‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 3 sur 72 · II. î · texte numérisé non relu

II. î

18 COUP D*CBIL GÉOGRAPHIQUE.

ces fêtes snr le Nil , ce bras du fleuve semé de villas et de lieux de débauche, ces milliers de barques, qui mpntent illuminées, portant aux joies de la voluptueuse Canope le peuple tout entier d'Alexandrie. Le trafic et le plaisir feront-ils négliger la science ? Voyez ces gymnases, ces musées, ces bibliothèques, ces écoles où la jeunesse de tout l'empire vient demander le savoir qu'on cherchait autrefois dans Athènes. Dans le palais même des rois , une savante académie a ses conférences, ses studieuses promenades, ses doctes banquets. Plus loin, sont des monuments, des temples, un hippodrome; la Nécropolis, cité des morts, est grande et magnifique comme la cité des vivants : la rue la plus étroite suffit au passage des chars ; au centre de la ville se croisent deux rues, larges de cent pieds chacune et bordées de colonnes, sur une longueur de six stades pour l'une, de trente stades (environ une lieue un quart) pour l'autre. A tout cela comparez la ville de Romulus, avec sa populace inoccupée, sa richesse improductive, son commerce qui n'a rien à échanger contre les produite du dehors, ses constructions irrégulières, ses rues étroites, ses faubourgs malsains, l'encombrement, le désaccord, souvent la petitesse de ses monuments.

Par Alexandrie, l'influence grecque triomphait en Egypte; , elle faisait oublier à la fois Rome qui se tenait à part dans sa défiance politique, et l'antique esprit égyptien qui disparaissait. Les dieux Grecs faisaient la guerre aux dieux du pays« Les prêtres d'Héliopolis, dont la science avait étonné Platon, se taisaient. Les labyrinthes, les immenses palais de Thèbes, le monument de Karnak , qui occupe une surface de 480,000 pieds carrés, étaient déjà silencieux et abandonnés, à peu près comme ils le sont de nos jours. Les sables , amoncelés par le vent, montaient autour de ces ruines et allaient bientôt cacher ces sphinx et ces statues colossales (1) qu'aujourd'hui le Tartare Méhémet fait déterrer pour les vendre. On

(I) Strabon. XVII.

PROTINCÈS D'ORIENT. tft

tfansportait les obélisques à Rome (1) ; oa enlevait quelques pierres à ces colosses de Parchitecture égyptienne , pour ett bâtîf d'élégants temples grecs, qui , sous le ciel du désert et auprès de ces masses immenses , semblaient grêles et mesquins , et du reste devaient tomber bientôt , laissant debout les ruines qu*on avait faitesl pour eux (2). LTÈgypte primitive apparaissait déjà comme elle apparaît de nos jours , gigantesque, immobile, silencieuse ; hiéroglyphe indéchiffré, ma* gaifique momie qui garde avec toutes les empreintes de la vie toute l'immutabilité de la mort.

Pour en finir, embrassons d'un seul coup d'œil toute la partie du monde oriental qui nous reste à parcourir, depuis Pélusé et les sables d*Arabie , jusqu'aux sources de l'Euphrate et aux rives du Pont-Euxin. C'est là que se sont accomplies les grandes révolutions asiatiques, que les empires ont passé les uïïs par-dessus les autres , que les races superposées se touchent et se confondent. Là , trône sur les rochers dil Liban ou dans l'arène du désert une fourmilière de souverains obscurs , tétrarques , phylarqoes , dynastes ; tremblants vassaux , qui se taisent et se retirent modestement à la voix d'un proconsul (3). Là vous rencontrerez , et la cité de David , la ville, dit Pline, la plus célèbre de l'Orient (4) ; et Tyr la phénicienne , jadis si puissante , aujourd'hui obscur atelier où Rome fait fabriquer la pourpre de ses consuls ; et Palmyre, fa ville de Salomon, cette perle jetée dans le sable du désert.

. (1) L'obélisque du Champ-de-Mars (aujourd'hui sur la place du Mont Gitorio) fut enleTé par Auguste (an 745) du temple du Soleil à Héliopolis. Strabon. XVH. 1. Pline. XXXVI. 9. 10. L'obélisque du grand cirque (aujourd'hui sur la place du Peuple] est du même temps et du même lieu. L'obélisque du Vatican (aujourd'hui devant Saint-Pierre) fut érigé par Caligula, qui l'avait fait faire en Egypte à l'imitation de celui de Sésostris. Pline. XXXVI. 9. U. Suét., in CI. Amm. Marc. XVII. 4.

(2) V, les Mémoires sur l'expédition d'Egypte. Description des antiquités.

(3) Les cinq rois de Gomagène , d'Emisénie, de la petite Arménie, du Pont et de Cbalcide, réunis en présence du gouverneur de Syrie, se retirent sur l'ordre qu'il leur donne. Joséphe, Ant. jud. XIX. 8.

(4) LoDgèdarisaima urbium OrieaUSi non fudœse modo. Pline, Hist. nat. V. 14.

Station commerciale entre l'Inde et l'Asie (1). Antioche, Séleucie, Laodlcée , cent Jautres villes grecques sont nées de l'invasion macédonienne. Et enfin cent quatre-vingt-treize peuples Celtes, si Pline les a bien comptés (2) , ont, à la suite de l'irruption de Brennus, fondé dans le centre de l'Asie mineure la république des Galates.

Chez la plupart de ces peuples sur lesquels tant de dominations ont passé , on cherche en vain une trace de liberté politique ou d'indépendance nationale. Une seule chose est nationale et puissante; le culte religieux. Le Juif, protégé par les généraux et le sénat romains, maintient sa liberté religieuse, et, de l'aveu des proconsuls, ferme les portes de Jérusalem aux drapeaux de légions qui portent l'image idolâtrique des empereurs. Astarté, sous des noms divers, règne depuis les cimes du Liban jusque par delà le Taurus. Les dieux barbares de l'Asie mineure ont élevé leur culte à la hauteur d'une puissance politique, et Rome a consacré, accepté , agrandi même cette puissance souvent hostile à celle des rois. Les temples de ces dieux sont presque des royaumes ; de puissants revenus, un vaste territoire, des milliers d'esclaves, souvent une ville entière, accrue ou fondée par les fugitifs que le droit d'asile protège , sont gouvernés au nom du dieu par un pontife (3) : puissances admises dans l'empire romain , à peu près comme dans la grande fédération germanique du moyen âge étaient admis les électeurs ecclésiastiques et les abbés souverains du saint empire !

Mais par-dessus l'antique Orient, la conquête macédonienne

(1) Id. V. 26. — (2) Jd. V. 32.

(3) Le temple de Ma (Bellone) à Comana de Cappadoce était peuplé de devins et d'esclaves, tous appartenant à la déesse.— Apollon Cataonfque avait 3,000 esclaves et 15 talents (80,000 fr. environ) de revenu. —Le temple de Comana de Pont avait 6,000 esclaves , sans compter les prostituées, qui en faisaient comme une autre Corinthe. — Le temple des Branchides, près de Milet, comprenait un bourg dans son enceinte. — Celui d'Eplièse plaida à Rome pour son droit de pèche que les publicains lui disputaient. Strabon. XII.

PROVIPïCES D'ORIENT. 21

et la civilisation grecque ont débordé. Les dieux Grecs sont partout auprès des dieux antiques, confondus sans répugnance ou séparés sans être ennemis. Le grec se parle dans les villes; les rhéteurs y les philosophes , les écrivains grecs abondent parmi les fils de ces cités asiatiques. Tarse enseigne à l'Orient les sciences et la littérature helléniques.

Enfin allez plus loin ; vous trouverez la Grèce : non pas la Grèce de Miltiade et de Platon, triste et languissante comme on la voit à Athènes , sensuelle et déshonorée comme on la rencontre à Gorinthe ; mais la Grèce d'Homère, la Grèce asiatique, suave, poétique, riche, souriante , sans prétention de puissance ni de liberté. La Troade , ce théâtre des épopées nationales; l'Ionie, ce berceau d'Homère; en un mot, toute cette côte occidentale de l'Asie mineure depuis la Propontide jusqu'à la pointe qui est en face de Rhodes ; c'est là aujourd'hui la Grèce véritable, et une des plus magnifiques portions de l'empire romain. Les vallons pierreux de la Béotie, les arides coteaux du Géphise sont bien tristes maintenant que le génie et la gloire les abandonnent. Mais ici , sur ce long rivage où la .mer a dessiné tant de golfes et tant de ports ; dans ces îles riches et glorieuses de Rhodes, de Chios, de Lesbos ; près de ces beaux fleuves qui dans leurs méandres infinis promènent avec eux une fraîcheur et une abondance de végétation que la Grèce ne connaît pas (1) ; à la vue de ces magnifiques paysages, de ces horizons à la fois suaves et grandioses que ne saurait deviner l'habitant du Nord , qui peut demander quelque chose de plus ? qui peut avoir besoin encore d'indépendance, de gloire ou de génie ?

Aussi, sur cette terre facile à gouverner, les rois de Perse ont-ils été avec respect salués comme rois des rois ; la domination macédonienne n'y a pas trouvé de rebelles ; et un proconsul, avec quelques esclaves armés de faisceaux et de haches inutiles, sans une cohorte, sans un soldat, est le sou-

(1) Asia amœaa et féconda. Tacite. Germ. 2. K. aussi Ann. III. 7.

2i COUP D'OEIL GÉOiSRiiPqiQUB.

verain aisément accepté de cette Asie mineure où cinq cents villes, selon Josèphe (1) , fleurissent sous le sceptre romain. Ces peuples, en effet, ne sont pas des Spartiates farouches : ce sont des Ioniens ; race plus spirituelle, plus sensible, plu3 appliquée , moins énergique et moins guerrière ; race démocratique, qui fait bon marché de la liberté pour Tégalité, et di) patriotisme aristocratique des anciennes cités pour quelque chose comme la liberté intérieure, le mouvement commerciali le bien-être industriel des cités modernes.

Ce sentiment démocratique et cette intelligence financière caractérisent la race ionique , à laquelle ont appartenu et 1^ riche Éphèse, et la féconde Milet, et Vintelligente Athènes. Les institutions de toutes ces villes ont une base commune : elles repoussent ce patriotisme aristocratique qui , dans les cités doriennes, organise l'État seulement pour la guerre. Elles honorent le commerce ; elles excitent le sentiment démocratique ; elles promettent tout à tous , système excellent lorsqu'il ne conduit pas à la ruine. CicéroUi lui Homain, s'indigne de voir à Tralles et à Pergame le simple artisan, le cordonnier se mêler aux délibérations publiques (2). Mais en même temps Cicéron nous fait comprendre l'habileté financière de ces villes, qui savent se passer de trésors et de riches domaines ; elles lèvent des impôts et elles empruntent (3) : c'est déjà l'économie financière des Etats modernes opposé^ à celle de l'antiquité.

Aussi cette province d'Asie regorgeait de richesseg (4), Foulée tour à tour par Rome et par Mithridate, par les légions et par les publicains , après avoir payé aux Romains jusqu'à 12,000 talents (environ 60 millions) , elle demeurait encore la plus opulente province que possédât la république , et seule accroissait le trésor, quand les autres ne faisaient que

(1) De Bello. II. 16. — (2) Ciceron, pro Flacco. 6. — (3) Ihid. 7. 8. (4) Cicéron, pro lege Maniliâ. 7. pro Rabirio Posth. 2. ad Quintum. 1. 1 . S 12. et excellent chapitre de M. DeUuiuille. Ëconomie politicpie, lY. I}.

payer leur défense (1). L'Asie était le grand atelier , comme Alexandrie le grand entrepôt de Tempire. Par Délos, station du commerce entre l'Europe et l'Asie, arrivaient à Rome , ' à l'Italie, à tout l'Occident , les étoffes de laine de Milet, les fers ciselés de Cibyra , les tapis de Laodicée, les vins de Chios et de Lesbos.

Ces villes, asservies par le droit de la conquête, demeuraient libres par le fait de leur richesse. Smyrne, Éphèse, Tralles, souveraines chacune de plusieurs bourgs et commandant à tout un pays, étaient comme les villes anséatiques de rionie. Les deux fédérations carienne et lycienne, avec leurs bourgades, leurs députés, leurs assemblées communes, nous rappellent l'indépendance des Suisses au moyen âge; et, dans leurs réunions délibérantes où chaque ville, selon son importance, envoyait un ou plusieurs mandataires, nous trouvons un exemj^e de ces formes que, sous le nom de gouvernement représentatif, notre siècle se flatte d'avoir inventées. Enfin ^ aux deux extrémités de cette province d'Asie, deux cilés maritimes, plus aristocratiques et plus nationales, par suite plus suspectes aux Romains, — Rhodes et Cyzique, l'une sur son rocher au milieu de 4a mer, l'autre dans une île de la Proponlide jointe par un pont à la terre ferme ; — ces deux villes des eaux nous représentent Venise. Rhodes surtout est voyageuse, navigatrice, conquérante comme Venise : gouvernée comme elle par une aristocratie à la fois marchande et nobiliaire, elle ferme au peuple ses arsenaux, dépositaires du secret de sa force jnaritime ; mais elle ouvre au peuple ses greniers , appuis de sa puissance intérieure ; elle abaisse le pauvre devant le riche, mais elle force le riche à nourrir le pauvre; payant ainsi au peuple sa liberté avec du blé, des monuments , c'est-à-dire en bien-être , en plaisir et en gloire.

Il faut en effet au génie grec « cette consolation de la serti) Pro lege Maniliâ. 6.

vitude (1). » L'Asie hellénique, c'est, avec le commerce et la richesse de plus, l'Italie des derniers siècles, toute consolée, de ce qu'on appelle la tyrannie de ses despotes par les souvenirs de sa gloire, les chefs-d'œuvre de ses artistes , les joies nonchalantes de sa poésie. Florence disputa sa Vénus de Médicis aux spoliations de la conquête française : Pergame , quand Néron voulut la dépouiller de ses chefs-d'œuvre , se révolta et le gouverneur romain n'osa sévir (2). Respectez les dieux et les tableaux, les privilèges des temples et ceux des galeries, et l'Asie adorera son maître. Le temple est doublement saint par le dieu qui l'habite et par l'artiste qui l'a élevé. Celui qu'Éphèse a rebâti avec la parure de ses femmes est la merveille du monde et le sanctuaire de l'Orient. Celui de Magnésie, moins vaste, est, dit-on, plus admirable encore. Chaque ville a ainsi son dieu et son chef-d'œuvre : Milet Apollon, Pergame Esculape , Aphrodise Vénus. Smyrne, la plus belle des cités ioniennes, s'est faite la ville d'Homère ; elle lui a élevé un temple ; elle frappe sa monnaie à l'effigie du poëte, comme s'il était son souverain ; à peu près de même qu'au moyen âge, les Mantouans proclamaient Virgile duc de Mantoue. La poésie ne disparaîtra jamais de ces rives homeriques où , dernièrement encore , deux de nos compatriotes, admirant les débris de ces temples, croyaient lire traduite par le ciseau la poésie de Sophocle et d'Hmnère (3).

Parlerez-vous à ces hommes de gloire et de liberté? Les arts, les temples, les fêtes, ne suffisent-ils pas à la vie d'une

(1) Solatia senritutis. Gic. in Verr. de Signis. 60. « f^on-seulement nos ancêtres, dit-ii, laissaient volontiers à leurs alliés ces chefs-d'œuvre àes arts qui faisaient leur gloire et leur richesse ; mais il les laissaient iqême aux peuples qu'ils avaient rendus tributaires; ils voulaient que de tels biens, que nous jugeons frivoles et que ces nations estiment si précieux, leur fussent une consolation et comme une distraction de leur servitude. »

(2) Tacite, Ann. XVI. 23. Agrigente et d'autres villes de Sicile s'opposent également par la force aux déprédations de Verres. Cicéron. Ihid, 43. 44.

(3) F. dans la Revue des Deux-Mondes (1843) une lettre de M. Ampère sur son voyage dans l'Asie mineure.

nation ? Les peuples s'assemblent pour des sacrifices et pour des fêtes, au lieu de s'assembler pour de sinistres délibérations sur la paix ou la guerre. On nomme un Asiarque (commandant de l'Asie) intendant des jeux et ordonnateur des festins, et non un Asiarque, chef rigide d'une fédération armée. Voilà ce qu'il reste de national à cette seconde Grèce toute pacifique et toute voluptueuse, et comme elle jouit doucement de sa servitude.

S III. — LA GRÈCE ET l'iTALIE.

Mais à la Grèce européenne n'appartenaient ni tant de richesse, ni tant de joie. Chose singulière, la Grèce et l'Italie, ces deux métropoles de la civilisation, l'une pour l'Orient, l'autre pour l'Occident, avaient été toutes deux grandes, conquérantes, peuplées. La Grèce était devenue opulente par le trafic comme l'Italie par la guerre. Et toutes deux, au milieu de ce double monde qu'elles avaient civilisé et enrichi, toutes deux étaient maintenant pauvres , dépeuplées , impuissantes par elles-mêmes aux grands efforts et aux grandes choses.

Toutes deux surtout, condamnées parleur gloire même et leur puissance à être le perpétuel théâtre des guerres internationales ou des guerres civiles, portaient d'ineffaçables traces de ces luttes bien plus cruelles que ne le sont les guerres modernes. C'est à peine si dans l'Europe actuelle nous pouvons compter huit ou dix villes dont le nom, connu il y a quatre siècles, ne se retrouve plus aujourd'hui ; tandis que Pline et Strabon vont nous montrer l'Italie, la Grèce, la Sicile, pleines de villes ruinées : et ces villes toutes récentes dataient de trois à quatre siècles pour la Grèce, de deux siècles peut-être pour rjlalie et la Sicile, en un mot, de l'âge qui avait été pour chacune de ces contrées l'âge de la splendeur et de la force.

Les peuples antiques n'avaient qu'un temps : j'ai dit pour-

36 COUP VCeiL GÉOGRAPHIQUE.

quoi. La décadence de la Grèce était déjà ancienne; sous les premiers empereurs son anéantissement était chose consommée ; sans poids dans les balances de l'empire, sans importance dans le commerce , sans habitudes et sans population inilitaire, elle ne tient plus de place dans l'histoire que par las déprédations artistiques des Césars et le voyage fastueux de Néron.

Et quand, sous le règne de Tibère, Strabon, ce Grec d'Asie, décrit la péninsule hellénique, c'est le passé qu'il décrit, au lieu du présent. Le présent n'a rien qui puisse consoler son zèle filial; les villes sont détruites, les populations dispersées, les plaines désertes, le commerce, sauf celui de Corinthe, anéanti : les cantons qui fournissaient tant d'hommes à la flotta d'Agamemnon, sont habités par quelques pâtres et par le publicain romain qui exige la dîme de leurs troupeaux. Les ampbictyonies, les fêtes nationales ont cessé; les oracles se sont éteints : ce n'est pas seulement la liberté ou la foi, 0^8St le peuple qui manque (1).

Aussi, c'est la vieille Grèce que Strabon cherche à travers la Grèce nouvelle. Ce sont les cités homériques dont il tâche de retrouver les ruines. Quelques-unes ne sont plus que des bourgades ; de quelques autres on dit : Elles étaient là ; la place des autres est ignorée. Les divisions des contrées sont devenues incertaines; à quoi bon délimiter le désert? Strabon parcourt ces ruines ; un vers de l'Iliade le-conduit à travers ces solitudes , et lui fait reconnaître la place de quelqu'une des grandes cités qui figurent au dénombrement de la flotte. Strabon n'est que le géographe d'Homère ; c'est un d'Anville d'il y a dix-huit siècles , cherchant avec son compas et ses livres sur quel point d'une plaine déserte il y eut jadis quelque chose de grand (2).

La Grèce sera désormais le pays des ruines ; son sol épuisé ne rendra plus rien à la charrue ; ses villes inactives ne seront

(i) PlatAfque, M Or#«ul. defedu. Strabon.— (3) f. Strabon. VIII. IX. X.

L4 CRÈGE ET L'ITALIE. 37

que les cu8lode$ dos monuments et des chefs-d'œuvre qu'au* root bien voulu lui laisser ou les Césars» ou les Turcs, ou les Anglais. L'industrie et la civilisation remuante ne siéent plus à un horizon si triste, à une terre si dépeuplée, à des ruines si belles. Le légionnaire romain ou le janissaire turc seront désormais les meilleurs gardiens de; ces admirables décombres.

La Grèce pourtant demeurait vivante par sa gloire et par soB cult<3 du passé. C'était déjà cette « Grèce, triste débris d'une gloire éteinte, immortelle quoique anéantie, grande quoique tombée (1). >» Germanicus s'incline devant elle, et pjur respect pour Athènes, se fait suivras dans ses murs par un seul licteur (2). En Grèce plus qu'ailleurs, sauf peutrétre dans la débauchée Corinthe, les dieux sont demeurés purs du matérialisme oriental et du panthéisme égyptien. Les Hellènes ii'ont pas voulu échanger contre les dieux monstrueux de FËgypte les dieux de Phidias et de Praxitèle. La Grèce se soulève pour le droit d'asile de ^es temples ; elle envoie sibs députas le faire valoir au sénat; elle serait prête h combattre pour lui. Messène et Lacédémone, ces antiques rivales , se disputent encore la possession d'un temple pour lequel leum orateurs plaident devant le sénat, armés de vers d'Homère et de traditions mythologiques. La Grèce, en un mot, est demeurée la grande prétresse du paganisme, et trouve dans sa religion le peu qui lui reste de dignité et de liberté.

Si maintenant, partis pour l'Italie, nous côtoyons ce rivage méridional de la Sicile, où la Grèce avait jeté de si belles colonies et semé tant de chefs-d'œuvre; cette île que Cicéron, il n'y a pas cent quarante ans , nous peignait si fertile , si opulente, si laborieuse (8), nous apparaît aussi toute désolée.

(1] Pair Greece ! sad relie of departed worth ;

Immortal though no more; though faHen great. ByroD.

&j Tacite, Axuuil. n. 53. natqm i4 foBderi socise et vetustse utbl». (8) F, eim ajiUe» ia Yerr. ï. % Wl» H-U.

Les guerres civiles de Rome ont achevé l'œuvre de destruction qu'avaient commencée les guerres Puniques, et qu'avaient poussée si loin les combats effroyables contre les esclaves révoltés. Enna est presque déserte ; Syracuse, qui renfermait cinq villes , est réduite à une seule ; des côtes dépeuplées , des rivages* solitaires , des temples en ruine se présentent partout (1) ; la Sicile a cessé de nourrir l'Italie. Entre la Grèce et l'Italie, plus proche parente de l'une, plus proche voisine de l'autre, la Sicile a subi leur sort commun et leur commune décadence.

Et néanmoins, quel magnifique vestibule va nous donner entrée dans l'Italie ! C'est dans la riclïe et commerçante Pouzzol, intermédiaire de Rome avec Alexandrie et Carthage, que nous mettons le pied sur la terre italique ; autour de nous est l'admirable pourtour du golfe de Naples qui semble (tant les cités et les villas se touchent de près ! ), être le quai d'une ville immense; autour de nous Baïa, rendez-vous des voluptés romaines, avec les innombrables palais des LucuUus, des Hortensius, des César ; Naples, cité grecque, ville d'oisiveté et de délices ; Herculanum et Pompeii , mêlées de l'élégance hellénique, de la mollesse campanienne et de la corruption romaine (2). Mais ce coin de l'Italie n'est guère que la maison de campagne des sénateurs et des affranchis de César, gardée pendant l'hiver par leurs clients. Partout ailleurs dans la péninsule, sauf peut-être dans les villes du nord, Côme, Milan, Crémone, cités gauloises devenues colonies romaines et qui semblent avoir part à la prospérité de la Gaule, partout vous

(1) Temple de Vénus Erycine, relevé par Tibère, e{ plus tard par Claude. Tacite, Annal. IV. 43. Suétone , in Cl. 25. Strabon. VI.

(2) Sur Baïa, F. Sénèque. E. 51. Strabon. V. Horace. I. Ep. 1. 15. ViUœ de Lucullus, d'Hortensius, de Marius, de Pompée, de César, de Domitia , d'Agrippine , de Pison (Sénèque. Ep. 51. Tacite, Ann. XllI. 21. XIV. 4. XV. 52. Plutarq., in Mario).

— Sur la grotte de Pàus} lippe, Strabon. V. Sénèque. Ep. 57. — Sur Pouzzol, Cic. pro Planco. 26. Strabon. V. — Sur Naples, Sénèque. Ep. 76. Strabon. Horace, etc.

— Sur Pompeii, Herculanum, etc., Sénèque. Ep. 149. Natur. Quest. VI. 1, etc.

sentez celte misère que cache en vain la magnificence romaine.

Mais ce sont les vertes croupes de l'Apennin, ces montagnes et ces vallées autrefois si riches en hommes et en^soldats; c'est la Sabine, le Samnium, l'Élrurie, le Latium, cet ombilic de Iltalie^ patrie des nations les plus robustes et les plus braves; c'est la terre même de Romulus, qui offre surtout le spectacle de la désolation et de la nudité. Là on retrouve les vestiges à peine apparents de villes détruites ; là de vastes cités il ne reste plus que des temples en ruine ; là on cherche la place des villes Samnites; là enfin Pline indique, dans le seul Latium, la patrie de cinquante-trois peuples disparus! Les villes, rapetissées peu à peu, ne remplissent souvent qu'une faible partie de leur enceinte démantelée. Les antiques démarcations des peuples sont perdues, parce que les peuples euxmêmes sont détruits. Le midi surtout de la péninsule, la grande Grèce, si riche autrefois et si féconde, porte les traces d'une dévastation irréparable. Les deux plus grandes cités grecques, Canusium et Argryppa, n'existent plus. Des treize villes lapyges, Tarente et Brindes restent seules debout, les autres ne sont que des bourgades : l'isthme de Tarente est presque en entier désert; la ville même, ainsi que celle d'Antium, a été en vain repeuplée par Néron (1).

J'ai ailleurs longuement développé le principe de cet appauvrissement de l'Italie (2). Les guerres civiles l'avaient aggravé encore, et une cause toujours subsistante devait accroître chaque jour les progrès du mal.

A la suite des conquêtes romaines, les proconsuls et les publicains qui revenaient d'Asie après avoir pillé les trésors séculaires des rois macédoniens, n'enrichissaient pas l'Italie; ils enrichissaient tout au plus leur propre famille. Il y a plus, cet accroissement de quelques fortunes de sénateurs ou de maliôtiers était bien plutôt une diminution réelle de la fortune

(l)Tac., Ann. XlY.27.-(2) F. plus haut, 1. 1, p.3-20, 183, 184, 196-198,382,390.

SO COUl^ tyOBil GÉOGRAPHIQUE.

de tous. Le goût du luxe rendait tributaire des pays étratigers un peuple que ses habitudes , son éducation , ses lois , tout détournait de Finduslrie. Et non-seulement la conquête amenait la multitude des esclaves, cette plaîe de la irieiilesse des nations antiques, qui devait toujours finir par les tuer : mais encore, par cela même que beaucoup d*or circulait, les denrées utiles étaient plus chères, et comme le pays produisait peu, il en restait d'autant plus pauvre. A ce pays^ sur qui pesaient encore des lois de douane toutes conçues dans un esprit fiscal, que pouvait donner son commerce avec l'étranger? Pour les pauvres, rien qui pût améliorer leur sort, si ce n'est ces importations de blé, si funestes sous un autre Rapport. Pour les riches, mille produits inutiles, dont les barbares qui les Vendaient ignoraient eux-mêmes l'usage, et contre lesquels l'Italie n'avait pas d'échange à donner, si ce n'est ses vins et un peu de corail. Aussi les écrivains se plaignent-ils de l'inégalité de ce trafic. Selon Pline, le commeircè avec l'Inde, FArabie et le pays des Sères coûtait pour le moins 100,000,000 de sesterces chaque année (1). En un mot, pour parler le langage moderne, l'Italie romaine était un grand consommateur qui ne produisait pas.

Disons-le donc : si l'abondance du numéraire constitue là richesse, si les belles villas, les édifices fastueux, les jouissances monstrueusement recherchées de quelques centaines de parvenus sont le bien-être et la fortune d'un pays, l'Italie était riche; jamais magnifijcence plus stérile, luxe plus profondément dévastateur ne donna à une contrée désolée un embellissement trompeur, comparable aux bas-reliefs d'un tombeau. Mais si le nombre et la verdeur des populations, si leur activité agricole, industrielle ou militaire, si la santé et la vertu constituent la véritable fortune d'une nation, Fltalie

(1) 20,000,000 fr. Pline. XU. 18. Dans ce compte, Tlnde entrait au moins pour moitié. XI. 23. Et Tibère dans Tacite (Annal. Ul. 63). « Lapidum causa pecuniae Qostr^ ad externas hostilesve gentes transferuntur. »

était pauvre. La population de Rome, celle même des autres villes, pouvait végéter, entre le théâtre et les portiques , se tenant au pied de la table du riche pour recueillir )es( miettes de son festin, et tendant la main, dans Rome à César, ailleurs aux décurions. Encore ces largesses de quelques citoyens, vaniteuses et intéressées j devaient-elles, sous le règne des empereurs, diminuer chaque jour. Mais la grande plaie, c'était, je ne dirai pas seulement Taffaiblissement et la pauvreté, mais Tabsence de la race agricole. Cette partie de la population qui recrute les armées, qui monte les vaisseaux, cette hardie race campagnarde {bold peasantry) qui est la moelle des peuples modernes, celle-là, à proprement parler, n'existait pas. De rares cultivateurs, sans ressource et sans pain quand ils étaient libres, le plus souvent esclaves et les plus méprisés des esclaves, étaient ceux sur lesquels retombait de tout son poids la misère de Fltalie , et cet immense appesantissement de la grandeur romaine.

Tel avait donc été, en dernière analyse, l'étralîge résultat de la conquête romaine. Cet Occident, barbare deux siècles auparavant, la Gaule, l'Espagne , l'Afrique, étaient riches et polies ; la civilisation chaque jour y gagnait quelque chose : la conquête n'avait trouvé là que peu de chose à détruire, et elle avait beaucoup édifié. L'Orient, civilisé par la Grèce, reatait à peu près le même que l'avait fait l'influence macé-^ donienne, grec par la civilisation et les sciences , barbare encore, ou plutôt asiatique par la religion. L'Occident était plus agricole, l'Orient plus commerçant ; la Gaule et l'Afrique s'enrichissaient par la culture, la province d'Asie par le trafic ; TÉgypte et l'Espagne étaient à la fois commerçantes et agricoles. Mais aucune de ces ressources n'appartenait à la Grèce ; aucune de ces ressources n'appartenait même à la victorieuse Italie. La conquête romaine s'était ainsi tournée contre Rome elle-même, et plus que personne, Rome et l'Italie souffraient des guerres désastreuses qu'elles avaient promenées par le monde.

Mais le monde, à son tour, devait s'en ressentir. La plaie qui avait attaqué le cœur devait corrompre les membres ; cet affaiblissement maladif de ce que je peux appeler les parties nobles de l'empire, devait se répandre aux extrémités. Le chancre gagnait déjà ; le mal commençait à se propager dans les provinces. De là, pendant les siècles qui suivirent, cette grande atonie de l'empire, cette prostration de toutes les forces, de toutes les intelligences, de tous les courages.

Car la Grèce et l'Italie, si pauvres et si énervées, gouvernaient encore le monde, Tune par ses lumières , l'autre par son pouvoir. Comment l'univers se partageait-il entre cette double influence du génie grec et du génie romain? C'est ce qui nous reste à dire.

Il y a un signe presque matériel de l'influence qu'un peuple a exercée sur l'éducation d'un autre ; c'est la langue, l'élément le plus positif, le signe le plus constant, le témoignage le plus irrécusable de la nationalité. Quand la langue a disparu, on peut dire que la nation n'est plus ; quand les langues se sont mêlées, il ne faut guère penser à distinguer les nations. La puissance de la conquête romaine nous est attestée par l'effacement des langues qui la précédèrent. « Rome, dit Pline, a ramené à une langue commune les idiomes sauvages et discors des races humaines (1). » L'idiome celtique ne resta dominaut que dans la Bretagne, cette tardive et lointaine conquête de Rome ; et on a même prétendu que c'est de la Grande-Bretagne qu'il est revenu dans notre Bretagne moderne. L'idiome ibérique, qui avait été celui d'une grande partie de l'Espagne, refoulé dans quelques vallées des Pyrénées (2), paraît se retrouver aujourd'hui dans la langue basque. La langue punique, qui se conserva longtemps, obscure et ignorée, dans quelques villages africains, ne se retrouve aujourd'hui nulle part. Si quelques langues de l'Orient ont été plus vivaces, si le copte, le syriaque, l'arménien

(1) H. N. ni. 6. —(2) r. Strabon.

sont restés comme types des anciens idiomes de FÉgypte et de Syrie, quel savant retrouvera les deux langues lycienne et carienne, l'une déjà perdue au temps de Strabon, l'autre qui dès lors se dépravait par le mélange des mots grecs (1) ?

Sur ces débris des langues nationales s'élevait la suprématie des deux langues maîtresses , le latin et le grec. Le latin était la langue de l'Occident; c'était, au temps de Strabon, celle de l'Espagne (2) ; c'était déjà, sous Auguste, celle de la Pannonie, soumise depuis dix-huit années seulement (3); Tindépendance germanique n'échappait pas entièrement à cette tyrannie de l'idiome, et le héros des Teutons, Arminius ou Hermann, comme on l'appelle , savait parler la langue de Rome (4). Le grec, au contraire, était la langue de l'Orient; tout ce qui était savant, philosophe, homme instruit, en Egypte, en Syrie, en Asie, parlait grec. Disons mieux, ces deux langues étaient universelles , l'une comme idiome du pouvoir, l'autre comme idiome de la politesse et de l'éducation (5). Les préteurs et les proconsuls parlaient latin à Corinthe, les rhéteurs et les philosophes parlaient grec à Cordoue. Les saintes Écritures, et particulièrement la triple inscription attachée à la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, attestent l'usage des trois langues, du latin comme langue officielle, du grec comme langue civilisée, de l'idiome national comme langue populaire.

Rome, en effet, prétendait maintenir la dignité officielle de sa langue; sa langue seule pouvait figurer dans les actes solennels du droit {acta légitima)^ seule était parlée au tribunal des proconsuls ; et c'était une honte, presque un crime de lèse-majesté si un magistrat romain en parlait officiellement une autre (6). Mais hors du sénat et du tribunal, chez lui.

(I) strabon. XUI. — (2) Strabon, HI.— (3) VeUeias Paterc. H. 110.

(4) Tacite, Annal. II. 10. 13. V. aussi Suétone, in Cl. 1 .

(5) Yaler. Maxim. 11. 2. § 2.

(6) Quo scîlicet latinœ Yocis honor per omnes gentes Yenerabilior diffunderetur :

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