II
pouvez ) correcte.^ élégants, spirïtuel$ luéme; jqm^ x^Qpye^ de bon cœur que vous avez renQ&cé ii la grâce virgiJiieD^e i^onupae à rinspiraUon homérique.
Lucoiu» le héros de i^ette école, son écrivaîya le fji^ oi> ^Qâly a reçu plus ^ue personjo^e réducation des écoles. Petit-fils et neveu de rhéteurs^ il appartient à la famille dé- ^danaatoîre des Sénèque. .Ces hardis Gordouans au milieii de ji'invasion générale .des Espagnols et des Gauloj^ dans la Ut^ .térature latine, ont élevé d'jun ou deux to^le diapason, de l<a décla,iMaiiiQn universtclle : famille étrangère^ nouvelle^ sans ^adiUon du passé, sans foi nationale ou religieuse, qui nsiaa- ^e de sérieux et ne semble venue qiîie pour étonner Rome de ses tours de force.
Lucain cependant prétend ^^ortir des rautes battues. Ufl ijtfdre de Néroç a fer^é poui* lui jie$ bur,êa^x d^esprit ^t las xécitations publiques. Sa^ésie se^aejtie dans BOfii^mii dJe ne pourra parère au ^onde qu'après la marjt du tyr^n- Lucfi^ est libr^e d'innové;* et d'inventeir ; il peiri; ^ch^ei^cher m autre dieu que Jupiter ou César.
Ce dieu, i^ l'a déjà trouvé : jo'est h ifotd,Uté, le vrai àim de j^on siècle. Nous ^om mo^ti^é (1) .cojaan»^ ij cf^p^Hre^d, 42om&ient il défini, co^^Bn^ç^t ^ adore ce dm- £^ ^4 k poésie de tucain est yéritabl^nent Ja poésie de Sion siècte. JSite le jTepréseiite bien mieux qw iess SHves innocentes de .Stace, que les mythologiques vieiUeries de Volerms FJiii£K»i9« que les déciamatioDs romiswes d'iw ëilius Itaiicus ^m à^ld autre. i«a poésie de i«ucain, c'eêi h peur, le dé^espjo^^ k Béant. iiucaUi a invienté cette poésie ^«tafiiipua qpoe se wA flattés d'avoir découverte quelques je^muyés de nos jaw- Lucain a Iny^es^ aussi^ :e-t par suite du même principe, ce c^te exclusif de ia phrase au détriment de Ja. pensée, cesa- ,crifice perpétuel et commode (car il épargne la fatigue de réfléchir), de l'idée à l'image, de la chose au mot, de la raison
[ (J) r. cMeaau», p. 2.18, 219, 228, 229.
DE L'ÉLOQUENCE, 0£ LA POÉSIE ET DES ARTS. 35j»
à )^ csAm^ du vers. Ne cherc];iez pas en lui la douce luew d'une 4maigiiiiatian vraie ou d'une teudre et pure affeoUoja. Vous ne trouverez qu'une fterreur désespérée, une recherche de toy^ jQe éf^ épouvante et désole; une philosophie .qui er^ à 'la veilu et qui Ta^piirei ;inais pour la voir toi^wrs m^ coiHK^latiion et sans*ré^compense ; enfin AUie }>euir ^nstaQi^ 4e la mort, m^ su{tf èi^e auquel Lucain n^e connaijb fà eoieipiiBnBatîotn, ni remède. Ne ]ui dem^ndeis pa/s ^^eUe ^t «a dQctïrâne, ;ni ^uels sont ses 4ieux. Dans son 4ésesy[ioir de tous ks (dieux^ Il adoxe le «eu} joéant. La nat^e matérielie l^i pid^ fim que h nature fiio^ale et dans ia naMiM^e maté^eUe 6e qxCeO» a de plus repoussant et de plus hideux. Sa poésia s'exen^ fiurle cadavi*e. H eat là penché sur un mort, comptant les jBeui!trissure6, mettant ie doigt dans les plaies ; il ne poé^ tise f as, il éissèque ; il fiuit pas à pas la sorcière .thessalienna qui ièrobe un pendu À son gibet ; il la mojgyiire « rompait asrec les dents la corde nouée par le ibourreau, déchirant hà& enirai&es^ recueillant ie sang i^oir congelé dans îles veines^ et SHs^endue .par les dents à un nerf qui ne veut pas se rompre (i). » Ces descriptions approfondies du mort et de l'horrible, faites avec amour, mais toujours avec une parfaite d}sence de ^pensée, emboîtées dans un mètre riche, creux €ft sonore, remplissent Lucain. Oui, sans doute, U pouvait «e vanter .d'être bien lain par delà la poésie de Virgile ; catte poésie moins primitive et d'une religion moins antique ^e oelle d'Homère, mais intelligente, spiritualisle, je dirais volon^
(0 Voir en entier, si Fon veut, cette pitoyable et abominable description :
Immergitque manus oculis...
.Et slccsB pallida rodit
Excrementa manûs. Laqueum nodosque récentes Ore suo rumpit. Pendentia eorpora carpsit*
Percussaque viscera nimbis
Vulsit
Sttllantis tabi eaniem
Sustulit, et neryo morsus retinente pependtt* Pbarsale. VI.
tiers chrétienne ; poésie qui n'abuse de rien, glisse légèrement sur toutes choses en montrant qu'elles ont été vues et senties, et laisse toujours transparaître à travers la vie matérielle la lampe intérieure du sentiment et de la pensée.
Enfin, — pour jeter ici les yeux sur un art que l'antiquité ne séparait pas de la poésie, partie qu'elle le comprenait d'une manière plus intellectuelle que nous, — une poésie triviale et vulgaire, dit Plutarque, menait avec elle une musique efféminée et corrompue (1). Cet art, traité si gravement par les anciens, qui lui reconnaissaient une intime alliance avec la religion, une singulière importance dans l'ordre politique, une influence réelle dans l'ordre moral, cet art n'était plus qu'un divertissement frivole. Il perdait sa simplicité antique et sérieuse; en devenant plus divers et plus orné, il s'énervait. La mélodie du temple, mâle et sévère, cédait la place aux symphonies du théâtre, lascives et efféminée^ (2) : la musique, cet art sacré, donné, disait-on, par les dieux, pour rétablir l'harmonie publique de la cité et l'harmonie intérieure de l'homme (3), servait de pur amusement à quelques désœuvrés qui se mettaient comme Néron une lame de plomb sur la poitrine pour mieux chanter (4), et passaient le temps des affaires sérieuses à compter des notes sur leurs doigts et à fredonner les airs du théâtre (5).
La révolution qui s'opérait dans la poésie s'opérait aussi dans les arts, mais plus lentement. Les arts avaient un type non pas supérieur, mais plus défini. Il ne faut pas croire qu'une étude toute sensuelle de la beauté extérieure, sans poésie comme sans pensée, ait été le point de départ de l'art hellénique. Cette exaltation de la personnalité humaine qui
(1) Plutarq., Symp. IX. —{2) Plutarq., de Superstition. — (3) F. Plut., de Auditu poetar. de Pythagorâ. — (4) Pline. XIX. 6; XXXIV, 18.
(5) Qui in componendis, audiendis, discendis canticis operati sunt... quorum digiti aliquod inter se carmen metientes sejnper sonant, quorum cùm ad res sérias, sspe tristes adhibiti sunt, cxauditur tacita modulallo. Sénèq., de Dievitate vitse. 12.
constituait le paganisme de laGrëce, qui s'élevait à la croyance des âmes immortelles et à l'apothéose des hommes, div inisait rintelligence en même temps qu'elle divinisait le visage et le corps de l'homme. Le culte de la pure matière, les adorations panlhéistiques et avec elles la reproduction dans les arts de formes grossières et monstrueuses, appartient à l'Inde, à l'Egypte, à l'Orient. L'art grec était bien loin sans doute du spiritualisme chrétien dans sa divine pureté : mais c'était quelque chose d'intelligent et de supérieur que le front de ce Jupiter conçu par Homère et Phidias et dont la main tenait la chaîne d'or qui rattache la terre au ciel.
Or ces traditions de l'art se conservaient avec une certaine fidélité. Les types mis au jour par Phidias et par Zeuxis (1), faisaient loi pour les artistes, et personne n'eût osé s'en écarter. La tradition artistique a quelque chose de palpable et de consacré que la tradition poétique ne saurait avoir (2). Phidias n'avait pas à craindre, ainsi qu'Homère, l'injure des seholiastes et des rhapsodes ; et son Jupiter olympien qui « par la majesté de sa forme avait, disait-on, ajouté quelque chose à la reUgion des peuples, » restait comme l'éternel modèle de la puissance et de la grandeur.
Aussi, lorsque Rome, tardivement éprise des arts de la Grèce, commença à secouer le dédain qu'ils lui inspiraient, elle trouva la chaîne des traditions toujours subsistante, et
(1) « Zeuxis donna à ses héros des formes plus vigoureuses, croyant ajouter pur ià n leur grandeur et à leur majesté, et suivant , à ce qu'on [pense, la tradition d'Homère, qui préfère, même chez les femmes, l'apparence la plus robuste. H traça teUement les limites de l'art qu'on rappelle le législateur, et qu'en effet les images des dieux et des héros, telles qu'elles ont été tracées par lui, sont le type dont personne ne croit pouvoir s'éloigner.... Phidias passe pour avoir peint les dieux mieux que les
hommes La beauté de son Jupiter olympien semble avoir ajouté quelque chose à
la puissance delà religion, tant la majesté de son œuvre semble s'être approchée du dieu » (Quint. XH. 10).
(2) Sur les œuvres les plus célèbres de l'antiquité grecque, 7. Pline, H. N. XXXIV. XXXV. — Cicér., in Verrem. de Signis, GO, où il énumère les chefs-d'œuvre dont chacune des villes grecques était plus flère.
858 DE LA VfE INTELLÊCTUELAE.
sans pyoduîre un style qui luï appàrtîûf eu p^e^e, éSfe pul donner un^e grande époque aux beaux-arts (f ). La cott'^te romaine, dès ïe commencement du iff liiècïè, amena' par centaines et les chels-d'œutre et les artistes grecs en Italie (3). Rome se peupla de tabîeaux et de statues. Augu^ eift remplit le Forum, Agrippa le Panthéon (9). Rome surtot* et^ftsoB arcMtecfure, et cet art fut celui de tous, sans excepter la poésie, où elïe demeura le plus originale. Cest ttù architecte romain qui avait été choisi par Antiochus pottf achever le temple de Jupiter à Olympie. Sous Auguste, je ne ffirai pas le luxe,. ici convient un mot plus noble, mais ïa magàificence aristocratique imitait à Rome, et dans des proportions plus grandes, les plus beaux monuments de la Grèce (4).
A ce goût des arts ne manquait ni le désinféressemenf, ni ïa noblesse. Hortensius avait bâti un temple seulement pour y placer le tableau des Argonautes de Cydias (5). César avait payé à Timomaque de Byzance son Ajax et sa Médée 80 talents (536,000 fr.) (6). Asinius PoUion livrait ses galeries au pu-
(1) Au Gapitole, Lucullus ût apporter d'ÂpoIlonie un Apollbn haut de 30' couSées (14 mètres environ), qui avait coûté 150 talents (700,000 fr.)* — ^ consul LenCulliis y plaça deux bustes. -« n y avait aussi un chien léchanl sa plaie, si parfeit (fi'on n'avait pas voulu Tévaluer en argent, et que les gardiens du temple en répondaient sur leur tête. Pline. XXXIV. 7. — Lucullus acheta deux talents (9,320 fr) une copie de la Bouquetière de Pausanias* Id, XXXV. 11. — Artistes grecs venus* à Borne: Lala, vierge de Cyzique, peintre de portraits, vient à Naples , puis à Rome au temps de la jeunesse de Varron (An de R. 660). Àristobule, élève d'Olympias.
(2) Auguste mit dans le Forum deux tableaux , représentant la Guerre et le Triomphe; — - dans le temple de César, Castor et Pollux ; une Victoire (tous ces tableaux étaient d'Apelles). — dans sa Curie, deux fresques de Nicias et de Philocharès. Plin. XXXV. 4. 10. Varron, Hortensius, Atticus, Cicéron, eurent des coUections de tableaux grecs. Muvéna et Varron enlevèrent les fresques de§ tem§ies. Pliae, XXXV. 4. 12.— (3) Horace disait :
Pingimus atque
Psallimus et luctamur Achivis doctiàs unctis. Horace. I. Bp. #.
(4) V. ci-dessus, tom. I, p. 176, 177.
(6) Il ravait acheté 144,000 sest. (27,960 fr.). Pline XXXV. 11. LucuDus avait commandé à Arcésilas une statue de la Félicité pour 70,000 sest. (13,580 fr.). Ibid» 12. (6) Il les plaça devant le temple de Vénus Genitrix. Plin. XXXV. 4. 11. J'ai dit ail-
ific (1). Agrippa eût voula que toutes lui fussent ouvertes, qiïe nul chef-d'œuvre ne pût être caché à l'admiration du peuple par !a jalousie de son possesseur. Auguste trouvait bon qu'un parent de Messala, un petit-fils de triomphateur et de consul, privé de la parole en naissant, fut voué à la culture des arts (2). Et plus tard, on vit encore un chevalier romain, peignant des fresques au temps de Néron, qui ne montait pas sur son échafaud sans être revêtu de la toge et paré de l'angusticlave (3) : comme ce peintre du xyi** siècle, qui ne prenait pas sa palette, si ce n'est Fépée au côté et le manteau de relours sur les épaules, pour attester qu'il faisait œuvre de gentilhomme.
Mais déjà sous Auguste, se montraient quelques signes de décadence. Si Agrippa, ce rude soldat, suspect, dit Pline, de rusticité plutôt que de recherche, trouvait dans un sens droit et dans un esprit élevé le sentiment de la dignité de l'art , Mécène au contraire, ce politique efféminé, cet homme aux cheveux parfumés et à la toge traînante. Mécène se faisait le protecteur du genre mignard et du style enjolivé (4). Sous T9)ère, prinee avare , sombre , défiant , l'art devint suspect. Ce que Tacite appelle la magnificence publique, c'est-à-dire cette Kbéralîté aristocratique qui ouvrait au peuple des galeries et lui bâtissait des édifices, devint dangereux et disparut.
Sous Néron peintre et sculpteur, sous Néron qui avait des
lennt qn'AgrIppa aeheta 12,000,000 sest. (335,000 fr.) les deux tableaux d'Ajax et de Vénus qui étalent à Cyzique. Ibid, 4. — La Vénus Genitrix d'Arcésilas était placée dans le Forum de César. Plin. XXXV. 12.
(1) Pline. XXXVI. 6.
(2) « Q. Pédius, petit-fils de Q. Pédius, consulaire et triomphateur, que César avait placé sur son testament comme cohéritier d'Auguste, était né muet, et Messala Forateur, de la famille duquel était Faîeule de l'enfant, fut d'avis qu'on lui enseignât la peinture. Auguste approuva cette pensée. 11 mourut jeune, mais ayant déjà fait de gnmds progrès dans son art. » Pline. XXXV. 4.
(3) Amulius. — F. Pline. XXXV. 10. « C'était un peintre grave et sévère, quoiqu'il sût en même temps, dans les sujets légers, se montrer facile et gracieux. Il peignait peu d'heures et toujours avec gravité. F. tom. 1. 447, n. 1. — (4) Suétone, in Aug. 86.
360 DE LA Vlli INTELLECTUELLE.
prétentions à tous les talents , Tart devait-il se relever ? — Non. Ce qu'il faut aux arts, pour les encourager et les soutenir, ce n'est pas une capricieuse manie d'imitation, c'est une certaine grandeur et une certaine dignilé dans le pouvoir : c'est une royauté comme celle de Louis XIV, pleine de sécurité et de noblesse ; c'est une aristocratie libérale et orgueilleuse comme celle de Rome républicaine ; c'est une démocratie comme celle d'Athènes, toute pénétrée du sentiment de sa gloire. Mais quand la grandeur, soit royale, soit républicaine fait défaut ; quand l'aristocratie et le patriotisme sont également choses dangereuses en face d'un pouvoir qui fonde son droit seulement sur la force, l'esprit des citoyens se rétréci!, leur dignité s'amoindrit, leur gloire ou leur vertu se cache. L'art alors se rapetisse ; il n'est plus affaire de gloire nationale ou de dignité aristocratique ; il n'est qu'affaire de jouissance personnelle , jouissance petite, égoïste, souvent cachée. Le souverain fait faire de ïart pour sa propre satisfaction, et son goût le plus souvent dépravé. L'homme riche fait faire de Vart pour son plaisir domestique, pour le comforl et l'élégance de sa maison. L'art n'a plus pour juge une société, il a pour seul juge celui qui le paye.
Ajoutez que si la tradition religieuse est corrompue, si on ne lui donne plus sa foi , si on l'altère par un impur mélange, l'art perd de ce côté-là encore ce qui pouvait le rattacher à d'autres pensées qu'à des pensées purement égoïstes, et devient plus que jamais affaire d'arrangement et de satisfaction privée. Ajoutez aussi que lorsque les mœurs se dépravent, l'art s'amoindrit et se rapetisse par la liberté même qui lui est donnée ; sa tâche finit par être non plus de charmer, mais de corrompre , chose facile à la médiocrité comme au génie. L'art s'adresse alors moins que jamais au goût public ; plus que jamais il est asservi au goût individuel dont il flatte en secret les grossiers travers.
C'est ce qui arrivait à l'art antique. Déserté par la foi religieuse, souillé par l'impureté des mœurs, perdant sa double
DE L'ÉLOQUENCE , DE LA POÉSIE ET DES ARTS. 3ôt
destination nationale et religieuse, ne pouvant plus répondre aux croyances et au goût d'un peuple, il répondait au goût et aux fantaisies d'un petit nombre d'hommes. Et ce petit nombre , ce n'étaient pas les intelligents : c'étaient les puissants et les riches; c'était César, démesuré d'orgueil et d'ambition , mais sans dignité et sans intelligence ; c'était autour de lui cette cour d'affranchis, de mignons, de parvenus : aristocratie de valets , avec ses passions basses , son sens ignoble , ses mœurs honteuses.
L'art va donc osciller entre l'influence de César et celle de ses laquais. Tantôt le génie de Néron s'y révèle, petit au fond, avec des prétentions grandioses. En architecture et en sculpture, c'est le temps des colosses (1). Les cirques et les théâtres sont immenses. La statue de Néron voit les Romains à cent vingt pieds au-dessous d'elle. Le Mercure de Zénodore s'élève plus haut que toutes les statues que le monde ait jamais vues. Ne jugez -vous pas que le Parthénon d'Athènes ou la Vénus de Praxitèle devaient paraître des œuvres bien mesquines à ceux qui dans une seule statue avaient fait entrer tant de métal , et pour un seul édifice remué tant de pierres ?
Tantôt l'art va descendre de ces grandeurs colossales aux plus, ignobles petitesses. Lorsque les Mécènes ne sont plus que des riches, l'artiste n'est plus qu'un trafiquant. Quand l'art s'achète, il ne travaille que pour être payé, de même que ses protecteurs en le payant croient avoir tout fait. Il se plie à toutes leurs façons, il s'adapte à tous leurs goûts, il consacre toutes leurs turpitudes ; et comme la beauté naturelle a depuis longtemps cessé de leur plaire, il enlaidira la nature et la fera grimacer. Lorsque payaient LucuUus, César,
(1) Dans la bibliothèque du temple d'Auguste, un Apollon en bronze de 50 pieds. — Au Champ-de-Mars, un Jupiter placé là par Claude César, de 40 coudées. — J'ai déjà parlé du Mercure de Zénodore, en Auvergne, fait en dix ans pour 400,000 sesterces (80,000 fr.), ~ du colosse de Néron, haut de 110 pieds. — V, Pline. XXXIV. 7, et d-dessus, tom. I, p. 447, n. 3.
Agrippa , on faisait le Panthéon ; lorsque paye un Palîas ou nne MessaHfûe , on fait tes obscènes colifichets de Pompéii. Au Heu de la magnificence , le luxe est venu ; au Beu des grandeurs du temple, les coquetteries du boudoir.
L'artiste travaillait autrefois pour Jupiter ou pour le peuple; il décorait le sanctuaire ou la curie. Aujourd'hui quelle est sa tache la plus fructueuse et la plus ordinaire? Orner pour Néron quelque sellaria infâme ! embellir les salles à manger du valet Narcisse ! dessiner des mosaïques pour le payé sur lequel vomit Apicius ! donner au marbre les traits ignobles dTun Séjan, pour que le buste, adoré aujourd'hui, soif demain jeté à Fégout ! sculpter pour le Capitole Peffigie d'un grand homme , pour que bientôt Galigula , dans sa jalousie contre toutes les gloires , la fasse disparaître f élever une statue à Caffgala, pour qu'au bout de huit jours la tête soif remplacée par la tête imbécile de Claude ! On se vengeait à ht fois et on s'hnmortalisait ainsi ; le marbre était fort rare et onFépargnaît : fes frais de gloire que le vaincu avait faits tournaient au profit du vainqueur (1).
La peinture sintout, de tous tes arts te plus populaire , se corrompait aussi le pïus vite. Elle était à Rome un art national ; les Étrusques Fy avaient apportée longtemps avant que ftome fût en relation avec les Grecs. Des mains de chevaliers et de sénateurs n'avaient pas dédaigné de tenir le pinceau (Sf). Grâce aux progrès du luxe , la peinture , cet art flexible ef familier, était appelée à l'embellissement de toutes les de-
(t) Ainsi Claude mit dans un tableau laléte d'Auguste à la place de celle d'Alexandre. Pline XXX. V. 10. Du colosse de Néron, on fit une statue du Soleil, /d. XXXH'. 4, et ci-d. t. II, pag. 2S2. n. 2.
(2) Pline, XXXV. 4. 10, cite Fabius Pictor, en 401 (F. encore sur lui Cic, Tuscul. I. 2). — Le poète Pacuvius, neyeu d'Ennius, Ters Tan 575. — Arelllus, un peu avant Auguste. — Q. Pédius (sourd et muet], sous Auguste. — M. Ludius, yers le même temps, peintre de paysage. — Turpilius, chevalier romain, sous Néron; Vénitien, peignit À Vérone de la main gauche. — Atérius Ubéon, préteur et proconsul de la Narbonoise, vers le même temps. — Amulius, dans le même temps, chevalier romain. ^Cornélius Plnua et Actius Prisons, sous Vespasien.
meures. Les mtifs, les voûtes, les portiques lui étaient livrés. Pompéii est sortie des cendres du Vésuve toute brillante encore des fresques qui ornaient parfois les plus étroites habitaions^. Mais là aussi la décadenee se fait sentir. Une révolulïon s^y révèle toute pareille à celle quï s'opéra dans notre écofe au xviir sifècle. On sent qu'au siècle d'Auguste , siècle ât princes, a succédé le siècle de Néron, siècle d'affranchis ; coTntoe chez nous , après le règne des hommes cTéfat sous louis ÎÏV, la peinture traMI le règne des hommes de cour sous Louis XV. Sous Néron, comme sous Louis XV, c'est eette agilité de piBceau qui, sans étude profonde, se joue assez kettreusement £evee la partie matérielle de Fart. C'est cette couleur brillante , factice , convenue , qui fausse la nature , mm ne la faw»se pas sans quelque agrément. Ce sont les mignardises et les caprices d'un art vieilli : figures informes ietées avec un certain bonheur sur des paysages indistincts (1); ééïâees fantastiques assez semblables à ceux des laques dûftoises, légers arabesques, bizarres fantaisies ; « des toits et (ïes pavillons sont supportés par des candélabres, la tige d'une ^&ke soutient un édifice, des roseaux servent de colonnes. » Pfin« et Vitruve (â), qui peignent cette déeadenee de Fart,
(1) « Ludius, sous Âaguste, sut le premier orner lés murs de peintures charmantes; il y peignit au gréderacheteur des villœ, des portiques, dés charmilles, des bois, des collines, des bassins, des canaux, dés fleuves avec leurs rivages; à travers ce paysage, U jetait des voyageurs ou des bateliers, des hommes traînés sur des voitures ou portés par des ânes, des oiseleurs, des chasseurs, des pécheurs ou même des vignerons. Plusieurs de ces tableaux représentent des villœ somptueuses auxquelles on ne peut arriver que par des marais; des femmes chargées de fardeaux chancellent et glissent en marchant; il y a, en un mot, une foule de détails familiers et dé scènes plaisantes. Dans les lieux découverts, il aimait à peindre des ports de mer, tableaux qu'il faisait à peu de frais et qui formaient un très-beau coup d'œil » (Pline, XXXY. 10). On voit dans les fresques de Pompéii beaucoup de traces de ce genre de peinture.
(2) Vitruve, qui vivait sous Auguste, fait l'histoire complète de cette sorte de peinture murale, si multipliée encore après lui •• « On s'est d'abord contenté, dit-il, d'imiter les veines et les variétés des marbres, puis les dispositions de pierres de couleurs différentes... Mais bientôt on ésf arrivé à figurer des édiflcôs, des colonnes, des toits en
semblent avoir écrit d'après les fresques mêmes que nous voyons à Pompéii. C'est de^plus ce que la Grèce, dans sa dignité d'artiste, appelait la peinture des choses viles (pwTroypayto), la caricature, la fantaisie, le grotesque, les personnages monstrueux (1). C'est cette prodigalité de l'art, trop abondant et trop facile, qui couvre de ses œuvres les murs et les voûtes, et croit s'immortaliser avec des dessus de portes. C'est enfin la peinture obscène(iropvoypayta), nouvelle chez les Romains(2): dernier trait qui complète tristement la ressemblance entre la
saillie; dans les lieux ouverts et où les murs offraient plus d'étendue, des scènes de théâtre tragique, comique, satirique; dans les galeries destinées à la promenade..., des ports, des promontoires, des fleuves (F. ci-dessus Pline)... des troupeaux, des bergers; quelquefois on peint dans des proportions colossales des dieux et des scènes mythologiques... Mais ces peintures n'étaient autrefois qu'une copie delà nature; aujourd'hui la corruption du goût fait chercher autre chose. On aime mieux créer des monstres que de donner à des objets réels leur forme certaine et connue. Au Ilea de colonnes, on met des roseaux, dont les feuilles recourbées et enroulées forment comme des cannelures et des chapiteaux. Des candélabres soutiennent des temples, et du toit de ces temples naissent des tiges légères qui portent des coupes ; de ces coupes à leur tour sortent des fleurs qui contiennent des demi-figures d'hommes ou d'animaux. Tout cela en dehors du possible et de la nature; tout cela est né de l'altération de nos mœurs... Le but que les anciens prétendaient atteindre par la vérité du dessin et la conscience du travail, nous croyons l'obtenir par le seul éclat des couleurs » (Vitruve. VII. 6).
(1) « La gloire véritable de l'artiste est la peinture sur toile, c'est eUe^quinousa conservé les chefs-d'œuvre de l'antiquité. On se gardait d'embellir les maisons pour la seule joie du maître ; on ne scellait pas pour jamais son œuvre dans une maison où Fincendie pouvait la détruire pour toujours. Protogène n'avait qu'une maisonnette dans son jardin. Apelles n'avait pas de peinture sur les parois de sa maison. On ne savait encore ce que c'est que peindre des murs entiers. Tout leur talent était consacré à des cités, non à des citoyens. Un peintre était le bien commun du monde entier». (Pline. XXXV. 10).
(2) Arellius fut célèbre à Rome peu avant le temps d'Auguste; mais il souilla son art par une coupable habitude; toujours épris de quelque femme et donnant ses traits aux déesses qu'il prétendait peindre, on comptait par le nombre de ses tableaux les prostituées qu'il avait aimées » (Pline. XXXV, 10). Vasa adulteriis cœlata, dit ailleurs Pline. XIV. 22.
Qus manus obscsnas depinxit prima tabellas,
Et posuit casiâ turpia visa domo?...
Non istis olim variabant tecta Ûguris
Tùm paries nuUo crimine notus erat. Properce. II. 5.
peinture romaine sous Néron et la peinture française sous Louis XV ; n'était-il pas juste en effet que^ pour le style comme pour la pensée, pour la forme comme pour le sujet, la peinture du Parc-aux-Cerfs retraçât exactement celle de Caprée, que les maltôtiers sous Louis XV se fissent servir par Boucher ou Vatteau, comme se faisaient servir par leurs artistes grecs les affranchis de Néron , et qu'on travaillât pour madame de Pompadour dans le même goût que pour Messaline ou Poppée ?
Et cependant l'art avait beau s'abaisser pour descendre au niveau de tels Mécènes, il restait encore trop intelligent pour eux. Cette magnificence de l'enrichi romain, tout égoïste et toute sensuelle, se souciait moins d'un chef-d'œuvre qui immortalisât le génie de l'artiste, que d'un chef-d'œuvre qui immortaliserait le génie du maître, c'est-à-dire ses millions. Plus on se dégoûte des formes de la nature, plus l'artiste qui, jusqu'à un certain point, la prend forcément pour point de départ, perd de faveur au profit de l'artisan qui ne pense pas à elle. L'industrie manuelle en se perfectionnant approche de Fart et finit par le tuer : la chimie fait oublier la peinture, l'entrepreneur fait mépriser l'artiste. Ce mur, où l'on aurait mis une toile de Praxitèle, sera bien plus beau aux yeux du maître s'il est couvert d'or, si vingt marbres différents s'y unissent en nuances précieuses, si on le revêt d'un stuc de raille couleurs (1). Le marbre qui manque à la statuaire abonde sur les colonnes et dans les pavés. Les ouvriers ont manqué à Zénodore pour fondre habilement son colosse de Mer-
(t) « Cet art autrefois glorieux, envié des rois et des peuples et qui assurait leur gloire,,. y est aujourd'hui chassé de nos demeures par le marbre ou même par l'or. Non-seulement, on en couvre des murs entiers, mais on incruste dans le marbre luimême d'autres marbres qui présentent des figures déplantes ou d'animaux » Pline. XXXV. 1. — « Ce que le talent de l'artiste donnait d'éclat à son œuvre, on croit le remplacer par la dépense... Des murs entiers sont couverts de minium. On y joint la chrysocolle f la pourpre, Toutremer, et quoique ces couleurs ne soient pas artistement disposées, leur éclat seul suffit pour fixer les yeux... » Vitruve, loc. cit.
âfift »E Ik yi£ INTELLECTUELLE.
cu£e (i) : mm peur tans .ees petite .sec^etB de la {^iotor^ kdufiJi'JieUe qjui i^rvent à ai^r la obuniNre, le IH^ le £airi.eu,i|i du riche, pour les incrustalioAS, les marqueteries, les mosaïques, la peinture sur marbre (3), les lalenis naisseat de tout ^é. Oui vient d'mv^Bter la peinture sur lia : Nérou, oub*e^ea colosse .en bronze, a un colosse de 120 pieds peint sur celte étoG(e ; et Tun 4e ses affranchis, donnai;i{t 4^^ jeM^ k A^Unsd, i tapissé tous les portiques de 4otiIes {^eitUtes avec le portrait ^ tous les gladiateurs (3).
Ainsi, pendant que l'art devrait un liaétier, le métier prétead^ ^ie^^^enir un art ^4égou4ait de TarJ; véritable. La pe^p* |$re, des mains de chevaliers et de sé^^ateurB, itood^t aa^ la^ins serviles des a^ranchis (4). Les chefs-^'oewjre atntiqufi* n'étaien^t pas même re^^ectés. Ou laiss^jit manger auic v^« h Yéuus Anadyomène 4'Ap^les , placée par Auguste d^^ k temple ide Gésâr (5). J^éron, possesseur de VAkosandre, d^d'<Buvre 4e jLyaimaque, ne cjrut pouvoir rien faire de mkm pour honore*" ^e dfeidfnd'œuyre .célèbre depuis des aiècles, ^ 4e le faire do^'er de ia tête aux pieds .(^). Yoilà jconunaïkt iin César compr^ait l'art ^ savait l'aimer. «DeiE^euransdenlè^ dit Pline* en yoilà.assej? surla ^oired'MU art qui jsemeuiii (7)^»
Ai0si l'arï aAtiqjoe 4escenddit-il du Irône où ia £rèce ¥msà placée Sa décademee, plus lente que calle de la poésie, ne devait pas éitre sai^s quelques retours et quelques morn^o^ ^ gloire. L'^quedees Antonins devait donc encore retarder sa ebute, etpr,écéder le temps où le :mauvais goût oriental cor-
Ci) Pline. XXXIV. 7.
(2) « Sous Claude on a commencé à peindre le marbre ; sous Néron, à varier les iQ4]*bre8.UQi8 par^des ^reioesiacUces. Ainsi le marbre numidique est amniru tacheté, le maibrejynnadique a eu des veines de pourpre, selon ia fantaisie des amaieors. » Piine. XXXV. !. — («) Pline. XXXV. 6.
(4) Ibid, 4. «On ne m'amènera pas, dit Sénèque, ^ compter parmi eeiit4iiii eiwr- €ent les arts libéraux, les peintres, pas pins que les statuaires -et les marbriecs, oo les autres ministres du luxe. Ëp. 88.
(6) Pline. XXXV. 10. - (6) Pline. XXXIV. « (19).
(7) Hactenus dictum sit de dignitate artis morientis. Wine. XXXV. 6.
DES SP£GTACLSS. ^7
moB^rét eatièremeAt la perfectioa JxdJéoique. Perdu daue h poésie, l'idéal de la mythologie grecque i^urvécut loa,gtejQ[)|i3 àmi h» i^ts. L'antiquité oie counut pas, il faut le dir^ à JQoUie boote» eiette e8|>èpe de sensualisme universel, qui depuis la dinaioullioii de l'esprit ebsélieu, a dominé, mémi^ daus les su*jels les plus grave», ufte grande partie des œuvres de l'art li'art païe^ s'est perdu en faussant plutôt qu'en matéaialigtajiJt ses ^.mes ; il u'à pas pris plaisir à se re^e de gaîté de ieoe^ plus terres^e et plus grossier qu'il xi'Mait. Ses dleuK «ont restés des dieux, c'est-à-dire des homioes dèiJBiés ; so^ Q]y;Q[ipe ,est àem^^é {i^euplé comme l'avaient peuplé Homë^r^ et l^idiasj non pas 4'a^ges, mais de héros : sa ixadilioci «emyi-rcjigieuse s'eM conservée. Et, même en accomplisswt h iM)^ honteuse de divinise^ les Ag^rippine eJt les JuUe, iji ^ ^i^dktqM'à ujÇL !cert9in point les purifier et les ennobUr (^). V^ /ChiTétiein, ou plutôt <^elui qui était né sous les ij)spû*a^ ims du iCibristiaiMy^i^e, serait-il destiné à se perdre en devenant par ses propres efforts terrestre et se.nsuelî Répudierait-iJ^ <^omm^ tfoi^ .éievée .ei itrop nol;)jlie pour lui, la tradition du plus suJWjoae idéal qui soit .au moAde ? Continuerait-il à j^ corr rompra dans le <ouj(te de la malièire, au point 4e m savoir plus, même quand il le ve^ut, s'éleva* au-46ssus d'elle ? Et tandis que l'art païen, de ce qu'il y avait au monde deph^ iitfâflie, savait &ire une Junon ou une Pallas, quelque chose oon pas de saint, il est vrai, msis d'héroïque ; l'art modern,e se réduirait41 à faire âê ce qu'il y a de plus saiiM^ et de plus suhilme, quelqu/e chose de terrestre et de païen^ comme las Psilas ou même les Julie?
S ni. — DES SPECTACLES.
Mais en vain les arts se prêtent-ils à toutes fantaisies dénaturées des heureux du siècle; — en vain la littérature et la
(1) F. ci-dessus, p. 364, n. 1, quel crime Pline reproche à AretHus.
poésie ne cherchant d'inspiration que dans Técole, tombentelles dans la plus creuse déclamation ; — en vain la science, déchue de sa critique sévère, se prête-t-elle à accepter les radotages d'un monde vieilli; — en vain la philosophie tombet-elle dans le vague le plus commode et dans des bouffonneries dignes du théâtre. La philosophie est suspecte et dangereuse. L'art ne se fait point comprendre. La littérature, si peu intellectuelle qu'elle soit, fatigue les intelligences. Pour Rome renégate à sa vie passée, peuplée de renégats à toutes les nations et à tous les dieux, ni tout son matérialisme de style, ni tout son matérialisme de pensée ne suffit encore. Par courtoisie, par dévouement servile, on ira entendre la récitation du poëte ; mais on est impatient du spectacle. Le spectacle, c'est là ce qui réunit les désirs de tous ; peuple et empereur, riches et mendiants, vieux Romains et hommes nouveaux, Rome tout entière est là. C'est la grande joie, la grande passion, disons plus, la grande affaire, la grande destination de ce siècle.
Or, qu'était-ce que le spectacle? Voici comme un Père de l'Église caractérise en quelques mots les divertissements des Romains : « Infamie du cirque , impudicité du théâtre, cruautés de l'amphithéâtre , atrocité de l'arène , folie des jeux (1). »
Le théâtre, en effet, n'était plus la pure et sainte tragédie grecque, ni la satire poignante d'Aristophane, ni la fine comédie de Ménandre. Plante et Térence eux-mêmes, ces imitateurs, étaient devenus trop intellectuels et trop délicats pour des esprits émoussés par tant de désordres, tant d'orgies et tant de terreurs. Le poëte prétendrait-il parler aux intelligences? ce sont les corps qui lui répondent et lui imposent silence : « La chasse! les ours! les funambules! les gladia-
(1) Isidore, XVin. 39. Sénèqae disait déjà : a Nil tam damnosum moribus quàm in spectaculo desiderc. Ëpit. 7. .
leurs ! à bas le poëte (1) ! à bas la pensée ! » Ce n*est pas seulement la populace, ce sont les chevaliers, les riches, la Rome intelligente qui le veut ainsi (2).
Le machiniste est le seul poëte. Le luxe de la mise en scène remplace et tue le luxe de l'imagination. Il faut des prodiges sur le théâtre, des décorations déployées et enlevées à chaque instant (3), une scène toute d'or. Il faut sur le théâtre le tapage des chevaux, des chars, des éléphants ; il faut que l'infanterie et la cavalerie passent et repassent en déroute ; que six cents mulets portent les dépouilles d'une ville prise ; que trois mille guerriers sortent bien comptés des flancs du cheval de Troie (4) : et le peuple applaudit avec des clameurs sous lesquelles le poëte reste impuissant à se faire entendre, et le drame meurt étouffé (5).
Il faut surtout qu'une joie moins innocente que celle des yeux réveille l'esprit engourdi des spectateurs romains. Les jeux Fescennins, les farces Atellanes, cette joie grossière, cette rustique gaîté des aïeux, ne saurait plus suffire à leurs descendants blasés. Là comme partout, l'indécence tient lieu d'esprit; l'obscénité du spectacle et l'infamie de l'acteur rendent inutile le talent du poëte.
Ace prix le peuple romain s'amuse. A ce prix il applaudit
(1) Media inter carmina poscunt
Aut ursam aut pugUes : his nam plebecula gaudet.
Horace. H. Ep. 1.
Dés le temps de Téreace» il en était déjà ainsi. V. le prologue du Phormion, et surtout le prologue curieux de THécyra.
(2) Verum equiti quoque jàm migravit ab aure voluptas Omnis ad incertos oculos et gaudia vana. Id,
(3) Quattuor au t plures aulsea premuntur in horas» etc. Id.
(4) Clcéron, Famil. Vll. 1.
(5) Scriptores autem narrare putaret asello FabeUam surdo; nam quœ pervincere voces
Evaluére sonum, référant quem nostra theatra. Horace. lUd,
SCS histrions, prend parti pour l'un ou pour Faratfe (1), livre bataille sur le théâtre, tue des hommes, jette des pîerreà an préleur; et Néron, de sa loge impériale, jette des pierres lubméme, et rit comme tm fou des innocents plaisirs de son peuple (2).
A ce prix encore, au prix d'une honte plus grande , Thi^ trion, que Faustérité des lois antiques flétrissait par Fififamie et privait des droits de cité (3), est relevé de cette fléteissure. Il reprend sa place dans la cité, eiï dépit de cette morale surannée qui le condamne. Ce n'est pas assez qu'il soit réhabilité : il faut encore qu'il soit riche (4), glorieux, arrogant, plein d'insolence. Celui-ci montre du doigt et désigne à la colère du peuple un spectateur qui l'a sifflé ; cet autre se fait suivre et servir sur le théâtre par ttne matrone déguisée en esclave (5).
(1) Sur ces partis, f. Dion. LIV. Sénèq., Ep.47, etc.
(2) F. surtout cecî, Tâclt. AUn. I. îf. 64. 77; IV. 14; tl. î3; XIÏT. 24. 25. 28; XIV. 21. Suét.,hï Nefonc.30. ttow. LIV. Maerob. 11. 9.— l^esurés d'Auguste cwrtre les histrions et les gladiateurs ; ii les affranchit néanmoins du droit absolu de correction que les magistrats exerçaient sur eux. 11 les déclare immunes verherumt comme tous les citoyens romains. Suét., iû Aog. 46. Tac, Ann. I. 77. — désordres cju'îls caru8ent(an£f dêrJ.-G. ii, 16); Id, h 56. 77. --Ils i(mi tx^uMa ié Htalie (an 23). Tacite. IV. 14. — Emeutes à leur sujet que le sénat cherche à comprimer (an 47). XIII. 28. — Expulsés de nouveau (an 66), Néron rappelle pour la garde du théâtre les soldats qu'il en avait éloignés quo major species libertatis (cette police était odieuse au peuple). Tac. Xlll. 2. 4. 26. — Les histrions rappelés (an 60) pour les Jeux juvénaux. Tac. XtV. 2/.
(3) Saint Aug., de Cîvît. Dei. U. 13. Quintil. UI. 6.Dig. ïll.tit. 2,lois let2.- Aussi la plupart des histrions étaient-ils affranchis ou eschites. Cie., pro Q. Rose. 10, ad Altic. IV. 16. Pline. VIL 36. Sénèq., Ep. 80.
(4) Un acteur de talent pouvait gagner 100,000 sest. (19,000 fr.). Cic. Q. Ros. 10.
— Roscius en gagnait 6 à 600,000 quand il voulait. Cic. Id. Ihid. 8. Pline. VIL 39.
— D'autres mêmes disent que du temps de Sylla il recevait pour lui seul 1,000 deniers (776 fr») par jour^ du trésor public. Marcrob., Saturn. H. lO. — Le tragédien iËsopus, malgré ses effrayantes prodigalités , laissa à son fils une fortune de 20,000,000 de sesterces (3,900,000 fr.) acquise tout entière sur la scène. Macrob. Id' Ibid,
(6) C'était lé pantomime Pylade. F. aussi Suét., in Aug. 46. Cic, ad Attic. XI. 19. Pro Sexto. 66. 68.
DES SPECTACLES. 3îi
Mai» rhtstrion lui-même doit céder le pas au pantomime, dont l'art, tout récent encore, a été apporté dans Rome au temps d'Auguste. Un homme masqué, dansant au son de la flûte et des cymbales, joue un drame tout entier, exprime par Sés gestes mille sentiments^ mille passions, mille péripéties : seà mainâ parlent, ses pas sont éloquents, sa danse fait vètscf des pleurs (1).
Aiïssî le palntomime est-il aimé, adoré , imité. Des théâtres s'élèvent dans toutes les maisons. La ville entière , la ville de Romuhïs et de Catoù vient demander des leçons de leur art à ces hommes que la loi déclare infâmes. Hommes et femmeiS s'instruisent dans la science mimique : science profonde conservée en droite ligne par une succession de docteurs dans les écoles des deux grands maîtres, Pylade et Bathylle (2). Nulle fortune, nulle gloire, nulle adulation, nulle coifiplaisance n'est suffisante pour payer le génie du pantomime. Une femme esclave gagne à ce métier sa liberté et une dot de 1,000,000 de sesterces (254,000 fr.) (3). Des chevaliers font antichambre a la porte du pantomime ; des sénateurs raccompagnent dans la rue ; le consulaire est à ses pieds eomme la matrone (4).
Et cependant, ni l'histrion ni le pantomime ne sont encore îes véritables acteurs de la scène romaine. Leurs drames ne sont que jeu, plaisanterie, divertissement frivole : le drame sérieux et pathétique, c'est celui où meurent des hommes ; la véritable scène, c'est l'arène sanglante du Colysée ; le grand comédien de Rome, c'est le gladiateur ou le bestiaire!
L'amphithéâtre est ouvert, le peuple se presse sur les banc? de marbre : la chasse, le combat de gladiateurs , vont com-
(1) Juvénal. Vï. 63; XIII. 110. Ovid., Trist. H. 615. Martial. III. 86. Horace. I. Ep. XVIH. 14 ; n. Èp. !l. 126. Suétone, In Ner. 64.
(2) Sënèq., Naturales quœst. VII. 33. Maerob. II. 17. Zozime. I. 6.
(3) Sénèq., ad Helviam. 12.
(4) ConsnlariBpantomimi mancipium. Sénèq., Epis. 47. F. le S. C. rendu sous Tibère (an 16). Tac, Ann. I. 77.
mencer; l'une à la gloire de Diane, Tautre à la gloire de Jupiter. Ainsi le peuple romain sait faire de ses plaisirs un acte de religion.
Dans la chasse» sont épuisées toutes les variétés de la lutte des animaux entre eux et avec Thomme. L'intérêt augmente à mesure que la vie humaine est plus en question. Ce sont d'abord des bêtes féroces excitées les unes contre les autres ; — puis des condamnés nus et attachés au poteau, livrés à la dent des monstres d'Afrique; — puis le lion, le tigre, le taureau , attaqués à leur tour par le bestiaire à pied ou à cheval, armé ou désarmé, libre ou esclave, patricien de Rome (1) ou prisonnier barbare. Pompée a fait paraître six cents lions dans l'arène (2), jAuguste quatre cent vingt panthères (3) ; un jour cinq cents Gétules ont combattu contre vingt éléphants (4). Sur cette arène où sont entassés pêlemêle les cadavres d'hommes et d'animaux, dans cette atmo-
(1) Une chasse fut tout entière compofiée de nobles. Suét.^ in Aug. 43. Hommes libres enlevés pour y figurer. Gic, in Pison. 36.
(2) (An 698). Pline. VIU. 16. Dion.XXXIX. Cic, Fam. VII. 1.
(3) Pline. VIII (17). 24. Un sénatns-consulte défendait autrefois d'amener des panthères en Italie. Mais le peuple leva cette défense, et Scaurus, édile (an 695)» en fit paraître 150. Pompée en eut à ses jeux 410. Id. Ibtd. — A la dédicace du théâtre de Marcellus (an 743), Auguste fit paraître pour la première fois un tigre apprivoisé. Claude en fit voir quatre. Id, 25 (17). -- La girafe (nabus ou camelopardalis) parut pour la première fois aux jeux de César, dictateur (an 706), et plusieurs fois depuis ce temps. Ibid, 27 (18). — Aux jeux de Pompée parurent pour la première fois (an 698) le chanta ou rufius (loup cervier) et le rhinocéros. 28. Id. (19). —Aux jeux de Scaurus (695) parurent un hippopotame et cinq crocodiles. Id, 40 (26). — Sur la girafe, F. encore Horace. II. Epître 1.
seu
Diversum confusa genus panthera camelo Sive elephas albus vulgl converteret ora.
(4) Pline. VIII. 7. Sénèq., de Brevit. vit. 13. — Dans la suite, Trs\]an donna 123 jours de jeux, où périrent jusqu'à 1,000 et 10,000 bêtes en une seule chasse. Il y parut 10,000 gladiateurs (Xiphilln). —Titus fit tuer 5,000 bétes en un seul Jour (Suétone, in Tito. 7). — Ce gibier devint rare, et il y eut des lois contre ceux qui tueraient un lion en Afrique, même pour leur défense! (Cod. Theod. L. I. de venatione ferarum.)
sphère tout imprégnée de Todeur du sang, un cri de compassion s*est élevé un fois, c'était pour des éléphants (1).
Mais vient enfin Theure désirée , Theure du combat , où l'homme va lutter contre l'homme; où toute l'énergie, tout le courage, toute la force, toute l'adresse, toute la science humaine, vont se mettre à l'œuvre pour renouveler, en pleine paix, les atrocités inévitables dans la guerre. Le laniste, cet éleveur de gibier humain, amène ses gladiateurs formés depuis des années dans son école, nourris de cette pâtée gladiatoriale (2) qui leur donne plus de sang pour l'arène. Il les a achetés s'ils sont esclaves ; il les a loués s'ils sont libres (3) ; ils lui appartiennent en un mot jusqu'au sang et jusqu'à la mort ; c'est le troupeau qu'il engraisse et qu'il exploite. Ils lui ont promis obéissance; au besoin ils combattront pour son compte jusqu'à six fois dans un jour. Ils lui ont juré, s'ils mollissaient dans le combat, s'ils pensaient à la fuite, de se soumettre au feu, aux chaînes, au fouet, aux supplices (4). Voilà le serment (5) qu'ont prêté des hommes libres, des chevaliers, des sénateurs, des patriciens, des matrones.
La puissance publique , il est vrai , a frémi des cruautés de l'amphithéâtre ; on a voulu restreindre le nombre de gladiateurs. Auguste a cru pouvoir le limiter à soixante couples par jour (6) ; il a même ordonné (rare et noble exemple d'humanité) que son arrivée au théâtre sauverait la vie d'un com-
(1) Pline. Vni. 7. Dion. XXXIX. V. aussi Gicéron, Fam. VU. 1.
(2) «( Gladiatoria sagina. » Tacite, Hist. II. 88. V, aussi Sénèq., Ep. 37. Properce. IV. 8. Y. 25. —(3) On en loua pour dix talents (129,000 francs). Liv. XLIV. 3l.
(4) Uri, Yincirî, ferroque necari. Sénèq. Ibid, Horace. II. Sat. VU. 67. Pétrone. 117. V. encore Cic, Phil. XI. ô. Xiph'din , in Caracallâ. — (5) Âuctoramentum. Id.
(6) Autrefois on ne donnait pas plus de 100 gladiateurs. Liv. XXXI. 50. XXXI 11. 30. XXXIX. 46. PUne, Hist. XXXV. 7. — Une loi de Gicéron défendit de donner des jeux dans les deux ans qui précèdent une candidature. (Gic, in Vatin. 15. Pro Pisonc. 64.) — Auguste défendit que le même homme donnât des jeux plus de deux fois dans Tannée (an 732). Dion. LIV. Ges mesures avaient été provoquées par la cruauté que fit voir dans ses jeux Domitius, grand-père de Néron (Suét., in Ner. 4). — Le sénat avait déjà fixé une pareille limite après les jeux de César, qui avait donné
battapt (1). II est allé plus loin , ii a défendu de combattre à outrance (2) : vains efforts ! inutile révolte contre l'esprit du siècle ! on accorde tout à César, sauf le droit de faire grâce. Sans cesse on demande au sénat de leve^ la défense (3), et le sénat se montre complaisant pour les plaisirs du peuple et pour les siens (4),
Dirai'je maintenant les recherches infinies par lesquelles on diversifie Tart de tuer et la grâce de mourir? Vessedair^ qui combat dans un chariot? le rétiaire qui poursuit le Gaulois jusqu'à ce qu'il l'ait enveloppé de son filet et percé de son trident? les andabates qui combattent les yeux bandés, qui s'appellent, qui se suivent à la voix, tandis que le peuple éclate de rire à la vue de ce combat d'aveugles, de ces épées qui se cherchent, de ces blessures qu'on ne peut parer? Voilà quels combats se répètent et se renouvellent tout un jour.
Le peuple romain assiste à ces tueries en connaisseur. On juge une agonie comme on juge un comédien; on applaudit un beau meurtre ; on siffle la victime qui tombe gauchement ou qui s'y prend mal pour mourir. Autour de cette arène sanglante, ce ne sont qu'applaudissements^ cris de joie, sentences de mort; paris perdus, paris gagnés ; bravos pour une blessure, pour une chute, pour une agonie ! bravos à qui tua
320 paires de gladiateurs. Plutarq., in Gaesar. 5 (an 687 ). Suét., in Jul. 10. — RestricUon pareille par Tihère (Id. in Tiberlo. ^. 47. Tacite, Ann. IV. 62. 63. An de J.-C. 27), levée par Caligula (Dion. LIX). — A|;rippa .en Judée (sût combatte à inort 1,400 condamnés. Josèphe, Antiq. %l\. 7.
(1) Ovide, Ponti. H. 8. V. 63.
(2) Suét., in Aug. 45. Restrictions apportées par Néron» au eommenc^entdesof règne. Tacite. XIII. 5. 3i . U donne des jeux où U ne £ait mourir personne, piis même un coupable. « Neminem occidit ne noxiorum quidem. » Suét., in Neron^* 12.
(3) Tacite , Ann. XIII. 19. Vulgatissimo seoatujs-consulto. Suét, , in Gpl. 18, in Cl. 21. 34. Sur Néron, V. Suét. II. 12.
(4) Dans la suite, Trajan fit paraître dans les mêmes jieux 10/M)0 gladiateurs (Xiphiliu). Gordien édile, 160 et jusqu'à 600 paires de gladiateurs (Cap&tolio, in Gordian. 3 ). II y avait progrès !
bien, à qui meurt bien! Non-seulement le peuple se passionne » mais il s'irrite et se divise ; le sang des spectateurs s'est mêlé plus d'une fois à celui des victimes (1).
Il est midi, le spectacle est interrompu. Tout ce qui est entré dans l'arène en est ressorti ou par la porte de la chair vive (sanavivaria), ou par la porte des cercueils (sandapilarià)^ celle par laquelle morts ou demi-morts sont traînés au croc dans le spoliaire. Les moins curieux et les plus affamés des spectâjteurs vont dîner à la hâte ; les plus opiniâtres gardent leurs places et restent sur les bancs : il leur faut pourtant quelque distraction pendant l'intermède. Les bouffonneries sont devenues fades» les machines de théâtre manquent leur effet ; Mercure lui-même» venant avec un fer chaud tâter dans ces corps un reste de vie, et Pluton les achevant avec un maillet (2)» n'ont plus le don de faire rire.
Eh bien î des gladiateurs encore ! — Les acteurs officiels de ces drames sanglants sont-ils réservés pour d'autres heures? — César prêtera au public ses gladiateurs particuliers; il fera descendre sur l'arène le machiniste qui a manqué son effet de théâtre (3). La lice d'ailleurs est ouverte aux amateurs; on y vient combattre sans casque» sans bouclier; on combat sans savoir combattre ; pourquoi toute cette habileté qui ne fait que retarder l'homicide? Ceux qui ont vaincu le matin» poussés de force dans l'arène» sont jetés poitrine nue en face du glaive ; n'était-il pas monotone de les voir triompher et vivre ? C'est» après la sanglante tragédie de l'arène, une parodie plus sanglante encore» la petite pièce après le
(1) Ainsi à PompeU. Tac, Ann. XIY. 17.
(2) Tertufl., Àpologet. ik, Âdver. Oeiites. I. 10.
(3) f Qaude aimait tellement les combats de bestiaires et les gladiateurs de midi, que dès le matin il descendait au spectacle ; et à midi, lorsque le peuple allait dîner, il restait au théâtre, et à défaut des gladiateurs désignés, faisait combattre les premiers venus; ainsi faisait-il descendre dans l'arène quelqu'un des machinistes ou des ouvriers, lorsqu'ils avaient commis quelque faute. U y fit entrer un de ses nomendateurs encore couvertde la toge. » Suét., in Glaud. 14. Vx aussi in Cal. 36.
grand spectacle (1) ; des nains viennent vous égayer par leur mort. Que voulez-vous, le peuple s^ennuie? il faut qu'il voie tuer ; il y a plus, il faut qu'il tue (2). Auprès de cette boucherie de midi, les combats du matin, dit Sénëque, étaient encore de l'humanité (3).
Et ces combats d'homme à homme ne sont rien encore auprès de la naumachie, auprès de la bataille. — Le Cirque est vide, les chars sont retirés. Tout à coup des écluses ouvertes amènent des flots qui envahissent l'arène, et le Cirque devient un océan où nagent les crocodiles et les hippopotames : des hommes montés sur des barques viennent donner la chasse à ces monstres de la mer (4). — Mais la chasse contre les animaux annonce toujours le combat entre les hommes. Bientôt deux flottes ennemies viennent se combattre : trente navires de part et d'autre, chargés d'hommes voués à la mort, se poursuivent, se heurtent, s'abordent ; et les barques, qui dans les combats véritables servent à recueillir les blessés, sont destinées ici à éloigner du rivage les malheureux qui voudraient l'atteindre (5). Le combat naval est-il fini? les eaux s'écoulent : une bataille nouvelle commence sur le sable humide ; où deux flottes ont lutté, deux phalanges vont se combattre. Peuple romain, peuple roi, n'estrce pas assez? es-tu enfin rassasié d'avoir vu tuer et mourir?
Faut-il s'étonner si à force d'admirer on imitait; si ces Romains dégénérés, poltrons à la guerre, trouvaient du courage pour l'arène, et de spectateurs devenaient combattants, de connaisseurs artistes ; si ce que le gladiateur faisait par
(1) Ludricœ meridianorutn crudelitas. Sénèq., Ep. 7.
(2) Mane leonibus et ursis, meridie spectatoribus suis objiciuntur. Ibid.
(3) Qaidquid antè pugnatum est, misericordia fuit. Ihid, V. sur ces gladiateurs de midi (meridiani), Suétone, ioCl. 34. Dion. LX. Sénèque surtout, Ëp.7. 90. 9ô. « Intérim jugulantur homines ne nibil agatur. »
(4) Suét., in Nerotie. 12. Piine, Hist. nat. VIII. 26. Dion. LV.
(à) V. sur les naumachies : sur celle d'Auguste, Dion. LV. - Sur ceUe de Néron, Dion. LI. LU. Suét., in Nerone. 12. — Sur celle de Claude, tom. II, p. 116-117.
nécessité, l'homme libre le faisait par besoin d'argent, le riche par passion et par goût ; si enfin, le peuple lui-même, animé parle spectacle des meurtres, se livrait de sanglantes batailles, et laissait des morts sur l'amphithéâtre (1) ? — L'homme ne saurait impunément se repaître de la vue du sang : un tel spectacle conduit à tout. Rome sans croyance, sans enthousiasme, sans patrie, sans Dieu, ne connaissait que l'enthousiasme et le délire de l'homicide.
Ce sera toujours un effroyable problème, un incompréhensible symptôme de la dégradation des âmes, que cette joie placée dans ce qui nous épouvante et nous repousse. Nous ne comprendrons jamais (grâces en soient rendues à notre divin Rédempteur) ces cris de rage de quatre-vingt mille hommes rassemblés, quand ils supposent qu'une victime pourra leur manquer, quand ils voient un gladiateur mollir, trembler, prendre la fuïte, demander grâce : « Pourquoi, crient-ils, cette lâcheté devant le fer? cette lenteur à tuer? cette paresse à mourir (2) ? » Ce peuple tient la faiblesse du gladiateur à injure pour lui-même (3) ; il crie au laniste d'employer les verges et le fer, pour rendre aux combattants quelque chose de leur épouvantable courage. Nous ne comprendrons jamais ces effroyables sentences rendues par le peuple
(1) Ainsi à Pompéii en GO. Tac. Tac. XIV. 17,
(2) Quarè tàm timide incurrit in ferrum? Quarè parùm audacier occidit? Quarè parùm libenter moritur? Sénèque, Ep. 7.
(3) Injuriam putat quod non libenter percunt ? Gontemni se putat. Id, De Ira. I. —In giadiatoriis pugnis timidos et supplices et ut vivere liceat obsecrantes odisse Bolemus. Gicéron. — » QueUes douleurs ne supportent pas les gladiateurs, des hommes perdus ou des barbares ! et ils les supportent conmie des hommes accoutumés à recevoir courageusement une blessure plutôt qu'à l'éviter honteusement. Que de fois il est éTident que leur seule pensée est de plaire à leur maître ou au peuple ! Couverts de blessures, ils envoient demander à leur maître s'il exige d'eux quelque chose encore; si leurs maîtres sont contents, ajoutent-ils, ils ne demandent plus qu'à mourir. A-t-on jamais vu un gladiateur, même médiocre, pousser un gémissement, changer de visage.' je ne dirai pas combattre, mais tomber avec faiblesse? couché par terre et condamné à mourir, retirer sa gorge pour éviter la glaive? » Cicér., Tuscul. II. 17.
coQtre h gladiateur vaincu» tandis que le vainqueur, lui mettant le pi^d sur la gorge, attend avec indifférence la décision du souverain, et que le malheureux , couché daas la poussière, s*arrange pour mourir selon toutes les règles. Nous ne comprendrons jamais ces vierges douces et modestes qui, à la vue d'une blessure hardiment portée, se lèvent toutes ravies et s'écrient ; m II en lient (1) ! » ces femmes qui s'irritent contre le vaincu, lorsqu'il semble implorer leur miséricorde, et qui s'élancent levant les mains et renversant les pouces en signe de mort ! ces vestales, ces vierges miséricordieuses et pures dont la seule rencontre sauvait un condamné (2), et qui là, comptent les blessures, ordonnent l'homicide, font retourner et percer de nouveau le corps dans lequel elles soupçonnent un reste de vie (3) î Nous ne comprendrons jamais cette tyrannie du dilettantisme romain qui ne laissa même pas au mourant la liberté de «on dernier soupir, lui ordonne de prendre l'épée du vainqueur pour ia conduire à sa gorge, ou bien, à genoux devant lui, de se cramponner à sa jambe, de peur que les convulsions de la souffrance ne rendent le dernier coup mal assuré (4) : « Claude, » qui ne fut pas le plus cruel des empereurs, « faisait tuer le gladiateur tombé à terre, même par hasard, et uniquement, dit Suétone, pour jouir du spectacle de son agonie (5). »
Il faut que les témoignages soient unanimes, que toutes ces choses nous soient racontées parfois avec un faible mou-
(t) HU habfit! Juvénal. Oc^oo, pro MUo. 34.— (2) Plutarque, In Numâ. 18.
(3) Lactaiu:., Div. Instit. YL 2, Pradent. c<mtra Symmach. II. v. 1100-1115.
(4) Gicëron, Tuscul. H. 17. -- Séaèq., £p. 30. — Mazoia, Raines de Pompeii. 1. 1. pi. 92. — Jaguluin adversario pr œelat , dit Sénèque , «t errantem gladium M attemperat.
(b) Maxime reUatU» (les jétiaires comlMkttaient la iace découverte) ut eiq^iraotium focies vlderet. Suét., In Qaud. 84. On reprochait cependant à Drusus son goût trop ardent pour de tels speelaoles : « Quanquam vt(t, sanguine tamen nlnds gaudens. » Tac, Ànn. 1. 76.
DES SP£GTÂGLËS« 979
vement de pUlé, plus souvent avec uo sang-froid indifférent^ ou une joie enthousiaste (1), par ceux qui tous les jouvs en étaient spectateurs : il faut qu'une centaine d'amphithéâtres soient demeurés debout, que nous ayons pu pénétrer dans la caverne où l'on achevait les victimes, dans la loge où les lions et les tigres étaient enfermés à côté du prisonnier humain ; que nous ayons lu le programme de ces horribles fêtes ; que nous ayons ramassé le billet qui donnait droit d'y assister ; que les bas-reliefs antiques nous aient transmis l'image de ces épouvantables» plaisirs (2), pour que nous puissions y croire, pour que le philosophe chrétien arrive à démêler dans le fond du cœur de l'homme cette fibre hideuse qui aime le meurtre pour le meurtre, le sang pour le sang.
Et remarquez (pour achever le tableau de cette fête) que ces boucheries s'accomplissaient au son des symphonies et des chants ; un ordiestre de mille instruments mêlait sa voix aux clameurs de l'amphithéâtre (3). Des voiles de pourpre brodés d'or ondoyaient au-dessus de la tête des spectateurs pour les protéger contre les ardeurs du jour (car, lorsqu'il s'agissait de l'amphithéâtre, le repos, le sommeil, la sieste, la maison, la famille, on oubliait tout). De jeunes et beaux esclaves venaient, après chaque homme tué, retourner avec des râteaux la poussière ensanglantée. Des tuyaux ménagés avec art, versant sur le spectateur une rosée odorante, rafraîchissaient l'air et corrigeaient l'acre parfum du sang (i). Des mosaïques, des statues, des bas-reliefs, des incrustations de
(1) « Nous avons vu, dit Pline, faisant le panégyrique de Trajan, un spectacle de gladiateurs dans lequel rien ne rappelait la mollesse et la lâcheté ; rien n'était fiait pour affaiblir et pour énerver les âmes ; tout, au contraire, était destiné à exciter en nous le mépris de la mort et le désir des nobles blesHires, en nous faisant voir même dans les esclaves et dans les coupables Famour de la gloire et le désir de vaincre. » Pliiie, Paneg. 33. — Thraséa cependant blâme dans le sénat le goût excessif pour les jeai de l'arène. Tac, Ann. XIII. 49.
(2) Bas-reliefs du tombeau dit des gladiateurs à Pompeii. — (3) Sénèq., Ëp. $6. (4) Sénèq., Quœst. nat. II. 9. Ep. 9Q*
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marbres précieux charmaient Tœil du spectateur ; des machines de théâtre Téraerveillaient pendant les intermèdes par la beauté de leurs effets (1). Et enfin, sous une des arcades de l'amphithéâtre que désignait un emblème impur, des prostituées avaient leur boudoir à côté de l'arène rouge de sang et du spoliaire encombré de cadavres (2). Tout était là : — atrocité du meurtre, — raffinements de la délicatesse, — excès de la magnificence, — infamie de la volupté.
Le sang et la débauche ! voilà Rome et les spectacles romains! La comédie, c'était la prostitution montant sur la scène ; la tragédie, c'était l'homicide se déployant en plein théâtre. Ne vous étonnez pas si la tragédie, telle que nous l'entendons, fait défaut à la littérature romaine, si les drames attribués à Sénèque ne sont que de pauvres déclamations sans intérêt dramatique. Le drame en action tuait le drame en paroles (3). La poésie eût été trop vague, la peinture trop muette, le drame trop fictif : l'esprit romain dégénéré de sa grandeur, mais retenant son sens positif des choses, ne se prêtait pas à être trompé ; il dépouillait de ses voiles la mythologie grecque ; il fallait que l'attrait fût grossier pour le séduire, que la catastrophe fût réelle pour l'émouvoir; au lieu de l'illusion du spectacle, il demandait la réalité. A ce positivisme du théâtre, vers lequel nous aussi nous tendons quelque peu, il faut l'indécence dans toute sa grossièreté, le meurtre dans sa réalité la plus atroce. Dans Y Incendie d'Afranius, une maison entière était brûlée et livrée au pillage (4). Dans un autre drame, un des personnages était précipité, et le sang de l'acteur coula sur la scène (5). Le parterre romain eùtdé-
(1) Ibid. Suét., in CaHg. 26. in Claud. 34. Strabon. VI.
(2) Ainsi au Colysée; dans l'amphithéâtre de Nîmes. F. Millin, Voyage dans le midi de la France; Isidore. XVIII. 42. Lampride, in Elagabalo. 2G. 32.
(3) «Je ne crois pas qu'il y ait aucune réunion du peuple, aucune assemblée, aucun comice où la foule soit plus nombreuse qu'aux jeux de gladiateurs. » Gic, pro SexUo. 59.
(4) Suét., in Nétone. 11. —(5) Id., in Calig.67.
daigné nos incendies de feu d'artifice, nos océans de carton, nos batailles à coups de fleurets : il voulait des flots, des flammes, des cadavres, du sang sur l'arène, du sang sur le bûcher des morts, du sang sur la table des festins.
On a dit que Rome manquait de poésie. On s'est trompé ; la poésie de Rome était en action. « La poésie propre au peuple romain, dit un écrivain illustre, est ailleurs que dans les vers composés avec art, à l'imitation des poésies grecques, n faut la chercher dans les combats du Cirque.... , dans ces luttes où le gladiateur, se défendant contre la mort, devait tomber et mourir avec grâce s'il voulait gagner les applaudissements du peuple ; dans ces amphithéâtres où plus tard on entendit tant de fois ces clameurs du peuple contre une secte détestée : Aux lions ! les chrétiens aux lions (1) ! »