‹ Les Césars (volume 3)Chapitre 17 sur 30 · I. âi · texte numérisé non relu

I. âi

Mais à quoi servait ce double perfectionnement de l'intelligence et de la vie matérielle, sous un Caïus ou un Tibère, qui pouvait au premier jour de mauvaise humeur vous envoyer dire de vous metlre au bain et d'ouvrir vos veines? La plus grande partie de l'humanité était donc toujours souffrante; l'humanité tout entière était au moins sans cesse menacée ; enfin , le règne d'un homme en délire n'était ni chose invraisemblable, ni chose impossible: c'était chose réelle et éprouvée. Voilà la civilisation antique et idolâtre ! N'est-elle pas faite pour nous faire prendre en plus grande estime notre civilisation moderne et chrétienne ?

Un mot encore, et observons ce qui demeure du règne de Caligula et de la révolution qui l'a suivi. Un nouvel élément s'est ajouté à la constitution impériale ; les prétoriens sont devenus une puissance. Cette milice privilégiée, seule force militaire de l'Italie, qu'Auguste tenait prudemment dispersée aux environs de Rome, que Tibère le premier rassembla dans les faubourgs (1), pour être, non un pouvoir de l'Etat, mais un docile instrument de son pouvoir, a conquis sous Caligula toute la faveur et toute la puissance du trône. Le premier parmi les empereurs, Caligula, ce prince si peu guerrier, s'est constitué le chef de la société militaire, à l'encontre du sénat chef nominal de la société civile.

Le mouvement qui a suivi sa mort a confirmé et constaté celte puissance. Les prétoriens ont fait un empereur sans les légions, sans le peuple, malgré le sénat. L'habitude leur vient d'être les vrais électeurs de l'empire, de se faire payer pour nommer un empereur, de se faire payer pour le soutenir; l'habitude leur viendra de se faire payer pour le quitter. Claude et Néron ne seront que les créatures et les protégés de ces neuf ou dix mille soldats latins , ombriens ou étrusques (2),

(1) Suétone, in Augasto. 49. iuTiberio, 37. Tacite, Annal. IV. 2.

(2) Neuf ou dix cohortes. F. Tacite, Annal. IV. 5. Suétone, in Augusto. /Wd. Dion. LV. 24.

qui, à défaut de toute autre force morale ou matérielle, gouvernent Rome, l'Italie et le monde.

Mais les légions viendront à leur tour. Le soldat provincial s'insurgera contre l'omnipotence du soldat italien , et disputera aux casernes du mont Esquilin le monopole de l'élection impériale. Et, sous cet effort d'une puissance nouvelle, succombera, dans la personne de Néron, la dynastie des Césars.

Page 1