XVI PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
nuages; nous évitons de les accuser sous leur forme précise et philosophique. Nous voulons, ici comme partout, échapper à la réfutation par le vague. Il n'en est pas moins vrai (ce qui par la suite humiliera l'orgueil de notre siècle) que, pour tout soumettre à notre universelle /bz-mw/e de progrès, nous sommes arrivés à la négation de toute croyance , de toute philosophie , de toute vérité ; que nous en sommes venus à dire implicitement (usant, pour ne pas le dire d'une façon plus explicite, de notre phraséologie confuse et de notre style anti-philosophique) que le dogme de l'existence de Dieu, vrai il y a un siècle, peut ne pas être vrai aujourd'hui ; que l'àme humaine, hier immortelle, peut demain ne pas l'être; qu'on a eu raison de croire k la Providence, et qu'un join^ on aura raison de ne pas y croire.
Et nous ne voyons pas que de toutes parts, au contraire, nous heurtons l'immuahle et l'ahsolu? Le monde n'accomplit-il donc pas des lois éternelles? La géométrie recevra-t-elle jamais un démenti? Le dogme mathématique cessera-t-il de régir les nomhres? La nature viendrat-elle à s'insurger contre la gravitation et à secouer le joug de cette vieille loi newtonienne? L'homme souverain abrogera-t-il à la majorité des voix les formules surannées par lesquelles Dieu gouverne le monde physique? Notre corps cessera-t-il jamais d'être régi par cette loi mystérieuse de la vitalité qui se cache éternellement à nos recherches? Notre âme (ou, ce que vous appelez l'homme moral) cessera-t-elle d'être inclinée vers les mêmes pentes, poussée par les mêmes passions, retenue par les mêmes liens? Et la grande révolution chrétienne elle même, la
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seule importante dans l'histoire cle rhomnie, a-t-elle donc changé sa nature, ou n'a-t-elie fait que hii prêter un secours surhumain? Dans le monde extérieur des phénomènes, dans le monde abstrait des nombres, dans le monde moral de nos volontés, nous trouvons le dogme, c'est-à-dire l'incommutable. Dans le monde de l'intelligence, nous manquera-t-il? La sphère des idées, la plus abstraite de toutes, serait-elle donc la seule sans vérité et sans loi? Quelques révolutions humaines qui ont à peine effleuré la surface du globe étourdissent notre orgueil : mais tout ce que l'homme a changé ou pourra changer en ce monde est imperceptible auprès de tout ce que jamais il ne changera. Nous sommes environnés de lois immuables; l'absolu pèse sur nous de toutes parts; les vérités éternelles nous gouvernent en tous sens, et notre plus grand désir, comme le plus beau triomphe de notre science, est d'en reconnaître et d'en proclamer une de plus.
Et il y a encore un ordre de vérités que notre système de mutabilité à l'infini nous fait méconnaître : je veux parler des vérités purement morales, et j'en vais dire un mot dans leur application à l'histoire. Ici, du moins, une idée nette, une conséquence pratique commence à se produire et perce le nuage.
La voici : Si le progrès, dit-on, est fatal et nécessaire; si le bien-être de l'avenir est mis au prix des souffrances du présent, ne faut-il pas laver de tout reproche ceux qui par les désastres du présent ont instinctivement travaillé au bonheur de l'avenir? Ils n'ont fait qu'accomplir une loi du destin, une loi même miséricordieuse et clémente; ils n'ont rien ôté à l'humanitèv qui ne dût lui être rendu I. b
xvui PREFACE DE LA PREMIERI' EDITION.
plus tard; leur devoir a été cruel; niais comme la Providence, ils ont aperçu le but, et le but excuse tout.
En effet, si le progrès est inévitable, si Tissue en toute chose est nécessairement favorable au progrès, quiconcpie réussit a travaillé pour le progrès; quiconque réussit est justifié; les tyrans ne seront plus que des hommes intelligents qui étaient eux aussi de l'avis du destin, et aimaient mieux l'humanité future que l'humanité présente, leurs arrière-petits-neveux que leurs frères et leurs cousins.
Mais qu'est-ce alors que le juste et l'injuste, le bien ou le mal, la vertu ou le vice, la faiblesse même ou le génie? Tout cela est absorbé par une fatalité immuable. L'homme ne peut rien sur les choses humaines ; il n'a qu'à les servir, et il est assez vertueux. Il y a au monde des hommes intelligents qui comprennent le mouvement et le suivent; il y a des fous qui le méconnaissent et lui résistent, et voilà tout. L'histoire n'a plus à louer ni à flétrir, à s'occuper des bonnes ou des mauvaises actions ; l'histoire a bien autre chose à faire: à glorifier l'humanité dans sou infaillible })rogrès, quelle que soii; la route qu'elle a suivie, à reconnaître et à honorer partout, au bout de toutes les révolutions et de toutes les misères, l'inés itable gravitation du genre humain vers son bien-être.
Il est vrai que la tyrannie ne fait pas seulement souffi'ir le genre humain ; il est vrai qu'un Robespierre ou un Néron, donneraient-ils au inonde, eu échange du sacrifice de (piclques milliers de proscrits, tout le bonheur matériel possible, n'en auraient pas moins dégradé, avili , abaissé moralement l'humanité. Mais on ne tient j)as
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compte (et c'est une grande faute) de ce malheur moral que les gouvernements tyranniques infligent aux nations; on ne compense pas avec un bonheur matériel, au moins douteux, une misère et une dégradation de l'âme, qui doit tôt ou tard enfanter le malheur matériel ; on arrive, malgré soi, sans se le dire, sans se l'avouer, par la force des choses ou la force des mots, à séparer le bonheur d'avec la vertu.
J'ai hâte de le dire : ce ne sont pas là des doctrines écrites, des dogmes proclamés; ce sont bien plutôt des tendances auxquelles nous obéissons, des habitudes qui nous dominent. Nous nous complaisons dans cet enchaînement des causes par lesquelles nous déduisons les uns des autres les événements humains; nous aimons à jouer le rôle de Providence ; nous ne voyons dans les actions que leurs conséquences sociales, et ces conséquences nous paraissent tellement grandioses, que, sans y songer, nous passons l'éponge sur les actions elles-mêmes.
Oserai-je le dire à mon siècle, lui si fier de ses lumières et de sa science ; lui qui pense avoir tellement hâté la marche de l'esprit humain? S'il a quelque chose à apprendre, ce n'est pas la partie la plus mystérieuse de quelque science indéfinie; dans l'indéfini et dans le vague, personne au monde n'a été plus avant que lui. Ce ne sont pas quelques notions plus transcendantes et plus hardies que les siennes; pourrait-il y en avoir? Non! je lui demanderai au contraire de s'abaisser un moment. La morale est quelque chose de bien peu transcendant et (le bien vulgaire; il ne faut qu'une portée d'esprit assez médiocre pour distinguer le bien du mal, la vertu du
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crime; en histoire, c'est le sentier battu, la vieille ornière, le lieu commun où chacun s'est traîné depuis Hérodote. Et pourtant, si quelque chose nous reste à apprendre, si quelque chose manque dans l'histoire telle qu'on l'écrit aujourd'hui, c'est tout simplement peut-être cette naïve et vulgaire équité, cette bonhomie d'honnête honnne d'un Hérodote ou d'un Rollin ; c'est une appréciation des choses et des hommes, non pas seulement dans leur rapport avec l'histoire de l'humanité, mais aussi dans leur rapport avec notre sens moral et nos habitudes d'honnêtes gens. Voilà humblement ce que je voudrais faire ici, admettant bien et en toute franchise, qu'd y a des choses plus intellectuelles et plus hautes, n'admettant pas qu'il y en ait de plus utiles et de plus vraies.
J'insiste trop peut-être sur le vague des idées et l'oubli du point de vue moral chez les hommes de talent qui suivent les tendances du siècle. Mais j'aime le talent à ce point qu'il me peine de le voir conduit et dominé, même par son siècle et par un siècle tel que le notre. Un excès d'indépendance ne lui sied pas mal, et de notre temps une noble impopidarité lui eût parfois été utile. L'opposition contre le pouvoir est une vertu assez peu rare, souvent honorée davantage quand elle est plus facile; roj^position contre l'ojjinion sujipose toujours quelcpie courage. Eu face de l'opinion, je voudrais le génie factieux plutôt que coiu'tisan : les Bonald , les Chateaubriand, les de Maistre, le sj)iritucl Ch. Nodier, Ballanche, ce génie si confenq)lalif et si pur, sont des factieux (pi'aime assez notre siècle lui-même, et auxquels le siècle suivant j)()iura bicu doiuier raison. Nous qui st)nunes la foule, il
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nous serait plus permis de céder à l'impulsion commune, et de ne pas nous retourner contre ce flot qui nous pousse. Mais, quant au génie, il faut qu'il marche à notre tète, ou qu'il marche contre nous; il ne faut pas qu'il nous suive. Je lui voudrais cette devise d'une vieille famille féodale : Contre le torrent ! Le torrent, pourra-t-on me dire, est désormais un beau fleuve majestueux et puissant, dont le cours égal, quoique irrésistible, emmène avec lui certains génies même des plus beaux, certaines âmes même des plus droites. — Eh bien! oui, j'excuse ceux qui le suivent : laissez-moi honorer d'autant plus ceux qui lui résistent.
A cet égard, l'époque qui est traitée dans ce livre me semble instructive, principalement pour notre siècle. Elle est un embarras et une épreuve pour ces théories de progrès infaillible dont nous venons de parler. Toute l'antiquité se résume dans cette époque et y vient aboutir ; ce siècle devrait être la gloire et la perfection de l'antiquité ; il en est le siècle le plus misérable et le plus dégradé; et, par cela même, j'ose ajouter, le plus souffrant et le plus triste. L'humanité, livrée à elle-même, et certes sans que les beaux génies ou les guides puissants lui aient manqué, l'humanité en est venue là, à ne vivre que sous la condition d'adorer son dieu Néron. Si l'humanité, autrefois, avait été plus haute, plus morale et plus heureuse, qui l'avait fait descendre? Et surtout si, plus tard, elle eut plus de dignité, plus de vertus, plus de bien-être que jamais, qui la fit monter?
Non! ce n'est pas elle-même. Ici, nous rencontrons (si une telle citation est permise) ce « nœud digne d'un
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Dieu, n et qu'un Dieu «;eul peut dénouer. Entre l'antiquité et les Ages modernes, il y eut une autre différence que celle d'une science plus ou moins profonde, d'un progrès plus ou moins grand, d'une philosophie plus ou moins certaine (comme si, du reste, on fût arrivé aujourd'hui, plus qu'il y a deux mille ans, à la certitude philosophique). Le genre humain, avant le Christ, était déshérité; c'était le (ils de la servitude envoyé comme l'enfant d'Agar, pour souffrir de la soif au désert. Le genre humain a été appelé de la servitude de l'esclave à la liherté des enfants ; il est devenu « l'héritier de Dieu et le cohéritier du Christ. » Les nations ont maintenant auprès d'elles, même quand elles veulent s'en éloigner, la lumière éternelle et intelligente, à laquelle seule il faudra qu'elles viennent demander la vie, si elles ne veulent pas que leur vie s'éteigne; elles ont auprès d'elles non-seulement la parole écrite, mais la parole vivante du Christ, cette Eglise qui a sauvé les nations par la vertu du Christ qui a sauvé les hommes. C'est là tout le secret de notre félicité, de notre vertu, de notre perfectionnement et de notre progrès.
Voilà dans quelle pensée et dans quel but on s'est arrêté si longtemps sur une époque, curieuse à quelques égards, mais bien repoussante par ses crimes et ses turj^itudes. Resterait maintenant une seconde moitié du travail; car le siècle des Césars n'est pas ici tout entier. 11 faudrait encore à côté des corruptions du paganisme montrer le christianisme déjà tout parfait dans sa noiiveauté. Ici, par le spectacle de ce qu'était le monde quand le clnislianismc lui niancpiail , on a cherché à montrer
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l'utilité sociale du christianisme et les bienfaits que les hommes lui doivent ; là, dans l'histoire même du christianisme, on trouverait la preuve de sa vérité : et ce point de vue est plus important encore ; car, si l'on veut juger une religion, c'est sa vérité qu'il faut discuter par-dessus tout. Dans ce nouvel essai, l'écrivain trouverait une compensation à tous les dégoûts et à toutes les tristesses qu'à offerts à ses yeux la décrépitude du monde païen, il se l'eposerait à cette « lumière admirable « de Dieu qui « est la voie, la vérité et la vie » au milieu de tout ce qui est divin, de tout ce qui est saint, de tout ce qui est pur.
Mais lui tel travail ne saurait être l'ouvrage de quelques jours. Et, comme nous le dit l'apôtre : « Nous ignorons ce qui sera demain... » Nous devons dire : « Si le Seigneur le veut, et, si nous vivons, nous ferons ceci ou .cela (i) ». [184 I.]
(J) Jac. IV. li. 15.
JULES CÉSAB.
L'époque qui s'écoula depuis les guerres de Sylla et de Marius jusqu'à la bataille d'Actium, fut une des plus actives de l'histoire du monde. Ces soixante-dix ans (ans avant J.-C. 88-31, de Rome 665-722), sont une révolution permanente. Quand la guerre civile n'est point au champ de bataille, elle est au Forum : quand des légions, qui souvent payent leur général pour les mener au pillage de Rome, ne s'avancent pas vers le Capitole, poussant devant elles l'Italie éperdue , des milliers d'hommes, libres, affranchis, esclaves, gladiateurs, délibèrent au pied du Capitole, le bâton ou l'épée à la main : c'est là l'état de paix.
La fièvre du combat est partout : orgueil ou souffrance, le monde entier veut prendre part à ce grand déchirement de la puissance romaine. Les pâtres errants, les fils vagabonds des anciens Samnites, les esclaves fugitifs dont l'Italie est pleine, sont prêts à se lever à la voix du premier Catilina qui les appellera. Les Scythes placés si loin de Rome se soulèvent contre elle au nom de Mithridate (ans de Rome 675-690) L'Asie, sucée jusqu'au sang par la cupidité romaine, monte I. i
2 JILES CÉSAR.
sur des barques, et des nations de pirates couvrent la mer (674-08G). En Espagne, le parti de Marins, ehassé de rilalie, a trouvé un refuge, et Sertorius veut ériger une Rome nouvelle au lieu de la Rome de Sylla (666-675). La Gaule vaincue se soulève contre son vainqueur (700), et plus de soixante nations révoltées mettent César en danger : 1,200,000 hommes périrent dans les guerres des Gaules (1). Les paires de Sicile, malheureux esclaves que leurs maîtres ne jugent pas même à propos de nourrir, armés d'épieux, vêtus de peaux de bêtes, suivis de chiens énormes, se font brigands, et il faut pour les réduire d'effroyables guerres où périt, dit-on, un million de ces hommes (648-654). Enfin les gladiateurs, dégoûtés de tuer et de mourir pour le plaisir d'un parterre romain, prétendent tuer et mourir pour leur propre compte ; Spartacus l'esclave (679-681) plante sa tente aux portes de Rome, qui, peu d'années auparavant, a manqué d'être prise par une armée de pâtres samnites (662-665).
Et au milieu de tous ces déchirements, l'empire reste debout : César lui conquiert la Gaule (695-701), Mithridate vaincu lui laisse l'Asie (690), Sertorius, en soulevant l'Espagne contre Rome, la lui a donnée; chaque parti qui se meurt entraîne avec lui quelque royauté ou quelque nation indépendante : la république mourante s'agrandit au profit de l'empire qui va naître. 11 y a plus : la civilisation ne périt pas. Ce monde qui se déchire est plein de lumières. Ce ne sont pas des barbares qui font ainsi égorger leurs ennemis au Forum ; ce sont des hommes élégants, des littérateurs qui ont fait leurs études à Athènes, qui parlent grec comme Isocrate, qui se battent pour Zenon ou })our Epicure autant que pour la ré|)ubrKpie ou pour l'empire, des artistes qui ne pillent les provinces qu'afin d'enrichir leurs galeries et tuent des hommes pour avoir un Praxitèle. César est orateur, grammairien et poète ; LucuUus, le premier helléniste de son temps ; Verres est
(I) IMinc. Hist. iial.,MI, 25.
un Winckelmann ; pendant un an ou deux de retraite, que lui donne la royauté de César, Cicéron traduit toute la philosophie grecque; l'épicuréisnie ne domine à Rome que sous le manteau de poésie dont l'habille Lucrèce.
J'essaie aujourd'hui d'expliquer cette époque. L'apogée de la gloire romaine avait été à la fm des guerres Puniques : Rome vainquit alors sa plus redoutable ennemie ; elle la vainquit à force de patriotisme et de dévouement; elle avait été pendant ces guerres, plus une que jamais, plus croyante en elle-même, plus religieuse envers ses dieux. La longue querelle des patriciens et de la plebs était finie, la plebs victorieuse était arrivée au niveau du patriciat, la cité était pacifiée, l'empire puissant au dedans était encore borné au dehors, et le second des Scipions, après la prise de Numance, changeant la formule des prières, demandait aux dieux non plus d'agrandir, mais de conserver la puissance romaine.
Il le faisait avec un sens profond. Il comprenait que Carthage soumise, la conquête du monde irait trop vite, que nulle part ailleurs la résistance ne serait sérieuse ; que des peuples nouveaux afflueraient dans l'empire, corrompus pour la plupart, étrangers à l'esprit romain, tout crus encore et non façonnés par une longue guerre : il voyait Rome disparaître sous l'affluence de ses propres sujets et envahie par ses vaincus.
C'est ce qui arriva : il est des choses banales qu'il est bon d'expliquer, parce qu'on est plus accoutumé à les redire qu'à les comprendre et qu'on est souvent tout étonné de trouver un sens à ce qu'on prenait pour un lieu commun. Les déclamations des auteurs romains contre le luxe auquel ils attribuent la chute de leur patrie ,
Saevior armis
Luxuria incubuit victumque ulciscitur orbem ,
ne nous paraissent guère qu'une banalité de philosophie ancienne. Notre science moderne sourit même de la simplicité de ces pauvres moralistes. Nous avons appris à estimer le luxe
une chose iililc, salutaire, bienfaisante, presque une vertu et un devoir, un encouragement à produire, un moyen de faire circuler l'argent et fructifier les capitaux.
L'antiquité avait pourtant ses raisons : je ne veux rien démêler avec l'économie politique, science de fraîche date, dont les systèmes ont en peu de temps changé plus d'une fois, et dont les théories n'ont pas toujours été confirmées par l'événement, mais qui n'en reste pas moins d'un aplomb et d'une assurance que je respecte infiniment. Mais il faut se placer au point de vue des sociétés antiques; il ne faut jamais parler d'elles sans se souvenir de leur grande plaie sociale, l'esclavage, née de leur grande plaie morale, l'idolâtrie. Le luxe ne pouvait être pour elles ce qu'il est pour nous, un échange de travaux et de richesses entre la classe ouvrière et la classe opulente, plus ou moins utile à l'Étal, plus ou moins avantageux à la classe inférieure, mais enfin portant avec lui quelque compensation du mal qu'il peut faire . Lapopulation ouvrière était esclave, ne possédant que par grâce un salaire quelconque de son travail, ne pouvant proportionner aux besoins et aux circonstances ni son prix ni ses produits, n'étant animée enfin ni par la concurrence, ni par le courage que la liberté donne, ni par l'espoir de la fortune. Ce que nous appelons industrie, n'était guère qu'un service d'esclave à maître, un office domestique forcément accompli; ce que nous appelons commerce, n'était guère chez les Romains qu'une usure dévorante pour le pauvre : l'industrie libre date des corporations chrétiennes au XI' siècle, le commerce moderne date des Croisades.
L'agriculture restait donc l'unique ressource de la population libre et inférieure. Mais il faut voirez que l'agriculture devenait, il faut compremlre siV irgile, parlant de la sainteté des travaux rustiques et rappelant l'Italie à ses vieilles mœurs agricoles,
Tibi roà aiilit|i!.T knidi.-; ol iiilis,
n'esl (|u'uh déclamateur poétique, un laboureur senlimenlal,
comme Gessner ou M. de Florian; il faut montrer dans sa nudité le chancre qui dévorait la société romaine.
L'égalité n'était pas dans la nature du monde antique : une aristocratie vaincue, une autre devait renaître ; l'esprit de l'humanité pouvait ni^■eler par moment, l'esprit de l'antiquité exclusif et dominateur devait ramener l'inégalité.
Ainsi le patriciat avait été l'aristocratie sacerdotale, primitive, sacrée; il tenait ses droits d'un ordre préétabli, de la loi de Romulus, de quelque chose qui était descendu du ciel. Par cela même que ses titres étaient plus respectables et avaient des apparences plus légitimes, son empire devait être un peu plus doux : les plébéiens étaient ses clients ; il leur devait la protection du suzerain, l'assistance dans leurs misères, la défense dans leurs procès; au Forum, dans les jeux, dans les sacrifices, il se mêlait au peuple sans trop d'orgueil. La religion lui appartenait comme un dépôt de ses ancêtres; mais les jugements et les lois appartenaient, au moins depuis des siècles, à l'assemblée de la nation.
Mais au temps dont nous parlons, le patriciat était vaincu; il avait perdu un à un tous ses privilèges, et sauf quelques droits honorifiques, un patricien n'était guère qu'un homme qui ne pouvait pas être tribun du peuple. A la place du patriciat, après la prise de Garthage et les conquêtes qui suivirent, il s'était formé un patriciat nouveau, le patriciat des enrichis (1). Il y eut grâce à ces guerres fructueuses et à l'argent qu'elles jetèrent dans Rome, une aristocratie de riches plébéiens, gens notables (?jo6i7c.s); hommes entendus qui surent reprendre les pouvoirs que l'ancienne aristocratie avait laissé échapper; qui concentrèrent ou à peu près dans leurs familles les charges auxquelles tous étaient légalement admissibles ; qui, par le sénat, devinrent eux aussi propriétaires de la religion et des ressources légales qu'elle donnait; par la censure, acquirent le droit de recomposer le peuple en centuries
(1) Sallusle. Catil. 10.
et en liibus, cl de remanier, comme nous disons si gracieusement, la matière électorale; par le monopole de la science augurale et de la science du droit, reprirent quelquesuns de ces lacets dans lesquels la science sacerdotale du patricial a\ ail tenu le peuple ; par leurs richesses achetèrent les votes, payèrent des jeux, jetèrent au peuple le blé et l'argent; maîtrisèrent ainsi la jj/efcs comme magistrats, comme prêtres, comme savants, comme bienfaiteurs, encore plus somenl comme créanciers. Ainsi cette aristocratie nouvelle recueillil toul l'héritage de l'aristocratie antique et même y ajouta le droit de juger, immense pouvoir si àprement disputé depuis ; elle fit corps, s'appela nobilitos, eut ses généalogies, son droit d'images , véritable blason de l'ancienne Rome (les images de ceux qui avaient été consuls ou préteurs restaient accolées au foyerjdomestique et devenaient des titres de noblesse) ; elle fut un grand seigneur, tandis que le patricial avait été un suzerain; elle ne voulut pas du voisinage du peuple sur les bancs du spectacle; aristocratie plus jalouse parce que son origine était plus récente et son droit plus sujet à discussion: oligarchie, devrais-je dire, plutôt qu'aristocratie.
Ce n'est i)as tout : maîtresse du pouvoir, de la science, de la religion, il fallait encore que la propriété fît partie de sa prérogative. Vager romanns, la propriété sacerdotale, avait été le privilège du patricial ; Vager publicus, la propriété politique, devait appartenir à la nnbili(as: raiili(|uilé avait une pente naturelle, à la concentration dans la propriété, à l'oligarchie dans le pouvoir.
Il faut dire ce qu'était Vager pid)licu.'>. Le droit de guerre de ranti(|uité ne laissait pas de propriété aux vaincus. Rome usa de ce droit plus modérément que d'autres cités, mais elle en usa, et la ('oncjuète successive des différentes portions de l'Italie lui (loiina (riinmcnses domaines. En certains endroits qu'elle jugea im|)ortants comme boulevards de sa puissance, elle étnblildcs \illes nouvelles, repeuplades villes anciennes,
donna des terres à ses citoyens et à ses soldats, fonda ce qu'elle appelait des colonies; mais partout ailleurs un iin^ mense apanage lui resta, inculte en grande partie et dévasté par la guerre. Ce domaine était inaliénable ; pour en tirer parti, la république ou l'affermait aux enchères, ou même, sans stipulation expresse, laissait le possesseur s'y établir, et ne réclamait de lui qu'une faible redevance. Ces concessions dès les temps les plus anciens durent être en grande partie le privilège des plus riches, patriciens ou nohks. Soit qu'aux enchères, par des offres plus élevées et par la faveur des censeurs, ils parvinssent à écarter le pauvre, soit que ces terres, éloignées des villes, eussent besoin pour être protégées des châteaux et de l'armée de clients que possédait l'aristocratie, la classe opulente devint en général l'unique détenteur, et finit même par se considérer comme se«il et véritable propriétaire deVager pu- 6/icws presque entier (1). Mais cette propriété usurpée, illégitime, provisoire, contestée toujours, eût été gênante à manier et à transmettre sans l'officieuse habileté du préteur. Le préteur était à Rome le grand redresseur des rigidités de l'ordre légal, l'homme aux expédients chargé de plier au sens commun la vieille loi des Douze-Tables. Le préteur ne pouvait déclarer propriétaires ceux qui détenaient ainsi le sol italique , il ne pouvait leur donner d'action civile pour réclamer ces biens ; mais par un édit possessoire il leur en rendait la jouissance, par un interdit il les y maintenait. Leurs successeurs ne pouvaient y prétendre par droit d'hérédité : le préteur leur donnait la possession de biens. On ne pouvait transmettre à titre de legs, de donation, ni de vente, ces biens dont on n'était pas propriétaire légal, il est vrai ; mais si on les avait légués, donnés ou vendus, le légataire les
(1) V. surtout Appien, debello civili, I. 7; II. 10; Plutarch. in Gracchis. S. 9. Sur les châteaux [arces] de l'ancienne féodalité romaine, V. Dcnys d'Halic. V... ïit. Liv. V. 44. Sur les armées de clients, r. la célèbre expédition des Fabii auprès de leur château de Crémère.
possédait pro legato, le donataire pro donalo, l'acquéreur pro emploi ce qui, de compte fait, revenait exactement au même (1).
Mais restait le peuple et sa souveraineté menaçante, restaient les tribuns toujours prêts à se lever pour réclamer au nom des pauvres la propriété publique. La grande question des lois agraires, longtemps mal comprise des modernes, éclairée enfin par la science de notre siècle, n'est autre que celle-là: le combat entre le droit du peuple, strict, absolu, rigoureux, et le droit des possesseurs maintenu pendant des générations et confirmé par l'hérédité. Que fallait-il faire? Expulser le détenteur de ces héritages devenus siens par le fait? Laisser le patrimoine public à l'abandon, la />/e6.s sans terre à culti\er, et une multitude inquiète, oisive et toujours croissante, sans ressource dan* sa misère (2)? Cependant , la loi Licinia ( 388 ) était venue encore à temps pour arrêter cette concentration des fortunes. Elle avait borné chacun à un maximum de o^^ jugcres (126 hectares 40 ares) (ïarjer publicus. Elle avait maintenu le sol italique aux mains de cette classe moyenne qui était comme la moelle de la république ; elle avait entretenu cette pépinière aux soldats, elle avait aidé aux grands triomphes des armées romaines.
Mais lorsque vint le règne des opulents, après la paix de Carlhage, l'équilibre fut tout à fait rompu. Le mouvement de concentration fut sous la iwbilitas plus actif encore qu'il n'avait été sous le patriciat. La loi Licinia fut oubliée , les Gracques eux-mêmes, qui voulurent la relever (r)19-629), n'osèrent le tenter sans promettre une indemnité aux possesseurs,
(I) Sur rrllc origine de la possession prétorienne, V. les travaux pleins de lumières de Sa\igny, Rccbt. des Bcsiizes ; Nicbuhr, tome III, cl le savant ouvrage de M. Giraud, De la propriété che: les Romains.
{2i Ileduci pichs in agros undc polcral nisi possidcntium cxpulsione qui ipsi para populi rrant? El taincn rclictas sijjj a majoribus scda quasi jure harcdilario possidcbaiit. Florus. III. 13.
et ne réussirent pas. Une loi subséquente maintint ceux-ci, en les soumettant à une redevance dont l'usage tomba bientôt (1). Et ainsi la nobilitas, cette aristocratie parvenue, sans charte féodale, sans institution des dieux, par la seule force de la possession, arriva à détenir une grande partie de la propriété, comme elle détenait (c'est bien le mot) les honneurs, la religion, le pouvoir.
Et déjà pourtant, une aristocratie de troisième ordre s'élevait derrière elle : les chevaliers, les nouveaux riches coudoyaient les riches anoblis. La possession de certaines magistratures vous faisait sénateur; le droit d'images vous faisait noble ; la seule quotité de votre fortune vous faisait chevalier (vers les derniers temps, 400,000 sesterces: 108,000 fr.) (2). Les places de finances, la ferme des impôts, emplois interdits aux sénateurs ou dédaignés par eux, obscurs et de médiocre profit dans la pauvreté des temps anciens, engraissaient maintenant bien des fortunes de chevaliers. Ces publicains , comme on les appelait, formés en compagnies commerciales, associés par la médiocrité même de leur ambition, répandus par tout l'empire, exploitant toutes les provinces, correspondaient par un service de postes organisé pour eux seuls , de l'orient à l'occident, de l'Asie en Espagne. Leur centre était à Rome ; toutes ces sociétés y avaient leur représentant (magister societatis) ; elles avaient crédit au sénat , puissance pour agiter le Forum ; le sang y coula pour elles. Cicéron les loue en public, se plaint d'elles dans l'intimité (3). César
(1) Au moins pour une partie de ces terres. Ainsi Alticus payait quelque chose pour les siennes, Tcrcntia ne payait rien. Cic. ad Âttic. II. 15. V. sur tout ceci Plutarque et Appien, ibid. Cic. Drut. 3G. Appien. I. 27.
(2) Hor. Epist. I. 1. Pline, Hist. nat. XXXIII. 2. Pline. Epist. 1. 17. r. l'évaluation du sesterce aux diUcrentes époques dans M. de La Malle, Économie politique des Romains, 1. 1, c. 7. Quant au talent, je l'évalue toujours à G,000 deniers romains, d'après Pline. XXXV. 15.
(3) V. pour l'éloge, Pro lege Manilia, et presque toutes les harangues; pour la critique, la correspondance avec Quinlus, entre autres, I. l, S 2. — Nosti consuetudinem hominum, leurs rancunes, etc. Para. I. 9.
leur fait remettre le tiers d'un bail onéreux; les pontifes, maîtres du calendrier, abrègent ou allongent Tannée pour leur complaire, selon que leur bail est avantageux ou ne l'est pas (1). Jamais corps élu ni aristocratie héréditaire ne fut plus cohérente que cette aristocratie formée par le cens. Les chevaliers devinrent donc un troisième ordre dans l'État; s'inlerposanl entre le sénat et le peuple, prétendant eux aussi à des places séparées au théâtre, honneur que le sénat luimême n'avait pas toujours possédé.
Un débris leur était échu de la fortune de l'ancien patriciat. L'usure , cette grande ressource du sénat antique , cette fréquente occasion de révolte plébéienne, était en bonne partie en leurs mains. Ils se trouvaient et les fermiers généraux et les banquiers et presque les seuls commerçants, en un mot tout le tiers état de cet empire romain qui était le monde. Le goût leur vint bientôt de partager avec la noblesse le domaine privilégié du sol italique. L'hypothèque, ce vasselage de la propriété territoriale envers la propriété mobilière, cette inféodation de la terre aux capitaux, un des fléaux des temps actuels, était chez les Romains bien autrement dévorante. Les fréquents appels pour la guerre mettaient vite le pauvre colon à la merci de son riche voisin ou de l'usurier de la ville. Les nobles détenaient déjà une partie de l'Italie à titre d'adjudicataires publics, les riches en acquirent une autre à titre de créanciers ; ils s'agrandirent aux dépens de Vagcr pricatiis, la propriété libre, comme s'étaient agrandis les nobles aux dépens de Varier piïblicus. la propriété domaniale : et les vastes domaines envahirent dès lors une énorme portion de l'Italie.
C'est qu'il fallait un large espace à l'importance et à la gloire du Romain civilisé; de la place pour ses villas, pour ses jardins plantés d'arbres exotiques, pour ses volières, pour ses viviers, pour son peuple d'amis, de clients, d'affran-
(I) Suétone, in Ciware, 40. Solin, 1. Macrobe, I, etc.
chis el d'esclaves. Un parc de quelques arpents pouvait- il suffire au maltôtier romain qui s'était logé militairement dans les immenses palais des rois d'Asie ? Tl fallait donc s'arrondir (agros continuare), acheter de gré ou de force l'héritage voisin, dépossédera pauvre qui doit et ne trouve pas de répondant; s'adjuger le bien du soldat qui, en partant pour la milice, a laissé des enfants trop jeunes pour cultiver; faire marché pour quelques écus, avec le légionnaire, qui, après vingt ans de combats, revient centurion, mais épuisé par la guerre et hors d'état de labourer son champ. Le latifundium ( la grande propriété) est envahissant de sa nature ; on n'a pas des terres, on a des provinces (1).
Ces terres facilement acquises, ^ a-l-on les cultiver avec amour? Souvent le droit du possesseur est contestable, douteux, provisoire : ce n'est pas un père de famille, c'est un créancier nanti; ce n'est pas un cultivateur, c'est un gardien. Exploiter par soi-même n'est pas digne : affermer donne de l'embarras; un métayer raisonne, paye mal; au moment des semailles ou de la récolte, la guerre vient vous l'enlever (2) : mais l'esclave, cette bête de sc^mme, qui, sous la conduite d'un esclave comme lui, travaille et n'a jamais le droit de rien demander, qui dans sa vieillesse peut encore être vendu pour quelques écus, qui enfin n'est jamais digne de marcher sous les aigles romaines, l'esclave est un outil bien plus commode. Ce genre d'exploitants n'est pas cher, les captifs ne manquent pas au peuple qui a vaincu le monde; on ne voit que Thraces, Africains, Espagnols, les fers aux pieds et la marque du fouet sur le dos, envahissant le pays qui les a vaincus; les maquignons vont en Asie et en Grèce, enlever des hommes libres, et en amènent à Rome des cargaisons. Ainsi le latifundium sera livré à des mains servîtes ; le tugurium du pauvre colon sera jeté au veut ; l'immense villa, la grande ferme lui succédera avec sa partie souterraine Vergas-
<\) Appien, I. 7. V. Sénèque, Pline, Horace, etc. — (2) Appien. Ibid.
tille, peuplée d'ouvriers qui dorment les pieds dans les entraves.
Mais l'esclave cultive mal, sans cœur, sans espérance, peu importe ! Si l'esclave cultive mal, du moins sait-il garder les troupeaux ; l'agriculture fera \Aacc à \me industrie moins embarrassante; le sol, jadis cultivé, se changera en de vastes pacages où les seules traces de civilisation seront quelques pâtres gardant les troupeaux ; ce sera là une grande partie de la fortune des riches. Ainsi, par suite du même progrès social, auront succédé les vastes domaines à la culture partielle, les travaux de luxe aux travaux utiles, l'esclave au cultivateur libre, le pâtre au laboureur (1).
Les fortunes y perdent; la paresse du riche, sa voluptueuse indolence, y gagneront. D'ailleurs, les terres d'Italie sont des terres de luxe : on aime avoir une villa à Tivoli pour le voisinage de Rome, une autre près de Naples pour les brises de mer, une autre dans les Apennins pour la solitude, des routes pour vous seul qui y conduisent, des hôtelleries pour vous seul qui vous hébergent en chemin; c'est affaire de luxe et d'orgueil romain. Du reste, on a de bonnes terres en Sicile, des créances sur les provinces, des boutiques louées à Rome, des esclaves partout, en un mot, on a sa fortune ailleurs; mais on est citoyen romain, et on tient à avoir pied sur le sol pri- Nilégiéde l'Italie.
Ces centaines et ces milliers d'esclaves ne sont pas d'ailleurs une propriété toujours inutile ; en ces temps de guerre civile, qui sait s'il ne devra pas son salut à leurs armes? Dans sa maison à Rome, dans ses villas de luxe, dans ses villas d'exploitation, dans ses pâturages surtout, le riche a une légion d'affranchis et d'esclaves toute prête à marcher ; on n'est pas riche, dit Crassus, si l'on n'a de quoi entretenir
(1) Sur celte (liminution de la cullure, V. liv. VI. 12. Plut, in Giacdi. 8. Cic. pro Uoscio Am. 18. Cdium. 1. Prof. II. 12. La pins ijiandc partie de Va(]er puHicus était en pâturages. Varron de rc rusUcfk. V. 3G. Pline, Ilist. nat. XVIII, .3.
une armée. Ainsi, verrez-vous Catilina tomber au champ de bataille entouré de ses affranchis et de ses colons esclaves; Domitius, aborder à Marseille avec sept navires pleins de ses esclaves, de ses affranchis et de ses colons; Pompée, conduire à Pharsale 800 cavaliers, ses patres ou ses esclaves; Catilina, pour faire la guerre, vendre ses troupeaux et garder ses pâtres (1) : ce sont les armées féodales et les guerres privées du moyen âge.
Mais que deviendra la population libre? ceiie plebs rustica, la pépinière de tant d'armées, elle jadis estimée bien au-dessus de la plebs urbana qui était à peu près exclue de la milice? Elle est fière, privilégiée, en tant que romaine; elle s'est faite l'égale des patriciens : mais en tant que pauvre, elle est méprisée, expulsée de son champ (2), dévorée par l'usure. L'industrie, exercée par les esclaves au profit des riches, est improductive et impossible pour l'homme libre. Les saintes lois protectrices, les lois Porcin et Sempronia, ce bill des droits du citoyen romain, cette charte qui constitue son privilège au-dessus de l'étranger, ne sont pas toujours respectées visà-vis des plébéiens de la campagne, ils sont parfois battus de verges et on les envoie comme esclaves dans les provinces (3).
Il est dans le monde un seul asile : c'est Rome, on s'y ré-
(1) Cum liberlis et colonis. Salluste. Catil. G2. Servis, libertis, colonis, Ceesar. B. C. l. 34. 66. Serves, pastores. Ibid. ï. 24. IV. 3. Ciceron. Fragm. in togâ candidn.
(2) Servili imperio patres plebem exercere..., de vità et tcrgo more regio consulere, agro pellere.... Sallusle. Fragtn. I. 9. — Quicumque propter plevitatem agro publico ejecti sunt.... Ilemina : cités par M. Giraud. — Plebcios.... paulatim agris cxpulsos. Salluste, Lettre politique. II.
(3) « Vous vous croyez assez libres, dit un tribun au peuple de Rome, parce que vous n'êtes pas frappes de verges, parce que les riches, vos maîtres, vous laissent encore aller et venir librement, 11 n'en est pas de même des citoyens des campagnes : leur sang coule sous la verge au milieu des querelles des grands ; on les donne en présent aux magistrats qui vont dans les provinces. " Discours de Licinius Macer dans Salluste. Ce passage donne bien idée du genre de liberté que l'on venait chercher à Rome.
ik JLLi:S CESAR.
fagie, cl Rome est oncombréo. Le sénal, pour la décharger, envoie \apkbs rustico se partager des terres au nord de l'Italie; il veut la disséminer en colonies : mais ce remède incomplet est accepté avec répugnance, parce qu'il ôte avec le voisinage de Rome, les trois privilèges de la cité romaine : le vote au Forum, le spectacle au théâtre, les distributions de blés. D'un autre côté, les populations italiques, jadis associées à la grandeur de la plebs romaine cl qui, depuis la fin des guerres Puniques, la remplacent souvent dans les légions, sont associées aujourd'hui à sa misère. Elles sentent lourdement le pouvoir de l'oligarchie romaine et les volontés arbitraires de ses préteurs : un d'eux fait battre de verges les magistrats d'une ville, parce que les bains ne sont pas restés libres assez tôt pour sa femme qui les voulait occuper à une heure inaccoutumée (1). Entre la violence du préteur et la prèpotence du riche, entre l'invasion juridique du colon romain et l'invasion semi-légale du possesseur noble, entre le droit du conquérant et celui de l'usurier, entre la fiscalité et la chicane (calumnia), toute la population agricole de l'Italie, déjà appauvrie par tant de guerres, sera déplacée. Italien ou Romain, le colon sera réduit à errer, comme dit un des Gracques, sans tombeau et sans autel, heureux s'il peut pénétrer dans la cité merveilleuse où le pauvre espère toujours qu'il \ ivra, Rome, l'Eldorado du j)roserit, qui semble encore un asile ouvert, comme au temps de Ronuilus, à tous les misérables qu'elle a faits. Ne donne-l-elle pas au moins l'air, le soleil, (juclques aumônes, la liberté du Lazzarone?
Les provinces, à leur tour, seront tentées de venir lui demander ces biens. La domination romaine arrive aux provinces, représentée par le proconsul et le publicain. Quant au proconsul, lisez dans Cicéron (2) quel fut le gouvernement
(1) y. Calon et Tilt. Grarchu?, aiiiid Aiilu-Gell. X. 3. h.
(2, In Verrrm, ilc Provinciis Consularibiis. In Pisoneni, elr. V. aussi la leUre omciellcà Quinliis, I, l.
de Verres en Sicile, celui de Pison en Macédoine, celui de Gabinius en Syrie : voyez surtout dans ses lettres intimes (1) en quel état il trouva la Cilicie, succédant à Appius avec qui il correspond poliment et respectueusement et qui se plaint bien haut que, Cicéron se donne des airs de le condamner en faisant mieux que lui. Lisez ce que c'est que l'arrivée d'un proconsul avec sa cohorte, c'est-à-dire avec sa tourbe d'affamés et d'endettés romains qui viennent se refaire dans la province, jeunes oiseaux de proie que le vieux milan mène à la chasse; ses voyages ruineux, ses redoutables assises, les désastreux passages des troupes romaines (les Gypriens payèrent 200 talents, 936,000 fr., à Appius pour éviter une garnison); ses pillages de tableaux, de vases et de statues; ses marchés pour la justice; ses réquisitions de blés pour l'approvisionnement de Rome, source d'abus infinis ; son pouvoir de vie et de mort ; son omnipotence sur les villes, les peuples et les rois. Pison lève en Achaïe des impôts pour son propre compte ; oblige les plus nobles tilles à se jeter dans les puits pour échapper à sa brutalité ; ailleurs, vend la vie de son hôte, et, fidèle au marché, lui fait ouvrir les veines; envoie à son ami Glodius des centaines d'hommes libres pour combattre dans l'amphithéâtre. Gabinius arrive, dit Cicéron, tendant la main, criant qu'il a tout acheté et qu'il veut tout vendre. Débarquant en Cilicie, Cicéron trouve ce vaste royaume insolvable, tous les biens vendus (sans doute à des Romains), la rentrée des impôts devenue impossible; et quand on voit qu'il se conforme aux lois, que satisfait des 2,200,000 sest. (429,000 fr.) que le sénat lui donne, il n'exige ni blé pour sa suite, ni bois pour sa tente, ni foin pour ses chevaux, la province tout entière vient émerveillée faire haie sur son passage; son arrivée est une résurrection pour elle (2).
(1) V. sur le pioconsulat de Cicéron en Cilicie., ad Atticum, V, VI. 5 et s. Fam. H. 10, 17. III. 1 et s. IX. 25. XV. 1 et s.
(2) .\dYentumeo revixisse. Ad Attic. V. lO.
iMais une tyrannie plus rcdoulable, parce qu'elle ne varie pas, est la tyrannie usurière et fiscale des chevaliers romains. Tous, publicains, négociants, hommes d'affaires des riches sénateurs, agents financiers de toute espèce (ces mots : négociants, banquiers, argentarii, mensarii, negotiatores, ne veulent guère dire qu'usuriers; les Romains, en fait de commerce, n'estimaient que celui de l'argent), tous forment dans chaque ville une assemblée {conventu.s), se serrent les uns contre les autres, se séparent de l'étranger parce sentiment de nationalité âpre et jalouse, dont les Anglais sur le continent nous offrent aujourd'hui un type assez vrai. Le convpntus est une puissance, souvent égale ou hostile à celle du proconsul, et que sa nationalité romaine rend inviolable. Ces gens d'une haute respectabilité (expression anglaise tout à fait digne d'être romaine), spolient à qui mieux mieux et la province et le trésor, accaparent le blé dans les disettes, perçoivent les imp(Ms dont ils ont grand soin de cacher le taux légal, sont créanciers de tout le monde, hommes, villes et dieux ; forcent la cité à vendre son temple, le père son fils; mettent les hommes libres aux enchères, les soumettent à la torture, les jettent pour toute leur vie dans un cachot fangeux. ïout-puissants à Rome, recommandés par les chefs du sénat aux proconsuls et aux préteurs, ils font casser les sages règlements de Lucullus, par lesquels plus encore que par la guerre il avait vaincu Mithridate. Ces bourgeois de Rome ruinent jusqu'à des rois; Déjolarus est devenu gueux; Ariobarzane paye à Pompée 33 talents (153,440 fr. environ) par mois, tout le revenu de ses états, et n'acquitte même pas l'intérêt de sa dette. Scaptius, l'agent et le prête-nom de l'austère Brutus, est créancier de la ville de Salamine, se fait donner des cavaliers par le gouverneur Appius, enferme le sénat de celle eilé, l'assiège si longtemps que cinq sénateurs meurent de faim : Cicéron arrive et examine les])rétenli()ns de Sca])tius; il trouve qu'au lieu de 100 talents de eai)ilal, lien réclame 200, cl (pianl aux intérêts, il .se contente de 4 pour l(K> \n\v mois (ou 48 pour 100 par an)-
se cumulant au bout de l'année (1). Jugez si les sujets de Rome qu'elle nommait dérisoirement ses alliés, ne devaient pas tourner un œil d'envie vers cette cité où semblait s'être réfugiée toute la liberté du monde.
Dans l'anliquité d'ailleurs la suzeraineté des villes et le vasselage des campagnes est un faitpermanent. Les nationalités, haineuses et jalouses, aimaient à s'enfermer derrière les murailles : c'était là l'État, la cité, Tzôhç; la campagne n'était que le champ (ager), le territoire et le domaine de la ville, je dirais presque son esclave : ici c'était le Spartiate, là c'était l'Ilote. Toute la force des nations résidait dans leurs villes; toutes les grandes conquêtes s'achevèrent par un siège : Numance prise, donna aux Romains l'Espagne; Carthage, l'Afrique; Syracuse, la Sicile; Gorinthe, la Grèce.
Et Rome surtout, la ville des villes, l'archétype des mille colonies qui peuplent l'Italie et peupleront le monde, Rome, dont l'immuable Pomœrium a été consacré par d'éternels augures, exerce plus énergiquement que toute autre cette puissance d'absorption (2). Tout acourt vers elle : le riche vient y jouir, le pauvre y mendier, le nouveau citoyen y donner son suffrage, le citoyen dépossédé y réclamer ses droits. Le banqueroutier s'y met à l'abri de son créancier, le criminel y fuit son accusateur, le riche endetté s'y fait protéger par quelque potentat contre la saisie de biens et la pique du préteur (3). Le rhéteur asiatique y ouvre son école; le philosophe grec y apporte sa loquacité bouffonne ; l'astrologue chaldéen, le magicien d'Egypte , le prêtre mendiant d'Isis ou de Bellone, le petit Grec surtout (Grœculus)^ le chevalier
(1) Cic. ad. Alt. VI. 1. 2.
(2) Rome ! Rome ! c'est elle qu'il faut habiter, Rufus, c'est dans sa lumière qu'il faut vivre. 11 n'y a pas de gloire à gagner au dehors, pour peu qu'on puisse s'illustrer à Rome. Cic. Fam. II. 12.
(3) Salluste, Calil. 38, énumère très-bien tous ces éléments de désordre qui se réunissaient à Rome. In Homam sicut in sentinam confluxerant. V. aussi Appien. Suet. in Aug. 42.
d'industrie de l'ancienne Rome, qui « monterait au ciel pour un dîner » :
GhtcuIus esuriens in cœluni, jusseris, ibit (4).
Tous ces gens qui cherchent fortune pensent la trouver ici, el, à défaut d'autres , prennent Rome pour patrie et pour nourrice (2).
Nourrice ingrate et dont le lait doit s'épuiser ! L'Italie donne peu de blé, les campagnes sont désertes, les villes regorgent, les bouches abondent et les bras manquent. Malheurà l'étranger! Au jour do famine, le sénat le jette hors des portes ; il ira où il voudra, hors de Rome, hors de l'Italie. Une fois, un tribun fait expulser Gaulois, Espagnols et Grecs, tous les étrangers, à l'exception d'un seul homme (3). Les Latins euxmêmes, ces frères du peuple romain, ces premiers alliés de la ville deRomulus, ne seront pas toujours épargnés (ans de Rome oG6, 581, 632). Bien des siècles plus tard, lorsque Rome, dans sa décadence, sera devenue plus tolérante, les rhéteurs grecs lui reprocheront cette nécessité inhumaine et glorifieront leur patrie qui sut toujours l'éviter (4).
On chasse l'étranger; mais il faut nourrir le citoyen, car il ne faut pas que le citoyen s'abaisse par le travail. Depuis longtemps (an 262), les consuls ont commencé à acheter du blé en Etnirie et en Sicile, pour le revendre à bon marché (5) aux citoyens pauvres. La Sicile ne suflisant plus, la Sardaignc et l'Afrique sont devenues des greniers de renq)irc : remède funeste et qui augmente le mal ! L'Italie, ou du moins tout ce qu'elle contient de citoyens romains, n'en accourt que davantage aux j)ortcs de Rome (6). L'ouvrier laisse sa famille,
(1) Juvénal.— 2) Roma,(lit Q. Cicéron , urbs c\ nalioniim consensu constiluta. De petit, consulat. — (3) Glancippus : Cic, de loge Aijraria. I. i. (4) Libanius, p. 300. Tlicniist. Orat. G. — (5)TU.-Liv. H. 3i. (6) Sallusto, ibid. Appicn, B. C. U. 1.
et vient mendier de l'édile un bon pour avoir du blé {tessera frumentaria). Le nombre de ces indigens légaux augmente sans cesse. César seul osera le réduire de 320,000 hommes(l) à 150,000.
Ces 320,000 hommes sont les véritables heureux du siècle. Pour eux le proiit de cette organisation si souffrante de l'empire, le bénéfice de la gloire romaine, le solde de ce compte où figurent tant de douleurs et tant de misères! Cependant ces citoyens romains sont Romains à peine. La vieille race plébéienne a péri : ce qui demeure, c'est une population de toute origine, en grande partie venue captive d'Afrique ou d'Espagne, et qui, par une pirouette et un soufflet, signe d'affranchissement, a acquis en un jour tous les privilèges de la cité romaine, pour lesquels l'Italie combat depuis un siècle. Cette multitude à laquelle Scipion Emilien disait dans sa colère : Silence, bâtards de l'Italie (2) ! qui se déshabitue de la toge, qui mendie en tunique aux portes des grands, ne s'en dit pas moins le peuple romain et jusqu'à un certain point s'est faite romaine par le cœur ; elle s'intéresse au nom romain, comme si ce nom, avec son nom personnel, ne lui venait pas du maître qui l'a affranchie ; elle s'imagine descendre de la vieille plebs ; elle croit à Rome et aux dieux ; elle a des inspirations romaines, plus que n'en a tout le reste de l'empire, chevaliers, sénateurs, patriciens.
Quand on est noble ou chevalier, on se moque de ces petites gens, de ces hommes en tunique {tenues, ujnohiles, tunicati, trihides); mais au jour des comices, on les appelle par leur nom, on leur serre la main ; on paye cher leur voix. Le sénat les redoute ; les tribuns leur font la cour. Enfant gâtée de l'empire, sangsue du trésor (3), cliente heureuse
(I) Les femmes et les enfants sont sans doute compris dans ce nombre. On peut donc supposer enAiron 80,000 citoyens pauvres. V. Suétone, in Ciesare, 41, et aussi in Aug. il. —(2) Tacete, quibus Italia noverca.
(3) Concionalis hirudo ararii. Cic. ad Att. L 16.]
et redoutée de cette aristocratie qui gouverne le monde, capricieuse, bruyante, ccervelée, la plebs urhana jouit de tout et ne paye rien. Ses édiles lui donnent chaque année des jeux magnifiques ; Pompée lui bâtit un théâtre ; d'autres lui dressent des portiques pour ses promenades du matin, des bains pour ses divertissements du soir. Les triomphateurs lui donnent de l'argent, les magistrats du blé. Le blé s'est d'abord vendu au peuple un as le boisseau (1); puis les Gracques l'ont mis à 10 onces (2). Caton, l'austère Caton, fera dépenser au sénat 1250 talents (3), afin de le donner gratuitement une fois : et pour rendre cette libéralité perpétuelle, Clodius diminuera d'un cinquième les revenus publics (4).
La plebs urhana est organisée pour la vie politique, c'està-dire pour l'émeute ; ses corporations de métiers (coUegia, sodalitates, decuriati), vieille institution de Numa, ont leurs chefs, leurs assemblées, leurs sacrifices; elles sont devenues de véritables clubs, des loges de carbonari , quelque chose de pareil à ces unions d'ouvriers qui, il y a peu d'années , couvraient et inquiétaient la Grande-Bretagne; tour à tour supprimées par le sénat et relevées par les tribuns, elles sont de merveilleux instruments d'insurrection et de tapage. Les esclaves eux-mêmes s'y introduisent ; tous les éléments de désordre de la grande cité s'y développent à l'aise. Des chefs d'émcule conduisent cette mêlée aux batailles du Forum , gens voués à qui les paye et qui font l'insurrection pour de l'argent (o).
Vous comprenez qu'on devait tenir à se faire citoyen romain, mais citoven romain résidant à Rome : vivre oisif
(1) Pline, XVIll. 3. L'as valait environ un sou.
(2) L'once est le douzième de l'as. Le boisseatt (modius) est de 8 litres, r»7.
(3) Plus de G millions. Mais Plutarquc ne parait pas bien d'accord avec lui-même. y. Plut, in ('..Tsare, in Caton.
(4) Cic. prn .Scxtio, 25.
(i) Duces multitudinis qui prctio rcmp. vcxarc soldant. Salluste, Cat. 38.
SOUS les portiques de marbre du champ de Mars, avoir le blé pour rien, vendre son suffrage aux comices, voir au Cirque les éléphants et la girafe, faire tapage au théâtre, donner des terreurs à ce sénat qui gouverne le monde : ce sort valait mieux que celui d'un pauvre paysan sabin, sans cesse menacé par les chicanes de son voisin le chevalier, par le bâton du centurion, ou par l'omnipotence d'un préfet romain. Vous comprenez que le pauvre Latin vendît son fils à un citoyen de Rome, afin que son fils, affranchi, fût citoyen comme son maître, et que l'esclavage fît un Romain. Vous comprenez que pendant plus d'un siècle toute l'Italie ait combattu pour obtenir ce magnifique droit d'un vote au Forum, qui deviendra illusoire le jour où elle l'aura obtenu.
Ainsi, — la noblesse qui a remplacé le patriciat mis en péril par l'ordre des chevaliers ; — les terres envahies par l'une et par l'autre ; — [la race libre dépouillée ; — Rome encombrée; — l'Italie déserte; — le combat du peuple pour la loi agraire, de l'Italie pour le droit de cité : telles sont les questions qui nous mènent jusqu'aux dernières années de la république. Dès le temps des Gracques (ans 619-632), ces intérêts divers sont en présence. C'est au secours de la pïehs rustica que veulent d'abord venir les Gracques , vrais Romains qui prétendent relever le citoyen romain ; mais la plebs rustica, absente du Forum, ne peut ni se défendre, ni les soutenir : les Gracques cherchent à lui donner pour appui tantôt les chevaliers, tantôt la plebs iirbana, tantôt l'Italie ; difficiles et dangereuses alliances ! En servant les uns, ils offensent les autres; leurs actes se contredisent, la plebs rustica seule reste leur alliée fidèle, et ils périssent. Saturninus (654) embrasse la cause de l'Italie; mais les chevaliers, les riches qui ont dépossédé l'Ilalie, craignent sa vengeance si elle devient citoyenne, et Saturninus meurt comme les Gracques. La puissance des chevaliers, accrueparce sanglant triomphe, inquiète le sénat; Drusus (661), profitant de cette terreur, veut vaincre et par le sénat et par l'Italie ; mais le sénat
est vaincu par les chevaliers, et Drusus meurt : c'est le quatrième tribun immolé dans cette lutte de l'Italie contre l'oligarchie financière de Rome. Faibles avocats dont les clients sont trop éloignés d'eux, ils ont voulu en vain s'appuyer sur la pkbs urbana infidèle, capricieuse, indifférente. Lasse de cette guerre parlementaire où sa défaite est certaine, l'Italie prend les armes. Elle est vaincue sur le champ de bataille ; mais sa défaite a coulé si cher qu'au même moment elle gagne sa cause au Forum : la plus grande partie des peuples italiques est admise à la cité romaine (Loi Julia, 6G2; d'autres lois, 663) ; bienfait illusoire qu'une argutie légale leur enlève au même instant accumulés dans la dernière tribu, les Italiens ne donnent qu'un vote inutile et qui ne sera même pas compté. Le combat reconnnence donc (666); Marins , perfide ami, ennemi atroce, ne secourt personne, ne soutient personne, meurt i\ rogne, et son nom reste pourtant le drapeau du parti italien. Arrive un homme cruel (672), mais d'un génie supérieur; dans cette complication d'intérêts, Sylla ne connaît qu'une seule cause à défendre, celle du sénat et de la vieille Rome. Lui, du moins , a une politique ; il frappe les chevaliers par ses proscriptions; il enlève à l'Italie son droit de cité ou plulôt le noie dans le sang, il dévaste l'Etrurie, livre le Saiiiinuin tout entier au fer du soldat, disant que Rome ne sera pas en sûreté tant qu'il existera quelques Samnites à portée de se réunir; quant à la plebs urbana. il lui interdit les comices par tribus, la forme d'assemblée essentiellement ])lébéienne, il abaisse le tril)unat, il prétend relever la cité antique et patricienne. Mais ce n'est pas assez : remontant à la source du mal, il veut remanier la propriété comme il a remanié le pouvoir; dans ces immenses domaines qu'ont laissés vides les proscriptions, il installe les soldats de vingttrois légions (environ li(),00() hommes), il leur donne des terres, il ycuI greffer de nouveau sur cette Italie sanglante la vi(^ille race plébéienne cl militaire; il leur interdit d'étendre leurs possessions, il leur inlerdit de vendre; il vou-
drait sauver la république du fléau de la concentration des biens (1).
Mais les œuvres de violence ne durent pas; Sylla n'était pas mort (674) que l'Italie reprenait son droit de cité. Cicéron, plaidant pour une femme d'Arezzo, osait faire prononcer que la loi de Sylla, en ôtant à des citoyens romains leur caractère, violait le droit naturel et ne devait pas être observée. Volterra à laquelle Sylla avait voulu ôter son droit de cité, le maintint les armes à la main (2).
Ls. plehs urbana réclamait le tribunal; il fallut bien au bout de quelques années (679 et 684) que le sénat le lui rendît avec tous ses privilèges. La propriété nouvelle fondée par Sylla ne dura pas davantage ; ses légionnaires, qu'il avait ramenés chargés de l'or de Mithridate, ne tinrent pas contre la rage du luxe, ils voulurent avoir esclaves, litières, maison à Rome, ils s'endettèrent, éludèrent, ce qui est toujours facile, la loi de leur fondateur, vendirent leurs terres à vil prix (3) , enrichirent cette oligarchie financière que Sylla avait prétendu combattre.
Il se trouva donc que Sylla n'avait porté remède à rien. Les chevaliers qu'il avait proscrits furent après lui plus puissants que jamais (4) ; la propriété qu'il avait voulu reconstituer, plus confuse et plus incertaine. Les publicains au nom de l'état et l'engagiste en vertu de sa possession héréditaire, le colon italien expulsé et le soldat de Sylla mis en sa place, le fils du proscrit et le spéculateur qui, au Forum, s'était fait adjuger le bien du proscrit, se disputaient maintenantie même héritage. Une usurpation nouvelle avaitété entée sur l'usurpation première ; une nouvelle perturbation s'était ajoutée à la perturbation antique. La propriété fondée par Sylla se trouvait non-seulement illégitime, mais odieuse, flétrie,
(1) Ciceron, de lege Agraria. II. 28. 29. — (2) Strabon. V.
(3) Cic. in Calil. U. 9. Appien de B. C. II. 17. Vairon. II. 9. III. 10.
(4) Cic. de leg. Agrar. passim.
menacée (1). Après tant de bouleversements et de violences, tout droit était douteux, toute possession précaire; nul litre sûr, nulle propriété authentique. Beaucoup de terres avaient été abandonnées, d'autres étaient tombées aux mains du premier occupant (2), d'autres, confisquées, n'avaient été assignées à personne; les premiers venus ou i)lutôt les plus riches, un petit tiombre d'hommes (3), dit Cicéron, les détenait sans ombre de droit. Cn petit nombre (Thommes (remarquez ce mot) détenait ainsi le territoire de Préneste tout entier, que Sylla avait distribué à ses vétérans (4). Les riches s'étaient agrandis, en faisant proscrire leurs voisins (o). Enfin, Sylla, en bouleversant l'Italie pour relever la race agricole et la culture partielle, n'avait travaillé qu'au profit des vastes domaines et de la culture servile. Il n'avait enrichi que les riches, et ce remaniement du domaine. italique tournait en définitive au profit de quelques agioteurs en crédit, sénateurs ou chevaliers, assez déboutés pour mettre l'enchère sur les biens des proscrits , assez puissants pour compter qu'ils les garderaient (6).
Du reste, la rage des guerres civiles n'avait pas arrêté un instant la passion du luxe. Ce qui demeurait de vieux patriciens se ruinait à lutter contre la noblesse de magnificence privée et de corruption politique. La ?jo6/^5se elle-même consumait ses biens dans ces doubles profusions de la vie publique et de la vie privée. Bien des riches endettés liquideraient encore une honnête fortune, s'ils consentaient à une vente : mais se séparer de cette belle villa 1 dire adieu à cette piscine où se jouent les dorades et les murènes ! laisser mettre aux criées cette volière magnifique ! laisser détruire ce parc aux
(1; Acri iileni pcriciili, plrni iinkli;r. Cic. in Icg. Ag. I. 6. H. 26. 111. 2.
(2) id. m. 4. — ;;t r.ic. ihid. ni. 3. — (V; id.u. 28. 29. — (6) id. m. 4.
((;, S<'lon le Iriliiin l'Iiilippc, il n'y avait pas 2,00() propriétaires dans la république. Niin duo esse luuninuni miilia in civitatc qui rcni liabcrcnt. (".ic. Off. II. 21. Il ne faut pas sans doute prendre ceci à la lellre; cependant H est remarquable que (licéron blâme Philippe de l'avoir dit, mais n'en conteste pas la vérité.
huîtres dans le Lucrin, où les huîtres de la Grande-Bretagne viennent se rafraîchir et s'engraisser pour la bouche du seigneur! Mieux vaut jouer sa vie, se faire gladiateur ou conspirer avec Catilina. Le Romain moderne tient à son parc comme le vieux Romain tenait à son champ. Il faut toujours que celte nation ait racine dans le sol. Le luxe à Rome s'immobilise, et comme le pouvoir, veut être éternel.
Quant à l'Italie, il est vrai que, malgré Sylla, elle est en bonne partie romaine, qu'elle a le magnifique privilège de faire 40 ou 50 lieues pour exercer à Rome son demi-millionième de souveraineté par tête, et donner avec les dernières tribus un vole perdu au milieu des clameurs du Forum. Mais ce n'est là que de la liberté légale, et la liberté légale toute seule est bien peu de chose. Plusieurs villes d'Italie ont même préféré à cette liberté romaine leur liberté municipale ; à cette association à un grand tout, une existence inférieure, mais qui leur est propre : elles n'ont pas voulu du droit politique de Rome, parce qu'en même temps il fallait subir les rigueurs et les subtilités de son droit civil (1). Ce qu'il faudrait être, ce n'est pas seulement citoyen, mais habitant de Rome : et Rome ne saurait contenir tous ses citoyens.
Qu'était la population des villes italiennes? Les villes de l'intérieur, que dans les lois agraires il est souvent question de repeupler, ne devaient pas être bien florissantes. Les villes maritimes devaient être plus riches : c'était le vestibule de Rome, où son trop-plein refluait, où, sous la protection des chevaliers, une population métis d'affranchis, de Grecs, de marchands étrangers, pouvait vivre des reliefs de la grande cité.
Mais, en tout cas, c'était aux villes que profilait le droit de cité ; c'étaient elles qui, sous les noms de colonies, muni-
(1) r. celte intevpiélalion de la loi .liilia très-bien établie : Giraiid, II. 3. S 3, d'après Cicéron, pro Balbo. 8.
ripes, préfectures avaient été appelées à s'associer à la vie romaine, à devenir fonds romain (fiwdi fieri) (1). Pour les campagnes, elles ne sont que le territoire des villes , associées à elles, comme l'esclave l'est au sort du maître (2).
Que devient donc la race agricole? Une grande partie a péri sous le fer de S\ Ha, une autre portion dans les légions romaines au bout du monde. Ce qui reste, chassé de la culture, sollicite la grâce de partager avec les esclaves la garde des troupeaux (dernière et pitoyable ressource de la race libre que César tachera de lui assurer, en ordonnant que le tiers au moins des pâtres (3) soit pris parmi les hommes libres). Et souvent le pâtre, ayant perdu son troupeau, gagne des cimes ])lus désertes , se fait brigand et détrousse les voyageurs aux portes mêmes de Rome (-4). L'esclave fugitif, l'affranchi sans argent, le vétéran évincé, le débiteur poursuivi, les mille outlaws d'une civilisation comme celle de Home se joignent au pâtre et au laboureur dépouillé : danger permanent, éternels instruments de guerre civile ; premiers aïeux des bandits des Abruzzes.
L'Italie, grâce aux massacres de Sylla, aux usurpations des riches, demeure donc dépeuplée. Tous les écrivains de ce siècle déplorent sa solitude. Dans tout leSanuiium, deux villes seulement restent debout, les autres ne sont plus que des bourgades (5). La terre veuve de culture devient marécageuse et insalubre. Lisez des lettres de Cicéron et ses précieux discours sur la loi agraire, qui jettent tant de lumière sur l'étal territorial de rilalie : voyez combien de fois il parle
(I) r. Ibid. — (2) Cicéron parle seulement des collèges de la campagne ( pro domo, 28), et Horace dit de son liamcau :
, llaliitaliim ijninquo Oicis cl
Quinque bonos solilum Variain dimillcrc patres.
Traces douteuses du \ic municipale dan» les campagnes. ]'. cependant Festua YoVici.
(3) Suci«iiic, iii ( jrsan', i2. — ;i; Cic. pro Milone. 19 cl ailleurs. — (.'.) .Strabon, V.
Je la solitude de l'Italie, de propriétés douteuses, de terres incultes (1) abandonnées, insalubres (2).
Tel est donc, vers le temps où César commence à se montrer, le dernier état de la péninsule : la vieille pkbs romaine, la forte race des soldats et des laboureurs italiens détruite ou disséminée ; — dans les campagnes, des cultivateurs esclaves, culture insuffisante et improductive; — beaucoup de terres abandonnées aux troupeaux, à leurs pâtres et aux bandits; — dans quelques villes opulentes, un reflet de la richesse et des misères de Rome : — à Rome, trois ou quatre mille sénateurs, chevaliers, ou riches affranchis; des usuriers, des agioteurs, des meneurs d'émeute ; peu de bourgeoisie, de fortune due au travail ; 300,000 âmes vivant d'aumônes légales ou aristocratiques et du trafic des suffrages; au-dessous, deux ou trois cent mille hommes de plèbe innomée , étrangers, barbares, esclaves surtout; multitude toujours croissante à mesure que les vieilles races se détruisent, que les races bâtardes pullulent, que les fortunes se dégradent; multitude dangereuse, n'ayant de pain que par hasard, vivant par tolérance, prête à être chassée de Rome au premier jour de famine ; — tout cela nourri par le blé de la Sicile et les moissons de l'Atlas qu'un naufrage ou une guerre peut faire manquer d'un jour à l'autre !
Il est encore question de lois agraires. C'est toujours le remède suprême, la panacée universelle que les harangueurs de la tribune promettent au peuple. Mais la loi agraire ne peut plus être ce qu'elle était. Revendiquer au nom du peuple Vager. pubJicus, revenir sur l'antique usurpation des nobles, invoquer les délimitations primitives des pontifes, rétablir les bornes augurales déplacées depuis près de deux siècles : cela est impossible. Tant d'usurpations nouvelles qui ont passé
(1) Cic. de lege Agr. II. 26.
(2) Ibid. La Gaule et l'Espagne étaient bien plus salubres que l'Italie. César. B. C. 111. 2. Sur les étés mortels de Rome. Ilorarc, épit. I. 7. in princ.
sur cette usurpation première, l'ont pour ainsi dire légitimée. Mais par un moyen quelconque, repeupler l'Italie déserte, décharger Rome encombrée d'habitants, telle est la question.
Ainsi la pose le tribun Rullus (an 691); je m'arrête un peu sur sa loi, parce que Cicéron en la combattant nous la fait connaître mieux qu'aucune autre. Rullus commence par légitimer la possession, antique ou nouvelle, usurpation des nobles ou confiscation de Sylla. Nulle terre ne sera reprise de force, nul ne sera contraint de vendre malgré lui. Maisdi\ commissaires au nom de la république , Rullus à leur tête, vendront ce qui reste encore de domaines publics en Italie, ce que Rome a récemment conquis en Asie, en Afrique, dans la Perse, dans la Macédoine, ses terres à blé en Sicile, ses forêts, des royaumes même et des villes, jusqu'à des temples et des lieux sacrés, jusqu'aux territoires maudits de Carthage et de Corinthe. Avec le produit de cette vente, ils achèteront quelques portions de la sainte terre d'Italie, hors de laquelle nul citoyen romain ne se laisserait déporter. Ils y ajouteront le territoire fertile de Capoue, domaine presque religieusement conservé par le sénat. Lcà, Rullus conduira le surcroît de la population de Rome; il choisira les colons, il occupera telle ville, il fondera telle colonie qu'il jugera à propos, il environnera Rome d'une ceinture de villes nouvelles ou du moins renouvelées. A leur tête, il mettra Capoue, il relèvera celte cité que la jalousie du sénat tient au rang de simple bourgade ; elle aura son sénat, ses pontifes, ses augures, et son territoire sera donné par portions de dix arpents à 5,000 citoyens. La pensée de Rullus n'est pas moins qu'un remaniement de toute la population italienne.
Mais à travers ces plans populaires, perçait la rapacité de rhonune d'état romain. Cet immense agiotage territorial, ce gigantesque tripotage de la fortune publique; ce pouvoir sans limites et sans contrôle (|u'on allait donner aux nouveaux déccmvirs, à Rullus et à ses amis (dix rois! s'écrie Cicéron); Capout*, cette \i*'ille et menaçante rivale qu(» Rome allait
relever contre elle-même : tout cela décelait trop évidemment la pensée d'un envahissement politique et pécuniaire.
Et de plus, une cabane en Italie, dix arpents de terre, la vie de laboureur, souriaient peu à la plebsde Rome oisive et souveraine. Cicéron le faisait remarquer : quand le domaine de la république serait vendu, qui désormais donnerait au peuple le blé à bon marché? C'était le « grenier du peuple » {Jwrreum Reipublicœ), les terres de Sicile, les terres d'Egypte qu'on allait vendre. Les pauvres restes de la plebsrustica, dont Rullus se faisait le défenseur, n'étaient pas en majorité sur le Forum : la plehs urbana. indignée de se voir « balayée comme une immondice hors de Rome » (1), aima mieux garder comme le lui disait son consul, « la puissance, la liberté, le grand jour de l'empire, le Forum, le suffrage, les spectacles, les fêtes » (2). La populace de Rome répondit par des acclamations à ces paroles, et un coup de dés de l'urne législative sauva la grande propriété que Rullus, maître des terres et de l'argent, allait écraser de sa prépondérance.
Voilà pourquoi, du reste, jamais loi agraire, ni le projet de Pompée, ni celui de Cicéron lui-même, ni la loi de César dont je parlerai plus tard n'eut de suites bien sérieuses; le vrai pouvoir, les 300,000 potentats à qui la république donnait du blé, ne voulaient pas de cette loi. Seulement après la dernière guerre civile, il y eut, non plus pour le peuple, mais pour les soldats, des lois agraires réellement exécutées : celles-ci amenèrent un dernier remaniement de la propriété italienne dont je parlerai ailleurs.
La propriété continua donc à se concentrer en quelques mains. La loi agraire elle-même fût devenue une loi d'oligarchie {ad paucorum dominadonem scripta) (3), et Cicéron prouve
(1' Exhauriendam esse uibcm, quasi de sentinà quàdam, non de optimo civium génère loqueretur.
(2) Gralia, libellas , lux Reipublica', sulîragia , Forum , ludi, fesli dies, etc. Id. II. 27.— (3) Cic. Ibid. III. 4.
30 JLLES CÉSAR.
que le territoire de Capoue dont Rullus prétendait faire le partage entre o,000 familles, n'aurait bientôt plus formé qu'un petit nombre de grands domaines (1).
Et, comme va la propriété, ainsi va le pouvoir : disons un mot de l'état politique de Rome.
Les institutions romaines supposaient une certaine bonne foi. Le droit d'empêcher était si absolu, qu'un parti, si un peu de pudeur ne le retenait, pouvait toujours forcer la république à cesser d'élre. Le veto d'un tribun empêchait les comices, arrêtait les levées de soldats. Le sénat de son côté, par la religion, pouvait tout suspendre : un augure avait-il entendu un coup de tonnerre, et personne autre ne l'eùt-il entendu, les comices étaient levés; un aruspice faisait-il dire qu'il observait le ciel, c'est-à-dire le vol des oiseaux, nul acte légal n'était possible. Le préteur n'avait qu'à enlever le drapeau du Janirule, et l'assemblée des centuries devait se dissoudre. Enfin, ce qui semblerait monstrueux et inexplicable aux géomètres de la politique moderne, il y avait un double souverain ; le sénat et la plebs avaient chacun leurs magistrats, leurs assemblées, leurs lois, leur droit public; ils commandaient chacun de leur côté et souvent en opposition l'un à l'autre.
Mais il y a mille choses légalement et physiquement possibles qui pourtant ne se font pas : dans l'ancienne Rome, la lutte avait été permanente, jamais jusqu'à la ruine. Quand le sénat en deuil venait supplier un tribun de retirer une opposition funeste à la république, le tribun reculait et n'osait se charger d'un tel méfait. Le sénat comprenait à son tour, que pousser jusqu'à l'abus des droits comme les siens, c'était provoquer la violence. Surtout l'approche de l'ennemi pacifiait le Forum ; entre ces deux souverains, entre ces pouvoirs illimités d'agir et d'empêcher, il se faisait une transaction dont le patriotisme commun était le médiateur ; nul ne poussait son droit jusqu'au bout, et à travers ces querelles souvent violentes
(1) Cic. Ibid. \l. ao.
qui avaient abouti à la victoire définitive des plébéiens, la république n'avait pas été atteinte au cœur, l'unité romaine s'était maintenue, la puissance extérieure avait grandi.
Les constitutions ne sont ni bonnes ni mauvaises : elles sont ce que sont les peuples. Bien qu'au dernier siècle on ait inventé des constitutions toujours excellentes, si vicieux que soient les bommes, qu'on soit parvenu par l'algèbre à supprimer toute morale de la science politique et à régir le monde par de pures combinaisons d'intérêts ; malgré 152 constitutions nées de ce principe, et mortes sous lui (1), je tiens bon pour la vertu et ne la crois pas encore tout à fait inutile au gouvernement des peuples.
La constitution romaine, comme toute constitution, fut détestable quand le peuple fut corrompu; quand les idées nouvelles et les citoyens nouveaux arrivèrent pêle-mêle sans que Rome eût le temps de les démêler; quand les idées grecques, l'épicuréisme surtout jetèrent à bas la foi des ancêtres sur laquelle roulait le patriotisme romain ; quand cà la suite des guerres sociales 200 mille citoyens environ furent donnés à Rome tout d'un coup ; quand les affranchissements plus multipliés chaquejour tirent membres du souverain, comme on disait élégamment en 93, des milliers d'esclaves africains, daces , ou espagnols , alors la vieille morale et par suite la vieille politique durent s'en aller en lambeaux.
Alors on abusa de tout ; toutes les règles furent portées à l'excès, et on passa par-dessus toutes. Quand un tribun fut trop opiniâtre dans son veto, on se moqua de lui, on battit sa personne sacrée ; quand les nobles abusèrent de leur pouvoir religieux, ce qu'ils rendaient légalement impossible on le fit par violence; les épées tranchèrent la question dans ce Forum où il était inouï qu'un homme fiit venu armé. Cette lutte entre des pouvoirs légalement illimités et moralement
{») De 1789 à 1830 seulement. ( T'. dans la Revue européenne, tome I, page 359, l'extrait d'une brochure du baron de Miltitz). Et bien d'autres depuis !
effrénés ne pouvait se résoudre que par la force brutale : tribuns, consuls, préteurs, s'envoyèrent réciproquement en prison, et le peuple, souvent simple sj)eclatcur de ces débats, resta encore en fait d'ordre et de paix publique plus timoré que ses magistrats.
La violence alors gouverna tout : c'est à-dire rien ne fut gouverné, car la violence est une arme qui passe de main en main. Le grand moteur des affaires, le moyen suprême de gouvernement finit par être une poignée d'esclaves avec des bâtons; la population esclave était plus nombreuse à Rome que la population libre ; l'babit même avait cessé de la distinguer (1) et le sénat n'osa jamais rétablir cette distinction de costume, de peur de laisser voir clairement le petit nombre des hommes libres (2). Il y avait surtout, sur le pavé de Rome, bien des esclaves à peu près sans maître, les uns fugitifs, les autres abandonnés (car l'esclave était souvent une propriété onéreuse qu'on délaissait sans se donner la peine de l'affranchir). Ces bandes de 7?ia7Tons étaient au premier venu qui les payait; prenez-en quelques centaines, làchez-les dans le F'orum; eux, n'ont ni dieux, ni lois, ni patrie, ni sénat à respecter, ils bouleverseront tout, maltraiteront tribuns et consuls, jetteront l'orateur à bas de la tribune, briseront l'urne aux suffrages, chasseront le peuple, et feront ainsi les lois du sénat et du peuple romain.
Bien mieux encore, quand les gladiateurs commenceront à intervenir dans la politique, quand l'épée remplacera le bâton, l'édile qui aura donné des jeux, le fils qui aura célébré avec magnificence les obsèques de son père, garderont chez eux sous ce prétexte une faiDille de combattants Ihraces ou gaulois prêts à dégainer de tout cœur contre le peuple romain pour le. plaisir duquel ils prennent la peine de mourir à ram})hithéàtre. Avec les seuls gladiateurs qui lui restent des nombreuses fêtes qu'il a données, Milon entreprend une guerre
(I) Appicn, II. 17. — (2) Sén<quo, de Clomcntià. I. 2-i.
civile (1); lorsque Rome est menacée par Catilina, le sénat se hâte de la mettre à l'abri contre les gladiateurs, en les renvoyant dans les villes d'Italie (2) ; c'est en faisant provision de ces bonnes lames qu'Antonius, l'ami de Catilina, se dispose à conspirer (3); César édile donne des jeux où il produit jusqu'à 6i0 combattants ; ses adversaires s'effraient, le sénat ordonne qu'à l'avenir nul ne pourra garder dans Rome plus de 120 gladiateurs (4). On se tire d'affaire en les gardant hors de Rome, et César en conserve un dépôt à Capoue (5). Au temps de la Fontaine, « tout marquis voulait avoir des pages ; » à Rome tout personnage tant soit peu parlementaire voulut avoir des gladiateurs.
Or comprenez ce qu'étaient ces armées de gens condamnés à mort pour la plus grande volupté des fainéants de Rome, et en général cette population esclave sans nom, sans demeure, de toute langue, de toute superstition, de toute race, légalement infâme et méprisée, ennemie nécessaire de la chose publique, dont regorgeait l'Italie et môme l'empire. Comprenez comment l'esclavage, plaie mortelle de l'agriculture, fléau destructeur des races italiques, perturbateur salarié du Forum, instrument toujours prêt pour la guerre civile, se retrouve au fond de toutes les institutions et de toutes les misères de l'antiquité.
La violence fait les lois, la corruption fera les magistrats. Les comices par centuries dans lesquels le peuple procède aux élections sont soumis à des formes plus solennelles et plus religieuses ; le sénat y garde plus d'influence, la violence y a moins d'accès : mais la corruption y règne ; si au Forum le peuple romain risque d'être bàtonné, au Champ-de-Mars on le paye. Les lois contre les brigues se multiplient chaque jour, les brigues plus encore que les lois. Ce sont de véritables
(I) Ctpsar, de bello civili. III. 6. — [2] Sallust. in Catil. 31. Cic. in Cat. II. 12. (3) Cic. in togà candidà. —(4) Suétone, in Ca-sare. 8. — Dion. 5i, (5) César. Ibid. I. l4.
élections anglaises où ne manquent ni les hustings ni les meetings {conciones)^ ni les accusations de bribenj {ambitus)^ ni les mêlées et les coups. La corruption électorale est organisée de la façon la plus régulière; des interprètes se font courtiers de suffrages, des séquestres tiennent l'argent en dépôt, des diviseurs attachés à chaque tribu le distribuent aux électeurs» ou le gardent pour eux. L'approche des comices consulaires fait quelquefois monter du double l'intérêt de l'argent.
L'homme est toujours le même : je recommande à tout aspirant à la Chambre un manuel du candidat qui fut rédigé au moment des élections de l'an 690 de Rome par l'honorable Q. Cicéron, frère de l'orateur. Il y trouvera d'utiles conseils, il y apprendra le grand principe que le candidat est ami de tout le monde; qu'il ne ménage vis-à-vis de personne ni les poignées de mains, ni les paroles affectueuses, ni les promesses, sauf à oublier plus tard ces amis électoraux. En temps de candidature dit l'auteur, le cercle de l'intimité s'élargit (1); amitié de candidature est devenue proverbe. Donner de grands repas, louer des places au spectacle pour toute une tribu; flatter. les diviseurs, les meneurs du quartier; caresser l'esclave favori d'un homme influent , ménager ses propres esclaves qui sont pour beaucoup dans la réputation du maître, avoir des amis de tout genre (2); ne mépriser ni l'homme important d'un municipe , ni le chef d'une petite corporation, ni la forte tête de village ; savoir par cœur la carte de l'Italie (3), parler à chacun des intérêts de sa localité; aller en Etrurie, dans la Cisalpine, y recruter des voLx ; faire intriguer dans les bains, les cabarets, les tunstrines ; mettre en mouvement jusqu'aux femmes, grandes agitatrices de la politique, qui sollicilcnl, importunent, \ont aux salutations
(ij Nomen amicnrum in pclilioiie laliùs palet. Q. Cicero de PcUliono. 4 5. (2) Cujusque gencris aniiti. là.
(.3} Oinnem Italiam nicmorià desrriplain lialtore. /</. V. aussi Cicéron, pro MuenA, pro .Mllone, et alibi passim, cl piincipalcrucnt in Vcrrem. U. 62.
du matin : telle est une partie des ruses du métier. Chaque matin le candidat ouvre son salon, compte ses amis, pense avec inquiétude aux absents, fait bonne mine à ces électeurs indécis qui vont, de salutation en salutation, toiser les candidats et donner leur vote à celui qui leur paraîtra plus assuré de son succès. Ensuite il descend au Ghamp-de-Mars, un cortège de quelques milliers d'amis l'accompagne : il salue, il s'incline, il est courtois ; sans connaître les gens, il les appelle par leur nom qu'un esclave lui souffle à l'oreille ; il donne le prénom aux plus importants, il se promène bras dessus bras dessous avec les grands personnages ; il flatte, il promet, il baise les mains, il tâche de s'humilier assez bas devant ces hommes pour être jugé par eux digne de les gouverner.
Voilà les candidats, voyons les élus ; voilà comme on gagne les places, voyons comment on les occupe.
Pardonnez si, pour expliquer la carrière politique des Romains, je reviens à l'exemple de l'Angleterre. Romulus est frère de John Bull, leur ressemblance m'a toujours frappé. Ni Tun ni l'autre ne manque de bon sens; mais tous deux sont hargneux, crient après l'aristocratie et le pouvoir, tout en respectant beaucoup le pouvoir et l'aristocratie; les toryn (optimates) sont au fond les vrais Anglais et les vrais Romains, les ivhigs (jpopulares) ont toujours un certain vernis d'étrangeté. L'Anglais et le Romain sont légistes tous deux; il y a une curieuse analogie entre les formes du droit romain et celles du droit anglais, d'autant plus curieuse qu'elle ne provient pas d'imitation, et que les Anglais ont eu peur du droit romain comme d'un fer rouge. Tous deux sont formalistes redoutables : voyez les writs et toute la procédure anglaise; les Romains de leur côté sont les inventeurs du bel axiome la forme emporte le fond (1) ; la chicane et les procureurs sont l'objet pour tous deux d'un profond respect. Tous deux sont loyaux, mais loyaux au pied de la
(1) Qui cadit à formula, cadit à toto.
letlrc, tenant la lettre de leurs promesses sinon l'esprit; en affaires, probes, mais âpres et impitoyables; en politique, graves et sérieux ; peu pbilosopbes, n'envisageant des cboses que le eôlé matériel et secondaire ; peu comiques et peu gais, ou du moins ayant leur gaîté à eux qui n'amuse personne autre (Cicéron parle quelque part de (1) cette /»î/mo»;- romaine). Ni l'un ni l'autre n'est artiste, malgré sa bonne volonté de •l'être à rexemple des Grecs ou des Italiens. Comment sauraient-ils imiter l'étranger? ils le méprisent; ils ne connaissent et n'adorent que ce qui vient de leur patrie; ils disent avec emphase : Civis romanus sum, — a freehorn Enfjlishman ! Aussi sont-ils croyants sincères à toutes les idées, à tous les préjugés nationaux ; esclaves du convenu, de la mode, du goût national ; professant la justice officielle, la vertu officielle, la religion officielle de leur nation; faisant de la religion affaire d'état plus que de conscience {State and church. — DU patrii indigetes) , ne généralisant rien, pas même ce qui se rapporte à Dieu (le Church-of-Emjlandism répond à la religion politique des Romains) ; adorateurs du passé et pleins de respect pour les ancêtres {OU England; — mores majorum) :
Moribus antiquis stat res Roraana virisque.
L'un et l'autre se laissent mener, en rechignant un peu, par une aristocratie opulente, orgueilleuse, nourrie de traditions, qui, élevée dès le berceau pour la politique, âpre gouvernante d'une nation forte et dure, la mène au combat sous la garcette du contre-maître, ou le cep de vigne du centurion. Tous deux sous cette conduite deviennent maîtres l'un de la terre, l'aulrc (le l'océan; oj)iniàlres envahisseurs, habiles às'implan- Icr sur le sol étranger ; pleins, il esl \ rai, d'un scrupuleux res-
(l) Rtiiiiani vrtrrrs alipic niliani sales... niiiifict- capior farclii.> maxiiiK' noslratibus... anli<|ua d vciiiaciilu i'o£livi(as. ratii. IX. I^>.
pect pour les lois, les mœurs, la nationalité de leurs alliés, mais peu à peu, par fa force de leur tempérament national, se subordonnant ces mœurs, dominant cette nation, faisant des sujets de ces alliés. Tous deux ont des prétentions de philanthropie, sincères et honorables sans doute, mais singulièrement utiles à leur puissance : Rome n'a conquis les Gaules que pour abolir les sacrifices humains, John Bull ne s'est rendu maître des mers que pour abolir la traite des noirs. On pourrait pousser cette comparaison dans les petites choses , rapprocher les combats de coqs des combats de bétes, le /)/// du Cirque, les courses de chevaux des courses de char; les boxeurs des gladiateurs (sauf la distance du peuple idolâtre au peuple chrétien). Le fermier anglais est plus heureux et plus libre que le colon romain, parce que l'aristocratie, châtelaine plutôt que citadine, s'appuie sur les campagnes. Au contraire, le Quirite pauvre est plus heureux que le Cockneij : il a au-dessus de sa tête une aristocratie de grands seigneurs qui l'amuse et le nourrit, au lieu d'une aristocratie de marchands qui le fait travailler durement et le paye le moins qu'elle peut. Il ne s'attriste pas à lire d'énormes gazettes, il a ses conteurs de nouvelles. 11 ne s'abrutit pas à boire l'aie et le porter, il a du vin. La frumentation vaut mieux que la taxe des pauvres (deux institutions dont je montrerais tout le rapport, s'il ne fallait un long développement), la //•»mnifflf/on n'attente pas à sa liberté; elle ne le met pas à la merci du marguillier ou du clerc de la paroisse. 11 achète avec l'obole du riche quelques légumes au marché, il va au bain que le riche ouvre pour lui, il s'endort sous le portique que le riche lui a bâti; le soleil, le jour, le Forum, les basiliques, les aqueducs sont à lui, tandis que John Bull, esclave des affaires, trotte dans la boue, le brouillard et la fumée de charbon. Mais quand il est riche, le Quinte s'ennuie comme John Bull ; il a beau avoir des parcs, des villas, des chevaux, hors de toute idée, il a beau avoir des meubles en cèdre ou en citronnier, des Praxitèles ou des Phidias,
une foule de dieux volés en Grèce, une bil)liolhèque magnifique dont il n'ouvre jamais un livre ; son bouffon , son philosophe, ses comédiens, ses gladiateurs ont beau venir le distraire à ses repas, il s'ennuie. Il part, visite Rhodes, l'Egypte, l'Asie et la Grèce, et revient plus ennuyé que jamais : alors devenu philosophe, réduisant tout au positif, il se fait gourmand, il a un cuisinier grec, comme à Londres on a un cuisinier français, il boit dès midi (1), il multiplie et prolonge ses repas, fait le déjeuner {jrniacttlum), le luncheon (prandium), le dîner (cœna), la medianoche {commissatio) ; après le repas il se met au bain, aide par l'émétique à l'insuffisance de son estomac. Mais tout finit par lasser, la bonne chère elle-même; le spleen (fastidium) le gagne, un beau jour une idée lui vient, et il se tue.
Mais revenons. Dans tous les gouvernements électifs, la vie politique se ressemble. On se ruine pour parvenir; parvenu, on rétablit et on accroît sa fortuné : seulement la perte est certaine, le gain ne Test pas.
En France nous déboursons peu et nous ne gagnons guère. Les élections coûtent plus de pas, plus de paroles, plus d'encre que d'argent. On est député à bon marché ; député, on se contente d'être conseiller d'état ou directeur général à 10,000 francs, cela est misérable. Nous en sommes là, grâce à notre jeunesse représentative, à notre candide innocence, disons sérieusement , grâce au meilleur esprit de notre nation.
Chez les Anglais, nos maîtres en l'ait de gonvcrncmcnl constitutionnel , comme on disait en 1828, on achète poilr une grosse somme un siège aux Communes. Chez les Romains, qui eussent été les maîtres des Anglais , on achetait au moins aussi cher la (piesture ou l'édilité : c'était le début. Comme le p(Mii)lc nommait et que le peuple était nombi'cux, l'élection était fort clièrc. Or la place d'édile ne rapportait
(I) Demcdiù potare die. Horace.
rien ; seulement il fallait donner des jeux au peuple : si le peuple était content de vos jeux il vous nommait préteur ; s'il les trouvait trop mesquins, il vous laissait là sans place et sans patrimoine. Aussi, ceux qui voulaient faire fortune donnaient-ils des jeux magnifiques, et pour cela empruntaient au taux légal de 12 pour 100, plus l'usure. Vous sentez que cela devait aller loin ; jugez-en par le budget de quelques notabilités parlementaires (pour emprunter ce barbarisme à notre langue actuelle) : César avant d'être édile devait plus de 7 millions de fr. ; Milon, lorsqu'il fut condamné, 14 millions ; Curion, lorsqu'il se vendit à César, 1*2 millions; Antoine, aux Ides de Mars, 8 millions (1).
Deveiui préteur, on passait d'abord un an à juger le stillicidium ou le mur mitoyen, à protéger l'orphelin et la veuve, sous les yeux des consuls, sous l'inspection du sénat, sous la férule des Caton; les profits étaient petits. Mais au bout de l'année on allait en province ; c'est là qu'on relevait sa fortune, qu'on s'enrichissait de deniers siciliens ou espagnols; de là on rapportait de belles statues : et revenu à Rome , on se reposait sur sa chaise d'ivoire au sénat, comme un ministériel émérite à la chambre des lords ; on montrait à ses amis sa magnifique galerie, on protégeait les sculpteurs grecs, on était artiste, dilettante, Mécène.
Mais si on avait de l'ambition, il fallait se ruiner une seconde fois et devenir consul. Ce n'est pas que le consulat, ce pouvoir si précaire et si combattu, fût encore le nec plus iiJtrà de l'ambition romaine. Ce qu'on achetait quelquefois jusqu'à 20 ou 22 millions de sest. (2), ce n'était pas l'honneur de se pavaner douze mois avec les faisceaux et la robe de pourpre. Mais après le consulat, comme après la préture, on se fait donner une province, la Gaule par exemple, l'Espagne, ou quelqu'un de ces royaumes de l'Asie
1; Plut, in Caesare. — Pline. XXVI. 15. — Valer. .M. IX. l. Velleius Pater. 11. h8. Cicero. Philipp. II. 37. — (2) F. .\pp. do B. C. II. Cic. ad. Q. II. 15. Alt. IV. 15.
60 JILES CESAR.
devenus, souS le nom de provinces consulaires, de simples districts de l'empire, pour le gouverner quatre ou cinq ans avec une armée à ses ordres, des trésors à sa disposition, droit de guerre et de paix, droit de vie et de morl. La province consulaire, c'était la joie de l'Iiomme embarrassé dans ses affaires ; c'est là qu'il donnait rendez-vous à ses créanciers pour l'apurement de ses comptes; qu'il rentrait dans ses déboursés électoraux ; une élection était un placement. Les provinces qui nourrissaient les publicains , saturaient l'ordre des chevaliers, donnaient l'abondance et l'oisiveté à la canaille romaine, rétablissaient aussi le patrimoine endommagé du patricien ou du noble. Il y avait deux ennemis aux dépens desquels tout le monde s'enrichissait , les provinces et le trésor public.
Tout aboutissait donc à une jouissance d'argent. Ajoutez, comme dernière cause de désordre, le renouvellement annuel des magistratures, vieille précaution contre le despotisme, moins fâcheuse au temps où il y avait plus d'unité dans la nation. Maintenant, c'était l'instabilité régulièrement organisée, la révolution rendue annuelle : chaque automne, pouvoir, magistrats, principes politiques étaient l'affaire d'une partie de dés sur le lapis vert des comices (pardonnez-moi ce mot). Il y avait sans doute de grands publicistes pour prouver que l'activité politique avait besoin de cet aliment, que c'était là l'essence du gouvernement populaire. Toujours est-il que nul n'était vainqueur ou vaincu que pour douze mois , le mort pouvait toujours ressusciter , nulle tyrannie tant soit peu durable ne pouvait s'établir : aussi chacun avait-il hâte de prendre sa part d'un butin précaire, de « dévorer ce règne d'un moment, « et de faire servir le pouvoir qui passe à l'acquisition de la fortune qui reste.
Dans cette; iiistabililr de tous h's i)()uv()irs, un seul grandissait. En toute chose il y avait chance d'un prochain retour, une élection était pour un an, une loi pour moins encore; niais après une sentence des juges il y en
DERNIERS TEMPS DE LA RÉPUBLIQUE. Ul
avait au moins pour quelques années. Quand on était condamné, exilé de l'Italie, civilement décapité {capitis minor), on allait en Grèce ou à Marseille, attendre non plus un simple revirement des comices, une crise ministérielle, mais une révolution véritable. Le pouvoir judiciaire s'accroissait donc par l'inconsistance des autres pouvoirs. Disons un mot de cette justice , une des plus originales portions de la vie romaine.
Le citoyen romain était un être merveilleusement privilégié. Tous les habeas corpus de la Grande-Bretagne eussent paru insuffisants pour protéger sa personne sacrée. L'esclave, le barbare, l'allié romain, étaient à peu près égaux devant la justice du préteur ; les ténèbres de la prison, les fers, les cachots infects étaient le droit commun pour eux ; un magistrat inférieur siégeait seul pour les condamner; on crucifiait l'esclave , on étranglait l'étranger dans un cul-debasse-fosse appelé TuUianum, on jetait son corps sur les degrés et un croc le menait au Tibre. Mais le criminel romain était autrement respectable : la prison, ce supplice servile, était quelque chose d'atroce et de hideux, le rare châtiment des plus grands crimes (1). L'accusé restait libre; un ami le cautionnait, ou bien, pour prouver sa bonne foi, il se remettait à un magistrat qui le recevait dans sa maison, l'y gardait ou ne l'y gardait pas (2). Condamné, il n'était ni battu de verges, ni mis à mort ; on lui permettait l'exil : la peine de mort ne pouvait être prononcée que par le peuple.
L'accusation n'était pas la suite légale du crime, l'action
(1) La prison que nos aïeux ont établie vengeresse des plus grands crimes. Cic. in Catil. II. 12. Silanus, clierchanl à revenir sur son avis, déclare qu'en votant la peine la plus grave contre des sénateurs, il a entendu la prison '.dans la délibération sur les complices de Catilma]. Plutarque. Et César propose honibilem custodiam. Salluste, Cicér. Catil. IV. Sous les empereurs mêmes , les jurisconsultes interdisent l'usage de la prison perpétuelle, l'ipien. Digeste XLVIII. tit. 19. 1. 8 S 9. Callistrat. /{)id. 1. 35.
(2) Libéra custodia, '.■j\9./.r. x^hiu.:;. Tacite, Annal. VI. 3. -i. Dion Cassius. LVIII. Salluste, Cat. 47, Cic. Catil. 1. 3. Suétone in Vitcll. 2. Tit.-Liv. XXXIX. li.
62 JLLES CES AU.
naturelle des pouvoirs publies; c'était un duel, une bataille entre deux égaux , une lutte de haine personnelle ou de partis politiques. Le premier venu avait le droit d'accuser ; mais on n'accusait pas sans s'être fortifié contre la puissance de son adversaire ; une accusation mettait en mouvement Rome tout entière; le sénat prenait parti; du haut de la tribune on échauffait le peuple. Accusateur et accusé avaient trente jours, quelquefois plus, pour chercher des preuves, acheter des témoins, arracher par la torture des aveux aux esclaves; l'accusé en habit de deuil, en haillons {sordidatu.s) environné de ses amis en larmes, allait de porte en porte, supplier ses juges, pleurer à leurs genoux. Au jour du champ clos, en plein Forum, chacun comparaissait avec un cortège de défenseurs, de solliciteurs, de patrons {potroni. advocati, laudatores). Pendant deux, trois jours et plus, se heurtaient toutes les passions, luttaicMit les témoins, invectivaient les orateurs; la colère combattait contre les prières, la malédiction contre les larmes ; sous un ciel ouvert et le ciel du midi, en présence de tout un peuple (1), les passions se développaient autrement que sous les formes resserrées de notre justice domestique ; oO, 60 ou 80 juges, le visage ému des passions de l'auditoire, venaient déposer leur suffrage, jusqu'à ce que de l'urne sortît la lettre salutaire (A obsoJvo) ou bien que le préteur, dépouillant sa robe prétexte, prononçât l'anathème qui interdisait au coupable le feu et l'eau.
La puissance judiciaire était donc le /V//j//)j, l'arbitre supérieur des querelles politiques. Mais à qui devait-elle ap})artenir?Dans quel corps seraient choisis ces jurés qui distribuaient l'absolution ou l'exil? Les (iracques enlèvent ce droit aux sénateurs, et le donnent aux chevaliers (loi Sempronia,
(1) Ciim lot I arilcr et lain luthilrs IVinim coan tarent ; rùin rlicntcUT quoqiio cl Irihiis ft niiinii'ipidniiii Iruationcs et parles Italia' pcriclilanliluis ailsislpront ; «"l'un... ircdcrcl popiiliis l'iomanus suà iiilpn'ssc... Tacite, de rausis citmiptif eloqiienti;r. 39. r. sur le changemcnl qui s'opéra rlepuis dans les formes extérieures de l'éloquence, les belles pages de ce Traite (38 cl 39) cl Quintilien plein de détails curieux.
an 630). Sylla le rend au sénat (Cornelia, 673); après le procès de Verres, le peuple révolté, de la vénalité des jugements, partage ce pouvoir en Ire les sénateurs, les chevaliers et les tribuns du trésor représentants de la phbs (loi Aurélia, an 679). Nul pouvoir ne fut l'objet de luttes aussi violentes.
Mais quels qu'ils fussent, ces quelques centaines d'hommes (1) entre lesquels se partageait le droit de juger, ne pouvaient échapper à la corruption de leur siècle. Riches, ils menaient siéger avec eux toutes les passions politiques ; pauvres, ils y menaient la faim. Sous la loi de Sylla, le proverbe était, et Cicéron le répète en plein tribunal, « qu'un homme riche ne peut être condamné » (2) ; et Lentulus, acquitté par deux voix de majorité, s'écrie: « J'ai jeté mon argent par la fenêtre, qu'avais-je affaire de cette voix de trop? » Sous la loi populaire, les juges de Clodius l'acquittent, les uns pour de l'argent, les autres pour un salaire plus infâme ; à d'autres juges qui, sous prétexte de dangers personnels, demandent des gardes : « C'est sans doute, dit-on, pour qu'on ne vole pas votre argent (3). » Cette corruption permanente à laquelle aucune loi ne remédia, explique l'incroyable impunité d'une foule de crimes, surtout pendant les années qui précédèrent la conjuration de Catilina (691).
Voilà donc en ce temps l'état des pouvoirs politiques. Au Forum, aux comices législatifs, règne la violence, une violence payée; — au Champ-de-Mars, aux comices électifs, règne la corruption ; les magistratures sont une spéculation souvent hasardeuse , mais presque toujours une spéculation ;
(l) 300 au temps des Gracques. Par la loi de Pompée, en G97, 350 selon Paterculus, II. 7G ; 850 selon Clc. ad Atticum. VIII. IG. — (2) Cicero in Verrem.
(3) Hoilensius, pour savoir si on lui manque de parole , donne aux juges payés des bulletins de couleur différente (Cic. Divinat. 24, InVerrcra, I. 40. Asconius, Ibtd.). Un dignitaire de la république condamné dit à ses juges : « Au moins deviez-vous vous faire mieux payer, vous avez vendu un homme comme moi pour un morceau de pain. » Plut, in Cice. Cic. in Verrem. I. 38. V. surtout une curieuse histoire des juges corrompus. Cic. pro Cluentio 26, suivant laquelle un juge se' payait 40,000 sest. (7,800 fr.). Ibid.
Uh JULES CÉSAR.
— lesjugements se vendent. « Ville vénale, il va longtemps que Jugurtha le disait, à laquelle il ne manque qu'un acheteur ! » Ne vous étonnez pas, puisque l'argent gouverne tout, que le pouvoir politique suive le sort de l'argent, et que le pouvoir se concentre comme la richesse.
Il n'y a plus trace des anciens partis ; les querelles de race sont éteintes ou dans la destruction des races anciennes, ou dans le mélange des races nouvelles. Des patriciens et des plébéiens la question est depuis longtemps linie; la guerre des nobles et des chevaliers va être susl)enduc par une communauté d'intérêts et de danger. La race italique est satisfaite de droit, de fait dispersée ou détruite. Mais il reste toujours l'éternelle dispute des riches et des pauvres : la grande question politique est de savoir si les dettes seront payées; les usuriers gouvernent, les débiteurs sont l'opposition, et celte opposition va éclater dans le complot de Catilina.
En attendant, la tendance vers l'oligarchie se montre plus à nu chaque jour. Chaque homme et chaque opinion, le démocrate Salluste (1), l'aristocrate Gicéron (2), le révolutionnaire Catilina (3), César lui-même (4), s'en plaignent tour à tour. Ce rêve des peuples , le gouvernement de tous, leur échappe plus complètement à l'heure où il ont cru l'atteindre plus complètement. Avec cette multitude de citoyens égaux en droits, cette inanité des formes légales du pouvoir, cet abandon de tout à la corruption et à la vio-
(I) Potestalcm de vcctigalibus sumptibns, jiidiciis... paucU tradidit... Salluslc, IcUrc poriliquc à César I. El Licinius Maccr dans Salhistc : Pugnatur et vincilur .'i paucis... omnia jain conccsscre in paucoruin dominalioncm.
(2; SiilTrngia dcsciipta lenenlur à paiiris. Paliinur et silemus, cùm vidcmus ad paucos lioinines onines omnium" nalionum peeunias pcrvcnisse. Cic. in Verreni de suppliciig. 48. Totus ordo paucorum improbitate et audacià prcmilur. In Verr. Act. I. 12. De anispiciim responsis. 28.
(3) Rcspublira in paucorum polentium jus et dominalioncm conccssit, dans Salluste, 20.
(4) Ccrliorficbal,... id agi paucorum consiliis. César. B. ('■. VUl. Wi.
lence, ce ne sont ni les consuls, ni le sénat, ni le peuple, qui ont succédé à Sylla, ce sont quelques sénateurs, chevaliers ou centurions enrichis des biens de ses proscrits; huit ou dix familles, qui, après avoir tiré bon parti de la conquête du monde par l'Italie, ont tiré meilleur parti encore du déchirement et des misères de l'Italie. Un Crassus possède en terres 200 millions sest. (39 million de fr.), autant en argent, en meubles, et en esclaves (1). Un Verres, au compte le plus modéré, a rapporté de Sicile, après trois ans de préture, 40 millions sest. (17,800,000 fr.) (2). Cffcilius Isidorus, après s'être ruiné dans les guerres civiles, léguera 4,116 esclaves, 3,600 paires de bœufs, 27,500 têtes d'autre bétail et 60 millions sest. en argent (3). Quand tous les intérêts politiques ont péri, qui résistera à de telles puissances? Depuis qu'il y a cinq cent mille souverains légaux, on ne compte plus que sept souverains réels, créanciers de tout le monde, maîtres des terres et de l'argent, par là, maîtres des élections, du sénat, des magistratures, des provinces: on les appelle les sept tyrans (4) Ces prêteurs à la petite semaine sont les vrais successeurs de Sylla.
Il n'y avait, du reste, de force nulle part. Le sénat était mené par ces vieux riches, ces<( amateurs de viviers qui trouvaient toujours la république en assez bon état, s'ils avaient de beaux barbeaux dans leurs piscines « (5). Les nobles ne pou-
(I) Pline. Hist. nat. XXXIII. 10.— (2).Ciceron. in Yerrem Divinalio 5. in aclione, I, 18. — (3) Pline. Ibid.
(4) Cic. de lege Agr. III. 1. Ce sont, on le suppose, les deux Lucullus, Crassus, Metellus, Hoitensius , Phillppus et Catulus , tous enrichis par les proscriptions. — De simples soldats avaient un faste royal. Sali. Cat. 38. Un centurion possédait 10 millions sest. César et Caton tirent un peu rendre gorge à ces spoliateurs, à ceux du moins qui avaient eux-mêmes pris part aux meurtres (Plutarq. in Cœs. in Cat.). « La fortune était à des hommes ignobles et décriés; la répubhque était malade, qui le voulait pouvait la renverser. » Plut, in Cicer.
(ô) Piscinarii,... Trilones...qui se digito putant cœlum atlingere si barbatos mullos in piscinis habeant... stulli qui credant piscinas, republicà perdità, servare. Cicéron. AU. I. 18. 19. 11. 2.
h6 JULES CESAR.
vaient souffrir qu'un homme nouveau, un Pompée, eût l'impertinence de s'asseoir auprès d'eux (l). En présence des prolétaires et des débiteurs armés, le sénat et les chevaliers se faisaient une guerre de jalousie et de chicane. Quant au peuple de Home, c'est une femme capricieuse, qui ne sait guère ce qu'elle veut. Il lui faut une idole : Pompée, élève de Sylla, bientôt tourné contre le parti de son maître et revenu aux chevaliers ses amis d'origine ; Pompée, heureux vainqueur de Sertorius (675) et de Spartacus (681) et qui arrive toujours à temps pour terminer à sa gloire les guerres qui allaient finira la gloire d'autrui; Pompée qui a balayé la Méditerranée des Pirates et assuré les subsistances de Rome (686) ; Pompée, l'unique ressource, la seule épée, le seul général possible de la république, qui au moindre danger l'investit de pouvoirs extraordinaires; l^ompée est l'idole actuelle du peuple, et rend populaires jusqu'aux publicains ses amis; il tempère l'oligarchie, il protège le peuple contre la noblesse, le peuple souverain a grand besoin d'être protégé : Pompée lui a rendu le tribunal dans toute sa splendeur (loi Pompéïa, an 684 (2) : les tribuns amusent le peuple, ils vivifient la monotomie du Forum; les luttes politiques sont, après les combats de bétes et les farces Atellanes, un spectacle de plus.
Pendant que l*ompée est roi du fond de son camp, Cicéron, son lieutenant j)acili(|ue, tient pour lui le Forum. Cclhonune nouveau, compatriote de Marins, a débuté par une opposition vive et hardie contre le parti de Sylla, les chefs du sénat et la noblesse. Il leur a jeté le gant dans la scandaleuse affaire de Verres. Il a révélé au peuple leurs déprédations dans les provinces , comparables seulement aux déprédations des publicains ses amis. Il a ruiné la puissance judiciaire du sénat, et ce pouvoir inunense a été partagé entre les trois or-
^i Sur celle jalousie rnntrc les hommes nouveaux, Y. Q. Cicero. de PcliUonc consulatus. 4. — '2; Cicéron approuve celte loi. De legibus. III. il.
(1res (loi Aurélia). Ainsi les chevaliers escomptent en pou- \ oir réel la popularité que Pompée leur donne.
La seule chose certaine, c'est que l'exemple de Sylla ne sera pas perdu. Tôt ou tard, un homme sera maître de l'empire ; la concentration du pouvoir deviendra complète ; l'oligarchie se fera monarchie. Le peuple, se donne à Pompée; il se donnera bien autrement à César. « Prenez garde, disaient les fameux aruspices interprétés par Cicéron, prenez garde que les discordes des grands ne finissent par donner l'empire h un seul (1). » Ce maître que l'on prévoit sans le connaître, les uns le combattent d'avance, les autres travaillent à le servir; les plus hardis veulent l'être.
Voilà l'immense prix offert aux ambitions romaines ! Ne vous étonnez pas si cette époque de dissolution réveille tant de génies, active tant d'intelligences, met au jour tant d'ardentes passions. Ce n'est pas une sphère ordinaire que celle où s'agitent un César, un Pompée, un Cicéron, un Catilina, un Caton, et dans un rang inférieur les Clodius, les Curion et tant d'autres. Ces hommes nés pour aspirer à tout, fiers de leur noblesse ou impatients de leur obscurité, exaltés par une éducation emphatique et brillante; tous appelés à combattre, l'un par son épée contre un Mithridate qui ressuscite eu quelques jours des armées de 300,000 hommes ; l'autre par sa parole, au milieu de toute l'Italie assemblée, parmi les angoisses de l'éloquence et les inquiétudes de la candidature, à cette tribune où un geste mal interprété de l'un des Gracques fut puni de mort; tous ont une fortune à faire ou à doubler, des ennemis à écraser, des passions effrénées à satisfaire ;
(1) Cicéron ajoute : « En effet, les querelles des hommes puissants ne finissent d'ordinaire que par la destruction universelle ou le règne du vainqueur. » Il cite Cinna et Octavius , Marius et Sjlla. « Sylla, qui a rétabli la république, a exercé pourtant la puissance d'un roi. « De aruspicumresponsis. 19. 25. Et Tacite : « Marius et Sylla triomphèrent de la liberté et la remplacèrent par le souverain pouvoir... Pompée fut plus caché sans être meilleur, et depuis, on ne lutta plus que pour savoir qui serait le maître. » Hist. IL 38.
tous peuvent se croire appelés à ce pouvoir qui n'appartient à personne, mais que tout le monde attend, au pouvoir absolu dans la cité qui gouverne le monde.
Toutes les proportions s'agrandissent. Un propréteur (un préfet , dirions-nous) est le monarque d'un vaste royaume. Pompée, cfiargé de la guerre des pirates, devient autocrate de la Méditerranée, a pleine puissance sur tout être humain depuis les colonnes d'Hercule jusqu'en Cilicie, et dans les terres jusqu'à vingt lieues de distance ; tous les trésors lui sont ouverts; il peut lever partout des armées et des vaisseaux. Voilà ce qu'est un simple commandement sous la domination romaine.
El auprès de telles espérances, que de périls î les haines personnelles combattent en ligne parmi les haines politiques. J'ai dit quel duel est l'accusation où l'on met comme enjeu, ses biens, sa liberté, ses droits ; comme disent les Romains, son salut et sa tête. Aux jours plus funestes, la table de proscription remplacera le bulletin du juge; le sicaire sera seul accusateur, et le fugitif s'estimera trop heureux s'il a gardé auprès de lui le stylet de ses tablettes ou l'épée de son fidèle affranchi. Depuis la mort de Sylla jusqu'au règne d'Auguste, je ne vois guère un homme quelque peu notable mourir dans son lit.
Ces craintes et ces espérances remuaient surtout les familles patriciennes; ces nobles déchus souriaient à l'idée de se relever par une révolution. Quelque conquête que la démocratie eût faite dans les lois, la puissance du nom devait toujours garder sa force dans l'antiquité. Deux patriciens, deux Cornélius, Cinna et Sylla avaient été tour à tour tjjrans de Home (je donne à ce mot sa signification antique : l'homme qui usurpe le pouvoir dans un état libre). Le complice de Catilina, Lentulus, qui était aussi de la cjons Cornelia trouva dans les livres sibyllins (ju'un troisième Cornélius devait régner dans Home. Catilina vieux noble, César lils de Vénus, aspiraient hautement à l'empire, tandis (jue le plébéien Pompée n'osait y marcher (pie par des détours. Si Rome de-
vait avoir un maître, au moins voulait-elle que ce maître fût du sang de quelque dieu, le sang des dieux ne lui manquait pas : ce qui du reste n'empêcha point que tous ces patriciens aspirants à la royauté aboutissent à donner l'empire au trèsplébéien Octave.
De plus, soit que la ruine de leur fortune fît d'eux les chefs naturels de tout ce qui n'avait rien, soit que le dédain pour la finance leur fît préférer les humbles habitués des rostres et des marchés, ces hommes , dont les pères avaient été les rigides défenseurs de la vieille aristocratie, devenaient les avocats du peuple. Un Caton, un Cicéron, un Pompée, ces nouveauvenus, ces Marses, ces gens d'Arpinum, pouvaient bien prendre pour le vieux sénat de Rome leur sénat de parvenus, et défendre comme légitime héritière de l'aristocratie ancienne leur aristocratie de fraîche date. Mais un Catilina et un César trouvaient la })Jebs de meilleure compagnie et l'Italie plus romaine ; un descendant des Appius, ces farouches défenseurs de la prérogative du sénat, Clodius, se faisait plébéien pour être tribun du peuple; un Cornélius Dolabella en faisait autant. Dès les premiers temps de Rome, les Mélius, lesManlius, tous ceux qu'on accusa de vouloir parvenir par la popularité à la tyrannie avaient été des patriciens, et en général les dé-, magogues les plus fougueux, comme les Gracques, sont nés aristocrates, et, comme Mirabeau, le sont restés de cœur.
Ce siècle est l'agonie de l'antiquité. Toute nationalité englobée dans la nationalité romaine, toutpatriotisme réduit au patriotisme romain, toute liberté, toute foi et toute vertu, refoulée dans la liberté, la foi et la vertu romaine, expiraient maintenant avec Rome elle-même. L'antiquité mourut dans ces gigantesques convulsions des guerres civiles de Rome; l'époque des empereurs est celle où le cadavre se dissout.
Nous sommes faits pour comprendre ces temps de révolution. Nous avons payé assez cher notre expérience; pour peu que nous y regardions, nos partis et nos passions politiques se retrouvent là. Tant est vraie l'éternelle similitude de
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riionime ! Le premier mouvemenl en lisant l'histoire est de trouver toutes les époques différentes, le second est de les trouver toutes pareilles. Otez le costume, détachez la toge, ouvrez le manteau ; ce n'est plus le Romain, le Français ni le Chinois : c'est l'homme ; les mômes passions, la même intelligence, la môme vie. On a étudié l'histoire bien petitement quand on n'a pas compris cela. Si l'on ne s'arrêtait à l'habit, si la manie de la couleur locale et le pittoresque maniéré de l'histoire ne nous trompaient, comme on découvrirait bien vite, dans ces races qui semblent autant d'espèces différentes, l'unité première du genre humain !
L'étude de cette époque me paraît une des plus instructives, des plus politiques. Nul temps de révolution, sans excepter le nôtre, ne nous est enseigné par d'aussi précieux monuments. César a écrit ou fait écrire ses campagnes, modèle de précision et de bon sens, où sous la simplicité du soldai se cache, mais souvent se trahit, la finesse de l'homme d'état. Salluste, l'homme lige de César, écrivain qui semble tenir des publicistes modernes, qui a leurs vues ingénieuses et souvent aussi leur pédantisme (1); Salluste, retiré des affaires, occupé à mettre sa réputation sous un jour favorable et à moraliser le passé de son parti, est, à ce point de vue, un des plus curieux raconteurs des temps anciens. Deux Grecs, Plutarqueet Dion, suspects, l'un d'admiration, l'autre de dénigrement envers la république romaine, sont dignes d'ôtre lus ; fiez-vous au panégyriste plutôt qu'au détracteur, il y a toujours plus de bonne foi, de désintéressement, de vérité dans l'enthousiasme que dans la satire. Mais le grand historien de ce temps est Cicéron : sans parler de ses harangues, quelle autre époque nous a laissé des lettres écrites à un frère, ii une femme, à un
(I) Ego adolcsrcntulus, initio... ad rcnip. latussum. Calil. 3. alq. in cA cognoseendà magnain mullamquc curam habui, etc.. Lettre politique, I, in princ — Et plus bas : J'ai donné peu de temps aux armes, à la chasse, aux chevaux ; mais j'ai fortilté mon esprit; j'ai lu et écouti* ; j'ai compris comment les empires, les cités, les nations, «ont arrivés h leur plus haut point de aloire, etc.,. T. aussi Catil, 4, et alibi passim.
intime ami, sur les événements de chaque jour, par l'iiomme le plus sensé de son temps, le plus impartial par nature, le moins aveuglé par l'amour de son parti, observateur d'autant plus fidèle qu'il est politique indécis ! — Et au contraire, de notre révolution toute chaude encore, que reste-t-il, sinon des journaux et des pamphlets; puis, sous le nom de mémoires, encore des pamphlets et des journaux, toujours le mot d'ordre des partis, leurs colères et leurs admirations officielles? Tandis que ceux-là s'en vont qui ont vu cette époque et la savent véritablement, que l'écho de leur voix n'est pas recueilli, qu'avec eux s'en va cette histoire si voisine de nous, mais qui, écrite trop tôt, n'est comprise de personne parmi ceux qui naissent, et dans cinquante ans, malgré ses matériaux immenses, ses monceaux de journaux et son chaos de renseignements officiels, sera de toutes, je le crains, la plus embarrassante à écrire et la plus mal connue !
Je ne dis rien des modernes qui ont éclairci les derniers temps de la république romaine ; des travaux de l'Allemagne, .qui depuis un demi-siècle ont jeté sur les antiquités de Rome une lueur toute nouvelle, trompeuse parfois par trop d'imagination et de hardiesse, souvent harmonieuse et satisfaisante ; ni d'un précieux travail de patience germanique, où le dernier siècle de l'histoire romaine est raconté gens par gens, famille par famille, homme par homme (1); ni du coup d'œil prompt et enthousiaste de M. Michelet; ni des travaux dont M. Amédée Thierry nous a fait connaître quelques porlons.
Je tâche de mettre à' profit ces lumières, non de les accroître ; ou si je prétendais y ajouter quelque chose, ce serait tout au plus par la patience de l'examen et la lenteur du jugement.
(1) Geschichte Roms, clc... Histoire de Rome, dans son passage de la république à la monarchie, ou Pompée, Cicéron, César et leurs contemporains, —dans l'ordre des races, — par Drumann, 1830-1838. J'ajoute iei l'exctllente Histoire romaine de M. Duniy (1844).
§ II. — CÉSAR ET SES COMMENCEMENTS JUSQU'a LA GUERRE CIVILE.
Ce que nous disions en dernier lieu fera comprendre César : il est patricien, le monde est plein d'opprimés, le combat est ouvert pour la royauté. Il dit fièrement dansl'oraison funèbre de sa tante : « Mon aïeule était descendante d'Ancus-Martius, la tige des rois de Rome; la (jens Julia à laquelle appartient ma famille descend de Vénus : il y a donc dans notre famille et la sainteté des rois si puissants parmi les bommes, et la majesté des dieux qui sont maîtres des rois. » Celui qui parle ainsi se contentera-t-il de la faveur d'un sénat d'anoblis? Celui qui pleure au pied de la statue d'Alexandre, parce que Alexandre à son âge avait déjà conquis de grands royaumes ; celui qui dès sa plus tendre jeunesse, dit Suétone, ambitionna le souverain pouvoir; qui, à la vue des querelles électorales d'une pelite bourgade des Alpes, a dit ce joli mot d'une franche ambition : << J'aimerais mieux être le premier ici que le second à Rome » ; celui-là sera-t-il satisfait d'une lieutenance auprès de Pompée? Il y a plus, sa naissance qui le rapproche des dieux, le rapproche du peuple : il est neveu de Marius.
A dix-sept ans, déjà fiancé, il a épousé une autre femme, que Sylla a voulu en vain lui faire répudier; il s'est enfui devant la vengeance du dictateur, il s'est caché chez les paysans de la Sabine (alors un proscrit trouvait encore un asile), il a gagné à prix d'or un espion qui allait l'aiTétcr. Ses amis, les vestales, toute la noblesse, intercèdent pour lui auprès de Sylla ; le dictateur est vaincu par la fortune de César. « Vous le voulez, dit-il, gardez-le, mais il vous perdra. Je vois en cet enfant pluï>ieurs Marius (G72). »
Peu sur de ce pardon. César est allé en Asie faire l'apprentissage des armes, premier début de toute ambition romaine. Mais Sylla meurt, César revient; un Lépidus préparait un mouvc-
ment contre la politique du dictateur; César est tenté de s'y associer, mais il juge le chef incapable et se tient à l'écart. A vingt-et-unans (676), il accuse un consulaire, Dolabella, début indispensable de l'orateur après le début du soldat; Dolabella est absous; César, afin d'éviter les ressentiments, part pour Rhodes faire sa rhétorique sous Apollonius ; en chemin, des pirates le surprennent, pirates ciliciens les plus déterminés brigands de la mer ; ils lui demandent 20 talents de rançon : — «Je vous en donnerai 50 etje vous ferai pendre. » Pendant que des esclaves vont chercher la somme promise, César avec un médecin et deux valets de chambre (la plupart des médecins étaient esclaves), reste trente-huit jours au milieu despirates, non comme un prisonnier que l'on garde, dit Plutarque, mais comme un prince qu'on accompagne ; joue avec eux, se moque d'eux à leur barbe, leur fait des vers, les traite de barbares quand ils ne les admirent pas; s'il veut dormir leur fait dire de se taire ; les pirates sourient de la naïve forfanterie de cet enfant : lorsque enfin l'argent arrive, l'enfant, mis en liberté, arme des vaisseaux, attaque ses hôtes, les fait mettre en croix pour ne pas leur manquer de parole, mais par souvenir de leurs bons traitements, a la gracieuseté de leur faire d'abord couper la gorge; auquel propos Suétone admire son humanité et sa reconnaissance. César reprend alors son cours de rhétorique et l'interrompt quelques mois seulement pour faire de son chef la guerre à Mithridate.
Enfin, il reparaît au Forum : — vous vous rappelez ces romanesques héros de l'aristocratie anglaise, comme ils abondent dans les romans de toutes les misses et mistresses qui ont fait des romans au siècle dernier, gens doués de tous les accomplissements ^osi'ûAes, beaux, jeunes, riches, spirituels, qui à treize ans sont déjà des messieurs bien peignés, à dixhuit ans des hommes, à vingt ans de grands personnages, qui mènent de front les affaires de cœur et les affaires d'état, sont éloquents dans un salon et fashionables au parlement, se font un jouet et un délassement de la politique dont Fox et She-
54 JULES CIiSAR.
ridan se tourmentent, soulèvent des tempêtes à Saint-Stephen pour se distraire d'uu froncement de sourcil de miss Flora ou miss Annabcil : — César, sauf la distance entre le roman et l'histoire, me semble quelque chose de pareil : lord Byron, ce modèle de l'Anglais idéal, ne fut qu'un César manqué.
Vénus, la déesse de la fortune, celle qui donne au joueur les dés les plus heureux, a versé sur son petit-lils ses dons avec abondance. Voyez comme sa taille est haute et mince, ses yeux noirs et pleins de vie (1), combien est line et blanche sa peau épilée avec soin ! Il descend de sa maison encore modeste de la Suburra, il a élégamment ramené ses cheveux sur le haut de sa tète pour dissimuler sa chauvcté naissante, il marche mollement sur les franges ornécsj et les plis flottants de cette toge qui faisait dire à Sylla : « Prenez garde à cette ceinture lâche » ; il n'est pas en litière, il marche à pied, il met sa main blanche dans la rustique main d'un plébéien en tunique, il le courtise, il l'appelle de son nom, il est populaire, il est gai. Sa dépense est inouïe, sa table ouverte à tous est magnifique, son patrimoine déjà presque épuisé; s'il parle, sa voix haute et vibrante, son geste impétueux cl plein de gnice, font reconnaître l'orateur inférieur au seul Cicéron, et qui eût été le premier de tous les orateurs s'il n'eût mieux aimé être le premier homme de guerre. Le peuple l'applaudit; les femmes l'adorent; Caton murmure; Cicéron a bien quelque crainte, mais toute réflexion faite, il ne se figure pas que ce beau garçon si bien peigné, et qui se gratte la tète à la façon des volui)lueux de l'époque, mette la république en péril.
Mais, conduisez-le à la guerre, ce voluptueux, cette femme connue on l'appelle : il sera plus dur à lui-même que les plus durs cenlurions; il passera les fleuves à la nage, marchera la tète dé<'ouv(Ml(î par h's orages et la i)luie, à pied, à cheval, dans lii première \oilure \eiiue ; il fera cent milles en un jour,
'I) Mcrisct vpcelis oriili?, <lil Suctonr — (lli occhi crifacni, dit le Dante.
devancera les messagers qui l'annoncent. Dans ce siècle de jouissances grossières, il ne connaît pas les plaisirs de la table, etCaton, dont la vertu s'échauffe parfois avec le Falerne, déclare que César est le seul homme sobre qui ait entrepris la ruine de la patrie.
César connaît son siècle, et le comprend ; il veut non pas le suivre, mais le devancer. Il a deviné que dans la révolution qui va se faire, il n'y aura qu'une place digne de lui ; que s'il n'est maître, il devra être esclave. Pour ne pas être écrasé par cette révolution, il faut qu'il la mène. Nous avons les oreilles rebattues de personnages qui symbolisent une époque, de héros qui sont des mythes : le mythe à part, cette formule banale convient merveilleusement à César. Il rejette les vertus surannées des temps antiques ; il sait qu'elles n'ont plus chance de succès. Gardera-t-il le respect antique pour Jupiter? Il vole l'or du Capitole, pille les temples, se rit des augures. — la sainte parcimonie des Fabius? Il achète si cher certains esclaves, qu'il n'ose porter le prix sur ses comptes. — la chasteté des Scipions? Ses soldats au milieu de son triomphe, comme ses ennemis dans leurs invectives, rediront à ses oreilles l'infâme amitié de Nicomède. — la foi aux serments? Il répète sans cesse ces vers d'Euripide :
S'il faut manquer à la justice, il est beau d'y manquer pour le trône. Soyez pieux en tout le reste (1),
et plus tard il dira : « Si les sicaires et les bravi m'eussent rendu service, je ferais consuls les bravi et les sicaires. » Il s'est fait malhonnête homme avec tout son siècle.
Pour cela, du reste, il ne faut pas grand génie. Mais d'où lui sont venues des vertus que ses aïeux ne connurent pas, que son siècle ne connaît pas davantage, la reconnaissance, le respect pour les inférieurs, le pardon des injures? Les élo-
fO Cic. deOff. III. 82.
ges qu'on lui donne à cet égard peuvent être la mesure de ce qu était la charité antique.
En voyage, disent Plutarque et Suétone, avec un de ses amis malade (rt??u' commençait à signifier 'courtisan), il lui cède le seul lit d'une auberge et va coucher à la belle étoile. Un hôte lui sert des asperges mal accommodées, il en mange comme si elles étaient bonnes, et quand ses amis traitent riiùtc de mal appris, il leur répond qu'eux-mêmes le sont. A sa table les provinciaux s'asseoient auprès des Romains; un esclave s'avise de lui servir un meilleur pain qu'à ses convives, il punit resclave. Ce sont là de petits faits ; mais il faut comprendre que, dans le monde antique, c'étaient de merveilleux exemples d'égalité, et qu'on eût passé à moins pour révolutionnaire.
Il y a plus : il a tellement juré de méconnaître les plus saints devoirs, qu'il enfreint mémo le devoir delà vengeance; il oublie le point de l'honneur jusqu'à pardonner; il vote pour le consulat de Memnius qui, dans ses harangues, l'a décrié ; il invite à souper Catulle, dont les épigrammes eussent offensé un aulre que César. Quand il se venge, il se vencjc ircs-doucemenl (1), dit Suétone : vous venez de voir combien il fut bénin envers les pirates. Un esclave qui avait voulu l'empoisonner, fut tout simplement puni de mort {2); Suétone ne plaisante pas, César fut vraiment miséricordieux de ne pas le mettre à la torture. Il neuf jamais le c(cur de faire du mal {S) à l'espion qui, au temps de Sylhi, découvrit sa retraite. Le peuple qui l'adore lui fait un seul reproche; c'est que quand il donne des combats de gladiateurs, il fait enlever de l'arène cl soignerleseomballaiils blessés, ceux mêmes que les spectateurs ont coiuUunnés ; tant il a pris le rebours de Tanti- (juilé, tant il pousse à l'excès l'esprit novateur ! Il ne garde
(l; In ulciscpntlo naturà lcni.«!inui.«. Suct. in Civs. (2) Non L-raviùs quàni siniiilici miirlo puiiiit. U'.] (:i) Nim^iiàni noccic suslinuil. Ib.
rien dejs vieux Romains, pas même leurs vices ; il a deviné l'humanité, cette vertu sans nom dans les langues antiques.
Ne nous faisons pourtant pas illusion : César ne fut jamais un philanthrope désintéressé. Sa carrière politique, malgré tant de facultés brillantes, est au commencement celle d'un tribun ordinaire, à peu près celle de tous les jeunes gens de son siècle qui voulaient faire promptement fortune par l'opposition, et se jetaient dans le parti populaire de la compassion et de la miséricorde. Nous avons une certaine expérience de cette charité politique, et j'espère que notre siècle ne se prosternera plus devant les amis des hommes, à la façon du marquis de Mirabeau, ni devant les amis du peuple à la façon de Marat. César, en prenant le parti de la pitié systématique, ne fit longtemps que de l'opposition et une opposition assez vulgaire. Plus tard, en donnant de vrais et nobles exemples d'humanité , il fit encore de la politique, mais de la politique la plus haute, la plus noble et la plus habile.
Ses dettes, d'ailleurs, étaient une cause très-efficace de philanthropie : il avait besoin de faire vite son chemin, talonné qu'il était par ses créanciers, et de devenir grand homme de façon ou d'autre, pour qu'ils lui laissassent un peu de répit. Avant d'avoir accepté aucune charge, il devait 1,300 talents (7,150,000 fr.), et ses adversaires se rassuraient en pensant qu'un jour ou l'autre la banqueroute ferait justice de lui. Vous comprenez qu'un tel homme était le protecteur ardent de tous les prolétaires, l'ennemi acharné de l'oligarchie des riches.
Aussi, dès le principe, quiconque se plaint a recours à lui. Sa première cause a été pour la Grèce opprimée contre les magistrats romains. Puis simple tribun des soldats, pour gagner la pkbs de Rome, il travaille vigoureusement au rétablissement du tribunal. Des exilés du parti de Marins ^ eulent rentrer; il harangue pour eux, obtient leur retour. — Devenu questeur, l'Espagne où on l'envoie lui paraît une terre stérile : nulle ambition ne peut croître qu'à Rome ; il y revient,
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trouve les Transpadans prêts à se révolter pour obtenir le droit de cité, et peu s'en faut qu'il ne les soulève.
Deux conspirations se trament dans Rome. César paraît n'y être pas étranger ; dans la première, d'accord avec un Sylla, avec Calilina cl avec Crassus, il devait, disait-on, donner le signal pour le massacre du sénat. Dans la seconde, un Pison devait soulever l'Espagne, tandis que lui soulèverait ses amis de la Cisalpine (1).
César cependant devient édile (689), donne des jeux pleins de merveilles, 320 paires de gladiateurs; étale sa magnificence dans des galeries en bois qui couvrent le Forum et le Capitole. Un matin, le Capitole apparaît orné des statues de Marins ; les trophées de ses victoires sont relevés avec les inscriptions que le sénat avait fait effacer. Le peuple est ravi, les vieux soldats de Marins pleurent de joie. Le sénat s'indigne; ce n'est plus par la mine, dit-on, c'est à tranchée ouverte que César attaque la république. Mais César, à force de grâce et d'habileté, calme le sénat et obtient son pardon.
Plus tard, chargé du jugement des accusations de meurtre, il condamne, malgré les lois qui les protègent , ceux qui ont pris part aux proscriptions de Sylla : il remonte jusqu'au meurtre de Saturninus, tué il y a trente-six ans, par ordre du sénat; il fait accuser Rabirius qu'on prétend l'auteur de cette mort; après l'avoir fait accuser, il siège comme juge, il condamne pour un crime qui date de l'année même de sa naissance. Mais toute l'aristocratie prend parti pour l'accusé, et la violence même de son juge se trouve le servir auprès du peuple (690).
Cei)(Midant les magnilicences de son édilité, la voie Appia qu'il a fait reconstruire à ses frais, sa villa d'Aricie, somptueusement bàlic et jetée à bas le lendemain parce qu'elle
(I) Sur CCS deux comploU, dont les détails oirrcnt peu de certitude, V. Suétone in Casar. 'J. Saliust. Calil. 18. Cicéron. In togà candidà. In Calil. I.C.Pro Syllà. \.
SES COiMMENCEMENTS JUSQU'A LA GUERRE CIVILE. 59
a cessé de lui plaire, tout cela a ruiné César; il lui faut le grand pontificat pour le sauver des recors. En allant aux comices, il embrasse sa mère : « Tu me reverras ce soir, ditil, grand ponlife ou exilé. »
Il triomphe. Mais plus tard, à son départ pour l'Espagne comme préteur , ses créanciers malavisés reviendront à la charge, ne comprenant pas qu'il va devenir plus grand homme que jamais et les payer aux dépens du monde entier. Il sera trop heureux, ce dieu futur, pendant qu'il part à la hâte, tremblant d'être assigné et sans attendre ses passe-ports, que Crassus le cautionne pour 830 talents (3,837,600 francs). Il s'en ira, convenant qu'il lui manque 250,000,000 sest. (48,500,000 fr.) (1) pour que sa fortune égale zéro. Voilà les grandeurs du héros ! voilà ses misères !
Ici unj orage amassé dès longtemps va éclater. Pompée était parti pour la guerre de Mithridate (en 688). L'absence du seul homme populaire avait donné une force nouvelle à l'oligarchie (2) ; l'absence de la seule autorité morale qui fût dans l'empire, avait ouvert une nouvelle porte au désordre. L'absence de crédit, l'impunité des crimes les plus évidents, le mépris de la chose jugée était au comble. Il n'était question que de révolutions, de royauté môme (3) ; qui le voudrait, pourrait jeter à bas la république (4).
L'évidence du danger opéra une réconciliation soudaine. Nobles et parvenus, sénateurs et chevaliers , aristocrates et gens de finance , si violemment en guerre les années précédentes, s'unirent au moins pour un jour. Les vieux nobles consentirent à porter au consulat Cicéron l'homme nouveau, l'homme des chevaliers (an 691). Cicéron et
(1) Sur ces cliiffics, croyables ou non, V. App. B. G. II. 32. Plut, in Cœsare.
(2) Posltiuàm Pompeius in Mithridatem et in marilimum bellum missus, imniinuliE plebis opes, paucorum potentia crevit. li magistratus , provincias aliaque omnla tenere, etc.. Salluste, Catil, 40.
(;3) Nulla Foro Mes... pertuibatio judiciorum... rerum judicatarum inlirmatio... novtP dominationes, irao régna. Cic. in Catil. 3. — (i) Plut. inCicer.
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César étaient la monnaie de Pompée absent; l'un avait son crédit sur les riches, l'autre Vintcrim de sa popularité : César, avec tout son génie, n'était encore, à trente-six ans, que le plus mauvais payeur de l'empire et l'idole en second de \'d plebs romaine.
C'est alors qu'éclata le mouvement révolutionnaire de Catilina, une des plus curieuses phases de l'antiquité romaine.
Lucius Scrgius Catilina était un patricien, compagnon de Sylla, et qui avait largement versé le sang des proscrits. La tradition nommait parmi ses aïeux un Sergius Silus, qui, blessé vingt-trois fois dans les guerres Puniques, avait fini par combattre comme Goetz de Berlichingcn avec son bras mutilé garni d'une main de fer. Ainsi, sa naissance l'unissait au patriciat écrasé par la prééminence de la nobilitas ,• les souvenirs de sa vie militaire aux vétérans de Sylla, ruinés pour la plupart; la similitude de son désastre à tous les banqueroutiers de Rome, de l'Italie, des provinces mêmes.
Avec cela, hardi, patient, capable mémo du bien ; ses vertus de soldat avaient séduit plusieurs honnêtes gens, Cicéron lui-même (1) ; comme aussi ses vertus de joueur, de bravo et de débauché séduisaient le reste. Autour de ce Mirabeau soldat, qui maniait la parole comme l'épée, tout ce qui avait besoin de révolution affluait : ainsi de jeunes patriciens, élégants de boudoir, (pii se frisaient, se parfumaient, portaient des tuniques à larges manches et des robes de pourpre transparentes; qui jouaient, s'enivraient, dansaient nus dans les festins, mais n'en étaient pas plus disposés à tenir Home quitte de la réhabilitation qu'elle devait à leur banqueroute et des consulats qu'elle devait à leur nom: — ainsi de tout autres honunes, des misérables, l)arf()is profondément dévoués, bravi sans emploi, gladiateurs sans maîtres, assassins à grand'peine absous par des juges payés: — ainsi toute l'Etrurie vaincue ou victorieuse,
(I) V, l'clogc (le Catilina, par CicOron. ProCa'lio. 5. G.
vétérans de Sylla ou proscrits de Sylla (n'avons-nous pas vu marcher dans le même parti les serviteurs de Napoléon et les vieux républicains ses ennemis?): — ainsi, même des femmes ; courtisanes vieillies , femmes nobles auxquelles le libertinage échappait, femmes lasses de leurs, maris, qui cherchaient une occasion de devenir veuves impunément ; — en un mot tout ce qui avait un compte à régler avec la république, tout ce qui réclamait d'elle impunité de crimes, abolition de dettes, fortune, plaisirs, honneurs même (quand on était Sergias ou Cornélius on ne s'en passait pas si aisément) ; gens de tout parti , de toute condition, de toute origine (1).
Plus loin, des hommes prudents laissaient le nuage se formeret, comme nous disons, voyaient venir (2) : c'étaient des riches qui eussent liquidé leurs affaires en vendant une villa ; mais la villa leur tenait trop au cœur, une révolution valait mieux (3) ! c'étaient soixante-quatre sénateurs qu'un coup de stylet du censeur avait rayés et qui s'agitaient pour rentrer au sénat ; c'était peut-être le spéculateur Crassus, spéculant même sur cette guerre contre les riches ; peut-être César qui menait le peuple de Rome, et qui aurait essayé cette occasion de conquérir le pouvoir s'il n'eût jugé Catilina de taille aie lui disputer.
Ce n'était pas du reste une intrigue, un complot nocturne; à vrai dire , ce n'était pas un complot, c'était un fait qui levait la tête et allait droit son chemin. C'était la querelle du riche et du pauvre, mise à nu, affichée publiquement; celte question, qui est au fond de toutes les questions politiques et apparaît quand elles sont vidées, ne se posa jamais
(1) Sur la composition de ce parti, T'. Salluste. G. 17, et surtout Cicéron, Catilin. II. 8. 0. 10. Pro Murenà. 2i-2G. 37.
(2) Erant pra-tereà complurcs pauiù occultiiis consilii liujuscc participes noLilcs. Salluste. 17.
(3) C'est à ceux-là que Cicéron dit ce mot : Errant qui tabulas novas à Catilina expcclant... Tabulas quidcm proforam, verùm auctionarias. Id,
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si franchement. Calilina est un pauvre de bonne maison. C'est le noble flamand qui met l'écu à son chapeau et se fait chef des gueux; c'est Goetz de Berlichingen, le seigneur féodal qui commande la révolte des paysans. Cette misère patricienne accueille toutes les misères roturières. «' Pauvres et malades, leur dit-il, défiez-vous des riches et des forts. Voyez qui je suis, ce que je dois, ce que je puis faire. Prenez un gueux pour être le porte-étendard des gueux » (1).
Aussi son étendard est-il déployé : ce n'est pas en secret qu'il soutient cette jeunesse perdue, lui fournit argent, maîtresses, chiens et chevaux, tout cela sur la fortune qu'il n'a pas ; qu'il encourage tous ces gentilshommes verriers, qu'il touche dans la main à tous ces truands : avec la vie en plein air de Rome, tout cela se voit. Chacun a vu l'éclair insultant de ses yeux; chacun peut savoir ses superstitions sinistres, cette aigle de Marins qu'il a prise pour son dieu, à laqu«^lle il a érigé chez lui un sanctuaire, et offre, dit-on, des libations de sang humain. Sa vie passée; le meurtre d'un lils pour épouser une seconde femme (2); quatre accusations, de meurtre, d'inceste avec une vestale, de conspiration (3) et de brigue; quatre acquittements obtenus en dépit de 1 évidence : rien de tout cela n'est secret domestique ou affaire de famille. Il vend ses troupeaux et garde ses patres; il a demandé deux fois le consulat ; il vient d'échouer contre Cicéron ; il demande encore le consulat, il le demandera tant que la révolution ne sera pas faite. Au Champ-de-Mars, où il vient solliciter les électeurs, tout ce qu'il y a de proscrits, de sicaires, d'aventuriers lui fait cortège. Gicéron menacé ne sort pas sans escorte et montre une cuirasse sous sa toge. Croyez-vous que Lucius Catilina se cache ? Voilà ce qu'en
(1) Cicéron, Cat. 1. — (2) Sallustc. 15.
(3) C'est la conspiration patricienne dans laquelle César fut compromis. V. cldcssiis.
plein sénat il a répondu à Cicéron : « Il y a deux corps dans la république : l'un faible, mais qui a une tête (le sénat), l'autre puissant , mais qui n'en a pas (le peuple) ; je serai cette tête qui lui manque. » — Gaton le menace de l'accuser: — « On allume l'incendie contre moi, je l'éteindrai sous des ruines. »
C'est donc un parti plus qu'un complot, des révolutionnaires plus que des conspirateurs. L'évidence du péril a seule fait porter Cicéron au consulat, et Cicéron, dès les premiers jours de sa charge, haranguant le peuple (1), a désigné Catilina et parlé clairement de ses projets. Mais il y a de ces moments où en présence d'une crise imminente, on est d'accord pour dissimuler et pour attendre : nul n'ose aller droit au fait et tirer à boulets sur le nuage. Autrefois le sénat eût nommé un dictateur, et son maître de la cavalerie, homme de cœur et de main, serait déjà allé tuer Catilina en plein Champ-de-Mars (2). Mais le sénat se demande : Pour qui sera le peuple? Le peuple, timide et ami de son repos, sera peutêtre contre le premier qui osera jeter le gant ; le peuple, qui suit la fortune, sera peut-être pour celui qui aura remporté la première victoire (3). Catilina doute du peuple et ne se lève pas ; Cicéron doute du peuple et n'ose déchirer cette trame qui s'ourdit depuis dix-huit mois (4), et dont ses espions lui révèlent jusqu'aux moindres détails. Il y a des choses en politique, évidentes pour tous aujourd'hui et qui seront douteuses demain: si le sénat proclamait Catilina' ennemi public, le peuple pourrait bien le déclarer innocent.
Mais le jour des comices mettra fin à cette longue attente; Catilina échoue. Un accusateur défère son nom aux tribu-
(1) De lege Agrarià, II, in fin.
(2) Cicéron, la conspiration depuis longtemps découverte, dit à Catilina au sénat : Voilà vingt jours qu'un décret est rendu contre toi, vingt jours que chacun a le droit de te tuer, et cependant tu es libre...., etc., etc. Catil. I. 2. Cicéron avoue pleinement la faiblesse de son pouvoir.
(3) Quod si Catilina superior aut fcquà manu discessisset, profecto magna clades... remp. obrepsisset. Salluste. 40.
(4) Depuis le mois de juin de l'année précédente. Salluste. 17.
G>4 JULES Cl'SAR.
naiix. Il faut se décider; ses émissaires courent soulever l'Italie; rÉtrurie prend les armes sous son lieutenant Mallius. Le sénat proclame enfin le danger public (21 octobre 691).
Catilina reste pourtant à Rome, y reste libre, vient au sénat ; Vhaheas corpus, sa dignité de sénateur le protège. L'arrêter, l'exiler de Rome serait un acte arbitraire que le peuple dans sa conscience constitutionnelle ne pardonnerait pas. Cicéron comprend qu'il faut à tout prix le mettre en colère et le pousser à partir. Quand il vient au sénat, nul ne le salue ; les bancs restent vides autour de lui. Cicéron lui adresse cette fameuse interpellation pleine de courroux calculé et de toute la rhétorique de l'injure. Catilina, qui veut d'abord répondre de sang-froid, laisse peu à peu son sang patricien s'allumer; injurie ce « nouveau venu, ce M. Tullius, ce bourgeois d'Arpinuni qui a pris Rome pour son hôtellerie » (1). Les murmures du sénat achèvent de l'exalter; Rome le rejette, il la maudit ; il part la nuit môme, laisse Rome à ses adversaires.
On ne quille pas impunément une telle capitale; le peuple donne tort aux fugitifs. Que fait à la plehs cette conjuration patricienne, aux Romains cette insurrection étrusque, au parti populaire ce réveil du parti de Sylla? Il ne reste plus h Rome qu'une conspiration sans tête, un complot de salon ; les Lentuluset les Cethegus, élégants scélérats, mignons sanguinaires, tout gonflés d'orgueil nobiliaire, tout occupés de prophélies et d'oracles sibyllins. Du haut de la tiihune Cicéron les menace, il les montre du doigt dans le sénat, intriguant toujours, toujours libres : tant Vhaheas corpus veille sur leurs personnes sacrées ! tant le sénat veut avoir le droit pour lui a\anl de franchir la légalité!
Mais au bout d'un mois, ils tentèrent d'associer à leur cause des députés allobroges. Ces Gaulois tinrent peut-être le sort de Home entre leurs mains : que n'eiil pas été la conspiration, si les proN inces s'y étaient jointes? Après nun'c réflexion, ils
(I) Saliustc in Calil. 52. Apiiicn.
SES COMiMEiNCEMENTS JUSQU'A LA GUERRE CIVILE. 65
eurent foi à la fortune de Rome, et, par leur soin, émissaires des conjurés, lettres à Catilina, plans des complots, tout tomba aux mains de Gicéron.
Le peuple crut alors à tous les crimes des conjurés. Ils avaient sollicité le secours des étrangers, appelé à eux les Gaulois. Le plan de la conjuration passait de bouche en bouche : les rôles, disait-on, étaient distribués ; Cassius devait incendier Rome ; Géthegus égorger le sénat ; Gatilina, aux portes , immolerait les fugitifs ; le fils tuerait son père, la femme son mari ; la flamme éclaterait dans douze quartiers ; déjà des amas de combustibles se préparaient, les aqueducs allaient être bouchés !
Gicéron est aux rostres, ralliant tout ce qui est menacé, tout ce qui possède : sénateurs, chevaliers, scribes du trésor, simples affranchis. Il en appelle même aux boutiques, tenues en général par des esclaves; il évoque l'industrie au nom du repos dont elle a besoin (1) ; cette évocation des intérêls privés me rappelle nos journaux ministériels en temps d'émeute. Le sénat a gagné sa cause. Les grands seigneurs de la finance, les chevaliers, l'armée habituelle de Gicéron (2), formés autour de lui, en garde nationale dirions-nous, occupent le Gapitole, gardent les avenues de la Gurie, emplissent le Forum sur les pas de leur consul. Le peuple a entendu la voix de Jupiter, le ciel a parlé (3) par des prodiges ; le peuple, dont un humble mobilier est toute la fortune (4), est épouvanté des projets d'incendie, et quand bientôt Gaton lui fera distribuer par le sénat pour 1,250 talents (5) de blé gratuit, l'exécration sera unanime contre Gatilina.
Gependant Gicéron instruisait contre les conjurés avec toute la réserve d'un légiste romain, les invitait à passer
(i) Catil. IV. 7,8. — (2) Is exercitus noster locupletium, dit-il à Attieus.
(3) Catil. m. 8, 9. Sur la foi de Gicéron à ces prodiges. F. De divinatlone. I. 12. 11.21.
(4) Quippè cui omnes copiœ in usu quolidiano et in cultu corporis erant. Salluste, Cat. 49. — (.6) Plutarch. cité plus haut.
chez lui; de là les menait au sénat, donnant la main à Lentulus (jui était préteur. Après même qu'ils eurent tout avoué, on ne les mit pas en prison ; on les logea chez des magistrats qui répondaient d'eux. Cicéron tenait à garder tous les procédés.
Le sénat s'assemble pour les juger. César, pour venir parler dans ce sénat où Crassus n'ose paraître, traverse une haie de fougueux chevaliers qui le menacent de leurs épées. César maudit la conspiration ; mais, légiste, philanthrope, il ne veut pas d'une mort servile pour d'aussi nobles têtes ; il parle ta l'esprit gentilhomme des uns (1) ; il parle à la peur des autres, il fait craindre au sénat sa responsabilité en face du peuple. Le sénat s'effraie, revient sur son avis, va opiner pour la prison perpétuelle (perpétuité à laquelle personne ne pouvait croire). — La réponse de Cicéron est indirecte, mais habile : il compromet César dans la cause du sénat , fait remarquer au peuple la malédiction de César contre les conjurés, sa part à toutes les mesures du sénat, sauf un scrupule légal qui le fait reculer devant la peine de mort ; il s'associe, en un mot, devant le peuple, ce populaire et bienaimé complice (2). — Calon, lui, va droit au fait, traite César de malhonnête homme qui a pitié de quelques scélérats, et n'a pas pitié de sa patrie ; Caton parle aux riches, comme César a parlé aux nobles : la vertu les ennuie ; il ne leur prêchera pas la vertu; ce n'est pas la patrie qu'il faut sauver, ce sont leurs villas et leurs viviers (3). — Là-dessus on apporte à César un billet que Caton, d'autorité, se fait remettre ; c'est une lettre d'amour de Servilie, sa propre sœur, à César: « Tiens, ivrogne, » lui dit-il en la lui jetant, et il reprend son ilisfours (4). — Chacun joua bien son rôle; le sénat
(1) r. Plutarque in Ctfsarc et Appien.
(2) Comilcm... populo caruiii et jiicundum. Calil. IV. G.
(3j Vos cifo apppllo qui gpnipcr domos, villas, piuris quàm rcmp. lecistis. Apud Saliustc, Oi. t't l'iutaïque in c.alunc — (i) Plut. IbiJ.
se sentait poser devant le peuple, il avait besoin d'en être entendu ; des sténographes recueillaient tout le débat pour le transmettre à l'Italie; le sénat invoquait la publicité pour justifier sa propre justice.
Le soir même, Cicéron, par le Forum et la voie Sacrée, mena les condamnés dans la prison, où ils entraient pour la première fois peu d'instants avant leur supplice. « Le peuple suivait avec un silence plein de terreur; il semblait que, pour la jeunesse surtout, ce fut le moment de son initiation aux mystères d'une antique et redoutable aristocratie. » Des groupes de clients et d'émeutiers payés s'agitaient encore sur le Forum, quand du seuil de la prison, Cicéron leur cria-//s ont vécu, et revint chez lui, tout le sénat à ses côtés, les chevaliers à sa suite, les maisons illuminées, les femmes aux fenêtres (1) (4 décembre).
Mais l'Italie était le côté sérieux de la conspiration. Si le complot s'étendait, gagnait la Cisalpine, gagnait la Gaule et les provinces, Cicéron comprenait qu'il avait tout à craindre. En Italie, il y avait matière à révolution, il y avait de véritables souffrances que ne connaissait pas le peuple gâté de Rome. Mais le temps des guerres sociales était passé. C'est un curieux spectacle et qui prouverait l'inanité des conquêtes politiques, que de voir cette race italique qui avait soulevé contre Rome tant de milliers d'hommes pour lui arracher les droits de citoyen, maintenant qu'elle les avait obtenus, réduite à arborer, au lieu de son drapeau national, le drapeau du débiteur récalcitrant, ne mettre sur pied que quelques milliers de pâtres, de bandits, de paysans en faillite, de vieux légionnaires endettés, et, après avoir conquis sa liberté politique, désespérer de sa liberté corporelle.
Le manifeste de ces révoltés italiens est énergique et curieux. Les termes tels que Salluste nous les transmet ne sont pas authentiques, sans doute, mais le fond de la pensée
(i) Plut, in acerone.
doit être exact. Il est adressé par le chef de ces révoltés à un général du sénat :
« Imperator, nous attestons les dieux et les hommes que si nous avons pris les armes, nous ne voulons pourtant pas mettre en péril ou la patrie ou nos concitoyens. Nous ne voulons que protéger nos personnes. Misérables et pauvres que nous sommes, la rigueur et les violences de nos créanciers nous ont enlevé à presque tous notre patrie, à tous notre réputation et notre fortune. On nous refuse jusqu'au bénéfice des lois anciennes; on ne nous permet point, par l'abandon de nos biens, de sauver notre liberté : telle est la dureté et des usuriers et du préteur! Souvent l'ancien sénat eut pitié delap/efc^, et par ses décrets porta remède à la misère publique ; de notre temps même, on a ainsi libéré les patrimoines grevés à l'excès, et de l'avis de tous les gens de bien, il a été permis de -payer en cuivre ce qu'on devait en argent (1). Souvent aussi, \âplebs, poussée par des désirs ambitieux, ou provoquée par l'arrogance des magistrats, s'est séparée du sénat. Mais, quant à nous, nous ne demandons ni la puissance ni la fortune, ces grandes causes de combat entre les hommes, nous demandons seulement la liberté, qu'un honnête homme ne consent à perdre qu'avec la vie. Nous vous supplions, toi et le sénat, prenez garde à la misère de vos concitoyens. Rendez-nous la sauvegarde de la loi que le préteur nous refuse, et ne nous mettez pas dans la nécessité de chercher une mort quelconque, mais une mort du moins qui ne sera pas sans vengeance. »
C'est à ces alliés qu'arriva Calilina, débarrassé de son cortège de jolis danseurs et d'élégants patriciens. Catilina soldat de Sylla, peut-être d'origine ètrusciue, peut-être, comme devaient l'être bien des familles patriciennes, lié par des rapports de patronage aux races italiques, mais surtout Catilina pauvre, aventurier, ])roscrit. I/Etrurie, celte terre si cruellement
(1) Loi ValtTia en 007. Les ilellcs se Irouvî-icut par h'i réduilcs des trois quails Palercul. IL n.
ravagée par l'épée de Sylla, se souleva à son approche; les pacages de l'Apennin lui envoyèrent leurs pâtres armés d'épieux, et les forets leurs bandits; les vétérans de Sylla, les colons militaires d'Arezzo et de Fésules, reprirent leurs vieilles épées; les esclaves lui vinrent en foule ; mais par orgueil patricien ou par un reste de probité, il les repoussa : et néanmoins d'un camp de 2,000 hommes, il eut bientôt formé deux légions (environ 12,000 hommes).
11 se passa près de deux mois. Catilina attendait l'explosion du complot dans Rome, et le soulèvement de l'Italie ; le sénat avaitpeude troupes et craignaitbeaucoup ; les villes dévouées à sa cause (1) contenaient l'Italie, veillaient sur Rome, et la débarrassaient de ses hôtes dangereux, les gladiateurs.
Aussi quand arriva la nouvelle du supplice, les trois quarts de l'armée de Catilina désertèrent. 11 ne lui resta guère avec ses affranchis que les soldats de Sylla, les plus sérieux partisans de sa cause. Les troupes du sénat approchaient. Une armée lui ferma l'entrée de la Gaule cisalpine; une autre était entre Rome et lui ; il n'avait plus de vi^res, il avait abandonné ses bagages. Il prit son parti en homme de cœur, redescendit l'Apennin, se posta au pied (près de Pistoie). 11 avait en face le consul Antonius son ancien ami, assez favorable à sa cause, mais qu'en lui cédant un riche proconsulat, Cicéron avait gagné. Cicéron fit même en sorte que le jour du combat Antonius eût la goutte ; un officier de fortune commanda l'armée. 11 n'y avait guère de part et d'autre que de vieux soldats appelés à la hâte pour la révolte ou pour la défense. Aussi le combat fut-il acharné. Nul homme de condition libre {ingenuus) ne se rendit. Tous les morts furent
(I) On voit que Cicéron compte sur elles : Jàni verù urbes municipiorum coloniarumque respondebunt Catilinœ tuniulis silvestribus (Catil. II. U, 12). V. la conduite de la préfecture de Reate (Catil. 111. 2), le décret rendu par Capoue (pro Sextio, 4). Le Picenum, l'Ager Camertinus, la Gaule cisalpine, étaient favorables à Catilina, Naples était contre lui (pro Syllà, 19). V. aussi Cic. Cat. II. 3. Pro Sextio '». Salluste. 42. Appien. II.
70 JULES CESAU.
trouvés à leur poste, blessés par-devant. Les deux chefs qui commandaient sousCatilina furent tués. Lui-même, se voyant presque seul, « se rappela sa naissance et sa dignité, marcha au plus épais des rangs ennemis et tomba percé de coups; on le trouN a bien en avant de sa ligne parmi les cadavres des soldats romains, respirant encore et la fierté sauvage de son ame peinte dans ses regards » (janvier 692).
Cette grande secousse heureusement soutenue aurait dû affermir la puissance qui gouvernait Rome. L'union des chevaliers et du sénat, ce rêve de Cicéron, semblait accomplie (1). Mais des questions d'écus ne tardèrent pas à rompre cette alliance replâtrée (2) et à mettre la bi'ouille entre les vieux millionnaires du sénat et les insatiables publicains. Quant à Cicéron, le héros de cette crise, dont la gloriole fut sans doute trop bavarde, mais qui n'en avait pas moins eu le courage de s'exposer, et le courage bien plus rare de se compromettre, il savait qu'au premier revirement politique, ce courage-là serait puni ; il devait voir que la punition n'était pas loin : Pompée répondait si froidement aux emphatiques bulletins de sa victoire (3) !
Pour César, ce n'est guère à celte époque qu'un démagogue, je dirais volontiers un tapageur vulgaire. Il soulève assez gauchement contre Cicéron un tribun qui ne fait qu'attirer au consul les applaudissements du Forum. Puis (an 692), accusé, non sans quelcjue apparence de raison, de complicité avec Catilina, il se justifie en faisant, comme préteur, emprisonner le questeur qui a reçu l'accusation, et en jetant l'accusateur au peuple qui pense le déchirer. Puis il imagine avec le tribun Métellus de demander le rappel de Pompée, pour venir « mellre en ordre la république •> (Pompée était le grand
(1) Prima causa invcnla est in qnà omnes consentirent... qiiam conjunctionem si... pcrpcliiani in rnp. toniicriinns.roiilirmo vohis nulluni nialiim civile aut domesliciim ad ullam rcip. parteni c.«sc vciiliirum. Catil. IV. 17.
(2) Tueor, ut possum , congliitinatam roncordiam. Sur ces brouilles. Alt. I. J7. IR. 19. — '3; y. la lettre où Cicéron s'en plaint. Fam. V. 7.
SES COMlMENCëMENTS JUSQU'A LA GUERRE CIVILE. 71
drapeau populaire, à l'ombre duquel on pouvait tout tenter); il amasse pour cela des armes, fait emplette de gladiateurs, amène des soldats étrangers. Gaton son adversaire vient seul sur la place publique, au milieu de cet appareil de guerre : « Les lâches, dit-il, d'avoir assemblé tant de soldats contre un homme désarmé ! » Il va droit s'asseoir entre César et Métellus, les déconcerte, leur met la main sur la bouche pour les empêcher de lire leur projet de loi; les pierres pleuvenl sur lui, mais sa bonne contenance a vaincu ; il parle au peuple, le sénat intervient, Métellus furieux quitte Rome; César, mieux avisé, demande son pardon de bonne grâce et l'obtient.
Vue année de préturc en Espagne lui donna le moyen de payer ses dettes et lui permit une politique un peu plus noble. Il revint général vainqueur, plus puissant que quand il était l'idole fragile du Forum. Par un coup d'habileté, il réconcilia deux anciens ennemis, Crassus et Pompée; une alliance se forma entre eux trois, où Crassus mit son argent, Pompée sa popularité. César son génie : alliance qui devait les rendre tout-puissants. Tous les intérêts généraux s'effaçaient devant la puissance d'un nom et d'une armée.
Cette alliance fit César consul. L'élection coûta 20 millions sest. (3,880,000 fr.). César ne devait pas être riche, surtout s'il avait payé toutes ses dettes; Crassus se souciait peu de lui prêter une telle somme; César associa ta sa candidature celle du riche Lucceius; Lucceius paya pour tous deux et César fut seul nommé.
Consul, il fallait qu'il reprît la question agraire (an 695). Chacun prétendait à l'honneur et au bénéfice de la résoudre. Pompée, qui n'y voyait qu'un moyen de doter ses soldats, avait fait proposer une loi agraire, toute menaçante pour les droits acquis (1). Cicéron, l'homme des tempéraments et du bien possible, voulait au contraire rassurer tous les possesseurs, et prétendait acheter des terres pour le peuple avec
l) Cic. AU. I. 18. 19. Texte précieux.
cinq ans des nouveaux revenus de la république ; Pompée, vainqueur de Mithridate, avait rapporté 20,000 talents au trésor (1) et presque triplé le revenu public (2). César à son tour imitait cette sagesse, déchargeait Rome, repeuplait ritalie, récompensait les soldats; mais ne troublait aucune possession (3), n'achetait rien qu'à l'amiable, réservait le territoire de Capoue, s'excluait lui-même du nombre des commissaires chargés de la répartition, soumettait sa loi au sénat, implorait des amendemenls, promettait de les adopter, se posait en homme modéré, en conciliateur.
Le sénat, que dirigeait seul l'esprit de la noblesse, ne critiquait rien, mais rejetait tout. La loi agraire était de ces actes si souvent proposés, amendés, discutés, que peu importe de savoir s'ils se feront, mais qu'on dispute seulement h qui les fera. Le sénat (et Caton le disait tout haut) craignait moins la loi agraire que la popularité de celui qui la ferait (4).
César irrité change alors sa loi : c'est la Campanie, terre sacrée aux yeux du sénat, qu'il veut partager au peuple. La question est bien réduite; la Campanie peut nourrir environ 5,000 familles, le reste du peuple se trouve désintéressé dans la querelle (o). La loi ainsi faite, le consul Bibulus la combat. César, gardant toujours les dehors, supplie Bibulus,
(1) 93,000,0000 francs.
(2) Il le porta, dit Pliitarqiic, de 50 h 13ô millions de dragmcs (in Pompeio. 62), on pliitûl de deniers romains comme le fait comprendre M. Lclronne {Considération siir les monnaies, page 90). I-c denier éipiivant à i sesterces. Le revenu puldic aurait donc été depuis la victoire de Pompée («92) de 5iO millions sesterces 'IOi,"00,ooo francs). — C'est environ 330 millions francs que Cicéron aurait prétendu employer en achat de terres.
Cicéron en G98 ( pro Sexlio '25) semble fixer ri iO millions francs seulement le revenu de l'état ; il est clair qu'il ne parle que des revenus anciens. V. aussi Pline vil. 27.
(.3) Ainsi pour le territoire de Volterra. Cic. AU. XII. 21. — (4) Cic. Att. XII. 2J.
(.')) Omnis spes largitionis in agrum Campanum derivata est... cetera multiludo altalienelur necesse est. Cic. ad Altic. II. in. César ajouta à la Campanie un territoire iKiinmé Stella^, et élaiilit ainsi 20,000 familles. Suétone. 20. V. sur sa loi : Dion X.XXVIII. 1-7. App. II. 10. Velleius. II.
le fait supplier par le peuple : Bibulus tient bon, et comme le sénat peut toujours quand il veut fermer les voies légales, César en appelle au peuple, c'est-à-dire à la force.
Il interpelle à la tribune Crassus et Pompée, l'homme d'argent et l'homme d'épée. Tous deux approuvent la loi agraire : « Si on vient, dit Pompée, l'attaquer avec l'épée, je la défendrai avec l'épée et le bouclier. » La cause de César est gagnée ; la voix de ces trois hommes valait plus que les 450,000 suffrages.
Bibulus et Caton veulent pourtant combattre. Bibulus déclare fériés tous les jours de l'année. César se moque de lui et de ses fêtes. César fait emprisonner Caton, mais une heure après, honteux, suscite un tribun qui fait mettre Caton en liberté. Caton et Bibulus viennent au Forum : mais quand Bibulus ouvre la bouche, on lui jette sur la tête un panier d'ordures; on le traîne sur les degrés ; il découvre sa poitrine, il crie qu'on le tue et que sa mort retombe sur César. Caton est rejeté deux fois hors du Forum, et sans qu'il soit besoin de sénat, de consul, nimêmede peuple, laloi passe.
Dès lors l'autorité des triumvirs est sans limites : comme Bibulus proteste et se tient enfermé chez lui. César est à lui seul tout le gouvernement ; Pompée et Crassus sont le peuple souverain. Ils font des traités, donnent des domaines, répandent des largesses. On ne vient plus au sénat; Lucullus menacé se jette aux genoux de César. Le tribun Curion ose faire de l'opposition : on suscite un délateur qui prétend que Curion lui a proposé le meurtre de César. Mais le délateur est si gauche que l'affaire tombe toute seule ; il ne reste plus qu'à supprimer ce maladroit personnage d'une comédie manquée, et le délateur Vettitus est trouvé étranglé dans sa prison (1).
Les affaires de l'État se traitent en conseil de famille : un pêle-mêle de mariages et de divorces, commodes instruments des alliances politiques, et durables comme elles, a cimenté