‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 7 sur 37 · XX PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

XX PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

crime; en histoire, c'est le sentier battu , la vieille ornière, le lieu commun où chacun s'est traîné depuis Hérodote, Et pourtant, si quelque chose nous reste à apprendre, si quelque chose manque dans l'histoire telle qu'on l'écrit aujourd'hui, c'est tout simplement peut-être cette naïve et vulgaire équité, cette bonhomie d'honnête homme d'un Hérodote ou d'un Bollin ; c'est une appréciation des choses et des hommes, non pas seulement dans leur rapport avec l'histoire de Thumanité, mais aussi dans leur rapport avec notre sens moral et nos habitudes d'honnêtes gens. Voilà humblement ce que je voudrais faire ici, admettant bien et en toute franchise, qu'il y a des choses plus intellectuelles et plus hautes, n'admettant pas qu'il y en ait de plus utiles et de plus vraies.

J'insiste trop peut-être sur le vague des idées et l'oubli du point de vue moral chez les hommes de talent qui suivent les tendances du siècle. Mais j'aime le talent à ce point qu'il me peine de le voir conduit et dominé, même par son siècle et par im siècle tel que le nôtre. Un excès d'indépendance ne lui sied pas mal, et de notre temps une noble impopularité lui eût parfois été utile. L'opposition contre le pouvoir est une vertu assez peu rare, souvent honorée davantage quand elle est plus facile; l'opposition contre l'opinion suppose toujours quelque courage. En face de l'opinion, je voudrais le génie factieux plutôt que courtisan : les Bonald , les Chateaubriand, les de Maistre, le spirituel Ch. Nodier, Ballanche, ce génie si contemplatif et si pur, sont des factieux qu'aime assez notre siècle lui-même, et auxquels le siècle suivant pourra bien donner raison. Nous qui sommes la foule, il

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nous serait plus permis de céder à Timpulsion commune, et de ne pas nous retourner contre ce flot qui nous pousse. Mais, quant au génie, il faut qu'il marche à notre tête, ou qu'il marche contre nous; il ne faut pas qu'il nous suive. Je lui voudrais cette devise d'une vieille famille féodale : Contre le torrent ! l^ torrent, poùrra-t-on me dire, est désormais un beau fleuve majestueux et puissant, dont le cours égal, quoique irrésistible, emmène avec lui certains génies même des plus beaux, certaines âmes même des plus droites. — Eh bien! oui, j'excuse ceux qui le suivent : laissez-moi honorer d'autant plus ceux qui lui résistent.

A cet égard, l'époque qui est traitée dans ce livre me semble instructive, principalement pour notre siècle. Elle est un embarras et une épreuve pour ces théories de progrès infaillible dont nous venons de parler. Toute l'antiquité se résume dans cette époque et y vient aboutir ; ce siècle devrait être la gloire et la perfection de l'antiquité ; il en est le siècle le plus misérable et le plus dégradé; et, par cela même, j'ose ajouter, le plus souffrant et le plus triste. L'humanité, livrée à elle-même, et certes sans que les beaux génies ou les guides puissants lui aient manqué, l'humanité en est vçnue là, à ne vivre que sous la condition d'adorer son dieu Néron. Si l'humanité, autrefois, avait été plus haute, plus morale et plus heureuse, qui lavait fait descendre? Et surtout si, plus tard, elle eut plus de dignité, plus de vertus, plus de bien-être que jamais, qui la fit monter?

4 Non! ce n'est pas elle-même. Ici, nous rencontrons (si une telle citation est permise) ce « nœud digne d'un

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Dieu, » et qu'un Dieu çeul peut dénouer. Entre Tantiquité et les âges modernes, il y eut une autre différence que celle d'une science plus ou moins profonde, d'un progrès plus ou moins grand, d'une philosophie plus ou moins certaine (comme si, du reste, on fut arrivé aujourd'hui| plus qu'il y a deux mille ans, à la certitude philosophique). Le genre humain, avant le Christ, était déshérité; c'était le fils de la servitude envoyé comme l'enfant d'Âgar, pour souffrir de la soif au désert. Le genre humain a été appelé de la servitude de l'esclave à la liberté des enfants ; il est devenu « l'héritier de Dieu et le cohé* ritier du Christ. » Les nations ont maintenant auprès d'elles, même quand elles veulent s'en éloigner, la lumière éternelle et intelhgente^ à laquelle seule il faudra qu'elles viennent demander la vie, si elles ne veulent pas que leur vie s'éteigne ; elles ont auprès d'elles non-seulement la parole écrite, mais la parole vivante du Christ, cette Église qui a sauvé les nations par la vertu du Christ qui a sauvé les hommes. C'est là tout le secret de notre félicité, de notre vertu, de notre perfectionnement et de notre progrès.

Voilà dans quelle pensée et dans quel but on s'est arrêté si longtemps sur une époque, curieuse à quelques égards, mais bien repoussante par ses crimes et ses turpitudes. Resterait maintenant une seconde moitié du travail; car le siècle des Césars n'est pas ici tout entier. Il faudrait encore à côté des corruptions du paganisme montrer le christianisme déjà tout parfait dans sa nouveauté. Ici, par le spectacle de ce qu'était le monde quand le christianisme lui manquait, on a cherché à montrer

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Tiitilité sociale du christianisme et les bienfaits que les hommes lui doivent ; là, dans l'histoire même du christianisme, on trouverait la preuve de sa vérité : et ce point de vue est plus important encore ; car, si Ton veut juger une religion, c'est sa vérité qu'il faut discuter par-dessus tout. Dans ce nouvel essai, l'écrivain trouverait une compensation à tous les dégoûts et à toutes les tristesses qu'à offerts à ses yeux la décrépitude du monde païen, il se reposerait à cette « lumière admirable » de Dieu qui « est la voie, la vérité et la vie » au milieu de tout ce qui est divin, de tout ce qui est saint, de tout ce qui est pur.

Mais un tel travail ne saurait être l'ouvrage de quelques jours. Et, comme nous le dit l'apôtre : « Nous ignorons ce qui sera demain... » Nous devons dire : « Si le Seigneur le veut, et, si nous vivons, nous ferons ceci ou cela (i) ». [i84i.]

(0 Jac. IV. 14. 15.

^W^9lt^

JULES GËSAR.

§ P'. — DERKIERS TEMPS l>fi LÀ RÊPUBLIOUE.

L'époque qui s*écouIà diepuis les guerres de Sylla et de Marius jusqu'à la bataille d'Âctium, fut une des plus actives de rbistoire du monde. Ces soixante-dix ans (ans avant J.-G« 88-31 9 de Rome 665-722), sont une révolution permanente. Quand la guerre civile n'est point au champ de bataille, elle est au Forum : quand des légions, qui souvent payent leur général pour les mener au pillage de Rome, ne s'avancent pas vers le Capitole, poussant devant elles l'Italie éperdue , des milliers d'hommes, libres, affranchis, esclaves, gladiateurs, délibèrent au pied du Capitole, le bâton ou l'épée à la main : c'est là l'état de paix.

La fièvre du combat est partout : orgueil ou souffrance, le monde entier veut prendre part à ce grand déchirement de la puissance romaine. Les pâtres errants, les fils vagabonds des anciens Samnites, les esclaves fugitifs dont l'Italie est pleine, sont prêts à se lever à la voix du premier Catilina qui les appellera. Les Scythes placés si loin de Rome se soulèvent contre elle au nom de Mithridate ( ans de Rome 675-690 ) L'Asie, sucée jusqu'au sang par la cupidité romaine» monte I. 1

sur des barques, et des nations de pirates couvrent la mer (674»-686). En Espagne, le parti de Marins, chassé de ritalie, a trouvé un refuge, et Sertorius veut ériger une Rome nouvelle au lieu de la Rome de Sylla (666-675). La Gaule vaincue se soulève contre son vainqueur (700), et plus de soixante nations révoltées mettent César en danger : 1,200,000 hommes périrent dans les guerres des Gaules (1). Les pâtres de Sicile, malheureux esclaves que leurs maîtres ne jugent pas même à propos de nourrir, armés d'épieux, vêtus de peaux de bêtes, suivis de chiens énormes, se font brigands, et il faut pour les réduire d'effroyables guerres où périt, ditron, un million de ces hommes (648-654). Enfin les gladiateurs, dégoûtés de tuer et de mourir pour le plaisir d'un parterre romain, prétendent tuer et mourir pour leur propre compte ; Spartacus l'esclave (679-681) plante sa tente aux portes de Rome, qui, peu d'années auparavant, a manqué d'être prise par une armée de pâtres samnites (662-665).

Et au milieu de tous ces déchirements, l'empire reste debout : César lui conquiert la Gaule (695-701), Mithridate vaincu lui laisse l'Asie (690), Sertorius, en soulevant l'Espagne contre Rome, la lui a donnée; chaque parti qui se meurt entraîne avec lui quelque royauté ou quelque nation indépendante : la république mourante s'agrandit au profit de l'empire qui va naître. Il y a plus : la civilisation ne périt pas. Ce monde qui se déchire est plein de lumières. Ce ne sont pas des barbares qui font ainsi égorger leurs ennemis au Forum ; ce sont des hommes élégants, des littérateurs qui ont fait leurs études à Athènes, qui parlent grec comme Isocrate, qui se battent pour Zenon ou pour Epicure autant que pour la république ou pour l'empire, des artistes qui ne pillent les provinces qu'afin d'enrichir leurs galeries et tuent des hommes pour avoir un Praxitèle. César est orateur, grammairien et poète ; Lucullus, le premier helléniste de son temps ; Verres est

(1} Pline. Hlst. oat, VU, 2b.

un Wiackelmanu ; pendant un an ou deux de retraite^ que lui donne la royauté de César, Cicéron traduit toute la philosophie grecque; Tépicuréisme ne domine à Rorae^que sous le manteau de poésie dont l'habille Lucrèce.

J'essaie aujourd'hui d'expliquer cette époque. L'apogée de la gloire romaine avait été à la fin des guerres Puniques : Rome vainquit alors sa plus redoutable ennemie ; elle la vainquit à force de patriotisme et de dévouement; elle avait été pendant ces guerres, plus une que jamais, plus croyante en elle-même, plus religieuse envers ses dieux. La longue querelle des patriciens et de la plsbs était finie, la plebs victorieuse était arrivée au niveau du patriciat, la cité était pacifiée , l'empire puissant au dedans était encore borné au dehors^ et le second des Scipions, après la prise de Numance, changeant la formule des prières, demandait aux dieux non plus d'agr^dir, mais de conserver la puissance romaine.

Il le faisait avec un sens profond. Il comprenait que Cartilage soumise, la conquête du monde irait trop vite, que nulle part ailleurs la résistance ne serait sérieuse ; que des peuples nouveaux afflueraient dans l'empire, corrompus pour la plupart, étrangers à l'esprit romain, tout crus encore et non façonnés par une longue guerre : il voyait Rome disparaître sous l'affluence de ses propres sujets et envahie par ses vaincus.

C'est ce qui arriva : il est des choses banales qu'il est bon d'expliquer, parce qu'on est plus accoutumé à les redire qu'à les comprendre et qu'on est souvent tout étonné de trouver un sens à ce qu'on prenait pour un lieu commun. Les dédamations des auteiu^s romains contre le luxe auquel ils attribuent la chute de leur patrie,

Sœvior armis

Luxuria incubuit victumque ulciscitur orbem ,

ne nous paraissent guère qu'une banalité de philosophie ancienne. Notre science moderne sourit même de la simplicité de ces pauvres moralistes. Nous avons appris à estimer le luxe

h JULES CÉSAR.

une chose utile, salutsdre, bienfaisante, presque une vertu et un devoir, un encouragement à produire, un moyen de faire circuler Targent et fructifier les capitaux.

L'antiquité avait pourtant ses raisons : je ne veux rien démêler avec l'économie politique, science de fraîche date, dont les systèmes ont en peu de temps changé plus d'une fois, et dont les théories n'ont pas toujours été confirmées par l'événement, mais qui n'en reste pas moins d'un aplomb et d'une assurance que je respecte infiniment. Mais il faut se placer au point de vue des sociétés antiques; il ne faut jamais parler d'elles sans se souvenir de leur grande plaie sociale, l'esclavage, née de leur grande plaie morale, l'idolâtrie. Le luxe ne pouvait être pour elles ce qu'il est pour nous, un échange de travaux et de richesses entre la classe ouvrière et la classe opulente, plus ou moins utile à l'Ëtat, plus ou moins avantageux à la classe inférieure, mais enfin portant avec lui quelque compensation du mal qu'il peut faire. La population ouvrière était esclave, ne possédant que par grâce un salaire quelconque de son travail, ne pouvant proportionner aux besoins et aux circonstances ni son prix ni ses produits, n'étant animée enfin ni par la concurrence, ni par le courage que la liberté donne, ni par l'espoir de la fortune. Ce que nous appelons industrie, n'était guère qu'un service d'esclave à maître, un office domestique forcément accompli ; ce que nous appelons commerce, n'était guère chez les Romains qu'une usure dévorante pour le pauvre : l'industrie libre date des corporations chrétiennes au xi*" siècle, le commerce moderne date des Croisades.

L'agriculture restait donc l'unique ressource de la population libre et inférieure. Mais il faut voir ce que l'agriculture devenait, il faut comprendre siV irgile, parlant de la sainteté des travaux rustiques et rappelant l'Italie à ses vieilles mœurs agricoles,

. • Tibi ros anliquaQ laudis el arlis ,

n'est qu'un déclamateur poétique, un laboureur sentimenlaU

comme Gessner ou M. de Florian; il faut montrer dans sa nudité le chancre qui dévorait la société romaine.

L'égalité n'était pas dans la nature du monde antique : une aristocratie vaincue, une autre devait renaître; l'esprit de l'humanité pouvait niveler par moment, l'esprit de l'antiquité exclusif et dominateur devait ramener l'inégalité.

Ainsi le palriciat avait été l'aristocratie sacerdotale, primitive, sacrée ; il tenait ses droits d'un ordre préétabli, de la loi de Romulus, de quelque chose qui était descendu du ciel. Par cela même que ses titres étaient plus respectables et avaient des apparences plus légitimes, son empire devait être un peu plus doux : les plébéiens étaient ses clients ; il leur devait la protection du suzerain, l'assistance dans leurs misères, la défense dans leurs procès; au Forum, dans les jeux, dans les sacrifices, il se mêlait au peuple sans trop d'orgueil. La religion lui appartenait comme un dépôt de ses ancêtres; mais les jugements et les lois appartenaient, au moins depuis des siècles, à l'assemblée de la nation.

Mais au temps dont nous parlons, le patriciat était vaincu; il avait perdu un à un tous ses privilèges, et sauf quelques droits honorifiques, un patricien n'était guère qu'un homme qui ne pouvait pas être tribun du peuple. A la place du patriciat, après la prise de Carthage et les conquêtes qui suivirent, il s'était formé un patriciatnouveau, lepatriciat des enrichis(l). Il y eut grâce à ces guerres fructueuses et à l'argent qu'elles jetèrent dans Rome, une aristocratie de riches plébéiens, gens notables (no&tTe^); hommes entendus qui surent reprendre les pouvoirs que l'ancienne aristocratie avait laissé échapper ; qui concentrèrent ou à peu près dans leurs familles les charges auxquelles tous étaient légalement admissibles ; qui, par le sénat, devinrent eux aussi propriétaires de la religion et des ressources légales qu'elle donnait; par la censure, acquirent le droit de recomposer le peuple en centuries

(t) Salluste. GaUi. 10.

ê JULES CÉSAR.

él en tribus, et de remanier, comme nous disons si gracieusement, la matière électorale; par le monopole de la science augurale et de la science du droit, reprirent quelquesuns de ces lacets dans lesquels la science sacerdotale du patriciat avait tenu le peuple ; par leurs richesses achetèrent les votes, payèrent des jeux, jetèrent au peuple le blé et l'argent; maîtrisèrent ainsi ]dL pkbs comme magistrats, comme prêtres, comme savants, comme bienfaiteurs, encore plus souvent comme créanciers. Ainsi cette aristocratie nouvelle recueillit tout l'héritage de l'aristocratie antique et même y ajouta le droit de juger, immense pouvoir si âprement disputé depuis ; elle fit corps, s'appela nobilitas, eut ses généalogies, son droit dimages , véritable blason de l'ancienne Rome (les images de ceux qui avaient été consuls ou préteurs restaient accolées au foyer|domestique et devenaient des titres de noblesse) ; elle fut un grand seigneur, tandis que le patriciat avait été un suzerain ; elle ne voulut pas du voisinage du peuple sur les bancs du spectacle; aristocratie plus jalouse parce que son origine était plus récente et son droit plus sujet à discussion : oligarchie, devrais-je dire, plutôt qu'aristocratie.

^ Ce n'est pas tout : maîtresse du pouvoir, de la science, de la religion, il fallait encore que la propriété fît partie de sa prérogative. Vager romanus, la propriété sacerdotale, avait été le privilège du patriciat; Yager publicus, la propriété politique, devait appartenir à la nobilitas; l'antiquité avait une pente naturelle, à la concentration dans la propriété, à l'oligarchie dans le pouvoir.

Il faut dire ce qu'était Yager publicus. Le droit de guerre de l'antiquité ne laissait pas de propriété aux vaincus. Rome usa de ce droit plus modérément que d'autres cités, mais elle en usa, et la conquête successive des différentes portions de l'Italie lui donna d'immenses domaines. En certains endroits qu'elle jugea importants comme boulevards de sa puissance, elle établit des villes nouvelles, repeuplades villes anciennes,

donna des terres à ses citoyens et à ses soldats, fonda ce qu'elle appelait des colonies ; mais partout ailleurs un immense apanage lui resta, inculte en grande partie et dévasté par la guerre. Ce domaine était inaliénable ; pour en tirer parti, h république ou l'affermait aux enchères, ou même, sans stipulation expresse, laissait le possesseur s'y établir, et ne réclamait de lui qu'une faible redevance. Ces concessions dès les temps les plus anciens durent être en grande partie le privilège des plus riches, patriciens ou nobles. Soit qu'aux ench^ res, par des offres plus élevées et par la faveur des censeurs, ils parvinssent à écarter le pauvre, soit que ces terres, éloignées des villes, eussent besoin pour être protégées des châteaux et de l'armée de clients que possédait l'aristocratie, la classe opulente devint en général l'unique détenteur, et finit même par se considérer comme seul et véritable propriétaire àeVager pwblicus presque entier (1). Mais cette propriété usurpée, illégitime, provisoire, contestée toujours, eût été gênante à manier et à transmettre sans l'officieuse habileté du préteur. Le préteur était à Rome le grand redresseur des rigidités de Tordre légal, l'homme aux expédients chargé de plier au sens commun la vieille loi des Douze-Tables. Le préteur ne pouvait déclarer propriétaires ceux qui détenaient ainsi le sol italique , il ne pouvait leur donner d'action civile pour réclamer ces biens; mais par un édit possessoire il leur en rendait la jouissance, par un interdit il les y maintenait. Leurs successeurs ne pouvaient y prétendre par droit d'hérédité : le préteur leur donnait la possession de biens. On ne pouvait transmettre à titre de legs, de donation, ni de vente, ces biens dont on n'était pas propriétaire légal, il est vrai ; mais si on les avait légués, donnés ou vendus, le légataire les

(I) r. surtout Appien, debello civUi, l. 7; U. 10; PiularcU. in Gracchis. 8. 0. Sur les châteaux (arces) de Vancienne féodalité romaine, r. Dcnys d'Halic. V... Tit. Uv. V. 44. Sur les armées de clients, V, la célèbre expédition des Fabii auprès de leur château de Grémère.

possédait pro legaio, le donataire pro donaio, Facquéreur pro empto : ce qui» de compte fait, revenait exactement au

même (1).

Mais restait le peuple et sa souveraineté menaçante, restaient les tribuns toujours prêts à se lever pour réclaiper au nom des pauvres la propriété publique. La grande question des lois agraires, longtemps mal comprise des modernes, éclairée enfin par la science de notre siècle, n'est autre que celle-là: le combat entre le droit du peuple, strict, absolu, rigoureux, et le droit des possesseurs maintenu pendant des générations et confirmé par l'hérédité. Que fallait-il faire? Expulser le détenteur de ces héritages devenus siens par le fait? Laisser le patrimoine public à l'abandon, la plebs sans terre à cultiver, et une multitude inquiète , oisive et toujours croissante, sans ressource dans sa misère (2)? Cependant , la loi Licinia ( 388 ) était venue encore à temps pour arrêter cette concentration des fortunes. Elle avait borné chacun à un maximum de 500 jugères (126 hectares 40 ares) à^ager publiais. Elle avait maintenu le sol italique aux mains de cette classe moyenne qui était comme la moelle de la république ; elle avait entretenu cette pépinière aux soldats, elle avait aidé aux grands triomphes des armées romaines.

Mais lorsque vint le règne des opulents, aprl^s la paix de Carthage, l'équilibre fut tout à fait rompu. Le mouvement de concentration fut sous la nobilitas plus actif encore qu'il n'avait été sous le patriciat. La loi Licinia fut oubliée , les Gracques eux-mêmes, qui voulurent la relever (619-629), n'osèrent le tenter sans promettre une indemnité aux possesseurs.

(1) Sar cette origine de la possession prétorienne, F. les travaux pleins de lumières de Savigny, Hecht, det Beûtxet; NIebuhr, tome UI , et le savant ouvrage de M. Giraud, De la propriété chcs les Romains,

(2) Reduci plebs In agros unde poterat nlsl possidcntium expulslone qui Ipsi pars populi erant? £t tamen relictas sibi a majoribus sedes quasi jure hœrcditario possldebant. Fiorus. III. 13.

et ne réussirent pas. Une loi subséquente maintint ceux-ci, en les soumettant à une redevance dont l'usage tomba bientôt (1). Et ainsi la nobilitas, cette aristocratie parvenue, sans charte féodale, sans institution des dieux, par la seule force de la possession, arriva à détenir une grande partie de la propriété, comme elle détenait (c'est bien le mot) les honneurs, la religion, le pouvoir.

Et déjà pourtant, une aristocratie de troisième ordre s'élevait derrière elle : les chevaliers, les nouveaux riches coudoyaient les riches anoblis. La possession de certaines magistratures vous faisait sénateur ; le droit dimages vous faisait noble ; la seule quotité de votre fortune vous faisait chevalier (vers les derniers temps, 400,000 sesterces: 108,000 fr.) (2). Les places de finances, la ferme des impôts, emplois interdits aux sénateurs ou dédaignés par eux, obscurs et de médiocre profit dans la pauvreté des temps anciens, engraissaient maintenant bien des fortunes de chevaliers. Ces publicains, comme on les appelait, formés en compagnies commerciales, associés par la médiocrité même de leur ambition, répandus par tout l'empire, exploitant toutes les provinces, correspondaient par un service de postes organisé pour eux seuls , de l'orient à l'occident, de l'Asie en Espagne. Leur centre était à Rome ; toutes ces sociétés y avaient leur représentant (mor gister societatis) ; elles avaient crédit au sénat, puissance pour agiter le Forum ; le sang y coula pour elles. Cicéron les loue en public, se plaint d'elles dans l'intimité (3). César

(1) Au moins pour une partie de ce8 terres. Ainsi AlUcus payait quelque chose pour les siennçs, Térenlia ne payait rien. Gic. ad Attic. H. 15. V, sur tout ceci Plutarque et Appien, ibid, Gic. Drut. 36. Appien. I. 27.

(î) Hor. Epist. I. I. PUne, Hist. nat. XXXllI. 2. Pline. Epiât. I. 17. F. l'ëvaloatlon du sesterce aux différentes époques dans M. de La Mallo» Économie poltltque des Romaine, 1. 1, c. 7. Quant au talent, Je Tévalue toujours à 6,000 deniers romains, d'après Pline. XXXV. 15.

(3) V. pour l'éloge, Pro lege Manilia, et presque toutes les harangues; pour la critique, la correspondance avec Quinlus, entre autres, I. 1, S 2. --Nosti consuetudinem hominum, leurs rancunes, etc. Fam. 1. 0.

iO JULES CÉSAR.

leur fait remettre le tiers tfun bail onéreux; les pontifes, maîtres du calendrier, abrègent ou allongent Tannée pour leur complsdre, selon que leur bail est avantageux, ou ne Test pas (1). Jamais corps élu ni aristocratie héréditaire ne fut plus cohérente que cette aristocratie formée par le cens. Les chevaliers devinrent donc un troisième ordre dans l'État ; s*in-* terposant entre le sénat et le peuple, prétendant eux aussi à des places séparées au théâtre, honneur que le sénat luimême n'avait pas toujours possédé.

Un débris leur était échu de la fortune de l'ancien patriciat. L'usure , cette grande ressource du sénat antique , cette fréquente occasion de révolte plébéienne, était en bonne partie en leurs mains. Ils se trouvaient et les fermiers généraux et les banquiers et presque les seuls commerçants, en un mot tout le tiers état de cet empire romain qui était le monde. Le goût leur vint bientôt de partager avec la noblesse le domaine privilégié du sol italique. L'hypothèque, ce vasselage de la propriété territoriale envers la propriété mobilière, cette inféodation de la terre aux capitaux, un des fléaux des temps actuels, était chez les Romains bien autrement dévorante. Les fréquents appels pour la guerre mettaient vite le pauvre colon à la merci de son riche voisin ou de l'usurier de la ville. Les nobles détenaient déjà une partie de l'Italie à titre d'adjudicataires publics, les riches en acquirent une autre à titre de créanciers ; ils s'agrandirent aux dépens de Yager privatus, la propriété libre, comme s'étaient agrandis les nobles aux dépens de Yager publicm, la propriété domaniale : et les vastes domaines envahirent dès lors une énorme portion de l'Italie.

C'est qu'il fallait un large espace à l'importance et à la gloire du Romain civilisé ; de la place pour ses villas, pour ses jardins plantés d'arbres exotiques, pour ses volières, pour ses viviers, pour son peuple d'amis, de clients, d'affiran-

(1) Suétone, in Gaware» 40. Solln, 1. Macrobe, I, etc.

chis el d'esclaves. Un parc de quelques arpents pouvait-il suffire au maltôtier romain qui s'était logé militairement dans les immenses palais des rois d'Asie? Il fallait donc s'arrondir (agros continuare), acheter de gré ou de force Théritage voisin, déposséder le pauvre qui doit et ne trouve pas de répondant; s'adjuger le bien du soldat qui, en partant pour la milice, a laissé des enfants trop jeunes pour cultiver; faire marché pour quelques écus, avec le légionnaire, qui, après vingt ans de combats, revient centurion, mais épuisé par la guerre et hors d'état de labourer son champ. Le latifundium ( la grande propriété) est envahissant de sa nature; on n'a pas des terres, on a des provinces (1).

Ces terres facilement acquises, va-t-on les cultiver avec amour? Souvent le droit du possesseur est contestable, douteux, provisoire : ce n'est pas un père de famille, c'est un créancier nanti; ce n'est pas un cultivateur, c'est un gardien. Exploiter par soi-même n'est pas digne : affermer donne de l'embarras; un métayer raisonne, paye mal; au moment des semailles ou de la récolte, la guerre vient vous renlever(2) : mais l'esclave, cette bête de somme, qui, sous la conduite d'un esclave comme lui, travaille et n'a jamais le droit de rien demander, qui dans sa vieillesse peut encore être vendu pour quelques écus, qui enfin n'est jamais digne de marcher sous les aigles romaines, l'esclave est un outil bien plus commode. Ce genre d'exploitants n'est pas cher, les captifs ne manquent pas au peuple qui a vaincu le monde; on ne voit que Thraces, Africains, Espagnols, les fers aux pieds et la marque du fouet sur le dos, envahissant le pays qui les a vaincus ; les maquignons vont en Asie et en Grèce, enlever des hommes libres, et en amènent à Rome des cargaisons. Ainsi le latifundium sera livré à des mains serviles ; le tugurium du pauvre colon sera jeté au vent ; l'immense villa, la grande ferme lui succédera avec sa partie souterraine Yergas-

(\) Appien, I. 7. V. Sénèque, Pline, Horace, elc — (2) Appien. llnd.

tule, peuplée d'ouvriers qui dorment les pieds dans les en-' traves.

Mais Tesclave cultive mal, sans cœur, sans espérance, peu importe ! Si l'esclave cultive mal, du moins sait-il garder les troupeaux ; Fagriculture fera place à une industrie moins embarrassante; le sol, jadis cultivé, se changera en de vastes pacages où les seules traces de civilisation seront quelques pâtres gardant les troupeaux ; ce sera là une grande partie de la fortune des riches. Ainsi, par suite du même progrès social, auront succédé les vastes domaines à la culture partielle, les travaux de luxe aux travaux utiles, l'esclave au cultivateur libre, le pâtre au laboureur (1).

Les fortunes y perdent; la paresse du riche, sa voluptueuse indolence, y gagneront. D'ailleurs, les terres d'Italie sont des terres de luxe : on aime avoir une villa à Tivoli pour le voisinage de Rome, une autre près de Naples pour les brises de mer, une autre dans les Apennins pour la solitude, des routes pour vous seul qui y conduisent, des hôtelleries pour vous seul qui vous hébergent en chemin ; c'est affaire de luxe et d'orgueil romain. Du reste, on a de bonnes terres en Sicile, des créances sur les provinces, des boutiques louées à Rome, des esclaves partout, en un mot, on a sa fortune ailleurs ; mais on est citoyen romain, et on tient à avoir pied sur le sol privilégié de l'Italie.

Ces fcentaines et ces milliers d'esclaves ne sont pas d'ailleurs une propriété toujours inutile ; en ces temps de guerre civile, qui sait s'il ne devra pas son salut à leurs armes? Dans sa maison à Rome, dans ses villas de luxe, dans ses villas d'exploitation, dans ses pâturages surtout, le riche a une légion d'affranchis et d'esclaves toute prête à marcher ; on n'est pas riche, dit Crassus, si l'on n'a de quoi entretenir

(1) Sur celle dlmînulion de la culture, K. liv. VI. 12. PIul. in Gracch. 8. CIc. pro Rosclo Am. 18. Colum. I. Prof. 11. 12. La plus grande parUe de Yager puhlicus étail en pàlurages. Varron de re ru8tlc&. F. 36. Pline, Hist. nat. XVni, 3.

une armée. Ainsi, veiTez-vous Catilina tomber au champ de bataille entouré de ses affranchis et de ses colons esclaves ; DomitiuS) aborder à Marseille avec sept navires pleins de ses esclaves» de ses affranchis et de ses colons ; Pompée, conduire à Pharsale 800 cavaliers, ses pâtres ou ses esclaves; Calilina, pour faire la guerre , vendre ses troupeaux et garder ses pâtres (1) : ce sont les armées féodales et les guerres privées du moyen âge.

Mais que deviendra la population libre? cette plebs rustica, la pépinière de tant d'armées, elle jadis estimée bien au-dessus ieldiplebs urbana qui était à peu près exclue delà milice? Elle est fière, privilégiée, en tant que romaine; elle s'est faite régale des patriciens : mais en tant que pauvre, elle est méprisée, expulsée de son champ (2), dévorée par Tusure. L'industrie, exercée par les esclaves au proflt des riches, est improductive et impossible pour l'homme libre. Les saintes lois prolectrices, les lois Porcia et Sempronia, ce bill des droits du citoyen romain , cette charte qui constitue son privilège au-dessus de l'étranger, ne sont pas toujours respectées visà-vis des plébéiens de la campagne , ils sont parfois battus de verges et on les envoie comme esclaves dans les provinces (3).

11 est dans le monde un seul asile : c'est Rome, on s*y ré-

(1) Cum liberiis et colonls. Salluste. CaUI. 03. Servis, libertis, colonfs, Cssar. B. G. I. 34. 66. Servos, pastoreâ. Ibid» I. 24. IV. 3. Ciceron. Fragm. in togft candide.

(2) ServiU imperio patres plebem exercere..., de vità et tergo more regio consu* Icrc^ agro pellerc.... Salluste. Fragm. I. 0. — Quicumque propter plevitatem agro publieo ejecti sunt.... Hcmina : cités par M. Giraad. — Plcbcios.... paulatim agris expulsos. Salluste, Lettre politique. II.

(3) •• Vous vous croyez assez libres , dit un tribun au peuple de Rome, parce que vous n'êtes pas frappes de verges, parce que les riches, vos maîtres, vous laissent encore aller et venir librement. 11 n*en est pas de même des citoyens des campagnes : leur sang coule sous la verge au milieu des querelles des grands ; on les donne en présent aux magistrats qui vont dans les provinces. » Discours de Uclnius Maccr dans Salluste. Ce passage donne bien idée du genre de liberté que Ton venait chercher à Rome.

fugie, el Rome est encombrée. Le sénat, pour la décharger, envoie la p/efcs rustica se partager des terres au nord de l'Italie ; il veut la disséminer en colonies : mais ce remède incomplet est accepté avec répugnance, parce qu'il ôte avec le voisinage de Rome, les trois privilèges de la cité romaine : le vote au Forum, le spectacle au théâtre, les distributions de blés. D'uu autre côté, les populations italiques, jadis associées à la grandeur de la plebs romaine et qui, depuis la fin des guerres Puniques, la remplacent souvent dans les légions, sont associées aujourd'hui à sa misère. Elles sentent lourdement le pouvoir de l'oligarchie romaine et les volontés arbitraires de ses préteurs : un d'eux fait battre de verges les magistrats d'une ville, parce que les bains ne sont pas restés libres assez \M pour sa femme qui les voulait occuper à une heure inaccoutumée (1). Entre la violence du préteur et là prépotence dn riche, entre l'invasion juridique du colon romain et l'invasion semi-légale du possesseur noble, entre le droit du conquérant et celui de l'usurier, entre la fiscalité et la chicane (calumnia), toute la population agricole de l'Italie, déjà appauvrie par tant de guerres, sera déplacée. Italien ou Romain, le colon sera réduit à errer, comme dit un des Gracques, sans tombeau et sans autel, heureux s'il peut pénétrer dans la cité merveilleuse où le pauvre espère toujours qu'il vivra, Rome, l'Eldorado du proscrit, qui semble encore un asile ouvert, comme au temps de Romulus,' à tous les misérables qu'elle a faits. Ne donne-t-elle pas au moins l'air, le soleil, quelques aumônes, la liberté du Lazzarone?

V Les provinces, à leur tour, seront tentées de venir lui de- \nander ces biens. La domination romaine arrive aux provinces, représentée par le proconsul et le publicain. Quant au proconsuK lisez dans Cicéron (2) quel fut le gouvernement

(1) r. Caton etTib. Graccfaus, apud Àulu-^^ell. X. 3. 5.

(2) IQ Verrem, de ProTlnclia Conaularibus. In Piaonem, etc. V, aussi la lettre officielle à Qctintns, 1,1.

(le Verres en Sicile, celui de Pison en Macédoine, celui de Gabinius en Syrie : voyez surtout dans ses lettres intimes (1) en quel état il trouva la Cilicie, succédant à Âppius avec qui il correspond poliment et respectueusement et qui se plaint bien haut que, Cicéron se donne des airs de le condamner en faisant mieux que lui. iLisez ce que c'est que l'arrivée d'un proconsul avec sa cohorte^ c'est-à-dire avec sa tourbe d'affamés et d'endettés romains qui viennent sje refaire dans la province, jeunes oiseaux de proie que le vieia milan mène à la chasse ; ses voyages ruineux, ses redoutables assises, les désastreux passages des troupes romaines (les Cypriens payèrent 200 talents, 936,000 fr., à Appius pour éviter une garnison); ses pillages de tableaux, de vases et de statues; ses marchés pour la justice; ses réquisitions de blés pour l'approvisionnement de Rome, source d'abus infinis ; son pouvoir de vie et de mort ; son omnipotence sur les villes, les peuplei^ et les rois. Pison lève en Achaïe des impôts pour son propre compte ; oblige les plus nobles filles à se jeter dans les puits pour échapper à sa brutalité ; ailleurs, vend la vie de json Jhôte, et, fidèle au marché, lui fait ouvrir les veines; envoie à son ami Clodius des centaines d'hommes libres pour combattre dans l'amphithéâtre. Gabinius arrive, dit Cicéron, tendant la main, criant qu'U a tout adieté et qu'il veut tout ven*dre. Débarquant en Cilicie, Cicéron trouve ce vaste royaume insolvable, tous les biens vendus (sans doute à des Romains), la rentrée des impôts devenue impossible ; et quand on voit qu'il se conforme aux lois, que satisfait des 2,200,000 sest. (429,000 fr.) que le sénat lui donne, il n'exige ni blé pour sa suite, ni bois pour sa tente, ni foin pour ses chevaux, la pro* vince tout entière vient émerveillée faire haie sur son passage; son arrivée est une résurrection pour elle (2).

(1) F. sur le proconsulat de Qcéron en CSlicie.» ad Atticiim»V, VI. 5 et s.— Fam. IL lO, 17. UI. l et a. IX. 25. XV. l et a.

(2) AdTentameo NTliiaee. Ad AtUc. V. lO.

16 JULES CÉSâR.

Mais une tyrannie plus redoutable ,- parce qu'elle ne varie pas, est la tyrannie usurière et fiscale des chevaliers romains. Tous, publicains, négociants , hommes d'affaires des riches sénateurs, agents financiers de toute espèce (ces mots : négociants, banquiers, argeniarii, mensarii, negotiatores, ne veulent guère dire qu'usuriers; les Romains, en fait de commerce, n'estimaient que celui de l'argent), tous forment dans chaque ville une assemblée {conventus)^ se serrent les uns contre les autres, se séparent de l'étranger par ce sentiment de nationalité âpre et jalouse , dont les Anglais sur le continent nous offrent aujourd'hui un type assez vrai. Le conventus est une puissance, souvent égale ou hostile à celle du proconsul, et que sa nationalité romaine rend inviolable. Ces gens d'une haute respectabilité (expression anglaise tout à fait digne d'être romaine), spolient à qui mieux mieux et la province et le trésor, accaparent le blé dans les disettes, perçoivent les impôts dont ils ont grand soin de cacher le taux légal, sont créanciers de tout le monde, hommes, villes et dieux ; forcent la cité à vendre son temple, le père son fils; mettent les hommes libres aux enchères, les soumettent à la torture, les jettent pour toute leur vie dans un cachot fangeux. Tout-puissants à Rome, recommandés parles chefs du sénat aux proconsuls et aux préteurs, ils font casser les sages règlements de LucuUus, par lesquels plus encore que par la guerre il avait vaincu Mithridate. Ces bourgeois de Rome ruinent jusqu'à des rois; Déjotarus est devenu gueux ; Ariobarzane paye à Pompée 33 talents (153,440 fr. environ) par mois, tout le revenu de ses états, et n'acquitte même pas l'intérêt de sa dette. Scaptius, l'agent et le prête-nom de l'austère Brutus, est créancier de la ville de Salamine, se fait donner des cavaliers par le gouverneur Appius, enferme le sénat de celte cité, l'assiège si longtemps que cinq sénateurs meui'ent de faim : Cicéron arrive et examine les prétentions de Scaptius; il trouve qu'au lieu de 106 talents de capital, il en réclame 200, et quant aux intérêts, il se contente de 4 pour 100 par mois (ou 48 pour 100 par an)

se cumulant au bout de Tannée (1). Jugez si les sujets de Rome qu'elle nommait dérisoirement ses alliés, ne devaient pas tourner un œil d'envie vers celte cité où semblait s'être réfugiée toute la liberté du monde.

Dans l'antiquité d'ailleurs la suzeraineté des villes et le vasselage des campagnes est un fait permanent. Les nationalités, haineuses et jalouses, aimaient à s'enfermer derrière les murailles : c'était là l'État, la cité, iroXcç ; la campagne n'était que le champ (ager), le territoire et le domaine de la ville, je dirais presque son esclave : ici c'était le Spartiate, là c'était l'Ilote. Toute la force des nations résidait dans leurs villes ; toutes les grandes conquêtes s'achevèrent par un siège : Numance prise, donna aux Romains l'Espagne ; Carthage, l'Afrique ; Syracuse, la Sicile ; Corinthe, la Grèce.

Et Rome surtout, la ville des villes, l'archétype des mille colonies qui peuplent l'Italie et peupleront le monde, Rome, dont l'immuable Pomœrium a été consacré par d'étemels au* gures, exerce plus énergiquement que toute autre cette puissance d'absorption (2). Tout acourt vers elle : le riche vient y jouir, le pauvre y mendier, le nouveau citoyen y donner son suffrage, le citoyen dépossédé y réclamer ses droits. Le banqueroutier s'y met à l'abri de son créancier, le criminel y fuit son accusateur, le riche endetté s'y fait protéger par quelque potentat contre la saisie de biens et la pique du préteur (3). Le rhéteur asiatique y ouvre son école; le philosophe grec y apporte sa loquacité bouffonne ; l'astrologue chaldéen, le magicien d'Egypte , le prêtre mendiant d'Isis ou de Bellone, le petit Grec surtout {Grœculus)^ le chevalier

(0 Oc. ad. Alt VL 1. 2.

(3) R<Hn6 1 Rome ! c'est elle qu'il faut habiter, Rnfus, c'est dans sa lumière qu'il faut TiTre. 11 n'y a pas de gloire à gagner au dehors, pour peu qu'on puisse s'ilhistrer à Rome. Qe. Fam. II. 12.

(3) Salluste, Catll. 38, énumèrc très-bien tous ces éléments de désordre qui se réunissaient à Rome. In Romam tient in sentinam confluxerant, F. aussi Applen. Suet. in Âug. 42.

iS JULES GÉSin.

cTindttstrie de rancienne Rome^ qui k rnooterait au ciel pour un dîner » :

Graeculos esuriens in cœlam, jusserîs, iUt (4).

Tous ces gens qui cherchent fortune pensent la trouver ici, et, à défaut d'autres , prennent Rome pour patrie et pour nourrice (2).

Nourrice ingrate et dont le lait doit s*épuiser 1 L'Italie donne peu de blé, les campagnes sont désertes, les villes regorgent, les bouches abondent et les bras manquent. Malheur à l'étranger! Au jour de famine, le sénat le jette hors des portes ; il ira où il voudra, hors de Rome, hors de Mlalie. Une fois, un tribun fait expulser Gaulois, Espagnols et Grecs, tous les étrangers, à l'exception d'un seul homme (3). Les Latins euxmêmes, ces frères du peuple romain, ces premiers alliés de la ville de Romulus, ne seront pas toujours épargnés (ans de Rome 566, 581, 632). Bien des siècles plus tard, lorsque Rome> dans sa décadence, sera devenue plus tolérante, les rhéteurs grecs lui reprocheront cette nécessité inhumaine et glorifieront leur patrie qui sut toujours l'éviter (4).

On chasse l'étranger; mais il faut nourrir lecitoyeti, car il ne faut pas que le citoyen s'abaisse par le travail. Depuis longtemps (an 262) , les consuls ont commencé à acheter du blé en Élrurie et en Sicile, pour le revendre à bon marché (5) aux citoyens pauvres. La Sicile ne suffisant plus, la Sardaigne et l'Afrique sont devenues des greniers de l*empire : remède funeste et qui augmente le mal ! L'Italie, ou du moins tout ce qu'elle contient de citoyens romains, n'en accourt que davantage aux portes de Rome (6). L'ouvrier lusse sa famille,

(1) jDTénal. —(2) Roma , dit Q. CicéroD , urbs ex nattonum confleostl coutitoU. De petit, consulat. — (3} Glaacipptu : Ole, de lege Agraria. 1. 4. (4) Llbanias, p. 366. ThemlBt. Orat. 6. — (&) Tit.-Li?. U. 34. (6) Saiiuste, ihid, Appien, B. C. U. 1.

et vient mendier de Tédlle un bon pour avoir du blé {tessera frummiaria). Le nombre de ces indigens légaux augmente sans cesse. César seul osera le réduire de 320,000 hommes(l) à 150,000.

Ces 320,000 hommes sont les véritables heureux du siècle. Pour eux le profit de celte organisation si souffrante de l'em* pire, le bénéfice de la gloire romaine, le solde de ce compte où figurent tant de douleurs et tant de misères ! Cependant ces citoyens romains sont Romains à peine. La vieille racé plébéienne a péri : ce qui demeure, c'est une population de toute origine, en grande partie venue captive d*Afrique ou d'Espagne, et qui, par une pirouette et un soufflet, signe d'affranchissement, a acquis en un jour tous les privilèges de la cité romaine, pour lesquels ritalie combat depuis un siècle- Cette multitude à laquelle Scipion Emilien disait dans sa colère : Silence, bâtards de l'Italie (2) ! qui se déshabitue de la toge, qui mendie en tunique aux portes des grands, ne s'en dit pas moins le peuple romain et jusqu'à un certain point s'est faite romaine par le cœur; elle s'intéresse au nom romain, comme si ce nom, avec son nom personnel, ne lui venait pas du maître qui l'a affranchie ; elle s'imagine descendre de la vieille pfe6s ; elle croit à Rome et aux dieux ; elle a des inspirations romaines, plus que n'en a tout le reste de l'empire, chevaliers, sénateurs, patriciens.

Quand on est noble ou chevalier, on se moque de ces petites gens, de ces hommes en tunique {tenues, ignobiles, tunicati, tribules); mais au jour des comices, on les appelle parleur nom, on leur serre la main ; on paye cher leur voix. Le sénat les redoute; les tribuns leur font la cour. Enfant gâtée de l'empire, sangsue du trésor (3), cliente heureuse

(0 Les femmes et les enfants sont sans doute compris dans ce nombre. On peut ^onc supposer environ 80|(K)0 citoyens pauvres. F. Suélonc, in C«e4sare, 41 , et aussi in Aug. 41. ~ (2) Tacete, quibus Itallanovcrca.

(3) CoDclonalifl hlrudo œraril. Cic. ad Att. 1. 10.]

et redoutée de cette aristocratie qui gouverne le monde* capricieuse» bruyante, écervelée, la plebs urbana Jouit de tout et ne paye rien. Ses édiles lui donnent chaque année des jeux magnifiques ; Pompée lui bâtit un théâtre ; d'autres lui dressent des portiques pour ses promenades du matin, des bains pour ses divertissements du soir. Les triomphateurs lui donnent de Targent, les magistrats du blé. Le blé s'est d'abord vendu au peuple un as le boisseau (1); puis les Gracques l'ont mis à 10 onces (2). Gaton, l'austère Gaton, fera dépenser au sénat 1250 talents (3), afin de le donner gratuitement une fois : et pour rendre cette libéralité perpétuelle, Clodius diminuera d'un cinquième les revenus publics (4).

La plebs urbana est organisée pour la vie politique, c'està-dire pour l'émeute ; ses corporations de métiers {coUegia, sodalitates, decuriati), vieille institution de Numa, ont leurs chefs, leurs assemblées, leurs sacrifices; elles sont devenues de véritables clubs, des loges de carbonari , quelque chose de pareil à ces unions d'ouvriers qui, il y a peu d'années , couvraient et inquiétaient la Grande-Bretagne ; tour à tour supprimées par le sénat et relevées par les tribuns, elles sont de merveilleux instruments d'insurrection et de tapage. Les esclaves eux-mêmes s'y introduisent; tous les éléments de désordre de la grande cité s'y développent à l'aise. Des chefs d'émeute conduisent cette mêlée aux batailles du Forum , gens voués à qui les paye et qui font l'insurrection pour de l'argent (5).

Vous comprenez qu'on devait tenir à se faire citoyen romain, mais citoyen romain résidant à Rome : vivre oisif

(1) Pline, XVni. 3. L'as Talail environ un son.

(2) L'once est le douzième de Tas. Le boisseau (modius) est de 8 litres, (H.

(3) Plus de 6 millions. Mais Plutarque ne parait pas bien d'accord avec lui-même. V. Plut, in Cssare, in Caton.

(4) Qc. pro Sextio» 35.

(5) Duces multitudinis qui preUo remp, vexare solebant. Sallusle, Gat. 38.

SOUS les portiques de marbre du champ de Mars, avoir le blé pour rien, vendre son suffrage aux comices, voir au Cirque les éléphants et la girafe, faire tapage au théâtre, donner des terreurs à ce sénat qui gouverne le monde : ce sort valait mieux que celui d*un pauvre paysan sabin, sans cesse me* nacé par les chicanes de son voisin le chevalier, par le bâton du centurion, ou par Tomnipolence d'un préfet romain. Vous comprenez que le pauvre Latin vendit son fils à un citoyen de Rome, afin que son fils, affranchi, fût citoyen comme son maître, et que Tesclavage fit un Romain. Vous comprenez que pendant plus d'un siècle toute l'Italie ait combattu pour obtenir ce magnifique droit d'un vote au Forum, qui deviendra illusoire le jour où elle l'aura obtenu.

Ainsi, — la noblesse qui a remplacé le patriciat mis en péril par l'ordre des chevaliers ; — les terres envahies par l'une et par l'autre; — [la race libre dépouillée; — Rome encombrée; — l'Italie déserte; — le combat du peuple pour la loi agraire, de l'Italie pour le droit de cité : telles sont les questions qui nous mènent jusqu'aux dernières années de la république. Dès le temps des Gracques (ans 619-632) , ces intérêts divers sont en présence. C'est au secours de la plebs rustica que veulent d'abord venir les Gracques, vrais Romains qui prétendent relever le citoyen romain ; mais la plebs rustica, absente du Forum, ne peut ni se défendre, ni les soutenir : les Gracques cherchent à lui donner pour appui tantôt les chevaliei*s, tantôt la plebs urbana, tantôt l'Italie ; difficiles et dangereuses alliances ! En servant les uns, ils offensent les autres; leurs actes se contredisent, la plebs rustica seule reste leur alliée fidèle, et ils périssent. Saturninus (654) embrasse la cause de l'Italie ; mais les chevaliers, les riches qui ont dépossédé l'Italie, craignent sa vengeance si elle devient citoyenne, et Saturninus meurt comme les Gracques. La puissance des chevaliers, accrue par ce sanglant triomphe, inquiète le sénat; Drusus (661), profitant de cette terreur, veut vaincre et par le sénat et par l'Italie ; mais le sénat

est vaincu par les chevaliers, et Drusus meurt : c'est le quatrième tribun immolé dans cette lutte de l'Italie contre Yolw garchie financière de Rome. Faibles avocats dont les clients sont trop éloignés d'eux, ils ont voulu en vain s'appuyer sur la plebs urbana infidèle, capricieuse, indifférente. Lasse de celte guerre parlementaire où sa défaite est certaine, l'Italie prend les armes. Elle est vaincue sur le champ de bataille ; mais sa défaite a coûté si cher qu'au même moment elle gagne sa . cause au Forum : la plus grande partie des peuples italiques est admise à la cité romaine (Loi Julia, 662; d'autres lois, 663) ; bienfait illusoire qu'une argutie légale leur enlève au même instant accumulés dans la dernière tribu, les Italiens iie donnent qu'un vote inutile et qui ne sera^ même pas compté. Le combat recommence donc (666) ; Marius , perfide ami» ennemi atroce, ne secourt personne, ne soutient personne» meurt ivrogne, et son nom reste pourtant le drapeau du parti italien. Arrive un homme cruel (672), mais d'un génie supé* rieur; dans cette complication d'intérêts, Sylla ne connaît qu'une seule cause à défendre, celle du sénat et de la vieille Rome. Lui, du moins, a une politique; il frappe les chevaliers par ses proscriptions; il enlève à l'Italie son droit de cité ou plutôt le noie dans le sang, il dévaste l'Etrurie, livre le Samnium tout entier au fer du soldat, disant que Rome ne sera pas en sûreté tant qu'il existera quelques Samnites à portée de se réunir; quant à la. plebs urbana, il lui interdit les comices par tribus, la forme d'assemblée essentiellement plébéienne, il abaisse le tribunat, il prétend relever la cité antique et patricienne. Mais ce n'est pas assez : remontant à la source du mal, il veut remanier la propriété comme il a remanié le pouvoir ; dans ces immenses domaines qu'ont laissés vides les proscriptions, il installe les soldats de vingttrois légions (environ 140,000 hommes), il leur donne des terres, il veut greffer de nouveau sur cette Italie sanglante la vii*ille race plébéienne et militaire ; il leur interdit d'étendre leurs possessions, il leur interdit de vendre ; il vou^

drait sauver la république du fléau de la concentration dea bians (1).

Mais las œuvres de violenee ne durent pas ; Sylla n'était pas mort (674) que Fltalie reprenait son droit de cité. Gicé- Fon, plaidant pour une femme d'Aresso» osait faire prononcer que la loi de Sylla, en ôtant à des citoyens romains leur oaraotére, violait le droit naturel et ne devait pas être observée. Volterra à laquelle Sylla avait voulu ôter son droit de cité, le maintint les armes à la main (2).

hdi plebê urbana réclamait le tribunal ; il fallut bien au bout de quelques années (679 et 6S4) que le sénat le lui rendît aveo tousses privilèges. La propriété nouvelle fondée par Sylla ne dura pas davantage ; ses légionnaires» qu'il avait ramenés chargés de l'or de Mithridate, ne tinrent pas contre la rage du luxe, ils voulurent avoir esclaves, litières, maison à Rome, ils s'endettèrent, éludèrent, ce qui est toujours facile, la loi de leur fondateur, vendirent leurs terres à vil prix (3) , enrichirent cette oligarchie financière que Sylla avait prétendu combattre.

Il se trouva donc que Sylla n'avait porté remède à rien. Les chevaliers qu'il avait proscrits furent après lui plus puissants que jamais (4) ; la propriété qu'il avait voulu reconsti-* tuer, plus confuse et plus incertaine. Les publicains au nom de l'état et l'engagiste en vertu de sa possession hérédi-* taire, le colon italien expulsé et le soldat de Sylla mis en sa place, le fils du proscrit et le spéculateur qui, au Forum, s'était fait adjuger le bien du proscrit, se disputaient maintenantie même héritage. Une usurpation nouvelle avaitété entée sur l'usurpation première ; une nouvelle perturbation s'était ajoutée à la perturbation antique. La propriété fondée par Sylla se trouvait non-seulement illégitime, mais odieuse, flétrie,

(I) Giceron, de lege Agrarla. H. 28. HO. — (3) Strabon. V.

(8) Oc. in GaUl. U. 9. Applen de B. C. 11. 17. Varron. IL 0. Ht. Id.

(4) Qc. de leg. Agrar. pasalm.

menacée (1). Après tant de bouleversements et de violences, tout droit était douteux, toute possession précaire; nul titre sûr, nulle propriété authentique. Beaucoup de terres avaient été abandonnées, d'autres étaient tombées aux mains du premier occupant (2), d'autres, confisquées, n'avaient été assignées à personne ; les premiers venus ou plutôt les plus riches, un petit nombre d'hommes (3), dit Cicéron, les détenait sans ombre de droit. Un petit nombre dhommes (remarquez ce mot) détenait ainsi le territoire de Préneste tout entier, que Sylla avait distribué à ses vétérans (4). Les riches s'étaient agrandis, en faisant proscrire leurs voisins (5). Enfin, Sylla, en bouleversant l'Italie pour relever la race agricole et la culture partielle, n'avait travaillé qu'au profit des vastes domaines et de la culture servile. Il n'avait enrichi que les riches, et ce remaniement du domaine italique tournait en définitive au profit de quelques agioteurs en crédit, sénateurs ou chevaliers, assez déboutés pour mettre l'enchère sur les biens des proscrits , assez puissants pour compter qu'ils les garderaient (6).

Du reste, la rage des guerres civiles n'avait pas arrêté un ÎQStant la passion du luxe. Ce qui demeurait de vieux patriciens se ruinait à lutter contre la noblesse de magnificence privée et de corruption politique. La nobksse elle-même consumait ses biens dans ces doubles profusions de la vie publique et de la vie privée. Bien des riches endettés liquideraient encore une honnête fortune, s'ils consentaient à une vente : mais se séparer de cette belle villa ! dire adieu à cette piscine où se jouent les dorades et les murènes ! laisser mettre aux criées cette volière magnifique ! laisser détruire ce parc aux

(1) Agri plenl periculi, plenl imidise. Cic. in leg. Ag. I. 6. II. 26. III. 2.

(2) Id, m. 4.— (3) Cic. Ibid. HI. 3 — (4) M. II. 2«. 29. — (6) Id, III. 4.

(G) Selon le tribun Philippe , il n'y a\ait pas 2,000 propriétaires dans la république. Non duo esse hominum millia in civitate qui rem habercnt. Cic. Off. II. 21. Il ne faut pas sans doute prendre ceci à la lettre; cependant 11 est remarquable que Cicéron blâme Philippe de l'aTohr dit, mai» n'en conteste pas hi vérité.

huîtres dans le Lucrin, où les huîtres de la Grande-Bretagne viennent se rafraîchir et s'engraisser pour la bouche du seigneur ! Mieux vaut jouer sa vie, se faire gladiateur ou conspirer avec Catilina. Le Romain moderne tient à son parc comme le vieux Romain tenait à son champ. Il faut toujours que celte nation ait racine dans le sol. Le luxe à Rome s'immobilise, et comme le pouvoir, veut être étemel.

Quant à Tltalie, il est vrai que, malgré Sylla, elle est en bonne partie romaine, qu'elle a le magnifique privilège de faire 40 ou 50 lieues pour exercer à Rome son demi-millionième de souveraineté par tête, et donner avec les dernières tribus un vole perdu au milieu des clameurs du Forum. Mais ce n'est là que de la liberté légale, et la liberté légale toute seule est bien peu de chose. Plusieurs villes d'Italie ont même préféré à cette liberté romaine leur liberté municipale ; à cette association à un grand tout, une existence inférieure, mais qui leur est propre : elles n'ont pas voulu du droit politique de Rome, parce qu'en même temps il fallait subir les rigueurs et les subtilités de son droit civil (1). Ce qu'il faudrait être, ce n'est pas seulement citoyen, mais habitant de Rome : et Rome ne saurait contenir tous ses citoyens.

Qu'était la population des villes italiennes? Les villes de l'intérieur, que dans les lois agraires il est souvent question de repeupler, ne devaient pas être bien florissantes. Les villes maritimes devaient être plus riches : c'était le vestibule de Rome, où son trop-plein refluait, où, sous la protection des chevaliers, une population métis d'affranchis, de Grecs, de marchands étrangers, pouvait vivre des reliefs de la grande cité.

Mais, en tout cas, c'était aux villes que profitait le droit de cité ; c'étaient elles qui, sous les noms de colonies, muni-

(1} F. cette intcrprëCaUon de la loi Julia trèd-blen établie : GIraod, H. 8. S 3, â'après acéroo, pro Balbo. 8.

afi JULE3 CÉSAR.

cipes, préfectures avaient été appelées à s'associer à la vie romaine, à devenir fonds romain (fundi fieri) (1). Pour les campagnes, elles ne sont que le territoire des villes , associées à elles/ comme l'esclave Test au sort du maître (2).

Que devient donc la race agricole? Une grande partie a péri sous le fer de Sylla, une autre portion dans les légions romaines au bout du monde. Ce qui reste, chassé de la culture, sollicite la grâce d^ partager avec les esclaves la garde des troupeaux (dernière et pitoyable ressource de la race libre que César tâchera de lui assurer, en ordonnant que le tiers au moins des pâtres (3) soit pris parmi les hommes libres). Et souvent le pâtre, ayant perdu son troupeau, gagne des eiiuas plus désertes , se fait brigand et détrousse les voyageurs aux portes mêmes de Rome (4). L'esclave fugitifi l'affranchi sans argent, le vétéran évincé, le débiteur poursuivi , les mille outlaws d'une civilisation comme celle de Rome se joignent au pâtre et au laboureur dépouillé : danger permanent, éternels instruments de guerre civile; premiers aïeux des bandits des Abruïzes,

L'Italie, grâce aux massacres de Sylla, aux usurpations des riches, demeure donc dépeuplée. Tous les écrivains de ce siècle déplorent sa solitude. Dans tout le Samnium , deux villes seulement restent debout, les autres ne sont plus que des bourgades (8). La terre veuve de culture devient marécageuse et insalubre. Lisez des lettres de Cicéron et ses précieux discours sur la loi agraire, qui jettent tant de lumière sur l'état territorial de l'Italie ; voyez combien de fois il parle

(0 r. lUd. — (2) Cieéron parie seulement des collèges de la campagne ( pro domoy 28), et Horace dit de son hameau :

Habitatum qninqne focis et

Quiaque bonos solitum Variam dimittere patres.

Traces douteuses de yïe muoicipale dans les campagnes. V. cependant Festus V*Vici,

(3) Suétone» in Cssare» i2.^(4] Ole. pro Milone. 19 et ailleurs. --C^) Strabon, V*

de la solitude de ritalie, de propriétés douteuses, de terres îneultes (1) abandonnées, insalubres (3).

Tel est donc, vers le temps où César commence à se mon^ trer, le dernier état de la péninsule : la vieille plebs romaine, la forte race des soldats et des laboureurs italiens détruite ou disséminée ; — dans les campagnes, des cultivateurs esclaves, culture insuffisante et improductive;— beaucoup de terres abandonnées aux troupeaux, à leurs pâtres et aux bandits ; —dans quelques villes opulentes, un reflet de la ricbesse et des misères de Home ; — à Rome, trois ou quatre mille séna^ teurs, chevaliers, ou riches affranchis; des usuriers, des agioteurs, des meneurs d'émeute ; peu de bourgeoisie, de for« tune due au travail ; 300,000 âmes vivant d'aumônes légales ou aristocratiques et du trafic des suffrages ; au-dessous, deux ou trois cent mille hommes de plèbe innomée , étrangers, barbares, esclaves surtout; multitude toujours croissante h mesure que les vieilles races se détruisent, que les raeas bâ^ tardes pullulent, que {es fortunes se dégradent ; multitude dangereuse, n'ayant de pain que par hasard, vivant par tolérance, prête à être chassée de Rome au premier jour de famine ; -r- tout cela nourri par le blé de la Sicile et les moissons de l'Atlas qu'un naufrage ou une guerre peut faire manquer d'un jour à l'autre !

Il est encore question de lois agraires. C'est toujours le re^ mëde suprême, la panacée universelle que les harangueurs de la tribune promettent au peuple. Mais la loi agraire ne peut plus être ce qu'elle était. Revendiquer au nom du peuple Yager publicugf revenir sur l'antique usurpation des nobles, invoquer les délimitations primitives des pontifes, rétablir les bornes augurales déplacées depuis près de deux siècles : cela est impossible. Tant d'usurpations nouvelles qui ont passé

(1) Cfc. de lege Agr. II. 26.

(2) Ibid, La Gaule et l'Espagne étalent bien pins sainbres que lltalte. Gëear. B. C. m. 2. Sur les étés mortels de Home. Horaee» épft. I. 7. Jn prine.

sur celte usurpation première, Font pour ainsi dire légitimée. Mais par un moyen quelconque, repeupler l'Italie déserte, décharger Rome encombrée d'habitants, telle est la question.

Ainsi la pose le tribun Rullus (an 691); je m'arrête un peu sur sa loi, parce que Cicëron en la combattant nous la fait connaître mieux qu'aucune autre. Rullus commence par légitimer la possession, antique ou nouvelle, usurpation des nobles ou confiscation de Sylla. Nulle terre ne sera reprise de force, nul ne sera contraint de vendre malgré lui. Mais dix commissaires au nom de la république , Rullus à leur tête, vendront ce qui reste encore de domaines publics en Italie, ce que Rome a récemment conquis en Asie, en Afrique, dans la Perse, dans la Macédoine, ses terres à blé en Sicile, ses forêts, des royaumes même et des villes, jusqu'à des temples et des lieux sacrés, jusqu'aux territoires maudits de Garthage et de Corinthe. Avec le produit de cette vente, ils achèteront quelques portions de la sainte terre d'Italie, hors de laquelle nul citoyen romain ne se laisserait déporter. Ils y ajouteront le territoire fertile de Capoue, domaine presque religieusement conservé par le sénat. Là, Rullus conduira le surcroît de la population de Rome; il choisira les colons, il occupera telle ville, il fondera telle colonie qu'il jugera à propos, il environnera Rome d'une ceinture de villes nouvelles ou du moins renouvelées. A leur tête, il mettra Capoue, il relèvera cette cité que la jalousie du sénat tient au rang de simple bourgade ; elle aura son sénat, ses pontifes, ses augures, et son territoire sera donné par portions de dix arpents à 5,000 citoyens. La pensée de Rullus n'est pas moins qu'un remaniement de toute la population italienne.

Mais à travers ces plans populaires, perçait la rapacité de l'homme d'état romain. Cet immense agiotage territorial, ce gigantesque tripotage de la fortune publique ; ce pouvoir sans limites et sans contrôle qu'on allait donner aux nouveaux décemvirs, à Rullus et à ses amis (dix rois ! s'écrie Cicéron); Capoue, cette vieille et menaçante rivale que Rome allait

relever contre elle-même : tout cela décelait trop évidemment la pensée d'un envahissement politique et pécuniaire.

Et de plus, une cabane en Italie^ dix arpente de terre, la vie de laboureur» souriaient peu à la plebsde Rome oisive et souveraine. Cicéron le faisait remarquer : quand le domaine de la république serait vendu, qui désormais donnerait au peuple le blé à bon marché? C'était le « grenier du peuple >» {horreum Reipublicœ)^ les terres de Sicile, les terres d'Egypte qu'on allait vendre. Les pauvres restes de la pkbsrustica, dont RuUus se faisait le défenseur, n'étaient pas en majorité sur le Forum : la pkbs urbana, indignée de se voir « balayée comme une immondice hors de Rome » (1), aima mieux garder comme le lui disait son consul, « la puissance, la liberté, le grand jour de l'empire, le Forum, le suffrage, les spectacles, les fêtes » (2). La populace de Rome répondit par des acclamations à ces paroles, et un coup de dés de l'urne législative sauva la grande propriété que Rullus, maître des terres et de l'argent, allait écraser de sa prépondérance.

Voilà pourquoi, du reste, jamais loi agraire, ni le projet de Pompée, ni celui de Cicéron lui-même, ni la loi de César dont je parlerai plus tard n'eut de suites bien sérieuses ; le vrai pouvoir, les 300,000 potentats à qui la république donnait du blé, ne voulaient pas de cette loi. Seulement après la dernière guen*e civile, il y eut, non plus pow le peuple, mais pour les soldats, des lois agraires réellement exécutées : celles-ci amenèrent un dernier remaniement de la propriété italienne dont je parlerai ailleurs.

La propriété continua donc à se concentrer en quelques mains. La loi agraire elle-même fût devenue une loi d'oligarchie {ad pauœrum dominatùmem smpta) (3), et Cicéron prouve

(1) Exhauriendam easc urbcm, quasi de sentinà quâdam, non de oplimo cltiom génère loqueretar.

(2) Gratta , Ubertaa, Inx Relpublicœ, suffiragia , Forum , lodi^feati dies, etc. Id, M. 27. -(3) Qc. T&td. ni. 4.

M JUL£S GÉSâR<

que le territoire de Gapoue dont Rtillus prétendait faire le partage entre 5,000 familles, n'aurait bientôt plus formé qu'un petit nombre de grands domaines (1).

Et, comme va la propriété, ainsi va le pouvoir : disons un mot de Fétat politique de Rome.

Les institutions romaines supposaient une certaine bonne foi. Le droit d'empêcher était si absolu, qu'un parti, si un peu de pudeur ne le retenait, pouvait toujours forcer la république A cesser d'être* Le veto d'un tribun empêchait les comices, arrêtait les levées de soldats. Le sénat de son côté , par la religion, pouvait tout suspendre : un augure avait-il entendu un coup de tonnerre^ et personne autre ne l'eûi-il entendu, les comices étaient levés ; un aruspice faisait-il dire qu'il observait le ciel, c'est^i-dire le vol des oiseaux, nul acte légal n'était possible. Le préteur n'avait qu'à enlever le drapeau du JanicUle, et l'assemblée des centuries devait se dissoudre. Enfin, ce qui semblerait monstrueux et inexplicable.aux géomètres de la politique moderne, il y avait un double souverain ; le sénat et la plebs avaient chacun leurs magistrats, leurs assemblées, leurs lois, leur droit public; ils commandaient chacun de leur côté et souvent en opposition l'un à l'autre.

Mais il y a mille choses légalement et physiquement possibles qui pourtant ne se font pas : dans l'ancienne Rome, la lutte avait été permanente, jamais jusqu'à la ruine. Quand le sénat en deuil venait supplier m tribun de retirer une opposition funeste à la république, le tribun reculait et n'osait se charger d'un tel méfait. Le sénat comprenait à son tour, que pousser jusqu'à l'abus des droits comme les siens, c'était provoquer la violence. Surtout l'approche de l'ennemi pacifiait le Forum ; entre ces deux souverains, entre ces pouvoirs illimités d'agir et d'empêcher, il se faisait une transaction dont le patriotisme commun était le médiateur ; nul ne poussait son droit jusqu'au bout, et à travers ces querelles souvent violentes

(1) Qc. Ibid, H. 30.

DERNIERS TEMPS DE LA RÉPUBLIQUE. St

qui avaient abouti à la Victoire définitive de§ plébéiens, la république n'avait pas été atteinte au cœur, Funité romaine s'était maintenue, la puissance extérieure avait grandi.

Led constitutions ne sont ni bonnes ni mauvaises : elles èoni ce que sont les peuples. Bien qu'au dernier siècle on ait ln«venté des constitutions toujours excellentes, si Vicletix que soient les hommes, qu'on soit parvenu par l'algèbre à suppri^ mer toute morale de la science politique et à régir le mondé par de pures combinaisons d'intérêts ; malgré 152 constitu-»* tiens nées de ce principe, et mortes sous lui (1), je tiens bon pour la vertu et ne la crois pas encore tout à fait iautile au gouvernement des peuples.

La constitution romaine, comme toute constitution, fut détestable quand le peuple fut corrompu ; quand les idées non-velles et les citoyens nouveaux arrivèrent pêle-mêle sans que Rome eût le temps de les démêler; quand les idées grecques, l'épicuréisme surtout jetèrent à bas la foi des ancêtres sur laquelle roulait le patriotisme romain; quand à la suite des guerres sociales 200 mille citoyens environ furent donnés à Home tout d'un coup ; quand les affranchissements plus multipliés chaque jour ûvenl membres dusouverain^ comme on disait élégatoment^en 93, des milliers d'esclaves africains, daces , ou espagnols , alors la vieille morale et par suite la vieille politique durent s'en aller en lambeaux.

Alors on abusa de tout ; toutes les règles furent portées à l'excès, et on passa par-dessus toutes. Quand un tribun fut trop opiniâtre dans son veto^ on se moqua de lui, on battit sa personne sacrée ; quand les nobles abusèrent de leur pouvoir religieux, ce qu'ils rendaient légalement impossible on le fit par violence ; les épêes tranchèrent la question dans ce Forum où il était inouï qu'un homme fût venu armé. Cette lutte entre des pouvoirs légalement illimités et moralement

(1) De 1789 à 1830 seulement. ( V, dans la Revue européenne, tome l, page 8S9, l'extrait d'une brochure du baron de Miltltz). Et bled d^àutres depuis!

effrénés ne pouvait se résoudre que par la force brutale : tribuns, consuls, préteurs, s'envoyèrent réciproquement en prison, et le peuple, souvent simple spectateur de ces débats, resta encore en fait d'ordre et de paix publique plus timoré que ses magistrats.

La violence alors gouverna tout : c'est-à*dire rien ne fut gouverné, car la violence est une arme qui passe de main en main. Le grand moteur des affaires, le moyen suprêaie de gouvernement finit par être une poignée d'esclaves avec des bâtons; la population esclave était plus nombreuse à Rome que la population libre ; l'habit même avait cessé de la distinguer (1) et le sénat n'osa jamais rétablir cette distinction de costume, de peur de laisser voir clairement le petit nombre des hommes libres (2). Il y avait surtout, sur le pavé de Rome, bien des esclaves à peu près sans maître, les uns fugitifs, les autres abandonnés (car l'esclave était souvent une propriété onéreuse qu'on délaissait sans se donner la peine de l'affranchir). Ces bandes de marrons étaient au premier venu qui les payait; prenez-en quelques centaines, lâchez-les dans le Forum; eux, n'ont ni dieux, ni lois, ni patrie, ni sénat à respecter, ils bouleverseront tout, maltraiteront tribuns et consuls, jetteront l'orateur à bas de la tribune, briseront l'urne aux suffrages, chasseront le peuple, et feront ainsi les lois du sénat et du peuple romain.

Bien mieux encore, quand les gladiateiu*s commenceront à intervenir dans la politique, quand l'épée remplacera le bâton, l'édile qui aura donné des jeux, le fils qui aura célébré avec magnificence les obsèques de son père, garderont chez eux sous ce prétexte nne famille de combattants thraces ou gaulois prêts à dégaîner de tout coeur contre le peuple romain pour le plaisir duquel ils prennent la peine de mourir à l'amphithéâtre. Avec les seuls gladiateurs qui lui restent des nombreuses fêtes qu'il a données, Milon entreprend une guerre

(0 Àppien, H. n. — (2) Sénèqoe, de Clementià. 1. 24.

civile (1) ; lorsque Rome est menacée par Catilina, le sénat se hâte de la mettre à Tabri contre les gladiateurs, en les renvoyant dans les villes d'Italie (2) ; c'est en faisant provision de ces bonnes lames qu'Ântonius» Tami de Catilina» se dispose à conspirer (3); César édile donne des jeux où il produit jusqu'à 640 combattants ; ses adversaires s'effraient, le sénat ordonne qu'à l'avenir nul ne pourra garder dans Rome plus de 120 gladiateurs (4). On se tire d'affaire en les gardant hors de Rome, et César en conserve un dépôt à Capoue (5). Au temps de la Fontaine, « tout marquis voulait avoir des pages ; » à Rome tout personnage tant soit peu parlementaire voulut avoir des gladiateurs.

Or comprenez ce qu'étaient ces armées de gens condamnés à mort pour la plus grande volupté des fainéants de Rome, et en général cette population esclave sans nom, sans demeure, de toute langue, de toute superstition, de toute race, légale* ment infâme et méprisée, ennemie nécessaire de la chose publique, dont regorgeait l'Italie et même Tempire. Comprenez comment l'esclavage, plaie mortelle de l'agriculture, fléau destructeur des races italiques, perturbateur salarié du Forum, instrument toujours prêt pour la guerre civile, se retrouve au fond de toutes les institutions et de toutes les misères de l'antiquité.

La violence fait les lois, la corruption fera les magistrats. Les comices par centuries dans lesquels le peuple procède aux élections sont soumis à des formes plus solennelles et plus religieuses ; le sénat y garde plus dlnfluence, la violence y a moins d'accès : mais la corruption y règne ; si au Forum le peuple romain risque d'être bâtonné, au Champ-de-Mars on le paye. Les lois contre les brigues se multiplient chaque jour, les brigues plus encore que les lois. Ce sont de véritables

(I) Gscar, de bdlo civlli. HI. 5. -- (2) Sanasl. in Gatil. 31. Cic. ia Gai. IL 12. (3) Qc. in togâ candide. —(4) Suétone, In Cœsare. 8.-^ Dion. 64. (5) César. I&td. I. 14.

élections anglaises où ne manquent ni les husHngs ni les PHetings (conciones), ni les accusations de bribery {ambitus)y ni les mêlées et les eoups. La corruption électorale est organisée de la façon la plus régulière ; des interprèies se font courtiers de Sttffirages, des séquestres tiennent Targent en dépôt, des diviseurs attachés à chaque tribu le distribuent aux électeurs» ou le garde nt pour eux. L'approche des comices consulaires Uit quelquefo is monter du double l'intérêt de l'argent.

L'homme est toujours le même : je recommande à tout aspirant à la Chambre un manuel du candidat qui fut rédigé au moment des élections de l'an 690 de Rome par l'honorable Q. Cicéron, frère de l'orateur. Il y trouvera d'utiles conseils, il y apprendra le gra nd principe que le candidat est ami de tout le monde; qu'il ne ménage vis«à«*vis de personne ni les poignées de mains, ni les paroles affectueuses, ni les promesses, sauf à oub lier plus tard ces amis électoraux. En temps de candidature dit Fauteur, le cercle de l'intimité s'élargit (1); amiHi de candidature est devenue proverbe. Donner de grands repas, louer des places au spectacle pour toute une tribu ; Satter les diviseurs, les meneurs du quartier ; caresser l'esdave favori d\in homme inOuent , ménager ses propres esclaves» qui sont pour beaucoup dans la réputation du maître, avoir des amis de tout genre (2); ne mépriser ni l'homme important d'un municipe , ni le chef d'une petite corporation, ni la forte tète de village ; savoir par cœur la carte de l'Italie (S), parler à chacun des intérêts de sa localité; aller en Etrurie, dans la Cisalpine, y recruter des voix ; faire Intriguer dans les bains, les cabarets, les tonstrines ; mettre §n mouvement jusqu'aux femmes, grandes agitatrices de la politique, qui sollicitent, importunent, vont aux salutations

(1) Nomen amicorura in petiilone latiùs patet. Q. Cicero de Petitione. 4. 5.

(2) CBjosqDe geneiit amioi. Id.

(3) Omnem Itallam memoiiâ deseriptam habere. là, V. aoss! Qeéroo, pro Muenâ, pro Milone, et alibi passim, et principalement in Verrem. \h 6!?.

du matin : telle est une partie des ruses du métier. Chaque matin le candidat ouvre son salon ^ compte ses amis^ pense avec inquiétude aux absents» fait bonne mine à ces électeurs indécis qui vont, de salutation en salutation, toiser les candidats et donner leur vote à celui qui leur paraîtra plus assuré de son succès. Ensuite il descend au Champ-de-Mars, un cortège de quelques milliers d'amis l'accompagoe : il salue, il s'incline, il est courtois ; sans connaître les gens, il les appeUe par leur nom qu'un esclave lui souffle à l'oreille ; il donne le prénom aux plus importants, il se promène bras dessus bras dessous avec les grands personnages ; il flatte, il promet, il baise les mains, il tâche de s'humilier assez bas devant ces hommes pour être jugé par eux digne de les gouverner.

Voilà les candidats, voyons les élus ; voilà comme on gagne les places, voyons comment on les occupe.

Pardonnez si, pour expliquer la carrière politique des Romains, je reviens à l'exemple de l'Angleterre. Romulus est frère de John Bull, leur ressemblance m'a toujours frappé. Ni l'un ni l'autre ne manque de bon sens ; mais tous deux sont hargneux, crient après l'aristocratie et le pouvoir, tout en respectant beaucoup le pouvoir et l'aristocratie; les torys (optimates) sont au fond les vrais Anglais et les vrais Romains, les whigs (jpopulares) ont toujours un certain vernis d'étrangeté. L'Anglais et le Romain sont légistes tous deux ; il y a une curieuse analogie entre les formes du droit romain et celles du droit anglais, d'autant plus curieuse qu'elle ne provient pas d'imitation, et que les Anglais ont eu peur du droit romain comme d'un fer rouge. Tous deux sont formalistes redoutables : voyez les torits et toute la procédure anglaise; les Romains de leur côté sont les inventeurs du bel axiome la forme emporte le fond (1) ; la chicane et les procureurs sont l'objet pour tous deux d'un profond respect. Tous deux sont loyaux, mais loyaux au pied de la

(I) Qui cadit à formolà, cadit à toto.

lettre, tenant la lettre de leurs promesses sinon l'esprit; en affaires, probes, mais âpres et impitoyables; en politique, graves et sérieux ; peu philosophes, n'envisageant des choses que le côté matériel et secondaire ; peu comiques et peu gais, ou du moins ayant leur gaité à eux qui n'amuse personqe autre (Cicéron parle quelque part de (1) cette Atimot/r romaine). Ni l'un ni l'autre n'est artiste, malgré sa bonne volonté de l'être à l'exemple des Grecs ou des Italiens. Comment, sauraientrils imiter l'étranger? ils le méprisent; ils ne connaissent et n'adorent que ce qui vient de leur patrie ; ils disent avec emphase : Civis romanus sum, — a freeborn Englishman ! Aussi sont-ils croyants sincères à toutes les idées, à tous les préjugés nationaux ; esclaves du convenu, de la mode, du goût national ; professant la justice officielle, la vertu officielle, la religion officielle de leur nation; faisant de la religion affaire d'état plus que de conscience {State and church. — DU patrii indigetes)^ ne généralisant rien, pas même ce qui se rapporte à Dieu ( le Church-of-Englandism répond à la religion politique des Romains) ; adorateurs du passé et pleins de respect pour les ancêtres {Old England; — mares majorum) :

Moribus antiquis stat res Romana yirisque.

L'un et l'autre se laissent mener, en rechignant un peu, par une aristocratie opulente, orgueilleuse, nourrie de traditions, qui, élevée dès le berceau pour la politique, âpre gouvernante d'une nation forte et dure, la mène au combat sous la garcette du contre-maître, ou le cep de vigne du centurion. Tous deux sous cette conduite deviennent maîtres l'un de la terre , l'autre de l'océan; opiniâtres envahisseurs, habiles à s'implanter sur le sol étranger ; pleins, il est vrai, d'un scrupuleux res-

(1) Romani vetei'os atque urbani sales... miriflcè capior facetits maxime nostratibus... anliqua cl veraacula feBtivltas. Fam. IX. 15.

pect pour les lois^ les mœurs, la nationalité de leurs alliés, mais peu à peu, par fa force de leur tempérament national, se subordonnant ces mœurs, dominant cette nation, faisant des sujets de ces alliés. Tous deux ont des prétentions de philanthropie, sincères et honorables sans doute, mais singulièrement utiles à leur puissance : Rome n'a conquis les Gaules que pour abolir les sacrifices humains, John Bull ne s'est rendu maître des mers que pour abolir la traite d*es noirs. On pourrait pousser cette comparaison dans les petites choses, rapprocher les combats de coqs des combats de bétes, le turf du Cirque, les courses de chevaux des courses de char ; les boxeurs des gladiateurs (sauf la distance du peuple idolâtre au peuple chrétien). Le fermier anglais est plus heureux et plus libre que le colon romain, parce que Taristocratie, châtelaine plutôt que citadine, s'appuie sur les campagnes. Au contraire, le Quinte pauvre est plus heureux que le Cockney : il a au-dessus de sa tête une aristocratie de grands seigneurs qui l'amuse et le nourrit, au lieu d'une aristocratie de marchands qui le fait travailler durement et le paye le moins qu'elle peut. Il ne s'attriste pas à lire d'énormes gazettes, il a ses conteurs de nouvelles. Il ne s'abrutit pas à boire l'aie et le porter, il a du vin. La frumentation vaut mieux que la taxe des pauvres (deux institutions dont je montrerais tout le rapport, s'il ne fallait un long développement), la frumentation n'attente pas à sa liberté ; elle ne le met pas à la merci du marguillier ou du clerc de la paroisse. Il achète avec l'obole du riche quelques légumes au marché, il va au bain que le riche ouvre pour lui, il s'endort sous le portique que le riche lui a bâti; le soleil, le jour, le Forum, les basiliques, les aqueducs sont à lui, tandis que John Bull, esclave des affaires, trotte dans la boue, le brouillard et la fumée de charbon. Mais quand il est riche, le Quirite s'ennuie comme John Bull ; il a beau avoir des parcs, des villas, des chevaux, hors de toute idée, il a beau avoir des meubles en cèdre ou en citronnier, des Praxitëles ou des Phidias,

une foule de dieux volés en Grèce, une bibliothèque magni-^ fique dont il n'ouvre jamais un livre ; son bouffon , son philosophe, ses comédiens, ses gladiateurs ont beau venir le distraire à ses repas, il s*ennuie. Il part, visite Rhodes , FEgyplei l'Asie et la Grèce, et revient plus ennuyé que jamais : alors devenu philosophe, réduisant tout au positif» il se fait gourmand, il a un cuisinier grec, comme à Londres on a un cui^ sinier français, il boit dès midi (1), il multiplie et prolonge ses repas, fait le déjeûner (jmtaculum), le lunchean (prandium), le dîner (cœna), la medionoche (commissatio) ; après le repas il se met au bain, aide par l'émétique à l'insuffisance de son estomac. Mais tout finit par lasser, la bonne chère ell^-méme ; le spleen (fastidium) le gagne, un beau jour une idée lui vient, et il se tue.

Mais revenons* Dans tous les gouvernements électifs, la vie politique se ressemble. On se ruine pour parvenir ; parvenu, on rétablit et on accroît sa fortune : seulement la perte est certaine, le gain ne l'est pas.

En France nous déboursons peu et nous ne gagnons guère. Les élections coûtent plus de pas, plus de paroles, plus d'encre que d'argent. On est député à bon marché ; député, on se contente d'être conseiller d'état ou directeur général à 10,000 francs, cela est misérable. Nous en sommes là, grâce à notre jeunesse représentative, à notre candide innooence, disons sérieusement, grâce au meilleur esprit de notre nation.

Chez les Anglais, nos maîtres en fait de gouvernement constitutionnel , comme on disait en 1838, on achète pour une grosse somme un siège aux Communes. Chez les Romains, qui eussent été les maîtres des Anglais , on achetait au moins aussi cher la questure ou l'édilité : c'était le début. Comme le peuple nommait et que le peuple était nombreux, l'élection était fort chère. Or la place d'édile ne rapportait

(1) De medià potare die. Horace.

rien ; seulement il fallait donner des jeux au peuple : si le peuple était content de vos jeux il vous nommait préteur ; $11 les trouvait trop mesquins, il vous laissait là sans place et sans patrimoine* Aussi» ceux qui voulaient faire fortune donnaient-ils des jeux magniflques» et pour cela empruntaient au taux légal de 13 pour 100» plus Fusure* Vous sentez que cela devait aller loin ; jugez-en par le budget de quelques notabilités parlementaires (pour emprunter ce barbarisme à notre langue actuelle) : César avant d'être édile devait plus de 7 millions de fr. ; Milon, lorsqu'il fut condamnét 14 mil* lions ; Curion, lorsqu'il se vendit à César, 13 millions; Antoine, aux Ides de Mars, 8 millions (1)^

Devenu préteur, on passait d'abord un an à juger le «fîUicidium ou le mur mitoyen, à protéger l'orphelin et la veuve, sous les yeux des consuls, sous l'inspection du sénat, sous la férule des Caton ; les profits étaient petits. Mais au bout de l'année on allait en province; c'est là qu'on relevait sa fortune, qu'on s'enrichissait de deniers siciliens ou espagnols ; de là on rapportait de belles statues : et revenu à Rome , on se reposait sur sa chaise d'ivoire au sénat, comme un ministériel émérite à la chambre des lords ; on montrait à ses amis sa magnifique galerie, on protégeait les sculpteurs grecs, on était artiste, dilettante, Mécène.

Mais si on avait de l'ambition, il fallait se ruiner une seconde fois et devenir consul. Ce n'est pas que le consulat, ce pouvoir si précaire et si combattu, fût encore le nec plus ultra de l'ambition romaine» Ce qu'on achetait quelquefois jusqu'à 90 ou 32 millions de sest. (3), ce n'était pas l'honneur de se pavaner douze mois avec les faisceaux et la robe de pourpre. Mais après le consulat, comme après la préture, on se Mt donner une province, la Gaule par exemple, l'Espagne, ou quelqu'un de ces royaumes de l'Asie

(1) Plut, in Csesare. — Pline. XXVI. 15.— Valer. M. IX. 1. VcUelus Pater. II. 48. ^ Qcero. PfaUipp. 11. ST. — (}> F. App. de B. G. U. Qc. ad. Q. H. 16. AU. IV. 15.

bO JULES CÉSAR.

devenus, sous le nom de provinces consulaires, de simples districts de Tempire, pour le gouverner quatre ou cinq ans avec une armée à ses ordres, des trésors à sa disposition, droit de guerre et de paix, droit de vie et de mort. La province consulaire, c*était la joie de Tliomme embarrassé dans ses affaires ; c'est là qu'il donnait rendez-vous à ses créanciers pour l'apurement de ses comptes; qu'il rentrait dans ses déboursés électoraux ; une élection était un placement. Les provinces qui nourrissaient les publicains , saturaient Tordre des chevaliers, donnaient l'abondance et l'oisiveté à la canaille romaine, rétablissaient aussi le patrimoine endommagé du patricien ou du noble. Il y avait deux ennemis aux dépens desquels tout le monde s'enrichissait , les provinces et le trésor public.

Tout aboutissait donc à une jouissance d'argent. Ajoutez, comme dernière cause de désordre, le renouvellement annuel des magistratures, vieille précaution contre le despotisme, moins fâcheuse au temps où il y avait plus d'unité dans la nation. Maintenant, c'était l'instabilité régulièrement organisée, la révolution rendue annuelle : chaque automne, pouvoir, magistrats, principes politiques étaient l'affaire d'une partie de dés sur le tapis vert des comices (pardonnez-moi ce mot). Il y avait sans doute de grands publicistes pour prouver que l'activité politique avait besoin de cet aliment, que c'était là l'essence du gouvernement populaire. Toujours est-il que nul n'était vainqueur ou vaincu que pour douze mois , le mort pouvait toujours ressusciter , nulle tyrannie tant soit peu durable ne pouvait s'établir : aussi chacun avalMl hâte de prendre sa part d'un butin précaire, de « dévorer ce règne d'un moment, » et de faire servir le pouvoir qui passe à l'acquisition de la fortune qui reste.

Dans cette instabilité de tous les pouvoirs, un seul grandissait. En toute chose il y avait chance d'un prochain retour, une élection était pour un an, une loi pour moins encore ; mais après une sentence des juges il y en

avait au moins pour quelques années. Quand on était condamné, exilé de Fltalie, civilement décapité {capiiis minor), on allait en Grèce ou à Marseille, attendre non plus un simple revirement des comices, une crise ministérielle, mais une révolution véritable. Le pouvoir judiciaire s'accroissait donc par l'inconsistance des autres pouvoirs. Disons un mot de cette justice , une des plus originales portions de la vie romaine.

Le citoyen romain était un être merveilleusement privilégié. Tous les habeas corpus de la Grande-Bretagne eussent paru insuffisants pour protéger sa personne sacrée. L'esclave, le barbare, l'allié romain, étaient à peu près égaux devant la justice du préteur ; les ténèbres de la prison, les fers, les cachots infects étaient le droit commun pour eux ; un magistrat inférieur siégeait seul pour les condamner; on crucifiait l'esclave , on étranglait l'étranger dans un cul-debasse-fosse appelé TiUlianum, on jetait son corps sur les degrés et un croc le menait au Tibre. Mais le criminel romain était autrement respectable : la prison, ce supplice servile, était quelque chose d'atroce et de hideux, le rare châtiment des plus grands crimes (1). L'accusé restait libre; un ami le cautionnait, ou bien, pour prouver sa bonne foi, il se remet* tait à un magistrat qui le recevait dans sa maison, l'y gardait ou ne l'y gardait pas (2). Condamné, il n'était ni battu de verges, ni mis à mort ; on lui permettait Pexil : la peine de mort ne pouvait être prononcée que par le peuple.

L'accusation n'était pas la suite légale du crime, l'action

(1) La prison que nos aieux ont établie Tengeresse des plus grands crimes. Oie. in Catil. U. 12. Silanus, cliercbant à revenir sur son avis, déclare qu'en votant la peine la plus grave contre des sénateurs, il a entendu la prison (dans la délibération sur les complices de Gatilina ]. Plutarque. Et César propose horribilem custodiam. Salluste, Cicér. Catil. IV. Sous les empereurs mêmes , les jurisconsultes interdisent l'usage de la prison perpétuelle. Ulpien. Digeste XLVUI. Ut. 19. 1. 8 S 9. Gatfistrat. Ibid. 1. 35.

(2) Libéra custodia, çuXoxvi a^(9p.&(. Tacite^ Annal. VI. 3. 4. Dion Cassius. LVIII. Salittsie, Cat. 47. Qc. CaUl. î. 3. Suétone in VlteU. 2. rit.-UY. XXXIX. 14.

ft3 JULES CÉSAR.

naturelle des pouvoirs publics; c'était un duel, une bataille entre deux égaux , une lutte de haine personnelle ou de partis politiques. Le premier venu avait le droit d'accuser ; mais on n'accusait pas sans s'être fortifié contre la puissance de son adversaire ; une accusation mettait en mouvement Rome tout entière; le sénat prenait parti; du haut de la tribune on échauffait le peuple. Accusateur et accusé avaient trente jours, quelquefois plus, pour chercher des preuves, acheter des témoins, arracher par la torture des aveux aux esclaves; l'accusé en habit de deuil, en haillons {sordid^Utts) environné de ses amis en larmes, allait de porte en porte» sup* plier ses juges, pleurer à leurs genoux. Au jour du champ clos, en plein Forum, chacun comparaissait avec un cortège de défenseurs, de solliciteurs, de patrons (patroni, odwcati, laudatorea). Pendant deux, trois jours et plus, se heurtaient toutes les passions, luttaient les témoins, invectivaient les orateurs; la colère combattait contre les prières, la malédiction contre les larmes ; sous un ciel ouvert et le ciel du midi, en présence de tout un peuple (1), les passions se développaient autrement que sous les formes resserrées de notre justice domestique ; SO, 60 ou 60 juges, le visage ému des passions de l'auditoire, venaient déposer leur suffrage, jusqu'à ce que de l'urne sortit la lettre salutaire (Â absolvo) ou bien que le préteur, dépouillant sa robe prétexte, prononçât l'anathème qui interdisait au coupable le feu et Teau.

La puissance judiciaire était donc le fatum, l'arbitre supérieur des querelles politiques. Mais à qui devait-elle appartenir? Dans quel corps, seraient choisis ces jurés qui distribuaient l'absolution ou l'exil ? Les Gracques enlèvent ce droit aux sénateurs, et le donnent aux chevaliers (loi Sempronia,

(1) Cùm tôt parlter et tam nobiles Poram coarctarent; cùm cUentela quoque dt tribus et munlclpiorum fegationes et partes Itallœ periclitantibus adsiaterent ; cùm... crederet populus RomaauB suâ interesse... Tacite, de causis comiptœ eloquentisp. 99. V. sur le changement qui s'opéra «fepuis dans les formes extérieures de Téloquence, les belles pages de ce Traité (88 et 81^ et QulntUiea plein de détails curieux.

DERNIERS TEMPS DE LA RÉPUBLIQUE. ki

an 630). Sylla le rend au sénat (Gornelia, 673) ; après le procès de Verres, le peuple révolté, de la vénalité des jugements, partage ce pouvoir entre les sénateurs, les chevaliers et les tribuns du trésor représentants de la plebs (loi Aurélia, an 679). Nul pouvoir ne fut Tobjet de luttes aussi violentes.

Mais quels qu'ils fussent , ces quelques centaines d'hommes (1) entre lesquels se partageait le droit de juger, ne pouvaient échapper à la corruption de leur siècle. Riches, ils menaient siéger avec eux toutes les passions politiques ; pauvres, ils y menaient la faim. Sous la loi de Sylla, le proverbe était, et Cicéron le répète en plein tribunal, « qu'un homme riche ne peut être condamné » (8) ; et Lentulus, acquitté par deux voix de majorité, s'écrie : « J'ai jeté mon argent par la fenêtre, qu'avais-je affaire de celte voix de trop? » Sous la loi populaire, les juges de Glodius l'acquittent, les uns pour de l'argent, les autres pour un salaire plus infâme ; à d'autres juges qui, sous prétexte de dangers personnels, demandent des gardes : « C'est sans doute, dit-on, pour qu'on ne vole pas votre argent (3). » Cette corruption permanente à laquelle aucune loi ne remédia, explique l'incroyable impunité d'une foule de crimes, surtout pendant les années qui précédèrent la conjuration de Catilina (691).

Voilà donc en ce temps l'état des pouvoirs politiques. Au Forum, aux comices législatifs, règne la violence, une violence payée; — au Champ-de-Mars, aux comices électifs, règne la corruption ; les magistratures sont une spéculation souvent hasardeuse , mais presque toujours une spéculation ;

(t) 300 an temps des Gracques. Par la loi de Pompée, en 697, 350 selon Paterculus, II. 76 ; 850 selon Cic. ad AtUcum. VHI. 10. — (3) Clcero In Verrem.

(3] Hortenslus, pour savoir si on lui manque de parole , donne aux Juges payés des bulletins de couleur différente (Clc. Divlnat. 24, In Verrem, I. 40. Àsconlus, /btd.). Un dignitaire de la république condamné dit h ses juges : « Au moins devlez-yous TOUS faire mieux payer, vous avez vendu un homme comme mot pour un morceau de pain. » Plut, in Cice. Cic. in Verrem. I. 38. T. surtout une curieuse histoire des Juges corrompus. CIc. pro Clnentio 35, suivant laquelle un juge se] payait 40,000 sest (7,800 fr.). /Hd.

UU JULES GÉSâR.

— les jugements se vendent. « Ville vénale, il y a longtemps que Jugurtha le disait, à laquelle il ne manque qu'un acheteur ! » Ne vous étonnez pas, puisque l'argent gouverne tout, que le pouvoir politique suive le sort de l'argent, et que le pouvoir se concentre comme la richesse.

Il n'y a plus trace des anciens partis ; les querelles de race sont éteintes ou dans la destruction des races anciennes , ou dans le mélange des races nouvelles. Des patriciens et des plébéiens la question est depuis longtemps finie ; la guerre des nobles et des chevaliers va être suspendue par une communauté d'intérêts et de danger. La race italique est satisfaite de droit, de fait dispersée ou détruite. Mais il reste toujours Téternelle dispute des riches et des pauvres : la grande question politique est de savoir si les dettes seront payées; les usuriers gouvernent, les débiteurs sont l'opposition, et cette opposition va éclater dans le complot de Gatilina.

En attendant, la tendance vers l'oligarchie se montre plus à nu chaque jour. Chaque homme et chaque opinion, le démocrate Salluste (1), l'aristocrate Cicéron (2), le révolutionnaire Gatilina (3), César lui-même (4), s'en plaignent tour à tour. Ce rêve des peuples , le gouvernement de tous, leur échappe plus complètement à l'heure où il ont cru l'atteindre plus complètement. Avec cette multitude de citoyens égaux en droits, cette inanité des formes légales du pouvoir, cet abandon de tout à la corruption et à la vio-

(0 Potestatem de vectigalibus sumptibus, Jodiciis... paucls tradidit... Sdlaste, lettre politique à César I. Et Ucinlas Macer dans Salluste : Puguatur et vlncitur à paucis... omniajam coucessère in paucorum dominationem.

(2) SuCTragia descripta tenenlur à paucis. Patimur et silemus, cùm videmus ad paucos homines omncs omuiuin*nationuin pecunias pervenisse. Qc. in Verrem de suppliciis. 48. Totus ordo paucorum Improbitate et audacià prcmilur. in Verr. Act. I. 12. De arusplcum responsis. 28.

(3) Respublica in paucorum potentium Jus et dominationem concesslt, dans Salluste, 20.

(4) Cerlior flebat,... id agi paucorum consilils. César. B. G. VllI. 62.

lence, ce ne sont ni les consuls, ni le sénat, ni le peuple, qui ont succédé à Sylla, ce sont quelques sénateurs, chevaliers ou centurions enrichis des biens de ses proscrits ; huit ou dix familles, qui, après avoir tiré bon parti de la conquête du monde par l'Italie, ont tiré meilleur parti encore du déchirement et des misères de Tltalie. Un Grassus possède en terres 200 millions sest. (39 million de fr.), autant en argent, en meubles, et en esclaves (1). Un Verres, au compte le plus modéré, a rapporté de Sicile, après trois ans de préture, 40 millions sest. (17,800,000 fr.) (2). Caecilius Isidorus, après s'être ruiné dans les guerres civiles, léguera 4,116 esclaves, 3,600 paires de bœufs, 27,500 têtes d'autre bétail et 60 millions sest. en argent (3). Quand tous les intérêts politiques ont péri, qui résistera à de telles puissances? Depuis qu'il y a cinq cent mille souverains légaux, on ne compte plus que sept souverains réels, créanciers de tout le monde, maîtres des terres et de l'argent, par là, maîtres des élections, du sénat, des magistratures, des provinces: on les appelle les sept tyrans (4) Ces prêteurs à la petite semaine sont les vrais successeurs de Sylla.

Il n'y avait , du reste, de force nulle part. Le sénat était mené par ces vieux riches, ces« amateurs de viviers qui trouvaient toujours la république en assez bon état, s'ils avaient de beaux barbeaux dans leurs piscines » (5). Les nobles ne pou-

(1) Pline. Hist. nat. XXXIII. 10.— (2) Ciceron. ia Verrem Dlvinatio 6. in acUone» I, 18. — (3) Pline. I&td.

(4) Cic. de lege Agr. UI. 1. Ce sont, on le suppose, les deux Lucullus, Crassns, Metellus, Hortensius , Phllippus et Catolus , tous enrichis par les proscriptions. — De simples soldats avaient un foste royal. Sali. Cat. 38. Un centurion possédait 10 millions sest. César et Caton firent un peu rendre gorge à ces spoliateurs, à ceux du moins qui avaient eux-mêmes pris part aux meurtres (Plutarq. in Oses, in Cat.)* « La fortune était à des hommes ignobles et décriés; ia répubUque était malade, qui le voulait pouvait la renverser. » Plut, in Ciccr.

(À) Piscinarli,... Tritones...qui se digito putant cœlum altingere si barbatos mullos in piscinis habeant... stulti qui credant piscinas, republicâ perditâ, servare. Cicéron. AU. I. 18. 10. n. 2.

valent souffrir qu*un homme nouveau» un Pompée, eût Timpertinence de s'asseoir auprès d'eux (1). En présence des prolétiûres et des débiteurs armés, le sénat et les chevaliers se faisaient une guerre de jalousie et de chicane. Quant au peuple de Rome, c'est une femme capricieuse, qui ne sait guère ce qu'elle veut. Il lui faut une idole : Pompée, élève de Sylla, bientôt tourné contre le parti de son maître et revenu aux chevaliers ses amis d'origine ; Pompée, heureux vainqueur de Sertorius (675) et de Spartacus (681) et qui arrive toujours à temps pour terminer à sa gloire les guerres qui allaient finir à la gloire d'autrui ; Pompée qui a balayé la Méditerranée des Pirates et assuré les subsistances de Rome (686) ; Pompée, l'unique ressource, la seule épée, le seul général possible de la république, qui au moindre dan-* ger l'investit de pouvoirs extraordinaires ; Pompée est l'idole actuelle du peuple, et rend populaires jusqu'aux publicains ses amis ; il tempère l'oligarchie, il protège le peuple contre la noblesse , le peuple souverain a grand besoin d'être protégé : Pompée lui a rendu le tribunat dans toute sa splendeur (loi Pompéia, an 684 (2) : les tribuns amusent le peuple, ils vivifient la monolomie du Forum ; les luttes politiques sont, après les combats de bêtes et les farces Atellanes, un spectacle de plus.

Pendant que Pompée est roi du fond de son camp, Cicéron, son lieutenant pacifique, tient pour lui le Forum. Cet homme nouveau, compatriote de Marins, a débuté par une opposition vive et hardie contre le parti de Sylla, les chefs du sénat et la noblesse. Il leur a jeté le gant dans la scandaleuse affaire de Verres. Il a révélé au peuple leurs déprédations dans les provinces , comparables seulement aux déprédations des publicains ses amis. Il a ruiné la puissance judiciaire du sénat, et ce pouvoir immense a été partagé entre les trois or-

(i) Sur cette Jalousie eontre les hommes nouveaux, F. Q. Cicero. de Petitione eoDsulaUis. 4. » (2) Qcéron approuve cette loi. De leglbus. IH. U .

dres (loi Aurélia). Ainsi les chevaliers escomptent en pouvoir réel la popularité que Pompée leur donne.

La seule chose certaine, c'est que l'exemple de Sylla ne sera pas perdu. Tôt ou tard» un homme sera maître de l'empire ; la concentration du pouvoir deviendra complète ; Toligarchie se fera monarchie. Le peuple» se donne à Pompée; il se donnera bien autrement à César. « Prenez garde , disaient les fameux aruspices interprétés par Cicéron, prenez garde que les discordes des grands ne finissent par donner Tempire à un seul (1). » Ce maître que l'on prévoit sans le connaître, les uns le combattent d'avance, les autres travail* lent à le servir; les plus hardis veulent l'être.

Voilà l'immense prix offert aux ambitions romaines I Ne vous étonnez pas si cette époque de dissolution réveille tant de génies, active tant d'intelligences, met au jour tant d'ardentes passions. Ce n'est pas une sphère ordinaire que celle ou s'agitent un César, un Pompée, un Cicéron, un Catilina, un Caton, et dans un rang inférieur les Clodius, les Curion et tant d'autres. Ces hommes nés pour aspirer à tout, fiers de leur noblesse ou impatients de leur obscurité, exaltés par une éducation emphatique et brillante ; tous appelés à combattre, l'un par son épée contre un Mithridate qui ressuscite en quelques jours des armées de 300,000 hommes ; l'autre par sa parole, au milieu de toute l'Italie assemblée, parmi les angoisses de l'éloquence et les inquiétudes de la candidature, à cette tribune où un geste mal interprété de l'un des Gracques fut puni de mort ; tous ont une fortune à faire ou à doubler, des ennemis à écraser, des passions effrénées à satisfaire ;

(1) Glcéroo ijoQte : « En effet» les querelles des hommes puissants ne finissent d'ordinaire que par la destruction universelle ou le règne du vainqueur. » U cite GInna et Octavius , Marius et SyDa. « SyHa, qui a rétabli la république» a eiereé pooitant la puissance d'un roi. • De aruspicum responsis. 10. 26. Et Taeits : « Marius et Sylla triomphèrent de la liberté et la remplacèrent par le souverain pouvoir... Pompée fut plus caché sans être meilleur, et depuis, on ne lutta plus que pour savoir qui serait le maître. » RM. II. 38.

ftS JULES CÉSAR.

tous peuvent se croire appelés à ce pouvoir qui n'appartient à personne, mais que tout le monde attend, au pouvoir absolu dans la cité qui gouverne le monde.

Toutes les proportions s'agrandissent. Un propréteur (un préfet , dirions-nous) est le monarque d'un vaste royaume. Pompée, chargé de la guerre des pirates, devient autocrate de la Méditerranée, a pleine puissance sur tout être humain depuis les colonnes d'Hercule jusqu'en Cilicie, et dans les terres jusqu'à vingt lieues de distance ; tous les trésors lui sont ouverts ; il peut lever partout des armées et des vaisseaux. Voilà ce qu'est un simple commandement sous la domination romaine.

Et auprès de telles espérances, que de périls ! les haines personnelles combattent en ligne parmi les haines politiques. J'ai dit quel duel est l'accusation où l'on met comme enjeu, ses biens, sa liberté, ses droits ; comme disent les Romains, son salut et sa tète. Aux jours plus funestes, la table de proscription remplacera le bulletin du juge; le sicaire sera seul accusateur, et le fugitif s'estimera trop heureux s'il a gardé auprès de lui le stylet de ses tablettes ou l'épée de son fidèle affranchi. Depuis la mort de Sylla jusqu'au règne d'Auguste, je ne vois guère un homme quelque peu notable mourir dans son lit.

Ces craintes et ces espérances remuaient surtout les familles patriciennes; ces nobles déchus souriaient à l'idée de se relever par une révolution. Quelque conquête que la démocratie eût faite dans les lois, la puissance du nom devait toujours garder sa force dans l'antiquité. Deux patriciens, deux Cornélius, Cinna et Sylla avaient été tour à tour tyrans de Rome (je donne à ce mot sa signification antique : l'homme qui usurpe le pouvoir dans un état libre). Le complice de Catilina, Lentulus, qui était aussi de la gens Comelia trouva dans les livres sibyllins qu'un troisième Cornélius devait régner dans Rome. Catilina vieux noble. César fils de Vénus, aspiraient hautement à l'empire, tandis que le plébéien Pompée n'osait y marcher que par des détours. Si Rome de-

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vait avoir un maître, au moins voulait-elle que ce maître fût du sang de quelque dieu, le . sang des dieux ne lui manquait pas : ce qui du reste n*empêcha point que tous ces patriciens aspirants à la royauté aboutissent à donner l'empire au trèsplébéien Octave.

De plus, soit que la ruine de leur fortune fît d'eux les chefs naturels de tout ce qui n'avait rien, soit que le dédain pour la finance leur fît préférer les humbles habitués des rostres et des marchés, ces hommes , dont les pères avaient été les rigides défenseurs de la vieille aristocratie, devenaient les avocats du peuple. Un Caton, un Cicéron, un Pompée, ces nouveauvenus, ces Marses, ces gens d'Arpinum, pouvaient bien prendre pour le vieux sénat de Rome leur sénat de parvenus, et défendre comme légitime héritière de l'aristocratie ancienne leur aristocratie de fraîche date. Mais un Catilina et un César trouvaient la plebs de meilleure compagnie et l'Italie plus romaine ; un descendant des Appius, ces farouches défenseurs de la prérogative du sénat, Clodius, se faisait plébéien pour être tribun du peuple ; un Cornélius Dolabella en faisait au- « tant. Dès les premiers temps de Rome, les Mélius, lesManlius, • tous ceux qu'on accusa de vouloir parvenir par la popularité à la tyrannie avaient été des patriciens, et en général les démagogues les plus fougueux, comme les Gracques, sont nés aristocrates, et, comme Mirabeau, le sont restés de cœur.

Ce siècle est l'agonie de l'antiquité. Toute nationalité englobée dans la nationalité romaine, tout patriotisme réduit au patriotisme romain, toute liberté, toute foi et toute vertu, refoulée dans la liberté, la foi et la vertu romaine, expiraient maintenant avec Rome elle-même. L'antiquité mourut dans ces gigantesques convulsions des guerres civiles de Rome; l'époque des empereurs est celle où le cadavre se dissout.

Nous sommes faits pour comprendre ces temps de révolulion. Nous avons payé assez cher notre expérience; pour peu que nous y regardions, nos partis et nos passions politiques se retrouvent là. Tant est vraie l'éternelle similitude de

rhornme î Le premier mouvement en lisant l'histoire est de trouver toutes les époques différentes , le second est de les trouver toutes pareilles. Otez le costume, détachez la toge, ouvrez le manteau ; ce n'est plus le Romain, le Français ni le Chinois : c'est l'homme ; les mêmes passions, la même intelligence, la même vie. On a étudié l'histoire bien petitement quand on n'a pas compris cela. Si l'on ne s'arrêtait à l'habit, si la manie de la couleur locale et le pittoresque maniéré de l'histoire ne nous trompaient, comme on découvrirait bien vite, dans ces races qui semblent autant d'espèces différentes, l'unité première du genre humain I

L'étude de cette époque me paraît une des plus instructives, des plus politiques. Nul temps de révolution, sans excepter le nôtre, ne nous est enseigné par d'aussi précieux monuments. César a écrit ou fait écrire ses campagnes, modèle de préci sion et de bon sens, où sous la simplicité du soldat se cache, mais souvent se trahit, la finesse de l'homme d'état. Salluste, l'homme lige de César, écrivain qui semble tenir des publicistes modernes, qui a leurs vues ingénieuses et souvent aussi leur pédantisme (1) ; Salluste , retiré des affaires, occupé à mettre sa réputation sous un jour favorable et à moraliser le passé de son parti, est, à ce point de vue, un des plus curieux raconteurs des temps anciens. Deux Grecs, Plutarque et Dion, suspects, l'un d'admiration, l'autre de dénigrement envers la république romaine, sont dignes d'être lus ; fiez-vous au panégyriste plutôt qu'au détracteur, il y a toujours plus de bonne foi, de désintéressement, de vérité dans l'enthousiasme que dans la satire. Maïs le grand historien de ce temps est Cicéron : sans parler de ses harangues, quelle autre époque nous a laissé des lettres écrites à un frère, à une femme, à un

(1) Ego adolescentuloB, InHio... ad remp. latas sum. CatU. 3. atq. in eÀ cognoscendà magnam moltamque curam haboi, etc.. Lettre politique, h in princ. -^Et plus bas : J'ai donné peu de temps aux armes, à la chasse, aux chevaux ; mais j'ai fortifié mon espriti J'ai ]u et écouté ; J'ai compris comment les empires , les cités, les nations, ■ont arrivés à leur plus haut point de gloire, ete... T. aussi Catil. 4, et alibi passlm.

intime ami, sur les événements de chaque jour, par l'homme le plus sensé de son temps, le plus impartial par nature, le moins aveuglé par Tamour de son parti, observateur d'autant plus fidèle qu'il est politique indécis ! — Et au contraire, de notre révolution toute chaude encore, que reste-t-il, sinon des journaux et des pamphlets; puis, sous le nom de mémoires, encore des pamphlets et des journaux, toujours le mot d'ordre des partis, leurs colères et leurs admirations ofBdelles? Tandis que ceux-là s'en vont qui ont vu cette époque et la savent véritablement, que l'écho de leur voix n'est pas recueilli, qu'avec eux s'en va cette histoire si voisine de nous, mais qui, écrite trop tôt, n'est comprise de personne parmi ceux qui naissent, et dans cinquante ans, malgré ses matériaux immenses, ses monceaux de journaux et son chaos de renseignements officiels, sera de toutes, je le crains, la plus embarrassante à écrire et la plus mal connue !

Je ne dis rien des modernes qui ont éclairci les derniers temps de la république romaine ; des travaux de l'Allemagne, qui depuis un demi-siècle ont jeté sur les antiquités de Rome une lueur toute nouvelle, trompeuse parfois par trop d'imagination et de hardiesse, souvent harmonieuse et satisfaisante ; ni d'un précieux travail de patience germanique, où le dernier siècle de l'histoire romaine est raconté gens par gens, famille par famille, homme par homme (1); ni du coup d'œil prompt et enthousiaste de M. Michelet ; ni des travaux dont M. Âmédée Thierry nous a fait connaître quelques perlons.

Je tâche de mettre à' profit ces lumières, non de les accroître ; ou si je prétendais y ajouter quelque chose, ce serait tout au plus par la patience de l'examen et la lenteur du jugement.

(1) Geschiehte Roms, etc... Histoire de Rome, dans son passage de la république à la monarchie, ou Pompée, Gieéron, César et leurs contemporains, —dans l'ordre des races, —par Dramann, 1830*1838. J'ajoute ial l'exeeliente HUioire rotMine da M. Duruy (t844).

S IL — CÉSAR ET SES COMMENCEMENTS JUSQU'a

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