau tiède. Chacun le pressant ensuite de s'arracher au plus tôt à tous les outrages qui le menaçaient, il fit creuser devant lui une fosse à sa mesure , ordonna de réunir , s'il se pouvait , quelques débris de marbre, d'apporter de l'eau et du bois pour rendre les derniers soins à ses restes, pleurant à chaque parole et répétant : « Quel grand artiste le monde va perdre (2) ! »

Cependant arriva un courrier de Phaon, dont il saisit les dépêches ; il lut que le sénat l'avait déclaré ennemi public et condamné au supplice des lois anciennes ; et comme il demanda quel était ce supplice, on lui répondit que le condamné, dépouillé de ses habits, était obligé de placer sa tète dans une fourche, que là on le battait de verges jusqu'à ce qu'il mourût. Effrayé , il saisit deux poignards qu'il avait sur lui , en essaya la pointe, et les cacha ensuite, l'heure fatale, disait-il , n'étant pas encore arrivée ; puis il exhortait Sporus à pousser des lamentations funèbres et à se frapper la poitrine ; il suppliait Tun de ses compagnons de l'encourager par son exemple à mourir ; il se reprochait sa propre lâcheté :

(i) « Hffic est Neronls decocta. » -^Deeocia était une eau chauffée que l'on faisait ensuite rarraichir dans la neige. Cette recherche était de l'invention de Néron. Pline, XXXI, 3. --(2) Qualis artifex pereo \

sa.

« Je vis pour mon déshonneur. C'est honteux ! Néron , c'est honteux (1) ! Il faut du cœur aujourd'hui. Allons , réveilletoi ! »

i< Mais déjà arrivaient des cavaliers avec l'ordre de le saisir vivant. Au bruit des pas, il s'écria en tremblant :

a Le galop des coursiers a frappé mon oreille (2) 1 »

Enfin, aidé par Épaphrodite, son secrétaire, il se perça la gorge. Il respirait encore, lorsque arriva le centurion, qui, étanchant la plaie avec son habit, feignit d'être venu le secourir. Tout ce que dit Néron fut : « Il est trop tard !» et : « Voilà donc cette foi jurée ! » Il mourut sur cette parole, ses yeux sortant de leurs orbites et prenant un regard immobile qui fit frissonner les assistants. Ce qu'il avait le plus instamment demandé à ses compagnons, était que personne ne s'emparât de sa tête , et qu'on le brûlât comme on pourrait, mais tout entier. On obtint cette permission d'Icélus, affranchi de Galba, à peine sorti des fers, où, à la première nouvelle des troubles d'Espagne, on l'avait jeté (3). »

Ce récit n'est-il pas plein de vie et de lumière? Cet empereur qui la veille ne croyait pas devoir compte d'une vie humaine plus que d'un écu de sa bourse ; non pas attaqué , non pas menacé par une révolte présente, mais nuitamment et à petit bmit déserté par la garde de service ; perdu uniquement parce qu'il est seul ; renversé moins par la force d'autrui que par sa peur, par l'esprit universel de trahison , par la nouvelle de la révolte au moment où la révolte s'éteint ! — Cet homme qui, n'étant ni poursuivi , ni condamné encore, ayant le monde ouvert devant lui , renonce à ses projets de défense comme à ses projels de fuite, et voit bientôt, si lâche qu'il soit, que sa seule ressource est de mourir ; qui est reçu par grâce, et en giand secret, dans la cave de son affranchi,

(t) eu ir^iirci, Nip6)v, 6U Trpiirci. x, t. X.

(2) Homère, lllad. X.— (3) Sucl.,b Ner. 48. 49.

accompagné de deux autres et d'un roisérabley jouet dégradé d'une cruauté infâme^ son dernier pourtant et son plus fidèle serviteur ! Enfin Taffranchi d'un vieillard absent et d'un empereur douteux encore, sans mission de personne, découvrant à l'instant cette retraite si soigneusement cachée, et, dans sa miséricorde, accordant le bûcher au dernier des Césars ! N'est-ce pas là une révélation toute vivante du monde romain?

Cependant le sénat, hardi de la seule inaction des prétoriens, proclame Galba. Le peuple applaudit, court par la ville avec le bonnet de l'affranchissement sur la tête , brûle l'encens aux temples, renverse les statues de Néron, met à mort les ministres de ses cruautés (1). Mais d'un autre côté (tant il est vrai qu'une partie du peuple l'aimait sans oser le défendre ! ) , ses funérailles s'achevèrent en paix et avec une certaine pompe ; dans le monument somptueux des Domitii (2) , du haut de la colline des Jardins, son tombeau domina le Champ-de-Mars, sans craindre la vengeance des Romains, si âpre envers les morts. Pendant plusieurs années même, on jeta des fleurs sur sa tombe, et la figure vieille et sévère de Galba fit souvent regretter au peuple le visage plus jeune de Néron (3). Après la chute de Galba, une réaction eut lieu en faveur de cette mémoire tant de fois maudite. Othon entrant à Rome s'entendit saluer du nom de Néron, rétablit en charge ses créatures, laissa relever ses statues (4). En un mot, le fils d'Agrippine, suprême exécration des uns, étrange regret des autres, resta immortalisé par tous. Le peuple dit que Néron n'était pas mort ; pendant vingt ans de faux Néron se montrèrent et furent entourés de partisans (5) ; son image reparut aux rostres, des proclama-

(1) Suét.y in Ner. 57. Plutarq., in Galbà.

(2) Sur les funérailles de Néron. Suét. 40. 50. - (3) Tacite, Hist. I. 7.

(4) Suét., in Oth. 7. Plut., in Oth. Tacite, Hist. 1. 78. II. 95.

(5) Tacite, Hist. U. 8. Xiphllin. 64. Zonar., Ann. II. Suét., in Ner. 57.

lions annoncèrent son retour avec d'effroyables vengeances : et , à rencontre de ce culte voué à Néron par tous les îns- Uncts dépravés de son temps, un grand nombre de chrétiens, l'immortalisant d'une autre façon, crurent jusqu'à la fin du IV* siècle que, caché dans une retraite mystérieuse, il devait, au deraier jour, reparaître au monde, rétablir le culte des idoles, et accomplir tout ce qui a été prophétisé de Tantechrist (1).

Avec Néron finissait la djndastie des Césars. Il y avait an bois de laurier planté par Livie , où chacun des empereurs venait cueillir des couronnes pour son triomphe , et ajouter un plant nouveau. On observa qu'à la mort de chacun d'eux, l'arbre qu'il avait planlé mourut aussi, et, peu avant la mort de Néron , le bois tout entier périt. Un coup de tonnerre fit tomber la tête de toutes les statues des empereurs et brisa le sceptre que tenait celle d'Auguste.

A vrai dire, il n'y avait pas eu de dynastie des Césars. Avec le dictateur les Jules, avec Auguste les Octaves, avec Tibère les Claudes, avec Néron la gens Domitia , étaient montés successivement sur le trône ; l'empire avait passé, non de main en main , mais de famille en famille ; tant le sang impérial était peu fait pour se perpétuer î Unies par des adoptions , ces quatre familles, riches, nombreuses, puissantes, étaient venues en cent ans s'user à tenir le sceptre. Bien d'autres , liées avec elles, avaient subi la même fatalité : les Marcellus, à peine alliés à la race d'Auguste, s'étaient éteints en ce jeune homme que Virgile a pleuré ; les fils d' Agrippa avaient péri de bonne heure, et une seule de ses filles, femme répudiée de Tibère, était morte dans son lit ; la fécondité des Silanus

(1) Angustin, De CiviL Dei. XX. 19. Lactance, De Mortih. persecutorum. 2. Ghry- Bostome ad II. Thess. II. Homil. 4. Sulpice Sévère, Hlst. II. 29. Dial. H. cap. oit. Hieronym., in Daniel. XI. Les vers de Commodianus, évéque du m* siècle, récemment découverts et publiés dans le spicUége de Soiesmes (Paris, 1862) , attestent encore cette croyance.

n'avait servi qu'à alimenter le bourreau ; la race du triumvir Antoine, alliée d'Auguste par sa sœur Octavie, avait fini dans l'exil.

La race impériale ne résista pas à cet accablement presque inévitable de la pensée humaine vis-à-vis d'une position qui est au-dessus de l'homme. Décimée tour à tour par la tyrannie de son chef, l'ambition de ses membres ou le ressentiment des proscrits , elle se fit à elle-même une telle guerre , qu'après avoir donné six maîtres au monde elle fut épuisée. Dans la généalogie des Césars dressée par Just Lipse , je trouve, sur quarante-trois personnes , trente-deux morts violentes. Depuis le coup de poignard de Brutus jusqu'au larmoyant suicide de Néron, nul César ne mourut sans un crime, ou au moins sans le soupçon d'un crime ; car, selon bien des opinions , Livie , qui avait commencé par faire le vide autour d'Auguste pour réserver la place à son fils Tibère, finit, pour la lui donner, par empoisonner Auguste lui-même. De ces six princes, après de nombreux' mariages, quatre seulement laissèrent une postérité , toujours promptement et misérablement éteinte ; aucun n'eut son fils pour successeur. Là fin misérable de la fille et de la petite-fille d'Auguste ; le fils de Tibère empoisonné par Séjan, son petit-fils tué par Caligula, sa petite-fille par Messaline ; la fille de Caligula justiciée à deux ans ; Octavie, Antonia et Britannicus, toute la postérité de Claude, immolée par Néron, leur frère adoptif , montrent ce que devenait la ligne directe des Césars. Quant à ce que l'on gagnait à être femme d'empereur, sur seize femmes qu'eurent les cinq héritiers du premier César, six périrent de mort violente, sept furent répudiées ; trois seulement, par une prompte fin ou par un heureux veuvage, échappèrent au divorce et au supplice. Rien ne fut pareil en fait de cruauté , parce que rien ne fut pareil en fait de puissance.

Ce n'est pourtant pas que ces Césars ne fussent bien élevés, polis, n'eussent toute la grâce et toute l'élégance de leur siècle. J'ai dit un mol des goûts érudits de Tibère. Caligula,

si fou qu'il pût être, était passionné pour Téloquence. La science et la littérature débordaient chez Claude. Néron avait reçu la poésie en partage. Tous parlaient grec, cette langue des poètes et des artistes , comme un diplomate russe parle français. Les Âgrippine et les Julie, ces belles femmes aux traits nobles et sévères, avaient aussi leurs prétentions à la littérature et à l'esprit. C'étaient tous des gens du monde , ayant le goût des lettres, une conversation fleurie, du savoir vivre.

Us n'en avaient pas moins mérité leur malheur. Nulle famille ne fut plus coupable envers le genre humain , moins encore parce qu'elle l'opprima que parce qu'elle le corrompit. Elle lui enseigna la corruption par son exemple, qui la montrait plus infâme et plus triomphante que jamais ; — par sa tyrannie, dont la pei-pétuelle menace jetait dans tous les excès les âmes qui voulaient s'étourdir ; — enfin , par le fait seul de son existence et de son pouvoir, qui semblait un démenti perpétuel donné à la Providence. Elle imprima à cette époque ses deux caractères, le fatalisme et la servilité, la négation de Dieu et l'adoration de la créature; accoutuma tout homme à trembler sous un maître et à faire trembler un esclave, à corrompre l'un et à dégrader l'autre, mettant plus de puissance là où il y avait plus de vice, et plaçant à la tête de l'univers , souvent au-dessus d'elle-même, un peuple de tyrans-esclaves, centurions et tribuns dans le camp , procurateurs dans les provinces, affranchis et eunuques au palais.

Et remarquez comme cet esprit pénétra profondément la société romaine : depuis Néron, si l'on excepte les quinze ans de Domitien , il y eut , pendant tout un siècle , un progrès marqué dans la moralité des souverains. Rome suivit-elle le même progrès î en devint-elle plus courageuse et meilleure ? Non, elle se donna tout aussi corrompue , tout aussi lâche , tout aussi délatrice, au fils indigne de Marc-Aurèle.

Il serait curieux de montrer en détail comment, depuis les siècles les plus reculés, l'antiquilé préparait ce résultat, et

par quels degrés passa cette chute progressive de Thomme. On verrait peut-être combien cette pente était naturelle ; on comprendrait quelles influences opposées ont pu produire ici le beatus de Rome, l'affranchi de César, couché sur son lit d'ivoire, ses esclaves à ses pieds, bien gorgé de ses murênes nourries d'hommes , regardant les gladiateurs dont le sang rejaillit sur sa table, — là au contraire la pauvre veuve chrétienne qui, au risque de sa vie, va dans Tergastule du riche bander les plaies de l'enchaîné et laver les pieds des saints.

Je me permets de le dire, après avoir traversé avec labeur cette triste, mais importante histoire, nulle autre ne démontre plus pleinement , par sa seule évidence et en dehors du raisonnement philosophique, cette profonde faiblesse, et, si j'ose le dire, cette incivilisation naturelle du génie humain, quand une force du dehors ne le soutient pas. L'antiquité l'avait bien senti : à elle toutes ses admirations reculaient, tout son idéal était dans le passé ; la fable des quatre âges, fable universelle et primitive , exprimait bien cette persuasion de la décadence nécessaire des choses humaines. Homère et les poètes nous peignent sans cesse l'homme plus faible, sa taille plus petite qu'au siècle des héros. Ces périodes de grandeur et de chute, de virilité et de vieillesse , cette « envieuse loi du destin par laquelle toute chose, arrivée à son apogée, redescend bientôt et avec une tout autre vitesse jusqu'au degré le plus bas (1) , » sont des images qui se retrouvent partout. Â la (in surtout de la république romaine, où tout ce qui avait soutenu le monde semblait s'abîmer, où la patrie et les dieux manquaient à la même heure, il était permis de peu croire à la perfectibilité indcfmic de la race humaine.

Je trouve à cette époque deux pensées et deux sentiments divers : dans le petit nombre, rare et incertaine foi de quelques âmes initiées, une mystique espérance à un avenir qui ne

(i) Sënéq.» Conlrov. I. prœr. 7.

dépend en rien des forces humaines ; dans le grand nombre, un regret infructueux du passé , un fatalisme sans remède , une pensée toute désespérante et abandonnée. Le genre humain est le Prométhée d'Eschyle , condamné à un supplice sans espérance et sans fin, « jusqu'à ce qu'un Dieu, descendant aux enfers, vienne l'affranchir en se chargeant de ses souffrances. » Celte double pensée se peint bien dans Virgile. Lorsqu'il est croyant , initié, prophète (vates) , lorsqu'avec un admirable instinct de poëte il recueille les vérités -Iparses que chantent les oracles, que cachent les mystères, que les sibylles jettent au vent ; il annonce le début d'une ère nouvelle. Dans un enfant, « que sa mère vient de mettre au monde après dix mois de douleur , » il découvre « un rejeton descendu du ciel, le grand accroissement de Jupiter. » Alors, dans un magnifique élan , il invite toute la création à saluer ce fils des dieux, pour qui « les grands mois vont commencer leur cours ; » il voit déjà « le monde tressaillir sur son axe ébranlé, le ciel, la terre, les eaux, toute chose se réjouir à la vue du siècle qui doit venir. » Mais ensuite quand l'inspiration a défailli, que les oracles ne lui parlent plus, qu'il retombe sur la pauvre et imbécile nature humaine ; frappé de celte fatalité qui emporte toute chose vers le pire, il compare le destin du monde « à une barque que les efforts des rameurs ont à grand'peine poussée contre le cours du fleuve ; si les bras se ralentissent un moment , le fleuve ressaisit la nef, et la puissance impétueuse des eaux la rejette bien loin en arrière. »

Sicomnia fatis, In pQJus ruere ac relrô sublapsareferri^: Haud aliler quam^ qui adverso vix ilumine lembum Remîgiis subigit, si brachia forte remisit , Atqiie îllum in praeceps prono rapit alveus amni. Georg.»-

Et nous , ne croyons pas plus au fatalisme dans le bien qu'au fatalisme dans le mal. Qiie des siècles de progrès ne

nous poussent pas à une espérance orgueilleuse, comme des siècles de décadence poussaient Fantiquité au désespoir. Si le monde est fatalement conduit vers le bien, à quoi bon travailler pour lui ? Si le progrès se fait par la seule force des choses , pourquoi se mettre en peine du progrès ? Ce vague optimisme dont on veut faire toute une philosophie , cette croyance à un progrès inévitable, quoiqu'il ne soit jamais défini , ne tombe-t-elie pas dans un quiétisme orgueilleux , qui, comptant sui' la raison dés choses ou sur quelque divinité aussi vague, se croiserait les bras et la laisserait faire ? Le monde a marché, certes, depuis le temps où Néron le gouvernait; mais comment a-t-il marché, sinon par le secours de Dieu d'un côté, et de l'autre par ses propres efforts? Il en est du monde comme de l'homme ; son salut est au prix de la grâce du ciel , toute-puissante , mais qui ne se donne qu'à condition, et veut être secondée par notre faible labeur.

Le christianisme est, divinement parlant, la cause de la civilisation moderne et son principe dans le passé ; humainement parlant, il en est le motif, la raison logique , la justification et le soutien dans le présent. La civilisation, si vous ne la faites absolument matérielle , repose sur des idées , et les idées ne sont efficaces que parce qu'on y croit. L'auteur, l'inspirateur, le persuasor de ces idées a été le christianisme, et , si l'on pénètre au fond des choses , lui seul leur donne force aux yeux de la raison. La civilisation sans lui, inconséquente et absurde, n'est plus qu'une habitude contre laquelle la nature humaine travaille sans cesse.

Néron était parfaitement logique, de même qu'il était parfaitement homme, conséquent autant qu'il était naturel , sans qu'il fût pour cela ni meilleur, ni plus excusable, ni plus raisonnable même. La fréquente répétition de crimes pareils aux siens pendant quatre siècles ; l'exemple que lui avaient donné Tibère, Calîgula et ceux qui gouvernaient sous Claude; l'imitation que firent de lui tant d'aulies , Commode , Domi-

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