‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 21 sur 72 · II · texte numérisé non relu

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in DÉCADENCE DES RELIGIONS NATIONALES.

décriés que chez les Grecs. Les Gincinnatus n'avaient pas ainsi plaisanté avec ces dieux de bois auxquels ils offraient du vin et du sel , en leur chantant de grossières chansons Osques ou Sabines, laissant la Grèce, avec ses hymnes pindariques et ses belles hécatombes, se mettre h Taise vis-à-vis de ses dieux d'ivoire et d'or.

Ce n'est pas assez. Qui eût opposé une digue à l'invasion, non-Mulement des poètes et des mythologues, mais des philosophes ? Dès le temps des Scipions, la philosophie grecque pénétrait dans Rome. Ennius leur client traduisait Évhémère. La ville d'Athènes (an 598) envoyait comme ambassadeurs à Rome trois philosophes, l'académicien Caméade, le stoïcien Diogène , le péripatéticien Critolaûs, vivants symboles de la bigaiTure et des contradictions de la philosophie grecque. Avec eux la discussion et le sophisme entraient dans Rome ; ce qui jamais n'avait été mis en doute était discuté. Les sages s'effrayaient ; Caton menaçait et grondait ; mais la jeunesse n'en courait pas moins à cette école où Carnéade, avec une égale éloquence, parlait pour la justice ou contre la justice(l). Plus tard, Blosius, élève du Grec Antipater, inspirait aux Gracques la première pensée de leurs tentatives démocratiques. En vain , le sénat fermait-il les écoles des philosophes (2) , les philosophes revenaient toujours ; la Grèce, cette séduisante captive , avait toujours pour son vainqueur un charme de plus ; le goût s'accroissait chaque jour de parler grec, d'aller à Athènes, d'écouter les sophistes, de lire les poètes, de s'instruire à l'école des grammairiens, des rhéteurs et des philosophes.

L'épicuréisme surtout, celte doctrine qui avait révolté, dès ]e premier abord, l'austérité du sens .romain, et que le vieux Fabius souhaitait à ses ennemis comme le plus grand des fléaux , l'épicuréisme était venu de bonne heure en l'Italie.

(1) Diog. Laert. IV. 62. Plutarq., in Catone Maj. 22. Cic, Académie. U. 45. de Orat. n. 37, 38, UI, 18, Gellius. VU, 14. Pline* VII, 30 (31), — (2) Pline. Ihid,

INFLUENCE DE LA CONQUÊTE ROMAINE. tT§

Profflptemeiit répandu (1) par des écrivains italiens (3) , facile à rintelligence comme à la pratique, conseillant le repos, la vie paisible , la crainte des affaires , Tépicuréisme convenait merveilleusement à des esprits peu philosophiques et peu pé* Détrants , h ces proconsuls qui revenaient de TAsie chargés d'or et accoutumés auK voluptés étrangères. Nulle secte ne comptait plus de disciples. Lia poésie de Lucrèce inaugurait son triomphe. « Gloire au sage de la Grèce, disait-il , par lequel nous avons été affiranchis (3) ! »

On conçoit, au reste, que, stoïque, épicurien, académi* cien, disciple d'Aristote, l'élève des philosophes ne crût guère aux dieux de Rome. Le mot de Gaton était déjà ancien : Gom* ment un augure peut-il sans rire regarder en face un autre augure ? Enniûs et Pacuvius se moquent assez hardiment de cette divination augurale ; le premier se montre franchement épicurien, le second panthéiste (4). Au temps de Gicéron, les gens d'esprit croyaient plus ou moins aux dieux, aux dieux de Rome nullement. Il était même reçu que ceux qui étu-

(1) Cic, de FInîb. I. 7. Fam. XV. 1». Tuscul. IV. 3. Sénèque, Ep. 21. Lactance, ]|Tm. Institut. III. 17.

(2) Catius et Amafanius, les premierfl écriTaioa épicuriens. Qc, Tuscul. Ihid. Fam. XY. 19.

(3) Primus Graius homo mortales toUere contra

Est oculos ausus

Tu pater et rerum inyentor : tu patria nobis

Suppeditas praacepta Lucrèce, de Ber. Nat.

(4) Ego deâm genus esse semper dlxi et dicam cœlltùm, Sed eos non curare opinor quid agat hominum genus ; Jièm A curent, benè bonis sit, malè mails ; quod nunc abest.

{Vers d'Ennius, rétablis d'après Gicéron. Divin. H. 50. Nat. D. IIÏ. 32.)

Nàm istis qui linguam avium intelUgunt,

Plùsque ex alieno jecore sapiunt quàm ex suo,

Magîs audiendum quàm auscultandum censeo. Pacuvius in Chryse*

Quidquid est hoc, omnia animât, format, alit, créât,

Sepelit recipitque in sese omnia : omniumque idem est pater;

Indidemque eadem orluntur ex integro atque eodemocciduol. W. Ihid^

diâient la philosophie méconnaissaient tous la divinité (1). Et dans Salluste, lorsque César au sénat prêche le néant après la mort, remarquez que Gaton ne lui dit pas : « C'est faux, » mais seulement : « Vous sortez de la créance officielle (2). »

Et cependant, altérée par l'orientalisme, corrompue par les fables grecques, attaquée par les philosophes , la foi romaine était-elle détruite? Non ; car le peuple rfétait pas philosophe: un certain préjugé dans la masse des esprits romains combattait la philosophie, et Cicéron n'ose aborder cet^e science sans préparation et sans excuse (3). Pour le peuple, la foi aux dieux de Rome, plus frivole et plus mêlée, gardait encore sa puissance aristocratique, sa grandeur historique, sa sainteté héréditaire. Au peuple, il fallait parler dieux, temples, prodiges ; le peuple sifflait César pour avoir violé le temple de Saturne (4). Il fallait ménager la religion du soldat, et ce n'est qu'à l'aide d'apparitions, et d'oracles, en pleurant, en' protestant, en déchirant ses habits, que César décida son armée à marcher contre Rome (5). l5ans la guerre de Pharsale, Pompée parlant aux légions du sénat et des lois violées, est écouté froidement : Caton leur parle des dieux de la patrie et . les conduit à. la victoire (6).

Le contraste ainsi établi entre les 'hommes instruits et le vulgaire, entre la doctrine des écoles et la doctrine ^e l'État, que devaient faire les sages? Déchirer le voile, abattre Tidole, détromper le monde, et, après avoir renversé la religion qui avait prêté à la chose publique le soutien de ses mensonges, prier la philosophie de prêter à la chose puWique l'appui de sa vérité ?

Mais la vérité philosophique où était-elle. donc? Les trois grandes écoles permanentes de Zenon, de Çarnéade, d'Épi-

(1) Cicer., de Invent. I. 29. — (2) Sallust., in Catilin. 50. 51. 62. ; (3) -Acad. quœst. I. 2. 3. Diviii. 1. 12. De Finlbus, I, 1. . (4) Cic, Fam. VUI. AU. X. 4. 8. -- (6) Suét., in Csesare. 33.

(6] Plutarq., in Cœsare.

cure, s'entendaient assez bien pour affaiblir l'ancienne foi religieuse. Cela fait, rien de commun ne demeurait entre elles. L'épicurien avait pour principe de ne pas se mêler de la chose publique, à plus forte raison de ne pas se dévouer. L'académicien arrondissait ses périodes, discutait le p^ur et le contre et ne concluait pas. Là certes n'était pas le salut de l'empire.

Au stoïcisme appartenaient ,' il est vrai , des prétentions plus dogmatiques et une morale plus grave. Nature intelligente et nature corporelle, âmes et corps, hommes et dieux, tout, disaient les stoïciens, fait partie d'un seul être et s'enchâsse dans un système harmonieux ; la gloire de chaque portion est de ne pas troubler cette harmonie et de marcher d'accord avec le tout. La nature matérielle le fait sans peine et sans mérite, puisqu'elle n'a pas de pensée qui discerne, ni de volonté qui résiste. Les dieux le font sans mérite également, puisque dans cette harmopie ils trouvent leur actuelle, siensible, permanente félicité. Mais l'homme qui ne peut accomplir cette loi qu'avec labeur, l'accomplit ausâ.avec gloire. L'homme, en accomplissant celte loi, peut s'égaler aux dieux; il peut être par la iorce de son âme ce que solit les dieux par la félicité de leur condition , impassible , imperturbable , supérieur à toute dQuleur et à toute crainte. Mais* if faut pour cela qu'il écoute sa l'aison, organe de* la loi universelle ; sa raison lui .enseignera que ilen n'est bon que ce qui est juste, rien n'est mauvais que ce qui est honteux : qu'il ne redoute donc ni la souffrance, ni la misère, ni la mort ; ce ne sont point des maux.

Cette morale était vérU^blement la partie puissante du stoï- * cisme, ce^e dont le déve^loppemerit avait donné le plus de gloire à Chrysippé, le premier successeur de Zéhon, celle que les derniers maîtres, Panétius et Posidonius, avaient fait pré-, valoir sur la pljilosophie physique et le panthéisme de Zenon. La doctrine pratique dominait k doctrine spéculative ;.elle attirait au Portique les âmes les plus hautes , tandis que le vulgaire des âmes allait à Épicure ; elle jetait les hommes

dans ta Tie aetive , elle les dévouait à leur pairie. Bnitus et Caton s'étaient instruits à cette école.

Mais voulez-vous en bien connaître la valeur? CoMultez Cieéron, par excellence l'homme intelligent de son lûèele» âme ouverte à tout bien, mais esprit capable de tout discuter. Cieéron est , en fait de morale , diseiple de Posidonîus et de Panétius ; ses Offices sont modelés sur leurs ouvrages (4) : il établit avec eux le principe du droit et de la justice. La justice est chose si salutaire, si sainte, si désirable, que Cicérosi est tout prêt à l'affirmer (2). Mais cependant un scrupule le trouble : Caméade est derrière lui qui Pobsède de son doute académique et de ses perpétuelles objections. L'Académie, « cette perturbatrice de toute certitude (3) , » le tourmente de sa critique imperturbable et de son étemelle suspension des jugements. Cieéron « la supplie de garderie silence : » il tremble qu'elle « ne se prenne à ce beau système et ne le mette en poudre. H voudrait l'apaiser et la contenir; il n'ose l'expulser (4). »

Pourquoi ces cramles? pourquoi Cieéron se sent-il si faible? pourquoi la morale du Portique e»t-elle si désarmée devant le seeptieïsme académique ? Cela est tout simple , k base lui manque ; la raison de croire n'existe pas. Sur le panthéisme et le fatalisme, que peut-on fonder en fait de morale? La morale du Portique n'est pas le fruit de soa dogme , elle tf est pas la conclusion régulière d'une doctrine quelconcpie. C'est tout simplement un effort instinctif, une conception héroïque de l'orguep humain, sans fondement logique, sans raison acceptable , s^hs justification vis-à-vis des homnoes , par suite sans autorité sur eux.

Ainsi , en définitive, Cieéron accepte le d#iite de Caméade

(li Attic. XVI. 23. Offlc. I. 2.- (2) Academ. IV. 46. Leg. L 7. 13. H. 18.

(3) Turbatricem omnium rerum. Leg. I. 13.

(4) Exoremus ut sileat... Si invaserit in haec, nimias edet ruinas, quam ego fplacare cupio, submovere non audeo. Leg. U 13.

IlfFLUBNGE DE LA CONQUETE ROMAINE. 18S

eomme le dernier coroUaire de la philosophie grecque. Immortalité des âmes» existence des dieux, sublimes croyances que Cicéron voudrait affirmer comme certaines, qu'il est réduit à présenter comme probables (1) ! Il les fait prêcher par un stoïcien comme on nomme un avocat d'office à une cause douteuse* Quant à lui , retranché derrière son doute philosophique, il écoute ses interlocuteurs, l'épicurien avec chagrin et répugnance, le stoïcien avec affection et plaisir, trouvant ses discours bons, vertueux» plausibles, probables même, mais n'osant prononcer qu'ils sont vrais (2).

Que reste*t-il maintenant à la philosophie , si ce n'est de faire son dernier effort et de produire comme suprême conséquence le scepticisme absolu ? Énésidème arrive, (fui ne se contente pas du demi-scepticisme, dii probabilisme ingénieux deCarnéade ; il réveille le système oublié de Pyrrhon. Contre FAcadémie , contre le Portique , contre l'école même d'Épieure, il pose en principe le doute absolu et la complète impuissance de toutes les spéculations humaines (3).

Arrrêtons-nous un instant en face de cette négation de toute vérité, que Énésidème proclame après Pyrrhon, et qui semble le triste et définitif résultat de tout le travail philosophique, soildans la Grèce, soit dans le monde romain. Donnerons-nous raison à Pyrrhon et à Énésidème ? Dirons-nous que l'esprit humain, livré à lui-même, doit arriver logiquement à la confession de sa radicale impuil^sance à obtenir la moindre parcelle de la vérité ? Dénierons-nous à quelquesunes des grandes vérités que le christianisnie a fait luire sur

(1) De InYeoti(»ie, 1. 20. Tuscul... SulpiUus, Tami de Cicéron, doute de rimmortalité de Fâme*.. Si quis in inferls sensus est. Fam. IV. 5. Cicéron, plaidant pour Cinentius, la nie pour le besoin de la cause ; mais, à la fin d« sa vie, lorsqu'il pleure M fille, il adnset cette foi consolante. F. les fragments de sa Consolation cités par iitoéme (Tuscul. 1. 27) et par Lactance, Div. Instit. I. 5. De Ira. Dei. 10.

(2) Ità discessimus ut Velleio Cottae disputatio verior , mihi Balbl ad veritatis fiimilitudinem videretur esse propenslor. De Nat.Deor. III. in fine.

(3) Sur Enésidèioe, F. son successeur, Sextus Empiricus.

le monde, au dogme de l'existence et de l'unité de Dieu, à la notion du devoir et à celle de l'immortalité de l'âme, ces preuves logiques , que la révélation chrétienne sans doute rend inutiles, mais dont l'esprit de l'homme aime toujours à les entourer ?

Consultons ici un plus grand docteur et un plus grand philosophe qu'Aristote ou Platon. Saint Paul ne nie pas que, dans le seul spectacle de ce monde, il n'y eût une preuve et de la providence et de l'unité et de l'éternité de Dieu, que les vertus invisibles de Dieu ne se révélassent par des preuves visibles d'une manière assez certaine pour convaincre tout homme de bonne foi. Pourquoi donc ces grandes vérités ontelles subi tant d'altération , et ne sont-elles jamais devenues populaires ? Pourquoi lè Dieu un, éternel , créateur , a-t-il été nié par un grand nombre, méconnu par presque tous , tout au plus timidement et obscurément confessé par quelques philosophes qui tremblaient de laisser voir au viflgaire le rayon de vérité qu'ils possédaient ? Saint Paul l'explique : « Ils ont connu Dieu ; » ce n'est pas leur intelligence qui leur a fait défaut ; c'est « leur cœur qui s'est obscurci » ; c'est l'orgueil et les passions des sens, qui les ont empêchés « de glorifier Dieu comme Dieu et de lui rendre leurs actions de grâce. » Et par là « ils sont inexcusables, » pour avoir connu et n'avoir point cru, pour « avoir détenu la vérité de Dieu captive dans l'iïyuStice (1). »

Le pyrrhonisme n'est donc pas la conclusion logique de toute spéculation humaine ; la raison de l'homme n'est donc pas absolument incapable dé parvenir à la vérité. Mais les passions la troublent ; mais sa lumière n'est pas assez forte pour tenir contre Jes obscurités qui s'élèvent d'un cœur corrompu. C'est là ce qui fait que l'homme « s'évanouit dans ses pensées, » et que, grâce au trouble de l'âme, cette connais-, sance de la vérité par la raison n'en devient pas une formelle

(1) Rom, I. 19, 20et.8eq.

reconnaissance par le cœur. L'homme connaît, mais l'homme n'est pas persuadé : l'intelligence arrive au but, ou du moins peut y arriver ; le cœur, avec ses passions superbes ou honteuses, ne la suit pas, ou même l'arrête. Ce qui est logiquement possible, est moralement impossible presque toujours : mal que la loi du Christ a doublement réparé en éclairant rintelligence et en purifiant le cœur, en donnant à la vérité une tout autre évidence, aux passions un tout autre frein !

Au reste, voulez-vous juger la puissance de la philosophie ? Mettez en action les philosophes. Brutus et Cassius, allant au combat de Philippes, tiennent l'un pour Épicure, l'autre pour Zenon ; l'un tout prêt à se tuer pour sortir d'embarras, l'autre, hésitant davantage, plus pénétré de la pensée du devoir, mais qui se tuera pourtant avant que sa cause ne soit perdue. Cicéron, vrai disciple de Carnéade, suspend son jugement et le suspend si bien qu'il oscille toute sa vie. Atticus , en sa qualité d'Épicurien, se juge dispensé de prendre parti , conseille Cicéron sans se compromettre et lui recommandant bien de brûler ses lettres, et s'arrange toujours pour être le meil- ^ leur ami du vainqueur.

La philosophie n'eut donc pas tort de recoqnaîlre sa propre impuissance. Elle se rendit justice en s'effaçant devant une religion décriée , mais plus salutaire pourtant et plus puissante. Elle ne prétendit pas gouverner le monde ; elle se voila pour ne pas le troubler. Cicéron à la tribune fit sa prière à la déesse d'Enna, et César lui-même monta à genoux les de-; grés du Capitale (1).

Mais de là aussi, une comédie singulière dans les coulisses de laquelle Cicéron nous mène avec une entière confiance. — Cicéron l'augure , au Fonjjn le plus croyant des. Romains, luiqui dans son liwe des lois nous a donné avec un respec- ' luenx détail toute la législation sacerdotale, Cicéron se promène entre son' frère et Atticus dans son gymnase de Tuscu-

(0 V. de aruspiCj responsis, et Dion. LUI.

lum. Là y il confesse que « là science des augures est fort respectable et pour le bien de la chose publique, et pour le maintien de la religion nationale (1) ; mais, ajoute-t-il , nous sommes seuls, nous pouvons parler en liberté (2). » Et comme ceci est tiré d'un livre destiné à être copié par les librarii et à passer dans les mains de tous les hommes instruits , cela veut dire : Nous ne sommes ici que tous les gens polis et éclairés de la république , nous n'avons pas à craindre que quelque paysan fanatique ou quelque dévot du bas peuple nous entende et se scandalise de nos paroles.

Or, voici ce que Cicéron nous apprend. Il y a comme par le passé des augures, des aruspices ; on enferme toujours les poulets sacrés dans une cage , afin de voir s'ils mangeront ; mais on a soin quils soient à jeun ; aussi le présage ne manque jamais d'être favorable. — On regarde avec grand soin les entrailles des victimes, pour redire les choses extraordinaires ^'on y a vues. Croit-on pourtant que les dieux prennent la peine, au moment du sacrifice , de transformer les entrailles afin de les rendre prophétiques? « Pas une vieille femme ne le croit, » si ce n'est peut-être le peuple romain. — On monte sur une colline pour observer le ciel , on passe la nuit dans H tente augurale, fort exactement sans doute , et, sans avoir ïtm la tête hors de la tente , on redescend en disant qu'un éclair s'est fait voir à gauche. — Les aruspices , dont le devoir est de regarder les oiseaux voler, en demandent des nouvelles aux gardiens des volières sacrées et disent au peuple romain ce qui leur plaît. — Les auspices de guerre sont une entrave et une gêne ; afin de s'en débarrasser, on a des généraux à qui les lois ne permettent pas de les prendre : et pour ne pas être dérangé par une rencontre de mauvais augure , Marcellus , dans ses campagnes , se faisait porter en litière fermée (3). — Quant aux présages, Cicéron jaéis a fait

(1) ac, de Divin. II. 12. 36. — (2) Id. \l. 12. '

(3) Div. II. 33-36. Cicéron ailleurs eneore (F9m.VI. 6) témoi||i6 qu'il préfère ses-

INFLUENCE DE LA CONQUÊTE ROMAINE. i«7

grand bruit d'une statue de Jupiter qui fut placée au Forum à Fheure même ou le complot de Catilina était découvert; cette GOïBcidence, disaiMl alors, était un signe manifeste de la providence des dieux. Aujourd'hui « est-ce providence , est-ce paresse de l'ouvrier, est-ce manque de fonds qui retarda jusqu'à ce jour le placement de la statue? » Cicéron , moins sûr de son fait, avoue qu'il n'en sait rien. — Voici de quelle mystification exercée sur le peuple romain , Marcus Tullius nous donne aujourd'hui le mot (1).

Mais dans l'esprit de l'homme , plus encore dans celui du philosophe, une telle duplicité, justifiée par la politique, entraîne avec soi quelques remords. On se tourmente pour résoudre cette contradiction, pour concilier ce double rôle, pour accommoder ensemble cette religion qui affirme trop et cette philosophie qui n'ose rien affirmer. L'homme d'état et le philosophe ne pourront-ils dans une même âme bien vivre ensemble ? Scévola le pontife, et après lui Varron (2), le plus savant des Romains, ont voulu écrire le traité de paix. Varron, d'abord, avoue franchement que si la religion romaine était à refake, il ne la referait pas telle qu'elle est. Mais telle quelle est il faut la prendre, et il s'agit de l'expliquer. C'est par des distinctions que l'expliqueront Varron et Scévola. H y a trois théologies, disent-ils:. — une théologie fabuleuse; c'est celle des poètes ; de celle-là on fait bon marché ; on la livre aux histrions et au théâtre ; il est permis de n'en rien croire : — une théologie civile , celle des hommes d'état ; celle-là est sainte , honorable , digne de respect ; c'est la foi des aïeux, la religion du peuple ; le sage au moins doit faire semblant de la croire, ou plulôt le sage y croit, mats il sait comment on doit la comprendre. — Il y a enfin une théologie naturelle, celle des philosophes ; celle-là est bonne, plausible

propres conjectures à la divination des aruspices. Sur les oracles sibyllins et leur sérieux. Div. II. 34.

(1) Comparer ici de Div. II. et Catil. — (2) Apud Augustin., de Civ. Dei. IV. 27,;

et vraie ; que dis-je, elle explique les autres et fait comprendre comment tant de fables si absurdes au pied de la lettre, sont vraies en un certain sens. — Or, ce sens mystérieux n'est autre chose que le lieu commun des stoïciens, Texplication des fables par le panthéisme cosmogonique, que nous avons montrée circulant du Portique à Eleusis et d'Eleusis au Portique. Tout n'est qu'allégorie : les dieux, c'est le monde; les querelles des dieux sont les luttes des éléments ; leurs adultères qui vous scandalisent ne sont que des phénomènes de l'ordre physique (1). Voilà le secret de Varron. Ainsi la religion est purifiée ; la distinction est faite entre la théologie des pontifes et celle des poètes, entre le temple et le théâtre, entre la croyance et la mythologie, entre Rome et la Grèce. Les fables frivoles , les fables grecques, sont renvoyées aux poètes ; les fables sérieuses et politiques, les fables romaines, sont gardées par l'homme d'état et légitimées aux yeux du philosophe : il suffit d'en connaître le sens.

Mais non , dira saint Augustin, vous ne séparerez pas ce qui est si intimement allié. Séparerez- vous Hercule de sa barbe, Mercure de son caducée, Junon de Jupiter, Jupiter de sa nourrice ? Rome et la Grèce , la poésie et la foi sont trop unies ensemble ; les mensonges explicables tiennent de trop près à ceux que l'allégorie elle-même ne sait pas expliquer. En vain nous rendrons les poètes responsables de mille absurdités, il en restera encore mille autres sur le compte des pontifes (2).

Et encore cette explication si salutaire, Varron défend de la produire au peuple? 11 faut que cette religion , confinée dans l'école, se garde de venir au Forum; elle y serait lapidée ! Il ne faut pas dire au peuple (est-ce crainte de l'irriter .ou de trop l'instruire?) que les jlieux véritables n'ont point de sexe, point d'âge, point de corps, que les idoles peuvent

(1) Apué AugusUn. de Civ. Dei., IV. 31. VI. 25. VU. 6. 6. 23. («) Id. VI. 8. VII. 1.3.28.

êlre les images des dieux, non les dieux eux-mêmes. « Il y a des vérités qu'il est bon que le vulgaire ne sache pas ; il y a des mensonges qu'il est bon de lui laisser croire ; il faut ici, comme chez les Grecs, des initiations et des mystères (t). »

Mais ce secret, sera-t-il possible de le garder longtemps? Ce secret de Varron, ce secret du stoïcisme, ce secret d'Eleusis, cette hypothèse matérialiste et panthéistique, la seule chose que le génie humain ait su trouver, soit pour expliquer les fables, soit pour épurer la religion ; ce secret bientôt ne sera plus le secret de personne. Le peuple le connaîtra, mais pour s'en moquer. Le peuple moins philosophe aimera mieux être tout simplement athée ou tout simplement crédule. Il n'a pas besoin qu'on lui parle de Gérés, de Proserpine et de Pluton pour lui apprendre que le grain de blé se corrompt et devient fécond dans le sein de la terre. Il aime mieux sa Cérès vivante que la Gérés gerbe de blé, son Jupiter de chair et d'os qu'un Jupiter réduit à l'étal d'élher et de nuage. Le peuple prend les fables au pied de la lettre, parce que l'explication lui parait non pas trop profonde, mais trop banale ; il prend ses dieux, en un mot, pour d'assez misérables coquins, mais des coquins dont les aventures lui plaisent, comme ces bouffons de nos théâtres, les Falstaff et les Grispins qu'on méprise, mais qui amusent. « Je sais bien, dit avec beaucoup de raison Denys d'Halicarnasse , que plusieurs philosophes expliquent par l'allégorie la plupart des fables les plus impures. Mais cette philosophie n'a été que celle du petit nombre. Le grand nombre, le vulgaire sans philosophie, prend toujours les fables dans le sens le plus impur ; et alors, ou il méprise les dieux dont la conduite a été si dépravée, ou bien il arrive à ne pas reculer devant les actions les plus . coupables, puisque les dieux ne s'en abstiennent point (2). » Voilà donc où en étaient et la philosophie et les religions

(0 /d.IV.27.31. Scévolaenditautant.r5î(f.IV.27.-(2) Antiq. Uora. II. 09,

nationales, Tune incertaine, impuissante, impopulaire ; les autres corrompues par le mélange, battues en brèche par le raisonnement, sans gravité , sans autorité, sans consistance.

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