‹ Les Césars (volume 3)Chapitre 18 sur 30 · I. — CLAUDE SOUS LE GOUVERNEMENT DE MESSALINE · texte numérisé non relu

I. — CLAUDE SOUS LE GOUVERNEMENT DE MESSALINE

Étrange famille que celle des Césars ! elle avait absorbé dans son sein les plus grands noms de l'ancienne Rome , les Claude, les Domitius, les Silanus; les noms les plus illustres de la Rome nouvelle, les Octavius, les Agrippa. Mais que devait produire ce mélange? Ces hommes si bien élevés, si polis , sont des barbares pareils à nos rois barbares de la première race ; c'est l'histoire de la famille de Clovis , des Hramn et des Hilprik au sixième siècle , et encore , moins le Baisse la tête, fier Sicanibre.

Je ne connais pas , même dans Tacite , de page plus simplement éloquente que la sèche et technique généalogie des Césars. On voit là tout grossièrement et sans phrase cette famille confuse ; cet abus des adoptions et des divorces qui mêle les noms et le sang; ces femmes aux trois ou quatre maris, ces empereurs aux cinq ou six femmes. Celui-ci a été empoisonné par Séjan; cet autre a reçu l'ordre de mourir. Julie la mère, après trois mariages , a été bannie par son père pour ses débauches, et Tibère l'a fait mourir de misère à Rhégium. Julie la fille, convaincue d'adultère, a péri misérablement dans une île. JuniaCalvina a été exilée comme coupable d'inceste. Deux des sœurs de Caïus ont subi la même peine , et l'une d'elles, exilée deux fois à vingt-quatre ans, a fini par être tuée

dans son exil. Les amants de toutes ces femmes ont été punis de mort par le rigorisme des Césars, tandis qu'en même temps des temples s'élèvent et l'encens fume en l'honneur de Drusille, maîtresse de son frère {scortmn fratris).

Les enfants ne sont pas mieux traités que les femmes : la petite Drusille est à deux ans tuée comme complice de son père Caïus ; Claude jette nue sur le seuil de sa maison une fille de sa femme qu'il ne croit pas son enfant. Au début du règne de Tibère , Agrippa Posthume ; au début du règne de Caïus, le jeune Tibère, sont immolés comme premier gage de sûreté. Dans cette demeure du mont Palatin, toute resplendissante d'or, voici la crypte où Caïus a été massacré ; voici le cachot où le jeune Drusus est mort, mangeant la bourre de ses matelas et maudissant Tibère; voici la salle du festin où fut empoisonné Britannicus, le jardin où l'on tua Messaline. Messaline, Britannicus, Agrippine, ont été supprimés {suhlati) par leur mari, par leur frère, par leur fils ; et l'empoisonneuse Locuste est longtemps considérée comme un moyen de gouvernement (1).

Que serait-ce donc, si toutes les grandes maisons de Borne nous étaient ouvertes comme le palais des Césars ? si nous avions, pour nous conduire dans ces riches demeures où l'on faisait l'orgie en attendant le billet doux de l'empereur, ce terrible cicérone, Suétone, qui ne nous fait grâce ni d'un on dit, ni d'un présage, ni d'une turpitude ! Que de secrets depuis l'atrium où recevait le maître, jusqu'au grenier où dormaient les esclaves ! Tacite , du reste , nous en apprend assez : une Lépida, la fille de tous les Émilius, petite-fille de Sylla et de Pompée, accusée à la fois de supposition d'enfant, d'adultère, d'empoisonnement, de sortilège, arrive au théâtre suivie de toutes les femmes nobles de Bome, pleure, supplie, invoque ses ancêtres , atteste l'image de Pompée , arrache au peuple ému des imprécations contre son mari qui l'accuse ; et cepen-

(!) Diù inter instrumenta regni habita. Tacite.

dant, convaincue par les révélations de ses esclaves, finit par être exilée (1). Un enfant, un Papinius, d'une famille consulaire, « choisissant une mort hideuse et soudaine, se précipite d'une fenêtre : » et qui en accuse-t-on, sinon sa mère « qui, depuis longtemps répudiée, avait, parle luxe, par de funestes obsessions, poussé ce jeune homme à de tels désordres, que le trépas seul pouvait le dérober à ses remords? Elle fut exilée de Rome pendant dix ans, jusqu'à ce que son second fils eût passé l'âge dangereux de la jeunesse (2). >> Tacite est plein de pareils faits.

Et les crimes si multipliés chez les grands n'étaient pas plus rares chez le peuple. Lorsque Claude , moins par une sévérité d'honnête homme que par une curiosité d'antiquaire, rétablit l'ancien supplice des parricides, et les fit jeter à la mer, liés dans un sac avec une poule , une vipère et un singe, on observa qu'en cinq ans il y eut un plus grand nombre de pareils supplices qu'il n'y en avait eu pendant des siècles. Le temps vint ensuite où , dit Sénèque , on vit plus de sacs que de croix, c'est-à-dire plus de parricides que d'assassins (3); en une seule fois , pour combattre sur le lac Fucin, Claude trouva dix-neuf mille condamnés à mort.

En vérité, c'est une horrible époque, et souvent je voudrais la laisser là. Mais on pardonne tant de choses au passé, parce que le passé nous mène loin de nous-mêmes; le présent défile devant nous si lentement, si maigrement, ce grain de sable du sablier est si ennuyeux à voir tomber; non3 voyons le présent à travers un microscope, partiel, fortuit, incompris. Notre siècle, plus qu'un autre, a poussé loin l'art de découper les grandes choses en minuties imperceptibles ; les journaux nous émiettent l'histoire de notre temps. Au moins l'histoire du temps passé est-elle une, toute faite, toute saisissable d'un regard ; toute la suite de ses anneaux nous appartient.

(I) Tacite, Annal, III. 23. — (2) Tacite, Annal. VI. -19. (3) Sénèque, de Clementià, I. 23.

tandis que dans la chaîne du présent, le moindre anneau est si merveilleusement grossi que nous n'apercevons plus la chaîne. Le présent, ses vicissitudes, ses intérêts, ses passions, toutes ces choses-là viennent, une à une, parader devant nous en frac noir, en pantalon et en bottes. Nous ne sommes pas à dislance pour juger, et malgré toutes nos phrases , notre siècle est petit à nos yeux ; j'aimerais mieux un Moniteur du temps de Caligula que le Constitutionnel ou le Journal des Débats de ce matin.

Et de plus, cette époque a un autre charme pour moi, celui du problème. J'ai fait mon possible pour vous expliquer et pour m'expliquer Tibère; je comprends l'homme, je ne saisis pas encore jusqu'au bout son époque et la raison de sa puissance. Quoi que je me dise, j'ai peine à me rendre compte nettement de cette dislocation de la société, de cette absence de communauté entre les hommes , qui faisait si grand à la fois et si précaire le pouvoir d'un seul. Ce siècle me paraît le plus problématique de tous, et aussi celui qu'on a le moins étudié. On a été prodigue d'érudition et de labeur sur les âges primitifs, où la mythologie commence à peine à devenir une obscure ébauche de l'histoire ; mais sur cette ère tout historique, où tous les faits sont positifs, toutes les autorités contemporaines, où des livres profondément curieux ont été faits comme exprès pour allécher notre investigation, on s'est contenté d'une sèche et superficielle élude des événements sans en demander la raison. Ce silence et cette réserve ne font que m'exciter davantage ; je tourne et retourne mon précieux antiquaire, mon imperturbable anecdotier de Suelonius Tranquillus : il est curieux de tant de choses, de l'habit, du visage, des manies de tel César, du menu de ses repas , du mobilier de sa chambre ; il possède l'anneau de tel prince, un ancien diplôme de tel autre , des vers autographes de Néron ; il a donné à Hadrien une vieille et pelile stalue en bronze d'Auguste, avec des lettres de fer à moitié détruites, et Hadrien, digne d'un tel présent, honore cette statue et lui a dédié une

chapelle dans son palais. Quel curieux cabinet dut avoir cet homme ! Fouilleur infatigable , déchiffreur d'inscriptions, liseur de vieux papyrus , que lui fait le bien ou le mal dans l'histoire, la cruauté de Tibère ou la bonté de Titus ? Il laisse la morale aux rhéteurs ; il est érudit : le seul homme contre lequel il se fâche un peu est Caligula ; il se permet de l'appeler un monstre. — Tel n'est pas Tacite, historien un peu plus rhéteur, mais historien, mais juge, mais honnête homme au fond de l'àme, et, malgré ses haines d'honnête homme, remarquablement impartial (1) ; toujours intimement vrai, même lorsque, à la façon de Tite-Live et des anciens, il rend l'histoire emphatique ; homme qui sent et qui enseigne dix fois plus qu'il ne dit, chez lequel chaque phrase instruit, chaque ligne révèle, chaque mot a son sens et son vouloir : terrain que je fouille et remue, y trouvant toujours quelque chose, n'y trouvant jamais assez sur cette époque sans fond, cette immense et incompréhensible époque !

En avançant dans ma tâche , je vois bien d'autres trésors devant moi : les deux Pline, — le naturaliste, cet immense et indigeste collecteur de faits ; — l'épistolier, qui a fabriqué sa correspondance académique exprès, ce semble, pour nous faire pénétrer dans toutes les petites intimités de son siècle ; — Juvénal, ce grand et honnête menteur, qui, avec son stoïcisme, la fausseté de son point de vue, l'hyperbole de sa satire, ne peut cependant retenir le génie de son temps, qui déborde et se trahit par tous les pores.

Si j'avais à aller plus loin, à peindre ce qui vivait en ce siècle et ce qui n'était pas de ce siècle , à dégager de cette

(0 On ne reconnaît pas d'ordinaire assez l'impartialité de Tacite. Lui-même nous avertit que Tibère, Caïus, Claude, Néron, Hatlcs de leur vivant, ont été calomniés après leur mort, lorsque la mémoire de leurs cruautés était encore récente (Annal. 1. V. 11 disculpe Tibère des accusations répandues au sujet de Drusus ( IV. 10. Jl ). Il rend ])lMSieurs fois justice à Tihcrc 1'. surtout IV, (j. '). Sur plusieurs points, il justilie les empereurs de reproches qui leur étaient faits par d'antres, qui sont encore renouvelés par Suétone, etc....

société infâme l'unique germe de toute pure vertu, de toute doctrine salutaire, de toute civilisation, je serais mené bien plus loin : ce serait ici une autre histoire à faire et une histoire si différente, qu'on a peine aies croire contemporaines et qu'elles se touchent au phis par quelques points. J'ai presque négligé, pendant que je racontais les supercheries d'Auguste, les infamies de Tibère, les hallucinations de Caligula, de vous avertir que le christianisme est venu au monde, qu'il pousse sous l'herbe, qu'il grandit, qu'il soulève les assises de la société antique, que le vieil édifice se lézarde. Il est encore peu connu et il agit ; il fait en ce monde un monde à part, monde que l'on ignore, et qui, au bout de quatre siècles, révélera son histoire, nuitamment et obscurément filée dans les souterrains de Rome, entre d'humbles cénotaphes et sous les chevilles de la torture; histoire trop belle pour que je la raconte ici, à laquelle je ne veux pas toucher, parce qu'elle irait trop mal avec ma Rome païenne, avec mon Caligula et mon Néron.

. Ces gens-là, le christianisme les souffrait, et c'était sa vertu ; le monde les supportait , et c'était son crime. Autant étaient admirables, dans les geôles et sur le chevalet, la soumission désintéressée , l'espérance surnaturelle , la patience intelligente du chrétien; autant étaient viles, au milieu de son luxe et de ses enragés plaisirs, l'égoïste adulation, le stupide désespoir, la sotte et matérielle tolérance du monde : il y avait toute la distance du suicide au martyre. Voilà ce que je voudrais faire comprendre : l'esprit et la nature de celte société si impuissante, si irrésistante, si naturellement esclave.

Tibère fut un boucher habile , elle prit sous lui son premier pli ; Caligula un fou altéré de sang , elle l'adora; Claude un imbécile, elle respira, heureuse de ne point avoir pis : tous trois des lâches, et elle eut peur d'eux. La lâcheté est un caractère commun à tous ces tyrans : Néron pleura avant de mourir ; Elagabale , après avoir fait de grands frais pour

se tuer et s'être préparé un somptueux suicide , se laissa égorger par d'autres et fui jeté je ne sais où.

Arrivons à Claude. Il ressemble à un de ces enfants que l'on rend imbéciles à force de leur dire qu'ils le sont , qu'on prend à tic dans les familles , qu'on humilie et qu'on abaisse à leurs propres yeux, dont on brise le ressort et qu'on s'étonne ensuite de presser sans qu'ils répondent : enfants matés, pires quelquefois que les enfants gâtés. Caligula, quoique durement traité dans sa famille , avait été l'enfant gâté du peuple ; vous avez vu ce qu'il devint. Claude , humilié dans sa famille, bafoué en public, commit ou laissa commettre par imbécillité autant de crimes que l'autre par démence. Beau destin du monde, qui des mains d'un fou furieux passait aux mains d'un fou imbécile, le tout précédé de Tibère et suivi de Néron î

Enfant à la mort de son père, malade, infirme , il était né malheureux; grand tort aux yeux de l'antiquité. Jusqu'après sa majorité , on lui donna pour précepteur un palefrenier, un barbare qui le maltraitait. Sa mère l'appelait une monstruosité de l'espèce humaine, une ébauche manquée de la nature. Si elle parlait d'un sot : « Il est plus bête , disait-elle , que mon fils Claudius. » Sa grand'mère Livie ne lui adressa jamais la parole ; elle lui faisait faire des sermons par messager, lui écrivait des lettres brèves, dures, grondeuses.

Le pauvre garçon avait de l'ambition pourtant. Il étudiait fort, soutenait des thèses en public, cherchait à se faire valoir. Les dignités, les sacerdoces, les laticlaves qui pleuvaient sur les fils à peine adolescents de la famille impériale, n'arrivaient pas jusqu'à lui. Ce fut la nuit, en cachette, dans une litière , qu'il vint prendre la toge, initiation du jeune homme à la vie virile, à la vie romaine. Il grandissait pourtant, et l'on était fort embarrassé de ce César. Il y a sur ce sujet une lettre d'Auguste : « Il faut prendre son parti, dit-il, décider ce que nous en ferons : s'il a toutes ses facultés, le traiter comme nous traitons son frère ; si ce n'est qu'un imbécile ,

prendre garde qu'on ne se moque de lui et de nous ; il ne faut pas , ajoute-t-il , que les gens s'accoutument à rire et à causer de pareilles choses. » Tout cela est écrit, moitié en latin, moitié en grec ; Auguste ne se souciait pas que son bon peuple soupçonnât les plaies de sa famille. Vient ensuite la distinction de ce qu'il faut laisser faire, de ce qu'il faut interdire à Claude. « Il peut présider au repas des pontifes, mais il faut mettre auprès de lui son cousin Silanus , qui l'empêchera de dire ou de faire des sottises. Il ne faut pas qu'il assiste aux jeux du cirque, assis au pidvinar (la loge des empereurs) : il se ferait voir là en première ligne. » Et ailleurs : « J'inviterai tous les jours Claude à souper, pour qu'il ne soupe pas seul avec son Sulpitius et son Athénodore ; je le voudrais un peu plus attentif, l'esprit un peu moins dans les nues ; qu'il choisisse un ami dont il imite l'attitude, la toilette, la démarche, le pauvre diable ! » Auguste ne l'aimait pas , il n'en fil jamais qu'un augure ; il le trouvait trop imbécile pour faire autre chose que deviner l'avenir (1).

Le bon Claude, d'ailleurs, manquait, pour se faire une réputation d'esprit, d'un grand point, la richesse. Le testament d'Auguste (et le testament d'un homme était la mesure officielle de son affection ou de son estime) ne lui légua que 800 sesterces (213 francs). Il demanda à Tibère à être admis aux honneurs : « Je t'ai envoyé, lui répondit Tibère, quarante écus d'or (997 francs) pour fêter les saturnales (2). » Sa maison brûla, le sénat fit un décret pour l'indemniser ; Tibère biffa le décret. Ce fut bien pis sous Caligula ; Claude, à qui ce petit-neveu faisait grand'peur, ne voulut pas être en reste d'adoration ; il offrit, pour devenir prêtre de César, 8 millions de sesterces (2,130,000 francs) ; et, comme il payait mal, le trésor mit son bien à la criée.

Enfin, c'était le plastron de cette cruelle famille. S'il arrivait trop tard pour le souper, il avait grand'peine, après avoir

(1) Suétone, in Claudio, 4. — (2) Ihid. 5.

faille lourde la table, à trouver où s'asseoir. Quesais-je? ces dignes Césars se permettaient des tours d'écoliers ; s'il dormait après le repas, on lui jetait à la figure des noyaux d'olive ou de datte, on lui mettait des sandales aux mains, et au réveil , se frottant le visage, il était étonné d'avoir des gants si durs. Il était livré aux bouffons, qui le réveillaient à coups de fouet.

Il sentait pourtant quelque honte. Repoussé des honneurs, il alla vivre dans une villa des faubourgs de Rome, seul, caché, étudiant toujours. Un jour, Auguste, qui l'entendit dédamer, fut tout étonné de trouver tant d'esprit à celte grosse béte. Claude devint helléniste, savant historien, profond antiquaire ; il écrivit , lut en public ; mais il avait du malheur : et un gros homme qui, au commencement de sa lecture, cassa plusieurs chaises, mit l'auditoire en telle veine d'hilarité, qu'on ne put l'écouter. Il voulut écrire l'histoire des guerres civiles ; mais le sujet était délicat ; sa mère et sa grand'mère firent l'office de censeur et le découragèrent.

D'ailleurs, cet amour pour l'étude était sans dignité et sans noblesse. Les Romains l'estimaient peu quand il était seul. L'ambition était chez eux un devoir. Se montrer indifférent aux honneurs (pauvres honneurs pourtant sous les Césars !), abandonner en quelque chose l'atrocité (ce mot est souvent un terme d'éloge) (1) de la discipline paternelle, civique, sénatoriale, militaire (tout à Rome marchait par la discipline), ce n'était pas être homme, c'était être segni.s , mou, paresseux (l'opposé est solers, l'homme d'ambition, de zèle et de talent). Les chrétiens, qui ne versaient pas le sang et ne prétendaient pas aux honneurs, furent dans la suite appelés de ce nom, et le crime de segnities devint presque équivalent à celui de christianisme (2). Ce fut le propre de l'époque des empereurs,

(1) PiJcter atrocem animum Calonis, dit Horace.

(2) Suétone (in Domiliano. 16) accuse le chrétien Flavius Clcmens «contemptis- Rimae inertiae » et Julien (ad Libanium) reproche aux Chrétiens leur mollesse d'esprit et de corps « {xaXa/.îa y*iây.Yi; xal awaaTCç. )i

d'accepter les vices de l'ancienne Rome, et d'en supprimer les vertus : sans être plus chaste que César, on fut plus cruel ; sans plus de fermeté que n'en avait eu Cicéron, on eut moins de science et de politesse ; l'énergie qui consiste à répandre son propre sang était passée de mode , mais l'énergie qui verse le sang d'autrui était plus que jamais en honneur; le Romain de l'empire, comme Caligula, mit toute force et toute virilité dans la cruauté.

Au milieu de ce monde , Claude , bon homme , distrait , . érudit, passera pour imbécile, pour lâche, pour fainéant ; on le lui dira et il se le laissera dire ; il trouvera même commode de le croire. Il se tiendra en arrière ; il cultivera ses livres et ses bouffons, il se fera une douce habitude de la domination de ses affranchis ; avec les dés , la table , la société de tous , ces hommes qu'on appelle les ordures de la maison, copreas , il se consolera des mépris de Rome. Sous Caïus surtout, époque où l'ambition et l'esprit étaient choses dangereuses, il s'estimera heureux de n'être qu'un sot; il dira même, dans la suite, qu'il a joué ce rôle à dessein et pour sauver sa tête. Mais le rôle avait été si bien et si longtemps joué, qu'il était passé en habitude et devenu une seconde nature.

Rien de tout cela n'empêcha Claude d'être populaire à son début (an 41) : il succédait à Caligula. Abolir, au moins pour un temps et pour la forme , la poursuite de majesté ; ne pas vouloir être dieu ; supprimer quelques-unes des ressources fiscales si étrangement imaginées par Caïus ; jurer de ne pas mettre un homme libre à la torture ( on s'inquiétait peu des esclaves) ; invoquer le nom populaire d'Auguste ; siéger aux tribunaux comme un simple juge ; ne pas faire de ses fêtes de famille des fêtes publiques : c'étaient là des actions sublimes. Claude, vrai président des États-Unis, incliné devant le sénat, saluant les consuls , enchantait les Romains qui , pour avoir renoncé à la liberté, n'en tenaient pas moins de tout leur cœur à certaines apparences de liberté.

Claude était bon : dans un incendie , on le vit deux nuits ')

33a CLAUDE.

durant, assis dans un bureau de péage, deux corbeilles pleines

' d'argent à ses côtés, encourager les travailleurs, appeler le

peuple, sa maison , les soldats. Claude, par un autre point,

touchait le cœur du peuple ; il adorait les gladiateurs, venant

à l'amphithéâtre dès les premiers rayons du jour; à midi,

quand le peuple allait dîner, ne quittant pas sa place ; à défaut

de gladiateurs , faisant combattre les premiers venus : c'était

I là un grand moyen de succès. Et lorsqu'un jour, en ces pre-

I miers temps du règne de Claude , pendant un voyage qu'il

faisait, le bruit se répandit à Rome qu'il avait été assassiné,

le peuple furieux accusa le sénat, accusa l'armée, voua tout

aux dieux infernaux; il fallut deux ou trois magistrats à la

suite les uns des autres, pour lui persuader que César vivait,

que César allait venir.

• Mais ce César aimé du peuple n'était guère le César qui gouvernait. Le vrai César, celui qui gouvernait Claude et le monde, c'étaient ses affranchis. Disons un peu ce qu'étaient les affranchis du palais.

Les Romains vivaient sans intimité. Les amis se voyaient au Forum , entre deux harangues. Les femmes restaient à la maison, traitées avec un respect grave, estimées comme matrones plutôt qu'aimées comme épouses, filant de la laine, ne venant pas à table. Un esclave instruit, fidèle, intelligent, qui suivait son maître au Forum , le retrouvait à la maison , se tenait à ses pieds pendant le repas, pour le flatter et l'égayer, qui avait pour son maître mille complaisances et mille soins auxquels ne se serait prêté , ni un Romain , ni une Romaine, celui-là était l'intime, le fidèle , quelquefois le vil et l'infâme confident du citoyen de Rome. Il avait pourtant les yeux sur une récompense qu'il finissait toujours par demander, la liberté. Quand il avait été coiffé du bonnet de faffranchi, quand son maître l'avait revêtu de la toge , homme libre , il n'en avait pour son patron que plus d'utilité et d'importance. Placé dans un rang inférieur, ne pouvant exciter la jalousie, éloigné de toute haute part dans les affaires publiques, il n'en

était que meilleur conseiller dans ces affaires, confident plus digne et néanmoins toujours commode : homme de votre nom, membre de votre gens (Jagens est la famille dans sa plus grande étendue, comme le clan écossais), devenu comme votre parent par votre bienfait; auCbamp-de-Mars, au Forum, grossissant cette foule de clients qui faisait l'importance politique d'un homme ; souvent ne quittant pas la maison, serviteur encore et non esclave : cette intimité entre deux hommes libres s'ennoblissait.

Ce fut bien autre chose d'être affranchi de l'empereur. Nous expliquions tout à l'heure combien le chemin des Césars était glissant. Surtout il ne fallait pas être roi; il ne fallait pas, comme les rois d'Orient , vivre dans l'inaccessible sanctuaire d'un palais, se faire servir par les grands de l'empire. Il fallait vivre sur la place , au cirque , dans la voie Sacrée, se faire coudoyer par la foule, comme Claude appeler le peuple « mes maîtres ; » on pouvait avoir de la magnificence , point de faste ; des milliers de vrais esclaves, pas un homme de cour. Aussi les empereurs habiles, Tibère lui-même, n'eurent dans leur maison, avec les officiers du prétoire, que des affranchis ; à ceux-ci les charges de cour allaient tout droit, ils inspiraient plus de confiance et n'avaient pas de dignité à compromettre. Déjà, comme les gentilshommes vassaux dans l'ordre féodal, ils avaient rempli de pareilles fonctions chez les grands ; comme les seigneurs sous Louis XI Y, ils les remplirent chez le souverain. Ils furent ses domestiques , comme on disait au temps de la Fronde où ce nom était honorable , ses secrétaires {ah epistolis), ses maîtres des comptes (à rationibus), ses maîtres des requêtes (à Ubellis), ses assesseurs dans les jugements (rt cognitionibus). On les nomma procurateurs, intendants , préfets dans les provinces ; pareils aux courtisans modernes par les charges, par l'intrigue, par l'importance (1).

(1) " Graptus, un des affranchis de César, formé depuis le temps de Tibère aux intrigues du palais, savait la cour (domum principum edoctus) par une vieille «t

Utiles instruments sous Tibère , puissants sous Caligula , mais toujours menacés par le caprice de ce fou qui ne se gouvernait pas et n'était gouverné par personne, ces hommes furent tout-puissants sous Claude. Claude se plaignait un jour de l'exiguïté de son trésor : « Que n'es-tu, lui dit-on, associé à tes deux affranchis , Narcisse et Pallas ! » Eux et Calisle étaient aussi riches que l'avait été Crassus. Caliste, affranchi et secrétaire de Caïus , avait conspiré avec plusieurs de ses camarades contre ce dangereux patron. Pallas était plus puissant encore : son frère Félix, mari de trois reines (1), gouvernail la Judée ; lui , moins ambitieux , trésorier de César, vivant simplement avec 300 millions de sesterces , amusait ses loisirs à dicter des décrets au sénat, à réprimer, ci-devant esclave qu'il était, le libertinage, si commun alors, des matrones avec les esclaves (2). Le sénat ne sut assez le remercier d'avoir inspiré un si beau décret ; trop heureux d'avoir à qui faire sa cour, il lui vota louanges, honneurs, 15 millions de sesterces de récompense (3,812,000 fr,), une généalogie même, et, sur la proposition d'un Scipion, rendit grâce à ce laquais qui , « né des rois d'Arcadie , voulait bien sacrifier sa noblesse au bien public et n'être qu'un des serviteurs de César î » Mais Pallas ne rendit pas au sénat sa politesse , et fit dire par Claude qu'il n'acceptait que les honneurs « et restait content de sa pauvreté première. » Cette pauvreté était de 79,000,000 fr. Pline, qui avait vu au Forum, entre les lois et les traités , le décret du sénat qui , insolemment remercié

profonde expérience (sous Néron). » Tacite. XIII. 47. Et ailleurs : « Calliste qui avait aussi vu l'ancienne cour (prioris quoque regiff peritus), savait que le pouvoir se garde parla précaution plus que par la hardiesse. » Id. XI. 20.

(1) Suét. in Claud. 28. La première fut une Drusille, petile-fille d'Antoine et de Cléopâtre. La seconde une autre Drusille, fille du roi juif Agrippa, qu'il enleva à son mari le roi d'Enièse. La troisième e.st inconnue. T'. Tacite, Hist. V. î). Josèphe, Antiq. XVIII. 7. XX. ô. Act. AposL XXIV. 2i.

(2) Senatusconsultum Claudianum. An 52. Sur cet acte important, I. Tacite, Annal. Xll. 53. Paul, Sentences. IL 21. Caïus, Institutes. I. 8'( et suiv. l'Ipien Regularum, ifî. Code Justinien, de senatus consulte Claudlano.

par ce valet, le remerciait de son insolence ; Pline, qui avait lu l'épitaphe où Pallas se vantait de tous les honneurs qu'il avait refusés, Pline se fâche tout de bon. Mais pourquoi Pallas n'eût-il pas bafoué le sénat qui honorait ainsi Pallas (1) ?

Voilà les gens qu'il fallait à Claude. Enfant élevé dans une boîte à révérences, accoutumé à toujours chercher quelqu'un qui voulût pour lui , la débilité de son caractère lui valut un cortège de valets-maîtres, fous, affranchis, femmes, et parmi ces femmes Messaline; monde intrigant, insolent, passionné, qui tourbillonnait autour de lui, dominait son âme peureuse, et, selon l'expression d'un ancien, le tenait comme perpétuellement frappé de la foudre (èi^ÇpovTrA-!,-) (2). Ce que sa bonne, mais faible raison lui avait fait faire au Forum, Messaline et ses affranchis le lui faisaient défaire au palais. Ce n'étaient que suppressions, altérations, suppositions de diplômes ; dans les choix qu'il avait faits, substitution d'un nom à un autre ; libéralités retirées, jugements détruits ; malgré son serment, tortures infligées à des hommes libres; malgré son décret, dénonciations d'esclaves admises contre leurs maîtres : aux affranchis et à Messaline , la libre distribution des honneurs, des commandements d'armées, des supplices, de tous les bénéfices du pouvoir. Un sénateur avait été tué le matin, « Tes ordres sont exécutés, vient dire un centurion à César. — Mais je n'ai rien commandé. — Qu'importe ? s'écrient les affranchis, les soldats ont fait leur devoir; ils n'ont pa^ attendu

(I) Sur les affranchis de Claude, V. Suétone, in Cl. 28. iO. Tac, Ann.XlI. 3. XIH. 4. Pline, XXXUI. 3. Sénèq., in Apocoloc. Tacite, XI. 29. — Sur Pallas, Tacite, Xll. 53. Pline, Hist. nat. XXXUI. 10. Joscphe, Ant. XVIll. 8. Pline le jeune, Kpitres MI, 29. VllI. G. — Sur Félix, F. Tacite, Annal. XII. 64. Josèplie, de Bello, II. 10. Actes des apôtres XXUI. XXIY. — Sur Calliste, Pline, Hist. nat. XXXIIl. 10. XXXM. T. Sénèque, Ép. 47. Josèphe, Antiq. XIX. 1. Tacite, Ann. XI. 29 et alibi passim. — Sur Narcisse, Tacite passim. Pline, Hist. nat. XXXUI. 10. Juvénal, XIV. 32S. Dion, LX.— Sur les autres affranchis, Polybe, Myron, Harpocras, l'eunuque Posidès, etc.. Juvénal, XIV. 91. Pline, Hist. nat. XXXI. 2. Sénèq., in Apocoloc Id. in consolalione ad Polybiuni. — (2) Philostrate, in ApoUonio, V. 11.

d'ordre pour venger César. — Allons, la chose est faite ; c'est bien. »

Les affranchis, ces cornacs des Césars, faisaient bonne garde autour de leur ours. Ils vendaient les audiences ; nul n'entrait sans porter une bague d'or, qu'eux seuls pouvaient donner (1). Les villes, les rois leur faisaient la cour; l'on désertait la table de César lorsqu'on était invité en même temps à celle de l'un d'eux (2)/Aussi ce fut encore un règne de sang. D'après Suétone et Sénèque, trente-cinq sénateurs, plus de trois cents chevaliers, bien d'autres périrent (3). Les rancunes de valet et les jalousies de femme eurent droit de vie et de mort. Une Julie, fdle de Germanicus; une autre, petite-fille de Tibère, furent exilées, tuées ensuite parla jalousie de Messaline ; un Vinicius empoisonné, parce qu'il avait été trop chaste pour elle ; elle passait au bourreau les amants dont elle était lasse. Un Pompée fut tué à cause de son nom; son père et sa mère tués aussi pour ce nom qu'ils ne portaient pas. Dans ses jalousies et ses haines, elle n'oublia qu'Agrippine, occupée qu'elle était à d'autres crimes, dit Tacite. ^ Un jour (an 42), elle devient amoureuse d'un Silanus , le mari de sa mère ; il la repousse ; Messaline s'entend avec Narcisse pour le perdre. Tout à coup, avant le jour, Narcisse entre épouvanté dans la chambre de Claude ; il lui raconte que la nuit, en songe, il l'a vu près d'être assassiné par Silanus. Messaline arrive; elle s'informe, elle s'étonne, elle a rêvé aussi; voilà plusieurs nuits qu'elle a toujours cette même vision. Mais bientôt, c'est autre chose encore : on annonce que Silanus est là, qu'il veut forcer les portes du palais (la veille, on lui avait fait dire, au nom de l'empereur, d'y venir de bonne heure). César ne tint pas contre de pareilles preuves,

(1) Pline, XXXIII. 3. —(2) Julien, in Caesaribus.

(3) Suétone, in Claudio. 29. « Claude est accusé aux enfers devant iEaque, juge des affaires de meurtre. L'acte d'accusation porte trente sénateurs tués , trois cent vingt-cinq chevaliers et plus encore. Dans le reste du peuple, deux cent vingt-et-un. Le noqjbre des victimes est comme le sable de la mer. » Sénèque, in Apocoloc.

il le fit tuer sur-le-champ, et vint au sénat rendre grâce à son affranchi qui, même en dormant, veillait sur son salut (1).

La puissance des songes était grande ; deux chevaliers furent tués, parce que leurs rêves avaient été de mauvais augure pour l'empereur. Un jour, parmi la foule qui le saluait dans son palais, un homme le tire à part : « J'ai vu en songe, lui dit-il, un assassin qui te frappait. » — L'instant d'après, Claude va au Forum juger les affaires. Un plaideur lui remet un placet ; le rêveur était là : « Bon Dieu, dit-il, c'est l'assassin de cette nuit ! » Il n'en fallut pas davantage ; on mena l'homme au supplice : c'était contre le rêveur qu'il plaidait.

Les motifs politiques ne manquaient pas d'ailleurs pour augmenter le nombre des supplices. L'empire semblait d'une facile conquête. Un Asinius Gallus, allié des Césars, voulut se faire empereur ; il avait avec lui beaucoup d'esclaves et d'affranchis de Claude ; ces gens, si bien placés sous les empereurs, n'en étaient pas moins les premiers à conspirer; comme Asinius était petit, laid et bête, Claude se contenta de l'exiler (2). — Une révolte plus sérieuse eut lieu en Dalmatie (an 42); les légions commençaient à comprendre qu'elles, pouvaient bien, comme les prétoriens, faire des Césars; deux •hommes qui avaient manqué de l'être à la mort de Caligula, lorsque le sénat eut une fantaisie de liberté , Minutianus et Camillus, des chevaliers, des sénateurs conduisaient ce mouvement. Camillus, général de l'armée, se fit prêter serment par elle, annonça le rétablissement de la république, écrivit à Claude une lettre menaçante , le sommant d'abdiquer. Une fois encore, Claude risquait d'avoir à se battre pour l'empire ; aussi fit-il venir les principaux du sénat et leur demanda s'il ne devait pas se soumettre. Mais la superstition des soldats le tira de peine : lorsque Camillus voulut les faire marcher, il fallut enlever les enseignes qui étaient plantées en terre ; on ne put les arracher ; les dieux ne voulaient pas que farmée

(1) Suétone. 37. — (2) Suétone, in Cl. 13. Dion. An 44.

3i0 CLAUDE.

marchât ! Les soldats s'arrêtèrent , tuèrent leurs officiers et laissèrent tuer Camillus (1). Mille cruautés vinrent ensuite: la femme de Camillus dénonçait les complices de son mari ; bien des conjurés se tuèrent; d'autres, conjurés ou non, furent condamnés; d'autres achetèrent leur grâce des affranchis ou de Messaline. Un affranchi de Camillus, amené devant le sénat, y parlait avec liberté. « Qu'aurais -tu donc fait, lui dit Narcisse, s'avançant de derrière le siège de César, si ton maître était devenu empereur? — Je me serais tenu derrière lui et j'aurais gardé le silence. » — Vous savez l'histoire de Pétus et d'Aria, cette femme d'un atroce courage, héroïne du suicide, qui, au milieu de sa famille par qui elle est gardée, s'élance de sa chaise et va se rompre la tête contre un mur, qui se frappe la première pour convier son mari aux douceurs du coup de poignard ! J'aime mieux d'elle ceci : quand on a saisi son mari, qu'on l'embarque sur un vaisseau, qu'elle se jette aux pieds des soldats pour le suivre : « Vous donnerez bien à un consulaire quelque pauvre esclave qui le chausse , qui rhabille , qui le serve à ses repas ! Eh bien ! à moi seule je ferai tout cela (2). »

Valérius Asiaticus fut une autre victime (an 47) : possesseur dans les faubourgs d'une villa magnifique , commencée par Lucullus , embellie par lui-même , et qui faisait grande envie à Messaline ; c'étaient assez de raisons pour l'accuser. Il était hostile aux empereurs, s'était en pleine assemblée déclaré le principal instigateur de la mort de Caïus, était appuyé de parentés illustres, né dans les Gaules, fait pour soulever ce ï)ays : c'étaient assez de prétextes pour le faire condamner par Claude. On l'arrête à Baies ; on le conduit dans la chambre de César, où se jugeaient les grandes affaires. Là on l'accuse d'avoir corrompu la fidélité des soldats, d'être l'amant de

;i; Dion. LX. Suétone, "m ("-laudiu. lo. in Otiione, I. Taiilo, Hisl. II. Tj. Anna! XII. 52. Pline. III. 16.

(2) Pline, Épit. III. 16. Martial. 1. Tacite, Annal. XVI, 35.

Poppée ennemie de JMessaline , de vivre dans le désordre ; le désordre était un grand crime chez les suspects. Un témoin paraît, qui ne ^a^•ait jamais vu, et savait seulement qu'il était chauve ; il désigne un autre homme chauve qu'il prend pour Valérius. La défense de l'accusé toucha Claude , lit pleurer Messaline ; mais, chose étrange ! en allant se laver le visage, qu'elle avait haigné de larmes, elle dit tout bas à son complaisant Vitellius : « Ne le laisse pas échapper ! » Vitellius s'occupera donc de l'accusé, elle de Poppée. Elle fit peur à celleci de la prison , Poppée se tua : au bout de quelques jours, son mari vint souper chez César : « Et ta femme, pourquoi ne l'as-tu pas amenée ? lui demande César, qu'on n'informait de rien. : — Elle est morte, seigneur, répond ie pauvre mari. » Vitellius cependant arrivait à ses fins par une perfidie infâme. Il se jette aux pieds de Claude, parle de l'amitié qu'il a pour Asiaticus, dje leur commun respect pour Antonia, la mère de Claude, des services d' Asiaticus, de ses exploits en Bretagne, invoque la pitié de César, lui demande une grâce pour ce malheureux : qu'au moins il puisse choisir son genre de mort ! Claude, tout ému, Claude qui pensait déjà à absoudre Asiaticus, le stupide ! accorde ce qu'on lui demande.

La fin d' Asiaticus vous sera un exemple de la facilité qu'on avait alors à mourir. Ses amis l'engageaient, puisqu'il avait la liberté du suicide, à se laisser périr de faim : c'était toujours gagner du temps. Asiaticus les remercia, alla comme d'ordinaire s'exercer au Champ-de-Mars, se mit au bain, fit un festin splendide, et s'ouvrit les veines. Avant de mourir, il voulut voir son bûcher, et le fit changer de place pour que le feuillage des arbres voisins ne fût pas endommagé par la flamme (1).

Ainsi allait le gouvernement , gouvernement de femmes , plein de caprices et de colères, ce que les Romains caractéri- / sent admirablement "par ce seul mot, impotens. — Maintenant, )

(1) Tacite, Annal. XI. 1. 2. Dion. l.X.

si vous voulez connaître la vie domestique de César, figurezvous Yatrktm du palais divisé en plusieurs portions par de larges rideaux: l'une était le vestibule, l'une l'antichambre, l'autre le salon. A force de supplier les affanchis, de se dérober aux gardes , d'implorer les portiers , les étrangers pénétraient jusqu'ici, jusque-là les clients, plus loin les amis, plus loin encore les intimes, mais tous après avoir été sévèrement fouillés par les gardiens de la sûreté de César. Dans le dernier sanctuaire du temple, auprès du foyer, au milieu des tableaux , des statues , des dressoirs ornés de vaisselle précieuse, entre les vieilles et noires images des anciens Claudes et des anciens Césars, à côté de ces magots de la Chine qu'on appelait les lares domestiques, figure un bel homme, au ventre proéminent, au visage noble, aux beaux cheveux blancs, digne et imposant dans le repos. Autour de lui bruit cette foule d'amis (terme romain pour dire courtisans)., de solliciteurs, de sollicités, de patriciens, d'affranchis ; esclaves parvenus, nobles ruinés; barbares devenus sénateurs, sénateurs appauvris près de quitter le sénat; astrologues, juifs, bouffons, philosophes, gens que le sénat chassait. tous les dix ou quinze ans d'Italie , et qui n'y restaient pas moins ; députés des villes , ambassadeurs des Parthes ou des Germains , rois tributaires, trônant humblement dans quelque coin d'une province romaine , sous la suzeraineté de l'empire et sous l'inspection d'un préfet, humiliant ici leur diadème devant celui qui n'eût pas osé le porter.

Mais César se lève; toute sa dignité l'abandonne. Il marche, ses jambes vacillent ; il veut sourire , il lui échappe un rire énorme , un rire de bête ; il parle , sa langue bégaie ; sa tête et ses mains sont toutes tremblantes. Cette foule l'entoure, le presse, l'importune ; il la repousse à deux mains, il va boxer contre ses adulateurs; il se fâche; sa figure devient ignoble, sa large bouche est écumante, ses narines humides ; on dirait d'un lapithe ou d'un triton. « Qui suis-je donc? Me prenezvous pour un fou comme Théogone? Ne suis-je pas libre

GOUVERNEMENT DE MESSALINE. 3û3

comme tout autre (1)? » Sa parole va, divague au hasard. Qui est-il ? où est-il? à qui parle-t-il? Il ne le sait plus.

Au théâtre , écoutez-le plaisantant avec son peuple , l'invitant à un petit souper sans façon, riant, bouffonnant, faisant de mauvaises pointes au sénat ; une femme est produite comme témoin : « Cette femme , dit-il , pères conscrits , fut coiffeuse et affranchie de ma mère, mais elle m'a toujours traité comme son maître; je le dis ici, car il ne manque pas chez moi de gens qui ne me regardent point comme leur maître. »

Le sénat est trop heureux de l'entendre ; le premier mois de son règne , il n'a pas osé y venir. Le sénat était traité en ennemi par les empereurs; les Césars s'y croyaient toujours en péril. Dans les premiers temps de Claude , des soldats le servaient à ses repas ; des sentinelles armées de lances étaient debout auprès de sa table ; s'il visitait un malade , étrange coui'toisie , il faisait inspecter la chambre , tâter le chevet , secouer la couverture.

Les huissiers courent, le sénat est convoqué à la hâte ; un homme a été trouvé armé d'un couteau : Claude assure que cet homme allait le tuer ; il se sent menacé, il se sent frappé, il est prêt à déposer l'empire ; il crie , il répand des larmes , il demande grâce, il déplore sa misère en plein sénat.

Mais le sénat , les clients , la cour, rien de tout cela ne le retiendra longtemps ; sa place est au Forum, entre les juges, les avocats, les greffiers. Son tribunal est vide et l'attend ; les avocats, ses amis, s'inquiètent de l'absence de ce Perrhi Dandin de Rome, qui juge au Forum, juge dans sa chambre, juge les jours de fêtes, et ne laisse pas chômer leurs voix enrouées.

Claude n'est pas un procureur comme Tibère , il juge en équité, il ne se plie pas à la lettre de la loi ; aussi les pauvres jurisconsultes sont-ils délaissés dans leurs demeures, où l'on

(1) Suét., in Cl. 40.

ne vient plus les consulter. Les avocats triomphent , leur phrase a beau jeu , leur éloquence nage dans le libre océan de la justice naturelle, de la raison supérieure à la loi, de l'esprit affranchi de la lettre (1).

En outre , pour leur plus grande gloire , le système politique de Tibère prédomine toujours, la carrière des accusations est toujours ouverte , la rhétorique toujours hardie , menaçante, redoutée. L'action de lèse-majesté a été abolie, il est vrai; cela eût fait une difficulté sous un prince légiste comme Tibère , mais Claude est bon empereur et juge en équité. Suilius , entouré de disciples et de rivaux , est le digne successeur de ceux qui ont créé le rôle sous Tibère.

Il y a plus : comme la défense est permise , comme dans cette vacillante domination des favoris, il y a chance de succès pour tout le monde ; non-seulement on fait le métier d'accuser pour le compte de César, et de s'enrichir des confiscations de César : mais l'avocat, payé pour accuser, payé pour défendre, se met à l'enchère, livre sa faconde au plus offrant; acheté par l'un, se fait racheter par l'autre ; quitte l'accusation déjà commencée , si la défense peut surenchérir ; trahit la défense déjà entreprise, si l'accusation paye mieux.

Un chevalier qui a payé le gain de sa cause 400,000 sesterces à Suilius, trahi par celui-ci, va chez ce misérable et se tue. On s'indigne, le sénat se révolte; on rappelle les anciennes lois de la république, lorsque la plaidoirie ne pouvait être payée, lorsque le métier d'avocat, tout politique, n'était qu'une dérivation des anciens rapports de clientèle et de patronage. <( Il y aura moins d'inimitiés, si les procès ne profitent à personne ; faut-il donc que l'avocat soit intéressé aux querelles et aux discordes, comme le médecin à l'épidémie? » Suilius et les délateurs se troublent ; ils n'espèrent qu'en César, l'entourent, le prient : « Comment vivront-ils, pauvres petits sénateurs , s'ils ne vivent du prix de leur parole ? »

(l Suélnne, in Cl. l i. Sénèi(., in I.ikIo,

Claude prit un moyen terme et limita le gain de l'avocat à 2,600 fr. (1).

Mais enfin, voici venir au tribunal Claude, juge acharné, pas toujours juge déraisonnable ; raison variable , tantôt sagace et prudente, tantôt étourdie et brusque, tantôt puérile et presque folle. Il rendit quelques sentences originales, un peu à la façon de Sancho. 11 faisait ce que nous nommerions l'appel des jurés : un homme qui avait un motif d'excuse ne le fit pas valoir ; Claude le raya toujours, persuadé qu'un jugeur aussi ardent est un mauvais juge. Un autre, désigné comme juré, avait lui-même un procès à soutenir : « Plaide devant moi , lui dit Claude ; en discutant ton affaire, tu me montreras comment tu sais juger celle d'autrui. « Une femme refusait de reconnaître son fils : « Puisqu'il n'est pas ton fils, lui dit-il, tu vas l'épouser. »

Mais il advenait là comme ailleurs : au palais les obsessions" des affranchis, au Forum le tapage des avocats faisaient dévier sa droite raison. Les voyez-vous, autour de lui, criant, s'agitant, chicanant, jetant ce brave homme dans tous les détours de la procédure? D'ailleurs Claude, qui a de mauvaises nuits, sommeille au tribunal ; les avocats, pour l'éveiller, prennent le plus aigre fausset de leur voix : il se secoue ; mais sa raison est toujours eiidormie, tous les monstres de la chicane se dressent devant lui; en vain il se retire pour méditer, en vain il écrit sa sentence ; sa délibération tient du rêve , son arrêt du cauchemar. « Je donne gain de cause, dit-il, à ceux dont les raisons sont les meilleures. »

Voici un grave débat. — Un homme est poursuivi pour avoir usurpé le droit de cité romaine : pendant qu'on le juge, pourra-t-il porter la toge? Importante question ! Voici comme

(0 Sénaliis-consulte, ou édit de Claude, an 47 (Tacite. XI. 5. 7. Pline, Y. épil. 21. L'Ipien, loi 1. Digost. de variis et e\lraneis cognitionibus). Renouvelé sous Néron (an 55), Tacite, Annal. XUI. 5. Suétone, in Xerone. 17. Autre mesure contre les avocats prévaricateur? 'an fi'i^. Tacite. XIV. il.

3i6 CLAUDE.

Claude juge rincident : il changera d'habit ; pendant le plaidoyer de l'accusateur, il sera eh manteau comme un étranger; pendant sa défense, en toge comme un Romain.

«.Pourquoi ce témoin est-il absent? — César, il n'a pu venir. — Pourquoi? — César, de graves, de solennelles raisons l'en ont empêché. — Quelles raisons peuvent s'opposer à mes ordres? — Elles sont irrésistibles, seigneur. — Mais expliquetoi. » Et après bien des questions, bien des réponses, bien des circonlocutions, bien des détours : « César, il est mort. » Ainsi se raillait-on du pauvre César.

« Cilon, gouverneur de Bithynie, comparais devant César î Députés de la province de Bithynie, exposez vos griefs ! » Les Bithyniens reprochent à Cilon ses concussions et ses violences. César n'entend pas. César est distrait ou César dort. Mais il a près de lui son fidèle Narcisse : « Que disent- ils là, Narcisse? — Seigneur, ils rendent grâce à Cilon , qui les a gouvernés avec une sagesse paternelle. — C'est bien : je me souviendrai, Cilon, de tes services; retourne à ton gouvernement. Qu'on appelle une autre cause. »

C'est un accusé : « Nous permettons, dit César, que l'accusé soit défendu. — Grâces te soient rendues, excellent prince ! c'est du reste ce qui se fait toujours. »

L'accusé est un chevalier romain poursuivi par des calomniateurs ; on lui reproche d'obscènes outrages envers des femmes. On produit les témoins ; il n'y a pour témoins que des courtisanes. Le prince les écoute, recueille leurs témoignages , se fait raconter leurs injures , leur vertu offensée ; tient note de tout avec la gravité d'un censeur. A tant de niaiseries, la patience de l'accusé ne tient pas ; il injurie Claude, lui jette à la figure ses tablettes et son stylet ; et le pauvre maître du monde, blessé à la joue, ne sait encore ce que signifie cet orage.

C'est fini. — Claude n'écoute plus rien ; sa pensée est ailleurs. Sentez-vous cette douce et alléchante odeur qui arrive jusqu'à vos narines ? L'empereur la respire, la savoure, oublie

tout le reste. On prépare dans le temple de Mars le dîner des prêtres saliens. Il n'y a plus d'empereur, plus de juge, plus d'avocats, plus de procès. Perrin Dandin est devenu Apicius. Claude se jette hors du tribunal ; il va chercher le dîner des pontifes.

« Non ! pas encore î » s'écrient vingt avocats. Ils le retiennent par le bout de sa toge ; ils le saisissent par les pieds : le maître du monde n'est pas maître d'aller dîner. Puis viennent les injures : « Tu n'es qu'un vieux fou ! » lui dit un Grec dans sa langue. Ces gens-là sont prêts à l'assommer pour qu'il les juge.

Claude n'échappe à c^tte tempêta que pour en subir une aatre. C'est le peuple qui a faim : les greniers ne sont pas remplis pour quinze jours , les vaisseaux d'Egypte n'arrivent pas à Ostie , et le peuple connaît ce premier principe de la monarchie d'Auguste, que l'empereur doit nourrir Rome. Le peuple arrête César au milieu de la place, le couvre d'injures, de croûtes de pain ; jamais tant de pain ne fut gaspillé qu'aux jours d'émeute pour cause de disette. Claude s'échappe à grand'peine, pénètre au palais par une porte de derrière, et là, l'excellent homme ne songe plus qu'aux moyens de nourrir son peuple, presse les arrivages, récompense la ma- -rine (l).

Quand se reposera-t-il donc, cet infatigable empereur? Quand pourra-t-il , avec quelque histrion de ses amis ou quelque affranchi de sa cour, remuer le cornet et les dés? Claude est grand joueur ; en voyage, dans sa voiture, il a une table de trictrac (alveum) combinée de manière à n'être pas dérangée par le mouvement ; il a écrit un livre sur le jeu de dés : sur quoi n'a-t-il pas écrit, le savant homme î

(1; Cette fainine eut lieu en 44. Tacite. XII, 43. C'est celle que secourut la reine Hélène. Josèphe, Ant. XX. Il, et qui fut prédite par Agabus. Act. Apost. II. 28. F. aussi Suétone, 18. Sur cet édit de Claude, V. le Digeste, Instit. III. 3. Suétone, 19. Ulp. reg. II. 3.

Mais le vrai délassement, le vrai triomphe de César, c'est l'heure du souper. Il aime les gigantesques repas, les salles à manger immenses, les plats cyclopéens que plusieurs hommes ont peine à porter ; en ceci il est grandiose. Avec quel abandon et quelle onction savoureuse , au sénat , un jour qu'il était question des marchands de vin et des bouchers, s'est-il écrié : « Eh ! qui peut vivre sans sa livTe de viande (1) ! » Et ensuite , entraîné par un délicieux souvenir , avec quelle abondance de cœur il a rappelé les cabarets d'autrefois, les trésors qu'ils offraient aux gourmands, le Falerne et le Classique qu'il allait y boke !

Voici l'heure : six cents convives attendent; pourtant quelques invités manquent encore. « Où sont-ils? dit Claude, allez réveiller ces paresseux. » 11 oublie qu'il les a fait tuer le matin.

f Claude se lève de table : il n'en peut plus ; le goût -de la bonne chère et du vin est une passion impériale ; le farouche Tibère n'y a pas été plus insensible que le magnifique Caligula.fMais chez Claude, c'est une. ignoble passion, un brutal amour. Il est épuisé; il tombe à la renverse, bouche béante; il faut qu'on vienne le secourir à la romaine, et ( pardonnez cet ignoble détail de la vie antique) qu'une plume mise dans sa bouche soulage l'estomac impérial. Je ne saurais vous' dire, en vérité, jusqu'où il prétendait pousser la liberté des repas (2).

Passpns à des faits plus graves.

A travers tout cela, sous Claude, comme sous tous les empereurs, il y eut quelque chose de grand. Si détestables et si ridicules qu'ils fussent, les Césars, travaillant la pierre , ont tous laissé quelques nobles traces de leur passage. Aussi

(1) Rogo vos, quis potesi sine oll'ulà vivere? Suét,, in Ci. 40.

(2) Meditatus est eJiotum, qiio veniain daret flatuni crepitumque ventris in cœn;l emittendi , cùni periclitaliim quenidani pr.T pudoie e\ oonlinentià reperi»set. Suétone.

GOUVERNEMENT DE MESSALINE. 3Zi9

bien, des monuments ne sont-ils pas un signe de civilisation; les plus gigantesques datent des siècles qui ont eu beaucoup de captifs et d'esclaves. Les beaux et vrais monuments ne sont pas les pyramides de Chéops ou le colosse de Néron ; c'est le temple hébreu ou la cathédrale chrétienne, ceux qui sont bâtis, non par le pouvoir, mais par la foi.

Tibère seul , chagrin et avare, laissa peu de monuments. César, Auguste, Néron, changèrent la face de Rome ; Caligula, malgré sa folie, fit des ouvrages grands et utiles : c'était pour eux un moyen de pouvoir.

Sous Claude, il y eut de beaux travaux : ses affranchis y mettaient une certaine vanité. Depuis que l'Italie, qui autrefois exportait du blé, ne suffisait plus à sa propre nourriture, et que, comme dit Tacite, la vie du peuple romain était confiée à la merci des vents et aux risques des navires , César avait pensé à faire un port à l'embouchure du Tibre, plus sûr que n'était celui d'Ostie. Claude reprit cette pensée, jeta sur la mer deux Vastes digues ; pour leur servir de base , il fit couler le navire qui avait apporté àCaïus l'obélisque d'Egypte, ce navire, la plus merveilleuse chose, dit Pline, que la mer eût jamais vue ; il conquit ainsi sur la Méditerranée la place de son port, et à l'extrémité du môle jeta un phare.

Le blé arrivait donc à Rome par le Tibre , mais l'eau ne pouvait lui venir que du centre de l'Italie ; il fallait que les aqueducs lui apportassent une quantité d'eau égale à celle du fleuve. Claude acheva l'aqueduc de Gains, alla cherchera quarante milles de distance des sources dans les Apennins, amena l'Anio à un niveau plus élevé que celui des collines de Rome, le divisa en nombreux et superbes réservoirs, et, a\ec une dépense que Pline estime à 55 millions de sesterces (14,500,000 francs), ajouta deux aqueducs nouveaux aux sept aqueducs que Rome possédait sous Auguste (1) ; quatre

1,1] Anio noYus, Aqua Claudia commencés en l'an 3G, achevés en 50. V. Fronlin de aquœ tluctibiis. XllI. 116. 118. Pline, XXXVl. 15. Rome eut alors 3,720,750

cent soixante esclaves furent chargés de l'entretien de ces travaux, et les prolétaires de Rome, qui n'avaient ni parfums à mettre dans leurs baignoires , ni vin dans leurs coupes , purent néanmoins boire et se baigner magnifiquement.

Claude reprit une autre pensée déjà remuée par César, qui semble avoir eu pour ces sortes de choses un coup d'œil à la Bonaparte. César avait avisé, dans les gorges de l'Apennin , un lac étendu, élevé, sujet aux débordements, dont le dessèchement lui paraissait facile et devait donner de vastes terres à la culture , préserver le pays des ravages des eaux , accroître la navigation des fleuves. Le temps lui manqua pour cette pensée comme pour bien d'autres; Auguste la rejeta, Claude la saisit.

Mais au lieu de conduire les eaux vers l'Adriatique, il voulut leur ouvrir un passage à travers les sommités de l'Apennin, et les jeter dans le Liris, fleuve de la Campanie. Pendant onze ans , trente mille hommes travaillèrent sans relâche , creusant, coupant la montagne, et perçant un canal long de trois milles. Quand il fut achevé (c'était vers la fin du règne de Claude, peu après son mariage avec Agrippine : an 32), Claude voulut l'inaugurer par une grande fête. Tout autour du rivage, il plaça des radeaux montés par des prétoriens, et en avant un rempart garni de machines de guerre. Dans ce cercle fermé d'une manière aussi menaçante , vingt-quatre vaisseaux pontés, divisés en deux flottes, avaient encore assez d'espace pour se mouvoir, et sur ces vaisseaux étaient embarqués dix-neuf mille hommes, tous condamnés à mort. Sur les bords, sur les collines, sur les cimes les plus proches de l'Apennin, une multitude de peuple était rangée en amphithéâtre ; — plus près du lac, Claude avec l'habit de guerre des consuls (paludamentum) ; Agrippine en chlamyde d'or. — Du milieu des eaux, un triton d'argent sonna de sa conque

mètres cube d'eau par jour, 1,401,450 de plus qu'elle ne possédait sous Auguste; la longueur totale des aqueducs fut d'environ 107 lieues.

et donna le signal du combat; et alors un cri s'éleva de cette double flotte : « Salut, César ; ceux qui vont mourir te saluent ! (Ave, Cœsar, morituri te sahitant !) »

César et le peuple voulaient avoir le spectacle d'un combat naval ; ils se le donnèrent comme tous leurs spectacles , grandiose, cruel , sanglant. Mais avec Claude, il n'était rien de si terrible ni de si grand où le grotesque ne se mêlât. A ce salut funèbre, il répondit gauchement: « Je vous salue, » ou pour mieux dire encore : « Portez-vous bien {Avete et vos).-» Et là-dessus, les voilà qui soutiennent que César leur a faitgrâce, qui ont la mauvaise façon de ne pas vouloir mourir ; lui qui s'irrite, parle de les brûler, de les tuer tous, s'élance de sa place, court autour du lac avec ses jambes titubantes et avinées, menace, exhorte, les décide enfin. De ce combat entre gens au désespoir, emprisonnés dans une enceinte de batistes et de catapultes, armés, mais seulement les uns contre les autres ; de ce combat qui nous eiit laissé à nous une émotion effroyable, les anciens parlent à peine. Ces criminels, dit Tacite, combattirent néanmoins en gens de cœur, et, après de nombreuses blessures, ce qui demeura reçut sa grâce.

Alors on ouvrit au lac les portes du canal ; mais le canal n'était pas assez profond, le lac resta immobile. Nouveau travail, nouvelle attente, nouvelle fête; cette fois le lac, couvert de ponts , servira d'arène aux gladiateurs : la table est prête, et Claude, du haut des magnificences de son festin, va voir sous ses pieds le lac entrer dans son nouveau lit. Mais le lac s'irrite ; les digues trop faibles cèdent devant lui , il roule en bruissant vers le festin impérial ; la table est abandonnée , César tremble, les courtisans fuient. Narcisse a conduit les travaux, Agrippine accuse Narcisse, Narcisse insulte Agrippine (1). Tous ces travaux restèrent sans fruit, et mal-

(1) F. sur tout cela Tacite, Annal. XII. 56. 57. Suétone, in Cœsare 4-i. in Claudio, 20. 21 . 32. Dion. LX. Pline. XXXVI. 15.

gré Hadrien qui essaya de l'épuiser et fil pour le conduire à Rome un canal dont les restes se voient encore , le Fucin sommeille paisiblement dans son lit (1).

La censure , cette conservatrice des anciennes choses et des anciennes mœurs, était depuis longtemps oubliée. Auguste n'avait osé réveiller ce titre inquiétant pour la mollesse "des mœurs nouvelles. Le temps de la censure est passé, disait Tibère (2).

Claude fut plus hardi et reprit ce pouvoir (an 47). C'était se proclamer le restaurateur officiel de l'ancienne Rome; c'était ' reprendre au bout de cinquante ans lœuvre d'Auguste déjà ébranlée.

Ce n'est pas que l'empire ne reposât toujours sur les traditions d'Auguste, que son nom ne fût sans cesse invoqué, aristocratique et populaire à la fois. Auguste avait donné aux institutions romaines leur forme dernière, la forme sous laquelle elles pouvaient le mieux se conserver : la grandeur romaine était demeurée telle qu'Auguste l'avait faite et comprise ; on ne pouvait êlre Romain qu'à la mode d'Auguste.

Et l'on tenait encore à être Romain. Les esprits officiels, nombreux à Rome, maintenaient la fiction d'un système dont la réalité s'en allait. Il ne manquait pas de consuls, de préteurs, de sénat, qui prenaient leur titre au sérieux. Le consulat n'était qu'un vain honneur, abaissé, impuissant, réduit à (pielques mois de durée ; les consuls o/-c/m«<'re5 , qui étaient installés au commencement de l'année et lui donnaient leurs noms, étaient seuls connus; des autres consuls passagers

J) Lac Célano dans lAbruzze ultéiicmc, V. Séncquc, Qucst. nat. IlL -i. Spailicii, in Hadriano. Stiabon. V. Pline. XXWL 15. Id. lIL 103. XXXL 3. Vii:,'il., .Eneid. VU, JulJus obsequens de prodi j.

(2) Ncc id tempus censurte. Tacite, Annal. II. 33.

(substitués, suffecti), les noms mêmes n'arrivaient pas aux provinces. On voulait cependant être consul ! on voulait léguer à sa famille son image en cire et le rang de consulaire ! Il était encore question du veto des tribuns (1) ! La questure coûtait cher, depuis que Claude avait attaché à cet honneur l'obligation de donner des jeux au peuple (2) ; mais la questure donnait place au sénat, et l'on voulait encore être questeur! Toute ambition n'était pas morte chez ce peuple, tous les honneurs ne s'évaluaient pas en argent. Ce vide et officiel système du gouvernement républicain était encore un objet d'ambition pour les provinces, une espérance pour les secrets enthousiastes de la république , un élément de vie pour l'empire , un épouvantait même pour les empereurs (3). Car les empereurs ne comprirent pas toujours que, dans ces formes creuses, mais remplies par la grandeur du nom romain, étaient une des espérances et un des liens de la société. Ils travaillèrent à les avilir, souvent à déshonorer ce nom romain qui leur était pourtant le gage de la soumission du monde. Pour satisfaire quelques ambitions subalternes, et comme si leur pouvoir n'eût pas été déjà trop grand pour sa sûreté, ils continuaient à développer leur gouvernement propre ou le gouvernement de leurs affranchis. Par l'appel à César (4) qui avait remplacé l'appel au peuple, ils énervaient

(1) r. sur les tribuns, Tacite, Annal. XIII. 28. XVI. 26. Hist. II. 91. IV. 9. Pline, Eplt. I. 23. IX. 13. Annal. XIV. 28.

(2) (An 47.) Tacite, Annal. XI. 22. XIII. 5. si!iétone, in Claudio, 24. Ce sénatusconsulte^de Claude fut révoqué sous Néron (an 64)V

(3) Néron, dans son discours d'avènement ( F. pli^s bas), et pour flatter le sénat, promet de relever la dignité romaine, là juridiction des consuls, etc. Tacite, Ann. XIII. 4.

(4) L'appel à César, source du droit d'appel dans la jurisprudence moderne, date des premiers temps de l'empire. Dion. LI. 19. LU. 33. LIX. 8. Suétone, in Augusto, 33. Caligula, au début de son règne et au temps de sa popularité, refusa de recevoir

ililes appels qu'on portait devant lui. Suétone, in Caligula, IG. C'est aussi en ce sens que Tibère, selon Suétone, laissait les affaires se traiter par le droit ordinaire ( in Tiberio, 31). Néron, à son début , favorise le droit d'appel au sénat et Tassimile au I. 23

toutes les juridictions antiques. Leurs procurateurs , c'est-àdire les agents de leur liste civile, se glissaient partout, dans toutes les provinces, auprès de tous les magistrats ; gens de cour, gens maniables, gens de basse ambition, pour la plupart affranchis ; ils constituaient un état presque clandestin , mais lucratif (1) "favoris de César et forts de son nom, agents du fisc et puissants par la prééminence du fisc , ils s'élevaient peu à peu, devenaient collecteurs d'impôts, puis juges en matière fiscale, puis au besoin lieutenants des gouverneurs, puis enfin les égaux des gouverneurs mêmes et des juges ; ils gagnaient en un mot tout le terrain que leur abandonnait la grandeur passagère , craintive , menacée des magistrats officiels (2).

Claude même, zélateur de l'antiquité, mais humble sujet du favoritisme domestique , ne prit jamais la grandeur romaine du côté sérieux. Au milieu de ses préoccupations de Romain et d'antiquaire, il n'en allait pas moins dégradant les titres anciens , multipliant les honneurs sans fonctions et les privilèges sans pouvoir. Il donnait juridiction (3) aux procurateurs, ces agents d'affaires auxquels Tibère, lui, ne recon-

droil d'appel à César. Tacite, Annal. XIV. 28. Suétone, in Xerone, 17. Le droit d'appeler à César est un des privilèges du citoyen romain. Loi 7. Dig. ad legem Juliam de vi publicà. Saint Paul, traduit devant un magistrat romain, en appelle à Néron. Act. XXH. 25. 29. XXV. 11. 12. 21. 25. XXVIl. 27.

(1) « Melia par une fausse ambition, s'éloignait des honneurs ; il voulait , simple chevalier, devenir l'égal des consulaires , et en même temps l'administration de la fortune du prince lui avait paru une voie plus courte pour s'enrichir. >> Tacite, Ann. XVI. 17.

(2) Caïus César ote au proconsul d'Afrique le commandement militaire et le donne à un lieutenant « dont la puissance ne tarda pas à s'augmenter, et par la durée de son emploi, et par celte émulation jalouse qui pique davantage les inférieurs, tandis que les proconsuls songeaient plus à leur sécurité qu'à leur puissance. » Tacit., Hist, IV. 48. F. sur les procurateurs, Dion, LIL 25. LIIL 15. Les procurateurs lieutenante du gouverneur (procuratores ^^ce prœsidis) avaient tous les droits du gouvernementi Dion. LX. 9. Tacit., Annal. XII. 5i. Hist. L 11. Josèphe, Antiq. XVII. 13. Ponce Pilate était de ce nombre. V. Tacite. XIV. 44.

(3) Sénatus-consultc (an 51). Tacite, Annal. XII. 60. Suét., in Claud. 12.

naissait de droits que sur ses esclaves et sur ses biens (1). Il avilissait jusqu'à la milice, ce dernier refuge de l'esprit romain, en créant une milice fictive où l'on gagnait ses grades sans quitter Rome ; il donnait des récompenses militaires à des eunuques, à un enfant les privilèges des triomphateurs (triumphalia ornamentcL car le triomphe même, honneur trop imposant, avait été supprimé par la jalousie impériale); il prodiguait cette récompense à tel point, que les plaisants de l'armée signèrent une pétition où on lui demandait de l'accorder une fois pour toutes à tous les généraux, afin que le désir de la gagner ne leur fit pas chercher d'inutiles sujets de guerre (2).

Mais malgré cette dégradation , pourvu que cela ne gênât pas (ce qui est le patriotisme de bien des époques), on ne demandait pas mieux que d'être Romain. S'il s'agissait de porter la pourpre consulaire, ou de brûler un peu d'encens aux pieds de Jupiter Gapitolin, ou d'étaler, à la suite d'un brancard funèbre, les images poudreuses de ses aïeux, on était Romain. Mais fallait-il avoir une table moins somptueuse , des vases moins beaux ; donner sa fille comme vestale ; porter la cuirasse et les soixante -dix livres de bagage du légionnaire ; cultiver sa terre, au lieu de vivre dans Rome du blé public : on disait non. Cet esprit romain ne passait pas au cœur. La vie privée protestait contre la vie publique , la morale individuelle contre celle de l'État.

Et de plus , l'esprit romain se perdait , parce que la race romaine se perdait elle-même. L'esprit romain n'était plus un enseignement héréditaire, mûri par une génération vieille et patiente, transmis à une génération active et nouvelle ; ce n'était qu'une leçon apprise à la hâte, que balbutiaient des écoliers : la race qui gouvernait, qui pensait, qui vivait dans Rome subissait à chaque heure un perpétuel renouvellement.

Un mot sur ce point. Le vieux sénat de la république avait

(1) Tacite,- Annal. IV. 16. — (2) V. Tacite, Annal. XI. 20. Suét., in Claudio. 12. 24*

bien compris que, tôt ou tard, les vaincus de Rome se feraient Romains eux-mêmes, mais il voulait, avant tout, faire l'éducation romaine des vaincus. Par un système dont la pensée n'appartient à personne , mais qui ressort de toute la vie du peuple romain, des degrés successifs conduisaient les peuples sujets au droit de cité, les familles nouvelles aux honneurs, les familles obscures à la noblesse, comme par une prudente et religieuse initiation.

Les barrières entre chaque degré n'étaient donc pas infranchissables; les peuples vaincus entraient sans cesse dans le sein du peuple vainqueur, et Rome, se fortifiant de leur nombre, acquérait de l'étranger la force qu'elle lui rendait par ses colonies. Dans Rome même, l'ordre supérieur attirait à lui l'élite des ordres inférieurs, et se rajeunissait par ce mélange. L'esclave pouvait devenir libre ; l'étranger pouvait devenir Latin, c'est-à-dire demi-citoyen, quand il n'arrivait pas de plein saut à la plénitude du droit de cité ; le Latin , à plus forte raison , pouvait devenir citoyen romain ; le petit-fils de l'affranchi pouvait être chevalier; son arrière-petit-fils montei' au sénat (1); chaque citoyen enfin, par une épreuve annuelle du jugement public, était appelé à suivre la route des magistratures, par la questure à se placer au sénat, par la préturc à devenir consul. Chacan, dans cette Rome aristocratique, prenait rang par son talent et son labeur {solo-tià, indnstriâ) : chevalier, s'il n'avait que de la fortune ; patricien, s'il n'avait que de la naissance ; sénateur, s'il avait rempli une charge curule ; œdi- Jitius, prœtoriiis, considaris , censorius, triiimphaUs , selon les honneurs qu'il avait obtenus : c'est ce que la langue parlementaire des Romains nommait la dignité d'un homme. Chacun fixait son rang et fixait aussi le rang de sa famille : il y avait des familles sénatoriales , prêtorieunes , consulaires , triomphales, etc.; et la place que le sénateur ou le consulaire s'était faite dans la république était , avec sa glorieuse image , un

(1) r. Suét,, in Claud. 24. ' J

héritage qu'il léguait à ses descendants. Monter, marcher en avant, élever sa famille d'un degré , apporter à l'ordre supérieur sa force et sa valeur personnelle, tels étaient le but, l'ambition, la pensée, le mouvement de toute cette république.

La censure n'était faite que pour maintenir cet ordre en le renouvelant, pour diriger ce mouvement sans l'arrêter. Sans pouvoir direct , sans volonté impérative, n'ayant que ses tablettes de cire où elle inscrivait les noms avec honneur ou ignominie, elle était cependant toute-puissante sur le progrès de la vie publique : juge redoutable qui , tous les cinq ans , faisait paraître devant lui Rome tout entière, épurait le sénat, passait en revue les chevaliers, demandait compte au peuple de sa fortune et de ses mœurs, remaniait ses tribus et ses centuries, faisait monter ou descendre d'une classe dans une autre; au besoin rejetait dans celle des prolétaires {œrarii, capite censi) ; dressait enfin, de la nation romaine, une statistique bien plus détaillée que ne sont les statistiques modernes; en un mot, refaisait et révisait la Rome officielle, la passait au crible, sanctionnait et rectifiait son progrès.

Mais, dès la fin de la république, l'équilibre avait été troublé ; la résistance opiniâtre d'un côté, de l'autre les prétentions armées avaient précipité la marche des choses. L'Italie tout entière admise presque le même jour dans la cité ; les provinces s'y précipitant à leur tour; César et la chute de la vieille Rome; l'empire et son esprit de désordre; la censure mise en oubli; l'invasion hâtive, désordonnée, irrégulière des ordres inférieurs ; l'effacement des ordres supérieurs qui ne se recrutaient plus, mais se laissaient envahir: tout cela rompit le mouvement de l'ancienne vie romaine. Caractérisons chaque degré de ce système, chacun des flots de cette invasion.

Quant à la noblesse , — les causes de sa ruine sont évidentes ; elle se donnait la mort. Quelques graves sénateurs, quelques vieux généraux, de rares disciples des philosophes, maintenaient seuls quelque chose de cette dignité romaine que , plus tard, sons Néron , l'alliance dj.i^stgMsme

allait relever. Pour le reste, coudre deux doigts de pourpre à sa toge ; subir l'ennuyeux cérémonial des licteurs et des faisceaux; s'en aller dans les marais du Rhin, ou dans les neiges de l'Helvétie, risquer, contre les hardis Germains, ce corps délicat et blanc auquel tous les raffinements des thermes romains avaient peine à garder sa fraîcheur, semblait une triste vertu et une fausse gloire (1) ! Leur vertu était de monter sur la scène; leur gloire, de danser au théâtre ; leur courage, de défier les gladiateurs (2). Si la dignité romaine gênait l'histrion, si la toge était embarrassante sur les épaules du gladiateur, l'histrion secouait le Romain , le gladiateur rejetait la toge. Le fils de famille, afin d'être libre, s'arrangeait pour être dégradé ; suscitait contre lui-même un accusateur, faisait prononcer contre lui un jugement ignominieux , afin que, dépouillé de la majesté du citoyen , et sans que l'édile y trouvât à redire (3), il pût prendre les leçons, grossir le cortège , adorer les pas, imiter les grimaces de Mnester le pantomime. La femme noble (tant sa propre dignité était devenue pesante à toute cette aristocratie î), sachant que les lois sur l'adultère atteignaient seulement les femmes d'un rang honorable , et que Rome , dans sa fierté vertueuse , avait cru la prostitution suffisamment punie parle déshonneur; la femme noble quittait sa stole blanche , abdiquait ses privilèges de

(1) Segnis et oblita bellorum nobilitas, ignavus niililisp eques, primores senalùs longâ pace desides. Tacite, Hist. I. 88. Militaies artes per otium ignotse; industriosque , aut ignavos pax in œquo tenet. Tacite, Annal. XII. 12.

(2) Dès le temps de César (708), un sénateur et un noble combattent sur l'arène (Suét. in Cspsare, 26, 39). Sous Auguste, des chevaliers romains servent comme acteurs ou gladiateurs, un autre danse au théâtre ( Suét., in Aug. 43. in Nerone, 4. Dion. LUI. LIV. Horace, 1. Ep. XVIII. 36. Propert. IV. 8. v. 25.). Des femmes nobles y dansent aussi {Ih.). Un sénatus-consulte (^Se) interdit les jeux aux fils et

etits-fils des sénateurs, ainsi qu'aux chevaliers (Dion. LIV. Suét. Ib.]. Ce sénatusconsulte est bientôt révoqué à cause de sou inefficacité (764) (Dion. LVl). Caligula reproche ces goûts aux chevaliers ( Suét., in Calig. 30 ). Nous en parlerons plus tard sous Néron.

(3) Suét., in Tib. 36. Tibère condamna pour ce fait à l'exil (F. Tacite, Ann, 1. 78).

matrone , et courait se faire inscrire sur les registres de l'édile (1).

Et puis, lorsque, dans ces voluptés extravagantes, le patrimoine avait été consommé, ou bien encore, quand, par l'effet d'une loi fatale qui appauvrissait les familles anciennes, même les plus sages et les mieux réglées (2) , le sénateur n'avait plus le capital de 12,000,000 sesterces (316,000 fr.) exigé par Auguste ; quelle ressource lui restait? Faire lui-même justice de sa pauvreté, ne pas attendre la note du censeur (3), quitter humblement la curie, déchirer son laticlave, renoncer à sa place d'honneur au théâtre, vivre dans un faubourg, sans espérance, sans industrie possible? Ou bien encore, venir aux pieds de César, amener ses enfants sur le seuil de la curie, et supplier Tibère de le pensionner? Tibère alors, plus jaloux encore de flétrir les hommes qu'il n'était avare à les secourir, refusait souvent, accordait parfois, mais toujours d'une façon ignominieuse , se faisait dire la cause de cette banqueroute , la nature de ces dettes , faisait déposer et discuter ce bilan devant le sénat, et finissait par dire que si les pères conscrits le lui ordonnaient, il accorderait un secours de 200,000 sest. (32,000 fr.) à chacun des petits-fils indigents de l'illustre orateur Hortensius (4).

(1) « En celte année (an 19), un sévère décret du sénat condamna la débauche des femmes ; et la prostitution fut interdite à celles dont le père, l'aïeul ou le mari avait été chevalier romain. Car Vestilia, dont les ancêtres avalent exercé la pi'éture, s'était fait inscrire sur les registres de l'édile , abusant de cette ancienne coutume , qui croyait la débauche assez punie par la publicité de sa honte. » Tacite, Annal. II, 85. F. Suétone, in Tiberio, 35. Tertul. de Pallio.

(2) Tacite, Annal. II. 48. XIII. 34.

(3) " Claude alors loua dans son discours ceux qui, à cause de leur indigence, s'étaient volontairement retirés du sénat, et il raya ceux qui, en demeurant dans ce corps, avaient ajouté l'impudence à la pauvreté.» Tacite, Ann. XII. 52. Quelques sénateurs rayés à cause de leur prodigalité et de Tindigence qui en était la suite, entr.e autres un Sylla (an 17). Tacite. II. 48.

(4) .\uguste avait déjà pensionné des familles nobles (T'. plus haut, t. I. p. 274). Tibère en secourt plusieurs (honestam innoccntium paupertatcm levavit. Tacite, Annal. II. 48); donne un secours de 1,000,000 sesterces à Propertius Celer (Tacite,

A ces causes de dégradation et de mine : — l'oubli déjà fré- V quent de la vie militaire et de la dignité personnelle , — la j prostitution de la femme par la débauche, de l'homme par le ^^ théâtre (car il faut ici laisser, dans toute son énergie, la pensée romaine, aux yeux de laquelle ces deux choses étaient équivalentes (1)); — la pauvreté croissante des grandes familles, pauvreté sans ressource, qui devenait l'humble pensionnaire de la cassette impériale ; — ajoutez la délation qui faisait tomber les têtes, et la confiscation qui saisissait les biens ; vous comprendrez que les races anciennes qui dominaient, les races nouvelles qui venaient à s'élever, dussent promptement dépérir.

L'ancien patriciat fut balayé le premier. Sous l'épée des . proscriptions républicaines , sous le glaive des exécutions ■• impériales , sous la loi de décroissance qui menace, les aris- • tocraties exclusives, sa vie ne pouvait être de longue durée. Fondé parRomulus, disait-on, et par le premier Brutus, maintenu sans changement pendant des siècles, les guerres civiles l'avaient réduit à une cinquantaine de familles, et il était insuffisant à remplir certaines charges sacerdotales, son unique privilège. César, chose inouïe jusqu'alors, fit des patriciens. Mais au bout de treize ans (tant les proscriptions avaient été meurtrières !), Auguste fut contraint d'en nommer d'autres. Et .

Annal. 1, 78; ; refuse d'en secourir d'autres (Tacite, Ib. Suét., in ïiberio, 47. Velleius Paterc, H. 129. Sénèq. de Benef. II. 7); renonce à des successions en faveur des héritiers du sang, « ut nobilitatem eorum pecuniâ juvaret (Tacite, II. 43}.» Hortalus, petitfds de l'orateur Hortensias, avait reçu d'Auguste 1,000,000 de sesterces. V. sa demande au sénat, sous Tibère, la réponse sévère de l'empereur (Jd. II. 37. 38). . Sous Néron, plusieurs personnages nobles «paupertatis innoxiœ, » d'autres même qui avaient dissipé leur fortune, reçoivent un salaire annuel , de 500,000 sesterces (128,000 fr.) pour quelques-uns. Tacite, XllI. ;3ii. Suét. in Nerone, 10 Sénèq. de Brev. vitœ, 8.

(1) .\insi ces expressions : Equités Rom. arenà fœdati. Suét... Cautum ne eq. Rom. arenà aut ludo poUuerentur. Tacite. Hist. II. 02. Proceres... scenà polluantur. Ann. XIV. 20. ]'. les plaintes des vieux Romains contre les jeux donnés par Néron : « La jeunesse se perd par les goûts étrangers, la fréquentation des gymnases, l'oisiveté, ks amours infâmes, etc.. » Tacite, Ibid.

comme soixante-quinze ans après, dit Tacite, « des vieux palriciens de Romulus et de Brutus , il ne restait plus personne ; des patriciens nouveaux d'Auguste et de César, quelques familles à peine, » Claude fut obligé d'ajouter des noms nouveaux à cette liste sans cesse épuisée (1).

C'était donc la nohiUtas qui devenait le patriciat (2) ; c'étaient les noms illustres encore subsistant de la république, les noms nouveaux devenus consulaires sous l'empire , qui allaient prendre le vain titre de patricien. Les familles nouvelles devenaient de nobles familles ; mais aussi elles périssaient comme telles (3). Pendant que le nom glorieux des Domitius était porté par un escroc et un assassin , et devait finir en Néron (4) ; que les Lépidus (5) s'éteignaient dans les empoisonnements, les incestes, les désastres de tout genre; que les Silanus, englobés dans la famille des Césars, étaient, comme elle , livrés au glaive du centurion ou au poison domestique, et comptaient, pendant ces quatre règnes, douze têtes proscrites ou exilées ; que les Pompées et les Syllas ne pouvaient échapper à la jalousie impériale : en même temps, les Pollions, inconnus sous la république, puissants seigneurs sous Auguste, étaient proscrits sous Tibère ; de la race nombreuse d' Agrippa , ce fidèle serviteur d'Auguste , qui avait illustré le nom obscur des Vipsanii, une femme seule ne périssait pas de mort violente (6). A toute grandeur ancienne

(1) Loi Cassia sous César. F. Tacite, XI. 25. Et sur la diminution du nombre des palriciens (Denysd'Halicarnasse. I. 85. Niebuhr. t. II). Loi Sénia sous Auguste (an de Rome 725), (Tacite, Ihid. Dion, LU. 42). Acte de la censure de Claude (an de J.-C. 47) (Tacite. Ihid.).

(2) Yetustissimum quemque è senatu aut quibus parentes clari fuerant... adscivit Ciesar. Tacite, Ann. XI. 25. Le père de l'empereur Olhon fut de ce nombre. Suét., in Olhon, 1.

(-3) Xomina... nobilium qui cliam lùm supercranl. Tacite, Ann. XIII. 18. (Au commencement de Néron.)

(4) Je parlerai ailleurs de ce Domitius, père de Néron.

(.5) Sur les Lepidus, Tacite, Annal. III. 22. 32. VI. 27. 40. XIV. 2. XVI. 8. Suét,, in Cal. 25. .3(j. Dion. XLIX. — (G) Tacite, Annal, 111. 19.

OU nouvelle, à toute gloire noble ou plébéienne, l'atmosphère de cette époque était également meurtrière.

Elle l'était, non-seulement pour les familles, mais pour les nations. Ce qui s'appauvrissait, ce n'était pas seulement le sang des aristocraties, mais celui des peuples ; ce qui tendait à décroître et à disparaître, ce n'étaient pas seulement les races patriciennes, mais les races libres. J'ai montré ailleurs que, bien avant même la noblesse romaine, le peuple romain avait commencé de s'éteindre ; que cette vieille race italique, plébéienne , agricole , militaire , par suite des guerres incessantes, de la concentration des fortunes, de la multiplication des esclaves, du pâturage substitué à la culture, était à peu près disparue. Un semblable phénomène se passait dans toutes les parties de l'empire. Les races libres et dominantes de l'antiquité avaient été des races aristocratiques, élevées pour la politique et pour la guerre , incapables de toute autre chose, et méprisant toute autre chose. A quoi étaient bonnes désormais ces races de citoyens et de soldats, dans un empire asservi et pacifié, où il n'y avait plus ni politique libre, ni guerre nationale ? Il commençait donc à se produire un remarquable phénomène que les travaux modernes ont mis en lumière, et qui se développa davantage dans les siècles suivants. La misère rapprochait ces races de l'esclavage. Ne pouvant plus vivre de leur vote et de leur épée, elles s'essayaient tristement, honteusement, paresseusement, à manier le pic et le marteau qu'elles avaient jusque-là abandonnés avec dédain aux mains des esclaves. Philon nous peint l'homme libre qui , réduit par la misère à la nécessité du travail, creuse la terre, porte des fardeaux, en rougissant devant ceux avec qui il a été nourri et élevé (1) ! Les mains blanches des ingénus se pliaient au labeur des ateliers ; des corporations d'ouvriers libres faisaient concurrence aux ergastules. Ce fut là le douloureux commencement de l'industrie

(1) Philo, quôd omnis probus liber.

libre des temps modernes. L'antiquité païenne s'y pliait comme à une dégradation, au lieu de comprendre qu'un jour elle serait acceptée comme une gloire (1).

Mais maintenant , les anciennes races faisant défaut , comment se remplissait le monde ? Qui remplaçait ces races déchues? Qui héritait de la force, de la richesse, du crédit?

L'ordre antique sans doute , dans une certaine mesure , y avait pourvu ; le sénat se peuplait de chevaliers , l'ordre équestre de plébéiens , la cité romaine de Latins et de provinciaux. On ouvrait même plus larges qu'autrefois ces portes de la cité qui n'avaient jamais été closes. Le Latin arrivait à la cité par trois ans de milice dans la garde de Rome, par la construction d'un édifice, par l'exercice d'une magistrature locale, par la fabrication d'un navire destiné à l'approvisionnement de Rome (2). Le Latin et l'étranger y arrivaient surtout par l'inépuisable faveur du prince : le droit de cité se vendait au palais (3).

De même aussi dans les provinces, les petites aristocraties municipales, la curie, le sénat de la ville, donnaient place, à côté d'elles , à une aristocratie plus bourgeoise , à un sénat nouveau, à quelque chose comme cette noblesse de finance qu'on appelait à Rome l'ordre équestre. Le flot démocratique montait dans ces humbles bassins comme dans le grand Océan de la nationalité romaine. Le culte du dieu Auguste, répandu, dès son vivant, dans toutes les provinces, servait à cette révolution locale d'instrument et de prétexte. Les prêtres de ce dieu formaient un ordre intermédiaire dans la cité ; le sévir Augustal marchait sur les talons du décurion (4).

(1) F. l'Histoire de l'esclavage da)is l'antiquité, par M. Wallon (Paris, 1847 ), où cette révolution sociale, qui appartient surtout aux ne et ni" siècles de notre ère, est parfaitement mise en lumière.

(2) r. sur tout ceci Gains, Instit. 33. Ulpien. III. Suél., in Claudio, 19. Pline, Panég. 39.

(3) Sénèq., in Apocolokynt. Suét., in Ner. 24. Philostrate. 41. Pausanias, Achaïc.

(4) Sur les Seùri Augustales, V. la dissertation de M. Egger dans son Examen

'àHU CLAUDE.

Les empereurs avaient ouvert cette porte à l'invasion des nouvelles familles : ils faisaient ainsi la part des nouveaux bourgeois auprès des bourgeois anciens : ce grand litige dans toutes les républiques, antiques ou modernes, grandes ou petites, indépendantes ou non, depuis Rome et Sparte jusqu'à Zurich et Genève.

Mais cette révolution hiérarchique était la moindre de toutes. Elle n'eut pas suffi pour remplir les vides de la société. Le flot de l'ordre équestre montant au sénat, de la province envahissant la cité romaine, de toutes les bourgeoisies à rencontre de tous les patriciats, était anéanti et dominé par le flot de la race servile montant, par l'émancipation, au niveau de la race libre. Le peu de valeur de l'esclave, surtout depuis que l'ouvrier libre commençait à lui faire concurrence, avait multiplié les affranchissements ; on perdait peu à affranchir; on y gagnait même parfois. Auguste pressentit celte révolution et en eut peur; il voulut mettre des barrières aux affranchissements. Mais , comme il arrive d'ordinaire, sa loi, faite pour arrêter un certain mouvement dans les mœurs , constata ce mouvement et ne l'arrêta pas. Ce siècle avait besoin des affranchis. Rome et le monde continuèrent à se remplir de nouveaux libres. César comptait 450,000 citoyens romains, Auguste 4,114,000; Claude en compta 0,944,000 : or, ce n'est pas un impossible accroissement de la race ; ce ne sont pas des concessions impériales, toujours limitées dans leur nombre, qui expliquent ce progrès : c'est l'affranchissement des esclaves. L'affranchissement était si bien la porte de la cité que le provincial qui ne pouvait y arriver directement faisait un détour et passait par l'esclavage; il se donnait à un Romain qui , l'émancipant ensuite , le faisait Romain (1). Aussi, à Rome, Yingènu , celui qui était né libre, était comme

des historiens d'Auguste. 11 cite tics inscriptions attestant l'existence de ces collèges dès l'an de Rome 755 à Pompcii, 152 à Vérone, 778 à Vcics. (1) Pétrone. 57. l\\. XLl. 8.

perdu dans la multitude des affranchis, des nouveaux libres : « Séparez les uns des autres, disait-on au sénat; vous verrez quel est le petit nombre des ingénus (1) ! »

Ainsi (car le fils môme de l'affranchi était infjènu) , Rome, en majorité, n'était pas même à une génération de la servitude. La liberté donnée à des esclaves plus souvent que transmise à des fils, la liberté, qui aurait dû faire vivre et propager les familles, semblait au contraire leur être mortelle. Grâce à la corruption des mœurs, à la désuétude du mariage, à la chute de l'esprit de famille, à cette combinaison de luxe et d'oisiveté qui ouvrait aux fortunes mille voies de ruine et nulle voie de progrès, grâce enfui au fatalisme, à l'ennui, au dégoût de son temps, à la fatigue de vivre, la reine du monde, pour avoir un peuple, des chevaliers, des magistrats, un sénat, était obligée de puiser sans cesse dans les rangs de la population servile. Uergastule était la pépinière des citoyens : il fallait une multitude de captifs bretons, de gladiateurs germains , d'esclaves de toute nation et de toute langue , pour remplir les vides incessants que faisait dans la population romaine le triple ravage de la prodigalité des riches, de la tyrannie des empereurs, de l'immoralité de tous. Derrière les ordres divers, qui se poussaient les uns les autres pour arriver à un plus haut degré d'indépendance et y mourir, venait la race servile qui les poussait et les annulait tous.

Ce n'est pourtant pas que depuis la république les esclaves eussent beaucoup augmenté de nombre : la cessation des grandes guerres avait plutôt diminué les sources de l'esclavage, et l'industrie privée demeurait seule chargée de pro-

(l) Si separentur libevfini, manifestam ingenuoium penuiiam fore. Tacit., Annal. XIII. 27. Libertini, dans la langue de Tacite et de Suétone, est synonyme de Uberti {V. Suétone, in Cl. 2i. Quintil. V. 10. VII. 13), et il est incontestable que, d'après le droit, le fils de l'affranchi est ingenuus; mais, voudrait-on ne pas prendre à la lettre ce passage de Tacite et comprendre les lils d'aÛVancliis dans le mot libertini, le fait du dcpéiissement de la race libre serait encore bien remarquable. — Il est confirmé encore par ce que j'ai dit plus haut ( page 108), des armements d'esclaves et de la faiblesse militaire de l'Italie.

duire cette denrée ; des spéculateurs ramassaient les enfants exposés, les élevaient, puis allaient de province en province, de marché en marché, débitant ce bétail humain. Mais quel que fût le chiffre de la race servile, il devenait important parla diminution de la race libre. Comme il arrive souvent (les modernes l'ont observé) , la classe la plus pauvre , la plus malheureuse, la plus abrutie, était la plus féconde : l'Irlande affamée est aujourd'hui le pays le plus peuplé de l'Europe et du globe. La population servile se multipliait donc, ou au moins se maintenait. En Italie surtout, presque seule, elle se renouvelait, parce que seule elle cultivait la terre , gardait les troupeaux , et que même l'esclavage, avec la vie agricole et l'air libre des campagnes, valait mieux pour la propagation de l'espèce humaine, que la liberté avec les vices, la fainéantise, la vie meurtrière de Rome. Cet accroissement, au moins relatif, de la race servile, me semble incontestable, si grande qu'on puisse faire chez les écrivains de cette époque la part de la déclamation et de l'hyperbole. Dans le sénat, on n'ose faire reprendre aux esclaves le costume qui les distinguait des hommes libres, de peur que le petit nombre de ceux-ci ne devienne trop manifeste (1). Rome est toujours tremblante devant la multitude de ses esclaves : un soldat qui, sous Tibère , les appelle à la liberté , et fait afficher des proclamations incendiaires, soulève en foule les patres à demi sauvages de l'Apennin ; Rome est sauvée parmi coup de bonheur et « demeure épouvantée, dit Tacite, en pensant à l'accroissement journalier de la population servile et à la diminution de la race libre (2). » Des gladiateurs se révoltent un instant à Préneste : le peuple de Rome, « qui appelle les révolutions et en même temps les redoute , rêve déjà Spartacus et tous les désastres des guerres servîtes (3). » Des femmes, Lépida

(1) Sénèq., de Clem. I. 24.

(2) Tac, Annal. IV. 27 . Ob multitudinem familiaruni, qiiœ gliscebat immensum, minore in dies plèbe ingenuà.

(3) /(/. Aunal. XV. iO. Ut est novarum rerum cupiens pavidusque.

sous Claude , Agrippine sous Néron , sont redoutées , soupçonnées , accusées , parce qu'elles tiennent sous leur main des milliers d'esclaves turbulents qu'elles peuvent armer contre Rome (1).

Ce flot qui montait , dépassait les unes après les autres toutes les digues; la race affranchie réclamait, non-seulement sa place dans le monde , mais la plus belle place. Si les lois d'Auguste étaient impuissantes à limiter le nombre des affranchissements , les lois d'Auguste et les traditions antiques étaient également impuissantes à arrêter la fortune croissante des affranchis. L'ancienne Rome avait rejeté l'affranchi dans les tribus urbaines, dont le vote était à peu près insignifiant ; mais qu'importait, puisque le peuple ne votait plus ? — Elle l'avait soumis à un patron : mais la toutepuissante faveur du prince lui accordait les honneurs de Vinyênuité, lui donnait par fiction une naissance libre (2) et une famille. — Elle avait prétendu l'exclure des légions : mais les soldats manquaient aux légions, et Auguste lui-même avait été obligé par deux fois d'armer et d'émanciper des esclaves; il avait composé d'affranchis la garde municipale de Rome

(1) Tacite, Ann. XII. 65. XIV. 7. Quant aux nombres d'esclaves possédés par des particuliers, j'omets , comme suspects d'exagération , les faits qui sont rapportés avec énonciation de chiffre. Mais Démétrius , affranchi de Pompée, se fait apporter tous les soirs , comme un général d'armée, l'effectif de ses esclaves (Sénèq. I. de Trancpiillitate. 8). Sénèque, philosophe , se défendant contre ses ennemis qui lui reprochent ses richesses, avoue qu'il ne sait même pas lé nombre de ses esclaves (de beatà vità. 17). Dans les lieux destinés à la sépulture des esclaves et affranchis d'Auguste et de Livie, on a compté jusqu'à G,000 urnes. F. l'utile et laborieux ouvrage de M. Dezobry : JRome au siècle d'Auguste, et surtout M. Wallon, t. II, p. 144-155.

Ce que j'ai dit des armements d'esclaves, du grand nombre des all'ranchis par rapport aux ingénus , prouve encore l'importance de la population servile sous les empereurs. Je puis encore citer Tibère (Tac, Ann. III. 53) et le jurisconsulte Cassius (XIV. 44.) se plaignant de la multitude des esclaves.

(2) Ménodore ou Menas, sous Auguste, fut le premier affranchi admis à Vingétmité. 2 pr. D. si ingenuus esse dicat. Dans les inscriptions, C. Cœsaris libertus ingemius ou même serins ingenuus (sous Auguste). Gori, 13. Muratori, 1007.

{vigiles) (1). — Elle l'avait éloigné des fonctions publiques; mais, dès l'époque républicaine, l'ordre des scribes, que Cicéron appelle le second ordre de l'État, se peuplait d'affrancbis ; et sous les empereurs, les affrancbis envabissaient toutes les magistratures du second ordre, c'est-à-dire les fonctions actives, ne laissant guère à la race ingénue que les anciennes charges curules , fonctions honorifiques , insignifiantes et pourtant dangereuses. — Elle avait cru fermer aux affranchis l'ordre équestre : mais le prince leur donnait l'anneau d'or (2) ; mais à défaut du prince, un simulacre de jugement ou d'adoption le leur conférait (3) ; mais à défaut de tout cela, ils s'aventuraient à le prendre, et lorsque Claude voulut faire justice de ces méfaits, un seul homme lui dénonça quatre cents de ces faux chevaliers (4). — Elle les excluait du sénat; mais, dès le temps d'Appius le censeur, et grâce à lui, des fils d'affranchis y avaient pris place (3); César en avait admis (6); Claude, alternant toujours entre la rigidité et la faiblesse, entre l'esprit exclusif et l'esprit révolutionnaire, jurait de n'en pas admettre ; puis, au moyen d'adoptions simulées, il y faisait entrer les affranchis eux-mêmes (7) ; les sénateurs abondaient dont les arrière-grands-pères, peut-être les grands-pères avaient été esclaves (8). — En un mot, la vieille Rome avait prétendu ôter à ces familles serviles, avant que trois ou quatre générations libres ne les eussent purifiées , toute im-

(1) Suét., in Aug. 16. 25. Macrob. I. 2. Strabon, V. Dion. LV. LVI.

(2) Jus aureonim annulorum, Dion. XLVIII. 43. LUI. 30. Suét., in Aug. 7i. in Galba. 14. in Vitell. i2. Tac, Hist. I. 1-3. II. 57.

(3) Ainsi pour l'histrion Paris. Tacit., Ann. XIII. 27.

(4) Pline, llist. nat. XXXIII. 1.2.

(5) Liv. IX. 29. Diod. Sic. XX. Claude dans Tacite. XJ. 24. Suét., in Cl. 24. (0) Dion. XLIII.

(7) Dion cl Suél. Ihid. Massurius Sabinus apud Gcll. V. 19.

(8) Plurimis cquitum, plerisque senatorum non aîinndè originem trahi. Tac. Ann. XIII. 27. Néron voulut pendant quelque temps exclure du sénat les fds d'aflfranchis. Suet., in Ner. 15. L'empereur Vilellius avait eu, disait-on, pour trisaïeul un afiVanchi savetier (yiiforc/ii vcteramenlarium). Suét,, in Vit. I.

CENSURE DE CLALDE. 369

portance, toute force, toute dignité : mais les affranchis de César, bien plus puissants que des sénateurs et des consuls, gouverneurs de provinces, commandants d'armées, rois par intérim des royaumes que César jugeait à propos de laisser vacants, étaient, s'il y en avait une, la véritable aristocratie de l'empire. Comme les anoblis de l'ancien régime, ils se faisaient faire même des aïeux par de complaisants généalogistes. J'ai déjà dit que Pallas, sans doute par son homonyme fils d'Évandre, prétendait remonter aux rois d'Arcadie; et quand Néron pensa épouser l'affranchie Acte, sa maîtresse, il trouva des consulaires prêts à jurer qu'Acte descendait des rois de Pergame (1). Néron finit même par traiter tout à fait les affranchis en aristocrates, et, quand ils étaient riches, les fit mourir comme des patriciens (2).

Les affranchis dominaient ainsi partout, depuis le palais du prince jusqu'à la dernière boutique du Forum. Ils étaient aux places les plus importantes, sinon aux plus éclatantes ; aux avenues, quand ils n'étaient pas au siège, du pouvoir. Entre la noblesse orgueilleuse , appauvrie , menacée , et le peuple mendiant et famélique, ils formaient un tiers-état, possédant, par toutes les fonctions de second ordre ce que nous appellerions la puissance de la bureaucratie , par les habitudes actives de l'esclavage, les ressources et la richesse de l'industrie , par l'infériorité même de leur origine et de leurs mœurs la faveur d'un prince qui ne savait rien et pouvait tout. Ils faisaient corps : quand leur insolence envers leurs patrons amenait des plaintes au sénat et qu'on réclamait des peines nouvelles contre les affranchis ingrats (c'était le terme légal), ils trouvaient des avocats dans le sénat pour rappeler le respect dû à leur corps : « Cette classe, disait-on, est partout répandue : elle remplit les tribus et les décuries ; elle recrute les cohortes urbaines , le service des magistrats et des

(1) y. ci-dessns, pages 3oi--33G. Siict., in Xer. 28. Xipliilin. LXI.

(2) Tac , Ann. XIV. C6 et ailleurs.

prêtres. Un grand nombre de chevaliers, la plupart des sénateurs, n'ont pas d'autre origine. » Le sénat n'osait se heurter contre une classe aussi puissante, et les patrons se tenaient pour battus (1).

En eût-il été autrement ! La pente démocratique était si forte que les esclaves eux-mêmes arrivaient à se faire craindre. Tacite loue Tibère de la modération qu'il imposait à ses esclaves. Sous Caligula ils furent menaçants et prêts à rompre leur chaîne. Sous Néron, nous verrons des esclaves puissants, opulents , redoutés. Écoutez ce que nous raconte Épictète de son maître Épaphroclite et de son ancien camarade Félicion : « Épaphrodite avait un esclave cordonnier qu'il vendit comme inutile. Cet esclave fut acheté par un homme de la maison de César, et devint cordonnier de César. Il fallait voir comme dès lors Épaphrodite l'honora : « Que fait, je vous prie , ce bicn-aimé Félicion ? » Et si l'on demandait à un de nous : « Que fait Épaphrodite? — Il a de grandes affaires avec Félicion (2) ». Les nobles de Rome étaient aux pieds d'Épaphrodite, l'affranchi de César; Épaphrodite, à son tour, était aux petits soins avec Félicion, l'esclave de César.

Ainsi montait l'homme nouveau, l'affranchi, l'esclave, tandis que descendait le noble, V ingénu, l'homme libre. Celui-ci commençait à manier la bêche, tandis que celui-là osait prétendre aux faisceaux et à l'épée : et, dans ce double mouvement d'ascension et d'abaissement, dans cet effet de la pauvreté ^ qui diminuait l'un , de la fortune qui faisait grandir l'autre , dans cet échange des conditions, qui imposait le travail mal nuel à la race libre en la mesure où la race servile en était dé- [ chargée, se préparait indubitablement le moule des sociétés \ chrétiennes avec le principe d'égalité qui en fait la base , la liberté de l'industrie qui en est la vie, l'abolition de l'esclavage qui en est la gloire.

Il ne faut pas se faire illusion cependant, et ce mouvement

(1) Tacite, Ann. XIII. 26. 27. — (2) Epictète, in Airlan. I. 19,

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démocratique, concordant avec les grands desseins de la Providence , n'en a pas moins un caractère dont le sens moral et la dignité humaine sont profondément blessés. Ce n'est pas ici un principe généreux et juste qui se satisfait ; c'est tout simplement un fait qui s'accomplit, et quel fait î Si les esclaves sortent de leurs fers , si les affranchis grandissent , ils ne le doivent pas à une généreuse inspiration de leurs maîtres ; ils le doivent rarement à leur travail ; ils ne le doivent pas non plus à la révolte : mais ils le doivent le plus souvent à quelque chose de pire que la révolte, à une servilité complaisante, honteuse, dégradée. Ils le doivent peut-être encore plus à la délation. C'est par elle qu'ils font la guerre aux maîtres et aux patrons; ils les livrent, avec leur fortune, aux empereurs dont ils attendent leur salaire en faveur et en argent. C'est pour cela que Caligula fut si redoutable, quand il autorisa hautement la délation de l'esclave contre le maître, de l'affranchi contre le patron ; c'est pour cela qu'à tous les moments un peu sages du gouvernement impérial, se multipliaient les lois contre les esclaves et les affranchis, dénonciateurs de leurs maîtres; barrières que l'empereur posait aujourd'hui dans sa sagesse, que demain il levait dans sa colère (1). Voilà comment l'émancipation s'opérait : par le travail un peu, par la prostitution beaucoup, par la délation peut-être encore plus. Et surtout les affranchis de César, ces puissants du siècle ne s'étaient élevés, ni par le travail (qui pouvait y songer au palais?), ni par la vie militaire (car ils n'allaient point aux armées), ni par les magistratures (car elles leur étaient interdites) ; ils s'élevaient par les services domestiques du palais, par une courtisanerie servile, souvent infâme, par leur affinité avec les vices du prince. Il y a loin du mérite qui arrive à l'intrigue qui parvient. Lorsque, dans les États modernes, et plus en France que partout ailleurs, un Chevert ou un Fabert

(1) Sur Caligula, V. Josèphe, Anliq. XIX. 1. Siiv Claude, Suct., in Cl. 25. Marcianus, D. XXXVII. Liv. XIV, tit. I. 19.

montait au premier rang de l'armée ; lorsque Rollin, fils d'un coutelier, recteur de l'université de Paris, se faisait faire des excuses par un archevêque de Paris qui avait manqué à ses privilèges; lorsque Jean-Bart, ce rude matelot, se faisait respecter par les plus grands seigneurs, dans les galeries de Versailles; personne au monde ne se fut avisé de les appeler des parvenus: et, pour citer un exemple plus grand et plus saint , lorsque Hildebrand , le fils du charpentier, abaissait sous lui, par la seule puissance de la vérité, la tête couronnée d'un empereur, son origine était une gloire de plus. Mais quand Rome était bafouée par des hommes que l'infamie seule avait tirés de l'esclavage; quand un Pallas donnait un soufflet au sénat; quand un Calliste (Sénèque nous dit l'avoir vu) fermait sa porte au maître qui l'avait mis en vente, un écriteau sur la poitrine (1) ; quand Yatinius, « un des plus hideux phénomènes de cette cour, garçon cordonnier, bouffon et contrefait, que Néron avait pris d'abord pour s'en moquer, mais que le nombre de ses victimes avait rendu respectable (2); » quand cet homme, avec son franc parler insolent et son esprit de démocratie hargneuse, disait à Néron : « Je te hais. César, parce que tu es sénateur (3) ; » il n'y avait là qu'insulte, insulte basse et gratuite à tout ce qui avait passé pour grand, non pas élévation ou ennoblissement de ce qui avait été faible et petit.

Le mérite ou le talent n'était pour rien dans cette fortune des valets de chambre et des cordonniers. Le caprice du prince avait tout fait. Comme un boucher, à Constantinople, devenait grand-visir parce qu'il avait plu au sultan, l'eunuque Posidès ou l'infâme Doryphore devenait un grand homme parce que le regard céleste de Néron s'était abaissé sur lui (4), parce qu'il appartenait à la divinité de César de donner à qui il

(1) Sént-q. Ep. 47. — (2; Tacite. XV. 34. — (3) Xipliil.

(4) V. ci-dessoup, h la fin ihi S 111, les louanges adressées par Sénèque à lalTrancIii Pohbe.

voulait, non-seulement fortune et puisscance, non-seulement noblesse et gloire, mais grandeur, génie, vertu ! Nous avons une juste et triste image de ce qu'étaient les parvenus de ce siècle dans le honteux livre de Pétrone. C'est le riche et débauché Trimalcion, qui a été esclave, qui a gagné assez d'argent pour se racheter, qui a racheté sa compagne d'esclavage « afin d'avoir une femme qui lui appartînt , » qui est devenu sévir, qui appartient désormais à l'opulente bourgeoisie de sa ville, et qui, au milieu de ses orgies, entre les ignobles courtisans de ses débauches, bégaye, en estropiant la langue, ses vœux humanitaires pour l'abolition de l'esclavage : « Les esclaves sont hommes aussi, ils ont bu le même lait, et, si je vis, ils goûteront bientôt l'eau de la liberté ! » Voilà en quel lieu et par qui se trouvent, le plus nettement proclamés, les droits de l'homme sous les empereurs (1). Sénèque, il est vrai, les proclamera en d'autres termes; mais Sénèque les aura appris à une autre école qu'aux écoles païennes ; je parlerai de lui plus tard. En voilà assez sur cette révolution. Voici venir maintenant, pour la réformer, Claude, le stylet du censeur à la main, Claude qui restaure en antiquaire l'œuvre du politique Auguste, Claude pour qui tout cela n'est qu'affaire d'érudition et de cérémonial, Claude qui prend au burlesque la pensée d'Auguste et chez lequel toute chose tourne à l'impuissance et au ridicule. Parce qu'au Forum, pour mieux assurer la foi des traités, il tue une malheureuse truie, selon l'étiquette des Féciaux ; parce qu'à la nouvelle d'un tremblement de terre , il ordonne un jour de repos, et, à la vue d'un oiseau sinistre, des prières publiques , selon les rits anciens ; parce qu'il relève la tradition oubliée des aruspices ; tout est sauvé ! l'antique Rome va revenir ! Claude oublie seulement ses affranchis et Messahne qui, chaque jour, obtiennent du prince le contraire de ce qu'a ordonné le censeur.

(1) Amici et servi homines sunt, et scquè unum lactem biberunt; me salvo , citù Uberam aqiiam gustabunt.

Tout, il est vrai, se passe selon l'ordre antique. Assis au Champ-de-Mars dans sa chaise carule, après avoir pris les auspices, Claude, selon la formule légale, convoque le peuple romain par la voix du héraut : « Bonheur, paix, fortune, salut au peuple romain des Quiritcs et à la chose publique du peuple romain, ainsi qu'à moi et à mon collègue, à notre magistrature et à notre devoir ! faites comparaître ici devant moi, tous les Quiritcs, chevaliers, fantassins, magistrats, citoyens, les curateurs de toutes les tribus, afin qu'ils rendent compte chacun pour soi , ou l'un pour l'autre (1) ! «

Mais Claude s'apercevra bientôt que sa- Rome nouvelle n'est qu'une fille bâtarde de la Rome véritable. — Des étrangers prennent des noms romains : « Rayez ces noms , » dit Claude. — Un citoyen, personnage important d'une ville de Grèce , ne sait pas la langue latine : « Dépouillez-le de la toge ; il n'est pas Romain celui qui ne parle pas notre langue (2). » — Des affranchis osent se donner pour chevaliers : <( Confisquez leurs biens. » — Des affranchis ingrats ont manqué de foi à leur maître, lui ont suscité un délateur , ont mis son état et ses droits en question : « Qu'ils redeviennent esclaves (3). » — Des avocats veulent les défendre : « Prenez-y garde ! quand vous aurez à vous plaindre de vos affranchis , je me refuserai à vous rendre justice. >> — Un homme a pris indûment le titre de citoyen : « Menez-le aux Esquilies, et qu'on lui tranche la tête (4). » Et Claude oublie, pendant qu'il veille avec cette rigueur sur la pureté du sang romain, que le droit de citoyen, débité au palais par Messaline, est tombé si bas, qu'on achète un diplôme, dit Sénèque, pour un verre cassé. Et Claude, qui réprime ainsi l'insolence des affranchis de Rome , ne tourne pas la tête vers ses propres affranchis , Polybe qui marche familièrement entre les deux

(1) Varro de linguà latinà, V. 9. — (2) Suétone, in Claudio. 16. Dion. LX. (3) Suétone. 25. Marcian. Digest. XXXVUI , tit. 14, lib. 19. Cette jurisprudence était cependant douteuse sous Néron. Tacite, Annal. XIII. 26. —(4) Suétone. 24. 25.

consuls ; Harpocras porté dans la litière, dont un décret impérial lui a permis l'usage ; Narcisse debout avec le bâton d'ivoire des questeurs, Narcisse qui est envoyé aux armées , qui veut haranguer les troupes , et à qui les soldats rient au nez (1).

Vient maintenant à cheval , arrivant du Capitole, avec ses manteaux d'écarlate et ses guirlandes d'olivier, la procession des chevaliers. C'est toute la haute bourgeoisie romaine qui défile devant le censeur, pour lui rendre compte de ses droits, .de sa vie, de ses mœurs, de sa fortune. Claude, hélas ! ne sait pas combien est difficile le métier de censeur. Pour s'enquérir de la vie privée, il emploie des commissaires qui se moquent de lui. Tel chevalier est accusé d'être trop pauvre, il montre son état de fortune ; tel autre d'être célibataire ou de n'avoir pas d'enfants, il amène ses enfants et sa femme ; celui-là, diton, s'est frappé pour se donner la mort, il ôte sa tunique et montre son corps sans blessure ; et le digne censeur, malgré toute sa bonne volonté d'être sévère, attrapé et baissant la tête, lui dit : « Emmène ton cheval (2). »

Claude seul au monde ne pouvait comprendre l'impossibilité de cette magistrature domestique , de cette enquête sur la vie et les mœurs, exercée en la personne de six cents et quelques sénateurs , de trois mille chevaliers environ (3) , de six millions neuf cent mille citoyens. Tout lui manquai pour refaire sa Rome classique, qu'il aurait dû laisser dans les livres, où elle était si belle. J'ai dit qu'il fut obligé de faire des patriciens; car il fallait des patriciens à une république ; il lui fallait aussi un sénat, et son sénat semblait prêt à lui manquer.

Le sénat en effet était encore fermé aux provinces, dont les habitants, même quand ils étaient citoyens, n'étaient pas admissibles aux honneurs. Or, tandis que l'Italie se dépeuplait, que sa noblesse devenait indigente, les fortunes trop mena-

(1) F. Suétone. 28. Dion. LX. — (2) Suétone. 16. —(.3) V. Pline. XXXllI. 7. 8.

cées à Rome fuyaient dans les provinces ; la richesse passait aux vaincus. Le sénat s'appauvrissait donc : grand tort dans une assemblée aristocratique. Amoindri de toute façon, foulé aux pieds par Caligula et par Tibère , décimé dans tout ce qu'il avait eu d'illustre et de noble, baissant journellement la tête devant la fortune ou le crédit de quelques affranchis, il commençait à devenir une des plus tristes choses qui soient au monde, une réunion de parvenus sans mérite et d'intrigants sans fortune.

Mais où prendre des sénateurs? — Les fils d'affranchis ne pouvaient l'être, les chevaliers ne le voulaient pas. Claude était obligé d'y faire pénétrer les uns contre ses propres décrets, en les rendant ingénus par des adoptions fictives , de forcer les autres à accepter, en menaçant les récalcitrants de leur ôter l'anneau de chevalier (1).

Et cependant quand les provinces, riches, puissantes, civilisées, pressant l'Italie de toutes parts, s'enhardirent à lui disputer ses privilèges; quand les principaux de la Gaule, depuis longtemps citoyens, réclamèrent le droit d'honneurs , c'est-à-dire l'admissibilité aux magistratures, par suite au sénat ; l'orgueil du sang italien se révolta. Les restes de cette nobilitas qui, pendant un siècle, avait tenu fermées à l'Italie les portes de la cité, firent une dernière fois acte de résistance et d'oligarchie : « L'Italie n'était pas encore si épuisée , elle pouvait recruter son sénat. Ces richards de la Gaule viendraient donc écraser de leur prééminence les indigents patriciens ! La toute-puissance de ces étrangers chasserait du sénat le peu qui restait de noblesse ! Plus d'espérance ni pour l'homme bien né , ni pour le pauvre ! N'était-ce pas assez que les créatures de César, les ïranspadans admis depuis un siècle au droit de cité, les Insubres et les Venètes eussent déjà forcé les portes de la curie ? »

A ces traditions de la nohililas, non pas ,les libéraux, mais

(1) Suétone. 24.

les antiquaires opposaient les traditions plus généreuses du patriciat ; tant de peuples vaincus appelés de prime abord dans Rome, dans les magistratures, dans le sénat, depuis les Sabins admis par Romulus jusqu'aux Transpadans par César. J'ai déjà fait voir ces deux politiques différentes du patriciat et de la nobiUtas (1) : l'une généreuse et large, par laquelle Rome ouverte aux étrangers vécut et s'agrandit ; l'autre plus résistante et |)lus étroite, par laquelle Rome concentrée en elle-même dépérit et tomba.

Quant à Claude, son parti était pris pour l'antiquité. Il vient donc au sénat armé d'un long et puissant discours, qui commençait par : « Mes ancêtres, dont le premier, Atta Clausus, Sabin d'origine, etc. » — Puis il reprend les choses à Numa le Sabin et à Tarquin, fils de Démarate de Corinthe , appelé en toscan Mastarna ; — de là, toutes les querelles du sénat et du peuple, avec des compliments pour Persicus le sénateur, pour Yestinius le chevalier ; — puis il s'embarque pour la Gaule, traverse Vienne, s'arrête à Valence, et ici une . grande apostrophe à lui-même : « Il est temps enfin, Tibérius César Germanicus, de te révéler aux pères conscrits, et de leur faire connaître le but de ton discours , car te voilà arrivé aux extrémités de la Gaule narbonnaise. » Puis continuant son voyage , il passe par la Gallia Comata, arrive à Lyon, fait déclarer Lyon et la Bourgogne {yEdui) dignes de produire des sénateurs ; et c'est encore à Lyon que nous lisons ce discours gravé sur le marbre , et conservé dans la bibliothèque par les soins de la municipalité reconnaissante (2).

Ainsi fut résolue la question du sénat. Mais à l'infime degré de l'échelle sociale, se remuait la question de toutes la plus grave, celle de l'esclavage, d'autant plus sérieuse que les esclaves devenaient plus nombreux, que les liens moraux devenaient plus faibles, que l'esclave et le maître l'un l'autre se respectaient moins.

(1) V. ci-dessus page 179.- (2) V. Tacite. XI. 23. 25. Claudii oialio apud Gruter.

Le temps n'était plus où l'esclave, cette chose du maître, cet animal domestique, cet être qui n'était pas une personne, s'asseyait pourtant à la table du maître, jouait avec ses enfants, prenait part comme membre de la famille (familiaris) à toutes les fêtes de la maison (1). Avec la décadence des traditions romaines , avec l'anarchie des derniers temps de la république, avec l'affaiblissement de la censure par laquelle il était protégé , avec l'abondance et par suite le bon marché des esclaves amené par la conquête romaine, le pouvoir du maître, en fait comme en droit, n'avait plus connu de limite. Yédius Pollion, à qui un esclave brise une coupe de cristal, le fait jeter à ses murènes, « genre de supplice qui seul lui procurait le spectacle d'un homme déchiré en même temps dans toutes les parties de son corps (2). » Quand l'esclave est infirme , malade , et qu'on ne veut pas le soigner , on le jette dans l'île d'Esculape sur le Tibre ; Esculape est chargé de sa guérison. Le maître , en un mot , use de tout son droit, et le droit alors paraît effroyable.

Que faire pourtant? Ouvrir les ergastules? émanciper les esclaves? livrer la société à ces bêtes féroces qu'elle a tenues enchaînées, à ces hommes « d'origine et de culte divers , adorateurs de dieux étrangers , quand ils adorent un dieu quelconque (3)? » — Lorsqu'un moment Gains fit pencher la balance en faveur des esclaves , lorsqu'il les lâcha contre leurs maîtres , le monde s'épouvanta à la pensée de

(1) V. Macrob. I. 10. 1 1. — Calo, de rc rusHcâ, 6. 66. 69. — Plutarch., in Coriol. 24. inCato maj. 3. 20. 21. Dionys., Frag. XX. 1. Sénèq., Ep. 47. Tacite, Ann. XIV. 41.

(2) Pline, Hist. nat. IX. 23.— Sur le même fait, Sénèq. de Ira. III. 40. de Clementiâ. IV. 18. — Remarquez aussi ce passage d'Horace : « Si vous faites mettre en croix un esclave qui, en enlevant un plat, aura goûté la sauce ou quelque poisson entamé, ne semblerez-vous pas plus fou que Labéon? La faute que voici, n'est-elle pas et plus folle et plus criminelle?... Votre ami, dans l'ivresse a taché le lit du festin, il a laissé tomber un plat usé par les mains d'Évandre... et pour cela vous le haïssez et le fuyez, comme un débiteur fuit Druson. » I. Sat. III.

(3) Tacite, Annal. XIV. 44.

cette émancipation de l'esclave par la délation et par le meurtre. Rome et l'Italie tremblaient devant leur population servile ; chaque maître dans sa maison tremblait devant ses esclaves : autant d'esclaves, disait-on, at/tant d'ennemis. Des lois sanguinaires (j'en reparlerai plus tard) protégeaient par des massacres effroyables la sûreté du toit domestique ; mais quand on mettait ces lois à exécution, Rome elle-même, Rome cette inhumaine, jetait un cri d'horreur. D'un côté donc, perpétuel et croissant danger ! de l'autre , pitié et profonde douleur ! Inextricable problème pour l'antiquilé, qui ne pouvait satisfaire à l'humanité que par une révolution effroyable, ni assurer le repos public que par une domination atroce ! Jamais une révolte d'esclaves n'eût semblé plus motivée, jamais elle n'eût été plus funeste.

Claude en ceci fut sage , généreux et humain. S'il punit l'esclave ingrat et dénonciateur, il déclara libre l'esclave jeté dans l'île du Tibre et qu'Esculape avait guéri : le maître alors tuant son esclave , Claude déclara le maître homicide ; sentence nouvelle et bien hardie (1). L'esclave eut le droit, sinon d'accuser son maître, du moins de se plaindre et d'aller embrasser la statue de César (2). Il ne fut plus permis de le jeter aux betes (3) ; le préfet urbain veilla sur lui, et pourvut même à sa nourriture, que le maître rationnait parfois avec des mesures fausses (4). En un mot, la police des empereurs, comme celle des censeurs sous la république, fut protectrice pour la classe servile ; le principe de l'impersonnalilé de l'esclave, toujours proclamé dans le droit civil, fut un peu mis de côté en fait de police ; et les philosophes admirent que, « bien que tout soit permis envers l'esclave, le droit com-

(1) Édit de Claude, an 47, Suétone. 25. Dion. LX. Modest. in Digeste, LX. tit. 8. 1. 2. — (2) Sénèq., de Benef. III. 22. de Clem. I. 18.

(3) Loi Pétronia, sous Auguste ou sous Néron. Digeste. II. § 2 ad L. Cornel. de slcariia. 42. de contrah. emptione. Gellius. V. 14.

(4) Sénèq. Ibid. Juvénal. XIV. 126.

7nim des êtres animés ne souffre pas que tout soit permis envers l'homme (1). »

L'œuvre de Claude était donc consommée. — 11 avait même donné des soins à l'alphabet et l'avait enrichi de trois lettres nouvelles, entre autres le psi grec (y) et le digamma éolique (F) qui n'y restèrent pas plus longtemps que lui sur le trône (2) : Claude l'érudit en savait moins long que Tibère , qui demandait pardon au sénat d'employer le terme grec de monopole (3) ; il faut une grande puissance pour ôter une demi-syllabe du dictionnaire, et il n'est pas encore dit que la toise et la livre, chassées de notre langue de par la loi, n'y resteront pas.

Mais qu'importe, l'œuvre de Claude était consommée. — Et pour la couronner , les dieux lui avaient gardé une dernière volupté d'antiquaire. Ce friand des choses passées, ce disciple de Tite-Li\e avait trouvé dans les dédales de sa science, qu'Auguste s'était trompé en célébrant, soixantetrois ans avant lui, les jeux séculaires, et qu'il avait, lui, à les célébrer une seconde fois ; le héraut alla donc crier sur la place : « Venez voir ce que vous n'avez jamais vu, ce que vous ne verrez pas une seconde fois. » Proclamation qui fit rire : bien des vieillards avaient vu les jeux d'Auguste, bien des jeunes gens devaient voir quarante ans après ceux de Domitien , et on entendit même au théâtre un comédien qui avait joué dans les fêtes d'Auguste (4).

Mais Claude ne se trompait pas tout à fait ; ces soixantetrois ans étaient un siècle. Comment les choses avaient-elles

(1) Cùm omnia in servum liceanl, esse aliquid quod in lioniincm liccre commune jits animantium vetat. Sénèq. Clem. Ibid.

(2) Suét., in Cl. 41. Tacite. XI. 13. li. Piiscian. I. p. m. 2ô. Quinlil. I. 7. et les inscriptions du temps de Claude où le F renversé se voit encore. 11 équivaut au V consonne.

(3) Suét., in Tib. 71. Un puriste disait à Auguste qui employait un mot étranger : " Tu peux, César, donner le droit de cité aux hommes, mais non aux mots. » Suét., delUustr. grammat. 22.— (4) Y. Suét. 21. Tacite. XI. 11. Zozim. 11. 4. Piine.Vll. 48.

marché depuis Auguste? que devenait ce qu'Auguste avait voulu rétablir, la nationalité, — la propriété, — la famille? — Un mot là-dessus.

Dans la nation d'abord, — vers la fin de la république, l'esprit exclusif avait dominé ; soys les empereurs , l'esprit cosmopolite triomphait. Il ne faut pas oublier que les 6,940,000 citoyens de Claude représentaient 6,940,000 familles, c'està-dire 28 millions d'individus environ , tous Romains. Cette statistique était l'éclatant témoignage de l'élargissement de la cité.

^lais ces citoyens, qui étaient-ils? Les privilèges de la cité sous les empereurs n'étaient plus les mêmes qu'au temps des consuls. Les saintes lois Porcia et Sempronia, l'exemption de la prison et du supplice, s'accordaient peu avec le droit constitutionnel de Caligula ou de Tibère. Les citoyens n'échappaient même pas toujours à la torture, ce lot des esclaves. Ce qu'on cherchait, dans la cité romaine, ce n'étaient donc plus les privilèges de la liberté personnelle, c'étaient des privilèges d'argent: c'était l'exemption de l'impôt; c'était surtout la participation au droit civil romain, ce droit exclusif qui déniait à l'étranger, et la puissance paternelle , et le mariage, et le pouvoir de tester, et même, dans le sens le plus romain , la propriété (connubiinn , testamentum , patria potestas , commercium , jus Qiiirifiitm , etc.) , toutes choses dont Rome faisait orgueilleusement des privilèges nationaux. En d'autres termes , c'était le privilège de faire des affaires , et d'entrer en partage avec ces six ou sept millions de propriétaires, hors desquels il ne pouvait guère y avoir de fortune dans l'univers romain. Et comme avec cela, sous Claude et sous Néron, le droit de cité se vendait au palais dans la boutique des affranchis, vous comprenez qu'à cette aristocratie militaire, qu'on appelait autrefois le peuple romain, succédât une aristocratie de propriétaires affairés et de prolétaires fainéants , et que Rome, au lieu d'acquérir des cultivateurs et des soldats, ne trouvât que des exploitants.

Aussi, parla multiplication des citoyens, tous exempts d'impôts, le trésor s'affaiblissait et l'armée ne se recrutait pas. Nous l'avons vu sous Auguste même (1) : les nouveaux citoyens, gens riches et en crédit, se souciaient peu du service militaire, et cherchaient tous les moyens d'y échapper. Les citoyens de l'Italie ne fournissaient déjà plus guère à l'armée que les neuf ou dix mille soldats du prétoire. Les légions se composaient des citoyens romains des provinces (2); elles finirent par se composer d'étrangers , puis de barbares ; et cette corruption des armées romaines ne fut pas une des moindres causes de la ruine de l'empire.

En ce qui touche la propriété, — les mêmes tendances continuaient à se produire. L'oligarchie, qui possédait les terres, put bien être proscrite et décimée sous Tibère ; la grande propriété changea de mains, mais fut peu morcelée. Il en tomba, il est vrai, sous le nom de congiarium ou de largesse impériale, à titre de divertissement ou d'aumône, quelques miettes aux trois cent mille lazzaroni de Rome , prime pour la fainéantise, gain facile et bientôt dissipé ; mais le travailleur de la campagne , le paysan italien , le pauvre provincial n'eut rien à gagner, et la masse des fortunes passa, des nobles et des chevaliers, aux délateurs, aux bouffons et aux affranchis du palais.

L'usure, d'ailleurs, cette plaie de la république, attirait peu sur elle l'animadversion impériale, et suivait son libre cours. Sous Auguste , nous trouvons des prêts à soixante pour cent (3). Sous Tibère, tous les sénateurs font l'usure (4), tous les biens sont grevés. Lorsque, pour porter remède à ce fléau, on ordonne aux débiteurs de payer immédiatement les deux tiers de leur dette, aux créanciers de placer en terres italiques

(1) V. ci-dessus, page 198.

(2) Miles extcrnus, provincialis. Tacite, Annal. III. 41. 64. Hisf. II. 21.

(3) Horace, I. Sat. II. 1 i. « Quinas hic capiti mercedes exsccal. » Comme il s'agit ici d'un usurier, il faut évidemment entendre par y» niax, ."i pour 100par;nois.

(4) « Nemo eà culpil vacuus. » Tacite, Annal. VI. IG.

les deux tiers de leur créance, il s'ensuit un trouble complet des fortunes : l'argent se cache ; les terres, dont on avait voulu accroître la valeur, ne se vendent plus; c'est l'État lui-même qui est obligé de se faire banquier, et de prêter 100 millions de sesterces à la classe agricole qui ne vit que d'emprunts (1). Tibère est sollicité de tous côtés par des nobles obérés qui le supplient de payer leurs dettes (2). Claude, à son tour, est obligé à des mesures nouvelles, pour défendre, contre l'avarice des usuriers, l'inexpérience des fils de famille (3).

Or, ces deux moyens de fortune, l'usure et la confiscation, ne profitent qu'au petit nombre ; et cette époque, plus encore, que celle qui termine les temps républicains (4) , nous présente de ces fortunes énormes, œuvres de la misère publique. L'augure Lenlulus, personnage d'une incapacité proverbiale, doit à un caprice de la faveur impériale une fortune de 400 millions de sesterces (105 millions fr.) (5). Pallas, affranchi de Claude; Sénèque, précepteur de Néron ; deux délateurs, Éprius Marcellus etVibius Crispus, ont chacun 300 millions de sesterces (63 millions fr.) (6). Narcisse, s'il faut en croire Dion, en posséda 400. Tous les affranchis des Césars, Calliste, Polybe sous Claude ; Hélius , Épaphrodite , Polyclète sous Néron; Icélus sous Galba; Asiaticus, au temps de Vitellius; tous ces hommes encore marqués des fers de l'ergastule (7), d'autres même encore esclaves (8), ont des fortunes immenses.

(1) Tacite. Ibid. \G. 17. Suét., in Tib. 48. Dion. LVIII. Pline, Ep. VI. 19.

(2) Sénèq., de Benef. II. 7. 8. Epit. V22.

(3) Senalus-consult. Macedonianum, qui défend de prêter aux fils de famille de l'argent remboursable àla mort de leur père, an 47. — Tac., Ann. XI. 18. Suét., in Vespas. II. Instit. : quùd cum eo. Paul. Sent. II. 10. Digcst. de senalus cens, macedon. — (4) V. tome I, page G5. — (5) Sénèque, de Beneflciis, II. 4. 7.

(G) Tacite, Annal. XII. 53. XIII. 42. XIV. 52. 53 de orat. 8. Sur la fortune de Sénèque et ses aveux à cet égard, î'. de vità beafà. 17.

(7) Tacite, Hist. 1. 37 et alibi.

(8) Sur la richesse des esclaves de Néron, T'. plus bas, Néron, § III. Un esclave de Galba donna, pour tâcher d'obtenir un emploi lucratif, 1,000,000 sest. (250,000 fr.) à Olhon. Suétone, in Othonc, 5.

« Je vis un jour, dit Épictèle, un homme pleurer aux pieds d'Épaphrodite (affranchi de Néron), lui embrasser les genoux, déplorer sa profonde misère ; il ne lui restait plus rien au monde, disait-il, que 1,300,000 dragmes (1,520,000 fr.). Or, que répondait Épaphrodite ? riait-il , comme nous eussions fait? Tout au contraire: — Mon pauvre ami, disait-il, plein d'admiration, et tu n'as rien dit ! et ta as supporté une telle infortune (1) ! » Apicius, sous Tibère, dissipe pour sa table un patrimoine de 20 millions fr., après quoi il fait ses comptes, trouve qu'il ne lui reste plus que 2 millions, et s'empoisonne de désespoir (2).

J'ai dépeint assez souvent les conséquences de cette concentration des fortunes (3). Elles ne cessèrent pas sous les empereurs. L'extension de la grande propriété nous est représentée en des termes plus forts que jamais (4) ; nous en avons une preuve singulière dans une inscription trouvée à Viterbe, d'après laquelle un aqueduc long de six milles ne traversait que onze propriétés appartenant seulement à neuf maîtres (3). — « On ne cultive plus, ditColumelle; le premier esclave venu, un valet de pied émérite, un porte-litière affaibli par l'âge, est choisi pour régisseur d'un immense domaine (6). » — Les champs dépérissent faute de culture, les villes mômes d'Italie sont abandonnées , leurs remparts à moitié détruits (7). —

(1) Epictète apud Arrian. I. 2G.

(2) Sénèque, Consolatioad Helviam, 10. Dion. LVII.

(3) Y. ci-dessus, page 11 etsuiv., 2G et suiv. 183. 19G. 197.

(4) « Le territoire de tout un peuple n'est plus que Vcrgastule d'un seul maître. Sénèq. Conlrov. V. 5. Jusqucs à quand étendrez -vous vos possessions? Une province ne vous suflit plus. Des fleuves naissent et meurent dans vos domaines. Il faut que votre territoire environne la mer et que votre régisseur commande au delà de l'Adriatique. Sénèq., Ep. 89. V. aussi de Tranquillilate animi, 11. de Benef. III. 8. Un seul régisseur administre une province plus grande que celle que l'on confiait à un consul. » De Ira. I. IC. Il y a sans doule à tenir compte ici de l'esprit déclamatoire des deux Sénèque. Mais j'ai cité la lettre de Tibère au sénat : « Villarum infinita spalia.» Tac, Ann. III. 54. — (5) Citée par M. Dureau Delamalle.

(6) Columelle. I. Praefat. 3. 11. 12. V. aussi Pline. VllI. 3. XVIII. 4. {^') Lucain. I. 2i.

L'importalion des blés en Italie augmente (1). La nourriture de Rome est plus incertaine , les disettes et les séditions qu'elles amènent sont plus fréquentes (2). — L'Italie se dépeuple ; il faut fonder des colonies dans ses villes désertes. Remède inefficace î des vétérans qu'on y envoie , les uns, habitués par le service militaire à des climats étrangers, peu d'années après retournent habiter les provinces; les autres, inaccoutumés aux soins de la famille, ne laissent pas d'héritiers : au bout de quelque vingt ans, Antium et Tarente sont de nouveau dépeuplées (3).

C'est assez dire que les lois maritales n'avaient porté remède à rien. — Ces lois, recueillies dans la succession d'Auguste, comme un legs précieux, s'en allaient pourtant, mal vues du peuple, maudites par les riches, en disgrâce auprès des jurisconsultes, restreintes par ceux-ci, éludées par ceux-là, affaiblies même par le favoritisme étourdi des empereurs, qui consentaient à être rigoureuxenvers tous, pourvu qu'il leur fût permis d'être indulgents envers leurs protégés. Tantôt on se mariait juste autant qu'il était nécessaire pour être admis à un emploi, recueillir un legs, et le lendemain un divorce vous débarrassait de cette menteuse et passagère union (4). Tantôt, par l'adoption, on simulait la paternité, on se donnait la veille des comices un fils qu'on émancipait le lendemain , et l'on gardait , avec les honneurs de la préture (5), toute la liberté de sa solitude. Les empereurs, dans leur toute-puis-

(1) Tacite, Ann. VI. 13, Columelle. Prœf. 20.

(2) « L'Italie ne subsiste que par le blé élianger. La vie du peuple romain est à la merci des vents et des tempêtes. Si les provinces nous manquaient , seraient-ce nos aillas et nos parcs qui nous feraient vivre ? » Lettre de Tibère dans Tacite. Ibid. En 19, disette dans laquelle Tibère est obligé de fixer un maximum pour le blé, et donne de plus deux sesterces au marchand par modius. Annal. IL 87. Disettes fréquentes

fisous Tibère. Id. IV. G. En 32, autre disette, quoique le chiffre des importations eût augmenté. YI. l3. A la mort dcCaîus, Rome n'avait pas de vivres pour quinze jours. J. page G7.) Disette sous Claude en 51. Tacite. XII. 43.Suét. 18. 19. Josèphe, Antiq.

i^VX. 2. Ad. apostol.II.28.

I (3) Tacite. XIV.27. Suét.,iii Xcr. 9.— '/i) Suét., in Tib. 35.— (6) Tacite, Ann. XV. 19.

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