S IV. — CHUTE DE NÉRON
D'où la ruine de Néron pouvait-elle venir ? Le parti stoîque s'était reconnu impuissant à la guerre civile ; le suicide ou Texil en avait fait justice. Dans le complot de Pison, la Rome nouvelle s'était montrée si lâche et si peu fidèle à elle-même, qu'elle ne pouvait plus rien tenter. Les forces vives de l'empire, quelles étaient-elles? Disons ce qu'étaient le sénat, le peuple, l'armée, les provinces.
Le sénat d'abord. — Ce qu'a été et ce qu'est même encore la chambre des lords dans la Grande-Bretagne, le sénat le fut sous la république : l'aristocratie constituée en pouvoir légal, le faisceau des anciennes familles fortifié chaque jour par l'étroite et cordiale association de familles nouvelles. Le sénat n'était que par l'aristocratie , et l'aristocratie était par elle-même. Aussi les plus grands démocrates de Rome, Marins et César, ne pensèrent pas à dissoudre le sénat, et j'ai lu de même dans un écrivain radical, que, si la chambre des lords était supprimée, l'aristocratie y gagnerait en puissance plus qu'elle n'y perdrait.
Au contraire, ce qu'était autrefois notre chambre des pairs, un grand et vénérable conseil, non une des forces vives de la nation , le sénat le fut ou à peu près sous les empereurs. J'ai dit (1) le secret de ce qui lui restait de puissance, comment il nommait aux magistratures, et se recrutait par elles. De cette façon il avait sous lui tout un ordre de fonctionnaires, un système entier de gouvernement, qui, légalement au moins , dépendait de lui. De cette façon encore, il maintenait dans son sein une hérédité qui, alors comme sous la république, était de fait, jamais de. droit. Il y avait donc et des
(!) F. ci-de»u8 f pag. 251 et sulv. F. au86t snr tout ce qui suit, pag. Uit et auiv.» pag. 270 et suiv.^ 852 et sulv., 407.
familles sénatoriales (1), devant qui s'ouvrait la voie des honneurs officiels ; et des familles nouvelles qui se hasardaient à y prétendre, qui se risquaient à devenir illustres et qu'acceptait le sénat pour remplir les vides nombreux de Tarislocratie ancienne.
Ainsi les grands noms, de même qu'autrefois, étaient comme de droit au sénat; les vertus, les talents, les renommées y arrivaient. Nulle part ne se trouvait une telle réunion de personnes illustres de toutes manières. Mais comme Faristocratie dont le sénat avait été le centre était sans vie et sans uni^, ce grand corps ne reposait sur rien ; il n'était plus, pour parler le style d'aujourd'hui, la traduction légale d'un fait réel; c'était une assemblée d'hommes plus ou moins notables*, non une puissance. Malgré l'antiquité de son nom et ses siècles de souvenirs , il n'eut , sous l'empire , qu'une action médiocre dans les grandes crises ; plus puissant aux affaires qu'aux révolutions, plus fait pour un utile service que pour une résistance hardie.
Et si, quant à la valeur morale, il y a eu une différence infinie entre le sénat de Rome et le nôtre ; si le sénat fut servile, adulateur, sanguinaire par lâcheté, tandis que , remarquable au contraire par son caractère moral , la chambre des pairs a su être courageuse pour ne pas verser le sang; cette différence n'est que la mesure exacte de la différence qui existe entre cette époque et la nôtre. Nous méprisons le sénat romain , et notre vertu le condamne : le sénat romain était cependant honoré de son siècle ; il était le symbole de ce qu'il y avait encore de morale par le monde. Se rapprocher de lui était signe de vertu chez un empereur ; le menacer, indice du despotisme. Gomme celle de Sénèque et de Bur-
(I) Ainsi Tacite : « Julios MonUnus, de famille sénatoriale (senatorii ordinis), mais qui n'ayait pas encore conmiencé la carrière des honneurs » ( en d'autres termes, qui ne siégeait pas au sénat). Ano. XIII, 26, et bien des passages pareils. « Nondùm senatoriœ tttatis. Nondùm hônorum statem adeptus, » etc.
tM NÉKON*
rhus , sa probité lâche et iinpaifaite» conseillère hoanéte des prîiioes aox jonrs de leor vertu, gémissante et pearense adulatrice en leurs mavvais jours, fut encore à cette triste époque le triste drapeau des honnêtes gens.
Mais cinquante ans de servitude depuis Tibère, sa pauvre et irapuissante tentative a|^rès la mort de Caliguta, U^ize années oonsécutives de peur et de sanguinaire obéissance envers Néron » tout cela avait trop abûssé le sénat pour que de son sein une révolution pût venir. Parlons du peuple. Le peuple, ou pour mieux dire les prolétaires de Rome étûeat S6U8 les Câsars^ comme sous ta république, les vrais privilège de Tempire. La frum&ntaUm, cette institution admirable pour assurer contre le travail la dignité du dltoyen, la frummta/tkm n'avait pas cessé de pourvoir à sa subsistance ; les empereurs y metti^ent même du luxe. Le parcimonieux libère donnait aux marchands deux sesterces par boisseau pour faire baisser le prix du blé (1); Néron le faisait descendre à trois sesterces, et, au moment même où la tempête venût de détrmre trois c»ts navires chargés de grain, faisait jeter au Ttt^re tout le blé g&té des greniers publics (S). — Des distribu* tiiws d'argent {cangiaria) se faisaient encore dans les gi*andes ocoasiofis. Nér<m donna une fois jusqu'à 400 sest. (101 fr.) par tète (8). — Les impôts pesaimt à peine sur ce peuple : comme dtoyeft romain , il échappait à l'impôt direct (4) ; comme prolétaire, à llmpôt sur les successions (5), par lequel Auguste av«t cherché à remplacer l'impôt sur les biens. Les autres taxes, le vingtième des affiranchissements (6), le droit
(1) Tacite» Annal., II. 87. — (2) ibtd., XV. 18, 3S. Le prix moyen du VMdxw était au moins de quatre sesterces, ce qui leTlent & il fr. 60 rhectolitre.
(3) CaUgula donna 300 sest. (Suét., 17. M. S. Vindob.]; Qaude, en 798 , autant (Dion. LX. M. S. VInd.); quelques-uns reçurent jusqu'à 1,000 sest. En 804, un autre eongûitr« ( Tacite, X« 11. 41 }• Néron en donna trois (TacXHL 31. M. S. VInd. et les médailles qui portent Cwg, dai. pop.). Sur les Ubéialités d'ÂngosIe, V. <â«-d«su8, p. 174. >— (4) F. Gl-deasns»pag6 181. —(5) Vloestma bœredttatam. F. paga 1S8.
(6) Vicesima manumlsalonym. F. Tacite, hm. \Uh 81.
SA CBOTE. Mt
sur les ventes publiques (1)> les droits de douanes (2) devait! peu Tattelndre, Les droits sur la coasommatiou établis par Auguste, réduits par Tibère, portés à l'excès piff Calîgi]ia(9X finireut par disparaître devant la clameur du peuple (4)*
Les rigueurs impériales menaçaient rarement le prolétaire: c'étaient «les riches jardins d'un Sénèque, c'était le palais des Lateranus qu'envahissaient au matin les cohortes prétoriennes pour y chercher un proscrit ; les soldats de N^on n^al* laient guère dans un grenier troubler le sommeil du pauvre (5). y^ Les a0O»M6 souverains de la Rome r6puMîcai»e avaient donc facilement aooepté César, conmie sveeessev^ de l'aristocratie ancienne. César ne payaitril pas les cfaiffges de l'hérédité ? Ne donnait*il pas comme le sénat de rargetft et du blé? N'avaitril pas des jeux et des triomphes! N'élevait-il pas des thermes? N'amenait41 pas des aqueducs? Quel privilège manquait des libertés répuUîcaines ? Si Galigula, dans ses folies impériales, avait quelquefois inquiété le peo^ pie, Caiigttla lui avait donné de magnifiques festins, et phisieurs )(Ajn de suite lui avait jeté de l'or du haut de s<m palais (6). Claude l'avait laissé paisible ; Né^on le comblait. NonHseulement il lui faisait la grâce de monter sur le théâtre, de danser et de chanter pour lui : non-seulement à ses fétes^ il lui jetait des milliers de billets, krterie grandiose oà gagnait tout le monde, qui de riches étoffes, qui des tableaux, un che-
(1) Centestana anetionnin. Suétone, in Galfg. 16. Dfoa. LIX. 19. — • (2) Fortorfa.
(3) Gentesima remm veoalium. Tatite, Ana. 1. 78. H. it.Vtcttgal «diiUoffiiiii.SQél., in Cal. 40. Vectigal loaceQi. PUne, JLIX. 19.
(4) Nallnm macelll yectigal mi^us Romie [clamore plebis incusantla apud omnes principes donec remissum portoritun mercedia bajos. Pline. Vrid»
(5) Teraporibua dlria igitnr Jusaoque Neronia Longinum et magnoa Seneœ prsdiviUa bortos Qauait^ et œgreglaa Laterenoram obaidet aedea
Tota cobors. Rarus venit in caenacula miles. JoYénal. Sat X. 15.
(6) Sudt, in Gaio » 17. 37. •-• 347 bonuBea pMrent d«DS eeUe footo idon leM. S^ Vienne.
val , un esclave ; où les moÎDS heureux avaient pour consolation du blé, des oiseaux rares, des plats recherchés ; où les gros lots étaient des perles, des pierres précieuses, des lingots, que dis-je, un navire, une maison, une terre (1)! Néron abolissait des impôts (2) ; Néron, au début de son règne, à son époque de sagesse et de parcimonie à la façon de Louis XII» Néron, dans un bel accès de miséricorde financière , pensa même à supprimer tout impôt indirect : il fallut toutes les prudentes admonitions du sénat pour lui faire maintenir Téquilibre eotre le budget des recettes et celui des dépenses (3). Néron avait des prétentions comme financier ; il attaquait la prodigalité de ses prédécesseurs qui n'avaient jamais su mesurer leur dépense au revenu, et lui , disait-il , avait trouvé moyen de faire, au profit de ses sujets, une économie annuelle de 60 millions de sesterces (4).
Ces mouvements de générosité fiscale étaient passagers, il est vrai. Les publicains étaient là pour y mettre bon ordre. Un moment arrêtée dans son cours, 4a marée montante des impôts continuait à s'élever. Néron ordonnait que les tarifs jusque-là tenus secrets fussent publics ; au bout de quelques années , les tarifs retombaient sous le secret. Néron abrégeait la prescription en faveur des débiteurs, assurait un prompt jugement à ceux qui se plaignaient des violences des publicains ; mais les publicains, fermiers de l'impôt, avaient et les besoins de César à satisfaire et leur propre fortune à augmenter ; les règlements sages tombaient dans l'oubli ; le fisc devait finir toujours par avoir raison (5).
Mais qui souffrait de sa victoire, sinon les provinces ? Le provincial qui payait l'impôt pour sa terre , qui ne pouvait entrer en Italie sans subir les exactions de la douane, ce stipendiaire, comme on le nommait, livré à la merci du procurateur de César, payait la dîme au peuple de Rome, et entre-
(1) Suél., in Ner. U. - (2) id, lo.— (3) W. XIII. 60. 61. — (4) Id. XV. 18, (&) Tacite, Annal. XIU. 6*.
tenait sa royaulé coûleuse. Pour bien comprendre les finances romaines » et ce budget dont nous avons vu le cbifTre sous la république bien modique auprès du chiffre de nos budgets (1), il faut, comme le fait un savant écrivain, le comparer à celui des États-Unis. L'empire était, sous un maître absolu, une véritable fédération : des villes, des peuples, des royaumes même , réunis dans son sein , avaient conservé leurs lois, leurs magistrats , leur gouvernement intérieur, leurs dépenses locales, leur budget. Le budget de l'empire, comme celui des États-Unis, devait donc porter un chiffre relativement peu élevé ; mais aussi il devait faire face à peu de dépenses. Le budget de l'empire se dépensait à Rome presque tout entier, et il n'était guère autre chose que la liste civile du peuple de Rome.
Les trois cent mille pensionnaires du sénat, devenus autant d'amis de l'empereur, n'avaient donc pas sujet de se plaindre. Ils voyaient la vie précaire et menacée de l'aristocratie ; ils enjouissaient davantage de leur liberté et de leur repos.
Même après l'incendie de Rome, qui porta un rude coup à la popularité de Néron, il garda toujours des amis. Tacite, dans un passage précieux, divise le peuple de Rome en deux classes (2) : l'une qui vit de son bien ou de son travail , ou bien au contraire , dépend des sénateurs et des chevaliers, est cliente des grandes maisons (3), mange leur pain, pense avec elles ; celle-là n'a pas besoin de César, et par consé-
(0 r. p. 342. Avant ta victoire de Pompée ftur Mitlirlilate, 200,000,000 sesterces (38,810,000 fr.). depuis cette victoire, 550,000,000 (104,801,000 fr.). Remarquez en« corc que, vers la fin de la république, le revenu de Tétai fut diminua — par la libéralité de César qui, pendant son consulat, remit aux publicains qui afTcrmaient les revenus de l'Asie un tiers de leurs marchés, — par sa loi agraire, — par la suppression momentanée des droits de douane, — cnfln par les mcsores populaires du tribun Clodlus, qui , pour donner au peuple le blé gratuit , diminua d*un cinquième le revenu public. V. Gcéron, pro ScxUo. 25. ad Altlc. Ëpistolœ. II. 1 et 16. Suét., in Caîsare. 20. - (2) Tacite, lïist. IV. 6.
(3] Pars popoli intégra et magnis domibus annexa, clientes libcrtiquc damnatorum cl cxaiunu Ibid,
ft98 NÉRON.
quent le déteste. L'autre partie du peuple a besoin d^un patron , et n'a de patron que César ; elle le craint peu, par conséquent elle Faime ; <( mauvaise valetaille de la cité, amateurs de cirques et de théâtres , hommes couverts de dettes qui se mettent à la solde de la cour (1). »
Ceux-là ont leur franc parler avec l'empereur ; ils ont jusqu'au droit de pleurer Octavie (2). Néron s'éloigne-t-il ? le pain va renchérir» les spectacles vont faire relâche» le peuple gémit de l'absence de Néron (3). Croyez*vous que ces hommes regrettent les journées qu'on leur fait perdre sur les bancs du théâtre? qu'ils se plaignent des larges frumentations au moyen desquelles ils restent les bras croisés sous les portiques? qu'ils n'aillent pas de grand cœur, lorsque Néron est enrhumé» faire des sacrifices pour sa voix céleste» dont ils peuvent bien se moquer tout bas ? qu'ils gémissent d'être» avec toute la population de Rome» organisés» enrégimentés» disciplinés en claque théâtrale pour l'honneur de l'impérial histrion» ap-« plaudissant en mesure, criant vivat à point nommé au signal des chefs et sous le fouet des centurions ?'Croyez-vous qu'en tout cela ils voient la plus légère atteinte à leur dignité ?
Quelle grandeur et surtout quelle piiissance n'a pas à elle des gens qui l'applaudissent, même sans intérêt et de bonne foi? Au 8 thermidor» il y avait un peuple pour encenser Robespierre à sa fête des Tuileries ; au 9 thermidor , un autre peuple pour le maudire sur Téchafaud de la place Louis X\\ Faudra-t-il , en histoire comme en politique, ne faire autre chose que compter les voix? Cent ou cent cinquante mille lazzaroni à Rome eussent-ils proclamé Néron un grand homme, Thraséa un faquin, le meurtre d'Agrippine une belle action» l'histoire est-elle forcée d'être de leur avis ? Et la tyran-
(1) Plebs Bordida, et circo ac Uieatrîfl soeta,' airaul delerriml sertroram^ aot qui adcsis bonis per dedecus Neronis alebantur. Tacite.
(2) Tacite, Annal. XIV. 60. Vulsiquestus idciroù mîoùft tinnentia.
(3) Tacite, Annal. XV. 36.
nte impériale est^lle justifiée , parce qu*elle s'arrêtait là où elle n'avait que de médiocres profits à faire et d'inutiles ven-geances à exercer, parce que habituellement elle ne menaçait pas un homme, s'il n'était sénateur ou chevalier, c'est-à-dire, s'il n'avait à peu près cinq mille livres de rente?
Ce qu'était le peuple de Rome dans l'empire, les prétoriens l'étaient dans l'armée, seuls privilégiés, parce que d'eux seuls on croyait avoir besoin. Le pauvre légionnaire sei*vait, à dix as (i franc) par jour, trente ans, quarante ans quelquefois, supportait les fatigues de la guerre et les rigueurs du centurion ; mutilé, blanchi par l'âge, l'époque de son congé n'était pas toujours celle de sa liberté ; ou bien , pour dernière retraite, on lui donnait à cultiver des marécages ou d'arides montagnes (1). Le prétorien, au contraire, vivait à Rome, au milieu des joies et de l'oisiveté de la ville ; il avait deux deniers (S francs environ) par jour, des congés fréquents, le blé à bon marché, et au bout de seize ans il était libre. Puis venaient les circonstances extraordinaires, où l'on avait à payer sa fidélité : Tibère, après la chute de Séjan, lui faisait distribuer mille as (tOT francs) par tête (2) ; Néron , après avoir étouffé le complot de Pison , donnait deux mille sesterces (508 francs) et le blé pour rien (3). A la mort d'un prince, les prétoriens se gardaient de faire un nouvel empereur sans réclamer leur droit de joyeux avènement (danatimm). Claude, le premier, avait ainsi payé la pourpre 150,000,000 de sesterces (4) ; Néron ne manqua pas à ce précédent (5). Entre les prétoriens et les empereurs, il y avait donc une vieille habitude de largesse d'un côté , de protection de l'autre : c'était la maison militaire des Césars, la milice, non de l'État,
(1) Nedimissis quidem flnem esse luiliUœ.... Tacite, Annal. I. 17. 26.
(2) SuéUme, In Hb. M. — (9) Tacite. XV. 72. Snétone. 10.
(4) (39,500,000 de fr.) W paya par téte,-]5,000 scst. Suét., In Claud. 10. Josèphe dK 6,000 dragmes (4,986 fr.). Anttq. XIX. 3. le compte 10,000 prétoriens. (6) Tacite, Aan. XII. 69.
mais de la famille; liée par un peu de cet amour héréditaire pour les princes, qui appartient en propre aux États modernes (1). En un mot, les prétoriens faisaient les empereurs; le peuple pouvait s'aviser de les défaire : les prétoriens et le peuple étaient le point de mire des Césars, autant que Tétourdissement de leur fortune permettait aux Césars d'avoir une politique.
Restent donc les disgraciés du monde romain : les provinces dans Fempire, dans Tarmée les légions. On poun*ait n'en faire qu'une seule et même chose ; car, toute puissance étant dans la force matérielle, Rome, c'étaient les prétoriens; les provinces, c'étaient les légions.
Au commencement de chaque régne, il y avait un instant de faveur pour les provinces. C'était des provinces que l'argent venait , et j'ai dit combien au commencement de leur règne, et quand ils voulaient rester dans les voies régulières, les empereurs avaient besoin de ménager l'argent (2). Les procès contre les magistrats déprédateurs des provinces remplaçaient au sénat les procès contre les ennemis de César ; Tibère, qui fonda toutes ces traditions impériales, se fit même du soulagement des provinces un moyeu de succès , et des accusations contre les spoliateurs une transition à ses terribles accusations de majesté (3). Les provinces avaient le droit d'accuser ; elles eurent longtemps celui de rendre des actions de grâces et de décerner des éloges. La réputation de leurs magistrats dépendait de leur rancune ou de leur reconnaissance, et les vieux Romains se plaignaient même qu'on en fût venu au culte et à l'adulation envers elles (4).
(t) Mlles nrbanus. longo CflKarum sacramento imbutus et ad desercndum Neroncm aitc magis et Impulsa quam suo Ingenlo traductus. Tacite, Ilist. I. 5. (3) F. cl-dcssus, p. 278.
(3) Sur ces accusations, Y. entre autres TacUe, Annal. HI. 6G. 70. iV. i&. XIU. 33. XV. 20.
(4) Colimus exlci nos et adulamnr, dit Thraséa dans le sénat ; F. Tacite, Ann. XV. 20 et suiv. — Loi d'Atigu&tc qui défend de lever des liommos oo des iœpùts aa^dcssus
Mais à mesure que le vertige impérial montait à la tête du prince, la peur et la volupté, l'argent à répandre et les têtes à faire tomber, faisaient d'abord négliger , puis opprimer les provinces. On sacrifiait facilement les intérêts éloignés aux passions plus voisines, la Gaule ou TEspagne au peuple de Rome, les légions aux prétoriens. Quand on avait ajouté aux spectacles et à la paye, que le peuple au théâtre et les cohortes au camp criaient bravo, on se croyait en sûreté.
Peu à peu donc les gouverneurs s'enhardissaient, les abus réprimés se montraient de nouveau. Il fallait des proscrits à César, et la richesse devenait un crime loin de Rome comme dans SCS murs (1). Il fallait de l'argent au proconsul, de l'argent pour se faire des amis, pour donner des jeux, pour acheter des éloges et se faire absoudre par l'approbation de quelques créatures des exactions* commises envers tous. Les femmes des gouverneurs, violentes, prodigues, pleines d'ambition et d'arrogance, avaient leur palais, leur cour, leur cortège, leurs audiences ; ce qu'il y avait d'hommes mal notés dans la province, se mettaient à l'abri sous la toute-puissance féminine (2).
du chiffre légal ; qui ordonne aux niagIstraU de quitter la province avant l'arrivée de leur successeur et de rester à Rome pendant trois mois, afln de répondre h touto espèce d'accusation. Dion. LUI. 15. LX. 25. — Sénatus-consulte qui rend responsables les magistrats dos provinces des délits commis par leurs femmes. Tacite, Ann. IV. 30. Uipicn, Digcslc de oflUcio proconsulis : an 54. ^ Défense de recevoir des présents. Dion. LX. 25. Pline. IV. 9. — Défense do donner des jeux et des spectacles. Tacile, Ann. XIII. 31. Suét., in Nerone. 10 : an G3. — Défense faite aux sénats des villes alliées de délibérer sur des actions de grâces h rendre devant le sénat romain au propfétcur ou au proconsul, défense à qui que ce soit de se charger de cette mission. Annal. XY. 20. (Auguste avait déjà défendu de leur rendre des actions de grAces pendant leur séjour dans la province ou pendant les soixante Jours après leur départ. Dion. LYl.)— U était aussi interdit aux magistrats de so marier dans leur province. Loi 38. 57. C3. Digeste, de ritu nuptiarum. Loi G au rode de nuplils — Nul ne pouvait cire gouverneur, assesseur ou employé dans la province où 11 était ne. Dion. LXXI. 31. Paul. V. XIL 4. 5. —(I) V. entre antres, Tacite. XV. 20.
(2) V. Tacite. lY. 20, et surtout la discussion au sénat , lorsqu'on voulut y renouveler la loi ancienne qui défendait aux gouverneurs d'emmener leurs femmes avec eux dans les provinces. Tacite, Annal. 111. 33 et 34. F. aussi Suét., in Augusto. 24.
m NÉRON.
Depuis l'incendie de Aome surtout et les déprédations par lesquelles Néron avait laik contribuer le monde à la restaura lion de sa capitale, le gouvernement de César était impopulaire dans les provinces. Moins gâtées que le peuple de Rome» elles n'étaient pas à la hauteur de la servilité romaine. Tacite nous peint un provincial y homme simple, qui arrive au spee^ tacle à Rome pendant que César chante, reste tout étonné de cet empereur qui joue un rôle et de ce peuple qui l'applaudit, se perd au milieu de cet enthousiasme discipliné, laisse tomber ses mains de fatigue, crie quand il faudrait se taire , se tait quand il faudrait crier, trouble les chefs de claque , et reçoit les coups de canne des centurions (1).
Au milieu des provinces vivaient les légions. Une même défaveur auprès de César ; un séjour de plusieurs années dans les mêmes lieux ; souvent la Communauté d'origine (car le^ légions se recrutaient surtout dans les provinces) (3), rapprochaient les uns des autres les sujets de Rome et ses soldais. Traitées avec une défiante et jalouse attention, éloignées les unes des autres et de Home ( car le centre de Pempire se maintenait presque sans soldats) ; disséminées sur le Rhin, le Danube , l'Euphrale et le Nil , campées au pied de l'Atlas ou enfermées dans la prison maritime de Yî\e de Bretagne ; les légions enviaient et haïssaient les prétoriens» comme
InvéDal, Sat. VfH. 127. Séaèqne h\i l'éloge de la femme d'un gonvemeur â1^;ypt6 qol, « pendant seize ans qu'elle habita cette proyinee , ne se montra jamais en public, n'admit Jamais chez elle un habitant de fa protincCi ne demanda rien à aoa mari, ne permit pas qu'on fit passer par elle aucune demande. » Ad Hdvtam. IT.
(1) Tacite. XV]. 5. Y, dans Josèphe la conduite des différents proonniteurB de Judée sous Tibère, Claude et Néron.
(2) r. ci-dessus, pages 198, 354, 3&8, 3S2. Ajoutez-y ce passage qui prouve et le dégoût général pour le service militaire et rhabltnde de teire les leTées hors d'Halle : « Tibère émit la pensée de partir pour les proWnces. Il donnait pour prétexte le grand nombre de vieux soldats à mettre à la retraite, et la nécessité de remplir par de nouyeites levées les vides de l'armée. Il ne se faisait plus, £sait-â, d'engagements volontaires , ou , quand 11 y en avait, ils ne fournissaient que des soidaris lâches ou Indisciplinés ; des mendiants et des vagabonds étalent presque les seuls qui entrassent volontairement duis les rangs de l'armée. » Tacite, Ane. IT« 4.
les provinces enviaient et haïssaient le peuple de Rome.
Leur disgrâce était une tradition d'Auguste, qui avait longtemps subi et qui avait appris à craindre la toute-puissance milir taire (1). A sa mort elles se révoltèrent et voulurent secouer la rude discipline qu'il avait fait succéder à la discipline indulgente de Jules César : le vieux levain des guerres civiles restait encore dans le cœur de ces vétérans. L'armée de Pannonie chassa ses officiers, réunit ensemble les aigles de ses légions, envoya une députation à Tibère ; elle lui demandait que le temps de service fût abrégé, que la solde fût plus forte, qu'un terme fût mis aux violences des centurions. Une armée en Germanie alla plus loin, sollicita Germanicus son général de se laisser proclamer empereur ; une troisième armée attendait l'événement, prête à se révolter, et le général qui la commandait ne craignît pas de dire dans la suite que, s'il n'eût maintenu ses légions dans le devoir, l'empire était perdu (2),
A la mort de Gaîus, il en fut de même ; Galba qui commandait en Germanie, fut sollicité de se proclamer empereur (3). Sous Claude, élu des prétoriens, les légions voulurent à leur tour élire un empereur; Furius Camillus se fit prêter serment par l'armée de Dalmatie , et pendant cinq jours fut appelé César (4). Tous ces souvenirs étaient autant d'avertisseraetits pour Néron et fortifiaient en lui les traditions d'Auguste.
Aussi, sous son règne, l'armée est-elle plus que jamais suspecte. Tous les proscrits sont accusés de tourner les yeux vers elle; Farmée des Gaules est prêle, dit-on, à soutenir Sylla ; l'armée d'Orient, Plautus (5) ; un des crimes de Fénius Rufus est sa popularité auprès des soldats (6). Le soldat n'aime pas Néron, empereur peu militaire, qui passe sa vie avec des fous et des courtisanes, qui chante et danse au
(1) K. page 172.
(2) F. Tacite, Ann. IV. 18, et sur ces révoltes, les cliapitres de Tacite, î. 16 et Buiv. curieux par la peinture de la vie militaire des Romains et les détails sur la condition des soldats. — (3] Suét., In Galba, 7.
(4) V. ci-dessus, page 330. —(5) Tacite. XI V. 67. 60. - (C) /d. XIY. 51.
théâlrct qui se garde de haranguer ses troupes de peur d^endomroager sa belle voix, qui, dans ses embarras financiers, laisse la solde s'arriérer (1). Néron craint ses soldats : quand la conjuration de Pison lui inspire des alarmes, il envoie des patrouilles autour de Rome; mais le soldat romain ne marche pas seul ; des soldats germains sont mêlés dans les rangs. Quand il s'agit d'arréler Pison, César n'enyoie que des conscrits ; il avait peur des vétérans (2).
Il s'inquiète peu de la diminution de Tesprit militaire. Que vingt légions (120,000 hommes) seulement gardent cet immense empire; que 1,200 soldats romains soient seuls dans rinlérieur de la Gaule (3) : que les provinces soient mal défendues contre les barbares ; que des établissements fondés sur les frontières soient abandonnés avant même qu'on ne les attaque ; que des commandants brûlent leurs forteresses faute de pouvoir les défendre ; que des vétérans établis dans les terres conquises désertent ces champs à peine défrichés , et les laissent en proie aux barbares (4) : Tempereur a autre chose à songer, il a trop affaire à Rome pour savoir ce qui se passe sur le Rhin.
C'est ici un des vices de la politique de Tibère : enfermés dans Rome, les Césars pensaient peu aux provinces , et ne penssdent aux armées que pour les redouter. De là l'oppression des unes , Faffaiblissement des autres. Deux sortes de magistrats gouvernaient les provinces : les uns , magistrats civils, sous le titre de procurateurs, affranchis de César, créatures du palais , achetaient leurs charges à prix d'argent et regagnaient leurs avances en faisant marché de la justice (5) ; c'est à ceux-là que Néron disait dans leur audience de congé :
(1) Saét., in Nerono. 32. —(2) Vetus miles Umebatur. Tacite. XV. 69.
(3) Tout ceci, selon le compte de Josèpbe» de Bcllo. U. 28. (Vers la An de Néron.)
(4) Tacite, HIst. IV. 14. 15.
(6) Sénèque de Beneflciis. I. 0. Nommarium tribanal.... auditA utrimqiH» licitatione, alteri addici nonmlrum : quœ cmeris vendcre, jiisgentlum.
SA CRUTE. 505
« Tu sais de quoi j*ai besoin (1). » Les autres, commandants militaires» étaient suspects à ce seul titre ; un général romain dans les Gaules conçut le projet d*un canal de la Saône à la Moselle (2) (magnifique communication entre les deux mers); ses amis l'avertirent qu'il se gardât bien de l'exécuter : c'eût été gagner des amis dans sa province, et par là se rendre suspect à César. La crainte de César, dit Tacite, arrêtait toute pensée louable : Galba, en Espagne, après avoir fait longtemps une sévère police contre les maltô tiers, changea de système, disant qu'après tout, « à qui ne fait rien on ne de* mande pas de compte (3). »
César ne permettait volontiers ni la popularité aux gouverneurs, ni la guerre aux soldats. Il aimait mieux récompenser des généraux sans qu'ils eussent combattu, et les dédommager par des honneurs de la gloire dont il les privait. Déjà Tibère, voyant l'empire entamé par les barbares, avait mieux aimé dissimuler ces plaies que de permettre la guerre à personne (4) ; tant une victoire lui semblait chose redoutable ! Claude avait envoyé à Corbulon , qui plantait déjà ses tentes sur le sol des Germains, l'ordre de repasser le Rhin et de retourner dans ses quartiers, et Corbulon s'était retiré en disant ce seul mot : « Heureux les généraux de l'ancienne Rome! » Claude, pour le consoler, lui donna les privilèges du triomphe au lieu de la permission de combattre (5).
Enfin, sous Néron, à la vue du long repos des armées romaines , les Rarbarcs commencent à se dire que César a ôté à ses généraux le droit de mener à l'ennemi (6). Déjà, à travers les bois et les marécages, les Frisons (7) , amenant avec eux dans de légères barques leurs enfants et leurs vieillards, en-
(1) M Scis quid mibi opusslt; * et: « hoc agaoïus ne quis qnldqaam habeat. » Suétone. 32. — (2) Tacite. XlII. 53. — (3) Suétone, in Galba. 10.
(4) Ne cui beJIum permitteret. V. ci-dessus, pag. 2i»8 etsuiv.
(5) Tacite, Annal. XI. 19. 30. ~(0) Ercptum legatis jus ducendi In hostcm. /d., XllI. 64. — (7) /5id.(an69).
vabissent des terre» romaines destinées à la charrue, mais abandonnées. Déjà les Germains le long du Rhin, les Parthes à Torienl, les Maures au raidi, insultent les frontières de l'empire. Plusieurs légions en Arménie sont passées sous le joug; la Syrie n*esl défendue qu'avec peine ; la Bretagne opprimée se révolte, et des affiches injurieuses, placardées dans Rome, reprochent à Néron son incroyable faiblesse (1).
Les races germaniques surtout, poussées en arrière par César, Auguste et Gerraanicus qui pressentaient là les destructeurs de Rome (2)^ les races germaniques reprennent courage ; elles viennent peu à peu à la charge ; elles attaquent ce grand corps qui, mal gouverné, ne se défend qu'avec lourdeur; elles se poussent les unes les autres contre ce colosse ; elles y mordent, et finiront par être irrésistibles, grâce, moins à leur propre force , qu'à la diminution calculée des torées de l'empire. Aussi chaque jour depuis, la tâche des empereurs, en combattant les barbares, devint plus sérieuse, et les derniers Césars, souvent plus courageux et plus dignes, purent rejeter leurs affronts sur les Césars de la première race.
Telle était la situation de Rome et de l'empire, du sénat et des provinces, des prétoriens et de Parmée.
Mais, si abaissées qu'elles fussent, au jour où Néron dut périr (an 68), ee furent les provinces qui donnèrent le signal aux légions. La Gaule, riche et vigoureuse, entrée fortement dans la vie romaine, déjà pillée sous Caligula, accablée d'impôts par Néron, secoua la tête. Sous Sacrovir, elle avait fait trembler Tibère; Claude l'avait soupçonnée de sympathie pour Valérlus Asiaticus; Néron, de complicité avec Sylla(3).
(i) Soét., tn Nerone. 39. Y* aassl Dion. Tacite, Annal. XV. 2. 10. H. Sur la rérolte de la Bretagne (an 60), Tacite. XIV. 29. Xipbilln. 62.
(2) V, Rurtout en ce qui touche lea pressentiments de César à cet égard, Caesar, de BeUogalUco. II. 8f. 33.
(3) Tacite. XI. 1. XIV. 57. Erectas GalUas ad nomcn dictatoris.
Ces hommes, nos aïeux, étaient « d'une âpre et difficne nature, embarrassante pour les Césars, quajiâ ceux-d manquaient de pudeur, de mesure ou de dignité (1). » Le pt-opréteui^ Vindex, Gaulois de naissance et descendant des anciens rots d'Aquitaine, au lieu d'une armée qu'il n'avait pas, convoqua une assemblée nationale. Ces vieilles raoes celtiques s'indignèrent à l'entendre parler de cet empereur qu'il avait vu chanter et déclamer sur la scène. Tout le centre de la Gaule, Arvernes , Séquanais , Viennois, prirent les artoes; Vindex eut autour de lui 100,000 hommes. Mais toute nation était faible contre Rome. Il fallait que cette révolte d'une « province désarmée (2) , » de nationale devînt militaire. Aussi Vindex fit-il un appel aux chefs de troupes romaines ; 11 écrivit à Galba, proconsul d'Espagne, lui demandant de « se mettre à la tète du genre humain. »
Sulpicius Galba était un ancien noble (il descendait de Pasipbaé, mère du Minotaufe, ce qui constituait, sans doute, une très-illustre origine) ; vieux soldat, qui s'était confiné dans d'obscures victoires sur les Bretons et les Africains, pour échapper à la cruauté de Calus et au dépit amoureux d'Agrippine ; envoyé ensuite dans l'Espagne tarragonai5«e alors que Néron « ne craignait pas encore les hommes placés haut (3), » Galba n'avait pas lardé à s'y efRatcer. 11 ménageait les traitants qu'il soupçonnait d'affinité avec Néron ; mais d'un autre côté, plaignait le pauvre peuple, laissait circuler des satires contre le prince, et, dans la crainte d'une disgrâce, ne voyageait pas sans 1,000,000, sesterces en or. Un tel homme ne pouvait devenir empereur qu'en un péril extrême ni se révolter que par prudence (4).
(1) MenfeB darœ, retorridie, et lœpe imperatoftbiif gravM. (Laniprid., in Alex. Sever. 59.) — Quibus insîtum, levés et dégénérantes à civitate roraanà et luxuriosos principes ferre non posse. PolUo. (GalUen. 4.).
(2) Inermis provinda. Tacite, HIst. 1. 46. — (3) Plot., in Galba.
(4) Suét, in Galba. I. 10. TaeKe, Hisl. I. U. 49. PioMrque, la Gtlbà.
Or, il reçut à la fois la lelire de Vindex, une autre du gouverneur d'Aquitaine qui l'appelait à son seeours contre Vindex, enfin un message intercepté, par lequel Néron donnait ordre de l'assassiner. Dès lors les oracles et les prodiges ne manquèrent pas, selon l'habitude de ce siècle, pour rencourager à la révolte. Il n'avait qu'une légion ; mais il comptait » comme Vindex, sur le mouvement national. Gomme lui, dans une assemblée de la province , en face des images de ceux que Néron avait fait périr, il harangua le peuple, envoya des proclamations par toute l'Espagne , leva des légions espagnoles, forma un sénat d'Espagnols, et fit mettre aux portes de sa chambre une garde de chevaliers. C'était une Rome Ibérique qui se soulevait contre la vieille Rome*
L'éveil était donné; le secret de l'empire trahi; on apprenait « qu'un empereur pouvait se faire ailleurs qu'à Rome (1). » Tout l'Occident s'agite ; des généraux qui avaient repoussé cl même trahi de précédentes insinuations de Vindex, à la nouvelle du mouvement de Galba, se lèvent pour être ses auxiliaires ou ses rivaux. Glaudius Macer, en Afrique, songe à s'emparer de l'empire et arrête les convois de blé qui partent pour Rome. Fonteius Capito, dans la Germanie inférieure , commence aussi à se soulever (2). Othon, en Lusitanie» se joint à Galba ; homme de cour, Othon prête à Galba sa vaisselle et ses esclaves , plus dignes d'un empereur. Rome en était au point que cette pompe fût un accessoire obligé de l'usurpation.
Pendant ce temps , que faisait Néron ? A la première nouvelle, il s'était peu ému. 11 était à Naples, sa bonne ville; il tressaillit de joie à l'idée du pillage des Gaules ; il alla voir des athlètes. — Les nouvelles sont plus graves ; il ne s'inquiète pas encore, reste huit jours sans donner un ordre ni faire une réponse. — Rome se remplit de proclamations in-
(0 Tacite, Hisl. 1.4.
(2) Suét., !n Ner. 47, Plularque, in Galba. Tacite, Hiet. 1. 53,
jurieuses de Vindex. Néron écrit celle fois au sénal qu'il ne peut venir, parce qu'il a mal à la gorge, et qu'il nuirait à sa belle voix ; que d'ailleurs Vindex esl bien sot de l'appeler « mauvais musicien, » lui qui a donné tant de soins et d'années à cet art ; que chacun peut juger si personne chante mieux que lui ; que l'absurdité de ce reproche doit faire mesurer la valeur des autres. — Les nouvelles sont plus inquiétantes encore : il part pour Rome ; mais, sur la roule, un bas* relief qu'il rencontre, et qui représente un Gaulois traîné aux cheveux par un Romain, lui semble un présage favorable: il oublie ses craintes, saute de joie, envoie un baiser au ciel. Arrivé à Rome, il délibère quelques instants avec les principaux du sénat, puis il passe le reste du jour à leur montrer un orgue hydraulique d'invention nouvelle : « Nous entendrons cela sur le théâtre, dit-il , avec la permission de Vindex. » — Mais survient la grande nouvelle : ce n'est plus une simple émeute de provinciaux, c'est une armée romaine qui le trahit ; Galba s'est révolté! Cette fois Néron tombe comme mort, demeure longtemps sans mouvement et sans voix. Revenu à lui , il se frappe la tête. Sa nourrice veut le consoler: « C'en esl fait, s'écrie-l-il. Il lui arrive ce qui n'est arrivé à nul autre prince ; il perd son empire avant de mourir. » Un César s'attendait bien à être assassiné, non pas à être détrôné. — Je ne sais quelle nouvelle plus favorable lui est apportée. Son âme futile a secoué toute sa peur ; il est à table ; il chante des couplets contre Vindex et Galba; il accompagne de ses gestes le son d'une musique folâtre. Il se fait porter au théâtre en cachette, et envoie dire à un acteur qu'on applaudissait : « Tu abuses de mon absence ! »
L'ivresse impériale l'a repris. « Tous les généraux, dit-il, conspirent avec Galba ; il va les envoyer tuer ; il va faire mourir tous les exilés, égorger tout ce qu'il y a de Gaulois dans Rome, mettre le feu à la cité, empoisonner le sénat dans un festin , et , si le peuple y trouve à redire , lâcher sur le peuple les bêles du cirque, dignes auxiliaires de sa police. »
510 NÉRDN.
Extravagances d'un poltron enivré ? fables inventées par la colère du peuple? Je ne sais ; voilà du moins quels projets on a prêtés à Néron.
Mais» avant tout, il faut la guerre : mot étrange pour Néron qui n'a jamais guerroyé que de loin. Le sénat a déclaré Galba ennemi publie , sauf à rendre plus tard le même édit contre Néron. César rappelle ses troupes prêtes à partir pour le Caucase» forme une légion des soldats de marine» ses gar* diens de Misène et les complices de la mort d'Agrippine. Il est magnifique envers les dieux ; il leur voue » s'il est vainqueur» un spectacle où il se fera entendre à eux sur l'orgue, la flûte et la cornemuse» et terminera en dansant le ballet de Tumus. Ses préparatifs guerriers se poussent à la hâte : des chariots sont déjà faits pour porter ses orgues ; les courtisanes du palais coupent leurs cheveux » s'arment de haches et de boucliers» forment une légion d'amazones. Quant à lui» après avoir» en signe de guerre» arboré les faisceaux» sortant de table appuyé sur l'épaule de ses amis» l'âme attendrie par les joies du festin» il ne rêve plus que le drame larmoyant , au lieu du mélodrame sanglant de la veille : « Une fois arrivé dans la province» en présence de l'ennemi» il s'avancera sans armes» et, sans dire une parole» il se mettra à pleurer. Tous seront Umehés ; on s'embrassera» et l'on chantera un hymne de triomphe qull fait déjà composer ! » ' Cependant Rome murmure ; une levée se fait ; on est réduit à enrôler des esclaves. Néron exige d'énormes impôts ; on reftise de payer. Le peuple de Rome ne sait ce que c'est que prendre i'épée ou payer la taxe. — « Que Néron» dit le peuple, fasse rendre gorge à ses délateurs I » Rome souffre de la disette» pendant qu'un navire d'Alexandrie apporte» au lieu de blé» de la poudre du Nil pour les élégants lutteurs du palais. La nuit retentit de quolibets contre Néron (1) » et tout
(I) 0 Etiam Galloft eam cantando excHasfie Noctibus jtirsia Bîmaltotes...
• Ylndicem » poscèbant. Suét. 45.
SA GHUTE. Mi
à coup C6 pouvoii* colossal ne se fait plus obéir duis les carrefours de Rome. Puis viennent les rêves et les présages. Né* ron a vu des fourmis qui le dévoraient (Tibère eut une imagination pareille); Néron a vu son cheval fovori, Âsturcon» changé en singe» sauf la tête qui hennit en mesure ; le mau* solée d'Auguste s*est ouvert , et une voix en est sortie qui appelait César par son nom; dans le dernier rôle qu'il a chanté , Néron est tombé en prononçant ce vers :
« Père, mère, épouse, me poussent à la mort I »
Enfîn il se voit en songe au théâtre de Pompée ; les statues des quatorze nations de Fempire s'ébranlent de leur place » descendent vers lui et l'investissent : image vive de ce mouvement national qui portait le monde contre lui , et que pourtant il ne connaissait pas encore tout entier.
Car la révolte marchait sans obstacle : Galba ^ dont Néron avait confisqué les biens à Rome, confisquait en Espagne ceux de Néron , et trouvait des acheteurs ; Vindex, dont il avait mis la tête à prix , répondait : « Néron promet dix millions de sesterces à qui me tuera ; je promets ma tête à qui m'apportera celle de Néron ! » quand tout à coup surgit un mouvement nouveau, que l'insuffisance des récits venus jusqu'à nous, et surtout la perte des écrits de Tacite , ne nous permettent pas de bien apprécier. Virginius , commandant de la Germanie supérieure , marcha contre Vindex. Cependant, après une entrevue, ils étaientsur le point de s'entendire» quand les légions d'ellesHnêmes commencèrent l'attaque. Vingt mille Gaulois périrent ; Vindex se tua. Virginius , patriote romain ou sage ambitieux , refusa l'empire de la main des soldats , et proclama souverain le choix du sénat et du peuple : prudent refus qui lui valut le rare bonheur d'échapper pendant trente ans aux défiances de tous les Césars, et de mourir, à quatre-vingt-trois ans , chargé d'honneurs, vénéré de Rome parce que sa vertu l'avait mis en dehors d'elle,
512 NKRON.
loué solennellement par Tacite 9 et, comme dit Pline, ayant assisté au jugement de la postérité sur lui-même (1).
En même temps» une de ces alarmes dont rien ne peut rendre compte détruisait les espérances de Galba : ses soldats lui obéissaient mal, une partie de sa cavalerie fut au moment de Tabandonner. Des esclaves , apostés par un affranchi de Néron, furent surpris prêts à le poignarder. Quand il sut la mort de Vindex , il se retira dans une ville d'Espagne, écrivit à Virginius, puis songea à se donner la mort. Le mouvement soulevé contre Néron était donc étouffé comme de lui-même, et par cette seule terreur que la puissance impériale inspirait.
Mais Néron ne le sait pas : il vient d'apprendre les défections nouvelles qui ont suivi celle de Galba ; il se lève au milieu de son repas, renverse la table, brise deux coupes de cristal qu'il aimait. Rome, les provinces et l'armée lui manquent à la fois ; il demande du poison à Locuste, se retire dans une villa, pense à fuir. L'Orient peut lui servir de refuge. Les astrologues, en lui annonçant sa chute dans Rome, lui ont promis l'empire de l'Asie. Des Juifs flatteurs ont fait de lui leur messie ; ce peuple , depuis un demi-siècle que les prophéties sont accomplies, partout en quête de son Christ, applique à Néron, comme plus tard il appliquera à Vespasien, ces oracles répandus, selon Tacite, dans tout l'Orient; on promet à Néron la royauté de Jérusalem (2). Néron ne serait-il plus roi , il sera encore grand artiste : la lyre , ornement de sa grandeur, sera la ressource de sa disgrâce; il ira chanter à Alexandrie ( remarquez cet attrait pour l'Egypte commun à Caligula, à Germanicus, à Vespasien) ; « le virtuose ne trouve pas de terre qui ne le nourrisse (3). » — Mais la lâcheté de
(1) « Suac postctilati interùiit. » — Sur ce mouTcmcnt et sur Virgînias lui-mcmc, F. Won. LXin, Plut., in Galba. Suét., in Ner. 47. in Galba. 11. Taclle. Ihid, Pline! Ep. H. l.YI. 10. IX. 10.
(2) Suét., in Ner. 40.— M., in Vesp.— Josèplic.— Taclle, HIet. V.
(3) Th Tf/,vicv T,i<t% 17Â% Tfiçii. Suét. JWd..