CHAPITRE III
De la vie intelleetaelle*
La vie de l'intelligence tient à la vie du coeur» Les œuvres de l'esprit sont une partie des mœurs publiques ; elles reflètent l'état moral d'une nation ; quelquefois elles le modifient. Voilà pourquoi, après avoir montré les peuples de l'empire dans leur vie sociale et dans leur vie de famille, je cherche à les faire voir dans leur vie intellectuelle.
En fait de trésors intellectuels, le monde était riche. Dans la philosophie, restaient ouverts à l'investigation tous les systèmes de la Grèce : toutes les questions avaient été soulevées ; toutes les notions mises en avant et combattues ; toutes les formes de la spéculation épuisées, on le pouvait croire,
par titte pléiade de génies supérieurs (1). Dans les sciences, arrêtées, il est vrai, par des causes particulières à Tantiquité, que de notions pourtant s'étaient produites ! que d'hypothèses ingénieuses avaient été avancées ! que de vérités atteintes par la démonstration ou saisies par la conjecture ! Dans Téloquence, que de grands modèles et de grands souvenirs ! Kt quant à la poésie, quel souffle admirable que celui qui respirait dans Homère, Sophocle, Pindare, expliqués et transmis par une tradition non interrompue, par tout un sacerdoce de rhapsodes et d'imitateurs I Dans les arts enfin, la perfection grecque était partout proposée à l'émulation et à l'étude ; on avait sous les yeux les chefs-d'œuvre des Phidias et des Polygnote. En un mot, pour nouer la chaîne des traditions intellectuelles, on n'en était pas réduit, comme nos aïeux du xvi* siècle, à deviner l'antiquité d'après des débris souvent obscurs et mutilés, déterrés après bien des âges et restitués par une tradition laborieuse; mais on connaissait et on comprenait, par la possession pleine et entière de leurs œuvres, par la tradition et l'intelligence héréditaires de leur pensée, par la lumineuse auréole d'une gloire sur laquelle le temps n'avait jeté aucun nuage, — dans la philosophie et dans la Science, Pythagore, Platon, Aristote, — dans l'éloquence, Cicéron et Démosthènes, — dans la poésie, Homère et Virgile, — dans les arts, Phidias, Ictinus, Zeuxis.
Mais ces modèles appartenaient à la Grèce ou s'étaient fortaés en l'imitant. Le génie romain répugnait naturellement à la vie intellectuelle. Sotl caractère pratique, son prosaïsme politique et guerrier, son patriotisme rigide, combattaient Tart et la science, d'abord comme abstraits et inapplicables,
(1) « Les siècles qui nous ont précédés nous appartiennent. Ces ilustres philosophes des temps passés sont nés pour nous instruire et pour nous guider... Nous pouvons discuter ayec Socrate, douter avec Carnéade, nous reposer avec Epicure, vaincre la Dftture humaine avec les stoiques , la dépasser avec les cyniques , vivre , comme le monde lui-même, en communauté avec tous les siècles, etc.*. » Sénèque, de Brevitatevltœ.i4.
puis comme entachés d'origine grecque, enfin comme des occupations inférieures, presque serviles, propres à énerver des âmes de soldats. Virgile, remontant à l'antique esprit et aux vieilles traditions romaines, sait réunir en quelques vers le triple anathème lancé par la sagesse des aïeux contre l'éloquence, contre les arts, contre les sciences de la Grèce :
Excudent alii spirantia molliùs aéra, Credo equidem; vivosducent de marmore vultus; Orabunt causas meliùs , cœlique mealus Describent radio, et surgentia sidéra dicent. Tu regere imperio populos, Romane , mémento , H» tibi erunt artes^ pacisque imponere morem , Parcere subjectis et debellare superbos.
« D'autres (je le veux bien) sauront mieux que toi inspirer à l'airain le souffle de la vie ; ils feront sortir du marbre l'image vivante des formes humaines. Ils auront une voix plus éloquente ; ou bien avec le compas ils mesureront les régions du ciel, et diront les évolutions des sphères. Toi, Romain, n'oublie jamais à quels arts tu dois ton étude : sache qu'il t'appartient de gouverner les peuples, de leur imposer les devoirs de la paix; d'épargner ceux qui se soumettent, de briser ceux qui se révoltent. »
Ainsi la politique romaine laissait dédaigneusement aux vaincus les travaux de l'intelligence. Ce fut seulement à une époque tardive, en forçant sa nature, par imitation et par mode, sans inspiration qui lui fut propre, que le géme romain s'y prêta. De plus, il y a dans les études intellectuelles un point où l'extrême culture produit le raffinement et la décadence, où les richesses acquises enfantent la pauvreté, où la supériorité du passé écrase le présent. Alors le besoin de nouveauté qui existe dans l'âme humaine, jette presque forcément les esprits hors du yrai. Sous prétexte d'originalité on arrive à la fausseté, à la minutie, au mauvais goût. On rétrograde pour ne pas être stationnaire. La science en grandis-
DES SCIENCES. 3/ii
saut se popularise, el en se popularisant s'affaiblit. Le génie ne peut être commun à tous ; quand il y a de Finstruetion pour tous, il n'y a de vraie science pour aucun, de même que la manie des arts dans le public étouffe souvent l'inspiration chez les artistes. La poésie, la philosophie, l'éloquence, l'inspiration artistique , ne sont pas choses populaires ; la loi de l'égalité leur donne la mort.
Le sentiment et la tradition de ce déclin fatal, destiné à suivre les époques les plus parfaites du génie humain, était vulgaire dans l'antiquité. L'anathème primitif qui pesait sur elle l'avait conduite aux doctrines du fatalisme; l'expérience de la prompte décadence des choses humaines l'amenait à voir dans cette décadence une des lois du destin. Cette loi, elle la subissait, elle la connaissait, elle l'acceptait bien plus que nous. Le génie de l'homme n'avait pas, pour aller s'y retremper, la source inépuisable du beau et du vrai. Aussi cette grande fusion sous le sceptre romain, des peuples, de la civilisation, des idées, n'apparut à personne comme la préparation d'un vaste développement intellectuel. Tant de ressources acquises ou réunies n'empêchaient pas les esprits de s'abandonner à la décourageante idée d'une décadence inévitable. J'ai cité ailleurs Sénèque et Virgile (1). Un autre écrivain du même temps, après avoir observé combien les arts, Téloquence, les lettres avaient reculé depuis l'époque des grands modèles, ajoute : « La perfection en toutes choses est un point auquel on s'arrête difficilement : qui n'avance plus doit reculer. L'ardeur que nous mettons à suivre nos modèles se ralentit bientôt quand nous nous sentons incapables ou de les dépasser ou de les égaler. Le zèle s'éteint avec l'espérance , et on renonce même à suivre lorsqu'on désespère d'atteindre (2). »
(1) F. tome I, pages 521, 522. Lise» aussi, comme développement très-ample de ce qui ne peut être qu'indiqué Ici , le savant livre de M. Nisard: Etudes sur les paetes htinsde la décadence,
(2) Vell. Pater. 1. 17. Le morceau tout entier de Velleius est utile à citer : « Je ne
Pgur bien comprendre le tableau qu'il nous faut tracer de cette décadence des arts, des sciences, des lettres, disons cç qu'étaient les sciences, les lettres et les arts à leur point de départ hellénique, et ce qu'ils devinrent dans le monde romain.
Et d'abord. — La tradition d'un côté, la spéculation philosophique de l'autre, étaient les deux éléments de la science antique. Si nous exceptons la médecine, l'observation, les longues expériences , les faits acquis par l'étude tepaient peu de place dans l'enseignement : les moyens matériels manquaient souvent pour observer ; les résultats de l'expérience ne se conservaient et ne se propageaient qu'avec peine. Et de plus, l'intelligence, agissant par elle-même ou appuyée sur les traditions antiques, croyait arriver plus vite au but.
L'antiquité n'était donc pas éloignée d'admettre une science primitive qui avait dû éclairer en ce moment les premiers pas du genre humain. Le précieux dépôt ne s'en était pas con-
puis m'empécher de Doter ici une réflexion qui a souveiU occupé mon esprit sans que j'aie puTamener à une clarté parfaite. PeutK>n, en effet, s'étonner assez que dans chacun des arts tous les génies supérieurs se trouvent réunis en un étroit espace de temps?... Une seule époque et une époque assez courte a vu la tragéd^ illustrée par l'inspiration divine d'un Eschyle , d'un Sophocle , d'un Eurij[Hde. Une même époque a vu l'ancienne comédie de Gratinua, d'Aristoplva^e , d'Eupolis. Ménandre, et ses contemporains plutôt que ses rivaux, Philémon et Diphilus, ont, en peu d'années, donné le jour à la comédie nouvelle et n'ont point laissé d'imitateurs. Ces pliilosophes que nous énumérions tout à l'heure, nés de l'inspiration socraUque, combien peu d'années sont-ils venus après la mort de Platon et d'Aiistote? Àvaot Isocrate, après ses premiers disciples et ceux dont k leur tour ils furent les maîtres, qui fut grand parmi les orateurs ? Le temps où vinrent tous ces hommes illustres est si courte qu'il n'en est pas deux qui n'aient pu se voir.
« Et il en eât chez les Romains comme chez les Grecs. A moins de remonter à des essais grossiers et aux inventeurs de l'art, Accius et ses CQntemporaki& représentent toute la tragédie romaine. Cécilius, Térence, Afranius, sont venus à peu près au même temps donner à la langue latine sa grâce et sa gaité comique. Quant aux historiens, si vous comptez Tite-Live parmi les anciens, si vous néglige» Caton et quelques autres perdus dans une obscure antiquité, un espace de moins de quatrevingts ans les a tous vus naître. Les poètes ne sont venus en abond^ce, ni plus tôt, ni plus tard. Quant à l'art oratoire et à la perfection du langage parlé, meMons encore à part le même Gaton : et alors (j'en demande pardon à Çrœsus, à S^on, à Lœlius, aux Gracques, à Fannius, à Servies Galba) cette gloire a éd^^ tout
serve tout entier. Les fragments qui en demeuraient étaient le plus souvent eaehés par des symboles, enseignés dans le seeret des mystères, voilés par Tallégorie. Voilà pourquoi les livres et les chants sacrés, les oracles, les traditions sacerdo* taies, jouent encore un rôle dans l'histoire de la science hellénique.
Pour suppléer à ces trésors perdus, l'antiquité ne connaissait guère qu'une chose, le travail philosophique de la raison humaine. Tandis que la notion moderne morcelle les sciences à rinfini, la notion antique ne faisait des sciences qu'une branche de la philosophie. Le physicien, l'astronome, le géomètre, étaient avant tout philosophes, ou ne tardaient pas à le devenir. L'abstraction, l'hypothèse philosophique était la source ou au moins le refuge de la science , en tous cas sa maîtresse.
Du reste, ne médisons pas de la science antique ; cette contemplation philosophique a bien sa grandeur, on pourrait dire sa certitude. Qrâee à elle, la plupart des lois que les modernes ont découvertes par l'observation, avaient été comprises par Fanalôgie. L'idée de la gravilation était presque vulgaire dans l'antiquité (1). L'attraction de Newton était indiquée par Em-
eotière dans la penocme ou bous le« yeux de Cicéron. Peu d'orateurs avant lui peuvent nous plaire : aucun ne mérite notre admiration, si ce n'est ceux qu'il a vus dans sa jeunesse ou qui ont pu le voir dans son vieil âge. 11 en est de même che2 les grammalrieûa, eHea les seulpteuf s, ebea les peintres, chez les oiseleurs. Plus on 8*enqnerra du temps ot ils ont vécu» plus on reconnaîtra que l'époque des chefs-d'œuvre n'a pas été longue. Quand je cherche les causes qui ont réuni aux derniers siècles tant de génies pareils, qui leur ont inspiré la même ardeur, qui leur ont procuré la même ^re, j'en trouve plusieurs que je ne tiens pas pour certaines, mais que j'ose croire vraisemblables, et surtout celle-ci : l'émulation fait vivre les talents ; tantôt l'admiration, tantôt l'envie fait naître des imitateurs. Dans l'ardeur de cette lutte, on ne tarde pas à s'élever haut. Mais il est difficile de s'arrêter à une telle perfection... tex qui viennent ensuite , trouvant la place prise , cherchent une place nouveUe..., etc.. » Id. h 15. 17,
(1) Terra solida et globosa undiquèin sese nutibus suis conglobata. Cic, de Nat« I)eor. II. 39. Omnes ejus partes médium capessentes nituntur œqualiter. Ihid. 45« y- aowt de Republ. VI. ^. Aeadem. 1!. ad. 39.
pédocle. Pythagore plaçait le soleil au centre du monde et connaissait le mouvement de la terre. La sphéricité du globe, l'immobilité des étoiles fixes, le double mouvement des corps célestes, bien d'autres théorèmes de la science moderne avaient été pressentis ou devinés par les philosophes. Ceuxci avaient conclu, nous avons expliqué. Ceux-ci avaient atteint la vérité par la réflexion et par l'instinct; nous l'avons confirmée par rexpérience.
Mais, il faut l'ajouter ici, les lois de la nature ainsi devinées restaient, sauf dans les sciences mathématiques, sous une forme vague et indéfinie. Conçues comme vérités, elles n'étaient pas écrites comme lois. Le plus souvent, elles demeuraient de pures opinions philosophiques, simples corollaires de tel ou tel système, douteux apophthegmes dételle école ou de tel maître, contestables et contestés par les autres. La science n'acquérait donc ni d'une manière générale, ni d'une manière définitive ; les travaux accomplis pouvaient toujours être perdus. Les siècles apprenaient peu les uns des autres ; l'esprit humain gardait mal ses richesses.
Un homme vint pourtant qui, héritier des traditions pythagoriques par l'école de Platon, des dogmes scientifiques de Démocrite et d'Empédocle par la science générale de son temps, sut encore ajouter aux enseignements de l'antiquité et au travail de son propre esprit une expérimentation plus vaste et plus habile qu'on ne l'avait encore faite. Aristote, aidé par Alexandre, dont les conquêtes ouvraient un champ plus large à son observation, entra dans la voie toute moderne de l'expérience, et ne laissa pas que de garder un haut degré d'apperception philosophique, qui le fit arriver plus d'une fois à la connaissance des lois supérieures par le pur travail de la penjsée. Grâce à lui, pénétrèrent dans la science une foule de notions nouvelles que la gloire des modernes a été, je ne dirai pas de dépasser, mais souvent de recueillir.
Mais la science, comme tout le reste, est sujette au déclin; elle recule, elle oublie, elle dément la vérité qu'elle a reçue.
Âristote lui-inéine à certains égards n'est-il pas moins avancé et moins exact qu'Hérodote, ce narrateur presque mythique, venu deux siècles avant lui? Le genre humain n'a-t-il pas laissé dormir dans un oubli de vingt siècles la notion des pythagoriciens et de Platon sur le système du monde, jusqu'au jour où tombée dans l'intelligence de Copernic^ elle s'y est réveillée et l'a mis sur la voie de ses découvertes (1)? Hérodote, dont nous nous moquions, ne savait-il pas en fait de zoologie ce que nous ne savions pas encore il y a quarante ans ? Il a fallu la campagne d'Egypte, et l'un des meilleurs juges de notre siècle, pour éclairer notre ignorance et rendre au père de l'histoire sa réputation de véracité (2).
Ainsi ne nous étonnons pas si après Âristote la science antique commença à décliner. A mesure que l'antiquité s'éloignait de son point de départ les traditions allaient en s'altérant. A mesure que la philosophie devenait plus frivole, la spéculation philosophique appliquée aux sciences était plus défaillante. Quand triomphaient, comme je l'ai fait voir ailleurs, la sophistique et la rhétorique, quand la pensée était , abandonnée pour le mot, la conclusion pour le syllogisme, il est clair que les grandes conceptions devaient manquer, soit dans l'étude du monde intellectuel, soit dans celle du monde visible. Ainsi les deux grands soutiens de la science antique, la tradition et la spéculation, lui faisaient défaut en même temps.
On aurait pu attendre sous l'unité de la conquête romaine un développement nouveau de l'esprit d'observation. Le génie romain, plus exact et plus positif que le génie grec, semblait plus propre aux investigations patientes et à la connaissance rigoureuse des faits. Mais l'aversion pour la philosophie et
(0 Indè ego occasionem nactus cœpi de terrae mobUitate cogitare. Copernic: Préface aa pape Paul UI.
(2) F. dans les Mémoires sur la campagne d'Egypte les travaux de M. Geoffroy Saint-Hilaire. '
la science dominait toujours Fesprit romain. Rien ne nuit au développement scientifique comme le désir trop exclusif d'une application immédiate : ceux qui ne veulent de la science que tes résultats pratiques n*ont même pas les résultats pratiques de la science. Le Romain était exact sans être curieux : il ne mt employer son esprit d'exploration et de recherches que dans les intérêts de sa politique, pour le pauvre et déplorable résultat de lever plus d'honunes et de ramasser plus d'impôts.
La géographie elle-même, que cette grande unité de l'empire aurait dû éclaireir, restait sur une foule de points d'une obscurité ou même d'uoe ineptie désespérante. La géographie mathématique n'eut que cent ans plus tard ses timides commencements. Lorsque Tacite veut nous faire connaître la forme de la Grande-Bretagne, il la compare à un bouclier, ou si l'on aime mieux à une double hache (1) : on faisait des aartes d'après une pareille donnée. La science aux yeux de Rome était beaucoup moins noble, je ne dirai pas que sa politique^ mais que ses plaisirs. Les proconsuls se donnaient grand'peine pour faire chercher de la pourpre, de l'ivoire, du bois de citronnier, des bêtes pour l'amphithéâtre. Mais quant à l'exploration scientifique des contrées ignorées auprès desquelles ils résidaient, ils n'y songeaient pas. « Interrogez-les là-dessus, dit Pline, ils vous répondront par le premier mensonge venu (2). »
La science eependant était professée, répétée, transmise ; elle avait ses livres et ses écoles. Pline qui fut son martyr, a dressé dans son vaste ouvrage comme \m inventaire de toutes tes connaissances humaines. Sénèque a porté dans la physique la pénétration ingénieuse de son esprit. Mais la science n'en allait pas moins se perdant et s'altérant par une tradition de plus en plus fautive, obscure, inintelligente. Et je ne sache pas une grande pensée scientifique acquise parla
(1) Tacite, Agric. 10.— (2) Pline. V. 1.
réflexion ou par l'expéneoice dont on pu^e faire honneur à cette époque.
Comparez Pline à ceux qui Font précédé» et vous verrez quel singulier progrès la science avait fait en quatre siëdeg. Pline n'en est plus à reconnaître ces grandes lois de la nature qu'avait soupçonnées ou découvertes la philosophie aocienne. Avec la croyance vulgaire, Pline remet la terre au centre du monde d'où l'avait éloignée Py thagore (1). En dépit de Platon, d'Ânaximandre» de Gicéron mèmei chez lesquels la loi de la gravitation nous est apparue exprimée en termes d'un bonheur et d'une précision singulière» Pline viendra vous dire qiie ce n'est pas l'attraction vers un même centre, mais la tendance en des sens contraires qui forme la cohérence et l'unité du monde : « Les corps pesants tendent vers le point le plus bas, les corps légers vers le point le plus haut. Ils se rencontrent, et par leur résistance ils se soutiennent. Il faut que la terre soit soutenue par l'atmosphère qui l'envi* roane. Sans lui, elle quitterait la place et se précipiterait vers les lieux bas (2). » Comme s'il pouvait y avoir haut et bas, lorsqu'il n'y a pas de centre !
Mais surtout, Pline ne veut pas que la science ose dépasser la sphère où se meuvent nos planètes. Aller plus loin, reconnaître d'autres soleils que le nôtre et d'autres terres que celle que nous habitons ; mesurer la distance des astres ; semer dans l'infini un nombre infini de mondes, c'est être insensé. Cette idée le révolte, que la pensée humaine puisse dépasser les limites du système solaire, et « contenir ce qu'un monde ne contient pas. » Le savant ne connaît rien au delà de Saturne ou de Vénus ; le philosophe se refuse à ad-
(1) Pline. U. &
(2) Hajufi yl auspeosam, oum quarto a^uarum elemeato, librari medio spaUo tellurem, ita mutuo compiexu diversitaUs efiici nexum , et levia ponderibua inhiberi , quoinioùs evolent : contràque grayia, ne ruant, suspendi levibus in sublime tendentiboft. Sic pari in diversa nisu, vi aua qu»qae consifitere, irrequieto mundi ipaius constricta circuitu. Pline. II. 5.
mettre que Tintelligence n'est point bornée par l'espace (1). Reste maintenant ce qu'on peut appeler la mythologie de la science, ces contes de physique ou d'histoire naturelle, cette géographie populaire, dont les traces abondent dans les écrits de Pline. J'ai dit ailleurs quelque chose de ses superstitions. Mais après avoir vu ce qu'il raconte à titre de merveilles et de prodiges, il est curieux de savoir ce qu'il donne comme choses toutes simples et comme phénomènes naturels. Les fables poétiques que l'on pardonne à Virgile ; celle de l'hippomanës, philtre amoureux que l'on arrache au poulain nouveau-né (2); celle des cavales qui sont fécondées par le vent (3) ; celle des androgynes et des femmes accouchées d'un éléphant (4), sont gravement copiées par Pline. 11 faut avouer qu'il a un peu de peine à croire, sur lafoi de Mégasthène, à l'existence des Astomes qui n'ont point de bouche et ne se nourrissent que d'air et de parfums (5). Mais après tout, ces peuples-là ne sont-ils pas des Éthiopiens, des fils de Vulcain, que ce grand ciseleur a pu modeler dans sa fournaise, selon tous les caprices de son imagination (6)? Dites-moi si cette zoologie fabuleuse est assez loin de celle d'Aristote? si cette
(1) FuroT est, mensuram ejus animo quosdam agitasse, atque prodere ausos; alios rursus occasione hinc sumpta, aut his data, innuiiierabiles tradidisse mundos, ut totidem rerum naturas credi oporteret : aut, si una omnes incubaret, totidem tamen soles, totidemque lupas, et cœtcra eUam in uno, et immensa, et innumerabilia sidéra... Fur or est, profecto furor, egredi ex eo: et tanquam interna ejus cuucta plané jam sint nota, ita scrutari extera : quasi verô mensuram ullius rei po&sit agere, qui sui nesciat , aut mens hominis vidcre, quœ mundus ipse non capiat. Plin. H. i.
(2) ... Nascenlis equi de fronte revulsus
Et matri praereptus amor... iEneid. IV. 61 5, et Georg. Hl. 280.
(3) Plin. vu. 3. Ex feminis mutari in mares non est fabulosum, dit-il encore. Ibid. 11 range tous ces faits dans le petit nombre des faits incontestés (confessa).
(4) Vni. 66. 67 (42). Pline dit de ce dernier fait : constat, il est certain.— (5) VII. 2. (6) Universa verô gens iEtheria appellata est, deinde AtlanUa, mox à Vulcani fiUo
iEthiope iEthiopia. Animalium hominumque elfîgies monstriferas cîrcà extremitates ejus gigni minime mirum, artiûci ad formanda corpora eiBgiesque cœiandas mobiUtate ignea. VI. 30.
géographie de Pline est assez en arrière de celle de Strabon, qui cependant écrivait à peine trente années avant lui, esprit grave, mesuré, critique, attentif à dégager l'histoire de la mythologie (1) ?
Je pourrais citer à l'infini ces enfantillages de Pline. L'aU légorie, le mythe poétique avait caractérisé l'enfance du genre humain; le conte prosaïque, la niaiserie populaire, caractérisaient sa vieillesse. Aux époques primitives, un peu de science était caché parfois sous une enveloppe frivole; maintenant sous une enveloppe savante se cachait beaucoup d'ignorance et de crédulité. Les fables pour être moins poétiques, n'en étaient pas plus sensées. Le monde décrépit et sans imagination ne savait plus inventer de nouveaux contes : il radotait éternellement ses vieilles histoires.
§ IL — DE l'éloquence, de la POÉSIE ET DES ARTS.
Arrivons maintenant à un sujet plus populaire, plus accessible à tous, et qui porte par conséquent l'empreinte plus évidente des sentiments et des pensées de tous les hommes.
L'histoire de l'éloquence se lie trop intimement à l'histoire de la nation, la question littéraire touche ici de trop près la question politique, pour que depuis longtemps je n'aie pas dû l'aborder. J'ai fait voir les causes du déclin de l'éloquence ; j'ai montré comment elle périssait par l'emphase sans but, par la déclamation à vide, par tous les défauts réunis de l'esclave, du rhéteur et du sophiste (2).
(1) Si cette opinion sur Pline parait trop sévère, qu'il me soit permia de m'appuyer sur l'autorité d'un nom pour lequel rillustration scientifique est héréditaire : « Passer d'Aristote aux auteurs qui l'ont suivi, à Pline, etc..., c'est retomber de toute la hauteur qui sépare l'invention et le génie de la compilation fleurie et de la causerie spirituelle... Pline n'est qu'un compilateur plus élégant peut-être... , mais tout aussi peu scrupuleux... Aiîstote avait pris soin, quatre siècles auparavant, de réduire à leur Juste valeur la plupart de ces inepties populaires. » M. Isid. GeoiTroy Saint-Hilaire. Emis de Zoologie générale, première partie. I. 6. — (2) F. tome I, p. 208-219.
Quant à la poésie, — Homère était resté le père de la poésie universelle. Non-seulement il avait inspiré celle de la Grèce; mais celle de Rome à son tour, quelle que pût être sa primitive origine, abandonnant ses traditions étrusques et son pesant vers saturnin, était venue s'inspirer aux sources helléniques. Mais en même temps que la tradition homérique se propageait comme tradition de poète, elle s'affaiblissait comme tradition religieuse. L'incrédulité, le panthéisme, l'orientalisme, lui faisaient la guerre. Elle restait, à défaut d'autre, le type convenu du merveilleux et de la religiosité poétique ; mais elle n'allait pas jusqu'aux âmes et ne réveillait pas d'échos intérieurs.
Virgile cependant, avec une intelligence fraîche et pure au milieu de la poudreuse vieillesse de son époque, Virgile, tout en gardant la foi homérique comme motif obligé de ses chants, sut y faire pénétrer des inspirations toutes nouvelles. Il fit passer dans la poésie un sentiment plus profond des beautés visibles du monde» et une sorte de sympathie avec elles, plus puissante par cela même qu'elle est plus concentrée. Il alla plus loin encore, il fit quelques pas dans ces régions mystérieuses de l'âme humaine , où l'antiquité n'avait pas pénétré ; il aborda ces sentiments plus intérieurs et plus retirés que la poésie grecque , trop extérieure , n'avait pas compris. Sa poésie devint en un mot l'amie plus intime, soit de l'homme, soit de la nature ; elle sut toucher des cordes dont à leur tour les siècles modernes ont abusé ; elle sut, là où nous nous épanchons à l'infini, deviner et faire sentir avec une sobriété admirable. Virgile demeura un génie bien audessus de son temps, imparfaitement compris de ses disciples et de ses imitateurs ; destiné à se trouver plus en accord avec la sensibilité humaine, à mesure que le christianisme la rendrait plus profonde et plus exquise ; digne en un mot, nonseulement d'être expliqué dans les écoles par le rhéteur Quintilien , mais de faire soupirer» au milieu des luttes et des angoisses de son retour à Dieu, l'âme chrétienne d'un Augustin.
DE L'ÉLOQUENCE , DE LA POÉSIE ET DES ARTS. Ml
Mais Virgile avait donne à tout son siècle Tamottr de h poésie. Avant lui c'était une fantaisie que d'être poète ; Tora** teur ou rhomme d'état, dans ses heures de loisir» pouvait eu se promenant dans son gymnase rêver quelques imitations pindariques. Mais après lui et sous la royale protection d'Au*^ guste (1), la poésie fut la vie, l'occupation, la profession d'une foule d'hommes. Les portes du palais furent couvertes de distiques dans lesquels luttaient à l'envi les poètes de la cour. Si Tibère, avare et sombre, suivit mal les exemples d'Auguste (2) ; si Caligula, envieux de toute gloire, eut peur du poète, et le proscrivit comme le patricien ; si Claude, sa^ vant imbécile , ne sut rien £stire que pour les joueurs de dés» les cuisiniers, les, affranchis et les bouffons, Néron fidèle au moins par goût aux traditions politiques de son aïeul, Néron devait réveiller la poésie (8)»
Sous Néron, en effet, les bains, les basiliques, les platanes
(1) F. tome I, pag. 169 et 8.
(2) Poètes sous Tibère : Phèdre, affranchi d'Auguste ou de TIbètê, Thrace ou Vâeédonlen, fit ciaq livres de fables. — Votienus , exilé (an 24)» — Goméliiia Sevems, Espagnol. Sénèque le père rapporte un fragment de lui. — Julius Montanus, ami de Tibère, pais brouillé aTec lui (Sénèq., £p. 122) ; il écrivit des poèmes héroïques et des élégies (Tacit., Ànn. XIII. 25. Sénèq., Gontrov. VII. 1. Ovide. tV. De Ponto). ^ L. Feaestdla, poète et historien. Pline. XXXIII. il.
(3) Poètes sous Claude et sous Néron : L. Pomponius Secundus, consul en Tan 31, avait reçu les honneurs du triomphe (An 50. Tac, Ann. V. 8 ; VI. 18 ; XII. 27. 28}; poète tragique (Tac, Ann. XI. 18. Quint. 111. 5; VIH. 17. Plin., Ep. VIII. 3; X. 1); Piine l'ancien (Hist. nat. XIV. 4 j VIII. 1 0) avait écrit sa vie. — Csesius Bassus (Perse, Sat.VI. Quint. X. I. etc.). —Marcus Annœus Lucanus. F. sa vie attribuée à Suétone, le jugement de Quintilien sur ses œuvres (X. 1), sa mort dans Tacite. XV. 56 57. 70). — Aulus Persius Fiaccus, chevalier romain, de Volterra, disciple de Cornutus, philosophe stoîque, laisse six satires, mort en 62 (Quint. X. 1. Martial].^ Gaîus Siliug Italicus , consul en 67, meurt dans les premières années de Trajan, laisse un poème sur la guerre Punique. V. sur lui Pline, Ep. III. 7. —Néron lui-même. ^. 1. 1. p. 437-438. — Sénèque composa aussi beaucoup de poésies, parmi lesquelles Oh ne peut guère compter les tragédies qui sont sous son nom. — Je ne parle pas de Pétrone, que Ton reconnaît aujourd'hui comme distinct de Titus Petronius, qui mourut sous Néron. Les savants dilTèrent beaucoup sur le siècle auquel il faut rapporter ses écrits , et Ton est disposé maintenant à le considérer comme postérieur â*an siècle ou deux au temps de Néron.
de Fronton retentissent de la voix cadencée des écrivains, qui viennent, en robe de pourpre et les cheveux parfumés, lire leurs iliaques, leurs silves et leurs élégies. Il y a toute une vie académique, vie de banquettes, de compliments et de bravos ; on court haletant d'une récitation à une autre ; on serre à la hâte un poète dans ses bras pour aller crier au poète son camarade : Pulchrèy benèy rectè ! La poésie triomphe ; elle est bien vue à la cour ; elle est applaudie au théâtre ; elle est cultivée par les affranchis du palais ; elle trône dans les soirées de Néron, où l'on se rassemble pour faire en commun les vers de César. Le temps est passé où la poésie tremblante et pauvre, la poésie de Virgile cependant, née au bruit des armes, chassée par un centurion du champ paternel, était traquée par le tapage des guerres civiles, jusqu'au pied du trône d'Auguste. Sous la bénigne influence du soleil impérial, sous la pluie d'or et de lauriers qui descend du mont Palatin, s'élève une poésie doucement et tendrement allaitée, nourrie à la pâte et au miel, élevée dans la serre chaude des lectures de salon, à la douce odeur de l'ambre et du nard, à l'harmonie des cithares qui lui donnent le ton, au bruit plus enchanteur de sa propre voix et des applaudissements cadencés d'une amitié fidèle.
Mais aussi le temps de la poésie virgilienne est passé. Ce n'est pas qu'on n'adore Virgile, que l'on ne cite son nom, que YÉnéide ne soit expliquée dans les écoles, que dans les cercles poétiques, on ne copie le rhythme, on n'imite la phrase, on ne contrefasse l'harmonie de Virgile ; mais son esprit a fui. Les poètes nouveaux n'ont pas souffert comme lui : mais aussi jamais ils n'ont su comme lui contempler, ni sentir; jamais sous le « feuillage du genévrier, » au moment où «les ombres grandissantes commencent à descendre des montagnes, » ils n'ont causé avec le pécheur ou avec le pâtre ; ils n'ont jamais vu, simples bergers de la Cisalpine, « leurs chèvres-suspendues au loin sur les flancs d'un rocher buissonneux. » Grâce aux dieux, ils ont en naissant respiré l'air de la grande ville;
Rome les a bercés au milieu des m^ignificences de l'amphithéâtre et du palais; ils ont grandi entre le grammairien et le rhéteur ; leur poésie, fille de Fécole, ignore les beautés de la nature; elle ne connaît de verdure que les gazons du Champ-de-Mars, et n'a entendu le bêlement des brebis qu'au moment où on les mène à la boucherie du Vélabre.
Encore moins leur poésie saura-t-elle pénétrer dans ces intimes replis de l'âme humaine, dans lesquels Virgile a fait entrer une douce lumière. A une époque où les hommes s'isolent par méfiance, où toutes les affections se dessèchent dans le cœur, où les joies deviennent forcément égoïstes, sous le joug rigide d'un Tibère, qui pourrait sonder cette partie du cœur où reposent les plus douces et les plus intimes affections? Qui osera naïvement épancher son âme et dire en face d'un Séjan les mystérieuses fantaisies de sa pensée? La pensée passe pour dangereuse et conspiratrice ; l'influence qui a corrompu l'éloquence, corrompt aussi la poésie, l'influence de cette déclamation à vide et de ce parlage étemel qui évite de dire jamais rien.
Cette poésie, ainsi déchue de la hauteur et de la suavité virgiliennes, gardera-trclle le culte des dieux d'Homère? Ils demeurent, il est vrai, à titre de machine épique et de prétexte au merveilleux. Lucain, Stace, Silius Italiens, et je ne sais quels autres les font toujours monter sur la scène, fantômes inanimés, figures jadis vivantes et dont la vie s'est retirée, machines de théâtre derrière lesquelles on voit les doigts du poète. On est las de cette poésie fastidieuse; mais on ne trouve pas autre chose à inventer, et, la mode le veut, il faut faire des vers. Versifiez donc avec une imagination stérile et sur des traditions corrompues! versifiez puisqu'il le faut, tantôt pour votre dieu Jupiter, auquel vous croyez un peu , mais que vous n'adorez presque pas, tantôt pour votre dieu Néron auquel vous ne croyez point, mais que vous adorez beaucoup ! Faites sur les thèmes reçus depuis cinq cents ans des hexamètres et des hendccasyllabes ! Soyez, si vous le