‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 15 sur 72 · FAITS GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

FAITS GÉNÉRAUX

dans un accroissemeDt de vitesse de quatre kilomètres par heure, ou dans une baisse de cinq centimes sur le prix des bas de coton. Souvent, hélas ! le bien-être qu'il donne d^une main il le reprend de l'autre ; et ce qu'il apporte aux hommes en fait de liberté commerciale et politique, liberté négative, jalouse, inquiète, remuante, il le leur retire en fait de liberté domestique et personnelle, liberté toute positive, toute bienveillante, toute pacifique. Le prix de ce bien-être matériel qui n'est pas encore arrivé jusqu'à la poule au pot d'Henri lY, serait-il donc le travail inintelligent, inquiet, immodéré î le travail perpétuellement menacé, perpétuellement subalterne^ sans repos, sans terme , sans autre espérance et sans autre consolation que le gain ?

En passant ajoutons un seul mot. Au xv*" siècle, l'ouvrier anglais vivait à l'aise; les jours de fête et de dimanche, après la messe, il se réjouissait honnêtement; il était en paix avec Dieu, avec son curé, avec son maître, avec son roi ; et cepen* dant il gagnait trois pence par jour, avec lesquels il trouvait largement à vivre; et l'Angleterre était alors le plus gai pays du monde : Merrie England (1) I En 1842, l'ouvrier anglais pourrit dans d'infects ateliers, lutte de capacité et d'intelligence contre les machines, leur est déclaré inférieur, vit plus mal avec deux shillings (2) que son aïeul avec trois pence ; quand il est heureux, s'ennuie ; quand il souffre, se désespère el se révolte ; et l'Angleterre est le pays du monde le plu» industriel, le plus riche et le moins joyeux.

(1) Joyeuse Angleterre !

(2) « Au xiv« siècle, un moissonneur gagnait 4 pence par jour, avec lesquels il PoaTaît, chaque semaine, acheter un comh de blé. Aujourd'hui (17*84), iJ faut 10 ou njoursdetravattpour acheter un comb. » — John Gullum. History of Hawsted, p. 258. « Sous Henri VI, l'ouvrier ordinaire gagnait 3 pence par jour ( F. les statuts de H44), avec lesquels il pouvait acheter un boisseau de blé à 6 i^hiU. le quarter, et 24 1. de viande. Aujourd'hui, il gagne 12 shiU. par semaine, avec lesquels il achète un dend-boisseau à 80 shill. le quarter, et 12 livres de viande à 7 pence la livre. » Hallam, l'Europe au moyen âge, chap. 9, seconde partie.

Au soin exclusif des intérêts matériels se lie cette notion de gouvernement dont nous parlions tout à l'heure, qui institue le pouvoir non comme autorité, mais comme force, non pour diriger, mais seulement pour contraindre, qui ne laisse pas de milieu entre une action toute concentrée dans ses mains et sa complète indifférence , entre le commandement absolu et la liberté illimitée. Chose singulière, c'est au nom du bien- être des peuples que le pouvoir change sa mission paternelle en une mission toute coercitive et toute défiante, qu'il arrive , comme je le disais plus haut , à combattre les instincts humains, au lieu de les protéger en les réglant. Tant il y a dans notre nature quelque chose qui repousse un bienêtre exclusivement corporel! tant l'intelligence, le cœur, l'imagination, sont choses réelles et positives aussi bien que les sens et le corps, et veulent aussi énergiquement la satisfaction qui leur appartient! Tant il est vrai, en un mot, que Vhomme ne vit pas seulement de pain ! En telle sorte que les écoles religieuses, philosophiques, politiques , industrielles, qui ont pris pour point de départ la négation plus ou moins complète des instincts moraux, en viennent à ne pouvoir faire ce qu'elles appellent le bien de l'homme sans le contraindre; et en définitive ne trouvent pas toujours à lui donner ce pain auquel elles prétendaient borner tous ses désirs.

Ainsi ne procédait pas^ je l'ai déjà dit, la puissance romaine, bien moins jalouse de gouverner que de diriger, bien plutôt supérieure que souveraine. N'estril pas curieux de voir si dans cette sphère matérielle où la politique moderne tend à se concentrer, la politique romaine avec une marche toute différente, n'arrivait pas à des résultats assez remarquables ? Si nous tenons compte de ce qu'a produit le laps des siècles, le développement des sciences, le bonheur des inventions, Rome, par la direction, par la protection, par l'exemple, n'obtenaît-elle pas autant qu'obtiennent les puissances modernes par une inquiète et incessante action ?

Il est clair que nous ne comparons ici ni les intentions ni

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le but. Quand il y eut, je ne Jirai pas chez an Tibère, mais chez un César ou chez un Auguste, un sentiment désintéressé, un autre sentiment que le désir personnel de la puissance et de la gloire, ce sentiment ne fut que l'exaltation de l'orgueil patriotique, qu'un magnifique égoïsme national, prêt à sacrifier à la grandeur du peuple romain, et le bonheur du monde et celui même du peuple romain. Chez les puissances chré • Tiennes, au contraire, il est impossible que le sentiment humain soit tout à fait écarté, que la félicité de l'homme soit en tous points immolée à la gloire de la nation. Dans l'espril des peuples païens, l'idée de la grandeur et de la gloire pouvait se séparer de celle de la félicité, parce que la nation , déifiée, avait son être et son intérêt à part, et qu'à cette divinité, à cet être abstrait, à ce nom propre, il fallait, non le bonheur que les hommes demandent, mais ce qu'il faut à un nom, les hommages, le retentissement, la gloire. La loi chrétienne ne connaît pas de nation ; elle ne connaît que des hommes. Faire pour la nation quelque chose qui ne profite point aux hommes, c'est ne rien faire ; immoler les hommes, ces êtres particuliers et réels, à la patrie, cet être collectif et abstrait ; préférer à la félicité des uns la vaine grandeur de l'autre, c'est démence, ou pour mieux dire, c'est crime. La pensée du bien réel, positif, individuel, ne peut donc jamais être tout à fait écartée des gouvernements chrétiens ; et ce nationalisme sauvage, qui encore aujourd'hui voudrait faire de la patrie un dieu et lui sacrifier des victimes humaines, est une pure importation païenne ; nos mœurs le repoussent, notre civilisation le combat, et lé gouvernement qui l'adopterait se mettrait hors du droit des gens européen.

Ajoutons encore que les puissances chrétiennes poursuivent un but bien autrement difficile à atteindre. Qui profitait de la grandeur et de la civilisation romaine, qui était digne d'occuper la philanthropie de Rome, en ses jours de plus grande générosité? Le citoyen romain, l'habitant des villes, l'homme libre. Mais l'étranger, le paysan, l'esclave, méritaient-ils qu'on n. 9

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s'occupât d'eux? Les bienfaits de 1$ civilisation, réservés à une classe mpins nombreuse, pouvaient lui être plu§ facilement acquis. Une aristocratie 4e deu^ ou trois cent mille familles peut-être dans l'empire se faisait plj^ gisement sa part de gloire et de biep-être. L» toi cbrétiennp a imposé aux gouyer|ïei».ept^ d'autres devoirs. Il q'est pas m hoijiœe, si petit qu'il SQit, dont la vie, donl l'alsaDCie, dopl te bontxeur ne pèse pour quelque chose dai^s les iconseils de son priiice. Autant il y a de millions d'hommes, autant il y a de milUops d'intérêts à satisfaire pt à concilier. La tâche des gouvernements en est bien plus grande, mais aussi bien plu3 difficiLe.

Mais upe fois cette restrictiop admise , quelle iciyilis4ioQ eut h grandeur de la civilisatiou romaine ! Quelle unité fut plus vaste et plus compLëte ! Et 4'abord, si h facilité des communications entre le$ hommes est, comme ou le dit, \g grand ipstrument de leur bien-être, quaft4 ces cojurounicajipns furent-ejles, sin.on plus rapides, 4j* mpini? plus générales ?

Ce n'était pas m royaume, ce p'ét^if; pa$ un pieuple, p'était un monde jtput entier ; le Batave et le Maure, le V^ln pt le I^i^ , la Clyjdip pt le ipur4ain, Ip Poiiro ef ^'jEuphraJte, TAfripaine Zélia par 4età les polopues 4'Hercule et Panticap^ dans ta Tq^uride j enliu des luillions 4'hommes sur une étendue de près de deuif^ pppt mille tieues cirées (1) entpe desquels s'é- ^^nt él^lies pes ^elationç o^relles et prpsque journalières des sujets d'un même pouvoir, des disciples d'unp naép^e pivi- Its^tipn. On lis4t djsrns toutes les prpyince$ (2) tes acte^ publics^ le JQWfl^ nfficjpli 4^ r^efl^pire ; l^ Ju4ée et la. fir^nde-Brpt^g^ s^v^ie;^ PQ^ien 4^ sénatpurs étaipnt venus à |a réception de Uv^p, flUielle f&j^^e^ jyait diyorpjé » fiLome, cQmbipp le ppuple rPW^i» ? ymvM^^^ ^y^* ^*»f ^tft^r 4^ lipns ^t 4'bofnmes (?).

<1) V. la noU & la fin da ird. — (2) Tacite, Annal. XVt. 22.

m V' ULon- l^U. Suétone, in ùêI. 26. ^éoènfoie, de Bei^. UI. 1«. Gic, Fam. H. $.

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Entre tous ces peuples régnait le réseau ^mrnispse des routes romaines dont partoiit se retrouve l'ineffaçable yestige (1) , véritables remparts {munire viam) , in4estructil)les chaps^ées fondées au-dessous du sol et qui s'élevaient de plusieurs pieds au-dessus. Trois couches impénétrables de pierres^ de briques, de ciment, de terre et de craie moulins cRsemble formaient comme ifne voûte , au-dessus (|e laquelle un pavé de lave ou de larges pierres^ jusqu'à cent Cffiquapte milles de Rome un pavé de dalles, doqnait passage au voyageur. Des borni&s milliaires, des lieux de repos, des stations de spldats, des relais die poste étaient semés sur }a longueur de ces che* miûs pour rendre le voyage sûr, coijc^mode^ ra^picje. Niil obstacle n'arrêtait la construction de ces roules ; le droit de propriété fléchissait devant h toute -puissance de César ; la nature pliait devant l'opini-itf e labeur de l'ouvripr romain. Les yalléjes étaient comblées ^ les hauteurs gr^v^es ; le chepiin s'ouvrait passage dans le roc ; il franchissait sur des arches de pierres les gorges des Pyrénées ; il passait les fleuves sur des ponts immenses (2) ; la FOute romaipe arrivait dfoit jeomme l'aigle aij hjit q^e l'œi) de ringjénieiijj: lui ay^ marqué.

Vu des chemijos pareils ^of^^ pommuniquait .4'^ï>9r^ .^VPP t^ute l'Italie. Elnsuit^ partiant4e Afilai)> dps )r.outes s'épaiii()|i^}s-

pc, pro SyU#. 14. ML yi. ?. Fan^. X. U- VHI. 7. XII. ». ^; $i^.y ^ ^ug. ^. 4f jn Tib. 5. jn C^Jig. 8 ; Tacite, Am?. lU. 3. V . 4. 1^1. 24.T^I1Ï. Zt . Vf}. ^ ; fUm, pt. N. VII. 64. IX. 15; Pline, Ep. VII. 33 ; JuvénaJ. II. 136. (1) V, surtout Bercer : Histoire des grands chemins de l'empire romain, [2] Ponts d'AIcantara (Norba Gœsarea), en Espagne, jspr le Tage» 6?0 pieds de long, 6 arches, ayant chacune 84 pieds d'ouverture, 200 pieds d'élévation au-dessus du niveau de l'eau : bâti par Trajan. — Pont de Salamanque réparé par Trajan. — Pont d'Eb,oj:a s.ur )je BétJB, bâti par ses haï^ilAxits à l'iinftaUop de C^ul-ci. —^Beaucoup de ponts sur la Meuse, la Moselle ( Strabpn), le B^iin ( ^ Mayence, Bonn, Cologne, etc.), Je Bftj^ae (à Viepne ^pus Trajan). -7- PonjL de piinii)i, par Ajugw^ate et Tibiès^e, achevé len T79 4e jBl. — Poi?t de Narni, ya de la yillç ^ iupe montage voisine par dessus une yallée : les plus baute^ arcades gui soient* — tÇiaxaclièjre religieux des ponts (d'où le mot Ppntifex). Les )egs tait» pour la construction qu réparation de^ ponts étaient censés faits q>d pias causp^»

saient vers tous les passages des Alpes et gagnaient Arles, Lyon, Mayence, le Tyrol, l'Istrie. A la ville d'Arles se ratlachaient, par une immense ligne qu'Auguste acheva (1) , Nîmes, Narbonne, tout le raidi de la Gaule et toute l'Espagne jusqu'à Cadix. A Lyon venaient se croiser les quatre grandes routes de la Gaule, qui unissaient aux quatre mers celte métropole des peuples celtiques, à la Méditerranée par Marseille, à l'Océan par Saintes , à la Manche par Boulogne , à la mer du Nord par Mayence et par le Rhin (2). Puis après ces routes qui rattachaient les provinces à Rome, d'autres routes liaient les provinces entre elles. De Trêves à Sirmium , un grand chemin longeait le Danube, unissait les provinces armées de Rhétie et de Vindélicie , et mettait en rapport la Gaule avec la Pannonie. Puis de là, par la Mésie et jusque chez les Scythes, par la Thrace dans l'Asie mineure, par l'Asie mineure dans la Syrie, dans la Palestine, dans l'Egypte et sur toute la côte africaine, la route romaine achevait le tour du monde, et se retrouvait, par la riche Cadix, par Malaga, par Carthagène, au pied même des Pyrénées (3).

Les communications par les fleuves n'étaient pas moins importantes. Ceux de la Gaule étaient le grand chemin du commerce et de la civilisation vers le nord. Par des canaux (4) ou par un court trajet de terre, on communiquait de l'Aude à la Garonne et à l'Océan, du Rhône et du Doubs au Rhin et à la mer Germanique , de la Saône à la Seine et par elle aux côtes de Bretagne (5). Les deux flottes armées qui descendaient le Rhin et le Danube, portaient les nouvelles de l'Océan à la Mer Noire.

(1) Pendant son onrième consulat (an de R. 73i). V. les inscriptions, Gruter. i49.

(2) Strabon. IV.- (3) F. Bergier. Ihid.

(4) Canal de Drusus du Rhin à TYssel. IF. ci -dessus, page 54, Canal de Corbulon du Rhin à la Meuse, 23 milles (an de J.-C. 47 ). Tac. Annal. XI. 20. De nombreux canaux dans la Gaule Cisalpine... Canaux projetés de TAverne au Tibre. Tac, Ann. F. ci-dessus, tome I, page 488 ; de la Saône à la Moselle, tome I, page 506 ; à travers Tisthme de Corinthe, tome I, pages 135, 481.— (5) Strabon. IV.

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