XIV PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
sens intime me trompe quand il me persuade de mon unité propre, de la propriété de mes mérites, de mes droits personnels à la justice et au bonheur.
Chose étrange! il y avait une école philosophique qui ne permettait pas au christianisme de s'appuyer, pour Texplication des destinées humaines, sur cette loi mystérieuse, mais admise par toute l'antiquité, de la solidarité des races; il y avait une école scientifique qui rejetait l'unité d'origine du genre humain; il y avait une école politique qui s'élevait contre tout privilège héréditaire, et même contre la transmission des biens du père au fils : et de ces écoles est sortie la doctrine de l'unité absolue du genre humain, de la compensation entre les souffrances du père et le bonheur du fils, de la fusion en une seule personne, l'humanité, de toutes les personnes humaines.
Sans discuter ces doctrines, émises, je dirais volontiers chantées, avant d'avoir été perçues et définies, — je demande seulement : qu'en est-il sorti '^ Beaucoup de poésie peut-être, des traités de philosophie en forme d'hymnes et d'épopées, — mais en même temps une confusion étrange. Qui prend la peine aujourd'hui de distinguer entre l'humanité et l'homme, entre la raison et le fatalisme, entre la chose et le symbole, entre la métaphore et la réalité, entre l'idée et le mot? L'esprit humain s'est appuvésurle vide: il s'est fait un marchepied de paroles pour atteindre, s'il se pouvait, à une idée. Jamais chaos ne fut plus conjplet que dans certains livres d'un siècle qui, en sa qualité de siècle j)ositif, abhorre la métaphysique comme nébuleuse : — et je ne saurais dire que d'admirable talent, que d'imagination, de style, de science,
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d'esprit surtout, s'est cléplorablement consiuné sur l'autel du traiiscendantalisme et du symbolisme, ces dieux inconnus, dieux de la Germanie (pour parler comme Tacite) « qui se cachent dans les ténèbres des forêts, et dont la grandeur mystérieuse ne se révèle que par le respect qu'elle inspire (i). »
Et pourtant de cette confusion il est sorti de graves conséquences.
Ce qu'on appelle le progrès, ce que j'appellerais le changement, a été reconnu comme la loi universelle des choses. S'il en est ainsi, rien au monde ne saurait lui échapper, pas plus les dogmes que les institutions, pas plus les religions que les sociétés, pas plus les idées que les faits. On a porté, même dans la foi, dans ce sanctuaire de l'immuable et de l'absolu, cette universelle adoration du changement. Il n'y a plus, a-t-on dit, de vérités générales ni de dogmes éternels. Le dogme s'est appelé la forme, tandis que, pour qui veut parler français, le dogme et la forme sont absolument les deux contraires. — Rienn'est vrai que d'une façon relative ; en d'autres termes, rien n'est vrai. — La vérité d'hier n'est pas la vérité de demain ; en d'autres termes, il n'y a pas de vérité. — Dieu était hier. Dieu ne sera peut-être pas demain; en d'autres termes, Dieu peut bien ne pas être.
Voilà les tristes et dernières conséquences auxquelles une logique involontaire nous mène plutôt qu'une logique raisonnée. Ces conséquences, nous ne reculons pas devant elles ; nous les enveloppons seulement de quelques
(i) Lucos et ncmora consccrant deonimrjnc noiv.iiiibus appcllant sccrelum illiul quoil solà rcveicnlià vident. Tacilo, Gcr,