‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 4 sur 72 · II. s · texte numérisé non relu

II. s

Zk COUP D*OBIL GÉOGRAPHIQUE.

dans rintimité de l'entretien et du repas^ le Romain tant soit peu bien élevé retourne au grec, cette seconde langue maternelle que dès son enfance il a su parler comme la sienne. « Tu sais nos deux langues ? » dit Claude à un barbare qui parlait le grec et le latin (1). Tibère qui raye un mot grec introduit par mégarde dans un sénatus-consulte (2), Tibère parle grec entre ses grammairiens et ses affranchis. Claude qui ôte le droit de cité à un homme parce qu'il ne sait pas le latin (3)^ Claude écrit en grec ses histoires ; il répond en grec aux députés de l'Orient, et donne pour mot d'ordre un vers d'Homère (4). Le grec est la langue de la scienice, de la société, de la famille même; on écrit, on cause, on rit, on pleure, on aime en grec ; Zwi xa« ^x*i (S) est la chère et doucereuse parole des coquettes romaines. Et ainsi la suprématie intellectuelle de la langue grecque efface la suprématie légale de la langue latine.

D'autant mieux que le Grec conserve sa dignité et ne se compromet pas à parler latin. Cette langue barbare, qu'il faut savoir sans doute pour lire l'édit du proconsul ou le registre du cens, peut-elle être bonne à autre chose? Quel Grec, quel Oriental l'a jamais écrite, l'a jamais tenue pour langue littéraire et intelligente (6) ? Le Grec veut bien donner des leçons de rhétorique à ses maîtres; mais il faut d'abord que ses

nec Ulis deerant gtudia doctrinse , sed nullâ non in re pallium togœ subjici debere arbitrabantur, indignum esse existimantes illecebris et suavitate litterarum imperii pondiis et auctoritatem domari. Vaier. Max. loc. cit. F. aussi Cicéroti.

(1) Suétone, in CL 43.

(2) Suétone, in Tib. 71. — AugusUn, de avit. Dei XIV. 7. — Pline. 3.

(3) Suétone, in Cl. 16.

(4) r. ibîd. 43. —(5) Mon âiiie et ma vie. K Juvénaî. Vî. 104.

(6) Plutarque ne savait pas parler le latin : » Il avait cependant fait plusieurs voyages à Rome et en Italie; mais chargé de traiter des affaires publiques, et de plus, donnant des leçons de philosophie, il n'eut pas le temps d'apprendre la langue. Il commença fort tard à lire les écrits des Romains, et, en les lisant, il comprenail les termes par les faits qu'il savait d'avance , plutôt que les termes ne servaient à loi expliquer les faits. » C'est ce qu'il dit lui-même in Vitd Demotth,

maîtres, devenus ses écoliers, apprennent sa langue. Le Grec veut bien être le bouffon, le parasite , le philosophe domestique du Romain ; mais ses bouffonneries, ses quolibets , sa philosophie parlera grec. De l'Espagne, des Gaules, de l'Afrique viennent en foule les Mêla , les Valérius Caton , les Sénèque, des rhéteurs et des grammairiens , tous latins et parlant la langue de leurs maîtres ; mais tout ce qui vient de rOrient, poètes» artistes, déclaroateurs, est Hellène et reste Hellène.

Eh bien ! ce qui est vrai de la langue, est vrai de la civilisation, des idées, de la nation elle-même. Gicéron nous est témoin du mépris officiel des Romains pour la Grèce. Gicéron avoue qu'il a eu certain penchant pour les Grecs, alors qu'il avait eu le temps de s'occuper d'eux (1) ; mais les grandes affaires l'ont fait tout Romain. Qu'est-ce que ces Grecs « hommes sans foi, sans loyauté, sans gravité, sans religion (2) ? Des poètes élégants ^ de jolis rhéteurs , d'habiles sophistes ? cela peut être. D'admirables artisans en fait de tableaux, de temples et de statues? il se peut encore. Gicéron, dans sa questure de Sicile ou dans l'inventaire de la galerie de Verres, a vu en effet quelque«*-uns de ces chefs-d'œuvre. Mais le nom des auteurs lui échappe, il est obligé de se le faire souffler (3) : en effet, un sénateur du peuple romain peut-il connaître, apprécier, se rappeler de pareilles choses? Et Verres n'est-il pas coupable de les avoir aimées autant que de les

(1) Et mdgis etiàm iùtn qmtin plus mihi erat otii. Pro Flacco. 4. — (2) Ihid, (d) Id Verrem de Signis 3... « On les appelait dea Canépbores... Mais qui done en était l'auteur?... Vous avez raison. C'est, disait-on, Polyclète. >» In Verrem de Sîgnis 2. Et l'affectation est ici d'autant plus remarquable que ce discours n'a jamais été prononcé. Ailleurs... « des statues qui pourraient charmer, non-seulement un «mnaisseor comme Verres, mais même des ignorants, comme ils nous appellent; un Gupidon de Praxitèle ; car, tout en faisant mon enquête contre lui, j'ai fini par apprendre des noms des artistes. » lUd,— «Je n'ai rien vu de plus beau, bien que, du reste, je n'entende rien à tout cela. « — Ch. 43. « C'est une chose étrange combien ces choses que nous méprisons ont du prix pour les Grecs. Aussi nos aïeux... les leur ont-ils laissées comme consolation de leur servitude. » — 60.

avoir volées? Savez-vous un des grands crimes de Verres? Il a paru à Syracuse en manteau grec et en sandales ; un préteur du peuple romain a porté ïïndécent costume des Grecs ! ô crime ! ô ignominie (1) !

Voilà comme parle Cicéron à la tribune : mais ensuite il descend, revient chez lui, rencontre le philosophe Diogène, son commensal, et lui parle grec. S'il veut lire, ce ne sera pas le rude Ennius, ce sera Simonide ou Homère. S'il connaît un digne emploi de ses loisirs, c'est de traduire la philosophie grecque et d'apprendre à ses Romains à balbutier la langue de l'abstraction dont les termes manquent à leur idiome. Son ami Pomponius n'est plus Romain, il est Athénien comme son surnom le dit : et c'est à lui que Cicéron s'adresse lorsqu'il veut curieusement orner sa galerie de ces bronzes et de ces sculptures grecques pour lesquelles il témoignait tout à l'heure tant de mépris. Enfin, pour achever de réhabiliter les Grecs, lorsque Quintus est envoyé comme préteur dans la province d'Asie, Cicéron, son frère, lui adresse ces belles paroles : « Souviens-toi que ceux auquels tu vas commander sont des Grecs, le peuple qui a civilisé les nations, qui leur a enseigné l'humanité et la douceur, auquel Rome enfin doit ses lumières. »

Ce mépris convenu, ce dénigrement officiel du Romain pour le Grec, démenti par sa vie de chaque jour, ressemblait assez à celui de l'Anglais pour tout ce qui n'est pas lui , pour la France qu'il envie, et pour l'Italie qu'il ne cesse de parcourir. C'était un reste de la vieille discipline très-affaiblie, du reste, sous les empereurs. Claude, dans le sénat, recommandait la Grèce comme lui étant chère par la communauté des éludes. Germanicus, en Egypte, ne craignait pas de renouveler le crime de Verres, dont Scipion avait donné le premier

(1) F. Cic, In Verrem.— r. aussi Phllippica 11, où il reproche à Antoine d'avoir paru « indutus Gallicis; » et Suétone, in TIberio, 13; etid., in Augusto, 40, sur la suprématie de la toge sur la tunique.

exemple (1) , et se promenait sur les bords du Nil en tunique, en manteau et les sandales aux pieds (2). Le Romain se débarrassait volontiers des entraves officielles de la dignité ro malne. Si Athènes était trop loin, en Italie même, à Naples, il trouvait la Grèce. Dans Naples Toisive (3), sans honneurs à poursuivre, sans clients à recevoir, sans largesses à faire, il causait, il riait, il allait au gymnase. On esta Rome poui faire son chemin, à Naples pour se reposer du chemin qu'on a fait. En face de cette belle mer et sur ces côtes magnifiques, le qu'en dira-t-on ? de Rome ne vous poursuit pas ; vous pouvez parler, vous chausser, vous vêtir comme il vous plaît. Le grec est la langue , le pallium est le costume , la fainéantise est le droit de tous ; tout à son aise, en face du Vésuve et de Caprée, on fait le grec (grœcari) (4), on quitte sa toge de vainqueur, on vit heureux et libre comme un vaincu (5).

La Grèce, au contraire, gardait sa dignité intellectuelle. Ce n'est pas qu'elle ne sût être adulatrice, qu'elle n'eût de l'encens à faire fumer sur tous les autels, delà gloire à dispenser à tous les vainqueurs. Elle avait besoin de Rome et la courtisait , mais sans avoir rien à lui envier, rien à apprendre d'elle. Le monde grec ignorait le monde romain, tandis que le monde romain faisait du monde grec Tobjet de son admiration et de son étude, qu'un Homère et un Sophocle étaient classiques partout, que partout l'Iliade était la première admiration de lenfance. Les géomètres grecs, les médecins grecs, les artistes grecs étaient partout les maîtres de la science. Horace et Virgile pouvaient écrire, s'il leur plaisait , pour les Africains et les Espagnols ; on les lisait à Utique , on les commentait à Lérida, on les expliquait dans les écoles d'Aulun.

(1) Tite-Live. XXIX. 19. —(2) Pcdibus intectis. Tacite, Annal. H. (3) Oliosa Ncapolis. Horace. — Urbs Grœca. Tacite, Ann. XV. 33.

W Seu quem Romaua fatigat

MUitia assuelum grœcari Horace.

(S) r. Strabon. V.

Mais ils n'avaient pas la prétention d'écrire pour la Grèce ; rOrient hellénique leur était fermé , l'Orient tenait cette littérature latine pour non avenue. Quel Grec a cité Virgile? quel rhéteur du Bas-Empire eût voulu passer pour disciple de Cicéron ? Voyez comme Strabon fait peu de cas des géographes romains et comme il leur préfère les voyageurs grecs ! Cette prédilection des Grecs pour eux-mêmes impatiente Tacite : « Ces Grecs, dit-il, n'admirent que ce qui vient d'eux (1). » Par ce triomphe au dehors, la Grèce se vengeait de sa misère au dedans. Recueillie dans le culte de ses souvenirs et de sa poésie, elle avait su le faire partager au monde. Elle recevait sans les rendre les tributs de l'admiration ; elle s'inclinait devant le bras du conquérant, mais le conquérant s'inclinait devant son intelligence. Elle reconnaissait dans les Romains ses vainqueurs, pourvu qu'ils se reconnussent ses écoliers.

Cette scission du monde romain en deux parts avait besoin d'être étudiée ; nous n'avons pas craint de la développer avec détail , parce qu'elle est un des points de départ de l'histoire moderne. Les pays qu'avait civilisés Alexandre ne ressemblèrent jamais aux pays civilisés par les fils de Romulus. Lorsque l'unité de l'empire fut brisée, il se rompit naturellement à l'endroit de cette grande soudure entre l'esprit romain et l'esprit grec. L'Afrique , l'Espagne , la Gaule , la Bretagne , l'Italie , les provinces Illyriennes demeurèrent ensemble ; le reste forma l'empire grec. Et quoique l'empire grec, dans un moment de succès, par\^tnt à s'établir dans quelques portions de l'Italie, sa domination n'y put être durable. H Mais ici un grand fait doit être observé. L'esprit grec, divers, indépendant, tout individuel, résistait naturellement à l'unité. Au moment où se rompait l'unité de l'empire , il allait briser celle de l'Église. Les églises grecques se séparèrent, les unes sous Eutychès, d'autres sous Nestorius ; et Photius, cinq siè-

(1) Grœci... qui sua tantùm mirantur. Annal. U in fin. Et Pline: Gfsci genus hominum in laudes suas effusissimum. Hist. nat. Ul. 5.

des après le partage définitif de l'empire romain, consommait la grande déviation de l'Orient. Par ce fait, TOrient, déchu de la civilisation chrétienne, fut livré au mahométisme, aux révolutions , aux barbares , et à des barbares qu'il ne pouvait plus civiliser : il resta donc méprisé, misérable, dégradé.

L'Occident, au contraire, quand l'unité de l'empire n'exista plus, garda l'unité de foi et l'unité de civilisation ; la fédération romaine préparait humainement la grande fédération catholique. César et Auguste unissaient et civilisaient l'Occident pour le compte de cet humble pécheur de Génézareth , qui naquit inconnu sous leur empire. Cette unité romaine si forte et si active devait tomber au jour de sa chute en des mains plus dignes.

Ainsi l'association des peuples latins ne fut pas rompue. Rome demeura la ville souveraine du monde et la patronne de rOecident ; Rome ne s'était pas en vain appelée la ville éternelle. Tandis que le schisme triomphait dans TOrient, l'hérésie disparaissait de l'Occident sans qu'on entendît même parler de sa chute. L'Occident marchait sous le bâton pastoral du batelier Galiléen, plus docile et plus dévoué qu'il n'avait marché sous l'épée de ses Césars.

D'un autre côté, Rome et l'Italie , par leur position géographique, par leurs antiques relations avec la Grèce, par leurs rapports un instant renouvelés avec l'empire de Constantinople, demeuraient héritières de la civilisation hellénique. L'Italie, médiatrice admirable, qui sous les Césars avait fait lire Homère et Platon aux Celles barbares la veille ; qui, à la naissance de la foi , avait reçu ces voyageurs de l'Orient', saint Pierre et saint Paul, et leur avait donné passage vers l'Espagne et la Gaule ; l'Italie , à cette époque de ruines , recueillait sur ses rivages les traditions de l'art byzantin, et s'en servait pour revêtir tout l'Occident du blanc vêtement de ses églises (i). Puis,

(1) M Tanquàm mundus, sese cxcutiendo, rejectà vetustate, candidam ecclesiarum vestem indueret, » dit Rodulphus Glaber (Hist. Franc. HI. 4), en peignant ce mouve-

à ]a chute de Gonstantinople, elle ouvrait une station aux savante et aux sciences de la Grèce dans leur route vers l'Europe. Lllalie, en un mot, cherchait et recevait un à un, pour les transmettre aux peuples de TOccident, les débris de celle civilisation défaillante.

La Rome chrétienne achevait ainsi ce qui avait été la grande mission providentielle et la gloire véritable de la Rome païenne : la civilisalion de l'Occident. Si la vieille Rome a été exallée par des louanges trop emphatiques , n'y a-t-il pas aussi une justice à lui rendre? qu'est notre civilisation, sinon la civilisation de Rome devenue chrélienne ? que sommes-nous, sinon des Romains baptisés ? Rome est la mère de cette famille des peuples latins, contre laquelle s'est brisée la férocité des barbares ; qui a usé ou adouci les institutions féodales du monde germanique, étouffé l'arianisme , vaincu l'invasion mahométane à Poitiers, à Ostie, à Grenade, à Lépante , repoussé le schisme de Luther ; cette famille des peuples latins qui, malgré tout ce qu'on peut faire pour la rendre infidèle , restera , s'il plaît à Dieu, la grande dépositaire de la civilisation et de la foi.

Le supplice de l'Orient a-t-il assez duré ? Les douze siècles de l'hégyre ont-ils été assez longs pour satisfaire à la justice de Dieu ? Les bruits d'affaissement et de ruine qui nous arrivent de ce côté doivent-ils nous faire éprouver quelque espérance ? Le manifeste déclin des deux grandes puissances musulmanes , la Grèce chrétienne redevenue libre , la croix replantée dans cette Afrique que, grâce aux Vandales, l'Orient avait conquise sur l'Occident; tout cela ne peut-il pas nous faire croire que l'analhème jeté sur l'Orient va être levé et que Dieu le rappelle à la vérité?

Alors renaîtrait dans les mêmes lieux l'unité romaine, mais autrement grande^ autrement profonde, autrement sainte.

ment de joie que rcssentil l'Europe, la France surloul et l'Italie, quand on vit que l*an 1000 s'était passé sans amener avec lui la fin des temps.

Rome, sans laquelle il n'y a pas d'unité , Rome, dont Tempire est sans fin {imperium sine fine dedi, disait Virgile , meilleur prophète qu'il ne croyait être) , Rome retrouverait ses alliés de l'Orient qui, après avoir subi le sceptre de Néron, ont pu se révolter contre le joug paternel du serviteur des serviteurs de Dieu. Le même monde lui obéirait, elle enverrait ses légats aux mêmes lieux , elle retrouverait ses mêmes diocèses ( car l'Église a emprunté de la domination romaine jusqu'à son langage ) ; elle réunirait sous son patronage les mêmes noms et les mêmes peuples qu'au siècle des Gicéron et des Césars, disons mieux , au siècle des Constantin , des Sylvestre , des Âthanase et des Jérôme.

Qui sait ? qui peut prédire ? qui connaît et comprend quelque chose ? Qu'il nous suffise d'avoir montré , dans l'unité romaine , la bien imparfaite préparation et le bien terrestre symbole de l'unité catholique. Le monde, au reste, s'est agrandi. Rome païenne s'arrêtait devant des barrières que Rome chrétienne a pu franchir. Ses voyageurs et ses soldats ne dépassèrent ni l'Elbe , ni le Tigre , ni l'Atlas ; où se sont arrêtés les soldats de la Rome chrétienne? La croix a fait plus de chemin que l'épée , et les terres par delà l'Océan , que le vol de l'aigle n'avait pu atteindre , ont été sanctifiées par le sang de l'agneau.

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