‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 20 sur 72 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

162 DÉCADENCE DES RELIGIONS NATipNA(.^S.

n'est pas son but. Cette morale est celle de la fî^mille, et par la famille de la cité ; son but est le bien-être, ï'agrandissement, la gloire de la chose pul)lique. Les vertus romaines, le courage dans |a guerre, la modération dans la paix, l'économie dans la maison, la fidélité dans le mariage, sont des vertus patriotiques , enseignées et pratiquées comme teHes. Elles sont au fond la grande cause de la puissance romaine. Ropie dégénérée n'a fait que suivre la route que Rome austère et pure lui avait rendue facile ; elle a achevé de conquérir le monde, déjà vaincu à demi par des vertus qu'elle n^avait plus.

Au reste, ce caractère politique de la religion, plus marqué à îftome , ne manquait pas non plus à la Grèce. S'il y avait chéj elle un côté de la religion plus positif, c'est celui qui touche à l'ordre politique. Dans plusieurs de ses cités, la patrie était le grand dieu , et le patriotisme la grande morale. Lès religions étaient puissantes, non par ce qu'elles pouvaient avoir de philosophique et d'absolu, mais au contraire, par ce Qu'elles avaient de local, de national, de relatif. Elles étaient aimées, non comme une vérité offerte à toiis les hqmpies, mais comme une propriété donnée à un seul pejjple; et dejjx siècles pjus tard, apf es que l^ pbi}psophje e); surtout le christianisme avaient apporté tanjt de notions nouvelles, nous voyqns epcore Celse ne pas comprendre qu'il pût y avoir une loi et un dogme commun^ à toutes les nations, et q^ie les Çappadociens ou les Cretois adorassent jamais le même Dieu que les Juife (1).

Aussi , dans les rits solennels , c'était la cité , plutôt que rhnmme, qui adorait, qui priait, q^ saçriliait, qui raérijaij, qui expiait, qui était protégée. La prière commune était une prière toute politique. Chez les peuples Doriens de la Grèce, et à Jlome dans une certaine mesure, l'homme n'était que le inembre ignoré d'un vaste corps. Pans l'ordre politique, la

(]) Celse apud Origen. contra Cels. V«

DfFLDENqE DE J,A pqp.pSOPH|j|S PRECQDjE. 16?

patrie ne lui reconnaissait aucun drpit absolu ; dans l'ordro ihéologjque, la nature unjverse}le l'absorbait dans son seip ou la ^iyinité 4istrai^e et oublieuse le négligeait. J.a fanîille, la tribu , la nation , étaient tout. Le sentiment héréditairp effaçait le sentiment personnel.

Aussi la notion de la vie future, base aujourdTiiii de foiijp morale possible, ne servait point de ba^e à la ipora}e des religions antiques. Nulle doctrine religieuse ne Ij^ nia^it ; irîûs on la laissait se perdre ou dans les rêveries confuses et arbitraires de la poétique théologie des JJellènes, ou dans les transmigrations sans fin de la métempsycose égyptienne , ovi dans ce panthéisme oriental, qui effaçait, avec le sentiment du moi, notre croyance première à Féternelle durée de notre être. Dans ce vague et cette incertitude (lu dogfne fejigieux, Thomme, qui a besoin d'avenir et d'un avenir infini , unissait, pour le trouver, sa vie à celle de ses aïeux et à celle de ses descendants ; au lieu dp prolonger sa\ie dans une douteuse éternité, il la prolongeait par le sentiment plus intime 4e rhérédité. Pour lui, l'immortalité de la famille, de la tribu, de la patrie remplaçait en une certaine mesure l'immortalité de son âme, L'histoire (levait payer à sa race les promesses que la religion avait |i peine faites à ses mânes. L'Elysée ^vl Romain, c'était la grandeur future de ftome. Les vertus, ^e patriotisme et |2i gloire antiques viennent de là ; ce sont des vertus civiques transformées en vertus religieuses. J^à trouvèrent toute leur force les peuples politiques du paganisme- Le patriotisme de Rome et de Sparte n'eut point d'autre base.

Mais, même chez ces nations, l'homme n'était-il pas toujours le même? ^'avait-il pas, là aussi, des craintes, des espérances, des besoins personnels? N'avait-il à demander pour lui-même ni soulagements, ni expiations, ni lumières? Cqnseptirait^il §ans réserve à aliéner son être dans l'être commun de }a cité , comme l'Oriental consentait à absorber son âme dans l'être universel de Dieu?

i6& DÉCADENCE DES RELIGIONS NATIONALES.

Non, rhomme et rindividualité humaine protestaient dans les mystères. Les mystères étaient la partie dévole du paganisme. L'homme y reprenait le pas sur la cité ; là, il lui était permis de penser aux satisfactions de son âme plus qu'aux intérêts de sa patrie. Le Romain et le Dorien venaient là s'affranchir et se reposer de leur esclavage de citoyen. Là, il y avait une religion où chaque homme avait sa part; des prières, des interrogatoires sacrés, des cérémonies, des purifications pour chaque homme. L'initié, bien supérieur au citoyen, devenait l'ami personnel de la divinité, l'homme trié parmi ses semblables avec le van sacré et par un regard tout personnel du dieu. L'eau des ablutions n'était pas, comme dans le culte officiel, épanchée çà et là sur les murs et le pavé de la ville ; chaque homme participait à ce baptême. Chacun venait là faire pénitence et attendre l'expiation pour ses fautes. Chacun, admis par degréj à la connaissance des mystères, avait sa part dans la science, sa part dans le bonheur terrestre que le ciel accordait aux initiés, sa part enfin dans les joies de l'Elysée. On avait donc là d'une manière un peu plus précise la pensée d'une vie à venir. On soupçonnait quelque chose de cette sublime notion des rapports directs entre chaque homme et Dieu, par lesquels chaque homme a les soins et le regard de la Divinité autant que s'il était seul au monde. C'était comme un faible rudiment et une indication symbolique de ce glorieux individualisme que la foi chrétienne a apporté sur la terre, mettant l'âme d'un seul homme, chose immortelle, au-dessus de la famille, de la nation et de l'État, que dis-je? au-dessus des intérêts temporels de l'humanité tout entière, choses terrestres , choses périssables.

Les mystères semblent venir tous d'une même source. Dans tous, ou dans presque tous, se retrouvent, sous des noms divers ou des formes différentes, le mythe égyptien de l'immolation d'Osiris, la dispersion de ses membres, les douleurs et les recherches d'Isis, enfin son succès et sa joie. Dans cette fable, diversement contée, on trouvait toute une cosmogonie,

une explication de la nature première de l'homme et de l'origine du mal, ces problèmes fondamentaux de la vie humaine. On y trouvait encore la tradition de ces dieux ou prêtres civilisâteurs» qui avaient, disait-on, fait disparaître la vie sauvage, fondé la propriété, les lois, les républiques. Dans tous les mystères, le jeûne, la continence, les interrogatoires secrets, quelquefois l'aveu des fautes, toujours la purification, préparaient l'initié. Souvent des allusions symboliques lui annonçaient son bonheur à venir. Partout le van mystique était la figure de la séparation entre le profane et l'initié , dont l'un devait pourrir dans les fanges du Styx, l'autre habiter les Champs-Elysées. Partout des degrés divers, des épreuves redoutables conduisaient le postulant à l'instant solennel de la manifestation des lumières (fwTayù^ta), ou l'hiérophante, en lui révélant les plus hautes clartés de la doctrine, faisait de lui un voyant (èTcôTr-nîç). Partout encore se représentait la succession des jours de réjouissances et des jours de deuil : Osiris retrouvé , Adonis rappelé à la vie , Proserpine ramenée des enfers, étaient célébrés avec des hymnes de joie, de même que leur deuil avait été porté avec des hurlements et des larmes. Partout, enfin, une trace apparaissait du génie impur du paganisme : outre leur sens cosmogonique et leur sens historique, les fables avaient leur sens obscène ; ces fêtes auxquelles on se préparait par la continence, étaient des fêtes nocturnes, pleines de chants et de cérémonies impurs, toutes résonnantes de paroles interdites ailleurs ; et l'objet le plus caché, mais aussi le plus révéré des adorations, était un signe de débauche.

Quant au dogme le plus intime, au dernier mot de ces mystères, il en fut probablement de ce secret comme de beaucoup de secrets pareils qui ne sont importants que par la difficulté de les pénétrer. C'est un fait et une volonté , plutôt qu'une idée et une doctrine qui gouvernent les sociétés de ce genre; et par cela même que leur dernier mot demeure secret , il peut changer plus facilement au gré de celui qui le. tient.

466 DÉCADENCE DES RELIGIONS NAilÔNÂLES.

C'est sans doute ce qui arriva dans l'ancienne Grèce. Le secret des mystères était-il le même au temps où le poète Escnyie, soupçonné de i'ayoir révélé, tut presaue lapidé par le peuple d'Athènes , el au temps des Pères de l'Ëgîise où ce secret était trahi de toutes paris , oii les livrés qui le contenaient circulaient par le monde, sans exciter dans les esprits ni admiration, ni étonneinent? L'arcane d'Eleusis, aux derniers siècles, quand des mystères d'impureté paraissent en avoir fait toute l'importance , était-il le même qu'en ces temps plus anciens ou nul nomme souillé n'osait en approcher, où les courtisanes en étaient exclues, où ce qu'il y avait d'âmes plus pures venaient chercher là le tonheur de cette vie , la paix à l'heure de la mort et les espérances de l'autre monde (1) ?

N'attachons donc pas une importance trop grande à cette doctrine secrète, partage d'un petit nombre d'hommes obligés toujours de parler au peuple un langage différent de leur pensée. Ce n'était pas là ce qui agissait sur les hommes \ ce qui émouvait la foule, ce qui produisait l'enthousiasme et la ^oi. Le vulgaire et même le vulgaire des initiés en restait à l'écorce, à la partie extérieure du mystère, et oh faisait bien de l'y laisser, t^resque toujours en pareil cas iécofce est plus belle que le cœur de l'arbre, le symbole vaut mieux que le dogme. Le mythe a une poésie qui encbanie; l'idée cachée sous le mythe est une abstraction et plus souvent lin lied cominim prosaïque et grossier qui désappointe et qui dégoûte. Ce sont de pauvres secrets que les secrets recelés sous des hiéroglyphes. ... , , . ...

, Mais les mystères n'en demeuraient pa^s moms, comme je le disais, la religion intérieure, personnelle du |)aïen, la doctrine qui contenait les espérances et les consolations de l'âme.

^1) Diog. Laert.» m Epimenid. 1, 10^.$ 3. itysteria quibuB initiati laeUonim de vit» exitu oBuiique sevo spem eoncipiunt. Cic, de Legib. 11. 44. ia Vçrr. V. 72. Isocrate, Panegyric.

INFLUENCE DE LA ttilLOSOPHlE GRECQUE. 167

J'ai dû m'arrèter un instani sur ce sujet. Du reste, j'en ai dit assez pour indiquer le point de départ et les caractères principaux des religions antiques.

Mais la force des choses poussait le inonde païen vers Tiinité politique, en même temps que vers le désordre intellectuel. Avec l'unité dans le pouvoir, croissait la confusion dans les idées ; les croyances |)ouvaient bien se mélanger et se corrompre, jamais s'iinir. Lés grands empires de l'Orient et leurs révolutions fréquentes avaient commencé à mêler, en les défigurant, les traditioiis diverses des peuples asiatiques. La conquête grecque d'Alexandre les altéra bien autrement. Sous le règne des Lagides, des Séleucides, de toutes ces dynasties fondées par les successeurs du fils de t^hilippe , une civilisation intermédiaire, une sorte d'hellénisme oriental confondit les mœurs et les dieux. Les dieux de la Grèce vinrent en Egypte, les dieux d'Egypte en Grèce ; îsis eut à Corinthe un de ses temples les plus célèbres. Aux portes de Memphis ou de thèbes, une race toute nouvelle de dieux, dont le Jupiter s'appelait Sérapis , sorte de dynastie métis comme celle des Ptolémées, eut des adorateurs et des autels auxquels l'entrée des villes était encore interdite. Atergatis et Diane, Isis et Gérés se reconhiirent facilement pour sœurs , et la Diane d'Éphèse , moitié européenne et moitié narfcare , fut comme le point de jonction entre les fcroyances de l^Asie et celles de la Grèce.

La religion grecque périssait d'ailleurs par la force même de son principe ; le culte de la forme humaine poussé au dernier excès et dépouillé , par le progrès même des arts , de toute idée philosophique, devenait une pure religion d'artiste, une admiration passionnée pour la beauté matérielle, une déification corruptrice de tout ce qui peut séduire le regard. Et en même temps, l'orgueil de l'intelligence se révoltait contre les dieux que l'intelligence même avait faits. La philosophie s'approchait sans crainte de ces divinités familières et quasi humaines. Ces dieux transformés en hommes ou ces hommes

168 DÉCADENCE DES RELIGIOiNS NATIONALES.

faits dieux étaient bien forcés de se laisser toucher, discuter, méconnaître.

Remarquons-le d'ailleurs : la religion, par suite de son ca-

ractère national et politique, n'était pas sur le même terrain que la philosophie : Tune locale et relative, l'autre cosmopolite et abstraite, risquaient peu de se rencontrer en face. A Athènes peut-être , il fallait pour la philosophie quelques précautions de plus, il fallait parler moins clair, prêcher virtuellement l'athéisme sans le nommer de son nom, supprimer doucement la divinité, sans dire rien de personnel contre tel ou tel dieu. De cette façon, Diagoras (an 414 av. J.-C. , de Rome 339 ) niait l'existence des dieux ; Aristippe (396 av. J.-C.) en tenait assez peu de compte; Démocrite (an 431 av. J.-C.) expliquait tout par les atomes. La religion suivait son cours, la pensée le sien ; celle-ci seulement, en quelques occasions, devait se ranger et saluer ; à la religion il fallait des hécatombes, non des croyances ; elle était politique, poésie, habitude, un besoin et non une doctrine, une loi et non une foi.

Et bientôt pourtant l'esprit d'examen, dans sa hardiesse, attaquait la religion sur le terrain même qui lui était propre, le terrain du récit, des faits, de la tradition. L'historien ou le mythologue Evhémère (1) donnait le secret de la théologie homérique. Il n'était pas, disait- il, ennemi de la religion, il ne voulait que la fortifier en l'expliquant. Or, selon lui , les dieux n'étaient que des hommes déifiés. La reconnaissance des peuples avait divinisé leurs vertus, parfois aussi la flatterie avait divinisé leurs vices. Jupiter était un fils impie qui avait fait à son père une guerre sacrilège. Vénus n'avait été qu'une entremetteuse de débauche. Tous étaient nés, avaient vécu, étaient morts. Evhémère avait vu leurs tombeaux, et la

(1) L'an 300 avant J.-C. V. sur Evhémère : Augustin , de Clv. Dei. \\h «8. 26. Cicéron, de Nat. Deor. I. 42. Diod. de SicUe. Y. 40 et suiv. Plut., de Iside et Osiride. 23. Pline H, 7) se montre favorable à rév)iéiiiérisme.

Crète montrait encore écrit sur une pierre : C'est ici le tonibeau de Zan (1).

Évhémère précédait et préparait Épicure. Son thème historique, qui contient l'explication la plus probable des fables grecques, encourageait toutes les écoles de philosophie incrédule. Épicure (an 290) s'en servit pour décréditer les croyances admises, comme il se servait des atomes de Démocrite pour rendre raison , sans le concours des dieux , de la création et de la conservation du monde. De cette façon il supprimait la notion d'une vie future et avec elle la notion du devoir , affranchissait l'homme du despotisme de ces doctrines qui, disait-il, empoisonnent la volupté, troublent le sommeil, enfantent l'inquiétude et la peur ; enfln, faisant du plaisir (de quelque façon qu'il définît le plaisir) le but de l'homme et son bien suprême, Épicure pouvait à la rigueur se passer des dieux. Par prudence néanmoins, et en souvenir de la sentence portée contre l'athée Protagoras (411) , il n'osait pas les supprimer tout à fait. Seulement ces dieux qui n'avaient pas créé le monde , qui ne se mêlaient pas de le conduire , qui n'imposaient à l'homme aucun devoir, ensevelis dans leur invariable félicité , n'avaient garde de venir troubler la félicité imparfaite des mortels ; ces dieux-là ne demandaient ni culte, ni prières, ni hommages, ni obéissance : il était bien permis de ne pas penser à eux.

Mais pendant qu'Évhémère et Épicure abusaient ainsi de l'anthropomorphisme hellénique et poussaient l'orgueil de la personnalité humaine jusqu'à un athéisme déguisé , la doctrine de Zenon (an 319) , plus religieuse, détruisait également les fables par un retour vers le panthéisme de l'Orient. Le panthéisme oriental, dont les traces se retrouvent dans Thaïes et dans Heraclite, dans Pythagore et même dans Platon, fut la base des spéculations du Portique. Selon cette école, le principe passif, la matière ou le monde ; le principe

' (1) Zan, Zinv, Jupiter.

actif , Téther ou Dieu , sont éternels, éternellement gouvernés par la loi fatale de leur nature. Du principe universel de la matière émanent tous les corps, ceux des dieux, ceux des génies, ceux des hommes , ceux des animaux ; du principe universel de l'esprit émanent toutes les âmes, celles des hommes comme celles des dieux : de même que le corps est animé et gouverné par l'âme, la matière du monde est animée et gouvernée par Dieu. Mais un jour doit venir où toutes ces émanations rentreront dans le centre de leur unité originelle, où les corps détruits par le feu retourneront à l'état d'élément et seront de nouveau confondus dans la grande unilé du chaos, où la substance de l'âme humaine sera détruite et ira se perdre dans la grande âriie d'où elle est sortie.

Chez les stoïciens cependant pas plus que chez les épicuriens, la négation des dieux d'Homère n'était franche et avouée. Il fallait bien échapper à la ciguë de Socrate. Par l'aliégorie, ressource usitée tant de fois, le Portique se mettait en sûreté, il trouvait le panthéisme tout entier dans les fables d'Homère. Il suffisait de savoir lever le voile poétique sous lequel il était caché : Jupiter, père et mère des dieux, n'é-

tait-il pas le dieu suprême, la grande âme du monde, la puissance des causes, celle qui produit et [qui enfante? Minerve la partie de l'éther la plus élevée? Vulcain le feu du monde ? Neptune les eaux du monde? Pluton enfin sa partie inférieure ? Cette explication de la théologie par la physique , qu'elle vînt après coup , comme une interprétation tout arbitraire, ou qu'elle fût en réalité le sens primitif des fables orientales transportées en Grèce, cette explication suffisait pour contenter l'orthodoxie hellénique.

La philosophie qui décréditait ainsi le culte public et la mythologie officielle, devait également porter atteinte au culte privé, aux traditions des mystères. Les deux écoles de Zenon et d'Épicure cherchèrent dans les mystères d'ÉIeusis un point de contact et un appui. C'est une question obscure que cette alliance du sanctuaire et de l'école. L'école , en

INFLÙiSNCÉ: Î)E La tkiLÔSOPHIE GRECQUE, 171

effet, comme le sanctuaire, avait sa partie publique et sa partie secrète ; Zenon avait laissé des livres secrets, e.l l'école (l'Ëpicure n'admettait à l'initiation que par degrés. Le stoïcisme et Fépicùréisme s'appiiyèi'ent l'iin et l'autre sur le dogme d'ÊIeiisis. L'un et l'autre y firent sans doute pénétrer quelque chose de leur propre doctrine. Le secret de la théologie sacrée , son obscurité , j'ajoute encore , sa nature variable, facilitaient ces emprunts, ces iinîons, ces influences. Dans les niystères se trouvaient depuis longtemps les traces et de l'innovation grecque et de l'importation orientale. La négation épicurienne, dernier résultat du travail de l'esprit grec ; le panthéisme stoïque qui ramenait aux doctrines de rOrient , purent naturellement s'y greffer. Eleusis semblait tenir de l'épicuréisme par les idées qu'avait développées Évhéinère ; avec l'apothéose, explication tout historique et toute simple, on se débarrassait des Castor, des Hercule, des dieux de piire origine grecque (1). Mais en même temps l'expijcàtion cosmogonique des fables, gardée depuis longtemps à Eleusis, satisfaisait les stoïciens : par elle on se tirait d'af-^ faire avec les anciens dieux.; les ramenant à leur origine cécropique, on faisait d'eux des forces et des éléments (2). Selon le temps et les influences, l'une pu l'autre de ces deux explications fut dominante. Mais a là [fin, la doctrine stoïque ou orientale finit par l'emporter, et, Cicéron l'avoue, la tbéologie d'Eleusis était de la physique plus que toute autre chose (3).

Oue devenaient, avec cette pauvre explication physique et cosmogoniqUe , la sainteté, la pureté, l'esprit rehgieuxdes mystères? Le candidat à l'initiation arrivait au seuil du sanc-

(I) F. CicéroB, Tuscul. 1. 12. 13} de Nat. Deor. I. 42. 43 j de Off. HL 5. S. AagusUnjdçCiY. Dei. 1X;7.

{%) Strabon. X, p, 226. Cic.» de Nat. Deor. 11. 24. III. 20. Augustin, de C. D. IV. 31. VU. 5. 20. 21 ; VI. 8. Plut, adversùs stoicos.

(3) Rerum natura magis cognoscitur quàm Deorum. Cic, de Nat. Deor. 1. 43.

tuaire plein de foi aux mythes sacrés et aux traditions nationales, préparé par le jeûne et la prière, purifié des souillures de sa vie par Taspersion de Teau lustrale. L'expiation des fautes, la foi à la Providence, la confiance aux dieux protecteurs, la promesse de l'immortalité, gardaient les portes d'Eleusis. Mais lorsqu'était venue pour lui la nuit lumineuse de l'initiation, lorsque les portes du temple s'étaient ouvertes, quand la statue de Cérès lui était apparue toute resplendissante de clarté, les voiles tombaient', et avec eux la poésie qui avait exalté son âme. La religion se déshabillait de son poétique manteau. Une mauvaise physique, une cosmogonie arbitraire, un lourd panthéisme exclusif de toute idée d'immortalité et de providence, en un mot, un lieu commun triste et vulgaire succédait à tant de beaux songes. Tout ce qu'on lui avait dit des âmes et de la divinité, se rapportait à la végétation, à la propagation des plantes et des races ; les éléments étaient les seuls vrais dieux (î). Cette claire vue qu'on lui avait promise n'était donc qu'une clarté banale bien inférieure aux poétiques flambeaux qu'il avait vu secouer autour de lui pendant la nuit de l'initiation.

Après un tel désenchantement et des croyances publiques et des rits mystérieux , faut-il s'étonner si l'âme humaine en vint à se désenchanter même de la philosophie, et si la raison, livrée à elle-même, ne sut point éviter ce pas dangereux qui conduit au scepticisme? Pyrrhon (an 336) présentait le doute nu, absolu, sans limite. Carneade (an 181), le maître de la nouvelle académie, bien dégénérée de l'ancienne dont Platon était le fondateur, rendit le scepticisme plus acceptable , par conséquent plus dangereux. Il admettait des impressions, des images, des apparences (yotvTa<nat) produites

(2) Veros Deos. Varron apud Aug., de Civ. Dol. VU. 6. F. aussi VIL 20 24. — Clément Alcxandr. Slromat. V. — Plutarque, de abdilâ Theologià, cité parEuseb. Prspar. Evangel. HI. — Epigène, de Orphicà poesi , cité ]^ar Clément d'Alexandrie. Ibid,

par l'objet et recueillies par Tâme ; nulle perception infaillible et certaine ; des choses probables, nulle chose tout à fait sûre ; des opinions, pas de dogme. Suspendre son jugement, opiner parfois', n'affirmer jamais, était sa règle. Cette doctrine , la dernière venue parmi les Grecs, convenait assez aux gens instruits et aux rhéteurs, à ceux que révoltait l'absurdité pratique du pyrrhonisme et qui ne pouvaient porter le dogmatisme de Zenon. Elle disait fort agréablement de très-belles choses dont elle n'était pas bien sûre ; elle avait bien quelque penchant à croire à l'existence des dieux et à l'immortalité de l'âme : mais au fond elle ne savait rien, et surtout elle aimait à se bercer d'hypothèses , de probabilités , de phrases spirituelles ; elle discourait beaucoup et s'entendait admirablement à discourir : école de rhéteurs, a-t-on dit, plus que de philosophes , école des gens bien appris , des littérateurs et des hommes du monde; école de Cicéron, qui savait si bien les lettres et le monde. Tel était le résultat le plus net de la philosophie hellénique , le résumé élégant et spirituel , mais non concluant, de tout le travail de la raison humaine. Là en était arrivée dans la Grèce, et dans l'Orient civilisé par la conquête d'Alexandre, la lutte entre la tradition et la philosophie, lorsque vint la conquête romaine.

Rorae attaquait le monde , forte de ses armes et de ses dieux. Il entrait également dans sa pensée de désarmer les peuples en gardant précieusement ses armes, de les dépouiller de leur culte en conservant toute la pureté du sien. Pour elle et pour ses adversaires, la foi faisait partie du lien national ; les dieux étaient un signe d'indépendance.

Mais ce n'était pas en les brisant par la force, c'était en les absorbant par la tolérance que Rome prétendait annuler les religions rivales. Au pied des murs d'une ville assiégée, elle

m DÉCADENCE DES RELIÇlOIfS IfATfONAtpS.

demandait respectueusement au dieu de cette ville de pjtôser dans le camp romain, pu il serait bien traité (1) : le dieu venait , et le peuple à la fin dèva|t suivre. Au milieu du pillage, Rome fléchissait |e genou devant le dieu vaincu. En faisant sa cour aux divinités, elle gagnait les peuples. Ejje (ijsait que dans le bujin de chacjue victoire elle avait froijvé une idole (2) , et qu*en adorant tous les dieux, elle avait conquis tous les royaumes (3).

Mais si le d^eu résistait , si , trop national , il ne se laiss^jt pas mener au C^pitole à la suite 4^ char de triomphe , il fallait bien que ïlqpae se départît de sa tolérance et extirpât ce tronc orgueilleux qui gênait sa marche. Ainsi^ Ip druidisme disparaissait parce que l'indépendance gauloise étaif ]i^e de trop près à ce cu}te. Ainsi , le judaïsme , longtemps iïiéi|ag^ par une to|érance pleine de respect, commença d'être a^qup par l'absolutisme impérial, quand on reconnut que cette feBgion, indépendante et absolue coinme |a vérité, ^u lieu 4çse laisser comprendre dans le panthéon des a4Qrations romaines, faisait des conquêtes pour la synagogue.

Détruites par la force , plus souvent annulées par la tolérance, les religions nationales perdirent ainsi toute leur éner-

(0 li est coDfitant que toutes les Tilles sont sous la tutelle de quelque dieu; et ce fut une coutume secrète des Romains que beaucoup ont ignorée, lorsqu'ils étaient sur le point de prendre un^ Yî^e» d'éyoquer par une certaine formula de prières les dieux tutélaires de cette ville. Car, ou ils pensaient que sans cela ils ne prendraient pas la ville, ou ils se seraient crus coupables , s'ils la prenaient, d'avoir des dieux ppuL* piisonniers. C^est pour cela qu'Ufli ont voiila tenir èaché et le nom du dieu tqfél£|ire ^p I^ome et le nom latin d^ cette villp... Or, la formula consacrée était celle-ci : « S'il y a un dieu ou une déesse qui ait pris soùs sa tutelle le peuple et la vilie de Carthage ; dieu, qui que vous éoyez, je vous prie , je vous adjure et vous demande en grâce de quitter le peuple et la vfUe dé Carthage, de sortir de la ville et des temples... de venir à Rome, chez mpi et les iqlens... et que notre ville, nos temples, nos sacrifices vous soient plus agréables.... Si vous faites ainsi, je T0U6 des temples et des jeux à votre divinité. » Macrob. III. 9.

(2) ...Spoliis sibimetnova numinafecit. Prudentius. Contra Symmacb. II. 368.

(3) Sic dùm universarum gentium sacra suscipiunt, régna etiam meruerunt, Minucius Fe^ix, in Qctavio.

gie. La Gaule et l'Espagne dressèrent des autels à Jupiter. Isis et Sérapis eurent plus que jamais des temples à Corinthe, à Athènes, à Delphes même (1). L'Afrique adora ^n naême temps et ses dieux puniques venus de Phénicie, et les dieux grecs qui lui afrivaienl par Cyrène, et les-dieux romains que les Scipions lui avaient apportés. Mais surtout disparaissait le caractère politiaue des religions, celui qui liait le culte au patriotisme : en Grèce , les fêtes nationales, lès amphictyonies cessaient ; Olympie n'offrait plus de sacrifices au'nom de tous les Hellènes (2) ; la Pythie, qui avait influé sur le gouvernement des peuples, ne rendait plus d'oracles que sur des intérêts privés. La hiérarchie des prêtres égyptiens , jadis puissance prépondérante dans l'État, n'était plps qu'une pauvre école de déchiffréurs d'hiéroglyphes (3).

Mais cette nationalité de la religion Qu'elle détruisait au dehors, Rome prétendait la garder pour elle. Le sénat, juge sévère , faisait la police contre les dieux étrangers , maintenait la pureté du culte comme celle du sang romain , gardait le Capilole comme le Forum. Il consentait, il est vrai , apr^s les épreuves légitimes, à admettre dans la cité les dieux comme les peuples. Les divinités vaincues naturalisées par un sénatus-consulte {dii municipes) devenaient dieux romains : Rome avait eu le temps de les façonner à sa guise et de les purifier d'une théologie trop grossière (4). « Que nul, dit Cicéron, commentant les règles ^xx droit pontifical, que nul n'ait des dieux à lui , que nul n'adore des dieux étrangers où

(1) Pausan. I. 18. IL 13. VU. 2l X. ,12. — (2) Id. V. 13. — (3) Strabon. XVU.

(4) « Et ce que j'ai admiré surtout, c'est qu'au milieu du concours de tous les peuples , dans une même ville, où chacun apporte ses dieux, aucune cérémonie étrangère n'a été reçue dans le culte public, ou si, par Tordre des oracles, quelques-, ones l'ont été, les Romains les observent selon leurs propres rits , et les purifient des fables qui les déshonorent. » Denys d'Hallcarn. II. 3. Ainsi la mère des dieux apportée de Pessinunte (an de Rome 547 ). Tite-Live. XXIX. 10. 11. — Le culte de <'érè8 adopté et la qualité de citoyenne donnée à la prétresse d'Eleusis , « afin que citoyenne eUe priât pour ses concitoyens. » Cic, pro Balbo. 24. — Dans une épidémie, le serpent Esculape apporté à Rome (aa 461 . Tite-Live. IbidJ).

des dieux nouveaux qui n'auraient pas été officiellement reçus dans la cité (1). »

Mais Rome pouvait-elle éviter la réaction de ce cosmopolitisme religieux qu'elle propageait dans le reste du monde ? Les cultes nationaux, altérés par le mélange de son culte, ne devaient-ils pas refluer sur elle?

Dès le temps de la seconde guerre Punique, à cette époque de péril et d'exaltation, où le patriotisme romain s'était montré si puissant et si uni , toutes les fibres superstitieuses de l'âme avaient été profondément remuées. Rome commençait à être en rapport avec l'Orient , dont les religions sensuelles et grossières, en même temps que mystérieuses et sombres, convenaient à la gravité du caractère , comme à la lenteur des imaginations romaines. Le sénat lui-même cédait aux influences populaires, et on le vit, sur de prétendus oracles, envoyer chercher en Asie par le plus honnête homme de Rome, la déesse de Pessinunte, qui n'était autre chose qu'une pierre noire (2). Ces années de combats avaient attristé les âmes populaires ; elles se jetaient dans les excès de la superstition : « Il semblait, dit Tite-Live, qu'au milieu de tant d'épreuves, ou les hommes ou les dieux eussent été tout à coup changés. Ce n'était plus en secret et sous le toit domestique que les rits romains étaient écartés ; le Forum et le Capitole étaient remplis de femmes, sacrifiant et priant avec des cérémonies étrangères. Les devins et les prêtres séduisaient le peuple , augmenté encore de ces nombreux paysans que la détresse et la peur avaient poussés dans Rome.... Quand les édiles voulurent éloigner cette foule du Forum, peu s'en fallut qu'on ne les maltraitât.... Le préteur dut intervenir; le sénal défendit de nouveau tout sacrifice étranger , fit brûler tous

(1) Ne quis separalim neos babento ; neque no vos, neque advenas nisi publiée adscitos colunto. Cic, de Legib. U. 8. F. aussi Servius. i£neid. VHI. 187. Tertull. Apol. 5. et pour Tapplication de ce principe, Tlte-LWe. IV. 30. XXV. 1. XXXIX. 16.

(2) Tite Uve. XXIX. 10. U. 14. An de Rome 647.

les livres de divination et de prières (1). » — Un peu plus tard (an 534) , un consul ne put trouver un ouvrier pour démolir le temple du dieu égyptien Sérapis, et dut lui-même s'armer de la hache (2), — En 569 , le peuple se jetait dans les mystères impurs et sanguinaires des bacchanales ; sept mille personnes, hommes et femmes, réunies dans des assemblées nocturnes , y pratiquaient la magie , les empoisonnements, rimpudicité ; le sénat intervint et prononça des peines rigoureuses (3). — Plus tard (614), il était forcé d'expulser les astrologues chaldéens (4) ; — et enfin (669) , il rendait un décret ôontre les immolations humaines (5).

Le sénat combattait ainsi les mystères et les doctrines de rOrient ; mais qui eût arrêté la poétique invasion de la mythologie grecque? Ces fables entées sur des traditions communes, ces dieux parents des dieux romains, amenés sur la terre d'Évandre, retrouvaient un frère dans chacun des dieux pélasgiques de la vieille Italie. La Junon romaine se trouvait être la Grecque Héra ; l'hermaphrodite Djanus-I^ana (lanus- et Diane) n'était plus que la chasseresse Artémis ; les Caraènes, se perdaient avec les Muses dans un mutuel embrassemenlT. Ainsi diminuait le sérieux de la fable romaine. Ces dieux familiers de la Grèce apportaient là leurs allures terreîîstres, leur laisser-aller poétique, leurs scandaleuses aventures. * Non* comme absurdes, mais conifiae poétiques, ces fables, jduées au théâtre, chantées au repas, se laissaient toucher de trop près ; l'habitude venait de prendre la scène pour le temple, l'histrion pow le prêtre , de faire descendre TOlympe jusqu'à la poésie, au lieu de faire monter la poésie jusqu'à l'Olympe : chose d'autant plus grave chez les Romains que l'histrion et la poésie étaient chez eux bien plus

(1) Titcp-Live. XXV. 1 . An de Borne 524 . — (2) Valer. Maxim. 1. S 3. (3) Tite-Live. XXXIX. 8-19, et le sr-C. jendu à ce sujet et retrouvé sur uoe table de bronze en Campanie. r- (4) Valer. Maxim. Ibid, S 2. (5) Pline. XXX. U

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