‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 32 sur 72 · L'ESCLAVE · texte numérisé non relu

L'ESCLAVE

Une coutume plus atroce encore s'est introduite récemment et se développe chaque jour. Les eunuques ont commencé de paraître dans le palais des Césars au temps de Tibère. Ils apparaissent bientôt chez tous les grands, tous les élégants, tous les riches. Les religions de FOrient ont introduit cette horrible coutume, inconnue à la Grèce ; la mode s'en est saisie. C'est affaire de caprice, de luxe, de dépense (1).

Il y a plus , la peine de mort subsiste : si le mailre n'est plus en droit de la prononcer, du moins il la provoque et va la demander au préteur. Ou plutôt, malgré un instinct d'humanité, chez Auguste ou chez Claude, le droit arbitraire de vie et de mort sur l'esclave n'est point aboli ; il est tout au plus diminué (2).

L'esclave peut donc prévoir le terme probable de sa vie. Le vivier de Pollion, dont les murènes s'engraissent d'hommes vivants, les infâmes croix toujours debout et les corps abandonnés auprès de la porte Esquiline , l'avertissent sérieusement de ne pas offenser l'omnipotence du maître. Si on le laisse vieillir, je vous ai dit cette île du Tibre, où l'on abandonnait à la grâce d'Esculape les esclaves malades et in*

(1) F. Tacite, Ann. IV. 10. Sénèque, de Ira. 1 in fin. Pline, H. N. VII. 40 (39). Sur les Galles, prêtres de Gybèle, F. saint Augustin et toute l'antiquité.

(2) Sur les mesures en faveur des esclayes. F. tome I, p. 878 et s. Juvénal (VI. 219) nous peint une femme qui, sans motif, fait mettre son esclave en croix, et à qui Ton reproche sa cruanté :

« Pone crucem servo ! » — Menait quo crimine servus SuppUcium ? Quis testis adest? Quis detulit? Audi ; Nulla unquàm de morte hominis cunctatio longa est.— « 0 démens ! ità servus homo ! Nil fecerit esto : Sic volo, sicjnbeo, sit pro ratione voluntas» »

Malgré Tesprit déclamatoire de cet écrivain, on ne peut guère supposer qu'il se fût exprimé ainsi, si la loi Pétronia et les édits de Claude eussent été de son temps pleinement observés. La loi Pétronia d'ailleurs interdisait seulement certains supplices. Claude ne punissait Fhomicide des esclaves que dans un cas déterminé. Antonin le premier assimila d'une manière générale celui qui aurait tué son esclave sans motif, non pas au meurtrier d'un homme libre, mais au meurtrier de l'esclave d'autrui. Gaius, Institut. I. $ 53.

firmes. D'un autre côté, le vieux Caton, un sage dont j'admire peu la sagesse, disait :« Sois bon ménager, vends ton esclave et ton cheval quand ils sont vieux (1). » On le revendra donc pour quelques deniers à un maître plus pauvre et par suite plus dur, jusqu'au jour où son corps, jeté hors de son étroite cellule , sera enterré par ses compagnons d'esclavage dans quelque recoin mal famé des Esquilles (2).

Et l'opulent Romain , au milieu de cette multitude qui lui appartient, de cent, de mille esclaves (3), tremble cependant pour sa vie. Les uns veillent à l'entrée de sa demeure, d'autres gardent les corridors; des cubicularii défendent sa chambre à coucher : mais qui le gardera contre ses propres gardes? Écoutez : le Forum est troublé ; le peuple ému , presque en révolte, assiège les degrés du sénat ; voyez passer une multitude de condamnés, hommes, femmes, enfants, quatre cents personnes. Un consulaire vient d'être tué par son esclave; à cause, dit-on, d'une rivalité d'amour infâme, et la loi veut que tout ce qu'il y a d'esclaves sous le toit qu'il habitait, innocent ou coupable, soit mené à la mort (4). Tout Romain qu'il puisse être , l'homme est toujours homme. Le peuple s'apitoie, résiste aux licteurs ; dans le sénat même ( Tacite

(1) Plutarque, in Catone, chap. 5. — (2) Horace, liv. I, satire 8 :

. . .Angustis éjecta cadavera cellis Conservus vili portanda locabat in arcâ.

(3) « Démétrius, l'affranchi de Pompée, qui n'eut pas lionte d'être plus riclie que Pompée lui-même, se faisait apporter cliaque soir, comme à un général, l'effectif de ses esclaves, lui qui aurait dû se trouver riche d'avoir deux vicarii et une cellule un peu plus large » (Sénèq., deTranquill. animi, 8). Sur le grand nombre des esclaves, V. les passages cités, 1. 1, p. 198, 199, .364, 367, Pedanius Secundus (K. plus bas) avait 400 esclaves dans sa seule maison de Rome. Et Sénèque dit que si on eût fait porter aux esclaves un costume distinct, on fût resté effrayé du petit nombre des hommes libres (De Clem. I. 24).

(4) Le principe de cette loi était ancien : V la lettre de Servius Sulpitius à Cicéron' Famil. IV. 12.— Sous Auguste, le sénatus-consulte Silanianum confirma ce principe (an de Rome 76 i); — il fut encore développé par un sénatus-consulte de ranoée suivante (Digeste, loi XIII, ad S, G. Silanianum) ; —par uneloiCornélia {Ibid, 25); —

s'en étonne), quelques faibles esprits reculent devant Texécution de cette horrible loi. Mais un vieux Romain, un savant homme dans la science du juste et de Tinjuste, le jurisconsulte Gassius, se charge de gourmander ces novateurs, et de donner force aux bonnes et saintes maximes des aïeux : « Chercherons-nous des raisons, quand nos aïeux plus sages que. nous ont prononcé?... Sur quatre cents esclaves (remarquez comme les sophistes de toutes les cruautés ont toujours la même dialectique à leur usage), nul n'a donc soupçonné? nul n'a entendu? nul n'a vu le coupable?... Nul ne l'a arrêté ni trahi?... » Et puis enfin : « Il périra des innocents ! ditesvous. Quand une armée a manqué de courage et qu'on la décime, les braves comme les lâches courent les chances du sort. Il y a quelque chose d'injuste dans tout grand exemple ; mais l'iniquité commise envers quelques hommes est compensée par l'utilité que tous en retirent (1). » Remarquable parole, et qui contient toute l'antiquité ! C'est Gaïphe disant : « Il est utile qu'un homme meure pour tout le peuple. »

En voilà assez sur l'esclavage. Maintenant avez-vous promené vos pas parmi les irrégulières constructions de l'Avenlin? Avez-vous vu, près du Tibre, ces maisons entassées qui avancent sur le fleuve , et que leurs fragiles étais tiennent

par le sénatus-consulte Néronien ou Pisonien (an J.-G. 58], qui ordonna de comprendre au nombre des esclaves exécutés à la mort du maître ceux même qui étalent affranchis par testament (Tacit,, Annal. XHI. 32. Paul, III, sent. V. S 6, loi S et 8. Digeste. deSen. G. Silaniano). Tous les esclaves qui se trouvaient dans le voisinage devaient être interrogés sur le meurtre du maître; s'ils ne dénon<;aient pas le meurtrier, ils étaient mis à mort. Avant que cette enquête ne fût achevée, on ne devait ni ouvrir le testament ni prendre possession de l'hérédité sous peine de dévolution au fisc. (F. Paul 3, sent. V. Digeste ad S. G. Silanianum. cod., loi 3. De his quibus ut indignis.) (i) V, Tacite, Annal. XIV. 42 et s.

suspendues au-dessus des eaux» demeures précaires dont chaque inondation emporte d'un coup tout un quartier? Ëtes-vous monté le long de la Suburra » cette rue tortueuse, infecte et bruyante» au milieu de Tassourdissement populaire, des clameurs des charretiers» des hurlements des chiens? Là d'énormes msulœ , vastes maisons de location à sept ou huit planchers» penchent au-dessus de la voie publique leurs étages inégaux et chancelants. C'est là surtout qu'habitent toutes les misères et toutes les corruptions romaines ; c'est là que» dans les sales et obscures popinœ , un pain plébéien , du vin chaud et des tètes de moutons à l'ail» nourrissent le mendiant du pont Sublicius» la courtisane en guenilles» le grammairien sans argent» le petit Grec (Grœculus), hâbleur, adulateur» poète » chevalier d'industrie ; c'est là que mendie l'enfant ramassé sur la voie publique » et qui va quêter une obole» estropié par les mains et au profit d'un entrepreneur de misères humaines ; c'est là » en un mot » qu'habite» je ne dirai pas le plébéien » mais celui que l'orgueil aristocratique des parvenus romains appelle tenuis , ignobilis , tunkatus, tribulis.

Il n'est pas jour encore. Cet homme vient de brosser sa vieille toge ; il court à la hâte vers les hautes demeures des Carènes ou du Célius. Client de tout le monde, il va heurter à toutes les portes » fait queue dans la rue devant le seuil de tous les riches » coudoie et querelle ses camarades de servitude et d'attente» se laisse menacer par la verge de Yostiarius, sollicite ce misérable enchaîné qu'on appelle le janitor; entre à grand'peine dans une cour; en payant les esclaves» pénètre jusque dans l'atrium » voit passer dédaigneusement devant lui les amis de la seconde ou de la première admission (car l'amitié se classe» et il y a chez le riche de grandes et de petites entrées) (1)» souffle au nomenclateur un nom que cet

(1) CaïuB Graccbus et Drusus (deux tribuns démocrates) furent les premiers qui classèrent ainsi leurs amis, recevant les uns seuls et en particulier, en admettant

esclave estropie » obtient du patron un jsourire distrait f un regard à moitié endormi, un bonjour dédaigneux qui se confond avec un bâillement, et, pour prix de ses peines, emporte un peu de saucisson dans une corbeille ou une magnifique largesse de ving^cinq sous (1).

Tel était un salon romain. A des degrés divers, et surtout depuis le règne des empereurs, les rapports de politesse portaient à Rome ce caractère d'un hommage intéressé rendu par un inférieur. C'étaient des devoirs matinaux (ante lucana officia)^ des salutations inquiètes et essoufflées. Un salon moderne, cette politesse d'égal à égal, facile et douce, qui veut bien s'abaisser, mais à condition qu'on la relève, et cesse dès Finstant où elle n'est plus mutuelle ; cette obséquiosité qui sait au besoin être fière ; celte liberté qui se prête à mille choses sans se compromettre jamais, tout cela entrait peu dans les notions de l'antiquité. La courtoisie est d'origine féodale ; c'est l'indépendance noble et courtoise du baron, de l'homme libre, inconnue aux anciens qui ne comprirent guère que l'indépendance de la cité ; c'est sa fierté dans le service, parce que le service est relevé par l'honneur; c'est, en uu mot, cette plus grande valeur que le moyen âge a su donner à l'homme. Il y a de l'un à l'autre la distance de la servitude auvasselage. Dans les temps modernes, ni aristocratie de cour, ni aristocratie d'argent n'ont tout à fait brisé cette tradition féodale; les Pallas et les Mamurra eux-mêmes, en passant dans le triclinium, cèdent le pas à leur client, et s'ils

d'autres plusieurs à la fois, et tout le reste en masse , c'est ce qu'on nommait cZo^s^r son monde, segregare turham suam. Sénèque, de Beneflciis. VI. 34. Ainsi l'on disait prima, secunda, etc., admissîo. Sénèq., de Clementiâ, I. 10; de Beneflciis. VI, 33. 34. Tibère fit trois classes de ses amis, distribua à la première 600 sesterces, à la seconde 400, à la troisième 200. Ces derniers ne s'appelaient pas amis, mais Grecs. Suéton.,in Tiberio, chap. 66. 70. 71. Sur ces compagnons grecs, F. Cicéron, in Milone, 10; in Pisonem, 18. Alexandre-Sévère poussa la bonté jusqu'à visiter ses «niide seconde dassç lorsqu'ils étirent malades. Lamprid., in Alexand. 20. (1) Sur l4 Sportula. V. PJîne, Ep.. H. U. X. U7. US.

le conduisent dans leur essedum, le font poliment monter le premier. Mais les maltotiers et les gens de cour d'alors, ci-devant esclaves quelquefois , faisaient marcher leurs amis à pied auprès de leur litière, les laissaient attendre à leur porte sur le trottoir ; à table, ils avaient des amis inférieurs, trop heureux de dîner sur des escabeaux, tandis que Faraphitryon était couché sur un lit de pourpre ; et les convives étaient surveillés par un esclave chargé de dire au maître qui avait bien applaudi, bien ri, bien mangé, bien loué l'amphitryon, et mérité ainsi une invitation pour le lendemain (1).

Sans doute il n'en avait pas toujours été ainsi. L'esclavage lui-même, toujours aussi inhumain en principe, avait été moins dégradant par le fait. Au temps où l'on n'avait qu'un ou deux esclaves, avec qui on travaillait côte à côte dans les champs, et qu'on faisait asseoir à sa table, ces noms de familier donné à l'esclave, de père de famille donné au maître, n'étaient pas, comme ils le furent depuis, une banalité dérisoire. La clientelle à son tour était pareille en bien des choses au vasselage féodal : noble protection du pauvre par le riche, récompensée par les services que le nombre peut rendre à l'homme isolé; institution politique, indispensable instrument de tout succès dans le Forum ; lien sacré, association de tous les intérêts, parenté légale aussi sainte que la parenté réelle: Virgile met sur la même ligne, aux enfers, celui qui a outragé son père et celui qui a trahi les intérêts de son client (2). Mais quand le progrès du temps , l'action cosmopolite de la conquête, la civilisation immorale de la Grèce, eurent effacé à Rome ces traditions tutélaires ; ce furent, dans toute leur crudité, les rapports du riche qui donne à manger au parasite

(1) Sénèque, Ep. 47.

(2) Pulsatusve parens, vel fraus innexa dienti. Énéid. VI.

Aulu-GeUe considère même les devoirs du patron comme plus sacrés que ceux du père (V. J6. XXI. 1). F. aussi Denys d'Halic. (U. 9. 10).

qui mange, de la supériorité insolente à la servilité fainéante et affamée. Infatigable et perpétuel mendiant , client universel, le peuple romain vécut aux pieds de trois ou quatre raille heati, endurant les aumônes d'une aristocratie financière plus qu'il n'avait enduré le pouvoir d'une aristocratie politique, quêtant, sollicitant, souffrant, ayant de la bassesse, de la patience, de l'esprit même, tout, à condition de ne pas travailler. Il avait ses bons et ses mauvais jours. Aujourd'hui un patricien marie sa fille , le fils d'un affranchi de César prend la toge virile ; grande fête ! un millier d'hommes est invité; à chacun une sportule extraordinaire de 14 ou 15 sous. ~ Demain point de fête ni d'épousailles : pauvre parasite, tu vas aller au bain quêter, parmi les riches qui s'y rassemblent, à force d'adulations et d'humbles services, une invitation à souper. — Unautre jour. Agrippa ouvre gratis cent soixante dix bains dans Rome ; pendant un an (singulière magnificence ! ), la barbe et les cheveux du bon peuple seront coupés gratis dans les tonstrines d'Agrippa : Agrippa est le fils des dieux! — Les riches sont-ils las de donner? allons implorer César. Il faut que de temps à autre quelques-uns des millions de César retournent au peuple. Auguste, dans son douzième consulat, n'a-t-il pas distribué , entre trois cent vingt mille citoyens, un congiarium de plus de 16 millions de francs (1) ? — César n'est pas riche aujourd'hui? s'il ne donne pas d'argent, au moins donnera-t-il du blé : quiconque est oisif et pauvre, a droit à cinq boisseaux de blé par mois , qu'il ne paye pas ou qu'il paye quelques sous : loi suprême de la con slitution impériale et la seule qu'il puisse être dangereux de violer. — Mais la Méditerranée est orageuse ; le convoi annuel de blé n'arrive pas d'Egypte ; le peuple redoute la faim ; César redoute le peuple (moment d'angoisse ! il y eut ainsi certaine bourrasque pendant laquelle Auguste pensa à s'empoisonner); et debout sur la pointe de Caprée, une foule pleine

(t) Sur ces libéralités des empereurs, F. 1. 1. p. l&O, 495.

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d'anxiété épie avec impatience l'instant où apparaîtra le pavillon qui annonce la flotte d'Alexandrie (1).

Mais si l'empereur nourrit l'homme qui a faim, l'empereur ne soigne pas le malade ; et cette population pauvre de Rome et de l'Italie demeure exposée , sans précaution et sans remède, aux influences d'un climat qu'a rendu fatal la dégénération des mœurs romaines. J'ai dit (2) comment par la diminution de la culture et par les dévastations des guerres civiles, depuis les derniers temps de la république, l'Italie était devenue déserte et malsaine (3). Des maladies nouvelles y étaient apportées ; de fréquentes épidémies s'y faisaient sentir (4). Le Latium, terre desséchée par trop de labeur, était déjà le séjour de ces funestes influences que les siècles n'ont pas diminuées. Rome surtout, qui élevait trois temples à la Fièvre (5), Rome avec des vices et des grandeurs inouïes, souffrait d'un jour à l'autre des maux inconnus aux siècles passés (6). Par des soins multipliés, par les coûteux services de la médecine (7), parla fuite surtout, les riches se met-

(1) Sénèq., Ep. 77. — (2) Q-dessus, 1. 1, p. 27.

(3) César, de Bello Civ. UT. 2. Cic. de Lege Agrariâ, lî. 26. 27. 36. De Republ. II. 6. Sénèque, Ep. 105. Martial. IV. 60. Les ëcriTains agronomes très-préoccupés des moyens d'éditer l'insalubrité de l'air et du sol. Golamelle, III. 2. IV. 3. Y. 4, 8. VU. 4. Varron. II. 9. IV. 8-5. XII. 1-2. Caton. 1. 2. 8. — Les jurisconsïdtes. 49. n. de iEdilitio edicto. 4. C. de iËdillt. act. 2. S 29. D. ne quid in loc. public.

(4) Vers le temps de Pompée, Véléphantiasis (lèpre blanche] fut apportée en Italie. Pline. XXVI. 1. — Sous Tibère, une maladie delà figure {Uehetuu tive vueniagra) Ibid. Martial. XL 98. Suétone, in Tib. 34. Toutes deux venaient d'Egypte. — Sons Tibère également, la maladie appelée colum, dont on ignorait même le nom. Pline, Ibid.-— Sous la censure de L. Paulus et de .Q. Marclus (an 589), le charbon fut apporté de la Gaule narbonaisej 11 était fort redouté au temps de Pline {Ibid.).

(5) Valère-Maxime. IL 5. S 6.

(6) Sur l'insalubrité de Rome. V. Qcéron, Att. XU. 10. Tite-Llve. VIL 8. Sénèque, Ep. 104. En un seul autonme, sous le règne de Néron, on enregistra dans Rome 30,000 décès par suite d'une épidémie. Suétone, in Nerone. 39. Tacite, Annal. XVI. 13 (an de Rome 819; après J.-G. 66). Selon Eusèbe, une peste sous Titus avait emporté jusqu'à 10,000 honunes par Jour. Eusèb., Chronic. an.

(7) « Sous Tibère, en même temps que les maladies, les médecins arrivèrent d'Egypte et firent à Rome des gsdna énormes. Manilius Corautua a'engagea à payer

talent à l'abri. Mais au pauvre n'était donnée aucune de ces ressources : sous l'influence des vents d'automne qui apportaient du midi la dévastation et les maladies (1) ; par les accablantes chaleurs du mois d'août , « qui ramenaient les fièvres et entouraient de ses noirs licteurs l'ordonnateur des pompes funèbres (2) ; » au temps de ces débordements du Tibre qui remplissaient Rome d'eaux stagnantes (3) ; il fallait toujours qu'il demeurât dans sa malsaine demeure de l'Es-^ quiliû ou du Quirinal^ dans son grenier, où le médecin grec ne montait pas. Ira-t-il demander secours à son riche patron? il trouvera la maison déserte, le maître parti pour respirer à Baies un air plus pur. Ira441 implorer la pitié de César? Qu'importe à César le mendiant fiévreux qui rôde au pied des hautes murailles de son palais! César s'inquiète de Fhomme bien portant et robuste, parce qu'il le redoute ; il le

pour être guéri du mal appelé Uchenes une sbmme de 300,000 seêterces (53,000 tt.)» Pline, he, eit.-— Charmis se fit payer autant pour un voyag6>n proTlnce. — Alcontu» en peu d'années, amassa 10 millions de sest. — Q. Stertinius, médecin, fit valoir aux empereurs qu'il se contentait de recevoir d'eux 500,000 sest. (142,000 fr.) tandis qu'il pouvait établir que sa clientelle dans Rome lui en rapportait 600,000 (160,000 fr.). Son frère reçut de rempereuC Glande un pareil salaire. A tme épo<tat où leur fortune était diminuée, Us purent encore embellir la villa de Naples et lait*> sèrentà leurs héritiers 30,000,000 sest. (8 millions de fr.]« Arruntius seul en avait laissé autant. Crina^, de Mareille, laissa 10,000,000 sest. (2,500,000 fr.) après avoir consacré une pareille somme à relever les murs de sa patrie. Pline. XXIX. f .

(0 Nec plumbcus Auster

Autunmusque gravis, Libitinœ qusBstus acerbœ.

Horace, II. Sat. VI, v. 18.

Frustra per autumnos nocentem

Gorporibus metuemus Austrum. Id, II. Od. XIV. v. 15.

y* aussi Tacite, loco citato.

(?) Dum ficus prima calorque

Designatoreih décorât lictoribus atris ;

Dum pueris omnis pater et matercula pallet,

Ofiiciosaque sedulitas et opella forensis

Adducit febres et testamenta résignât. Horace, I. Epis. VII.

(3) Pline, m. 9. Tite-Live. XXXVUI. 28.

nourrit pour qu'il ne se révolte pas. Mais César craint-il le malade? César payera-t-il des remèdes pour prolonger la vie de cet homme qui lui coûte par an 1,095 liv. (164 fr. 30 c.) (1) de blé? César ouvrira-t-il des hôpitaux, de peur que la fièvre ou la peste ne réduise trop le chifire des 300,000 rentiers qui sont à sa charge dans la ville de Rome (2)? Qu'il meure plutôt ! que la masse de ces redoutables prolétaires soit diminuée d'une tète ; qu'il meure, moins heureux que l'esclave qu'un maître entretient, nourrit, soigne quelquefois ! l'esclave du moins représente un capital, l'homme libre ne représente qu'une dépense.

Telle était cette servitude de l'homme libre ; et cette servitude romaine eut ses types à elle, inconnus de nos jours, ou qui n'existent que voilés. C'est le parasite relégué au bout de la table, raillé, injurié, battu , qui gagne un repas à force d'affronts. C'est le chasseur aux héritages, assis aux pieds d'un sale et fantasque vieillard, louant jusqu'à sa beauté, applaudissant jusqu'à son radotage, déchirant ses ennemis, lui sacrifiant sa liberté, lui prostituant sa femme. Ces turpitudes sont proverbiales dans les mœurs romaines. Non-seulement la comédie et la satire, mais l'histoire, la philosophie, la jurisprudence, portent témoignage de cet universel appétit de testaments et de legs. Toutes les lois d'Auguste contre le célibat ne parvinrent pas à faire descendre le riche sans enfants de ce trône que la captation lui élevait; c'est ce que Sénèque nomme « la royauté d'une vieillesse sans enfants (3). » Ce que ni la tendresse ni l'amitié ne sut jamais faire, Yorbité (laissez-moi donner le nom romain à cet état privilégié qui n'eut de nom qu'à Rome), Yorbité sauva des proscrits, et Tacite parle d'un accusé sous Claude qui, ayant échappé à la mort par le crédit des prétendants à son héritage, eut Tingratitude de leur survivre à tous. Enfin , malgré toutes les

(1) Dion, LV. 15. — (2) V t. I, p. 254, 289, 320-327.

(3) Dlves regnum orl)î)c senectulis exercens. (Sénèque, ad Marliam. 19).

précautions d'Auguste, il y avait tant d'avantage à ne pas être père, que des hommes, désolés de la fécondité de leurs femmes, abandonnaient leurs enfants nouveau-nés, les reniaient plus âgés , et rompaient avec eux dans le seul but d'avoir aussi leurs flatteurs et leur cour, tout comme ceux dont le ciel avait béni la couche en la rendant stérile (1).

Cette servilité universelle devenait plus dégradante encore pour la nature humaine, en devenant l'instrument et l'encouragement de la débauche, « Hideuses turpitudes que je ne puis comprendre ! s'écrie Juste Lipse commentant un intraduisible passage de Sénëque, Dieu me garde de porter la lumière dans ces ténèbres dignes du Styx ! » Mais il est trop aisé de concevoir jusqu'où allaient, grâce à un pouvoir si absolu et si général sur la créature humaine , grâce à une si entière liberté pour les fantaisies de l'homme puissant, la monstrueuse aberration des sens et l'avilissement de notre nature. La prostitution, chez nous l'œuvre de la faim, de la dépravation et de la misère, était chez les Romains affaire de bon ordre intérieur et de règlement domestique ; née dans la maison ou achetée au Forum, nourrie, instruite, formée dès l'enfance, commandée par la crainte du supplice, encouragée par l'espoir de la liberté (2).

Il y a plus : elle devenait aussi affaire de spéculation et de lucre. L'esclave était une propriété dont on tirait parti en la prostituant (3). Des marchands d'esclaves , corrupteurs publics ( Imones , mangones , ces deux mots étaient à peu près synonymes ) , parcouraient les provinces, menant avec eux des troupeaux de courtisanes, ignoble denrée dont ces capi-

(i) Sénèque, ad Marciam 19.

(2) F. entre autres sur ces effroyables détails, Sénèque, Ep. 47. 95, de Brevitate vltœ. 12. Tacite, etc.

(3) De là les clauses fréquemment citées par les jurisconsultes, d'esclaves "indues avec défense de les prostituer. La clause contraire avait eu lieu aussi [ut prosti^ iuatur) ; mais les jurisconsultes la déclaraient nulle.

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