FAITS GÉNÉRAUX
Les voyages de mer , avec des moyens imparfaits sans doute , étaient autrement sûrs et faciles qu'ils n'avaient été jusque-là. Depuis que la Méditerranée était toute romaine, il n'y avait plus de pirates. Ostie était le port de Rome pour rOccident et pour le Nord ; elle communiquait avec Fréjus, Marseille, Narbonne, Garthagène, Cadix. Pouzzol, au coutraire , était en relation avec tout le Midi et tout l'Orient , avec Carthage, Alexandrie, Joppé, Béryte ; Ravenne , avec toutes les côtes de l'Adriatique; Brindes avec la Grèce et FÂsie mineure : relations constantes , assurées , régulières , officielles.
La vitesse des voyages par terre n'a guère été dépassée que de nos jours. César faisait cent milles (33 lieues 1/3) dans la journée (1), Tibère, allant retrouver son frère Drusus qui se mourait en Germanie, fit 200 milles en vingt-quatre heures (2). Pline compte sept jours de navigation d'Ostie aux colonnes d'Hercule, dix à Alexandrie (3).
Grâce à cette facilité des transports, l'opulent Romain avait le choix entre la poterie de Sagonle et celle de Pergame (4), entre les épées de Tolède et les armes de Cibyra , entre la pourpre de Tyr et celle des îles Fortunées. Il revêtait à son gré la blanche laine d'Apulie ou le gausape celtique, Tamphimalle égyptien ou les laines noires de PoUentia (5). L'Inde lui envoyait ses pierreries , Babylone ses tapis , le Thibet sa soie, l'Arabie ses parfums ; en même temps que les fourrures
(0 Suétone, in Cœsar. 57. Cicéron parle aussi d'une route de 50 milles ( 18 Ueues et demie) faite en 10 heures de nuit avec des cabriolets de poste (cisiis). Pro Roseio An^erlno. 7. — (2) Pline, Hist. VII. 20.
(3) Pline. XIX. 1. Hélius, affranchi de Néron, alla retrouver son maître de Rome à Cor^nthe en sept jours. Dion. LXUI. Les assassins de Sylla allèrent de Rome à Marseille en six jours. Tacite , Annal. XIV. 57. On alla du Phare de Messine à Alexandrie en sept et même six jours, de Pouzzol à Alexandrie en neuf jours. On comptait ordinairement des ports de TEspagne citérieure à Ostie quatre Jours, de la Gaule narbonnaise, trois, des côtes d'Afrique, deux. Pline. XIX. 1.
;♦) Pline. VIII. 48. — (5) r. Strabon. III. IV.
m CIVILISATION ROMAINE.
liiî arrivaient de Scythiè , ràfhbrë bu lë Sùccîn 8ëi^ bords de la Baltique. Un hoir Africain découpait pour sa table (1) les faisàris de ColchOs, et il votait àil clr(|ùé Ht Dâcè ou uil Qerïriditi combâtti-e lès lions et les |yahthè^èâ dû J^ahàrd (2).
Horfie et l'Italie répandaîêtit la richesse autour d'elles. L'Espiagné, TAsie,* l'É^yptë; par l'ihduslrië fel lë cbrataerce, rétidalèilt leur tributaire la reîîie du fîionde. Ehfln le luxé Bèâ piàriiiras, jjotté jusqu'à la plus folle extravagance, ëttrîchissail les Arabes Sabéëils, et les cratères d'or^ les vases de bronze, les fheubles et lèS hiurailleS iriêttiès ibëtiistés d'ivôîre , tout le luxe de l'Asie Hellénique se rencontrait aux portes dii Déseri (à).
Une richesse plus réelle arrivait aux provinces occidentales pdt l'ëfeonoitiie rurale et ^aî l'échange des cultures. Les àrbreS et les iilsthtes voyageaient de l'Orient à l'Occidetit. Lu Gaule narboiinàisë (iossédait dépuis longtemps la vigne ; l'olivier lui était apporté ainsi Qu'à l'Espagïie; le lin passait de TÉgypté dans la Gaiilë (4) ; et Coluraelle âdmif-e là nchè ciilttire et la fécondité dé la Péninsule Hispanique.
Alài^tie de tels progrès, croyez-vods que renlhousîasfrié de Soî-mêrhe fet l'admiration dé sa {)ropf ë -grandeur mâh^iuât à feë siècle plus qU'àtl riôtre? fcroyez-vous qu'il rië ëHàrtlât pas comme nous dés hymnes magnifiques à sa Jiropre gloire et â rinél)Uisablë perfectibilité de la race hOmainé? Les riïéteûl*s
(1) Tacite, inGerm. 45. Pline, Hist. XXXVHI. 11,
(2) <' Les marchands de la terre pleureront et gémiront sur elle , parce que personne n'achètera plus leurs marchandises ; ces marchandises d'or et d'argent, de pierreries, de perles, de fin lin, de pourpre, de soie, d'écaiiale, de toutes sortes de l>ois odoriférants et de meubles d'ivoire, de pierres précieuses, d'airain, de fer et de marbré, de cînnamome, de senteurs, de parfums, d'encens, de vin, d'huile, de fleur de farine, de blé, de bétes de charges, de brebis, de chevaux , de chariots, d'esclaves et d'âmes d'hommes. » Apocalypse. XVni. 11. 12. 13. — (3) Strabon.
(4) r. Pline, Hist. nat. XIV. 3. XV. 1. XIX. 1. Strabon. IV. L'olivier n'existait pas en Italie au temps des Tarquins. Pline. XV. 1. Les Cadurci (Cahors), CaleU (pays de Caux), Ruteni (Rouergue), Bituriges (Berry), Morini (Flandre , Artois), étaient les peuples de la Gaule les plus occupés à tisser le lin. XIX. i.
FAITS GÊffÉRAtJX, l35
gréds otl latine qui entonnaient le pâtïégyHqùe des fcêsàrS ne Manquaient pas de proclamer la supériorité de leur ôièôle sur les autres siècles, avec fiôn moifis d*emphâse et d'otgueil que ne le font slujoilfd'hui d'autres rhéteurs, agenouillés devant le César de notte temps, lepetiple. « Le monde, dlseiliils, s'ouvre^ se fait connaître, se laisse cultiver chaque joilr HHUla^èi Lé désert est pénétré, les tochers sont ouverts, les bêtes féroces misée en fuite, la soHtilde fet la barbarie reculeht sans cesse devatit là feivilisation et la feulture. Partout rhomrne habite et se multiplie ; partout le gouvememetit et la vie se développent. La race hunlaine augmenté thaqùé jour; elle couvre la terre, et le monde bientôt he lui suffira plus (1). » C'est à ce degré de gloire et de bonhetir que Roiriè à amené la race humaine. « Rome a réuni les empires dispersés, elle a adouci les mœurs ; elle a mis en commun l'industrie de tous les peuples, la fécondité de tous les climats ; elle a donné une langue commune à ces nations que séparadent la discordance et la rudesse de leurs idiomes. Elle à civilisé les tribus les pilus sauvages et les plus reculées (2) ; elle a enseigné à l'homme l'humanité (3) !... La guerre n'est plus qu'une fable dés anciens jours à laquelle notre sièèle se relUse de croire ; ou si par hasard on apprend que quelque peuplade Maure ou Gétulé a osé provoquer les armes romaines, il semble qu'on rêve en entendant parler de ces lointains combats. . . . Le monde, comme dans une fête perpétuelle, a déposé l'épée et ne songe qu'à la joie et aux festins. Les cités ne luttent plus fentre elles que de magnificence et de luxe; ce sont partout portiques, aqueducs, temples, écoles.... Non-seulement les villes , mais la terre elle-même s'embellit et se cultive comme un magnifique jardin (4), Rome , en un
(1) Onerosi Bumus mundo. TertuUien, de Anima. 30.
(2) PUne, Hist. UI. 6. XXVH. 1.
(3) StraboD.
(4) ArisUdes rhetor, de urbe Româ.
mot, a donné au monde comme une vie nouvelle (1). » Rome, en effet, est le centre du monde où « toute la terre apporte ses fruits et ses richesses. A voir les navires qui abordent à son port, on dirait qu'elle est pour tout l'univers un immense et universel entrepôt. Les richesses de l'Arabie et celles de Babylone y affluent en telle abondance que ces contrées doivent, ce semble, rester nues. Ce ne sont pas les ports, c'est la mer elle-même qui manquera à tant de navires ! Commerce, navigation, agriculture, recherche des métaux , Rome est le centre où tout cela vient aboutir ! Ce qui ne se trouve pas dans Rome n*est nulle part au monde (2). »
Enfin , disait-on pour couronner tant d'éloges , « sous cet équitable empire , nulle acception de personnes , nulle distinction du grand et du petit , du noble et du plébéien, du riche et du pauvre. Le juge suprême, qui rend à chacun selon ses mérites, ne connaît et ne récompense que la vertu. » C'était, en un mot, « une démocratie sous un maître, de tous les États, le plus sûr à la fois et le plus équitable (3). »
Le monde romain, ainsi que le nôtre, et dans un langage également hyperbolique, vantait donc sa richesse, sa civilisation, son progrès. Mais quelle part revenait à l'homme de ce perfectionnement de l'humanité , et comment cette amélioration de la vie commune se rendait-elle visible dans la vie et dans les jouissances de chacun?
C'était une belle vie que celle du Romain , je ne dis pas opulent, mais seulement riche. A la pointe du jour, pendant qu'il prolongeait paresseusement le repos de la nuit, la foule
(1) Adeù Romani vclul alteram lucem dédisse humanis rébus \identur. Pline. XXVIl. t.- (2) Aristide?. n)/d.~(a) Arist. Ihid.
des salutateurs , amis, familiers, parasites, attendait dans son veslibule. Quand il avait secoué son sommeil, parfumé sa tête, arrangé ses cheveux, revêtu sa toge, il trouvait réunis à ses côtés ceux qui avaient besoin de lui et souvent ceux dont il pouvait avoir besoin. Quelques minutes lui suffisaient pour ce que nous nommons les devoirs du monde ; quelques mots terminaient une affaire. Le temps du Romain était précieux.
Puis on descendait au Forum. Le patron à pied au milieu de ses clients, ou en litière sur les épaules de ses esclaves, trouvait au Forum ceux qu'il n'avait pas trouvés chez lui. Là venaient les grandes affaires, les affaires sérieuses, procès à juger ou à soutenir, emprunts à faire, payements à recevoir. Là étaient auprès Tun de Fautre, la basilique, bourse et tribunal à la fois, la chaire curule du préteur, le bureau du scribe plus puissant parfois que le préteur, le comptoir (mensa) du banquier, la boutique du marchand, le banc du nouvelliste. Là étaient le bruit, l'activité, les affaires.
Mais quand le clepsydre marquait midi , le bruit cessait , l'audience était levée , le comptoir se fermait , les boutiques demeuraient désertes. Peu après, les rues silencieuses, pendant cette nuit factice de la sieste, n'étaient plus traversées que par quelques attardés regagnant leur demeure , ou par des amants quasi nocturnes qui venaient soupirer sous le balcon de leurs belles (1). A demain les affaires sérieuses ! Rome était libre pour le reste du jour ; Rome dormait. Le pauvre s'assoupissait sous le portique ; le riche, dans le rez-dechaussée de sa demeure , au milieu du silence et de l'obscurité de son appartement sans fenêtres, au bruit des jets d'eau du cavœdhim, dormait, respirait ou rêvait. Rome avait un singulier respect pour la religion de son repos : passé la dixième heure (quatre heures du soir) , il n'était plus permis d'introduire une affaire au sénat, et tel Romain, celte
(I) Y. CaluUe.
iiS fcitltîSAtlôN «OMÀINÉ.
heure vëriite , hé voulait plu^ même otiVfit une lettre (î): A deux heuf feâ les rtiés fcommençaient de ribuvëau à se remplir. La fbùle affluait vers le Champ-de-MaTii ; sttf ces vastes gazohs la jeunesse veiiait lutter , courir ^ lancer le javelot. D'autres jouaient à la paume ; d'autres , totlt poudreux dé la palestre , se jfelaieht dans le Tibre et le passaient à la nage. Les vieillarcls testaient assis, causaient et regardaient, paffdîs même ils avaient leurs exercices. Les femmes se proniéiiàîént sôiis les portiques. C*étàit l'heure aussi de l'activité , mais de l'activité allègre, joyeuse, satisfaite.
Une cloche sônile, les thermes sont ouverts. On va essuyer dans les vapeurs du baîn et dans les parfums des aromates, l'huile et la poudre de la palestre. Le bain est à la fois affaire, rertiède, plaisir ; le pauvre en jouit dans les bains publies pour uii quadrant (un ou deux liards) , quelquefois pour rien ; les riches voluptueux se le donnent dans leur palais. Presque tous le prennent en commun; Le bain froid dans la vaste piscine où l'on peut nager, le baih tiède dans les cuves de marbre, le baih de vapeur qui suffoque, mais qui enchante ; les frictions qui rendent au corps son élastique souplesse ; les déliées du massage ; les onclioîls de baume et de nard, sorte de bain parfumé : ce sont là mille joies romaines , raffinées ei somptueuses, hiesquinemenl reproduites dans la Vie orientale, tout à fait inconnues à notre vie. Sur ces pavés de mo- Sàïtlue, dans ees piscines d'albâtre, sous ces voûtes peintes à frescjue, entre ces murs incrustés Û'ivoire , à la lueur de ce dehil-jour qui desôendait à travers les pierres spéculaires, au ihilieu de tout un peuple de serviteurs ^ui va et vient, frotte, essuie, porte de l'un â l'autre là brosse, l'étrille, les parfums, le baiti est le rendèi-vous d'une liberté presque puérile. Là, bri cause, on rit, on joue, on danse même; là s'exerce le chahteur , l'orateur déclame , le lutteur éprouve ses forces. Les thermes sont le gymnase, la tribune, le salon de cette
(1) Séoèque, de Tranqalllitate animi. 15.
DÈS JOUISSANCES PftîVÉES. 139
Rome Sëhi^uèlie et ftélicàtè, lé bùrëàii dVJprit Inévitable, où le poëtè qui veut lire ses Vers troUté â cotip sûr c(ëâ auditeurs (1).
Auklrï tfàillëllfi âe prépiHiik grande âffaîfé dtl jotif, ié souper. Le tfiàîlre de hlaiâtfri y chèf'fehait deé conVîVés, le parasite lifl y té. Lé stfdffet était pfeâqiië l'Unique fepaà é\x Romain ; les autres se prenaient à la hâte, sans apprêt et Sans convives. MâîS, lorst^U'all souper, libre'ô dé toiis soifts, éièrcês par là palestre, reposés et détéridùâ par le tàîh, on Vient s'accoiidër erîseriiblé à là tafelë hospitalière, bfl S ffèi^aht §Dl , polir là conversatibti et fJout* le repas, toutes les heures jusqu'à là niîît. Six bii sept èônvîés d'ordirialre (Jamais plus (|ue les Miisës , dît le proveri3e , jàiiïâis moînâ que les Grâces), sont couchés sur dés lits dé pourpre et d'or , autour d'une table auh bois précieux. Les divers ministères du festin emploient Une foulé dé serviteurs : te maître d'hôtel (promuscondus ) a ordonné le repas ; le slructor a donné aiix platS leur ordre syrhëtrique ; le scissor découpé les viandes. Oë jeunes esclaves en timique courte déposent sur là table le vaste plateau d'argent renouvelé à chaque service et sur lequel les mets sont disposés àvfec art. Des enfants agitent siir la tête des conviés le chasse-mouche et l'éventail. Des échansôris jeunes et beaux , en longue robe et lés cheveux flottants , versent le vin dans les coupés ; d'autres répandent sur le sol une infusion de verveine et d'adîahle qui entretient, dit-ori,
(1) « J'habite au-dessus des tfains^ dit Sénèque : imaginez tous les sans qui peu-* vent nous faire maudire nos oreilles : — ces lutteurs qui s'exercent avec des cestes de plomb, leurs gémissements quand ils se portent dès coups , lé silTtet de leur poitrine quand ils se reposent, — le masseur qui frappe de sa mâln tantôt breuse, tantdi à plat, Fépaule des baigneurs. Si par là-dessus viennent les Joueurs de paume qui se mettent à compter leurs coups , tout est perdu. Puis , ajoutez celui qui a le vin Ijavard, — le voleur saisi en flagrant délit, — le chanteur qui trouve sa voix belle tlans le bain, — puis ceux qui se Jettent d'uri bond dans la piscine, — puis TépUàteuravec son cri aigre et perçant, si toutefois, à force d'épiler le patient, il ne le fait pas crier à sa place, — puis le pâtissier, puis le charcutier, puis le confiseur, puis le cabarelier, chacun avec son cri diversement modulé. » Sénèq., Ep. â6.
i/iO CIVILISATION ROMAINE.
la gaîté (1). Autour de la table , ce sont des chants , des danses, des symphonies, des farces de bateleurs, des dissertations de philosophes. Et au milieu de ces joies, le roi du festin nomme les santés, compte les coupes , couronne ses convives de fleurs qui durent peu. Hàtons-nous de vivre, leur dit-il , la mort approche, couronnons nos têtes avant de descendre chez Pluton.
En effet, vivre, jouir, chasser de la vie, autant qu'il se peut , tout ce qui est peine, souci , travail , devoir : telle était la pensée dominante de la société antique. Le grand moyen était Fesclavage. Grâce à lui , on n'avait pas besoin de marchander à l'industrie les robes de pourpre et les tissus de lin. Le travail et le talent de l'esclave appartenaient au maître. L'esclave brodait pour son vêtement, chassait ou péchait pour sa table. Grâce à l'esclavage, on n'entendait parler ni des soins de la culture, ni des chicanes infinies de la propriété qui rendent souvent lourde à notre paresse la gestion de nos étroits domaines. Un villicus et une villica, esclaves tous deux, et sous eux toute une hiérarchie d'esclaves veillait aux intérêts de la villa : système peu avantageux pour la terre, commode pour le maître. Grâce à l'esclavage, les soins mêmes de la maison disparaissaient ; des maîtres d'hôtel et des chambellans (cubicularii)^ esclaves ou affranchis, commandaient au reste de la population servile. Des affranchis de confiance, attachés au maître par le don d'une liberté dont ils n'usaient pas, étaient ses hommes d'affaires et ses trésoriers. Le médecin qui portait secours à ses souffrances , l'artiste qui charmait ses loisii*s, le chanteur qui adoucissait sa mélancolie, le grammairien qui élevait ses enfants (et ces précepteurs esclaves étaient souvent plus sûrs que les précepteurs libres) , tout cela était dans la maison et faisait partie du patrimoine. Si le maître aimait l'étude, un de ses esclaves était son secrétaire, causait avec lui sciences et belles-lettres, lisait, discu-
(0 Plularch., Synipos. l.
DES JOUISSANCES PRIVÉES. Ifil
lait, coraposait avec lui. Térence el Piaule furent esclaves. Tout pouvait s'acheter au Forum, même la science et Fesprit (1).
Pour le dire en passant , ceci explique la conciliation si fréquente dans l'antiquité , si rare de nos jours , de la vie active et de la vie d'étude. Cicéron , avec une carrière traversée par tant d'orages, une santé faible , une âme souvent abattue, trouve du temps pour la poésie, les lettres, la philosophie, l'histoire. Pline l'ancien, avocat et homme de guerre, meurt à cinquante-six ans, laissant, avec des écrits sur vingt sujets divers , une vaste encyclopédie de la science de son temps (2). Pline le jeune et Tacite, l'un avocat brillant, l'autre qui avait été soldat, furent tous deux consuls, tous deux écrivains. Sénèque, philosophe, rhéteur, avocat, fut tour à tour exilé , précepteur de Néron, sénateur et consul. La littérature ne fut jamais une profession sous la république; depuis Auguste, elle le fut seulement pour quelques poètes. Le divorce de la vie intellectuelle et de la vie agissante est moderne ; il appartient surtout au xviir siècle.
(1) « Calvisius Sabinus avait et la richesse et les sentiments d'un affranchi. Je ne vis jamais homme plus soUement heureux... Sa mémoire était si courte qu'il oubliait jusqu'aux noms d'Achille et d'Ulysse... Jamais vieux nomenclateur qui invente les noms aa lieu de les répéter ne salua les gens du peuple à tort et à travers comme il saluait les Grecs et les Troyens. Cependant comme il voulait passer pour érudit, voici de quoi il s'avisa. 11 acheta, 100,000 sesterces (25,000 francs) la pit^cc, onze esciavns, dont l'un savait tout Homère, l'autre tout Hésiode, puis un pour chacun des neuf lyriques : j'ai tort de dire qu'U les acheta, je devrais dire qu'U les commanda... 11 les tenait au pied de son lit, pendant le repas, prcls à lui souiller des citations que souvent U entendait mal et dont il coupait les vers à rhémisUche. Mais peu importe , il croyait posséder toute la science que l'on possédait chez lui. Aussi un jour, certain plaisant l'engagcait-il à s'exercer h la lutte. — Comment puis- ']i,]c n'ai pas le souille? — Au contraire, vois que de vigoureux athlètes tu comptes parmi tes esclaves ! »» Sénèque, Ep. 2t.
{;ï) Pline, Ep. 111. 5. H énumère ainsi les ouvrages de son oncle : Sur l'usage du javeiolpour la cavalerie, 1 livre. —Vie de Pomponius Secundus, 2.— Des guerres de Germanie, 20. — Le Studieux ( livre d'éducation oratoire), 6. — Des Locutions douteuse?, 8. — Continuation de l'Histoire d'Aufldius Dassus, 31. — Histoire naturelle, 37.~ En tout, 105 livres. ~ De plus, 160 volumes de notes et d'extraits.
IW CIVILISATION ROaiilNR
Or, resplavjige pripcipalemient rendait leur union plus facile. Npi^- seulement l'esclave était chargé de vivre pour le maître, afin que le maître fût libre de penser, et, en le débarrassant ^ep pet^es pJiQse^, }ui laissait sou intelligence plus dégagée et sa vue plus nette pour les grandes choses de la ppusjé^ ou de la y ie ; mais encore Tesclayage rendait l'étude plu3 proropte et plus facile ; il donpait au maître des lecteurs, des s.eprétaires, 4es coopéfateurs intelligents. Sous la tente, eu voyage, à cheval, dans la litière, pepdant le bain et pendant le repas, J'étude et la p,ensée pouvaient le suivre (1).
Le colpï^ de Saint-Domipgue, au milieu de quelques centaines de nègres ignorants, ne peut doue nous donner qu'une fai)?le }^éfd d.e ce qu'était cette royauté du maître romain , à la fojs jdélic^te pt cQmmpde. Cette double .domesticité qui l'entpi^r^it, l'une matérielle, l'autre intellectuelle, .est cbosp que pouf pe saurions bien imaginer. Un Cipérou trouvait dans l'entretien 4e ^^^ esclaves toutes Ips jppissances de }a pepsé.e. Pp Pallas trônait jju milieu 4PS sienç , et pe jugeait pas de sa dignité d'^drp^ser la parple à cette valetaille qui recevait ses ordres. L'homme véritablement libre, celui qui n'était ni esclave^ ni étranger, ni prolétaire, le citoyen romaip dans toujte ^a plénitude ^e s,a dignité^ était Vjérit^blement un rpi.
Cette royauté avait même ses devoirs. LS gain sordide la faisait rougir, et Tibère dégrada un sénateur uniquenient parce qu il avait prolongé son séjour à la campagne, pour louer moins cher à Rome, quand le terme des locations serait passé (2). Le trafic avec ses préoccupations cupides, l'industrie j^ep ses détails presque immondes lui étaient interdits (3). La boutique était abandonnée aux esclaves et aux affranchis (4). La possession d'un navire niarchand n'était pas per-
(1] Pline d-dessus. — (2) Suétone, in Tiberio. 35.
(3) Où^evi ^ap iÇijv PupLaîuv cura xainiXov oûre x^'f^'^*!^^ S^^y ^X^'** Dionys. Halic. IX. —(4) F. Cicéron, in Calil. |V in Un. Paulus J. C. sentent. U. 26. S H.
DES JOUISSAi^GES P^irièpS. t4d
mise aux sénatepf s (1). L'agriculture éj^t ^pporéj? ; on tolérait h banque jet l'usure ; l^^^ on (},is9|t : if Le salaire d^ Touvrier ei^{; un gage 4i^ ^ervitud.e. Le marehaqd qui act^ète à vil pri^ et qui revend cher, ne gagne qm P^F le m.eu$onge et la fraudp ; c'est un miêtier peu délicat. ]Le navigateur est plus hopqrable, il nous apporte de loin les |(lenré.e$ utiles à ïiotfe vie ; ef s'il psj sage, s'il SftPge de boane heure à regagner le port, du port à retourner aux champs, s'il aphèye $a m\^ dans les soin^ de l'agricuUur^ , le n^étier le plus digne d*un boi^me Ifbre, il aura droit à pos loqanges (2). »
Si les œuyreç serviles étaient inter4ites à l'homme libre, les habiliiâes sprviles, les gestes et le cpstuiuie qui ^j^pellent Tempressement eM/^ travail, ue lui couvenaient pas davantage. ^a royauté avait son étiqu/B^te comrne elle avait ses di^voirs, et ces lois de la bienséance antique sont comptées par Cicéroa pi|rn>i les préceptes moraux. Sans doute, sous les empereujTS, quand les sénateurs couraient, la toge relevée, dpyant la litière de CsJigula, ou quand les chevaliers et les matrones desG^nilaipnt sur l'arène, pe^ bienséances ^ l'aris^icr^tije républicaine perdirent de leur puissance. La courte tunique resta cependant l'habit de l'esclave, du prolétaire, de l'homme qui travaille (3), tandis que la toge, parure embarrassante et inutile, fardeau pluto); qjie yêtemei^f, fut le cpi^Jtume d,e J'homWP véritablement li&'re. On laissait « à Kesclave les attitudes sans noblesse, les agitations inquiètes et essoufflées ; on laissait les mouvements violents à l'athlète, les gestes ridicules à l'histrion. » On évitait de se gratter la tête , signe de débauche (4). « Une marche lente et solennelle convient, disait-on.
(1) Loi Claudia (vers Tan de Rome 534), défend à tout sénateur ou père de sénateur de posséder un bâtiment propre à tenir la mer de la capacité de plus de 300 amphores (78 hectolitres). Tite-Live. XXI. 63. Cicéron , in Verrem.y. 18.
(2) Cicér., de Off. I. 42.
(3) VUia vendentem tunicato scruta popello. Horace.
W Qui digito scalpunt uno caput. Jjayé^. ^. Tibèfe #al^ « Apn ^i^ ^oW digi-
iW CIVILISATION ROMAINE.
aux minisires qui portent les réchauds sacrés : une marche précipitée convient à l'esclave (1); trop de bâte « trouble notre haleine, change notre teint, défigure notre visage et fait paraître au dehors l'inconstance de notre âme. La démarche de l'homme libre, sans être trop lente, sera grave et mesurée, son visage calme et digne, et empreint de cette beauté qui convient à l'homme, non de cette grâce qui sied à la femme (2). »
Ainsi, l'homme réellement libre , c'est-à-dire le sénateur, le chevalier ou le riche affranchi, véritable aristocrate, se faisait reconnaître par le désœuvrement manuel et par la dignité extérieure, je puis ajouter par le bon ton et le savoirvivre dont les aristocraties veulent aussi faire un de leurs privilèges. La politesse, il est vrai, n'existait qu'entre égaux et entre amis : vis-à-vis des clients, des prolétaires, on se mettait à l'aise: avec l'homme dont on s'était fait l'ennemi, on avait rompu, rien ne restait à ménager. Mais entre gens de même espèce, la politesse plus brève , plus ouverte, plus virile que la nôtre, n'en avait pas moins comme la nôtre ses
torum gesticulatione. Suétone, in Tib. G8. F. encore Lucien. Ammien Marc. XVII. « L'impudique se reconnaît à sa démarche, à un geste, à une réponse, à un mouvement des yeux, à un doigt approché de ia tête. Le méchant se reconnaît à son sourire, l'insensé à sa physionomie et à son atUlude. » Sénèque , Ep. 52. — L'étude de la physionomie n'était pas rare chez les anciens. — Y, Sénèq. J&td. Pline. XI. 52.
(1) Liberos homines per urbem modico magis est par gradu
Ire : serviie esse duco,festinaUm currerc. Plante. Pœn. 111. !•
Et Alexandre Sévère dans Lampride :
Êv "ysp vojAÎ^ck) TOUTO t' àvtXrjÔî'pcv
Ê^bv xaXû;. .
Sœpe velut qui
Currebat fugicns hostem, pcrsœpè velut qui
Junonis sacra ferrct Horace. 1. Sat 111. 9.
V, aussi saint Basile, épit. L Clêm. d'Alexandrie, Piedagog. 111. 2.
(2) Gicéron, de Off. I. 35, à voir sur tout ceci.
formes convenues (1), ses nuances diverses, ses circonlocutions, ses insinuations, ses reproches courtois, ses détours : parce que ces hommes-là se tutoyaient, il ne faut pas les prendre pour quelque chose comme nos Jacobins de 93. Ils savaient fort bien quel est le langage du paysan (rusticus), et quel est celui de l'homme bien élevé (urbanus) ; ils connaissaient la politesse (camitas)^ Fart d'être aimables {humaniias) ; ils savaient le monde (urbanitas) et possédaient cet aplomb et cette convenance que les Athéniens appelaient dextérité. Les lettres de Cicéron en fournissent mille exemples ; lisez entre autres cette correspondance d'Appius et de Cicéron où le mécontentement se cache si bien sous la politesse (2).
Tels étaient l'aisance, le bien-être, le savoir-vivre, la dignité de l'homme qui portait la toge. Et remarquez que je n'ai point parlé des exagérations du luxe et de l'opulence. Je ne peins pas la vie des Apicius et des Mamurra, des proconsuls revenus d'Asie ou des affranchis de César. Je ne retrace pas la magnificence antique dans ses proportions énormes, si peu en rapport avec les petitesses du comfort moderne. Je peins
(1) L'emploi des prénoms était une forme respectueuse et polie :
M Quinte, puta, » aut « Publi » gaudent prœnomine molles Auriculœ. . . . Horace.
Remarquez dans les harangues de Cicéron la manière pleine de discernement dont il emploie le prénom ou le supprime selon qu'il veut parler d'une manière plus ou moins courtoise.
Notre mot monsieur ne laisse pas que d'avoir un équivalent dans la langue latine, au moins au temps des empereurs : On remarque qu'Auguste ne se laissa pas appeler ieiqneur (dominus), même par ses enfants. Suét., in Aug. 53. « Quand les femmes ont quatorze ans , nous les appelons madame ( xusto; ]. » Epictète. 40. » Ceux que nous rencontrons , si leur nom ne nous revient pas , nous leur disons : monsieur (domines). » Sénèq. 3. -— Dans les rapports de famille : « Dominus meus Gallio, *> dit Sénèque, en parlant de son frère (ép. 105). « Peto abs te, Domina uxor. » Jurisc. de legatis. «Domina Ditis » (Virgil. iEncid. VI. 397). « Dominum iflnean (IV. 314.) Grœci uxorem ^toiccivav vocant (Servius). » Claude, oul)liantla mort de Messaline, demande «t Madame ta lemr. « Gur Domina non veniret. » Suét.^ in Cl. 39.
(2) Fam. 111 , tout entier.