‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 8 sur 37 · LA GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

LA GUERRE CIVILE

Ce que nous disions en dernier lieu fera comprendre César : il est patricien, le monde est plein d'opprimés, le combat est ouvert pour la royauté. Il dit fièrement dans l'oraison funèbre de sa tante : « Mon aïeule était descendante d'Ancus-Martius, la tige des rois de Rome; la gens Julia à laquelle appartient ma famille descend de Vénus : il y a donc dans notre famille et la sainteté des rois si puissants parmi les hommes, et la majesté des dieux qui sont maîtres des rois. )> Celui qui parle ainsi se contentera-tr-il de la faveur d'un sénat d'anoblis? Celui qui pleure au pied de la statue d'Alexandre, parce que Alexandre à son âge avait déjà conquis de grands royaumes ; celui qui dès sa plus tendre jeunesse, dit Suétone, ambitionna le souverain pouvoir; qui, à la vue des querelles électorales d'une petite bourgade des Alpes, a dit ce joli mot d'une franche ambition : « J'aimerais mieux être le premier ici que le second à Rome » ; celui-là sera-t-il satisfait d'une lieutenance auprès de Pompée? Il y a plus, sa naissance qui le rapproche des dieux, le rapproche du peuple : il est neveu de Marins.

A dix-sept ans, déjà fiancé, il a épousé une autre femme, que Sylla a voulu en vain lui faire répudier ; il s'est enfui devant la vengeance du dictateur, il s'est caché chez les paysans de la Sabine (alors un proscrit trouvait encore un asile), il a gagné à prix d'or un espion qui allait l'arrêter. Ses amis, les vestales, toute la noblesse, intercèdent pour lui auprès de Sylla ; le dictateur est vaincu par la fortune de César. « Vous le voulez, dit-il, gardez-le, mais il vous perdra. Je vois en cet enfant plusieurs Marins (672). »

Peu sûr de ce pardon. César est allé en Asie faire l'apprentissage des armes, premier début de toute ambition romaine. Mais Sylla meurt, César revient ; un Lépidus préparait un mouve-

ment contre la politique du dictateur ; César est tenté de s'y associer, mais il juge le chef incapable et se tient à Técart. A vingt-et-un ans (676), il accuse un consulaire, Dolabella, début indispensable de l'orateur après le début du soldat; Dolabella est absous ; César, afin d'éviter les ressentiments , part pour Rhodes faire sa rhétorique sous Apollonius ; en chemin, des pirates le surprennent, pirates ciliciens les plus déterminés brigands de la mer ; ils lui demandent 20 talents de rançon : — « Je vous en donnerai 60 et je vous ferai pendre. » Pendant que des esclaves vont chercher la somme promise. César avec un médecin et deux valets de chambre (la plupart des médecins étaient esclaves), reste trente-huit jours au milieu des pirates, non comme un prisonnier que l'on garde, dit Plutarque, mais comme un prince qu'on accompagne ; joue avec eux, se moque d'eux à leur barbe, leur fait des vers, les traite de barbares quand ils ne les admirent pas ; s'il veut dormir leur fait dire de se taire ; les pirates sourient de la naïve forfanterie de cet enfant : lorsque enfin l'argent arrive, l'enfant, mis en liberté, arme des vaisseaux, attaque ses hôtes, les fait mettre en croix pour ne pas leur manquer de parole , mais par souvenir de leurs bons traitements, a la gracieuseté de leur faire d'abord couper la gorge ; auquel propos Suétone admire son humanité et sa reconnaissance. César reprend alors son cours de rhétorique et l'interrompt quelques mois seulement pour faire de son chef la guerre à Mithridate.

Enfin, il reparaît au Forum : — vous vous rappelez ces romanesques héros de l'aristocratie anglaise, comme ils abondent dans les romans de toutes les misses et mistresses qui ont fait des romans au siècle dernier, gens doués de tous les accomplissements ^ossihleSj beaux, jeunes, riches, spirituels, qui à treize ans sont déjà des messieurs bien peignés, à dixhuit ans des hommes, à vingt ans de grands personnages, qui mènent de front les affaires de cœur et les affaires d'état, sont éloquents dans un salon et fashionables au parlement, se font un jouet et un délassement de la politique dont Fox et Sbe-

ridan se tourmentent, soulèvent des tempêtes à SaintrStepheu pour se distraire d'uu froncement de sourcil de miss Flora ou miss Ânnabell : — César, sauf la distance entre le roman et Thistoire, me semble quelque chose de pareil : lord Byron, ce modèle de FÂnglais idéal, ne fut qu'un César manqué.

Vénus, la déesse de la fortune, celle qui donne au joueur les dés les plus heureux, a versé sur son petit-fils ses dons avec abondance. Voyez comme sa taille est haute et mince» ses yeux noirs et pleins de vie (1), combien est fine et blanche sa peau épilée avec soin ! Il descend de sa maison encore modeste de la Suburra, il a élégamment ramené ses cheveux sur le haut de sa tête pour dissimuler sa chauveté naissante» il marche mollement sur les franges ornées et les pi» flottants de cette toge qui faisait dire à Sylla ; « Prenez garde à cette ceinture lâche » ; il n'est pas en litière» il marche à pied, il met sa main blanche dans la rustique main d'un plébéien en tunique, il le courtise, il l'appelle de son nom» il est populaire, il est gai. Sa dépense est inouïe, sa table ouverte à tous est magnifique, son patrimoine déjà presque épuisé; s'il parle, sa voix haute et vibrante, son geste impétueux et plein de grâce, font reconnsutre l'orateur inférieur au seul Cicéron, et qui eût été le premier de tous les orateurs s'il n'eût mieux aimé être le premier homme de guerre. Le peuple l'applaudit; les femmes l'adorent; Caton murmure; Cicéron a bien quelque crainte, mais toute réflexion faite, il ne se figure pas que ce beau garçon si bien peigné» et qui se gratte la tête à la façon des voluptueux de l'époque» mette la république en péril.

Mads» conduisez-le à la guerre, ce voluptueux» cette femme comme on l'appelle : il sera plus dur à lui-même que les plus durs centurions ; il passera les fleuves à la nage, marchera la tête découverte par les orages et la pluie, k pied» à cheval» dans la première voiture venue ; il fera cent milles en un jour,

(1) Nigrls et vegeiis oeidiB^ dit Suétooe. -»GU œelil grtfegn^ dit I0 Dante.

devancera les messagers qui Tannoncent. Dans ce siècle de jouissances grossières, il ne connaît pas les plaisirs de la table, et Gaton, dont la vertu s'échauffe parfois avec le Faleme, déclare que César est le seul homme sobre qui ait entrepris la ruine de la patrie.

César connaît son siècle, et le comprend ; il veut non pas le suivre, mais le devancer. Il a deviné que dans la révolution qui va se faire, il n'y aura qu'une place digne de lui ; que s'il n'est maître, il devra être esclave. Pour ne pas être écrasé par cette révolution, il faut qu'il la mène. Nous avons les oreilles rebattues de personnages qui symbolisent une époque, de héros qui sont des mythes : le mythe à part, cette formule banale convient merveilleusement à César. Il rejette les vertus surannées des temps antiques ; il sait qu'elles n'ont plus chance de succès. Gardera-t-il le respect antique pour Jupiter? Il vole l'or du Capitole, pille les temples, se rit des augures. -r- la sainte parcimonie des Fabius? Il achète si cher certains esclaves, qu'il n'ose porter le prix sur ses comptes. — la chasteté des Scipions? Ses soldats au milieu de son triomphe, conune ses ennemis dans leurs invectives, rediront à ses oreilles l'infâme amitié de Nicomède. — la foi aux serments? Il répète sans cesse ces vers d'Euripide :

S'il faut manquer à la justice, il est beau d'y manquer pour le trône. Soyez pieux en tout le reste (0)

et plus tard il dira : « Si les sicaires et les bravi m'eussent rendu service, je ferais consuls les bravi et les sicaires. » Il s'est fait malhonnête homme avec tout son siècle.

Pour cela, du reste, il ne faut pas grand génie. Mais d'où lui sont venues des vertus que ses aïeux ne connurent pas, que son siècle ne connaît pas davantage, la reconnaissance, le respect pour les inférieurs, le pardon des injures? Les élo-

(1) Qc. de Oir. in. 82.

ges qu'on lui donne à cet égard peuvent êlre la mesure de ce qu'était la charité antique.

En voyage, disent Plutarque et Suétone, avec un de ses amis malade {ami commençait à signifier [courtisan), il lui cède le seul lit d'une auberge et va coucher à la belle étoile. Un hôte lui sert des asperges mal accommodées, il en mange comme si elles étaient bonnes, et quand ses amis traitent l'hôte de mal appris, il leur répond qu'eux-mêmes le sont. A sa table les provinciaux s'asseoient auprès des Romains; un esclave s'avise de lui servir un meilleur pain qu'à ses convives, il punit l'esclave. Ce sont là de petits faits ; mais il faut comprendre que, dans le monde antique, c'étaient de merveilleux exemples d'égalité, et qu'on eût passé à moins pour révolutionnaire.

Il y a plus : il a tellement juré de méconnaître les plus saints devoirs, qu'il enfreint même le devoir de la vengeance ; il oublie le point de l'honneur jusqu'à pardonner; il vote pour le consulat de Memnius qui, dans ses harangues, l'a décrié ; il invite à souper Catulle, dont les épigrammes eussent offensé un autre que César. Quand il se venge, il se venge très-doucement (1), dit Suétoue : vous venez de voir combien il fut bénin envers les pirates. Un esclave qui avait voulu l'empoisonner, fut tout simplement puni de mort (2) ; Suétone ne plaisante pas. César fut vraiment miséricordieux de ne pas le mettre à la torture. Il n eut jamais le cœur de faire du m^l (3) à Tespion qui, au temps de Sylla, découvrit sa retraite. Le peuple qui l'adore lui fait un seul reproche; c'est que quand il donne des combats de gladiateurs, il fait enlever de l'arène et soigner les combattants blessés, ceux mêmes que les spectateurs ont condamnés ; tant il a pris le rebours de l'antiquité, tant il pousse à l'excès l'esprit novateur ! Il ne garde

(1) In ulciscendo naturà lenissimus. Snet. in Cies. 74.

(2) Non gravi Ù8 quàm aimplicl morto punlit. Ib.]

(3) Nunquàm noccre BusUnuit. /&.

rien des vieux Romains, pas même leurs vices ; il a deviné Thumanité, cette vertu sans nom dans les langues antiques.

Ne nous faisons pourtant pas illusion : César ne fut jamais un philanthrope désintéressé. Sa carrière politique, malgré tant de facultés brillantes, est au commencement celle d'un tribun ordinaire, à peu près celle de tous les jeunes gens de son siècle qui voulaient faire prômptement fortune par Topposition, et se jetaient dans le parti populaire de la compassion et de la miséricorde. Nous avons une certaine expérience de cette charité politique, et j'espère que notre siècle ne se prosternera plus devant les amis des hommes, à la façon du marquis de Mirabeau, ni devant les amis du peuple à la façon de Marat. César, en prenant le parti de la pitié systématique , ne fit longtemps que de l'opposition et une opposition assez vulgaire. Plus tard, en donnant de vrais et nobles exemples d'humanité , il fît encore de la politique, mais de la politique la plus haute, la plus noble et la plus habile.

Ses dettes, d'ailleurs, étaient une cause très-efficace de philanthropie : il avait besoin de faire vite son chemin, talonné qu'il était par ses créanciers, et de devenir grand homme de façon ou d'autre, pour qu'ils lui laissassent un peu de répit. Avant d'avoir accepté aucune charge, il devait 1,300 talents (7,150,000 fr.), et ses adversaires se rassuraient en pensant qu'un jour ou l'autre la banqueroute ferait justice de lui. Vous comprenez qu'un tel homme était le prolecteur ardent de tous les prolétaires, l'ennemi acharné de l'oligarchie des riches.

Aussi, dès le principe, quiconque se plaint a recours à lui. Sa première cause a été pour la Grèce opprimée contre les magistrats romains. Puis simple tribun des soldats, pour gagner la pkbs de Rome, il travaille vigoureusement au rétablissement du tribunat. Des exilés du parti de Marins veulent rentrer; il harangue pour eux, obtient leur retour. — Devenu questeur, l'Espagne où on l'envoie lui paraît une terre stérile : nulle ambition ne peut croître qu'à Rome; il y revient.

58 JULES GÉSÂR.

trouve les Transpadans prêts à se révolter pour obtenir le droit de cité, et peu s'en faut qu'il ne les soulève.

Deux conspirations se trament dans Rome* César paraît n'y être pas étranger ; dans la première, d'accord avec un Sylla, avec Catilina et avec Grassus» il devait» disait-on, donner le signal pour le massacre du sénat. Dans la seconde, un Pison devait soulever l'Espagne, tandis que lui soulèverait ses amis de la Cisalpine (i).

César cependant devient édile (689), donne des jeux pleins de merveilles, 320 paires de gladiateurs ; étale sa magnificence dans des galeries en bois qui couvrent le Forum et le Capitole. Un matin, le Capitole apparaît orné des statues de Marins ; les trophées de ses victoires sont relevés avec les inscriptions que le sénat avait fait effacer. Le peuple est ravi, les vieux soldats de Marins pleurent de joie. Le sénat s'indigne ; ce n'est plus par la mine, dit-on, c'est à tranchée ouverte que César attaque la république. Mais César, à force de grâce et d'habileté, calme le sénat et obtient son pardon.

Plus tard, chargé du jugement des accusations de meurtre, il condamne, malgré les lois qui les protègent , ceux qui ont pris part aux proscriptions de Syllat il remonte jusqu'au meurtre de Saturninus, tué il y a trente-six ans, par ordre du sénat; il fait accuser Rabirius qu'on prétend l'auteur de cette mort ; après l'avoir fait accuser, il siège comme juge, il condamne pour un crime qui date de l'année même de sa naissance. Mais toute l'aristocratie prend parti pour l'accusé, et la violence même de son juge se trouve le servir auprès du peuple (690).

Cependant les magnificences de son édilité, la voie Appia qu'il a fait reconstruire à ses frais, sa villa d'Aricie, somptueusement bâtie et jetée à bas le lendemain parce qu'elle

(1) Sur ces deax complots, dont les détails offrent peu de certitude, V. Suétone In Cssar. 9. Saliust Gatll. 18. Gicéron. In togâ candldà* In GsUi. 1. 6. Pro SyUà.4.

SES COMMENCEMENTS JUSQU'À Lk GUERRE CIVILE. 69

a cessé de lui plaire, tout cela a ruiné César; il lui faut le grand pontificat pour le sauver des recors. En allant aux comices, il embrasse sa mère : « Tu me reverras ce soir, ditil, grand pontife ou exilé. )>

Il triomphe. Mais plus tard, à son départ pour l'Espagne comme préteur, ses créanciers malavisés reviendront à la charge, ne comprenant pas qu'il va devenir plus grand homme que jamais et les payer aux dépens du monde entier. Il sera trop heureux, ce dieu futur, pendant qu'il part à la hâte, tremblant d'être assigné et sans attendre ses passe-ports» que Crassus le cautionne pour 830 talents (3,837,600 francs). Il s'en ira, convenant qu'il lui manque 250,000,000 sest. (48,500,000 fr.) (1) pour que sa fortune égale zéro. Voilà les grandeurs du héros t voilà ses misères I

Ici un| orage amassé dès longtemps va éclater. Pompée était parti pour la guerre de Mithridate (en 688). L'absence du seul homme populaire avait donné une force nouvelle à l'oligarchie (3) ; l'absence de la seule autorité morale qui fût dans l'empire, avait ouvert une nouvelle porte au désordre. L'absence de crédit, l'impunité des crimes les plus évidents, le mépris de la chose jugée était au comble. Il n'était ques* tion que de révolutions, de royauté même (3) ; qui le voudrait, pourrait jeter à bas la république (4).

L'évidence du danger opéra une réconciliation soudaine. Nobles et parvenus, sénateurs et chevaliers, aristocrates et gens de finance , si violemment en guerre les années pré^ cédentes, s'unirent au moins pour un jour. Les vieux nobles consentirent à porter au consulat Cicéron l'homme nouveau, l'homme des chevaliers (an 691). Cicéron et

(1) Sur C66 chiffe, croyables ou non, V. App. B. G. II. 32. Plut, m Cicsare.

(2) PosUpiàm PompeluB in Mlthridatem et in mariUmum bellum missus, imininutaï plebis opes, paucorum poteutia crevit. Il magisiratus, provincias aliaque omnia tenere, etc... Salluste, Catil. 40.

(3) NttUa Foro fldes... perturbatio judiciorum... renun judicatarum înflrmatio... novs dominationes, Imo régna. Qc. in Cattt. 8. ^(4) Plut, in Gicer.

César étaient la monnaie de Pompée absent; Tun avait son crédit sur les riches, Tautre Yinterim de sa popularité : César, avec tout son génie, n'était encore, à trente- six ans, que le plus mauvais payeur de l'empire et Fidole en second de la plebs romaine.

C'est alors qu'éclata le mouvement révolutionnaire de Catilina, une des plus curieuses phases de l'antiquité romaine.

Lucius Sergius Catilina était un patricien, compagnon de Sylla, et qui avait largement versé le sang des proscrits. La tradition nommait parmi ses aïeux un Sergius Silus, qui, blessé vingt-trois fois dans les guerres Puniques, avait fini par combattre comme Goetz de Berlichingen avec son bras mutilé garni d'une main de fer. Ainsi, sa naissance l'unissait au patriciat écrasé par la prééminence de lànobilitas; les souvenirs de sa vie militaire aux vétérans de Sylla, ruinés pour la plupart ; la similitude de son désastre à tous les banqueroutiers de Rome, de l'Italie, des provinces mêmes.

Avec cela, hardi, patient, capable même du bien ; ses vertus de soldat avaient séduit plusieurs honnêtes gens, Cicéron lui-même (1) ; comme aussi ses vertm de joueur, de bravo et de débauché séduisaient le reste. Autour de ce Mirabeau soldat, qui maniait la parole comme l'épée, tout ce qui avait besoin de révolution affluait : ainsi de jeunes patriciens, élégants de boudoir, qui se frisaient, se parfumaient, portaient des tuniques à larges manches et des robes de pourpre transparentes; qui jouaient, s'enivraient, dansaient nus dans les festins, mais n'en étaient pas plus disposés à tenir Rome quitte de la réhabilitation qu'elle devait à leur banqueroute et des consulats qu'elle devait ?i leur nom: — ainsi de tout autres hommes, des misérables, parfois profondément dévoués , bravi sans emploi , gladiateurs sans maîtres , assassins à grand'peine absous par des juges payés: — ainsi toute l'Etrurie vaincue ou victorieuse,

(0 r. réloge de Catilina, par Cicéron. Pro Cœlio. 5. 6.

vétérans de Sylla ou proscrits de Sylla (tfavons-nous pas vu marcher dans le même parti les serviteurs de Napoléon et les vieux républicains ses ennemis?): — ainsi, même des femmes ; courtisanes vieillies , femmes nobles auxquelles le libertinage échappait, femmes lasses de leurs maris, qui cherchaient une occasion de devenir veuves impunément;— en un mot tout ce qui avait uij compte à régler avec la république, tout ce qui réclamait d'elle impunité de crimes, abolition de dettes, fortune, plaisirs, honneurs même (quand on était Sergius ou Cornélius on ne s'en passait pas si aisément) ; gens de tout parti , de toute condition, de toute origine (1).

Plus loin, des hommes prudents laissaient le nuage se former et, comme nous disons, voyaient venir (2) : c'étaient des riches qui eussent liquidé leurs affaires en vendant une villa ; mais la villa leur tenait trop au cœur, une révolution valait mieux (3) ! c'étaient soixante-quatre sénateurs qu'un coup de stylet du censeur avait rayés et qui s'agitaient pour rentrer au sénat ; c'était peut-être le spéculateur Crassus, spéculant même sur cette guerre contre les riches ; peutrêtre César qui menait le peuple de Rome, et qui aurait essayé cette occasion de conquérir le pouvoir s'il n'eût jugé Catilina de taille à le lui disputer.

Ce n'était pas du reste une intrigue, un complot nocturne ; à vrai dire , ce n'était pas un complot, c'était un fait qui levait la tête et allait droit son chemin. C'était la querelle du riche et du pauvre, mise à nu, affichée publiquement; cette question, qui est au fond de toutes les questions politiques et apparaît quand elles sont vidées, ne se posa jamais

(f) Sur la composition de ce parti, 7. Salluste. 6. 17, et surtoot Cicéron , Catilin. II. 8. 9. 10. Pro Mureoâ. 24-26. 37.

(2) Erant prstereà complurea pauio occultlùs consilii hujasce participes nobiies. Salluste. 17.

(3] C'est à ceux-là que Çlcëron dit ce mot : Errant qui tabulas novaa à Catilinft expectant... Tabulas quidcm profcrara, yerûm auctionarias. /d»

si franchement. Gatilina est un pauvre de bonne maison. C'est le noble flamand qui met Fécu à son chapeau et se fait chef des gueux; c'est Goetz de Berlichingen, le seigneur féodal qui commande la révolte des paysans. Cette misère patricienne accueille toutes les misères roturières. (^ Pauvres et malades, leur dit-il, défiez-vous des riches et des forts. Voyez qui je suis , ce que je dois , ce que je puis faire. Prenez un gueux pour être le porte-étendard des gueux » (1).

Aussi son étendard est-il déployé : ce n'est pas en secret qu'il soutient cette jeunesse perdue, lui fournit argent, maîtresses, chiens et chevaux, tout cela sur la fortune qu'il n'a pas ; qu'il encourage tous ces gentilshommes verriers, qu'il touche dans la main à tous ces truands : avec la vie en plein air de Rome, tout cela se voit. Chacun a vu l'éclair insultant de ses yeux; chacun peut savoir ses superstitions sinistres, cette aigle de Marins qu'il a prise pour son dieu, à laquelle il a érigé chez lui un sanctuaire, et offre, dit-on, des libations de sang humain. Sa vie passée; le meurtre d'un fils pour épouser une seconde femme (2); quatre accusations, de meurtre, d'inceste avec une vestale, de conspiration (3) et de brigue ; quatre acquittements obtenus en dépit de Tévidence : rien de tout cela n'est secret domestique ou affaire de famille. Il vend ses troupeaux et garde ses pâtres; il a demandé deux fois le consulat ; il vient d'échouer contre Cicéron ; il demande encore le consulat, il le demandera tant que la révolution ne sera pas faite. Au Champ-de-Mars, où il vient solliciter les électeurs, tout ce qu'il y a de proscrits, de sicaires, d'aventuriers lui fait cortège. Cicéron menacé ne sort pas sans escorte et montre une cuirasse sous sa toge« Croyez-vous que Lucius Gatilina se cache ? Voilà ce qu'en

(1) acéron, Cat. I. — (2) Sailaste. 15.

(3) C'est la ooDspiration patridenoe dans kqaelte César fut compromis. K. cl* dessus.

plein sénat il a répondu à Gicéron : « Il y a deux corps dans la république : Tun faible, mais qui a une tête (le sénat) , Fautre puissant » mais qui n'en a pas (le peuple) ; je serai cette tête qui lui manque. » — Caton le menace de Faccuser: — « On allume Fincendie contre moi, je Féteindrai sous des ruines. »

C'est donc un parti plus qu'un complot, des révolutionnaires plus que des conspirateurs. L'évidence du péril a seule fait porter Cicéron au consulat, et Gicéron, dès les premiers jours de sa charge, haranguant le peuple (1), a désigné Gatilina et parlé clairement de ses projets. Mais il y a de ces moments où en présence d'une crise imminente, on est d'accord pour dissimuler et pour attendre : nul n'ose aller droit au fait et tirer à boulets sur le nuage. Autrefois le sénat eût nommé un dictateur, et son maître de la cavalerie, homme de cœur et de main, serait déjà allé tuer Gatilina en plein Champ-de-Mars (2). Mais le sénat se demande : Pour qui sera le peuple? Le peuple, timide et ami de son repos, sera peu^ être contre le premier qui osera jeter le gant ; le peuple, qui suit la fortune, sera peut-être pour celui qui aura remporté la première victoire (5). Gatilina doute du peuple et ne se lève pas ; Gicéron doute du peuple et n'ose déchirer celte trame qui s'ourdit depuis dix-huit mois (4), et dont ses espions lui révèlent jusqu'aux moindres détails. II y a des choses en politique, évidentes pour tous aujourd'hui et qui seront douteuses demain : si le sénat proclamait Gatilina ennemi public, le peuple pourrait bien le déclarer innocent.

Mais le jour des comices mettra fin à cette longue attente ; Gatilina échoue. Un accusateur défère son nom aux tribu-

(1) De lege Agrarià, II, In fin.

(2) CtcéroQ, la conspiration depoia longtemps découTerte, dit à Gatilina an sénat t Voilà vingt joars qu'un décret est rendu contre toi, vingt jours que chacun a le droit de te tuer, et cependant tu es libre.».., etc., etc. Catil. L 2. Cicéron avoue pleinement la Mblease de son pouvoir.

(3) Quod Bi Gatilina superior aut {equ& manu discessisset, profecto magna clades... remp. obrepsisset. SaHuste. 40.

(4) Depuis le mois de Juin de Tannée précédente. Sallnsfe. 17.

6/i JULES CÉSAR.

naux. Il faut se décider; ses émissaires courent soulever rilalie; rÉtrurie prend les armes sous son lieutenant Mallius. Le sénat proclame enfin le danger public (21 octobre 691).

Catilina reste pourtant à Rome, y reste libre, vient au sénat ; Yhabeas corpus, sa dignité de sénateur le protège. L'arrêter, Texiier de Rome serait un acte arbitraire que le peuple dans sa conscience constitutionnelle ne pardonnerait pas. Cicéron comprend qu'il faut à tout prix le mettre en colère et le pousser à partir. Quand il vient au sénat, nul ne le salue ; les bancs restent vides autour de lui. Cicéron lui adresse cette fameuse interpellation pleine de courroux calculé et de toute la rhétorique de l'injure. Catilina, qui veut d'abord répondre de sang*froid, laisse peu à peu son sang patricien s'allumer; injurie ce « nouveau venu, ce M. TuUius, ce bourgeois d'Arpinum qui a pris Rome pour son hôtellerie » (1). Les murmures du sénat achèvent de Texalter ; Rome le rejette, il la maudit ; il part la nuit même, laisse Rome à ses adversaires.

On ne quitte pas impunément une telle capitale ; le peuple donne tort aux fugitifs. Que fait à la flehs cette conjuration patricienne, aux Romains cette insurrection étrusque, au parti populaire ce réveil du parti de Sylla? Il ne reste plus à Rome qu'une conspiration sans tête, un complot de salon ; les Lentulus et les Cethegus, élégants scélérats, mignons sanguinaires, tout gonflés d'orgueil nobiliaire, tout occupés de prophéties et d'oracles sibyllins. Du haut de la tribune Cicéron les menace, il les montre du doigt dans le sénat, intriguant toujours, toujours libres : tant Xhaheas corpus veille sur leurs personnes sacrées ! tant le sénat veut avoir le droit pour lui avant de franchir la légalité !

Mais au bout d'un mois, ils tenlèrent d'associer à leur cause des députés allobroges. Ces Gaulois tinrent peut-être le sort de Rome entre leurs mains : que n'eût pas été la conspiration, si les provinces s'y étaient jointes? Après mûre réflexion, ils

(1) Sallufltc in Calil. 32. Appicn.

eurent foi à la fortune de Rome, et, par leur soin, émissaires des conjurés, lettres à Catilina, plans des complots, tout tomba aux mains de Cicéron.

Le peuple crut alors à tous les crimes des conjurés. Ils avaient sollicité le secours des étrangers, appelé à eux les Gaulois. Le plan de la conjuration passait de bouche en bouche : les rôles, disaitron, étaient distribués ; Cassius devait incendier Rome ; Céthegus égorger le sénat ; Catilina, aux portes , immolerait les fugitifs ; le fils tuerait son père, la femme son mari ; la flamme éclaterait dans douze quartiers ; déjà des amas de combustibles se préparaient, les aqueducs allaient être bouchés !

Cicéron est aux rostres, ralliant tout ce qui est menacé, tout ce qui possède : sénateurs, chevaliers, scribes du trésor, simples affranchis. Il en appelle même aux boutiques, tenues en général par des esclaves; il évoque Tindustrie au nom du repos dont elle a besoin (1) ; cette évocation des intérêts privés me rappelle nos journaux ministériels en temps d'émeute. Le sénat a gagné sa cause. Les grands seigneurs de la finance, les chevaliers, l'armée habituelle de Cicéron (2), formés autour de lui, en garde nationale dirions-nous, occupent le Capitole, gardent les avenues de la Curie, emplissent le Forum sur les pas de leur consul. Le peuple a entendu la voix de Jupiter, le ciel a parlé (3) par des prodiges; le peuple, dont un humble mobilier est toute la fortune (4), est épouvanté des projets d'incendie, et quand bientôt Caton lui fera distribuer par le sénat pour 1,250 talents (5) de blé gratuit, l'exécration sera unanime contre Catilina.

Cependant Cicéron instruisait contre les conjurés avec toute la réserve d'un légiste romain, les invitait à passer

(1) Catil. IV. 7 , 8. — (2) la exereitua nosier locupleUum, dlt4i à AUicus.

(3) Gatll.ni. 8, 0. Sur la fol de Cicéron & ces prodiges. F. De divioatlone. I. 12. 11. 21.

(4) Qaippè cal omnes copiœ la asu quoUdIano et in cuUu corporis erant. Salluste» Cal. 49. — (À) Plutarch. cité plus haut. '

66 IULES CÉSàR.

chez lui ; de là les menait au sénat, donnant la main à Lenlulus qui était préteur. Après même qu'ils eurent tout avoué, on ne les mit pas en prison ; on les logea chez des magistrats qui répondaient d'eux. Gicéron tenait à garder tous les procédés.

Le sénat s'assemble pour les juger. César, pour venir parler dans ce sénat où Grassus n'ose paraître , traverse une haie de fougueux chevaliers qui le menacent de leurs épées. Gésai* maudit la conspiration ; mais, légiste, philanthrope, il ne veut pas d'une mort servile pour d'aussi nobles têtes ; ii parle à l'esprit gentilhomme des uns (1) ; il parle à la peur des autres, il fait craindre au sénat sa responsabilité en face du peuple. Le séoat s'efifraie, revient sur son avis, va opiner pour la prison perpétuelle (perpétuité à laquelle personne ne pouvait croire). — La réponse de Gicéron est indire<^, mais habile : il compromet César dans la cause du sénat , fait remarquer au peuple la malédiction de César contre les conjurés , sa part à toutes les mesures du sénat, sauf un scrupule légal qui le fait reculer devant la peine de mort ; ii s'associe, en un mot, devant le peuple, ce populaire et bienaimé complice (2). — Caton, lui, va droit au fait, traite César de malhonnête homme qui a pitié de quelques scélérats, et n'a pas pitié de sa patrie ; Caton parle aux riches, comme César a parlé aux nobles : la vertu les ennuie ; il ne leur prêchera pas la vertu ;?ce n'est pas la patrie qtf il faut sauver, ce sont leurs villas et leurs viviers (3). — Li-dessus on apporte à César un billet que Galon, d'autorité, se fait remettre ; c'est une lettre d'amour de Servilie, sa propre sœur, à César : « Tiens, ivrogne, » Jui diWl en la lui jetant, et il reprend son discours (4). — Chacun joua bien son rôle ; le sénat

(1) V. I4ixtanpie ia Csesaie et Appien.

(2) Comitem... populo carum et jucundom. Catil. IV. 6.

(8) Vo8 ego appdio qui semper domoe, vidas, pluris qaàm remp. fedstto. Apud Sallu&te, 64. et Plutarque in Catone.— (4) Plut. Ihid.

se sentait poser devant le peuple, il avait besoin d'en être entendu ; des sténographes recueillaient tout le débat pour le transmettre à Tltalie ; le sénat invoquait la publicité pour justifier sa propre justice.

Le soir même, Cicéron, par le Forum et la voie Sacrée, mena les condamnés dans la prison, où ils entraient pour la première fois peu d'instants avant leur supplice. « Le peuple suivait avec un silence plein de terreur; il semblait que, pour la jeunesse surtout, ce fût le moment de son initiation aux mystères d'une antique et redoutable aristocratie. » Des groupes de clients et d'émeutiers payés s'agitaient encore sur le Forum, quand du seuil de la prison, Cicéron leur crm-Ils ont vécu, et revint chez lui, tout le sénat à ses côtés, les chevaliers à sa suite, les maisons illuminées, les femmes aux fenêtres (1) (4 décembre).

Mais ritalie était le côté sérieux de la conspiration. Si le complot s'étendait, gagnsdt la Cisalpine, gagnait la Gaule et les provinces, Cicéron comprenait qu'il avait tout à craindre • En Italie, il y avait matière à révolution, il y avait de véritables souffrances que ne connaissait pas le peuple gâté de Rome, Mais le temps des guerres sociales était passé. C'est un curieux speetade et qui prouverait l'inanité des conquêtes politiques, que de voir cette race italique qui avait soulevé contre Rome tant de milliers d'hommes pour lui arracher les droits de citoyen, maintenant qu'elle les avait obtenus, réduite à arborer, au lieu de son drapeau national, le drapeau du débiteur récalcitrant, ne mettre sur pied que quelques milliers de pâtres, de bandits, de paysans en faillite, de vieux légionnaires endettés, et, après avoir conquis sa liberté politique, désespérer de sa liberté corporelle.

Le manifeste de ces révoltés italiens est énergique et curieux. Les termes tels que Salluste nous les transmet ne sont pas authentiques, sans doute, mais le fond de la pensée

(1) Plat, in Qcerone.

doit être exact. Il est adressé par le chef de ces révoltés à un général du sénat :

<( Imperator, nous attestons les dieux et les hommes que si nous avons pris les armes, nous ne voulons pourtant pas mettre en péril ou la patrie ou nos concitoyens. Nous ne voulons que protéger nos personnes. Misérables et pauvres que nous sommes, la rigueur et les violences de nos créanciers nous ont enlevé à presque tous notre patrie, à tous notre réputation et notre fortune. On nous refuse jusqu'au bénéfice des lois anciennes ; on ne nous permet point, par l'abandon de nos biens, de sauver notre liberté : telle est la dureté et des usuriers et du préteur! Souvent l'ancien sénat eut pitié delapfefts, et par ses décrets porta remède à la misère publique ; de notre temps même, on a ainsi libéré les patrimoines grevés à l'excès, et de l'avis de tous les gens de bien, il a été permis de payer en cuivre ce qu'on devait en argent (1). Souvent aussi, la plebSf poussée par des désirs ambitieux, ou provoquée par l'arrogance des magistrats, s'est séparée du sénat. Mais, quant à nous, nous ne demandons ni la puissance ni la fortune, ces grandes causes de combat entre les hommes, nous demandons seulement la liberté, qu'un honnête homme ne consent à perdre qu'avec la vie. Nous vous supplions, toi et le sénat, prenez garde à la misère de vos concitoyens. Rendez-nous la sauvegarde de la loi que le préteur nous refuse, et ne nous mettez pas dans la nécessité de chercher ime mort quelconque, mais une mort du moins qui ne sera pas sans vengeance. »

C'est à ces alliés qu'arriva Catilina, débarrassé de son cortège de jolis danseurs et d'élégants patriciens, Catilina soldat de Sylla, peut-être d'origine étrusque, peut-être, comme devaient l'être bien des familles patriciennes, lié par des rapports de patronage aux races italiques, mais surtout Catilina pauvre, aventurier, proscrit. L'Etrurie, cette terre si cruellement

(1) Loi Valérla en C07. Les dettes se Irouvèrcnt par là rédaUes des trois quarts. Patercul. U. 23.

ravagée par Tépée de Sylla, se souleva à son approche; les pacages de rApennin lui envoyèrent leurs pâtres armés d'épieux, et les forêts leurs bandits; les vétérans de Sylla, les colons militaires d^Arezzo et de Fésules, reprirent leurs vieilles épées; les esclaves lui vinrent en foule ; mais par orgueil patricien ou par un reste de probité, il les repoussa : et néanmoins d*un camp de 2,000 hommes, il eut bientôt formé deux légions (environ 12,000 hommes).

11 se passa près de deux mois. Catilina attendait l'explosion . du complot dans Rome, et le soulèvement de l'Italie ; le sénat avait peu de troupes et craignait beaucoup ; les villes dévouées à sa cause (1) contenaient l'Italie, veillaient sur Rome, et la débarrassaient de ses hôtes dangereux, les gladiateurs.

Aussi quand arriva la nouvelle du supplice, les trois quarts de l'armée de Catilina désertèrent. Il ne lui resta guère avec ses affranchis que les soldats de Sylla, les plus sérieux partisans de sa cause. Les troupes du sénat approchaient. Une armée lui ferma l'entrée de la Gaule cisalpine ; une autre était entre Rome et lui ; il n'avait plus de vivres, il avait abandonné ses bagages. Il prit son parti en homme de cœur, redescendit l'Apennin, se posta au pied (près de Pistoie). Il avait en face le consul Antonius son ancien ami, assez favorable à sa cause, mais qu'en lui cédant un riche proconsulat, Cicéron avait gagné. Cicéron fit même en sorte que le jour du combat Antonius eût la goutte ; un officier de fortune commanda l'armée. Il n'y avait guère de part et d'autre que de vieux soldats appelés à la hâte pour la révolte ou pour la défense. Aussi le combat fut-il acharné. Nul homme de condition libre (ingenuus) ne se rendit. Tous les morts furent

(1] On Toit qae Cicéron compte sur elles : Jàm verù urbes munlclpiorum coloniarumqne respondebunt Catilinn tumulte sUvestribus (Gatil. H. U, 13). F. la conduite de la préfecture de Reate (Catll. Ul. 2), le décret rendu par Capoue (pro Sextio, 4). Le Picennm, l'Ager Camertinus, la Gaule cisalpine, étaient favorables à Catilina, Naplei était contre lai (pro Syllà, 10). Y, aussi CIc. Gat H. 3. Pro Sextio 4. Sal- Inste. 42. Appien. H.

ta'ouvés à leur poste» blessés par-devant. Les deux ehefs qui commandaient sousCatîUna furent tués. Lui-même^ se voyant presque seul, « se rappela sa naissance et sa dignité, marcha au plus épais des rangs ennemis et tomba percé de coups ; on le trouva bien en avant de sa ligne parmi les caidavres des soldats romains, respirant encore et la fierté sauvage de son âme peinte dans ses regards » (janvier ©93).

Cette grande secousse heureusement soutenue aurait dû affermir la puissance qui gouvernait Rome. L'union dea chevaliers et du sénat, ce rêve de Cicéron, semblait accomplie (1). Mais des questions d'écus ne tardèrent pas à rompre cette alliance replâtrée (2) et à mettre la brouille entre les vieux millionnaires du sénat et les insatiables publicaiiïs. Quant à Cicéron, le héros de cette crise, dont la gloriole fut sans doute trop bavarde, mais qui n'en avait pas moins eu le courage de s'exposer, et le courage bien plus rare de se compromettre, il savait qu'au premier revirement politique, ce courage-là serait puni ; il devait voir que la punition n'était pas loin : Pompée répondait si froidement aux emphatiques bulletins de sa victoire (3) !

Pour César, ce n'est guère à celte époque qti'ân démage^ gue, je dirais voloMiers un tapageur vulgaire. Il soulève assez gauchement contre Cicéron un tribun qui ne fait qu'attirer au consul les applaudissements du Forum. Puis (an 692), accusé, non sans quelque apparence de raison, de complicité avec Catilina, il se justifie en faisant, comme préfetfr^ emprisonner le questeur qui a reçu l'accusation, et en jetant l'accusateur au peuple qui pense le déchirer. Puis il imagine aveo le tribun Métellus de demander le rappel de Pompée, pour venir « mettre en ordre la république » (Pompée était le grand

(1) Prima causa inventa est in qu& omnes consentirent... qoam co^HuM^tionem si... perpetuam in rep. tenoerimus, conArmo Tobie nuUam mafaira dttte aut domestitiim ad allam râp. partem esse Yenturom. Gatil. IV. 17.

(2) Ttteor, Qt poaaum , con^Jutinatam concordlam. Sur ces taN^idllea. Att. L 17. 18. 19.— (3) V. la lettre où Qcéron s'en plaint. Fam. V. 7.

drapeau populaire» à l'ombre duquel on pouvait loul tenter); il amasse pour cela des armes, fait emplette de gladiateurs, amène des soldats étrangers. Gaton son adversaire vient seul sur la place publique, au milieu de cet appareil de guerre : « Les lâches, dit-il, d'avoir assemblé tant de soldats contre un homme désarmé !» Il va droit s'asseoir entre César et Métellus, les déconcerte, leur met la main sur la bouche pour les empêcher de lire leur projet de loi ; les pierres pleuveut sur lui , mais sa bonne contenance a vaincu ; il parle au peuple, le sénat intervient, Métellus furieux quitte Rome ; César, mieux avisé, demande son pardon de bonne grâce et l'obtient.

Une année de préture en Espagne lui donna le moyen de payer ses dettes et lui permit une politique un peu plus noble. Il revint général vainqueur, plus puissant que quand il était l'idole fragile du Forum. Par un coup d'habileté, il réconcilia deux anciens ennemis, Crassus et Pompée ; une alliance se forma entre eux trois, où Crassus mit son argent, Pompée sa popularité. César son génie : alliance qui devait les rendre tout-puissants. Tous les intérêts généraux s'effaçaient devant la puissance d'un nom et d'une armée.

Cette alliance fit César consul. L'élection coûta 20 millions sest. (3,880,000 fr.)« César ne devait pas être riche, surtout s'il avait payé toutes ses dettes; Crassus se souciait peu de lui prêter une telle somme ; César associa à sa candidature celle du riche Lucceius; Lucceius paya pour tous deux et César fut seul nommé.

Consul, il fallait qu'il reprît la question agraire (an 695). Chacun prétendait à l'honneur et au bénéfice de la résoudre. Pompée, qui n'y voyait qu'un moyen de doter ses soldats, avait fait proposer une loi agraire, toute menaçante pour les droits acquis (t). Cicéron, l'homme des tempéraments et du bien possible, voulait au contraire rassurer tous les possesseurs, et prétendait acheter des terres pour le peuple avec

(0 Gic. Att. L 18. 19. Texte précieax.

cinq ans des nouveaux revenus de la république ; Pompée, vainqueur de Mitbridate, avait rapporté 20,000 talents au trésor (1) et presque triplé le revenu public (2). César à son tour imitait cette sagesse, déchargeait Rome, repeuplait ritalie, récompensait les soldats ; mais ne troublait aucune possession (3), n'achetait rien qu*à Tamiable, réservait le territoire de Capoue, s'excluait lui-même du nombre des commissaires chargés de la répartition, soumettait sa loi au sénat, implorait des amendements, promettait de les adopter, se posait en homme modéré, en conciliateur.

Le sénat, que dirigeait seul Tesprit de la noblesse, ne critiquait rien, mais rejetait tout. La loi agraire était de ces actes si souvent proposés, amendés, discutés, que peu importe de savoir s'ils se feront, mais qu'on dispute seulement à qui les fera. Le sénat (et Caton le disait tout haut) craignait moins la loi agraire que la popularité de celui qui la ferait (4).

César irrité change alors sa loi : c'est la Campanie, ten*e sacrée aux yeux du sénat, qu'il veut partager au peuple. La question est bien réduite; la Campanie peut nourrir environ 5,000 familles, le reste du peuple se trouve désintéressé dans la querelle (5). La loi ainsi faite, le consul Bibulus la combat. César, gardant toujours les dehors, supplie Bibulus,

(1) 93,600,0000 francs.

(2) 11 le porta, dit Plutarque, de âO à 135 millions de dragmes (in Pompelo. 62), on plutôt de deniers romains comme le fait comprendre M. Letronne {Considération sur les monnaies, page 96). Le denier équivaut à 4 sesterces. Le revenu public aurait donc été depuis la victoire de Pompée (G92) do b\0 millions sesterces (104,700,000 francs). — C'est environ 330 millions francs que Cicéron aurait prétendu employer en achat de terres.

Cicéron en 698 (pro SexUo '35) semble fixer à 40 millions francs seulement le revenu de l'état; il est clair qu'il ne parle que des revenus anciens. V. aussi Pline VU. 27.

(3) Ainsi pour le territoire de Volterra. Qc. Att. XU. 21. --(4) Cic. Att. XII. 21. (5) Omnls spcs largilionis in agrum Campanum derivata est... estera molUtudo

abalicnctur neccsse est. Gic. ad Attlc. II. 16. César qjouta & la Campanie un tcrriloirc nommé Stclias, et établit ainsi 20,000 familles. Suétone. 20. K. sur sa loi : Dion XXXVUI. 1-7. App. II. 10. Velleius. 11.

le fait supplier par le peuple : Bibulus tienlbon» et comme le sénat peut toujours quand il veut fermer les voies légales, César en appelle au peuple, c'est-à-dire à la force.

Il interpelle à la tribune Grassus et Pompée, l'homme d'argent et l'homme d'épée. Tous deux approuvent la loi agraire : « Si on vient, dit Pompée, l'attaquer avec l'épée, je la défendrai avec l'épée et le bouclier. » La cause de César est gagnée; la voix de ces trois hommes valait plus que les 450,000 suffrages.

Bibulus et Caton veulent pourtant combattre. Bibulus déclare fériés tous les jours de l'année. César se moque de lui et de ses fêtes. César fait emprisonner Caton, mais une heure après, honteux, suscite un tribun qui fait mettre Caton en liberté. Caton et Bibulus viennent au Forum : mais quand Bibulus ouvre la bouche, on lui jette sur la léte un panier d'ordures; on le traîne sur les degrés ; il découvre sa poitrine, il crie qu'oivle lue et que sa mort retombe sur César. Caton est rejeté deux fois hors du Forum, et sans qu'il soit besoin de sénat, de consul, ni même de peuple, la loi passe.

Dès lors l'autorité des triumvirs est sans limites : comme Bibulus proteste et se tient enfermé chez lui. César est à lui seul tout le gouvernement ; Pompée et Crassus sont le peuple souverain. Ils font des traités, donnent des domaines, répandent des largesses. On ne vient plus au sénat ; Lucullus menacé se jette aux genoux de César. Le tribun Curion ose faire de l'opposition : on suscite un délateur qui prétend que Curion lui a proposé le meurtre de César. Mais le délateur est si gauche que l'affaire tombe toute seule ; il ne reste plus qu'à supprimer ce maladroit personnage d'une comédie manquée, et le délateur Vettitus est trouvé étranglé dans sa prison (1).

Les affaires de l'État se traitent en conseil de famille : un pêle-mêle de mariages et de divorces, commodes instruments des alliances politiques, et durables comme elles, a cimenté

(1) AU. n. 24.

n J13US CÉSAIL

l'oDion des riumvirs ; Pompée, qui a répudié sa femmeà cause de César et qui appelait César son Egisthe, épouse nîte fille de César; César, qui a aussi répudié sa femme fille de Pompée, épouse une fille de Pison et promet à son beau-père le consulat pt>ur l'année suivante ; Cépion, à qui la fille de César était fiancée, épouse en dédommagement une fille de Pompée, déjà fiancée à un autre, et Caton va criant « qu'oft fait de la république une entremetteuse de mariages, et que les provinces et les consulats ne seront bientôt plus que des eadeaux de noces » (1).

Mais le peuple que dil>il ? Le peuple, qui veut au moins se croire souverain, abandonne tout à fait ses idoles. « L'autorité du sénat lui était odieuse. Qu'esl-ee donc maintenant qu'elle est concentrée entre trois bomoies violentât? Rien n'est pop«H laire comme la haine contre les gens populaires » (2). Rome est pleine d'invectives, de quolibets contre eux ; on s'attroupe pour lire affichées les proclamations du solitaire Bibulus; plus libre au théâtre qu'au Forum, ie peuple fait répéter vingt fois les allusions contre Pompée, applailidit Curion, sifQe César. Les triumvirs, furieux de n'être plus populaires, menacent le peuple de lui supprimer les distributions de blé (3)^

Cicéron était fort triste et se tenait à part. Les triumvirs, toujours les mattres bien que le consulat de César fut fini, im»ginërent de crever le nuage qui menaçait Cicérem^ et làchè^ rent Clodius contre lui. Clodius, avec un génie ii^rkur, était, comme César et Catilina, un patricien tourné au peuple. Une intrigue avec la femme de César lui avait vahi un procès criminel ; on l'avait trouvé déguisé en femme, dans la maison de César, au moment où se célébraient des mystères dont les hommes étaient exclus ; il y avait et adultère et sacrilège ; mais des juges faméliques l'acquittèrent pour de l'argent, des

(1) Plutarque, in Pompeio.

(2) Nil iàm populare quàm odium popularium. Qc. Âtt. 11. 9.

(3) Uc. Att H. 18. 19. 30. 21.

juges débauchés^ pour un plus infâme salaire (i) : Gicéron seul lui avait fait payer ce triomphe par un orage d'éloquentes invectives mêlées d'épigrammes et de mots équivoques, et ClodiuSy resté tête basse, gardait à Gicéron une rancune profonde. Gésar, au contraire, avait si bien patdonné, qu'après avoir refusé de rendre témoignage contre Glodius, et avoir dit ce mot célèbre sur la femme de Gésar, il avait, contre vents et marées, aidé le patricien Glodius a devenir plébéien et tri^ bun du peuple.

Glodius se rangea donc en bataille contre Gicéron (6%). - L'année, qui sous te consulat de Gésar gouvernait le Forum, fut renforcée de coupe-jarrets auxquels Glodius ouvrit la prison, d'ouvriers qu'il soudoya, d'esclaves qu'il incorpora dans ces prétendues confréries de métiers, puissants instruments pour l'émeute. Il logea ces troupes dans le temple de Gastor qui dominait le Forum, en jeta bas les degrés , en fit une vraie citadelle. Les légions de Gésar étaient proches, Gésar luimême , qui était censé en chemim pour la Gaule, était dans un faubourg dirigeant les manœuvres. Une loi fut proposée dédarani eodlè quiconque fêtait ou «nirat< faii moirrir illégalement des citoyens. Rien n'était moins régulier, mais la légalité, arme puissante pour l'attaque^ est rarement utile pour la défense : c'est une^ épée, non un bouclier. Gicéron dut céder et partit en gémissant.

Gaton lui-même conseillait son départ et prévoyait un prochain retour. En effet la brouille des partis était incroyable. Glodius voulait relever le parti de Gatilina que Pompée et Gésar trouvaient trop incendiaire ; Pompée et Gésar à leur tour étaient trop aristocrates pour Glodius. Glodius et le consul Gabinius, créature des triumvirs, avaient chacun son armée d'émeutiers qui se livrait bataille sur le Forum, laissant le peuple romain spectateur fort impartial de leurs luttes. Un jou^ Glodius vole à un ami de Pompée, qui le gardait en dépôt

(}) En^tiifli ce eofiBtopmtm jodMm» de. Att. L l&. 16. 18.

pour celui-ci, un prisonnier étranger de haute importance; de là combat de gladiateurs sur la voie Appia, meurtre d'un autre ami de Pompée, brouille complète de Pompée et de Clodius, réconciliation de Clodiusavec le sénat à qui il promet de lui rapporter Cicéron sur ses épaules. Ces braves gens confisquaient à qui mieux mieux les biens des uns des autres : il n'y avait pour cela qu'à les consacrer à quelque dieu ; dès lors la spoliation était inviolable. Clodius avait ainsi consacré la maison de Cicéron, puis il consacra les biens de Gabinius, Gabinius ceux de Clodius. Clodius menaça même la maison de Pompée : « J'élèverai un beau portique aux Carènes pour faire pendant à mon portique du mont Palatin» (élevé sur les ruines de la maison de Cicéron). Ce grand drame du triumvirat finissait aux sifflets du peuple en une plate comédie.

César, plus homme d*esprit que les autres, voyait son coup manqué, sa popularité de six ans tuée en quelques mois ; il avait senti qu'il fallait s'éloigner de toutes ces misères. Il s'était fait doter d'un magnifique proconsulat, l'Illyrie, la Gaule cisalpine et transalpine, avec trois légions, de belles guerres à soutenir, tout un pays à soumettre, et une frontière qui venait à cinquante lieues de Rome. Il partit donc, ayant un accusateur à sa poursuite et son questeur déjà arrêté, trop heureux d'en finir ainsi avec sa royauté de deux ans, et criant que, « du fond de la Gaule, il n'était si faible femme qui ne pût se moquer de Rome et de tout l'empire. »

A son départ, toute la puissance du triumvirat s'en alla. Pompée n'imagina rien de mieux que de se réconcilier avec le sénat (697) et de travailler contre Clodius au rappel de Cicéron, lui qui, au temps où Cicéron venait l'intéresser à sa cause, sortait par une porte de derrière pour éviter sa visite. Clodius» furieux, fait un horrible carnage, laisse une mare de sang sur le Forum, et les égouts encombrés de cadavres. Un tribun du parti de Pompée est blessé si grièvement que Clodius craint à la fin de s'être compromis, et pour charger

ses adversaires d'un meurtre pareil , il imagine de faire assassiner un tribun de son parti et de jeter le crime sur eux. Uhistoire des révolutions ne manque pas de traits pareils, et l'assassinat de Michel Lepelletier peut n'avoir été qu'une manœuvre de ses amis les montagnards (1).

Le parti du sénat arme à son tour : le tribun Milon a ses gladiateurs comme Clodius ; les rencontres sont journalières ; il n'y a plus ni tribunaux aux basiliques, ni assemblée au Forum, ni sénat au Capitoîe. Ces violences sans but et sans mesure réveillent une dernière réaction d'esprit public. Non plus seulement Rome, mais toute l'Italie, sénateurs, chevaliers, peuple, affranchis, soupirent pour un peu d'ordre et de repos. Le sénat, à qui les députés de toute la Péninsule viennent demander le rappel de Cicéron, donne le signal d'une grande insurrection légale. Aux applaudissements du peuple il appelle toute l'Italie à venir faire acte de présence au Champ-de-Mars, et à imposer par son concours silence aux satellites de Clodius. Toutes les classes de la bourgeoisie italienne, depuis les plus riches chevaliers et les plus puissantes associations de publicains, jusqu'aux communautés de la campagne et aux confréries d'artisans, rendent des décrets en faveur de Cicéron ; et au Champ-de-Mars, dans une assemblée solennelle, la plus nombreuse et la seule paisible qui ait eu lieu depuis longtemps, l'Italie entière vote son retour (2). Lui-même raconte sa marche triomphale jusqu'à Rome, les députations qui le saluèrent de la part de toutes les villes, la haie qui se forma sur sa route depuis Brindes jusqu'à la porte Capène , les saints de la multitude au pied du Capitoîe. Je crois facilement à cet enthousiasme : l'Italie pensait en avoir fini avec le gouvernement personnel des triumvirs et avec le

(0 Y, de curieDi documenU à ce sujet dans une notice sur le château de Saint- Pargeau, |>ar le baron ChalUou des Barres. Àuxerre» 1839.

(2) F. sur le retour de Cic. pro Sextio. 1 IC. 147. Post reditum 39. Pro domo, elc.» el toute sa correspondance aTcc Atticus. IV. 1. et S.

78 JULES GÉSAB.

gouvernement sanguinaire des gladiateurs ; rhomme qu'eJle saluait était pour elle le symbole de la liberté régulière, de cette autonomie des nations , leur constant et inutile désir. Cicéron, TArpinate, l'homme nouveau, triomphant de la faction patricienne des Catilina, des César et des Clodius, était bien auiL yeux de Tltalie le symbole de son pacifique avènement aux privilèges de la vie romaine. Cicéron aussi, Hiomme des tempéraments, des droits acquis, de la conciliation, du juste milieu, l'homme qui ne fut jamais Tennemi d'une seule corporation dans TÊtat, semblait bien fait pour les rallier toutes contre les influences personnelles, pour opposer les volontés communes et modérées aux volontés individuelles et violentes. Dans les moments de lassitude, les partis de juste milieu triomphent par leur caractère, apparent au moins, de conciliation et de justice, et ce jour-là on brûla dans toute ritalie de Tencens aux pieds des lares domestiques, comme, au 7 juin 18S3, dans les boutiques de Paris, on buvait des rasades à la santé de Tordre public.

Mais dès le lendemain le gouvernement personnel et le gouvemement des gladiateurs reprirent le dessus. Il y eut disette, et le peuple ne vit que Pompée au monde en état de lui procurer du blé : des pouvoirs extraordinaires furent remis à Pompée. D'un autre côté, Glodius enrôlait chaque jour quelque aventurier ou quelque esclave fugitif ; des esclaves étaient ses aides-de-camp ; il les admettait au théâtre, il les faisait monter sur la scène, il souillait par leur présence la sainteté des jeux (1), il leur promettait la liberté, touchant ainsi sans y penser à la grande question de son siècle que n^avait osé remuer Catilina. Chaque homme important ne marche plus sans une armée, et quand deux de ces escortes se rencontrent, il y a du sang versé (2). Les maisons deviennent

(1} Ludos populi Romaid pollutosi etc... Gic. de anispiciim responais 12. (2) « J'aurais pa foire tuer Giodiug, dit Océron ; mais J'ai assez de la saignée, Je yeux traiter par le régime, n Diœtâ cnrare iociplo; chjrurglse t«edet.

SES COMMENCEMENTS JUSQU'A tk GUERRE CIVILE. 79

des citadelles; Ciodius les attaque en plein jour, y met le feu, réduit en cendre celle du frère de Cicéron. Milon raccuse, mais Ciodius sera fait édile aujourd'hui, et lorsqu'il sera édile, il ne pourra être jugé. — Non, il ne sera pas édile, il n'y aura pas d'âection aujourd'hui, Milon déclare les auspices défavorables. — Du moins il sera édile demain ; ses gens viendront au Ghamp-de4fars de bonne heure, l'élection sera faite avant que Milon ne signifie les auspices. -^ Point du tout, Milon y sera dés la nuit, il y s^*a demain, il y sera après-demain, aussi souvent qu'on voudra tenir les comices. — Milon est en force. On déserte Ciodius ; il n'a j^us sous le portique de sa' maison que quelques misérables déguenillés (1). Ainsi, c'est toujours la force qui gouverne. L'Italie ne peut pas tous les matins venir mettre le holà dans Rome sa souveraine. Le peuple de Rome, content de sa liberté du théâtre, s'amuse de ces luttes, s'en effiraie parfois, lie se sent pas capable d'y mettre fin«

Depuis le mouvement italique qui rappela Cicéron, entre la monarchie déguisée de Pompée, Tanarchie armée de Clo* dius, l'oligarchie de quelques vieux riches, rien de ii^ae ne se fit plus. Ce ne furent que jalousies et petites haines. — Les potentats dtt sénat, Crassus, Horteusius, Servilius, ramassant daas la boue aanglante du Forum, pour ameuter les oisifs contre Pompée, leur vieil ennemi Ciodius ; — Pompée, à force d'hésitations, de cajoleries menteuses, de bassesses pour être popidaire, devenu impopulaire une seconde Cois ; odieux à tous, sénat et peuple, jeunes et vieux ; faisant venir des soldats pour garder sa personne ; se maintenant autocrate sous prétexte de la disette, recevant 40 millions sest.pour nourrir Rome, la nourrissant mal, et comme de raison^ accusé de Taffamer; — Ciodius et Cicéron se rejetant Tun à Tautre des présages, des bmits souterrains, des réponses d'iuruspices ; — Pompée parlant pour Mil<m accusé, hué par les gens de Ciodius, Ciodius par ceux de Pompée ; — Ciodius jouant la

(!) Qc. AU. IV. 3.

comédie » et du haut de son tréteau des ftostres interpellant son n)onde : « Qui affame le peuple? — Pompée. — Qui est le plus débauché général ? —Pompée. — Qui se gratte la tête?— Pompée. — Qui veut aller à Alexandrie (rétablir un roi d'Egypte sur le trône, mission profitable)? — Pompée. — Qui doit y aller ?Crassus. » Et trois heures de hurlements, d'injures, de chansons satiriques, d'épigrammes obscènes ; quand, au signal donné, les gens de Clodius crachent sur ceux de Pompée et de Cicéron : bataille s'ensuit ; Clodius est mis en déroute, jeté à bas de la tribune; il prend la fuite. Cicéron lui-même s'enfuit'(l), {ne quidin turbâ^ dit-il naïvement).

Mais on tombait vite d'anarchie en oligarchie. César intervint (698), se rendit à l'extrême frontière de sa province •dont il ne pouvait sortir, vit Crassus à Ravenne, Pompée à Lucques, renoua le triumvirat. Il fut convenu que Pompée et Crassus seraient consuls, auraient pour provinces après leur consulat, l'un l'Espagne, l'autre la Syrie ; qu'à César on assurerait la Gaule pour cinq ans de plus. Par l'union nouvelle de ces trois puissances, le sénat comprit que toute liberté aristocratique ou républicaine allait finir ; il prit le deuil et vint supplier les tribuns qui avaient résolu d'arrêter les comices si Pompée et Crassus n'étaient pas nommés. Le peuple applaudit au sénat : « Applaudissez, dit un consul, demain vous ne le pourrez plus » : peuple et sénat n'y purent rien. A brigue ouverte, à force d'argent et de menaces, après avoir fait assassiner en pleine rue leur compétiteur, au milieu de la tristesse et de la solitude. Pompée et Crassus furent élus. Le gouvernement personnel fut de nouveau solennellement installé.

Les années qui suivirent (699-701) peuvent être racontées brièvement. Tous les personnages s'amoindrissent. Le vieux Crassus saute de joie quand sa campagne de Syrie lui est assurée ; il prétend vaincre les Parthes, conquérir l'Inde,

(0 Cic. ad Qninl. H. 3. Fam. 1. S.

ajouter des millions à ses millions. Mais le vieil avare va périr à l'œuvre, et Rome demeurera, par sa faute, engagée dans une guerre de plusieurs siècles contre cette nation envers qui elle a rompu la paix.

Les nobles, qui tiennent toujours Clodius en haleine contre Pompée, ne songent pas qu'ils s'aliènent Cicéron. Celui-ci blessé dément toute sa vie, se jette dans les bras des triumvirs. « Au moins, dit-il, ceux-là ne sont pas des gens perdus. Qu'on les souffre avec patience, ils nous laisseront du repos. » César le flatte et le caresse; l'amitié de César peut l'ennoblir ; mais l'amitié de Pompée le rapetisse étrangement. Pompée l'emploie à plaider en justice pour les misérables dont Pompée se sert depuis dix ans. Le vieil avocat plaide ces mauvaises causes, défend des hommes qu'il déteste, tantôt gémit de celte rude tâche, tantôt prend le parti d'en rire (1), regrette « la liberté de sa haine (2), » et envie Caton « auquel personne n'ose demander une mauvaise action. »

Caton, lui du moins, est une grande âme. Il ne porte pas de tunique sous sa toge, et n'a que des semelles au lieu de sandales, en signe d'austérité républicaine. Caton propose au sénat de livrer aux Gaulois César leur vainqueur , pieds et poings liés. Il mène avec lui Favonius, son singe, comme on l'appelle, copie outrée d'un modèle outré lui-même. Favonius, édile, donne à la gloire de Caton des jeux d'une simplicité tout antique , distribue aux vainqueurs des couronaes de lauriers au lieu de couronnes d'or, au peuple des betteraves et des concombres au lieu d'argent : le peuple trouve la plaisanterie originale, mange de bon cœur les raves et les laitues du philosophe, rit de bon cœur à ces jeux dont

(1) « Cause dKDcilc ! Maisjo tâcherai... Qae pourrais-Jc dire? Je veux élrc étranglé 8i j'en sais un mot... Je me suis fait au dégoût. » (Stomachus concallult.)

(2) Mcum ne odium quidem esse liberum. F. ad. Q. HI. 3. 5. Fam. VII. 0. Att. IV. IG. 18. et les lettres à Lentulus. Fam. I. 7 et 8, où il fait son apologie.

82 JULES GÉSâR.

Caton est le seul ornement ; Caton rit lui-même, et il n'y eut jamais si grande foule au théâtre que ce jour-là où Ton venait voir rire Caton.

Et Pompée? Pompée voit le gouvernement légal impossible : la corruption est portée si loin que le consul Appius et son austère collègue Domitius font avec deux prétendants au consulat le marché suivant : « Ceux-ci, une fois nommés par l'aide des consuls actuels, les paieront ou en argent ou en faux témoins; c'est-à-dire leur donneront 400,000 sest., ou leur trouveront trois augures et deux consulaires, prêts à jurer que, par une loi que le peuple n'a point faite, par un sénatus-consulte que le sénat n'a pas rendu, de beaux proconsulats ont été assignés à Domitius et à Appius. » La convention est dénoncée en plein sénat, les billets et les livres de compte sont produits (1), et l'on sait la juste mesure de ce qui reste de probité et de bonne foi républicaines, comme aussi la juste valeur d'un sénatusK^onsulte et d'une loi.

Pompée voit donc la royauté venir, et s'il voulait, pourrait la prendre : César et Crassus sont loin. Proconsul d'Espagne où il ne daigne même pas aller, il a fait de cette contrée un château fort, une position en cas de guerre, un titre de propriété sur cinq légions qu'il fait commander par ses lieutenants. Mais la coquetterie de Pompée aime à se faire prier. Il fait proclamer par ses amis que la république en lambeaux a besoin d'un dictateur ; il donne au peuple des jeux magnifiques, lui construit un théâtre, fait apparaître 600 mulets sur la scène, 50 éléphants au Cirque (2) ; du reste, homme modeste et retiré, nouveau marié de 50 ans, très-épris de sa fiemme, la promenant par toute l'Italie, il attend que le peuple le tire de ses jardins et le fasse dictateur. . Pour hâler le moment, il s'avise d'arrêter les élections (702) ; huit mois se passent sans consuls. Le gouvernement anarchique est à son tour réinstallé. Milon et ses gladiateurs,

(0 AlUc. IV. 10. 18. — (2) Fam* VII. i.

Clodius et ses satellites se rencontrent. Clodius est tué. La mort de cet homme soulève un tumulte effroyable ; Fulvie, sa femme, énergique et violente, fait exposer le corps sous le vestibule de sa maison. Le peuple s'y succède de nuit et de jour, les boutiques sont fermées. Les tribuns portent Clodius aux rostres ; d'une salle du sénat on lui fait un bûcher. On force les maisons, on les pille, on cherche partout les amis de Milon, on tue tout ce qui porte un vêtement plus riche. Dans ce désordre Pompée est redevenu la seule force au monde, le seul gouvernement possible.

Pompée triomphe donc. Le peuple le nomme seulj consul, chose inouïe. Pompée, monarque, veut de l'ordre, remplit Rome de soldats, arrête les pillages, fait condamner Milon. Pompée, monarque, veut régler le seul pouvoir un peu indépendant du sien, le pouvoir judiciaire ; il fait de sages lois contre la corruption des juges, interdit les sollicitations souvent menaçantes dont les accusés s'entouraient, et Gicéron, ravi de voir un peu d'ordre dans Rome , appellera divin ce second consulat de Pompée.

Mais Pompée n'était pas fait pour être roi. Plein de petites passions républicaines, il violait ses propres lois, faisait venir chez lui pour les endoctriner les juges de son beaupère accusé , et disait à un autre accusé qui le sollicitait : « Tu fais refroidir mon souper. » D'un autre côté , il était ombrageux ; il voulait avoir une arme contre César : il fil une loi sur la brigue , loi dont l'effet remontait jusqu'à plusieurs années en arrière, loi qui comprenait et César et luimême et tout le monde. En vertu de cette loi, Pompée exile tout ce qui l'offusque, et ces exilés vont à César.

César seul donc grandissait et grandissait par son absence. Il avait échappé à temps à ces querelles mesquines du Forum. II y a dans la guerre quelque chose de loyal et de sérieux qui devait mûrir ce génie et l'élever à toute sa hauteur ; sans la guerre, César demeurait un habile, spirituel et séduisant tribun , moins franchement populaire que Clodius, e.

moins énergique peut-être que Catilina , moins noble et moins désintéressé que les Gracques.

La Gaule était une belle matière à son génie. II la surprenait à une époque décisive, lorsque déjà sa native férocité commençait à s'amollir dans la civilisation méridionale. Par la Province romaine (Languedoc, Provence, Dauphiné) lui arrivaient les arts et le luxe de l'Italie. Des trois grandes portions de la Gaule, l'Aquitaine et la Celtique penchaient vers les nouvelles mœurs, la Belgique seule gardait toute sa belliqueuse indépendance. Mais, par ce mouvement vers des habitudes plus sociables , les peuples se rapprochaient , la Gaule tendait à Tunité , les ambitions voyaient leur horizon s'agrandir. A quelle faction et à quel peuple le sceptre des Gaules appartiendrait - il ? « En Gaule , dit César , il y a des factions dans chaque état, dans chaque bourg , presque dans chaque famille. » La lutte des partis y est organisée, elle est même la sauvegarde du peuple , qui se range sous la clientelle des grands. Les deux factions principales , des druides et des chevaliers, de la caste gacerdotale et de la caste guerrière, du clergé et de la féodalité, y sont en présence comme dans l'Europe du moyen âge. Les peuples les plus faibles se groupent autour des plus forts, et deviennent leurs vassaux. Ainsi se forment ligues contre ligues ; les Edues , fiers de leur nombreux vasselage , prétendent à la royauté des Gaules. La ligue des Séquanes et des Arvernes, trop faible pour les combattre^ appelle les Germains à son secoui*s. Plus de 100,000 hommes, suèves ou alliés des Suèves, passent le Rhin, écrasent les Edues, et rejettent leur république parmi les états secondaires. Mais bientôt la Gaule ralliée se réunit contre ces auxiliaires étrangers, elle test vaincue ; les Suèves demeurent maîtres d'une vaste partie de son territoire (l'Alsace)* D'un autre côté , ce même sentiment de domination pousse la nation guerrière des Helvétiens ; fatiguée de défendre contre les invasions germaniques un territoire montagneux cl slérile, elle quitta ses demeures , incendie ses 12

SEa COMMENCEMENTS JUSQU'A LA GUERRE CIVILE. 85

villes et ses 400 bourgs, emporte le blé de plusieurs récoltes, brûle celui qu'elle ne peut emporter , et traverse le Jura , hommes, femmes, enfants, vieillards, 360,000 hommes, pour aller, aux bords de l'Océan, conquérir, avec la puissance suprême sur tous les Gaulois, les terres fertiles des Santons (la Saintonge).

Au milieu de ces luttes , César apparaît (1). Il arrive à la hâte, faisant 100 milles par jour, à cheval , ou dans la première voiture qu'il rencontre ; si un fleuve l'arrête, il le passe à la nage. Cet élégant, ce corps délicat, cet épileptique , par une nuit d'orage éveille spn armée, laisse là le bagage, marche en tête, le front découvert, à pied plus souvent qu'à cheval, traverse les marais, l'eau jusqu'au cou, et va surprendre, dans les immenses forêts où ils se sont retranchés, 100 ou 200,000 barbares. Si un de ses lieutenants est en danger, il part seul , se déguise , traverse le territoire ennemi , et va porter aux Romains en péril le nom et la fortune de César. Ainsi apparaît-il d'une contrée à l'autre , inattendu , avec ses légions qui semblent voler sur ses pas. Il parcourt vingt fois la Gaule en tout sens, en peu de mois visite l'IUyrie, Trêves, la Germanie, la Bretagne ; il semblerait que ce cheval aux pieds d'homme , que César seul a droit de monter et auquel les aruspices ont attaché l'empire du monde , soit un magique hippogriffe qui le porte à travers les airs (2).

Bonaparte et César , si différenls comme hommes poliliques, se touchent comme hommes de guerre. L'un et l'autre s'affranchisseqt des lenteurs de la stratégie ancienne , craignent de dissiper leurs forces, de perdre le temps à des

(1) Sar la vie et les habitudes militaires de César. Suétone. 59-70.

(2) « L« cheyal qu'il montait était d'une beauté singulière, ses pieds ressemblaient à des pieds humains et le sabot avait des fissures en forme de doigts. Ce cheval, né chez lai, et qui , selon les aruspices, présageait à son maître l'empire du monde, fut dompté par César, et ne souffrit jamais un autre cavalier. César, qui le nourrit toujours avec grand soin , consacra dans la suite son image en avant du temple de Vénus Génitrix. » Suétone. Cœs. 62.

sièges sans fin , réunissent sous leur main leur forte armée ^ la poussent à la hâte partout où est le danger^ la mènent par des chemins impraticables , lui font franchir des montagnes où un messager ne passerait pas (l), la décuplent en la rendant présente partout. L'un et l'autre , pour la manier ainsi, ont commencé par se la rendre propre et par mêler son âme à leur âme. Celte armée si prompte et si docile, et qu'ils opposent à tant d'ennemis à la fois, eux-mêmes l'ont faite , par celte puissance morale qui fait seule les grands généraux. César domine ses soldats par l'amitié, par la rigueur ; il punit la trahison et la révolte, il pardonne le reste ; il leur donne de l'or, il leur permet, après la victoire, le repos , les plaisirs, le luxe , les armes d'or et d'argent. « Les soldats de César peuvent vaincre, dit-il, même parfumés. » Mais une fois en marche, ni l'heure du départ, ni l'heure du combat n'est connue ; il faut être toujours prêt. César affecte de partir tout à coup, les jours de repos, au moment des orages ; il recommande qu'on le suive, et il s'éloigne, il se dérobe ; il faut que son armée le cherche et s'accoutume à la fatigue en marchant comme son général. Il appelle ses soldats camarades, il les aime , il pleure leur mort ; après le massacre d'une de ses légions, il se laisse pousser la barbe jusqu'à ce qu'elle soit vengée. Mais s'il les voit se troubler, s'ils pâlissent en pensant aux géants de la Germanie qu'ils vont combattre (3) , s'ils font leur testament , s'ils pleurent sur leurs enfante et leurs femmes , César en prend son parti : il laissera là les pleureurs , il iri seul en avant , lui et sa dixième légion , sa « vieille garde. » En Afrique les soldats s'effraient des récits qu'on leur fait sur l'approche du roi Juba et de ses forces immenses : César ne craint pas d'exagérer encore le sujet de leur crainte : « Il est vrai que le roi sera ici dans peu de jours , avec dix légions , 30,000 chevaux , 100,000 hommes de troupes légères, 300 éléphants. N'en demandez pas plus ,

(1) Plutarque in Oses. — (2] De Bello Gallico. 1. 50.

fiez-vous à moi qui le sais, ou je jette les questionneurs sur

un vieux navire, je les pousse en mer, et le vent les mènera

où il voudra. »

Aussi s'est-il créé une armée qui se meut avec lui comme le corps se meut avec l'âme. Je ne saurais dire le fanatique dé voûment de ses soldats : une cohorte est attaquée dans une île, loin de tout secours ; tous sont tués , excepté un seul , qui, après avoir admirablement combattu, se jette à la nage, gagne la côte où César l'attend ravi d'admiration , et là se prosterne à ses pieds, lui demandant pardon d'avoir abandonné son bouclier. Une autre fois les légions qui se sont mal battues , demandent elles-mêmes à être punies. Quand elles sont découragées, César n'a autre chose à faire qu'ordonner la retraite, et les légions le supplient de les laisser en présence de l'ennemi. La nature humaine , sous la main de César, a une puissance toute nouvelle. En quelques mois , il fait de ses soldats des matelots , arme une flotte immense , se jette à travers l'Océan, cette limite du monde , dont les flux et les reflux confondent la science romaine, et s'en va donner sur la grève, à marée haute, dans les flots mêmes de la mer, la bataille aux barbares de la Grande-Bretagne. Un jour, toute la dixième légion monte les chevaux des Gaulois , et César confie sa garde à ces escadrons improvisés. En quelques semaines, autour d'Alise, de Gergovia , d'Uxellodunum ou de tel autre de ces oppida gaulois dans lesquels se renferme tout un peuple, s'exécutent les immenses travaux de la circonvallation romaine , plus vastes et plus puissants que jamais, et dans une forteresse longue de plusieurs lieues, des légions se retranchent à la fois et contre l'ennemi au dedans et contre ses auxiliaires au dehors.

Mon dessein n'est pas d'entrer dans le détail des guerres extérieures des Romains. Quant à celles de César, on peut en lire dans M. Michelet une rapide et brillante analyse. En dix ans, la Gaule , depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan et depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin , a été foulée aux pieds

jusque dans ses derniers recoins : il n'y a si obscure peuplade, ni si redoutable nation qui n'ait plié la tête en rugissant sous la conquête romaine ; une centaine de peuples dont les noms mêmes étaient ignorés a Rome (1) ont été soumis, puis se sont révoltés, puis ont été vaincus et écrasés de nouveau. Leurs vastes oppida, leurs marécages, leurs forêts immenses , véritables forteresses , que des abattis d'arbres gigantesques rendent plus impraticables , où toute une nation se réfugie , les guerriers sur la lisière , les femmes , les enfants et les vieillards dans l'intérieur du bois , ont été forcés par sept ou huit légions romaines au plus. La Bretagne mystérieuse et redoutée, refuge de la Gaule vaincue et auxiliaire de la Gaule combattante, a été visitée par deux fois à travers les périls de la mer, et les soldats romains ont cru aborder un nouveau monde (2). César a passé deux fois le Rhin, troublé dans ses forêts cette Germanie dont les secours entretenaient la résistance de la Gaule ; il y a rejeté les Suèves qui déjà étaient en possession des terres gauloises et préludaient à la grande invasion du v* siècle ; César a compris que le danger vient de là, et que de ce côté sont les futurs conquérants de Rome. Puis , la Gaule soumise s'est révoltée , sous Ambiorix, sous Vercingetorix (700) : ce n'est plus un peuple , mais une ligue de nations qui conspirent ensemble depuis l'Escaut jusqu'à la Saône, se soulèvent la même nuit, massacrent les Romains , proclament la guerre , en quelques heures conimuniquent par des signaux depuis Genabum (Orléans) jusqu'aux montagnes des àrvernes. Elles ont appris la tactique romaine et la mêlent aux puissantes ressources de leur tactique barbare ; la révolte s'étend jusqu en lUyrie (3) ; les routes sont détruites , les ponts coupés, il faut, à travers six pieds de neige , passer les Cévennes et

' (1) Quas gentes nulla vox, nullœ liltcrse notas feccrant. Cic. de provinciis consul. 13, —(2) Eumenlus. Pancgyric. IV. 2.

( )} Plalarque, in Coïsare.

venir combattre au pied des montagnes d'Auvergne. Au siège d'Alise où périssent les dernières forces de la Gaule, 700,000 hommes sont enfermés dans la ville (1) ; 300,000 mandés de toute la Gaule , Belges , Armoriques , Germains viennent à leur secours ; et lorsque la faim presse les assiégés : « Faisons, dit l'un d'eux, comme nos ancêtres, tuons les bouches inutiles , ce sera de la chair pour nous nourrir. » Quand la victoire de Rome semble complète ; quand nul oppidum ne résiste plus, quand Uxellodunum, la dernière forteresse de la Gaule dont la longue résistance a fait craindre à César que toute ville fortifiée ne reprît. cœur à son exemple, a été vaincu par la soif et que toute sa garnison a eu les mains coupées : les peuples, au lieu de résister, disparaissent, se cachent dans les forêts, détruisent les récoltes, incendient les édifices , laissent aux Romains un désert. César comprend alors qu'à une révolte de ce genre il faut opposer d'autres armes : il adoucit le joug romain ; il traite les cités gauloises avec honneur ; la Gaule entière ne paie à Rome qu'un tribut de 40 millions sest. (2) (7,760,000 fr.) : une légion gauloise est reçue dans son armée ; il ne veut pas laisser de guerre derrière lui, il se fera de la Gaule vaincue une auxiliaire et la mènera à la conquête de Rome.

César , en effet , du fond de sa Gaule est toujours présent à Rome. On lui écrit tout, grandes et petites choses (3). L'été, au milieu des forêts des Nerviens , ou dans les marais de l'Escaut, pressé entre deux armées ennemies, il dicle, de son cheval, cinq ou six lettres à la fois pour Rome et pour le Forum ; pendant l'hiver, quand la guerre lui laisse un peu de repos, il repasse les Alpes, arrive jusqu'aux extrémités de sa province , et là , à cinquante lieues de Rome , le vainqueur d'Ariovist peut contempler à son aise les petites querelles d'une démocratie corrompue , assez voisin pour n'en rien

(I) riutarquc, in Cœsarc. — (2) Suctone In Cssare. 25.

(•)) Omnia ma\Ima, minima, ad Cœsarcm scribimtur. Qcéron.ad Q. lU. 1.

ignorer^ assez éloigné pour ne pas se rapetisser dans ces in* Irigues.

A cette distance, en effet, il faut bien qu'on lui reconnaisse quelque génie ; que le sénat lui vote d'énormes subsides et des jours de fêles pour ses victoires ; que Pompée le fasse continuer dans son commandement ; que Gicéron , son vieil adversaire , entonne pour lui d'emphatiques éloges : « Les Alpes peuvent tomber aujourd'hui ; depuis les victoires de César, l'Italie n'a plus besoin de rempart contre la Gaule (1) ! » Il faut bien que Gicéron demande pour César cinq ans de gouvernement de plus , et à son grand regret obtienne ce qu'il demande.

La gloire n'est d'ailleurs pas le seul élément du crédit de César. Dès son consulat, il a pris au Capitole 3,000 liv. d'or qu'il a remplacées par du cuivre doré. Pendant la grande orgie du triumvirat, il a vendu des royaumes, vendu la ferme des impôts ; Pompée et lui ont reçu du roi Ptolémée près de 6,000 talents. Dans les Gaules où il a pillé les villes , dépouillé les temples , provoqué par ces déprédations les redoutables révoltes des dernières années, l'or lui est venu en abondance.

Il saura faire que le monde entier soit son obligé. Il verse dans l'Italie et les provinces l'or au prix modique de 3,000 sest. la livre (2). Ce débiteur de tant de millions est créancier aujourd'hui ; mais il prête sans intérêt ou à un faible taux , et une bonne partie du sénat lui est attachée par ce lien. Il gagne le tribun Curion en payant pour lui 60 millions sest. de dettes (3) (11,640,000 fr.) ; le consul Paulus par un don de 1,050 talents (4) (4,700,000 fr.) ; mais Paulus est généreux et consacrera par une magnifique basilique le

(0 De proTinciSs consularib.

(2) Au lieu de 4,000. Suétone, In CapBare. La livre romaine égale 3/3 de la nôtre. Au prix donné par César, la livre d'or ne valait que 18 3/4 livres d'argent au lieu de 25.— (3) Valer. Itfaxime IX. 1. 6. Dion. XL. 60.

(4) Plat, in Cs8« In Pomp. Applen. B. G. 11. Dion. XL.

souvenir de sa corruption. Quant à Cicéron, on le gagne par la vanité ; le patricien César comble Gicéron comme Louis XIV comblait Samuel Bernard ; il a Quintus, son frère, auprès de lui, il le caresse , il lui demande des nouvelles de son cher Càcéron ; Cicéron enchanté oublie le passé, compose un poème sur la guerre de Bretagne et demande à Quintus : « Que pense César de mes vers (1) ? » Quant au peuple , avec des jeux , des repas publics pour les obsèques de sa fille , des gladiateurs qui ont pour maîtres d'escrime des sénateurs et des chevaliers (le peuple s'amusait de cette première dégradation de la noblesse romaine), avec un Forum nouveau dont le terrain seul coûte 60 millions sest., un portique de marbre long d'un mille au Champ-de-Mars, des septa de marbre pour les comices (2), César gagne le peuple.

Déjà tout à Rome se fait par César : pour obtenir les charges, on écrit à ce soldat , peut-être assiégé à l'heure qu'il est dans quelque marais de la Hollande ; il se fait délivrer par les gens qu'il appuie une promesse écrite de ne jamais consentir à ce qu'on lui donne un successeur. Dans l'hiver de 698, où il est venu renouveler le triumvirat, tout s'est pressé autour de sa croissante renommée. Il a tenu cour plénière à Lucques , le point extrême qui le sépare de la frontière romaine ; deux cents sénateurs y sont venus avec Pompée ; six cent vingt licteurs, amenés par des magistrats d'ordres divers, ont fait antichambre aux portes de César. Qui peut résister à ce séducteur ? Exilés de Pompée qu'il a accueillis ; visiteurs qu'il a comblés de présents, eux, leurs affranchis, leurs esclaves mêmes ; gladiateurs qu'il a fait relever de l'arène ; condamnés qu'il protège ; banqueroutiers qu'il secourt (3) ; aven-

(1) Sur cette réconciliation de Cicéron avec César, F. Fam. VU. 6. V. 8 (Litterae fœdus, non epistola), sa correspondance avec Quintus. U. 12. 14. III. 1. scq. et avec Trebatius, Jurisconsulte attaché par lui à Tétat-miOor de César, député de Cicéron pour être ami de César. Fam. Vil. 5. et seq.

(2) Cicéron dirigea ces travaux. AU. IV. 16.

(3) Onmes damnatos etignominlà affectos. Qc. Att. Yll. 3.

luriers plus compromis encore auxquels il dit : « Pour vous, attendez la guerre civile ; » rois auxquels il fait des cadeaux d'un millier d'esclaves ; villes d'Italie , de Grèce, d'Espagne, d'Asie qu'il a embellies de monuments ; nations qu'il a secourues sans la permission du sénat ; la jeunesse ; le peuple (1) de Rome presque entier ; la coterie sanguinaire et frisée de Catilina ; la garde populaire de Clodius ; et pardessus tout ses onze légions auxquelles il donne le blé sans mesure, la paie double , des cadeaux de terres et d'esclaves : — tout cela forme autour de lui une immense armée révolutionnaire. Son grand point d'appui est la Gaule Cisalpine, le foyer révolutionnaire de la péninsule, très-suspecte de sympathie pour Catilina ; les Cispadans, les derniers venus de la cité romaine ; les Transpadans qui sollicitent encore le droit de cité ; toute cette contrée que César a peuplée de ses colonies et pour laquelle il a manqué faire une révolution (2). El même les gens paisibles , les hommes des intérêts matériels, les chevaliers, amis peu fidèles , désertent Pompée et viennent à César (3). Ceux qui possèdent , usuriers et cultivateurs , sont déjà tout résignés à sa tyrannie si elle leur donne du repos ; et quand , la Gaule pacifiée , il redescend dans la Cisalpine, tout ce nord de ritalie vient en fête à sa rencontre : ce ne sont que repas publics, victimes immolées, arcs de triomphe à l'entrée des villes : riches et pauvres le fêtent en commun ; César a trouvé le secret d'avoir pour lui et les débiteurs et les créanciers.

Que reste-t-il donc contre César? — Pompée, Bibulus, Caton, les princes du sénat, les dynastes, les amateurs de belles murènes , upe quinzaine d'hommes ; en un mot ( si vous me permettez cette accumulation de barbarismes) quelques posi-

(1) Urbanam plebcm, JuTcniutem. Ibid.

(2) La Gaule cispadane ( Bologne» Moclène, Itavennc , etc.) et la Gaule transpadane (le Milanais, Mantoue, Crémone, etc.] forment les deux parties de la Cisalpine.

(3) Pablicani Csesaris amtcisBlml, fœneratores agricolse, etc.... Ibid,, 7.

lions aristocratiques assez récentes, et à leur tête une individualité creuse et médiocre. Cicéron n'est pas avec eux ; Cicéron, ami de César et de Pompée, s'afflige et doute (1). Le sénat même n'est pas avec eux , le sénat est traîné par eux plus qu'il ne les suit. Ces gens malavisés qui ont nourri pendant huit ans la puissance de César , veulent aujourd'hui lui faire laguerrç (2). Pompée, cet estomac malade , qui ne sait jamais ce qu'il veut (3); Pompée qui pour César a violé toutes les lois; qui, dans une de ses phases d'amitié pour lui, est allé au Capitole faire gratter une loi déjà inscrite sur l'airain et y ajouter la permission pour César de demander le consulat sans venir à Rome ; Pompée a lancé contre lui sa loi sur la brigue, véritable déclaration de guerre. Pompée lui a fourni pour faire la guerre, et le motif: une menace d'accusation, et le prétexte : le droit de demander le consulat, et le moyen : dix ans de commandement dans les Gaules.

Pompée souhaite la guerre : Pompée trouve le monde trop étroit pour César et pour lui. La mort de Crassus , qui les débarrasse l'un et l'autre d'un commun rival, la mort de Julie, fille de l'un et femme de l'autre, adorée de tous deux , tout doit hâter la rupture. César sait que, s'il vient à Rome, il aura une accusation à subir ( Calon qui jure toujours a juré de l'accuser dès qu'il n'aurait plus d'armée ) ; d'onéreuses promesses d'argent et de monuments à tenir envers le peuple ; peut-être des dettes à payer : tant de magnificence a dû l'appauvrir , et Pompée prétend qu'il est ruiné une seconde fois (4). Les temps d'ailleurs sont mûrs pour une révolution : Pompée fait dire par ses amis que la monarchie est nécessaire, qu'il s'agit seulement de prendre ce remède de la main

(1) F. le septième livre à Atticus. Et ailleurs : Je souhaite que César soit vertueux , je puis mourir pour Pompée. Fam« IL 15.

(2) Ser6 resistimns ei quem per annos decem aluimus. Cic. Ihid» 5.

(3) Stomacho &Iagnus ila languenti ut quld cupiat non sciât. Cœlius à Cicéron. Fam. Vni.

(t) Suétone. 30.

du plus doux médecin (1). Tout appelle et justifie un 18 brumaire.

Et César pourtant , si puissant , si évidemment appelé, si excusé d'avance. César est prudent » réservé , plein de modestie et de mesure. Cicéron lui rendra cette justice que Pompée seul souhaita la guerre, que César, sans la craindre, ne la désira pas (2). Pendant que les amis de Pompée rompent ouvertement , que le consul Marcellus (an 703) propose le rappel de César et l'abrogation de la loi qui lui permettait de demander le consulat sans être à Rome , qu'arrivant jusqu'à l'insulte , Marcellus fait fouetter un sénateur de Cdme , cité à laquelle César a conféré le droit de bourgeoisie : César parlemente deux années entières (703 et 704) , renouvelle obstinément ses offres pacifiques, sur l'ordre du sénat livre à Pompée deux de ses légions, propose d'abdiquer le commandement de la Gaule pourvu que Pompée abdique celui de l'Espagne. Poussé même plus loin , il offre de licencier huit légions, et de ne garder que la Gaule Cisalpine. Pressé par Cicéron , il se réduit à rillyrie avec une seule légion, résiste aux conseils guerriers qui l'environnent, recule les hostilités tant qu'il peut ; il mettra jusqu'à la fin les procédés de son côté.

Sans doute , cette patience était habile , cette modération sans danger ; César savait Pompée décidé à la guerre. Mais cette guerre , César la voulait faire aussi plausible , aussi honnête , aussi motivée que possible. Il comprenait qu'une grande force manquait à son parti, la moralité. C'était le rebours du 18 brumaire. Bonaparte, à cette époque, avait pour lui la partie honnête de la nation, contre le gouvernement des avocats et des fournisseurs appuyés par l'arrière-garde des sans-culottes de 93. Ce gouvernement-là ne personnifiai

(1) PlutinPompeio.

(2) Pompeius cupere bellam , Ccesarem non fim cnpere qaàm non tlniere. Cic. Fam. IX. 6.

aucune vertu , n'avait aucune raison morale pour exister. Bonaparte eût bien ri si on lui eût dit de prendre garde qu'il s'attaquait à la moralité républicaine , et si on lui eût opposé comme une barrière sacro-sainte la légalité toute fraîche de l'an m. Mais le sénat de la vieille Rome ^ même alors , était quelque chose de plus grand que le directoire exécutif, et Pompée valait mieux que msutre Jérôme Gohier. Les meneurs du sénat , gens si attaquables » représentaient pourtant la loi antique , le droit héréditaire , la moralité de la vieille Rome : honnêtes gens relatifs , ils gardaient le nom d'hon* nètes'gens et formaient» quoi qu'on fit» le parti de la vertu. Cicéron écrit à Âtticus : « Je ne te comprends pas avec tes gens de bien. Pour ma part , je n'en connais pas un ! » et pourtant il finit par conclure : « Je marcherai avec les honnêtes gens ou du moins avec les hommes tels quels qu'on nomme honnêtes gens (1). »

Le parti de César, au contraire, était celui des banqueroutiers, des gens compromis» des aventuriers de tout genre. Aussi arrivait-il doucement à son 18 brumaire, non sans ménagement et sans hésitation, poussé par les circonstances plus qu'il ne les poussait. La légitimité romaine méritait bien ces égards : elle du moins avait eu des siècles de vie, et on ne pouvait la traiter comme la constitution au maillot du directoire. Nous rions de ce collègue de Barras, à qui on disait au 18 brumaire : « La révolution est faite , Bonaparte est maître de tout. — Impossible ! dit-il tranquillement, j'ai les sceaux de la république dans mon tiroir. » César, loin de là, se dé^fendra très^érieusement et de son mieux d'avoir enfoncé les portes du temple de Saturne : on les avait, diMl, laissées ouvertes, et les consuls étaient partis sans penser même à re-^ prendre la clef (2).

Les événements se précipitent (705). Les consuls refusent presque d'ouvrir les lettres de César ; ne permettent pas que

(1) Oie. AU. Vn.7.— (2) Cmar. B. C. I. 14.

le sénat en délibère, déclarent qu'on ne délibérera plus que sur le danger public. « Si le sénat ne les seconde, s'il manque de fermeté, ils déserteront le sénat, ils iront, disent-ils naïvement , faire leur paix avec César. » Le sénat se laisse emporter par leurs menaces. En vain les parents de César pro posent-ils de Taller trouver, de négocier encore ; tout se fait avec une violence étourdie. Pompée par orgueil , Caton par vertu, d'autres par ambition ou par embarras de fortune, se précipitent dans un abîme qu'ils ne regardent pas. César est déclaré ennemi public, si, à un jour marqué, il ne quitte son armée. On nomme son successeur , on ouvre le trésor de l'état à Pompée , on proclame, selon l'antique formule (caveant consuls, etc. ... ) le danger public et la suspension des lois ; les tribuns, amis de César, menacés par ces mesures et enchantés de la menace, se déguisent en esclaves , quittent Rome de nuit, fuient vers César (1).

César était à Ravenne, n'attendant pas encore ce moment inévitable, que la violence de ses ennemis avait hâté. Il n'avait même auprès de lui qu'une seule légion, diminuée par tant de guerres ; les autres , amenées par des lieutenants lui arrivaient lentement à travers les Alpes. Mais après une rupture si éclatante, il fallait marcher ou se soumettre, et César d'ordinaire prenait peu la peine d'attendre son arrière-garde. D'ailleurs, dans la personne de ses tribuns , lui arrivait un prétexte légal qui lui manquait et qu'il fut enchanté d'avoir : le soldat romain était Romain au fond du cœur ; la religion du patriotisme vivait dans les camps , et il est évident que César n'eût pas été sûr des siens s'il n'avait su concilier sa cause avec les scrupules du patriotisme romain. Maintenant la majesté des tribuns était violée , les lois offensées ; César harangue ses troupes comme un Caton eut pu le faire : « des mesures violentes dans la cité ! la suspension des lois ! l'étal de siège ! Quand tout était calme , quand ses amis restaient

CO Le seul historien pour tout ceci est César lui-même. D. G. L i , et scq.

dans la sphère légale ^ quand nulle violence ne troublait le Forum ! » Les soldais lui répondent par des cris , marchent en avant; lui, reste à Ravenne.

Jusqu'au dernier moment, il dissimule ou il hésite. Il demeure là tout le jour, assiste à un spectacle , considère un plan d'édifice qui lui est présenté, soupe le soir avec de nombreux convives , se retire comme souffrant , fait mettre à sa voiture les mulets d'un moulin voisin , y monte seul avec quelques amis , suit des chemins détournés ; les flambeaux s'éteignent, il s'égare, ne trouve un guide qu'au point du jour , chemine à pied par d'étroits sentiers , rencontre enfin ses cohortes qui l'attendaient au bord d'un petit fleuve nom-* mé Rubicon (1).

Arrivé à cette rivière, frontière de sa province , aux bords de laquelle Manuce prétend avoir lu cette inscription : « Au delà de ce fleuve Rubicon, que nul ne fasse passer drapeaux» armes ou soldats, » César s'arrêta et dit à ses amis : « Pensons-y bien , nous pouvons encore revenir sur nos pas ; si nous passons ce ruisseau, la guerre sera notre juge. » Alors, dit Suétone , se leva tout à coup un pâtre d'une taille colossale et d'une beauté singulière, qui jouait sur une flûte de berger, et quand il eut amassé les soldats autour de lui , il saisit une trompette, s'élança dans le fleuve et le traversa, en la faisant résonner avec force. La conscience patriotique des soldats avait sans doute besoin de cet encouragement. «Allons, dit César, où nous appellent les présages des dieux et l'injustice de nos ennemis, les dés sont jetés. » Et, comme parle Tite-Live-(2), il marcha contre l'univers avec 5,000 hommes et 300 chevaux.

§ in. — LA GUERRE CIVILE ET LA DOMINATION DE CÉSAR.

Après vous avoir traînés si longtemps sur ces misères d'un empire qui tombe, j'ai par compensation à vous proposer un

(1) Plotarque in Oses. iO. Suélone. 3t. -- (2) Tit.-LIv. apud. Orose VI. 15. II. 7

spectacle plus digne» celui du génie de César dans son parfait développement. La guerre civile est Tépoque de sa maturité et de sa grandeur. César a un grand crime à se faire pardonner ; car le patriotisme n'est pas tombé si bas que même César ait pu passer le Rubicon sans remords. Il se fera pardonner ce crime à force de clémence et de génie*

L'idée d'une guerre civile tenait Fltalie dans l'épouvante* La guerre civile, telle qu'on la connaissait depuis Sylla» c'était le pillage, les proscriptions, la confiscation des biens, l'abolition des dettes, le retour des exilés ( ce dernier symptôme apparut toujours à l'antiquité comme quelque chose de sinistre ) ; et quand l'Italie pensait que le parti de César était le parti des aventuriers, des gueux et des débiteurs, la terreur était encore plus grande (1).

Aussi à la nouvelle du passage du Rubicon, tout le monde fut consterné. Le sénat cria : Sauve qui peut ! et déclara traître quiconque ne fuirait pas avec lui. Pompée n'avait rien fait ; il avait promis dix légions, à peine en avait-il deux ; il lui suffisait , avait-il dit , de frapper du pied la terre pour en faire sortir des légions. « Frappe donc la terre, )> lui disait-on. jCaton seul prit une grande résolution ; il jura de ne plus couper sa barbe ni ses cheveux : et un long cortège de magistrats et de consulaires couvrit les routes et se rencontra avec les populations italiennes en chemin pour se réfugier dans Rome.

Mais il ne convenait pas à César d'effrayer ainsi les honnêtes gens. Ces airs de bandit ne lui allaient plus. Il ne voulait pas vaincre en malhonnête homme, quoiqu'il eût souvent lutté en malhonnête homme. Pour faire que toute vertu et tout honneur ne fussent pas du côté des vaincus , César pré-

(0 Tabulas novae, exsulum reditus, !n bona invasio» caedes. AU. X. 8. Egestates lot cgenlissimoram hominum. ^Libldines, audaclae,... Bumptus IX. 7. Cœsar... Phalaris erit an Pisistralus ? VII. 20. César, disait alors Ciccron, ne sera pas meilleur que Sylla.VII. 7.

tendit être dans cette guerre le plus humain et le plus généreux. L'aristocratie avait pour elle la morale des lois et de Tantiquité ; César eut pour lui une morale nouvelle, ou plutôt une morale qui n'appartient qu'à lui dans les temps antiques, celle de l'humanité et de la clémence. Il se refit honnête homme lui et son parti. Suivit-il un instinct de cette âme pour qui la vengeance , ce plaisir des dieux , était un mets insipide? Ou comprit-il combien, après les épouvantables tueries de Sylla, une victoire toute compatissante étonnerait les peuples et les gagnerait? Y eut-il vertu ou calcul? L'un et l'autre, sans doute ; mais qu'importe ; il faut souvent de la vertu même pour suivre ses intérêts, et il y a tel calcul que ne fera jamais un méchant homme.

Au premier moment, César marche plus au milieu de Tétonnement que de l'amour; c'est, comme aux Cent Jours, une marche rapide et triomphante ; les troupes du sénat sont de vieilles troupes de César. Les garnisons passent à l'ennemi, chassent ou livrent leurs chefs ; les villes ouvrent leurs portes, les peuples sont stupéfaits, silencieux. Mais quand on voit ce neveu de Marins marcher en avant sans désordre^ sans pillage, contenir ses troupes de la même voix qui les appela souvent à la licence ; lorsqu'un chef tombe entre ses mainS) lui donner la vie, lui donner la liberté et la liberté de rejoindre Pompée, en faire même un ambassadeur.de paix, renouveler des o£fres sans cesse rejetées avec entêtement (1) ; déclarer qu'il estime son ami quiconque ne lui fait pas la guerre, tandis que Pompée déclare son enneini quiconque ne le suit pas (2): alors, toute l'Italie vient au-devant de lui, paysans et citadins, tout ce peuple, en un mot, qui faisait, il n'y a pas un an , fumer l'encens pour la convalescence de Pompée, et transformait le voyage de Pompée en triomphe. Les gens à argent se réconcilient avec ce général des proie-

(1) Toutes les lettres de Qcéron à Atttcus, et sa correspondance avec César et les amis de César. Att. VIU. IX. X. - (2) Suétone in Cœsare. Î5.

taires qui leur laisse « leurs belles petites villas et leurs chers petits écus (1) ; » César enlève l'Italie sans coup férir, et, au bout d'un ou deux mois, il tient Pompée enfermé dans Brindes, barre presque entièrement le port, si bien que le grand Pompée eut à peine une passe étroite pour abandonner à jamais l'Italie.

Et ces Pompéiens qui n'osent mener leurs troupes contre César, parce que ces troupes reviendraient à leur ancien général, ces Pompéiens, dans leur fuite à travers l'Apennin, ont toujours leurs beaux esclaves et leur vaisselle d'or ; ils ont des festins magnifiques où ils se partagent les dépouilles de l'Italie : « L'Orient leur appartient; là, est la force de leur parti; ils tiendront la mer, ils occuperont l'Egypte et l'Afrique, affameront l'Italie, jetteront sur elle leurs alliés barbares de l'Orient, châtieront ses villes, proscriront ses riches, gorgeront d'or leurs soldats, livreront la péninsule aux esclaves. » Il y a là des débiteurs comme il y en a au camp de César ; mais ceux-ci fient leur fortune à leur général , ceuxlà, trop grands seigneurs pour ne pas faire eux-mêmes leur part, stipulent chacun pour soi. «Vive Sylla! Pompée est élève de Sylla ! Pompée ne rêve que Sylla et proscription (2).»

Et, au contraire, le vainqueur César ne parle que paix et conciliation; tout ce qu'il demande, va-t-il jusqu'à dire, c'est de vivre en sûreté sous la domination de Pompée (3). César écrit à Cicéron ces belles paroles, hypocrites si l'on veut; mais puisse-t-il, dans les révolutions à venir, y avoir beaucoup de tels hypocrites !

« Tu me connais bien et tu as raison de dire que rien n'est plus loin de moi que la cruauté... Je me réjouis de te voir

(0 Villulas et nufnmulos. AU. VIII. 13. VHI. 13. IX. 13.

(3) Sallaturit animus ejas et proscrlptorit diù. Àtt. XI. 10. Meras proscrlptlones^ meros Sullas.... Causa agetur fœdissimd.... utrinque difficultas pecunlarum.... Leurs dettes , leurs beaux soupers , leurs discours. Tout le 9* livre à AU., entre autres. 7. 9. 11. 13. H. F. aussi VU. 22. 20. 25. VIII. 1. 2. 3. 8. 9. 11.

(3) NU malle Cœsarem quàm Pompeio principe sine mctu agere. AU. VIII. 9.

approuver ma modération ; et peu m'importe si ceux que j'ai rendus libres pensent, comme on le dit, à rentrer en hostilités avec moi ; je ne désire rien tant que de les voir rester ce qu'ils sont et moi demeurer ce que je suis (1). »

Et à ses propres amis, Oppius et Balbus :

« J'ai résolu de montrer la plus grande douceur et de tout faire pour me réconcilier avec Pompée. Essayons, si, en conciliant toutes les volontés, nous ne pourrons pas nous assurer une victoire durable ; car la cruauté n'a servi qu'à attirer la haine et n'a garanti personne contre les revers : j'excepte le seul Sylla que je ne veux pas imiter. Je veux m'imposer cette loi nouvelle dans la victoire : de ne me fortiGer que par la miséricorde et la clémence. Quant aux moyens, plusieurs pensées me sont venues, d'autres me .viendront peut-être : vous-mêmes pensez-y (2). »

On ne pouvait croire à tant de clémence. Quand César vint à Rome, déjà tranquille et où les honnêtes gens, dit Cîcéron, se remettaient à faire l'usure ; lorsqu'aprës avoir, tant bien que mal , légalisé son pouvoir, il voulut avoir de l'argent et enfonça les portes du temple de Saturne : un mot un peu dur à un tribun qui lui résistait , quelques coups de sifflet que ce mot lui valut au théâtre, suffirent pour que l'on supposât sa clémence à bout. La contrainte avait été assez longue , disait-on ; César ne rêvait plus que violences ; la tyrannie et les proscriptions, le cours naturel des choses allait venir (3). — Mais quoi! César était loin; il ne proscrivait pas en Italie, il allait combattre en Espagne. '

Ici commence toute un^ série de guerres prodigieuses par leur rapidité, leurs hasiatrds inouïs, la singulière fortune de

(1) AU. IX. 16:-(2]Att.]X. 14.

(3) C'est ce qu'écrit Gélius à Qcéron, et acëron lai -même : Nibll^nlBl Strox cogttot et loqultur... simulationem amisit maDSuetudinis in Metello, conUnentiœ In ffrario... Ce règne ne peut pas durer six mois... César consent à être appelé tyran et l'est en effet...; 11 n'a été clément que parce qu'il a tu la clémence populaire, etc..> Fam. VIU. 16. Att. X. 4. 5, 7.8.

César. César savait que le parti Pompéien n'était pas vaincu, car il tenait les provinces et la mer. Le sénat, fort peu maître en Italie où il avait affaire aux caprices du peuple» était tout- . puissant dans les provinces : il avait eu le temps de donner les proconsulats aux amis de Pompée, et un proconsul disposait de toutes les forces d'une contrée, rois, cités, peuples y compris. L'Espagne surtout, théâtre des premières victoires de Pompée, pleine de ses clients et de ses obligés, l'Espagne était depuis cinq ans sa province, c'est-à-dire sa réserve et son château fort. Pendant que Pompée passait en Grèce, César, habitué à frapper au cœur, allait l'attaquer en Espagne : « Allons, disait-il, combattre Une armée sans général pour revenir combattre un général sans armée. »

Cette campagne de la Péninsule passe pour la plus belle de César. Il y tira un merveilleux parti de ses vaincus de la Gaule'-, de sa cavalerie gauloise , de l'infanterie légère des Germains. Et quant aux légions, il se les attacha par un singulier moyen; il emprunta aux officiers pour prêter aux soldats, et ainsi les lia tous à sa fortune.

Parmi les campagnes de César, il n'en est pas une où , comme de gaîté de coeur, il ne i$e soit jeté au moins une fois dans quelque incroyable danger d'où sa fortune, plus ejicore que son génie, devait le faire sortir. Pris entre deux rivières dont les eaux débordent , les ponts emportés, il n'a que dix lieues de terrain pour faire vivre ses troupes; les agiles Espagnols'^passent à la nage sur des outres et viennent harceler son camp. Le blé s'y vend 50 deniers (39 fr.) le boisseau. La nouvelle de ce danger arrive en Italie ; on croit César perdu; bien des sénateurs, incertains jusque-là, vont rejoindre Pompée.

Mais César échappe à ce péril, et Tennemi esten retraite. César, pour lui couper le passage , Tait un détour, traverse la Sègre ayant de l'eau jusqu'au cou, franchit des roches escarpées, où le^ soldats passent un à un, posant leurs arn^es et se les remettant de main en main ; César gagne de

vitesse, et se poste sur la hauteur en face de l'enoemi.

Celui-ci vaincu, restait dans le midi de FEspagne une seconde armée Pompéienne, Mais César, qui avait gagné la première autant qu'il Favait combattue » voit bientôt venir à lui citoyens et soldats , Romains et Espagnols ; il pardonne aux chefs, laisse aux soldats la liberté ou de s'incorporer dans ses troupes, ou de rester en Espagne, ou de revenir en Ita* lie, n'inflige que des amendes à ses plus grands ennemis, et avant son départ donne audience à tout le midi de FEspagne dans Cordoue, à tout le nord dans Tarragone. La Péninsule avait été soumise en quarante jours ; César, qui avait laissé ses lieutenants au siège de Marseille, les y retrouva, et reçut la soumission de la cité Phocéenne que, par respect pour son antiquité et ses lumières, il avait défendu de prendre d'assaut.

Il était temps qu'il revint. Partout où il n'était pas, sa cause succombait. Ses lieutenants venaient d'être défaits en Illyrie et en Afrique. Pompée avait eu toute Fannée pour se fortifier dans la Grèce : au nom du sénat, les trésors des publicains , les greniers de Thessalie et d'Egypte lui étaient ouverts ; l'Orient, qu'il avait vaincu dans la guerre de Mithridate, était comme son fief, rois et peuples étaient ses clients, L'Orient civilisé redoutait ce César que suivaient les barbares de Germanie et de Gaule ; les cités de la Grèce firent, en soutenant Pompée, leur dernier effort pour leur liberté.

Pompée avait neuf légions formées de ces vétérans qui , dispersés par la victoire , avaient pris domicile dans toutes les parties du monde ; des auxiliaires de Crète , de Lacédémone, de toute la Grèce ; 7,000 hommes de cavalerie étrangère, une cavalerie romaine composée de toute la jeune noblesse, plusieurs rois, 300 sénateurs, 500 vaisseaux sur l'Adriatique. Pompée croyait la victoire assurée à qui tenait la mer et comptait, comme Thémistocle, sur les murailles de bois pour son triomphe (1).

(1) K. Clcëron, GoiuUum duels noetri omne Themistooleum est.

En face de celte puissance , César passe TAdriatique avec 20,000 hommes seulement (an 706), laissant le restei faute de vaisseaux. A peine est-il passé, TAdriatique se ferme derrière lui ; Bibulus, Tamiral de Pompée , tient la mer. César, avec si peu de monde, hésite à attaquer; ses soldats s'impatientent : « César peut bien compter sur eux , disent-ils , et les mener seuls à l'ennemi. » De l'autre côté de l'Adriatique, ses légions montent sur les falaises pour voir revenir la flotte qui les portera. César, qui croit être mal obéi par ses lieutenants, se déguise en esclave , monte sur une barque , traverse de nuit toute la flotte Pompéienne. (C'est alors qu'il aurait dit ce mot, douteux comme la plupart des mots célèbres : Tu portes César et sa fortune.*)

Ses soldats lui arrivent enfin , presque en dépit de leurs chefs. César, avec onze légions, mais onze légions mutilées (40,000 hommes seulement), assiège Dyrrachium, le quartier général de son ennemi. Pompée l'y suit. César, avec des forces inférieures, essaie d'investir Pompée dans une de ces terribles circonvallations qu'il pratiquait dans les Gaules. Les deux armées souffrent de la faim. Les soldats de César n'ont pour faire du pain qu'une racine insipide qu'ils mêlent avec du lait ; mais ils jurent de rester là tant que la terre produira de cette racine. Ils jettent de ce pain dans le camp de Pompée, qui s'empresse de le faire cacher, pour que ses soldats ne voient pas « à quelles bêtes féroces ils ont affaire. »

Mais une attaque subite trouve le courage des Césariens au dépourvu. César prend au bras les fuyards qui se dégagent et lui échappent; les aigles qu'il saisit lui restent dans les mains; un porte-drapeau qu'il veut retenir lui met l'épée sur la poitrine. Ces dangers extrêmes sont communs dans la vie de César. Ce jour-là, si Pompée eût osé attaquer son camp, il était perdu, il en convenait.

Le lendemain, ses soldats, revenus à eux, ne demandent qu'à être châtiés. César les console ; mais il faut songer à la retraite, et, à travers des gorges inaccessibles et des fleuves

profonds, il gagne la Thessalie sans perdre un seul homme , ayant sur Pompée un jour d'avance.

Les Pompéiens le suivaient en triomphe ; ce parti aurait eU bien garde de disputer à César les avantages que lui donnaient sa modération et sa clémence. Des députés qu'il envoyait chaque jour avec des propositions de paix n'étaient pas entendus. En vain Caton , doué d'une âme tendre , malgré une philosophie inflexible, philanthrope plus désintéressé que ne l'était César, avait-il fait décider que nul prisonnier romain ne serait mis à mort , que nulle ville alliée ne serait pillée; on ne. tenait aucun compte de Cc^tte résolution à la fois humaine et politique. Bibulus, qui n'avait pas su empêcher le débarquement de César, arrêtait au retour les matelots qui l'avaient conduit et les égorgeait. On tuait des prisonniers de sang-froid : Labiénus , déserteur du camp de César, disait à ses aDciens camarades, dans une entrevue : ^< Nous ferons la paix quand vous nous apporterez la tête de César. » Et, au combat de Dyrrachium , il s'était raillé des prisonniers Césariens : « Sont-ce donc mes vieux camarades qui fuient ainsi? » et les avait fait massacrer.

L'homme de sens et l'homme de cœur, Cicéron et Caton, étaient restés à Dyrrachium. Caton avait l'âme trop douce pour la guerre civile : au combat de Dyrrachium , en voyant égorger tant de citoyens , il n'avait pu retenir ses larmes ; il s'était voilé et était resté dans sa tente. Cicéron, qui voyait plus clair encore dans les misères de son parti , était triste , amer, ironique, et Pompée souhaitait tout haut que ce railleur passât au camp de César.

Les Pompéiens se faisaient déjà le partage des dépouilles : celui-ci aurait le grand pontificat que la mort de César allait laisser vacant ; celui-là , les villas et les jardins de César. D'autres faisaient louer des maisons sur le Forum, afin d'être à portée de solliciter les suffrages aux prochains comices ; d'autres intriguaient dans le camp pour avoir des voix. Le butin devait être magnifique. Fortune des ennemis ^ des

106 JULK8 CÉSAA.

neutres, des iadifférents , on se partageait tout , jusqu'aux biens du prudent Âtticus. Quiconque était resté en Italie n'était qu'un traître; Gioéron lui-même » pour être venu un peu tard , s'était compromis avec ces ultra. Les partis qui reposent sur un principe et défendent une légitimité» quoique plus moraux, sont parfois plus sujets à ces violences ; il leur est moins permis d'absoudre la neutralité ; ils se croient forcés de dire ce que Dieu seul peut dire avec Justice : a Qui n'est pas pour moi est contre moi, » Mais il n'y a, du reste, pas de comparaison entre Goblentz et Pharsale ; l'émigration Pompéienne était non-seulement violente, mais sanguinaire ; « Sylla, disait-elle , n'était qu'un enfant quand il s'amusait à dresser des tables de proscription. On proscrira, non par têtes, mais par masses. » Domilius avait en pocbe une loi des suspects et un code de procédure pour le tribunal révolution* naire (1).

Comme il arrive souvent, ce parti détestait son chef. Quand, au milieu de ces cris de vengeance. Pompée veut temporiser, attendre que la faim lui fasse raison de César^ ne pas commettre ses conscrits contre les vétérans Gésariens , Pompée est un autocrate I II aime à prolonger les jouissances de sa dictature; il aime h avoir une cour de sénateurs auprès de lui, des rois à son lever ! G*est un roi des rois, un Agamemnon ! Favorinus, mauvais philosophe, lui dit : « Je ne mangerai donc pas cette année des figues de Tusoulum ! » Et cette jeune noblesse qui forme sa cavalerie va plus loin encore 2 «Vaincre César; César vaincu, supplanter Pompée, rétablir l'aristocratie pure et le système de Sylla, c'est l'affaire d'un coup de main dans les plaines de Phafsale. » Aussi, lorsque, dans ces plaines , César, déjà en mouvement pour se retirer devant Pompée, le vit descendre des hauteurs et comprit qu'il avait cédé aux clameurs de son armée, il se jugea sauvé : « Halte-là, dit-il^ il ne s'agit plus de retraite ; nous avons dé-

(1) ÀtticuB. XI. 6.

siré le combat : en voici l'occasion qui peut-être ne se retrou* vera pas. »

Dans celte lutte, où quatre cent mille hommes combattirent, la cause de Pompée fut perdue en quelques heures. Ses élégants cavaliers, attaqués par deux cohortes auxquelles César criait : « Frappez au visage, » ne voulant pas être défigurés, tournèrent bride, se cachant le visage dans les mains. Les Thraces et d'autres barbares se défendirent seuls avec courage. Pompée jeta ses insignes, monta à cheval , gagna les hauteurs , laissa son armée détruite , son camp forcé. Au milieu de ce camp jonché de cadavres : « Ils l'ont voulu, dit César ; si je n'eusse demandé secours à mon armée , moi , César, après tant de victoires, ils me condamnaient. >^

Le premier cri du vainqueur fut : « Épargnez les citoyens ! » 11 brûla les lettres de Pompée pour n'y pas trouver des motifs de vengeance (1), accueillit les prisonniers [avec douceur, a'imposa aux villes que des taxes pécuniaires ; et quand, plus tard, les Athéniens vinrent lui demander grâce : « Combien de fois encore, leur dit*il, la gloire de vos ancêtres servirat-elle d'excuse à vos fautes?»

Les vaisseaux lui manquaient, et il avait hftte do poursuivre Pompée. Avec sa cavalerie et une légion*, il remonte par la Macédoine, passe le Bosphore seul dans une barque, rencontre une flotte Pompéienne , lui ordonne de se rendre , et elle se rend. Il embarque quelques soldats sur ces vaisseaux, arrive devant Alexandrie n'ayant que trois mille hommes. Le bruit de sa victoire lui servait d'escorte, et il n'y avait pas de contrée où il ne se crût en sûreté* (2).

Pompée était allé en vain demander secours à toutes les villes ; elles lui restaient fermées. Rois et peuples désespé-

(1) Sénèque, de Ira. U, 23. Séoèque ijoute ce joli mot : Gratlsaimum gênas venja*, neflclre...

(2) Conflsus famà rerum geslarum, inûrmls auxiliis proficisci noa dubitaverat, ttqoe omnem aibt locum tiilum fore art>ltrabatur. B. G. UI. 108.

raient de sa cause ; les cités grecques seules résistèrent un peu. Il espéra quelque sûreté en Egypte, il avait été le tuteur et le bienfaiteur du roi Ptolémée. Mais ce petit prince, tenant conseil entre un eunuque et un rhéteur grec, sur une belle amplification de celui-ci, terminée par ce proverbe sot et cruel, renouvelé de nos jours : « Les morts ne mordent pas, » avait décidé qu'un guet-apens serait dressé à Pompée. La fin de ce Romain le relève et l'ennoblit : c'est au milieu des corruptions du paganisme décrépit une touchante tragédie antique. Les dernières et tristes paroles de Pompée furent deux vers de Sophocle, et, comme César après lui, aux premiers coups, il se voila de sa toge et mourut sans un soupir. Lisez dans Plutarque cette triste scène dont Corneille lui-même n'a pas su garder toute la pureté.

César pleura quand on lui apporta la tête de son ennemi : bien des Romains souriaient à de tels cadeaux ; il s'indigna de cette mort, fit honorer les restes de Pompée. Je crgis à la sincérité de ces larmes ; César n'était pas doué de haine, et Pompée vivant eût complété sa victoire.

César s'amusait ayec le danger. Les vents étésiens qui le retinrent; 40 raillions sest. qu'il demanda à l'Egypte (707); le caprice de se faire, au milieu de tant de soucis, arbitre des querelles de palais d'Alexandrie ; l'adresse de Cléopâtre qui , maîtresse d'une armée, la congédie, vient seule à Alexandrie sur une barque, et sur les épaules d'un de ses amis se fait apporter au palais dans un paquet de bardes, tour de grisetle qui enchanta César : tout cela le jeta dans une des plus étranges crises de sa fortune. Pour les beaux yeux de Cléopâtre, avec 3,000 hommes et 500 chevaux , il soutint le siège dans lé palais contre toute l'Egypte^, entre Cléopâtre, peu sincère amie, naguère éprise de Sextus Pompée jusqu'à ce que Sextus Pompée la chassât du trône, et le roi Ptolémée, mari et frère de Cléopâtre, perfide enfant qui, en quittant César, lui jurait amitié et, encore baigné de larmes, allait animer son peuple contre César; tout cela au milieu d'embûches et de craintes

d*assassinat que César n'évitait qu'en passant les nuits en festins ; tout cela contre une armée de 20,000 hommes» presque tous réfugiés et vétérans romains ; contre la folle et perfide Alexandrie, pleine de la légèreté grecque et de la superstition égyptienne, qui assiège César, Toblige à brûler ses vaisseaux, un jour même ne lui laisse de ressources que de faire deux cents pas à la nage, tramant aux dénis son manteau consulaire, et de sa main gauche tenant ses papiers au-dessus des flots. Des secours enfin lui arrivèrent; il put combattre en rase campagne. Une bataille où des milliers d'Égyptiens périrent; le pardon pour Alexandrie ; un voyage sur le Nil avec Cléopâlre, au milieu de 400 barques, dans les délices et les festins, aux applaudissements de l'Egypte et aux murmures de son armée, terminèrent cette campagne romanesque, où un palais lui servit de place d'armes et un théâtre (1) de citadelle ; guerre entreprise à la façon des capitaines de la Fronde pour <( plaire au cœur d'une belle et gagner ses beaux yeux. »

Mais, pendant ces neuf mois passés en Egypte , Rome se remplissait de factions ; un fils de Mithridate se remuait dans l'Asie Mineure; les Pompéiens se ralliaient en Afrique; l'avarice d'un lieutenant de César soulevait l'Espagne. César courut dans le Pont contre Pharnace, le fils parricide de Mithridate ; il ne le laissa pas escarmoucher longtemps ; une bataille mit Pharnace en déroute , ouvrit à César les trésors et les temples de l'Asie^ lui valut des couronnes d'or de toutes les villes : « Heureux Pompée, dit-il en repartant, voilà les ennemis dont la défaite t*a valu le nom de Grand ! » Aussitôt il retourne à Rome , y remet l'ordre en quelques mois et court en Afrique.

Cette province avait toujours tenu pour Pompée ; le roi Juba y avait défait Curion ; tous les chefs Pompéiens, Métellus, Scipion, Afranius, Pétréius, Labiénus étaient là; Caton avec son courage de fer y amenait une armée par des déserts

(I) César, de Beilo cWOl In Oa

effroyables. Ils y avaient rasseniblé quatorze légions, une cavalerie nombreuse , une flotte, du blé en abondance; ils avaient détruit le reste des récoltes, enfermé les iiabitants dans quelques villes , brûlé les autres ; il semble que César ne fut pas fâché de laisser à ses ennemis le temps de se rallier, afin de les écraser d'un seul coup.

Mais une fois en chemin , ce qu'il lui faut c'est arriver au plus tôt, dûtril arriver seul. En partant de Sicile, il ordonne à ^e9 vaisseaux d'aborder, chacun où il pourra ; il débarque avec 3,000 hommes et 150 chevaux ^ n'ayant pas de vivres, nourrit ses chevaux d'algues marines ; en attendant ses renforts, enseigne à ses soldats la guerre africaine, montre à ses cavaliers à fuir et à se rallier comme les Numides, fait venir d'Italie des éléphants pour accoutumer ses hommes et ses chevaux à rencontrer en bataille des adversaires de ce genre, etf pendant ce temps , se maintient dans un espace de six milles contre l'immense armée Pompéienne (708).

Passons vite sur cette guerre qui fut atroce et sans honneur. Le parti Pompéien n'espère que dans le roi barbare luba ; Juba règne parmi ces Romains et fait quitter la pourpre à leur commandant Métellus : ce ne sont qu'intrigues, querelles pour le commandement, rêves de proscriptions, massacres de prisonniers. Ces légions de laboureurs africains, levées à la hâte et marchant à contre-cœur, se laissent vaincre avec une facilité incroyable ; 30 cavaliers gaulois mettent en fuite 3,000 Numides. À Thapse, au jour de la bataille décisive, César est attaqué d'épilepsie, donne pour mot d'ordre félicité, et se retire dans sa tente ; ses troupes se battent malgré lui, et sont victorieuses sans lui. Les vétérans de Pompée résistent seuls ; vaincus» se retranchent deux fois ; abandonnés de leur chef, demandent grâce et sont impitoyablement massacrés.

César lui-même semble avoir oublié sa clémence ; il tue ou laisse tuer les chefs auxquels il a déjà pardonné ; il fait périr un L. César, son parent, coupable d'avoir maltraité ses

GUERRE CIVILE ET DOMINATTON DE CÉSAR. ilî

esclaves et surtout d'avoir tué ses lions ; il en exile d'autres, mais en accordant à chacun de ses amis la grâce d'un exilé. Les Pompéiens qui n'ont pas su combattre savent se tuer : des Gésariens abordent le vaisseau où fuyait Mélellus : « Où est le général? demandent-ils. -—Le général est en sûreté, » répond Métellus» qui s'est percé de son épée. L'Africain Juba avait son bûcher tout prêt dans Zama sa capitale, il devait égorger là tous les habitants» y jeter ses femmes» ses enfants et ses trésors, s'y brûler avec eux. Mais Zama lui ferma ses portes et le priva du suicide qull rêvait : lut et Pétréius se battirent pour recevoir la mort l'un de Tautre ; Juba tua Pétréius et se fit tuer par son esclave. Il y a dans ces morts, et de la barbarie aMcaine, et un commencement de cette rage impie de suicide qui appartient à la corruption de l'empire. Caton avait depuis longtemps la douleur d'être inutile ; sa vertu ne remédiait en rien à l'immoralité de son parti , ni la douceur de son âme à l'atrocité de la lutte. Dès le com-^ mencetnent de la guerre , il avait résolu de se tuer si César était vainqueur, de s'exiler si les Pompéiens triomphaient. On Tavait laissé à Utique ; ce héros de la république mourante ne faisait plus guère que garder les bagages. Dans cette ville les indigènes étaient pour César ; les Romains, gens de finance, étoient bien pour la république, mais non jusqu'à affranchir et armer leurs esclaves, comme le voulait Caton. Alors, ne s'occupant plus que de ses amis , il procura des vaisseaux à ceux qui voulurent passer en Espagne ; pour ceux qui restaient, il composa un discours destiné à fléchir César ; puis soupa, lut le Phédon, et le lendemain matin» comme on a pu le voir avec détail dans Plutarque,.il se tua : tant il craignait le pardon de César! Ce suicide, tant loué des anciens et qui a séduit quelques modernes, n'est pas même logique ; Caton ne pensait pas que» par ce dernier acte d'orgueil, il s'humiliait devant César, et confessait que celui qu'il n'avait pu vaincre par les armes pouvait l'écraser par son pardon. Caton se tuait par dépit ; car sa cause n'était pas vaincue : Sex--

tus Pompée la maintenait en Espagne et retarda de quinze ans l'entier établissement de la monarchie. Il y eut donc dégoût plutôt que désespoir de sa cause, et son suicide fut ce que le suicide est toujours : un moyen soi-disant honorable de se soustraire à un devoir. La foi chrétienne a rendu un grand service au genre humain en le dispensant d'admirer de telles actions.

Je viens de le dire , l'Espagne , cliente de Pompée , belliqueuse, peuplée de vétérans » accueillait les fils de Pompée comme autrefois elle avait accueilli le fugitif Sertorius et l'avait défendu contre Pompée lui-même. Les fuyards de Thapse eurent pour eux la Péninsule presque entière, et pendant que César menait à Rome un. quadruple triomphe, treize légions gravaient sur leurs boucliers le nom de Pompée.

Terminons tout de suite ce long récit de guerres. César appelé à grands cris par ses lieutenants , vient par terre en 27 jours de Rome à Cordoue. Arriver à la hâte, laisser les trois quarts de ses forces derrière lui, avec une poignée d'hommes surprendre l'ennemi, livrer bataille, — sa tactique était toujours la même. Le jeune Pompée évita longtemps le combat; César l'atteignit près de Munda (709),

César, attristé par une récente attaque de son mal, dégoûté d'une guerre atroce où l'on ne faisait plus de quartier, où l'ennemi assiégé égorgeait les bouches inutiles, prétendit en finir ce jour-là. Mais jamais sa fortune ne fut aussi chancelante que dans cette bataille, la dernière qu'iUivra. L'ennemi, attaqué sur les hauteurs, avait treize légions contre huit. Les Césariens fléchirent. César, après avoir saisi un bouclier de fantassin, marcha seul presqu'à dix pas de l'ennemi; il pensa même à se donner la mort. Les débris de sa dixième légion le sauvèrent , soldats disgraciés qui , depuis leur révolte en Italie, le suivaient par grâce et sans ordre. Il convenait qu'ailleurs il avait combattu pour la victoire, à Munda pour sa vie.

3,000 chevaliers et 30,000 soldats périrent : on fit autour de Munda assiégée une circonvallation de cadavres, les têles

tournées vers la ville, les corps liés ensemble par des javelots. Le siège dura encore un mois , presque lous les assiégés périrent; Cnéius Pompée fut tué dans une caverne ; iSbn frère s'échappa dans les montagnes des Celtibères , et reparut depuis, hardi corsaire, sur la Méditerranée.

Tout en soutenant cette guerre , César s'était amusé à une guerre de plume contre Cicéron , et avait répondu par une satire à son éloge de Caton , pamphlet républicain. Dans sa marche rapide de Rome à Cordoue, il avait aussi fait un poème intitulé Le Voyage. César était homme de goût et bel esprit, recueillait les bons mots (t), en disait beaucoup. Je ne parle pas de ses mémoires, où il est soldat (2), ni de ses harangues qui appartiennent à sa vie sérieuse (3). Mais César était puriste, et les grammairiens le citent comme autorité. Dans un de ses fréquents voyages à travers les Alpes, cet homme de plaisir et cet homme de guerre dédiait à Cicéron deux livres sur la grammaire et Torthographe latines (4).Vous figurez-vous Napoléon en chemin pour Àusterlitz , et s*amusant à corriger Restau t?

La bataille de Munda s'était donnée le quatrième anniversaire du jour où Pompée avait quitté l'Italie'. Pendant ces quatre ans, la guerre civile avait voyagé d'Italie et d'Espagne en Grèce, et de là par l'Egypte, la Syrie, le Pont, l'Afrique et l'Espagne une seconde fois ; elle avait achevé le tour de la Méditerranée et du monde romain : le monde était parcouru, la guerre civile finie.

Et, pendant cette guerre. César en soutenait une autre moins brillante, aussi digne de remarque : il bataillait contre

(0 Cic. Fam. IX. 16. — (2) Sur les Commentaires, T. Suétone, 50 et Cicéron in Bruto. 76. '

(3) Sur les Harangues de César, V. Suétone, &â. 66. Cicéron. Brut. 73. 75. OiT. 1. 37. QulnUliea. X. 1. 3. Xll. 10. Tacite, de Oratoribus. 35. Pline, epist. I. 30. v. 3. Tacite, Annal. XHI. 3. Ses qualités étaient la force, la chaleur, la promptitude des réparties mordantes. Eodem animo dixit quo bellaTlt, dit Quintillcn.

(4) Suétone, 50.

li& JULES Cl^SAB.

son propre parti. Il n'y a pas de pouvoir qui n'ait ses ulta*às; Robespierre même eut les siens , qui le taxaient de contrerévolution et de modérantisme : à plus forte raison. César eut-il aussi ses ultras. Groyes-vous que tous le^ rouis de son camp adoptassent pieusement son système de modération et de clémence? qu'Us ne réclamassent pas, ce qui était de droit après la goerve civile (1), les prescriptions , le pillage, les confiscations, les vengeances, la banqueroute? Croyez-vous que cette armée, qui, sur un geste mal interprété de César, avait prétendu comprendre qu'il promettait à chaque soldat l'anneau et le cens de chevalier, se contentât de 2,000 sest. par tête, le seul cadeau qu'elle eût encore reçu (2) ?

SaUuste, qui lui-même n'avait pas été l'homme le plus hoiM>râble du parti Gésarien, dit sans façon à César : « Des hommes souillés de dissolutions et d'opprobres, qui te croyaient prêt à leur livrer la république, sont venus en foula dans ton camp , menaçant les citoyens paisibles de brigandage, de meurtre, de tout ce qu'on peut attendre d'une âme dépravée. Mais quand ils ont vu que tu ne les dispensais pas de payer leurs dettes^ que tu ne leur livrais pas les citoyens comme des ennemis, ils t'ont quitté. Un petit nombre seulement se sont crus plus en sûreté dans ton camp que dans Rome, tant ils avaient peiu* de leurs créanciers ! Mais il est incroyable combien d'hommes et quelles gens ont déserté ta cause pour celle de Pompée, et choisi son camp comme ua inviolable asile pour les débiteurs (3) I »

C'est Célius surtout dont Salluste veut parler. — En passant à Rome, entre sa campagne d'Espagne et celle de Pharsale (705), César avait trouvé la cité reine se débattant contre tous ceux qui voulaient exploiter la chute de Pompée, contre les débiteurs surtout, qui demandaient les terribles tabtdœ novœ (abolition des dettes) : ausi^ n'y avait-il ni argent

(1) Timor tabularum noTarum.... qui feré beUa et civiles dùwenfiiones setiui coDsaevit. César. B G. III. l . — (2) Suétone, 33, 38. — (3) Lettre jpoiitique. H.

ni crédit sur ia pi^ce. César, en courant (il ne passa que onze jours à Rome), fit, comme nous le disons, une cote mal taillée, et crut sauver le principe du crédit en permettant une banqueroute de 85 pour 100 (1).

Or, Célius, alors préteur, était personnellement très-intéressé dans la question des tabulœ novœ. C'était un Césarien déjà mécontent de la modération de César, et tout prêt à se faire Pompéien de colère de voir les Pompéiens trop bien traités ; homme d'esprit , du reste , maïs disputeur acharné, qui , à souper avec un de ses clients obséquieux et toujours de son avis, lui disait en colère : « Au moins, dis une fois non, pour que nous soyons deux ! » César une fois embarqué pour la Grèce (706), Célius découvre que le parti de son chef n'est que le parti des usuriers (3), l'abandonne tout à fait, propose aux comices la dispense de payer les dettes, c'était trop peu, la dispense de payer les loyers : le crédit en était là ! Bataille là-dessus ; le consul brise la chaise curule de Célius ; Célius s'en fait une en lanières de cuir, pour rappeler au consul qu'il fut fouetté dans sa jeunesse. Chassé de Rome, il court l'Italie . pour ameuter les débiteurs. Le vieil aristocrate Milon la courait aussi avec ses anciens amis les gladiateurs , délivrant les esclaves, soulevant les pâtres, ralliant tous les marrons de la civilisation romaine. Célius se joint à lui. La chose pouvait devenir grave ; mais Célius et Milon se firent bientôt tuer (3).

Après Célius, vint un autre ami de César. Pendant les guerres de Pharsale et d'Egypte (707), Antoine, maître de la cavalerie, fut seul magistrat romain en Italie. Antoine put faire pressentir ce que serait la folle tyrannie des Césars, une fois ce pouvoir monstrueux tombé en des mains vulgaires. Dans un char traîné car des lions; suivi d'une litière qui

(1) En autorisant les débiteurs à céder leurs biens au prix qu'ils avaient avant la guerre elvfle, et à Imputer sur le capital les intérêts payés. César. B. C. III. 1. Suétone. 42. acéron.deOfllc. II. 34. - (2) K sa lettre k Gicéron. Fam. VllI. 17.

(3) César. lU. 20. 21. 22. Dion.

116 JULES CKSAR.

porte sa femme, la veuve de Clodius, Tardente et sanguinaire Fulvie; d'une autre litière où la comédienne Cylhéris, sous le nom patricien de Volumnia, reçoit les hommages des villes italiques ; puis , d'une voiture où il a placé avec sa mère les compagnons de ses débauches, Antoine, entouré de bateleurs, de comédiens, toujours Tépée au côté et escorté de soldate, parcourt l'Italie, fait faire antichambre aux sénateurs jusqu'à ce qu'il lui plaise de terminer ses interminables repas, et, après une nuit d'orgie, vomit en plein Forum (1). Du reste, un des originaux les plus curieux de l'histoire ancienne : un soir, par exemple, il revient à la hâte de Narbonne, se cache dans un cabaret aux portes de Rome, y entre de nuit, seul, en guêtres et en casaque gauloise , dans une petite voiture , va chez lui : « Qui frappe? — Courrier d'Antoine. » On le mène à Fulvie toujours déguisé ; il lui remet une lettre, une lettre de lui-même , tout amoureuse , où il lui proteste qull a cessé d'aimer Cythéris. Fulvie pleure en la lisant; le messager ému n'y tient pas, se jette au cou de Fulvie. Cela ne sent-il pas .son xvii* siècle, les rubans et les grands canons ,« Brutus galant et Caton dameret? » Seulement, comme c'était pendant la seconde guerre de César en Espagne, Rome crut à quelque grand désastre. On appela Antoine à la tribune pour faire part au peuple des graves nouvelles qui avaient motivé son retour ; il ne sut trop que dire , et l'Italie demeura tout effrayée pendant huit jours.

Sous la vice-royauté d'Antoine, Dolabella était tribun. Antoine, ruiné par les dés, vendait la justice, mettait la main sur les successions, prenait et donnait les patrimoines. Dolabella, joyeux compagnon comme lui, patricien ruiné devenu plébéien et démagogue, remettait en honneur l'abolition des dettes et des loyers. Ce projet devait être du goût d'Antoine ; mais une intrigue de femme brouilla ces deux hommes si bien faits pour se comprendre.

(i; r. 8ur Antoine. Gc. ad AlUeum VIU. Plut. In Ant. Qc. Phil. U.

Ce fut alors sous le tyran César comme aux beaux jours de la liberté. Il y eut deux camps, celui des créanciers et celui des débiteurs ; batailles quotidiennes et meurtrières ; tours de bois élevées sur le Forum par Dolabella , renversées par Antoine, comme on eût fait en rase campagne ; épuisement du trésor, révolte des légions qui se trouvaient mal payées, anarchie effroyable, dégoût de César, retour vers le parti de Pompée (l).C'était le moment où César était enfermé à Alexandrie, où les Pompéiens, maîtres de l'Afrique, menaçaient l'Italie (2).

. César, délivré, vint mettre le holà; tout en pardonnant aux deux tapageurs, Antoine et Dolabella, en accordant quelques nouvelles concessions aux débiteurs, une remise de terme aux locataires (3), il tint bon contre les tabulée novœ, protesta qu'obéré lui-même, il ne se libérerait pas de cette façon. En effet, se libérer par des cadeaux et des prêts forcés, vendre les biens des Pompéiens morts , vendre même les biens d'Antoine qui, adjudicataire de ceux de Pompée, trouvait fort mauvais que César en exigeât le payement; et puis se mettre en route à la hâte : ce fut l'affaire de dix mois environ.

Mais au moment de partir, ses vétérans protestent qu'ils ne marcheront pas ; une promesse de mille deniers (780 fr.) par tête leur semble misérable. Ils s'avancent vers Rome, pillant et tuant. César, malgré les prières de ses amis, vient les attendre à son tribunal en plein Champ-de-Mars : « Que voulezvous î — Notre congé. — Vous l'avez ; et quand j'aurai vaincu avec d'autres soldats, tout ce qui vous a été promis vous sera payé.» Et sans un mot de plus, il se retirait. On le supplie d'ajouter quelques paroles ; il s'y prête à grand'peine et les apostrophe : « Quirites (citoyens)... Nous sommes soldats, lui répondent-ils, mène-nous en Afrique, nous vaincrons à nous

(0 Legionnm nec vlseadem, nec TolunUs... Italla àballenata, urbantc reê perdits. Ole. Alt. XI. lO.Versor in gemitu Italise, iirbls mlserrimls qaerelis. Fam. XV. 15. (2) Att. XI. 10. 12. 16. — (3) V. Suétone. 42.

seuls; décime-nous si tu le veux. » II failot le prier longtemps pour qu'il leur accordât la grâce de se faire tuer pour lui par les cavaliers numides et les éléphants de Juba.

Voilà quelle double lutte soutenait César : d'un côté contre l'esprit de la république mourante, de l'autre contre l'esprit de Tempire qui approchait. Ce double fait va nous apparaître encore dans le récit de son gouvernement après la victoire.

César est revenu d'Afrique vainqueur de Juba et de Gaton (709). Il y a quarante jours de fête, quatre jours de triomphe ; César triomphe des Gaules , puis du Pont et de Phamace, puis d'Alexandrie, puis de l'Afrique et de Juba (il ne veut pas qu'il soit question de Pompée ni des Romains). César acquitte en une fois toutes les fêtes qu'il devait au peupte : inauguration de son nouveau Forum ; obsèques de sa flUe ; dédicace d'un temple à Vénus, mère des Césars. Le monde lui a fourni pour les payer 65,000 talents (300 millions environ (1), plus 2,822 couronnes d'or, du poids de 2,414 livres romaines (2). Rome est pleine d'étrangers qui passent les nuits sur les places dans l'attente d'une si belle fête , et plus d'un spectateur a été étouffé dans la foule.

César paraît , précédé par soixante-douze lieleilrs , porté sur le char à quatre chevaux blancs que le sénat lui a voté comme pour l'égaler à Jupiter. Le Forum tout entier, la Voie Sacrée, depuis sa maison jusqu'aux degrés du Capitole , sont recouverts d'un voile de soie (3). Ses prisonniers le suivent: aujourd'hui le Gaulois Vercingétorix, gardé neuf ans paur ce triomphe et pour son supplice ; demain ce sera l*Égyptienne Arsinoé, sœur de Cléopâtre ; après-demain le jeune fils du roi Juba. Les villes qu'il a prises, cinquante batailles qu'il a gagnées sont représentées en bois précieux, en écaille, en ivoire. La défaite de Phamace est rappelée par ce mot fatneuX :

(1) Selon Velielus Paterc. H. 66. 600 millions se^t. 116 millions fr. seulement.

(2) Environ 805 kilogrammes ou 2,703,000 fr. Appien. B. G. H.

(3) Pline. XIX. 1. Dion. XLIII.

GUERRE CIVILE £T DOiUlINATION DE CÉSAR. 119

Veni, vidi, vicù Le Rhin» le Rhône, l'Océan, captife sont représentés par des statues d*or.

La révolution est donc accomplie. César a proclamé son souverain pouvoir ; «mais il sera plus modéré d'autant qtfil est plus puissant. Dictateur et consul quand il s'agira de faire du bien ; s'il s'agit de faire du mal, il ne sera rien.'» Le sénat lui a décrété la dictature pour dix ans, une statue en face de Jupiter: A César, demi-dieu. C'est toute la majesté divine, toute l'aulorité humaine de la république, qui sont réunies^ en sa personne.

Mais voyez-vous derrière son char les deux puissances qu'il est forcé de reconnaître? le peuple et l'armée.... A chaque citoyen pauvre. César a donné dix boisseaux de blé , dix livres d'huile , 300 sesterces promis autrefois , cent sesterces d'intérêt pour le retard. A chaque légionnaire , des terres et 20,000 sesterces ; à chaque centurion et à chaque cavidier, deux fois autant (1). Comptez avec Suétone 320,000 citoyens pauvres, et aveo Juste-Lipse 30,000 soldats , et vous verrez que ce cadeau pouvait monter à 150 millions de francs.

Les soldats trouvent pourtant que c'est peu , et ce cadeau ne les empêche pas, comme-d'ordinaire , de chansonner leur général. Ils vont chantant :

Gens de la Tille, gardez vos femmes ; nous vous amenons le galant chauve :

OU bien ils raillent César sur l'infamie de ses mœurs et l'amitié suspecte de Nicomède ( seule accusation qui fâchftt César, et dont il voulut se disculper par un serment ) ; ou ils lui re* prochenl le pain d'herbe qu'il leur fit manger à Dyrrachium ; ou même ils prennent contre lui le parti de Pompée et de la république.

Fais bien, tu seras battu; fais mal tu seras roi (2).

Puis, après le peuple et l'armée, vient toute une Rome nou-

(0 Suétone, 38 avee la correct, de Casaubon.-'(2) K. Suét... Pline. XIX, 8. Dion.

velle, étrangère ou proscrite , qui monte au Capitole derrière César; tous les disgraciés de l'ancienne république; condamnés qui reprennent leurs biens ; fils de proscrits à qui les honneurs sont ouverte ; gens déclarés infâmes qui relèvent la tête ; sénateurs notés qui reprennent place au sénat. Viennent les provinces ; la Gaule transpadane admise tout entière au droit de cité (1); l'Espagnol Balbus devenu une sorte de premier ministre. Les Gaulois jadis vaincus par César» ces légers fantassins, qui , sous le signe de l'alouette, ont suivi César à Lérida, à Alexandrie, à Pharsale, entourent les premiers son char de triomphe : cette légion a reçu en masse les droits de citoyen : ses centurions demi-baibares vont s'asseoir au sénat. Et, comme chante le peuple :

César mène les Gaulois captifs derrière son triomphe ; il mène à la curie

les Gaulois sénateurs ; Ils ont quitté leurs brayes celtiques et endossé le laticlave.

La vieille Rome est livrée à ces profanes ; la belle latinité se perd ; le bon goût romain ne se trouve plus nulle part (2), — si ce n'est dans cet avis , inscrit aux pieds des Pasquin ou des Marforio de l'ancienne Rome : « Avis au public : On est prié de né pas dire aux nouveaux sénateurs le chemin du sénat (3). »

0 Romains! nous avons perdu la liberté !

Paroles que le peuple applaudit au théâtre , en tournant les yeux vers César, mais que le peuple sans trop de souci laisse se vérifier chaque jour ! César est tout : dictateur, peuple et dieu. Tout se fait par lui, tout se demande à lili, si toutefois

(1) En 706. Lex Julia mnnicipalls. Dion. XXXVII. 9. XLl. 36.

(2) FaccUx oblltœ Latio... In urbemnostram infusa percgrinilas... braccatîs transalplnlsquc nationibus... utnuUum vestigium priscœ urbanitatis apparent. Cic. Fam. XV. 0. Exarult vêtus urbanitas. Id, VU. 30.

(3) Bonum factum. Ne quie aenatori novo Curiam monstrare velit. Suet. in Cssare. 80.

on est assez heureux pour l'approcher (1). On publie encore des sénatus -consultes, mais ces décrets du sénat, nul séna* teur ne les connaît ; Cicéron apprend , par les actions de grâces qu'on lui rend, qu'il a fait décerner la royauté à un prince dont il ne savait pas même le nom. Le peuple s'assemble encore aux comices ; mais César lui écrit : « César dictateur, à telle tribu : Je vous recommande un tel pour qu'il obtienne, par vos suffrages, la dignité qu'il sollicite. » Il ne faut pas s'y tromper, ni appliquer mal à propos nos habitudes modernes. Le cosmopolitisme de César, pas plus que sa philanthropie, n'est un système. César, le. fils de Vénus, est aristocrate ; César, le vainqueur des Gaules, est Romain autant que personne. César ne prostitue pas Rome sa mère. C'est bien plutôt Rome qui se prostitue ; c'est un ancien sénateur qui descend dans l'arène ; un autre qui veut y descendre, et à qui César l'interdit (2). Mais César a eu le monde po.ur auxiliaire ,' il faut qu'il s'acquitte envers le monde ; qu'il lui fasse un sénat de neuf cents membres au lieu de six cents, un sénat peuplé de devins, de fils d'affranchis, de gens dégradés (3). César a de nombreux amis à récompenser pour lesquels il multiplie les charges et les sacerdoces, double le nombre des préteurs et des édiles , fait des consuls pour quelques mois, quelques jours, quelques heures même ; donne les ornements consulaires , quand il ne donne pas le consulat ; crée même des patriciens , ce que personne n'avait fait depuis le premier Brutus ; prodigue tout, dégrade tout. César a sa victoire à payer, et cette dette est lourde , même pour lui (4).

(1) Omnia dclala ad unuro. Cic. Fam. IV. 9. VI. 14.

(2) V. aussi le fait de Labérius, chevalier romain devenu mime. (Macrob. II. 7.)

(3) Un homme demande à Cicéron do l'aider à devenir sénateur dans sa petite ville : « A Home ce serait aisé^ répond-ii; à Pompéil, c'est plus difllcile. »

(4] « Il se passe bien des choses, dit Cicéron, qui ne plaisent pas même à César. CVst à cela qu'aboutissent les guerres civiles, que non-sculemcnt il faut obéir au vainqueur, mais que le vainqueur obéit à son tour aux auxiliaires qui loi ont donné la victoire. » Fam. Xll. 18.

Qulmporte ! le jour de son triomphe est un grand jour ! Pendant que César, à la lueur de quarante lustres portés par des éléphants, monte à genoux les degrés du Capitole , les jeux commencent par toute la ville. Dans tous les quartiers , des bouffons débitent leurs lazzis dans toutes les langues à cette multitude cosmopolite. Au Cirque, agrandi par César, la Jeune noblesse conduit des chars et des chevaux ; au Champ-de-Mars , luttes d'athlètes pendant trois jours ; au delà du Tibre, dans un lac creusé de main d'homme, combat naval entre la flotte d'Egypte et celle de Tyr; à Famphithéâtre , combats de bêles pendant cinq jours ; et à la fin , pour mettre le comble à la joie du peuple , bataille sérieuse entre mille fantassins, cinq cents cavaliers, quatre éléphants: le sang coule , les hommes périssent : César est un bon maître ; il a voulu indemniser son peuple , qui ne vit pas les massacres de Thapsus ni de Pharsale. — Et dans Rome tout entière, 22,000 tables se dressent, chacune de trois lits ; le peuple et l'armée , 198,000 convives y prennent place ; le Falerne s'y distribue par amphores, le vin de Chio par tonneau (1). César fête magnifiquement ces deux puissances , les seules debout avec la sienne, et qui seront les menaçants et infidèles soutiens de ses successeurs.

C'est bien l'empire qui commence. Ces magnificences, mêlées de sang , même sous le dominateur le plus doux ; cet avilissement de la vieille Rome , cette prostitution de sa noblesse, cet abaissement de ses dignités ; ces caresses, un peu craintives, pour le peuple et pour l'armée ; cette accumulation de flatteries sur un seul homme , cette déification du souverain ; celte importance des familiers du palais , même sous un maître comme César, voilà bien tous les symptômes de l'époque impériale. Il en manque un seul , les proscriptions politiques : exception glorieuse , mais qui ne peut être étemelle.

(1) Plot, in Caesar. 71. Pline. XIV. 15. Je compte, selon l'usage le plus ordinaire, trois conylves par lit.

Il faut bien caractériser ici cette révolution impériale. Le monde Romain avait besoin, cela était clair, je ne dis pas de la royauté, mais du pouvoir d'un seul, de la monarchie. Mais quelle pouvait être la loi, la condition, la force morale de cette monarchie ? Elle ne pouvait rien emprunter aux royautés de rOrienl, tyranniques, barbares, dégradantes et dégradées, méprisées de tout ce qui était Grec, odieuses à tout ce qui élait Romain. Encore moins eût-elle emprunté quelque chose aux monarchies récemment détruites des successeurs d*Alexandre ; copies bâtardes , mauvaises contrefaçons grecques des royautés de FOrient , et qui Savaient pu vivre trois siècles. Pouvait-elle demander à la république son principe de moralité et de vie ? Il n'était donné à personne de convertir subitement la religion du patriotisme (si toutefois elle était debout ) en celle de la royauté, l'adoration de la chose publique.en celle du prince : ce changement se fit pour la forme, sans sérieux et sans foi. Le pouvoir se trouvait donc être la force et rien de plus : inévitable conséquence , surtout dans une monarchie universelle, où toute nationalité était brisée , tout patriotisme détruit , les dieux confondus , les religions mêlées, les croyances et les vertus dépouillées de ce caractère national qui faisait leur force.

Dans les monarchies modernes, la question est tout autre. Ni une certaine morale publique , qui s'impose même au pouvoir ; ni la puissance du privilège, qui le force à des ménagements envers les grands ; ni les pouvoirs héréditaires égaux d'origine au pouvoir royal ; ni les assemblées régulières qui Fai^uient, mais en le contenant : rien de tout cela n'était connu, ni possible , dans l'antiquité. Tout ce qui chez nous honore le service, et met entre l'obéissance et l'esclavage une distance presque égale à celle qui sépare Fesclavage de la liberté : honneur chevaleresque , indépendance féodale, liberté bourgeoise , franchise militaire , dévoûroent monarchique , vertu chrétienne ; rien de tout cela n'avait d'analogue dans le monde païen. La valeur de Fhomme,

même le plus élevé, était bien inférieure à ce que le christianisme est venu la faire. L'homme n'avait guère de valeur que comme citoyen, c'est-à-dire par un titre précaire, accessoire, de création humaine , et qui ne désignait autre chose que le membre et le sujet d'une aristocratie oppressive.

Et ce titre unique , cette valeur que le seul patriotisme lui donnait , la monarchie venait le lui ravir ; elle n'apportait à l'antiquité décrépite aucune loi morale, aucune grandeur, aucune sainteté, aucune vertu, aucune gloire. Ce n'était point de la religion : c'était de la force, de la. force toute nue, donnée par un hasard et retirée par un autre. De droit électif ou héréditaire , il ne pouvait en exister : on ne crée pas les lois, on les trouve ; Rome, dépouillée de sa loi antique, n'était pas maîtresse de s'en faire une autre. Derrière le souverain , triste divinité qu'on adorait humblement , sans pouvoir l'aimer ni la respecter au fond du cœur , allait venir son cortège de bas courtisans ; non gentilshommes, mais valets ; non les pairs du roi, mais ses esclaves ; pas même favoris , mais mignons. Le temps allait venir, non plus de l'autorité {dignitas\ mais de la faveur {gratia)^ le temps où il faudrait faire son chemin, être bien en cour {gratiosus esse), au lieu de s'élever hautement et franchement dans la voie des honneurs ( dignilatem attgere, etc.... ; la langue même de l'empire n'est plus celle de la république). Une époque allait venir, d'écrasement pour toute valeui* personnelle, d'humiliation pour toute intelligence, toute conscience, toute foi, aussi bien que pour toute gloire, toute ambition, toute noblesse.

Voilà ce qu'envisageaient ceux qui résistaient en désespoir de caus^ à une nécessité qu'il leur était impossible de ne pas voir, et que la génération précédente avait entendu prédire par l'orateur Antonius (1). On peut pardonner à ces hommes qui n'avaient d'autre espérance que celles de ce monde, de n'avoir pas su se résigner à une dégradation si complète de

(1) Oc, Fam. VI. 2.

la dignité humaine. De ce nombre étaient presque tous ceux qui, dans l'empire, gardaient quelque valeur morale ; de ce nombre, quelques hommes désintéressés , soutenus par le stoïcisme, et qui , en combattant pour leur dignité propre , combattaient aussi pour celle de l'homme. Ceux-là se faisaient peu d'illusion ; les dernières paroles de Brutus en sont la preuve, et Caton, qui, tout en poursuivant la liberté , l'appelle « une vaine ombre » (1) , finit par se donner la mort avant même que sa cause ne soit vaincue, et ne suit pas sa ligne droite jusqu'à la fin.

Cicépon, plus intelligent , irrésolu par trop de lumières (Crévierle dit très-bien), avait tout prévu depuis quatorze ans. Il se vante, et il en a le droit, de cette divination qui l'a toujours éclairé sur les maux à venir, et lui a inspiré des aver tissements rarement écoutés (2). C'est un malheur en certains temps qu'un sens trop droit : Caton ferme les yeux , suit sa route jusqu'à l'écueil où il se brise lui et son vaisseau ; Cicéron aperçoit recueil et louvoie pour l'éviter. Son hésitation souvent n'a pas d'autre cause. Son âme ne manqua de force ni en face de Catilina ni en face d'Antoine. Mais celte se-

conde vue, qui lui révèle dés maux contre lesquels tous ses avertissements ne prémuniront personne, lui ôte à la fois l'illusion, la décision et l'espérance.

Se soumeltra-t-il dono au mal qu'il prévoit? Marcus TuU lius courra-t-il au camp de César ? baisera-tril la main d'Antoine? sous un Tibère (et remarquez que ce qu'on devait prévoir c'était une domination comme celle de Tibère ) , deviendra-t-il un affidé de la cour, un panégyriste à gages, un prêtre du dieu régnant? Ne sera-l-il qu'un éloquent délateur, à qui le stylet de Lépidus marquera ses victimes , comme

(1) Et inanem prosequar umbram. Lucaln.

(2) Me de republic nunquàm nisi divine cogitasse et eâ tempestate eversain quam XIV annos antè prseviderara. Att. VUÎ. 4, et surtoat la longue lettre à Cscioa. Fam. Yl. 6. r. aussi VU. 3.

126 JULES GÉSâR.

SOUS les Césars un Hatérius ou un Domitius Afer, ou tout au plus, comme Sénèque , un rhéteur et un philosophe du palais ? Pardonnons à l'orgueil païen, si c'est là de l'orgueil, de se révolter contre une telle nécessité , et de croire , malgi^é tout, à la possibililé d'un meilleur avenir*

Ce n'est pourtant pas que César ne traite Cicéron en amî, qu'il ne s'indigne quand il voit Cicéron faire antichambre à sa porte. Ce n'est pas en général César qui abaisse ou dé* grade personne ; c'est une cause plus durable que lui , c'est son pouvoir et la révolution qui l'a fait. Aussi , quoique Cicéron cherche parfois à égayer sa servitude (1), qu'il donne des leçons de rhétorique à ses amis de cour Hirtius et Dotabella et reçoive d'eux des leçons de gastronomie, quoiqu'il soupe chez eux avec Cythéris, la tristesse demeure au fond. Il ne sait se résigner ni au silence du Forum ni à la nullité du sénat ; il ne s'habitue pas à n'être le défenseur, le conseiller, le patron de personne. A la douleur que lui cause la mort de sa fille , il mêle le deuil de la république : quand il revenait triste de ce Forum vide et de ce sénat muet ^ Tullie était sa consolation ; et, si la république eût duré, la république ^ ses devoirs l'eussent distrait et soulagé après la mort de TuUiQ (2) ; maintenant que tous deux lui manquent» il pleure à la fois ces deux morts ; il élève un temple à TuUie , et il fait, dans le panégyrique de Caton , l'oraison funèbre de la république.

Je m'arrête peut-être trop sur un seul homme ; mais Cicéron nous fait comprendre les sentiments de tous les hommes supérieurs de cette époque , qui voyaient leur échapper tout ce qu'ils avaient appelé hanneur , dignité personnelle ( Aonestas\ élévation politique (dignitas) ; tout ce qui soutenait et

l> (1) MlrariB Um exhilaratam servitulem. Fam. iX. 26. V. IV. 14. IX. 16. 19. SO. Tontes les lettres à Pstus.

(2) Me repobiieà mœstum domus acdplébat. Nimc In domo dolentem, resp. non recipit. Fam. IV. 6.

embellissait leur vie {omamenta et solatia) (1). Chose remarquable ! Pompée » homme médioere» irrésolu , ami infidèle, a des amis dans sa ruine ; tout ee qui s'élève un peu , les Caton, les Brutus, sont avec lui ;-Cicéron a pour lui une passion aveugle, persistante comme de l'amour, passion malheureuse, il en convient (2) : tandis que César , tout grand et tout aimable qu'il est, n'est entouré que de créatures ; il a des âmes damnées , non de dévoués amis ; c'est le banqueroutier Curion*, l'étourdi CéUus qui va se révolter contre lui, le fou Antoine qui complota sa mort (3), l'aventurier DolabeUa, devant la villa duquel il ne passe plus sans escorte (4). Et Cicéron lui-même, qui aima César et que César traiXe si honorablement, ne peut s'empêcher de souhaiter sa mort: «J'aime mieux, dit-il à l'occasion d'une de ses statues , j'aime mieux César auprès de Romulus qu'auprès delà déesse du salut (5). »

Et cependant la domination de César est plus douce, plus Doble,plus conservatrice que personne ne pouvait s'y attendre. Lisez les lettres de Cicéron au commencement de la guerre civile, et voyez de quels maux il croyait la patrie menacée , parce qu'en effet il ne lui était pas donné de' devmer une façon de vaincre aussi inusitée que celle de César. Le J^mps de César est una époque de suspension ; le tyran tempère la tyrannie. Pour le bien comprendre, attendez seulement l'heure du triomphe de son serviteur Antoine. *

César sait que « dans son parti il n'y a de bon que lui^ même (6). » Il est loin d'avoir persuadé à tous les siens que

(1) Ea nobte erepta;qus homlnlbus non minus quàm liberi cara fiunt, patria, honeBtafly dignitas. Servius ad Qc. Fani. IV. 5. Quod perfugium spoUato et dômes- Ucis et forenalbus ornamentis et solatiis. Cic. Ib. V. 15. Remarquez ces mots bien propres à Tbonneur romain. Et Cicéron dit ailleurs plus énergiquement : Sedebaùius In puppi, mmc vix In seotinâ sumus. J'étais au gouvernail^ je suis à peine à fond de cale. IX. 15. — (2) Ut In rot; lp«mot«.... Att. IX. 10. — (3) Cic. Philipp. II.

(4) AU. XIII. 52. —(5) Cssarem ouwaov Quirino malo quàm Salutl. AU. XII. 45. Il faut se souvenir qne Romulus périt assassiné.

(6) Nil meliùB Ipso. Gseterl et cetera cjusmodi, ut audiremalis quàm videre. Fam. IV. 4.

la guerre civile ne devait aboutir qu'à un état régulier, à un gouvernement honorable : les dénonciateurs affluent autour de lui (1) ; il ne manque pas dans son conseil de profonds politiques qui désapprouvent la clémence, et trouvent qu'un peu de sang versé ne ferait pas de mal. Malgré César, ils parlent d'envahir les biens (2) ; ils menacent et inquiètent (3) ; dans les provinces éloignées, ils tuent (4). Ajoutez à cela les anciennes plaies que la guerre civile n'a certes pas guéries ; l'abandon des campagnes , le brigandage en Italie (5) ; l'accroissement de la plebs urbana , toujours accoutumée à vivre de largesses ; la diminution de la population laborieuse ; le discrédit du mariage ; la dissipation des patrimoines ; l'audace et le nombre des débiteurs ; l'absence du crédit , et , pour cause dernière de tous les maux, le luxe, le désordre et l'immoralité de la jeunesse (6).

César eut à peine quelques mois pour porter remède à toutes ces plaies, et cependant César se faisant homme de bien pour sauver son siècle de l'effroyable abîme vers lequel il le voit marcher; César se faisant censeur, moraliste, sage et sévère administrateur, après avoir été tribun, révolutionnaire, chef de parti, me semble un des faits les plus singuliers de cette vie extraordinaire. C'est le second côté de la médaille : la politique conservatrice de César«

•Il existe à cet égard un document précieux. Deux lettres nous sont restées, sous le nom de Salluste, adressées à César,

(1) F. Salluste, Lettre politique. II. Gicéron, pro Lîgario. 15. Mnlti ad Cœsarem delulcrant, plures delaturl sunt. Cic. Att XI. 27.

(2) « Je crains le brigandage pour ta fortune, écrit Cicéronà Marcellus exilé; qui sont CCS brigands, je te le dirais , si tu ne devais pas le deviner. » [ Probablement Antoine.) Fam. IV. 7.

(Z) « Notre correspondance n'est pas sûre ; ce n'est pas la faute du vainqueur, le

plus modéré des hommes ; c'est celle de la victoire , toujours insolente dans les guerres civiles. *• Clc. Fnm.-lV. 4.

(4) Magna gladiomm liccnlia praesertim in extemis. Cic. — (6) Salluste. Ib.

(6) V, Salluste et Clcéron pro Marcello.- Rcvoc^uida fldes....' propaganda soboles, rcprlmendie Ubidincs,\alnera bolli cnranda.

et probablement inspirées par lui» véritables pamphlets dans lesquels il faisait plaider d*avance en faveur de la politique qu'il allait suivre. La première est antérieure à la guerre civile ; elle est écrite dans le premier feu du novateur politique. César va être consul, réformer l'État, renverser Toligarchie des nobles, étendre le droit de cité, augmenter le sénat, changer la loi d'élection et celle des jugements : il n'y a que cela à faire, et la république est sauvée. Quand Salluste écrit la seconde lettre, César a fait tout cela ou à peu près , et la république n'est pas encore sauvée. L'historien de Catilina, un peu revenu de sa foi aux panacées politiques, de publiciste se fait moraliste. Il ne cache point à César que son parti n'est pas composé des plus honnêtes gens du monde, qu'autour de lui on pousse à la confiscation et à la tyrannie , qu'on blâme sa clémence, « que les vainqueurs réclament leur butin , et que pourtant les vaincus sont des citoyens (1). Mais, dit-il, tu es le maître ; fais en sorte que le peuple qui t'obéit soit le meilleur possible ; le malhonnête homme n'est pas un sujet docile (2). Ne rends pas, comme les barbares, meurtre pour meurtre, sang pour sang (3) ; continue à être clément , quoi qu'on en dise ; ôte la liberté du brigandage ; ôte, pour y parvenir, \% liberté des profusions et du luxe; sans reprei^re toutes les lois anciennes, règle les dépenses privées (4) ; assure à chacun son patrimoine, en le défendant et contre les rapines d'autrui et contre sa propre folie. Pour sauver la jeunesse de sa ruine pécuniaire et par suite de toutes les voies de désordre où elle s'engage {pravœartes)^ supprime l'usure; pour sauvei le peuple et le soldat de la pauvreté et de la sédition, supprime les distributions qui le corrompent ; que chacun ( chose re-

(1) Victoret pradam petunt, vlcti ciyes sunt Salluste. Ih»

(2) Fac uti qoàm optumis imperites. Nam pessamos quisqoe asperrimè rectorem patitar. Ib.

(3) Neqoa btrtwro rita» c»de csdem, sangidne sangulnem expiandum.

(4) Non ad vetera instituta revocamua qus Jam corraptia moribua ludlbrlo lunt» sed si auam cuique rem fàmiUarem floeni aomptuam statoeris...

marquablement hardie dans Tauliquité, et surtout à Edwe) ait son occupation, ses moyans de vivre, son travail (J), ^ Saliuste , l'homme de désordre dans sa vie privée et dans i^ vie publique , après avoir expérimenté les phases et les mour vements divers de la politique , tout bien considéré, finit par un sermon.

Telle était bien aussi la pensée de César; Cicéron nous l'apprend, César ne demandait pas mieux que de ramener les habitudes d'occupation et de travail. Il est curieux de voir ce débauché, devenu préfet des mœurs, renouveler les anciennes lois somptuaires, faire visiter les marchés, poursuivre les mets défendus jusqu'aux pieds des Lares domestiques, envoyer ses licteurs dépouiller la table des riches gourmands ses amis ; défendre les perles , lui qui donna à ServiUe une perle de six millions sest. (1,200,000 fr, ); borner à cent as la dépense des repas, lui qui le premier servit au même repas quatre viqs différents (2) (cette question des lois somp>tuaires devait 6h*e plus sérieuse que nous ne pensons, puis^qu'elle occupait ainsi Gésai^. César, qui hébergea, auprès de Galpumie sa femme, Cléopâtre et ce fils qu'elle avait appelé Gésarion, César casse un mariage contracté deux jours seu^ lement après le divorce ; César veut encourager le mariage, et ne permet ni la pourpre ni les litières aux femmes qui n'ont pas d'enfants (3). L'homme qui a si peu ménagé les dénie» publics destitue les sénateurs coupables de concussion. L'homme qui accueillait tous les condamnés aggrave toutes les peines (4). L'homme populaire par excellence supprime ces corporations populaires dont Clodius et lui avaient fait si grand usage ; il exclut du droit de juger à côté des cheva-

(i) Provideas uti plèbes, largittonSbas et frofflento pid^lieo eormpley halMftt ntgotlasua quibufi àmalo pnbUco distinealur, eto...

(2) Pline, XIV. 15. — (3) Suétone. 43. Eusèbe ad Olymp. 183.

(4) Legea juliœ : — majertalis (contre les crimes de haute traliisoB, Gic. Pbil. I. 9.) ^de repelundis (contre les exactions des proconsuls; très-rigoareose. Qe. Fam. VUI. 7. 8. et ailleurs) — de residuls (contre tes comptables inexacts)— de jpeciitota

liers et des sénateurs» les représentants de la pid)s, les tribuns du trésor (1).

César va plus loin : il attaque eette maladie radicale que nous avons dès l'abord signalée» l'inégale population de Rome et de l'Italie; 80»000 citoyens de Rome sont envoyés au delà des mers relever Cartbage et Corinthe (César avait déjà relevé Capoue), ces vieilles ennemies de Rome, qu'une politique rancuneuse tenait abaissées. D'un autre côté» il interdit à tout citoyen en âge de porter les armes (de 20 à 40 ans) de quitter l'Italie plus de trois ans de suite ; à tout fils de sénateur de la quitter» si ce n'est pour le service de la république. Pour arrêter l'extinction de la race libre» il défend à ceux qui possèdent des troupeaux d'avoir plus que les deux tiers d'esclaves ou d'affranchis parmi leurs bergers. Pour augmenter à Rome la population utile» il attache le droit de cité à la méde^ cine et aux professions libérales ; pour diminuer la population fainéante» il fait» de rue en rue et de maison en maison» un sévère recensement du peuple» et réduit de plus de moitié le nombre de ceux à qui la république donne du blé. Enfin» il distribue des terres à ses vétérans ; mais il ne veut pas» comme Sylla» les faire camper dans une même province» légion agricole prête à se lever au premier signal. Il ne dépouille personne» pas même les oolons de Sylla (2) ; il ne prend que les terres abandonnées (il y en avait tant dans l'Italie). Il mêle ainsi eette population nouvelle à l'ancienne population» ai-

(comprenant aussi des peines contre le sacrilège] — de vi publicâ et privatâ ( contre toute espèce de violence. Cic. Ib.) César aggrava aussi la peine du parricide (Suétone. 43). 7. sur ces lois, qui furent les fondements du droit pénal de l'empire, les titres du Digeste, des deux codes, et des sentences de Paul, qui portent la rubrique de ces lois.

(1) F. sur tout eed Suétone. 41. 42-43.

(2) F. Atticns, II. 94. 119 et suiv'. Fam. IX. 17. XIII. 4. 5. 7. 8. D'après ces lettres 11 semble que les propriétaires aient eu des craintes. Mais il faut penser combien les titres de propriété étaient incertains, et con^len de possesseurs pouvaient être légitimement évincés. On volt par ces lettres que les distributions se faisaient entre autres dans les terrltolfes de Vdes, de Capène et de Volterra.

inaiil mieux fortifier la race des laboureurs que pei'péluer celle des soldats (1).

Chaque jour revient un exilé, chaque jour Cicéron est dans le vestibule de César, obtenant quelque grâce nouvelle ; Cicéron dit aux exilés de prendre courage : « César s'adoucit tous les jours, revient à Téquité et à sa propre nature (2). » Tous les exilés finissent par revenir, libres, rétablis dans leurs droits; on conspire contre lui, il se contente de faire connaître qu'il a découvert le complot ; on l'attaque et on l'injurie, il se contente d'avertir publiquement les coupables qu'il les engage à ne pas continuer (3). Et le sénat élève un temple à la Clémence, dans lequel se donnent la main la statue de César et celle de la déesse (4).

César est entouré de Pompéiens : après les avoir absous , 11 les honore ; Cassius est un de ses lieutenants , Sulpicius gouverne l'Achaïe, Brutus, qui tuera César, fait aimer dans la Cisalpine le nom de César. Le dictateur comprend qu'il a besoin d'honnêtes gens; il recueille ces débris de l'ancienne vertu qui combattit à Pharsale contre lui. Ce n'est pas tout : il loue Pompée, il relève ses statues, et par là, Cicéron le dit très-bien, il affermit les siennes.

Croyez-vous, en effet, que cette modération fût une faute? Nous allons raconter le meurtre de César, et nous verrons si, comme on l'a dit trop souvent, il fut victime de sa clémence. Qui, du reste, tyran ou homme^de bien, fut jamais à l'abri d'un coup de poignard? Il y a encore des hommes qui croient à la puissance du meurtre ; il y a encore des phrases toutes faites à ce sujet : « Le salut du peuple est la loi suprô-

(1) V. Suétone. 42. 38. F. aussi acéron. AU. XHI. 7.

(2} H y a dans César une douce et clémente nature... Fam. VI. 6... Celui qui peut tout» revient chaque Jour h l'équité età Tordre naturel des choses. La république ne peut être toujours dans le deuil; elle finira par se relever... U montre chaque jour plus de clémence et de douceur que nous n'en pouvions attendre. 10. F. les lettres de Cicéron à MarceUus. IV. 7. 8. 0. H. à Ligarius VI. 13. 14... h Cécina. VI. 7. 8... h Torquatus. VI. I. 2. 4. à Trébatius. Yl. 10. 1 1. — ^3) Suétone. 75. - (4) Dion. XLIV.

me ; — Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas » : ou plus nettement, comme Caïphe : « Il est utile qu'un homme meure pour tout le peuple. » Il semble encore que la politique soit un arcane, comme on voulait la faire il y a deux cents ans (1) ; mais un sanglant arcane, une religion comme celle des druides, homicide et mystérieuse, à laquelle il faut au moins quelques gouttes de sang habilement ménagé. On ne dit plus : la raison d'État; mais on dit, ce qui a le même sens, ou plutôt n'en a pas davantage : la force des choses, la nécessité, àvaywî ! le progrès social , la perfectibilité humaine ! On veut être humanitaire plutôt qu'humain. Tout le reste s'appelle politique de sentiment, et n'a, par conséquent, aucune valeur.

Par amour des contrastes, notre siëole, tolérant et doux^ s'éprend volontiers des natures sauvages et sanguinaires ; il les grandit et les divinise. Louis XI et Richelieu marchaient à un grand but social ! Danton fut un génie! Tibère et Néron même ne sont pas méprisables, ils servirent l'humanité à leur façon ! — De l'œuvre des génies sanguinaires, pourtant, qu'eslr il resté? Après Sylla, j'ai dit comment son œuvre disparut vite. Après Cromwell, vous savez le pauvre règne de son fils et la fin ignominieuse de sa république. Louis XI lui-même ne laissa pas la monarchie bien puissante sous Charles VIII; le patient Louis XII et le bon homme Henri IV firent bien plus pour elle. Richelieu, après tant de sang versé, laissa l'aristocratie toujours vivante, les querelles de la Fronde, l'extrême danger et l'extrême faiblesse de la royauté : et qui prépara la grandeur de Louis XIV, sinon Mazarin, cet Italien doux et sournois, cet homme si attaquable d'ailleurs, mais qui ne fut ni vindicatif ni sanguinaire? Reste la Convention, ou plutôt le Comité de salut public qui fut le despote de la

(1) Et même alora oo disait : « H n'y a art ni science à exercer la tyrannie, et ia politique qui ne consiste qu*À répandre le sang , est fort bornée et de nul raffinement. » La Bruyère, ch. X.

Convention comme de la France : le Comité do- salut public n'a pas sauvé la France , la France s'est sauvée elle-même , par son armée, sans lui et malgré lui ; le Comité de salut pu^ blic n'a accompli aucune de ses vues, n'a terminé aucune des luttes qu'il soutenait, n'a rendu impossibles, grâce à Dieu^ ni la royauté , ni le pouvoir absolu, ni le gouvernement d'aucun des partis qu'il combattait; s'il a rendu quelque chose impos* sible, c'est la république.

César fut un homme supérieur, parce qu'il suivit une marche toute contraire , parce qu'il sut que rien ne se termine dans le sang, et qu'on ne ttie pas les partis^ En laissant vivre les républicains, il tuait la république ; et^ en effet , elle n'eut pas après lui un instant d'existence sérieuse. Cette noble peu* sée fut son escorte dans la guerre, son élément de force dans la cité ; elle devsdt être sa gloire dans l'avenir : exemple rafe même chez les modernes, et qui, je crois, n'a pas eu son pareil dans l'antiquité 1

Du reste, rien de grand ni d'utile n'échappait à la pen^e de César. Le calcul des jottrs se faisait si mal, que ni les solstices et les équinoxes, ni les temps des récoltes et des ven* danges, ne s'accordaient plus avec la numération des pontifes ; pour se trouver d'accord avec le soleil , 11 fallut faire une année de 445 jours : César, qui avait étudié l'astronomie en Egypte et composé un poëme sur cette science, fit réformer le calendrier (1). Rome allait s'agrandir et s*embellir : un nouveau théâtre s'élevait au pied du Capitole ; un temple de Mars, plus grand que ne fut aucun temple, allait être con^ struit sur la rive droite du Tibre ; le Champ-de-Mars transporté de l'autre côté du fleuve au pied du Vatican ; le Tibre lui-même reculé ; Tancien Champ-de-Mars devait être bâti, et lePomœrium agrandi devait suivre les bords du fleuve (2). Le dessèchement des marais Pontins, l'écoulement donné au lac

(1) Suétone. 40. Macrob. Sfttnrn. 1. 13. Solini». 3. Cetttortefis, été.

(2) Qc. ad Att. Xni. 20. 33. 35.

GUERRE QTILE ET DOUmATION DE CÉSAR. 18$

Fucih, la coupure de Tisthme de Corinthe, ces projets tant de foift méditéi étaient repris. Une carte de tout Tempire, travail immense pour Fautiquité, devait indiquer toutes les routes et les distances. César u^oubliait pas les droits de Fintelligence ; Varron préparait^ pour les livrer ati peuple, des bibliothèques grecques ti latines. Un travail d'un autre genre devait réunir et classer les lois civiles, dont la multitude amenait la conftiSion. César, fidèle à sa missioii de railleries peuples à l'unité, voulait que Rome touchât les deux bouts de son empire; un lit nouveau donné au Tibre, un port nouveau à Ostie, devaient la rapprocher de la mer de Toscane et d'Occident ; des routes directes par-dessas les chaînes de l'Apennin la rapprocher de l'Adriatique et de l'Orient (1).

Mais le temps devait lui manquer. Depuis son retour d'Espagne (707), il y avait dans ses allures quelque chose de si-* Uîslre. Ces dernières et atroces convulsions de la liberté avaient flétri son âme. Le triomphe dédaigneusement abandonné par lui à ses lieutenants avait déplu au peuple ; on avait trouvé le triomphe cruel après une victoire sur des Romains , et de plus on l'avait trouvé mesquin : on n'avait pas applaudi (2). César prenait une escorte de 2,000 hommes pour aller souper dans la villa de Cicéron ; il se réconciliait avec Antoine, son mauvais génie ; et Cicéron n*espérait plus qtf une demi-liberté en récompense de son obscurité et de son silence (3).

Le sénat cependant accable César d'honneurs inouïs ; le nomme père de la patrie, consul pour dix ans, dictateur perpétuel , lui confère ( bien en vain 1 ) l'inviolabilité religieuse qui entoure, la personne des tribuns. L'hérédité des honneurs , chose inconnue à Rome , est imaginée pour une race qui ne naîtra pas ! César est déclaré grand pontife héréditaire ; ses fils ( il n'en a pas et n'en doit pas laisser d'autre

(I) Sur tout ceci, Saétone. 44 . — (2) Atticus. XUI. 43.

(9) Semniberi saltem siraas quod asseqaemur lalendo et tacendo. Attic. XIH. Sr

que le bâtard Césarion ) porteront le titre A'imperaior. César reçoit tout cela avec facilité, avec indifférence, sans penser qu'il peut y avoir un piège sous ces flatteries. Le droit de cacher sous une couronne de lauriers la chauveté de sa tète est le seul qui flatte la coquetterie de César.

Le sénat asservi Ta proclamé libérateur, le sénat corrompu, préfet des mœurs, le sénat sans foi Ta fait dieu. César vivant. César flétri avant Tâge, a des autels, des temples, des sacrifices ; le coussin sacré , le char sacré pour son image , tous les privilèges de Jupiter. César s'appelle JupiterJuIius ; sa statue est au temple avec celle des dieux : il y a plus, elle est au Capitole avec celle des rois ; flatterie homicide !

Un moderne a dit: « Quand on veut changer dans une république, c'est moins les choses que le temps que l'on considère.... Vous pouvez aujourd'hui ôter à celte ville ses franchises, ses lois, ses privilèges , demain ne songez pas même à réformer ses enseignes » (1). Celte vérité qui est l'histoire de l'esprit constitutionnel chez tous les peuples , cette vérité si vulgaire échappe à César. Il oublie de laisser au peuple ces dehors de liberté auxquels le peuple tient souvent plus qu'à la liberté même. Il se joue tout à fait avec les consulats et les prétures , laisse pendant toute la guerre d'Espagne Rome sans magistrats, crée des consuls plusieurs années d'avance, quitte le consulat et met à sa place qui il veut, nomme un consul pour dix-sept heures, donne des charges à ses esclaves, se rit des auspices (2), ne garde même pas la lettre de la loi, si facile et si accommodante : il oublie qu'il faut à la révolte bien plutôt des prétextes que des raisons.

Un tribun refuse de se lever sur son passage : « Tribun , lui dit-il , viens-tu me redemander la république ? » et il ne donne plus un ordre sans ajouter ironiquement : « Si Pontius Aquila le permet. » Le sénat vient à lui , chargé de décrets honorifiques : César ne se lève même pas devant le sénat. Il

(I) La Bruyt^re. X. — (2) Cîc. Faoï. VI!, 31. et Philippe. M. Suétone. ÎC et suiv.

dit tout haut : « La république n'est rien ; c'est un nom, une ombre sans corps ; Sylla n'a été qu'un sot quand il a abdiqué : je veux qu'on me parie désormais avec plus de réseiTC et que mes paroles soient des lois. » Le peuple dit que César ira plus loin encore , que Rome cessera d'être la capitale du monde, que l'empire sera transféré à Ilion, à Alexandrie ; que l'Italie, épuisée par des levées d'hommes , sera abandonnée à la dangereuse tutelle des amis de César. Une loi est prête , on l'a lue , Helvius Cinna Ta dans sa poche : elle autorisera César à épouser telles et autant de femmes qu'il voudra pour donner des rejetons à sa dynastie.

Tant de fatigues souffertes , tant de périls bravés , tant d'efforts de volonté et d'intelligence ontrils épuisé César? Les débauches de sa jeunesse, l'épilepsie dont il craint sans cesse le retour, et qui fut aussi la maladie de son successeur Caligula , lui ont-elles préparé une précoce décadence ? Le vertige de l'empire , qui eut une prise si facile sur les fafbles cerveaux des Caligula et des Néron , l'étourdisseraent d'un tel pouvoir joint à un .tel danger, a-t-il pu obscurcir la vue de César et jeter un nuage sur sa pensée ? César sent-il l'affaiblissement de son génie ? — Une tristesse mélancolique, signe de la décadence de son âme comme de l'affaissement de son corps , le rend indifférent à la vie : « Sa mort , dilril, après tout, est à redouter non pour lui , mais pour la république ; en fait de gloire et de puissance ses désirs ont été comblés ; mais la république, après lui, ne doit attendre que des calamités sans fin et une guerre 'civile pire que la première (1). » Malgré les prières de ses amis, il a renvoyé sa garde espagnole : « il aime mieux succomber une fois que craindre toujours. » On le prémunit contre Antoine et Dolabella : « Je ne redoute pas ces faces réjouies ; ce sont les visages pâles qu'il faut craindre. » Mais lui parle-t-on du pâle Brutus , « Croyez-vous, dit-il en regardant son corps affaibli,

(0 Suétone. 8fi.

138 JULES GÉSAR.

que Brutiis n'ait pas la patience d'attendre que ces pauvres restes aient fait leur tempà? p

La seule pensée de la guerre pourrait l'aider à vivre ; dani les camps sa santé a toujourii été plus fortCé 11 sait d'ailleurs quelles espérances tiennent le monde en suspens ; il sait que l'Orient est dans l'attente d'un conquérant et d'un maître ; les traditions de tout l'univers , les oracles de la Sibylle , les prophéties du judaïsme s'uniÉsentpour annoncer aux homfnel que l'heure est venue. Le monde ne detnande pas mieux que d'appliquer au dieu César ces prophéties qu'il appliquera plUè tard à Auguste» à Néron , à Yespasien, à tous les tyrans plù^ tôt qu'au Fils de l'homme qui» « doux et humble de coëur^ ne brisa pas le roseau cassé et n'éteignit pad la mèche enéore fumante. » Porter la guerre en Asie » soumettre en passant les Daces qui infestent la Thrace et le Pont , venger sur les Parthes la défaite de Crassus, conquérir l'Inde » revenir par le Caucase et la Scythie jusque dans la Germanie et la Gaule^ toucher par tous les points cette mystérieuse limite du mondé , ce fleuve Océan chuité par Homère ; être le héros que le monde attend» ouvrir « cette grande année à l'appro-^ che de laquelle^ comme dit le poëte » se réjotiment et le ciel et la terre, et l'Océan et l'univers entier ébranlé sur son axe éternel : » — telle est la pensée de César.

Mais c'est un roi que l'Orient appelle 1 L'oracle univéreel demande un rôi (1) i et cet oracle n'est pas un caprice de la pythie» ni une facile interpolation de quelque pontife romain* César eut-il cette pensée ? voulut41 satisfaire la croyance des peuples ? ou bien trouva-tril que c'était quelque chose de désirable par Soi-même que ce titre de roi ; titre vulgaire, prodigué par les clients 6 leur patron ; réservé dans Rome à un obscur personnage , le roi des sacrifices , que , sa besogne faite , on chassait immédiatement du Forum ; titre odieux et plein de dangers , si bleu que Caligula lui-même ^ au

(1) Suétone in Gara. 79*

milieu d'une orgie ^ eut le bon sens de n'en pas vouloir?

Quoi qu'il en soit. César veut être roi ( 710) ; et il a de fu-^ nestes amis pour le seconder^ Tout prend déjà les formés des royautés de l'Orienti Voyez Antoine» consul et prêtre de Ce-* sar» marchet à côté de la litière impériale» la tête humble^ mont avancée dans la portière et sollicitant les ordres du maître! Antoine fait crier. sur le passage de César: Vivêh roi I Le peuple se tait ; César est obligé de répondre « qu'il est César et non pâs roi. » Aux Luper6ales» folle fête où les jeunes gens courent nus par la ville» Antoine» nu comme eux^ se fait soulever par leurs mains jusqu'à la hauteur des ros^ très» où César est assis » lui ofhre la bandelette royale ; uâ gémissement de la foule avertit César de refuser : Antoine recommence, Antoine se prosterne» le peuple murmure encore ; César n'ose ôccepter le diadème, le renvoie à Jupiter f et néanmoins fait destituer deux tribuns qui ont Arraché leiS bandelettes mises à sa statue (1).

Le peuple romain, qui prenait son parti de tout le restée ne se résignera pas à l'idée de voir cette demi*aune de rttbafi autour du front de César* Les deux tribuns destitués ont uu grand nombre de voix pour le consulat qu'ils ne demandent même pas. Un consul, que César a nommé contre les règles du droit» Veut au théâtre se faire faire place par son lictettrj on lui crie : « Tu n'es pas consul 1 » Et, sous la statue de l'ancien Brutus, on trouve écrit ces mots î « Si tu vivais aujoUf* d'hui ! »

Ce ne fut donc pas le caprice d'un fou ni la monomanie d'un scélérat qui tua César. Ceux qui lui donnèrent la mort s'étaient résignés à sa dictature ; mais ils se révoltèrent à la pensée de sa royauté, et d'une royauté insolente comme celles de l'Orient. Brutus, ami personnel de César comme il avait été l'ennemi personnel de Pompée, mais qui par devoir avait combattu César et soutenu Pompée , Brutus devait juger la

(I) CIc. Phlllpp. 11. 34. Suétôfle. !ô. Wntat(lnê.

i&O JULES CÉSAR.

république impossible ; mais Brutus le sloïcien » le gendre et le neveu de Caton , pouvait bien n'accorder à César qu'une certaine limite de tyrannie. Des compagnons d'armes de César, D. Brutus, Trébonius, Casca, plus de soixante sénateurs ou chevaliers, ne se réunirent point pour aller renverser en étourdis le même pouvoir de qui ils avaient obtenu grâce ou récompense. Cette entreprise , louable selon la morale antique , fut conduite avec gravité : ce fut comme un jugement de l'ancienne république rendu contre César. Brutus fit décider qu'on ne toucherait à personne autre que le dictateur : et, quoique le secret ne fût pas juré , nul ne le trahit , pas même l'ivrogne Cimber ; la seule Porcia, fille de Caton , le pénétra au prix de son sang.

Mais comme s'il y avait dans l'air quelques pressentiments d'une grande catastrophe , les avertissements arrivèrent en foule à César, comme à Henri IV. Le devin Spurinna le suppliait de prendre garde aux ides de mars. Des chevaux, qu'après son passage du Rubicon, il avait consacrés aux dieux et abandonnés dans les pâturages , refusaient , disaiton, la nourriture et pleuraient en abondance. La nuit qui précéda les ides , Calpurnie rêva que le toit de sa maison s'écroulait , qu'elle tenait entre ses bras son mari sanglant ; et aussitôt toutes les portes de la chambre s'ouvrirent d'ellesmêmes. Déjà malade, César hésita longtemps à venir au sénat, ne se mit en chemin que vers la cinquième heure, pendant qu'un esclave , après avoir inutilement tâché de l'aborder, venait se remettre entre les mains de Calpurnie , pour révéler, disaitril, des secrets importants à César; et le dictateur entra au sénat , tenant avec d'autres papiers le billet encore cacheté où le rhéteur Artémidore lui donnait le détail de la conjuration.

H était temps pour les conjurés d'agir ; le sénat était assemblé ce jour même pour autoriser César à porter le titre de roi, hors de l'Italie. Ils tuèrent César, dit Suétone , pour ne pas être obligés de voter ce décret. Tout fut grave et

GUERRE CIVILE ET DOMINATION DE CÉSiR. 1/ii

calme dans leur action. Cassius» avec un grand nombre d'entre eux, était au Capitole , faisant prendre la toge virile à son QIs. D'autres tenaient leur audience comme magistrats; à un plaideur qui en appelait à César, Brutus répondait : « César ne m'empêchera pas de faire observer les lois. » On lui annonça que Porcia , dévorée d'inquiétudes , était évanouie et comme mourante ; il fut troublé, mais ne se retira pas. Les conjurés vinrent au sénat le poignard sous la toge, en silence, s'interrogeant du regard ; il y eut parmi eux un mouvement de terreur muette quand un sénateur, qui paraissait avoir deviné le complot , s'approcha de César, lui parla bas et longtemps ; Cassius cherchait son poignard pour se tuer : Brutus examina la physionomie des deux interlocuteurs, et, sans mot dire, promena sur ses complices un regard tranquille qui les rassura. Le sang-froid de ces meurtriers ressemblerait à la paix d'une bonne conscience , s'il n'y avait pas toujours en l'homme une voix intérieure pour condamner le meurtre, même quand les lois et l'opinion le permettent.

On sait assez comment fut porté le coup. Les conjurés environnèrent César sous prétexte de lui demander une grâce. Comme illa refusait , CimberM rabattit sa toge de dessus les épaules, et, à ce signal, Casca frappa le premier, mais en tremblant. César , malgré une blessure dans la poitrine , se débattait comme un lion parmi les épieux des chasseurs, et, dans leur acharnement, les conjurés se blessèrent les uns les autres. Mais quand César vit Brutus : « Et tu es aussi du nombre! toi , mon fils ! » (Kac ou eT cxctvwv, xat ou tcxvov!) lui dit-il en grec ; puis il s'enveloppa la tête, ramena sa toge sur ses jambes pour tomber avec décence , et demeura percé de vingt-trois coups au pied de la statue de Pompée.

Mais il est dit que les crimes seront toujours inutiles , et celte entreprise, si sérieusement conduite, ne pouvait avoir pour la liberté de résultat sérieux. Ce n'était pas César qu'il eût fallu tuer, c'était la république et l'esprit de la républi-

ib2 JULES CÉSAR.

que qu'il eût fallu faire revivre. César n'avait fait que prendre la dictature des mains d'un autre et l'eicerGer plus franche-^ ment. La république ne pouvait plus être qu'une perpétuelle et changeante dictature^ pire encore que la monarchie (1).

Aussi le premier sentiment fut-il celui d'un grand vide et d'une consternation générale. Quand le coup fut fait, Brutus voulut haranguer ce sénat qu'il venait de rétablir dans ses droits , le sénat s'était enfui. Il voulut parler au peuple ; le peuple 9 qu'il avait rendu libre , s'éloignait sur son passage. Chacun ne pensait qu'à sa sûreté ; Lépidus maître de la ca-^ Valérie, se cachait ; Antoine allait prendre une légion de César et la conduisait au Champ-de-Mars. Chacun fortifiait sa maison, se fournissait d'armes ; des gladiateurs sortaient ar^ mes du théâtre , pillaient le marché, tuaient dans les rues. Les conjurés, effrayés de la liberté dont ils étaient les auteurs, traversaient Rome deux à deux, portant devant eux le bonnet de l'affranchissement, tâchant de calmer le peuple qu'ils ve^ naient de faire souverain, et, sous une escorte de gladiateurs, ils allèrent se mettre au Capilole en défense contre ce souverain. Le pouvoir manquait sans que la liberté fût revenue; et si quelqu'un avait puissance dans Rome, c'était ce pauvre corps sanglant et criblé de coups, qu'au premier moment de terreur, sénateurs et conjurés avaient laissé seul dans la curie , et que maintenant trois esclaves emportaient , le bras pendant hors de la litière.

Le peuple était douteux , les chances d'un combat incertaines pour tous. Les amis de César transigeaient a^ee ses meurtriers ; Antoine soupait chez Cassius. Mais restait une

(1) S^èque le dit très-bien : BniiuB ae trompa <iiumd il crut U liberté possible là où la servitude, comme le despotisme, avait de ai grandes récompenses à attendre j quand }1 crut possible la restauration de l'ancienne Rome, là où les anciennes mœurs étaient perdues; quand il crut possible l'égalité des droits et le respect pour l'ordre légal , après avoir vu tant de mlUieis d'hommes combattre pour savoir, non s'ils auraient un maitre, mais qui serait le maître. Gomblap |néaonnaissalt-ll t^ aon pays et la nature humaipe, s'il pensait qu'après la mort d'un tyran, Il ne s'en trouverait pas un autre prêt à lui succéder? De beneflciis. 11. 20.

GUERRE CIVILE ET DOMINATION DE GÉSâR. m

gpmàe difficulté» le corps de César : alUilron l'ensevelir avec honneur? allait-on le jeter dans le Tibre f

Brutus se montra généreux , permit les funérailles. César fut donc porté à la tribune, exposé sur un lit d'ivoire et d'or, avec un trophée que surmontait la toge sanglante. La foule allait au Champ^e^Mars porter des offrandes à son bâcher, si nombreuse qu'on la dispensa d'y aller en ordre, selon l'usage; le jour n'eût pas suffi.

Les funérailles une fois permises, l'éloge du mort était de droit. Antoine se contenta de lire les décrets du sénat si adulateurs pour César , le serment prêté par tous les sénateurs et entre autres par les conjurés de défendre la personne de César; puis, les esprits s'animant peu à peu, il déploya la toge sanglante, fit apporter une représentation en cire du cadavre, compta au doigt toutes les plaies, parla peu , mais des paroles touchantes, et pleura beaucoup.

Le peuple éclata. Ce peuple, en partie romain par la grâce de César, venait d'applaudir au théâtre les aUpsions contre les conjurés s

« I^ ai-je donc sauvés pour qu'ils fussent mes meurtriers (4)? »

ce peuple avait lu le testament de César, sur lequel étaient portés plusieurs des meurtriers ; ce peuple savait le legs que lui faisait César de ses jardins et de 300 sest. par tête. Il eût avec plaisir embrasé Rome pour en faire un bûcher à César. Il pariait de brûler le corps dans le temple de Jupiter au Capitole , ou dans la curie même , théâtre du meurtre ; quand deux hommes, la javeline en main, s'approchèrent du lit funèbre et y mirent le feu. Bancs des sénateurs, comptoirs des marchands , armes et bracelets d'honneur des vétérans , habits de fête des musiciens, parures des matrones, bulles d'or

(0 Hen* men' flenrtoe ut Qssent qni n^e perderent I

Pacuvlu9, dans le Jugement des armes. Suétone in Gsnare. 84.

ikii JULES CÉSAR.

des enfants, tout fut jeté dans les flammes ; les maisons voisines coururent grand risque ; et quand le peuple armé de tisons vint attaquer celles des conjurés, ils ne se défendirent qu'avec peine.

C'en était fait de leur cause : César mort les avait vaincus. L'univers pleurait César ; les étrangers de toute nation venaient tour à tour faire entendre auprès de ses cendres leurs lamentations sur le mort ; les Juifs , qui cherchaient déjà le Messie et avaient peut-être cru le trouver en César, passaient les nuits près de son bûcher. César fut dieu : autour d'une colonne élevée Au père de la patrie , s'offrirent des sacrifices , se firent les serments ; ses dévots qui y venaient formèrent presqu'un parti , et un imposteur , qui se donnait pour petit-fils de Marius et cousin de César , en fut le chef. Une comète que l'on vit au ciel fut l'âme de César reçue dans l'Olympe.

Que laissait donc César après lui pour être si grand ? Avaitil guéri quelqu'une des plaies du monde ? avait-il seulement pensé à guérir la plaie capitale, l'esclavage? Non, sans doute, et le monde ne pleurait en lui qu'une espérance, et une espérance qui ne se fut pas accomplie. Chose étrange ; le pâle Octave fit plus que le brillant César n'avait su faire : Octave, ce terne et cauteleux personnage , tout souillé du sang des proscrits, dompta pour jamais l'esprit républicain ; fonda l'empire sur les institutions qui le firent vivre trois siècles ; concilia , pour un temps du moins , les intérêts en lutte dans l'empire ; maintint l'équilibre du monde , lui rendit une certaine force morale ; sut , avec une puissance au moins égale à celle de César , résister mieux au vertige du pouvoir, et suspendit pendant un demi-siècle le fatal entraînement des choses vers la domination inhumaine des empereurs.

Mais César .était grand comme instrument de la Providence à une époque où la Providence allait se rendre visible au monde. César, qui ne se posait pas en libérateur, fut salué comme tel, parce que les peuples attendaient un libérateur.

César eut la mission de préparer matérielleraenl les voies du chrislianisme ( car Thistoire chrétienne et l'hisloire profane de ce siècle, qui semblent s'ignorer Tune l'autre, se touchent cependant par tous les points). Non-seulement l'élargissement de la cité romaine, le droit de citoyen donné à des villes , à des peuples entiers; mais surtout ces vasles guerres qu'il mena sur tous les points du monde civilisé , ces populations armées qu'il fit voyager de la Germanie en Afrique et des Gaules en Syrie , avec une célérité jusque-là sans exemple ; tout cela aida les nationalités à se rompre , les peuples à se connaître, le monde à s'unir. La guerre, ce grand moyen de rapprochement entre les hommes, ne se fit jamais sur un plus vaste théâtre : dans ses dix ans de guerre au delà des Alpes, César avait rapproché de Rome la Gaule , la Germanie , la Bretagne , des peuples et des contrées dont Rome ignorait même l'existence : dans ses cinq ans de guerre civile, il mena avec lui la Germanie et la Gaule en Italie , en Egypte , en Espagne , au pied du Caucase , dans Athènes , Alexandrie , Carthage et Jérusalem. Je ne sache personne qui ait plus cheminé les armes à la main.

Ainsi, pour parler avec Bossuet, « le commerce de tant de peuples divers, autrefois étrvigers les uns aux autres et réunis sous la domination romaine, a été un des grands moyens dont la Providence se soit servie pour donner cours à l'Évangile (1) ». Mais il faut comprendre que cette unité du monde romain n'était pas l'union des intelligences : les croyances se mêlaient , mais ne s'unissaient pas ; dans l'ordre moral au lieu de l'unité , c'était le chaos. La tâche morale et intellectuelle du christianisme restait donc tout entière ; le chemin lui était plus ouvert , non la victoire plus facile ; l'unité romaine était pour lui un moyen de publicité , non de per suasion et de triomphe; il ne triompha que par un miracle. Et quand il eut triomphé ; à rencontre de celte unité ro-

• (1) Disc, stir rhist. imlv. 111. 1.

maine, tout extérieure et toute matérielle , qui n'excluait , disait-on, que les esclaves et les barbares (1) , mais enfin les excluait, s'éleva Tunité chrétienne, cette unité des cœurs et des intelligences, dans laquelle il n'y a ni esclave, ni homme libre, ni Grec , ni barbare, mais tous et le Christ en tous (9).

(!) Urbs... io quà Boli barbari et lerri peregriimntiir. SidonloB Apponinatlt. (2) Novum hominem... ubi non e»t gentilte €t judsua, circumcMo et prepoUnn» barbarus et Scytha, senrus et liber» sed omnia et in omnibus Ghriatus. Goloss. UI. f 1 .

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§ I*'. — Cœsar Octavianm. — établissement de la

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