II
seulement, ne leur échappent , proposent au centurion, par forme de précaution, de les tuer (1). Néron, dans ses expériences de magie, met des hommes à mort pour s'instruire , et , selon le témoignage du médecin Celse, des rois envoyèrent à des médecins des hommes à disséquer tout vivants (2).
Ce n'est pas tout , et il nous resterait à montrer en bien d'autres circonstances , jusqu'à quel point la vie de l'homme était à bon marché; comment la religion obtenait encore des holocaustes humains, dans l'intérieur même des maisons romaines, s'il faut en croire Juvénal (3) ; comment la magie, même hors du palais de Néron, avait ses victimes (4); comment à l'amphithéâtre, des hommes allaient boire, en vertu de je ne sais quelle prescription médicale, le sang du gladiateur . mourant; comment d'autres mangeaient son foie (5) ; comment on s'assurait parfois la discrétion d'un esclave, tout simplement en lui coupant la langue (6).
Quant à l'infamie des mœurs, — n'avons-nous pas tout dit quand nous avons peint et la corruption religieuse qui plaçait la débauche dans le sanctuaire, et la corruption impériale qui la faisait trôner dans le palais, et la corruption domestique qui l'installait dans la famille et dans la maison? Nulle faute ne se cachait, nul désordre ne rougissait de lui-même. Pouvait-il en être autrement, lorsque ceux que l'on désignait publiquement comme souillés de tels vices n'étaient pas seu-
(0 Actus Apost. XXVIl. 42. 43. —(2) Celse I, prœf. Tertul., de Anima. 10.
(^.) Aller enim, si concédas, mactare vovebit
De grege servorum magna et pulcherrima qusque
Corpora ; vel pueris et frontibus ancillarum
Imponet vittas, et siqua est nubilis illi j
Iphigenia domi, dabit banc altaribus. Sat. XU. U5.
J'ai parlé aillem*s des sacrifices humains aussi en usage.
(4) V, Fépode d'Horace At, ô deorum, etc.. Juvénal. V. 561.
(5) Pline, XXVIII. 11, et les médecins romains : Celse, lïl. 23. Aratœos Cappadox. IV. 175. Scribonius Largus.
(6) Martial. IL 82. Ces textes me sont indiqués par M. Wallor,t. II,
leraent quelques aventuriers obscurs et quelques hommes rejetés par le monde , mais tous les grands hommes, tous les législateurs, tous les sages, tous les philosophes, je pourrais ajouter tous les dieux? Ceux même qui blâment, comme Cicéron, sont loin d'avoir été sans reproche (1). La publicité de ces désordres en est le plus effrayant symptôme. La débauche ne se tenait pas dans un réduit caché, elle était un des hôtes officiels de la maison ; elle y était patentée et organisée, en présence des serviteurs, en face de la mère, sous Fœil des enfants (2) ; elle devenait même une solennelle et monstrueuse dérision du mariage (3). Partout inscrite et partout évidente, au Forum, dans les rues, sur les boutiques, sur les fontaines, sur les tombeaux, sur les trépieds qui servaient au culte des dieux, sur les amulettes que portaient au cou les enfants et les femmes ; Pompéii déterrée nous la fait lire à chaque pas.
Quelques modernes, il est vrai, ont supposé que des notions de décence, d'une nature différente des nôtres, empêchaient la pudeur antique de s'offenser de ce qui offenserait notre pudeur. Rien n'est moins vrai ; le sentiment qui se révolte contre le mal et qui le condamne, plus souvent étouffé qu'aujourd'hui, était cependant de même nature. Dans la pureté des mœurs romaines , les lois assuraient à la matrone le même respect que la morale et la bienséance font observer envers la femme chrétienne. Aristote proscrivant les images obscènes, et Cicéron soutenant contre les cyniques la cause de la bienséance, partent des mêmes principes et se fondent sur les mêmes sentiments que nous.
Non, il ne faut voir en ces horribles plaies d'autre cause et d'autre principe que celui que nous avons fait connaître, que l'arrêt de Dieu proclamé par saint Paul contre ce monde,
(1) V. sur Cicéron. Pline, Ep. VIL 4.
(2) V. Sénèque (infeUm pueri, dit-il, Ep. 96), Tacite, etc.
(3) F. Ja vénal, confirmé, si on le soupçonne d'exagération, par Tacite et Suétone parlant de Néron.
qui avait méconnu le Dieu visible par ses œuvres et « avait détenu la vérité dans l'injustice (1). » La seule et Tunique cause, c'est cette « grande erreur de la vie humaine... qui avait donné le nom incommunicable au bois et à la pierre (2). »... « Quoiqu'ils connussent Dieu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâce ; mais ils se sont évanouis dans leurs pensées, et leur cœur insensé s'est obscurci, — car, disant qu'ils étaient sages, ils sont devenus insensés, — et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en la figure corruptible de l'homme, des animaux, des quadrupèdes et des reptiles (3). »
Voilà pourquoi, ajoute l'Apôtre, Dieu, faisant de leur crime leur punition, « les a livrés aux désirs de leur cœur, à l'impureté, afin qu'ils couvrissent déboute leur propre corps (4). » Voilà pourquoi ce monde « abandonné à ses passions d'ignominie, » et corrompant toutes les lois de* son être, « reçoit dans sa propre personne le salaire mérité de son erreur (5).» Voilà pourquoi « les nations marchent dans la vanité de leur sens, laissent leur intelligence s'envelopper de ténèbres, s'éloignent de la voie de Dieu par l'ignorance qui est en elles à cause de l'aveuglement de leur cœur, et dans leur désespoir se livrent à l'impudicité, à toute œuvre impure, à l'avarice (6). »
Aussi en tout ce livre ne nous est-il pas arrivé de peindre autre chose que ce que peint l'Apôtre, ces hommes « que Dieu livre à leur sens réprouvé, » ces hommes « remplis de toute iniquité, malice, fornication, avarice, méchanceté ; pleins de jalousie, d'homicide, de querelles, de fraudes, de malignité; médisants, calomniateurs, haïssables à Dieu, injurieux, superbes, inventeurs de maux, indociles envers leurs parents , insensés, déréglés, sans affection, sans union, sans misé-
(1) Rom. I. 18. — (2) Et hœc fuit vitœ humanae deceptio.... Sapleni. XIV. 21. (3) Rom. I. 20. 23. - (4) Rom. L 24. (5) Ibid. 26. 27. - (0) Ephes. IV. 17-19.
ricorde(l).)) N'est-ce pas bien là le siècle de Tibère et de Néron?
Avons-nous peint autre chose que « cette grande guerre d'ignorance» que peignait, bien des siècles auparavant, l'auteur du livre de la Sagesse , dans laquelle l'homme condamné à vivre , « appelle du nom de paix les maux » immenses qu'il souffre? — « Ils immolent leurs fils, ils pratiquent des sacrifices ténébreux , ils ont des veilles pleines de folie, — ils ne gardent plus ni la vie ni le mariage; mais ils se donnent la mort p^r jalousie , ou se contristent par l'adultère. — El tout est confondu : sang, homicide, vol et mensonge, corruption et infidélité, trouble et parjure, incerlilude des biens,. -^ oubli de Dieu, souillure des âmes, perturbation des naissances, instabilité des mariages, dérèglements de l'impudicité et de l'adultère; — car le culte des infâmes idoles est la cause de tout mal , il en est le principe et la fin (2). »
Chose remarquable, et qui prouve qu'avec la marche des siècles et les progrès de la civilisation, les deux vices essentiels du paganisme ne faisaient que s'accroître : Rome avait été longtemps pure, austère, sérieuse dans ses mœurs; la Grèce, au contraire, dont les autels plus rarement que d'autres furent souillés par le sang humain , la Grèce qui honorait l'hospitalité et prenait pitié du suppliant, la Grèce semblait avoir gardé, à travers la dureté païenne, quelques sentiments de fraternité et de miséricorde. Mais quand la Grèce et Rome vinrent à s'unir et à confondre leur civilisation , elles prirent l'une de l'autre non les vertus, mais les vices. Le mal dans cet échange effaça le bien : et l'empire qui naquit sous la double influence de Rome et de la Grèce, n'eut rien ni de cette chasteté romaine qui considérait la seule nudité comme un déshonneur (3), ni de cet esprit compatissant d'Athènes qui .repoussait les jeux de gladiateurs , afin de
(1) Rom.I. 28-31. — (2) Sapient. XIV. 22-27.
(3) Flagitii principtum nudare inter cives corpora. Ennlus, npud Cic.Tuscul. IV, 33.
pouvoir laisser debout Fautei qu'elle avait élevé à la Miséricorde (1).
Qu'avait donc produit pour le inonde ce fait immense, ce fait unique dans les annales de l'humanité, le fait de la conquête romaine? Quels biens et quels maux avait-elle apportés aux hommes ?
Elle semblait être venue pour donner au genre humadn une somme de bonheur inconnue avant elle. Par la vaste unité du pouvoir, elle avait fait cesser mille désordres, abaissé mille barrières. Elle avait mis en commun les lumières et les ressources de nations qui sans elle ne se seraient jamais connues. Elle avait apporté la civilisation et une civilisation perfectionnée par le labeur de plusieurs siècles, à des peuples qui, sans elle, semblaient condamnés à une étemelle barbarie. Enfin, elle avait suspendu cette loi de mutuelle et permanente hostilité, qui semblait la condition nécessaire des sociétés antiques. Par le fait seul de cette souveraineté cosmopolite, la guerre cessait ; les haines de peuple à peuple étaient contenues ; une notion plus vraie et plus générale de l'équité tendait à remplacer mille lois diverses et barbares ; les inimitiés de race et de tribu cédaient elles-mêmes à une tendance nécessaire vers l'égalité entre les hommes. Il semblait donc que l'antagonisme , celle loi fatale du monde païen, fût près de disparaître, et que le monde allât se constituer sur la base toute nouvelle de l'unité.
Mais là même était le vice par lequel la conquête romaine, au lieu de servir le genre humain, lui devenait funeste. Cette constitution des sociétés sur l'union des peuples était un trop grand bien pour marcher d'accord avec le paganisme. Le monde antique ne pouvait s'y faire , et cette vaste unité, au lieu de fortifier sa vie, l'altérait.
Dans la constitution primitive des peuples païens, les sociétés étaient vivantes surtout par l'opposition des unes
(1) r. Lucian., Dœmonai. ch. hl
aux autres. Leur force et leur unité intérieure venaient de ces germes antiques de division qui les rendaient naturellement ennemies : il fallait haïr au dehors poi}r aimer au dedans , maudire et redouter le reste du monde pour s'attacher davantage à la cité. Par là, les sociétés étaient puissantes sur les hommes ; par là , elles les tenaient rapprochés ; par là , elles pouvaient les faire monter jusqu'à rhéroïsme. Le patriotisme antique était donc Famour des siens moins que la haine de l'étranger ; comme aussi la religion antique était surtout le culte des dieux indigènes au mépris des dieux du dehors ; comme .enfin la vertu et la morale chez les peuples les plus politiques de l'antiquité n'étaient autre chose que l'observation des lois de la cité : la morale en effet était écrite dans la loi civile bien plus que la loi religieuse. Gloire, vertu, piété, toute chose chez ces nations avait pour but la glorification de la ville aux dépens des autres villes, et dérivait de ce sentiment haineux et jaloux, qu'on appelait amour de la patrie.
Et voilà ce que la conquête romaine était venue détruire ! Voilà quel élément de vie elle retirait aux sociétés sans avoir rien à mettre en sa place ! Elle rompait un lien en croyant briser une^ barrière ; elle ne faisait que détruire l'unité de la ville en croyant établir l'unité du monde. Pour constituer la société sur cette base nouvelle de l'union entre les peuples , il eût fallu une foi nouvelle qui la justifiât , une morale nouvelle qui la soutînt , un immense secours d'en haut qui vînt remplacer la loi de la cité par la loi de Dieu, la vertu patriotique parla vertu individuelle.
C'est pour cela que tous les bienfaits de la conquête romaine se tournaient en misères et en douleurs. Dans l'ordre matériel, — Rome avait prétendu partout répandre la richesse et la civilisation ; et il se trouvait au contraire qu'elle avait apporté au monde, avec un peu d'éclat extérieur, la plaie de la misère et de la dépopulation croissante : rappelezvous ce que j'ai dit de cette concentration des biens, de cet
392 RÉSUMÉ Eï CONCLUSION.
appauvrissement du sol, de cette diminution de la race, qui, dès le temps des premiers empereurs, commençait à passer de l'Italie aux provinces (1). Dans Tordre intellectuel, — Rome se vantait de répandre les lumières et de rendre communs à tous les peuples les dons de l'intelligence ; et, au contraire, elle n'avait travaillé que pour arriver à cette décadence qui, dans les siècles suivants, devait se manifester d'une manière si visible par le déclin des arts, la corruption de la poésie, l'anéantissement de la science, la barbare dépravation de la langue : nous faisions voir, il y a peu d'instants, le commencement de cette chute qui fut si rapide (2). Enfin , dans l'ordre moral , — Rome avait fait cesser, disait-elle, la lutte* entre les peuples et l'oppression des nations les unes par les autres; mais, elle avait laissé subsister, augmenter même l'oppression des hommes les uns par les autres : rappelez-vous comment la classe servile et la classe affranchie, la classe pauvre et la classe opulente étaient réciproquement opprimées, menacées, envahies l'une par l'autre ? Rappelez-vous d'un côté la tyrannie que les ordres supérieurs exerçaient sur les ordres inférieurs (3), et de l'autre le débordement des classes subalternes sur les classes riches et puissantes , pour qui la prospérité était meurtrière (4) ? — Rome aimait à dire que la puissance de son exemple et l'universalité de son pouvoir conduisaient peu à peu les peuples divers à vivre sous une même loi et à reconnaître avec elle les principes uniformes et invariables du droit des nations : mais Rome ne s'apercevait pas que ce progrès du monde vers l'équité, en lui-même si désirable, avait été pour elle, par une étrange loi des sociétés païennes, un progrès vers le vice ; qu'en devenant plus juste (ce qui donne au reste la mesure de la vertu païenne), elle devenait moins vertueuse ; et que l'ordre de la famille, la sainteté du mariage,
(1) F. ci-dessus tom. ï, p. 388.— -(2) V. le chapitre précédent. (3) F. ci-dessus, chap. I. — (4) F. tom! I/p. 347-373.
la dignité et la pureté de la femme, en un mot, toutes les vertus antiques s'écroulaient avec les iniquités de la loi antique. — Enfin, Rome avait anéanti le patriotisme, fondement imparfait sans doute, mais seul fondement des sociétés ; elle avait effacé les religions antiques, croyances nationales, vérités relatives, que repoussait dans son bon sens le genre humain devenu un sous une royauté cosmopolite ; elle avait effacé aussi l'antique morale, conséquence nécessairement vicieuse de ces religions locales et de cet esprit de nationalité jalouse. Mais, pour remplacer le patriotisme, qu'avait-elle installé au faîte de la société? La toute-puissance d'un Néron. Qu'avait-elle substitué aux religions nationales ? Le culte du dieu qui tenait ses orgies au mont Palatin. Qu'avait- elle mis à la place de la vertu antique? Le devoir universel de la servilité envers César. Ainsi avait-elle couronné l'œuvre^ et donné à cette unité "colossale le seul chef qu'elle pût avoir ; ainsi, pour rétablir, contre la vieille loi de l'antagonisme, l'unité essentielle dîi genre humain, avait-elle fait de César la patrie universelle.
Elle avait rendu le monde civilisé, mais en le corrompant. C'était bien la « grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux et avec laquelle se sont corrompus tous les rois de la terre : et tous les habitants de la terre se sont enivrés de vin de sa prostitution;.... Babylone, la mère des
fornications et des abominations de la terre , celte femme
ivre du sang des saints et du sang des martyrs de Jésus ,
qui tient en sa main la coupe d'or, pleine de l'abomination et
de l'impureté de sa fornication , Babylone en qui a été
trouvé le sang des saints et des prophètes, et dont les enchantements ont séduit toutes les nations (1). »
Faut-il en conclure d'une manière absolue que les peuples ne s'unissent que pour se corrompre? que la civilisation qui multiplie leurs rapports, multiplie aussi leurs vices? que la
(t) Apocalypse. XVII. l . 2. 3.*$5 XVIll. 23. 24.
vertu et la prospérité des nations ont besoin de rester sous la sauvegarde d'un sauvage isolement? — Non certes. Mais reconnaissons combien le principe du paganisme corrompait tout ; comment le genre bumain s'éclairait et se civilisait sans devenir meilleur; comment enfin, sous la loi du polythéisme, l'unité du pouvoir, la mise en communication de tous les peuples, l'accumulation des ricbesses intellectuelles, au lieu d'être le salut des sociétés, en amenaient la ruine.
Ainsi le monde progressait^ comme disent nos modernes, mais il progressait vers le mal. Comparez la marche défiante, craintive, entravée de Tibère avec les allures hardies, dégagées, impudentes de Néron pendant un règne de quatorze ans. Comparez aux proscriptions de Tibère et de Néron les proscriptions de Sylla, où des actes de dévouement relèvent du moins la nature humaine, les proscriptions même d'Antoine et d'Octave, qui firent éclater, dit Fhistorien, quelques traces de fidélité, « fréquentes chez les femmes, médiocres chez les affranchis, rares chez les esclaves, nulles chez les fils (1). » Dans les proscriptions de Tibère et de Néron, ni de la part d'un fils , ni même de la part d'un esclave ou d'une femme, aucun trait de dévouement n'apparaît à nos yeux : je trouve un homme sauvé par son esclave, encore est-ce par un trait d'esprit, non de courage (2) ; et Tacite rapporte, comme une rare vertu, l'acte d'un frère qui osa se rendre caution pour son frère accusé (3). — Et que serait-ce si je descendais plus bas ! si j'arrivais aux siècles qui suivirent Néron, à ces époques où la barbarie orientale tendit à dominer la civilisation grecque , où les Commode et les Élagabale joignirent , à toutes les passions des Néron et des Caïus, une sorte de superstition fanatique , un illuminisme sanguinaire que leur inspiraient les mystères de l'Orient ?
Ici , nous trouvons une des causes de l'incurable tristesse
(1) VeUeius Patercalus. H. 67. F. aussi Appien, de BeUo civil. IV. 4.
(2) Sénèque, deBenef. IH. 26. — (3) Tacit, Ann.V. 8.
qui était .un des caractères de cette époque. La décadence était partout , et nulle part une pensée d'espoir ou d'avenir : le monde se sentait souffrir ; mais il ne savait pas la cause de ses maux, il n'en espérait pas le terme. La cause du mal c'est, dira Tacite, la bataille de Philippes ou celle d'Actium, la chute de l'aristocratie républicaine. La cause du mal, dira un autre, c'est Tibère, Séjan, les délateurs. L'esprit humain ne remontait pas plus haut. Quant au remède, on ne le cherchait point. On aspirait à quelque chose de plus commode et de plus doux, non à quelque chose de meilleur. On aurait voulu être mieux soi-même ; on n'espérait, on n'imaginait, on ne désirait pas que le monde, si mal qu'il était, pût être mieux.
Supposera-^on quelque instinct pour les choses meilleures au fond de la partie la plus souffrante de la société ? — C'est une triste vérité , que l'abaissement extérieur finit par produire l'abaissement moral, que les peuples esclaves se dégradent, que les méprisés deviennent méprisables. L'esclave, le pauvre, le proscrit, ne connaissaient en ce siècle qu'une ressource, et une ressource toujours désespérée ^ toujours inefficace contre l'oppression : la révolte du corps , non celle de la pensée; l'insurrection, non vers la vertu, mais vers le désordre. Le Messie qu'ils adoraient, s'il m'est permis de me servir de ce mot, c'était le gladiateur Spartacus. La société était bien forcée de traiter l'esclave en ennemi public : comment l'esclave avait-il tenté de s'émanciper, si ce n'est parle meurtre et par le pillage ? et qu'eût été sa liberté , si ce n'est une épouvantable catastrophe ? Les horribles guerres serviles, les insurrections renaissantes de la Sicile, le brigandage des pâtres permanent en Italie , le maître tremblant pour sa vie au milieu de ses milliers d'esclaves, et ce mot passé en proverbe : Autant d'esclaves , autant d'ennemis (1) ; voilà quels indices nous sont restés de la valeur morale des classes proscrites.
Certes, pour peu qu'il y eût dans les esprits quelque
(t) Quot servi, tôt hostcs. Sénèq., Ep. 47.
chose comme ce que nous appelons la pensée de l'humanité ; pour peu que l'homme, le citoyen, le philosophe, éprouvât quelque sympathie avec l'ensemble des créatures humaines ; pour peu que, selon la parole du poëte, « l'homme pensât que rien de ce qui est humain ne lui est étranger; » à la vue de ce spectacle, une tristesse profonde devait entrer dans son âme. En moins de deux siècles, une immense révolution s'était accomplie dans l'univers civilisé. Un peuple longtemps inconnu venait de recueillir l'héritage de tous les peuples qui, depuis les siècles les plus reculés, avaient régné sur les enfants des hommes. Par son courage, par sjbl piété, par ses vertus et par la faveur des dieux que -ses vertus lui avaient méritée, Rome était devenue le chef du genre humain, au moment même où, d'après ses traditions antiques, le genre humain se croyait appelé à de nouvelles et magnifiques destinées. Rome, puissante par tant de vertus, riche de tant de gloire, héritière de tant de civilisation et de lumières, Rome qui se plaisait à dire qu'aux dieux seuls et non pas à elle-même elle devait son triomphe, Rome ne pouvait-elle pas être ce libérateur attendu, espéré depuis tant de siècles? L'heure en effet était venue, les siècles étaient mûrs ; l'Orient tout entier croyait toucher au flioment de sa régénération. Tous les peuples lisaient des prophéties qui s'accordaient pour annoncer au monde jjne royauté, une gloire, une ère nouvelle. La fatidique Étrurie, mourante sous la main dévastatrice de Sylla, reconnaissait à ce signe que sa grande année allait finir, et que le monde entrait dans un âge nouveau (1) : et Virgile, animant ces traditions par le souffle de la pensée poétique, voyait « le globe du monde chanceler sur son axe ébranlé, tandis que la terre et les plaines de l'Gcéan, et les profon-
(1) Plutarch.,inSyllâ. Servius, ad Eclog. IV. 147.
UUima Cumœiyenit jam carminis œtas,
Magnus abintegro scclorum nascitur ordo.
Et incipientmagnl procédera mensee. Vlrg*, Eclog. IV.
(leurs du ciel, saluaient de leur joie le siècle qui allait venir (1). »
Oui, certes, le monde avait pu s'y tromper ; un instant il avait pu attendre d'un César ou d'un Auguste, des courageux fils de Romulus, celte régénération dont la nature tout entière, « la nature inquiète et gémissante semblait être en travail depuis les temps les plus antiques (2). » Les Juifs euxmêmes, moins excusables parce qu'ils étaient plus éclairés, les Juifs ne prétendirent-ils pas voir dans Néron ou dansVespasien, alors simple général de Rome, le Messie qui, pour ce siècle même, leur était annoncé par leurs prophètes ? Mais combien fa déception fut courte et amère ! Le genre humain,* qui avait cru à la fortune et à la vertu de Rome, ne dût-il pas bientôt retomber dans une tristesse désespérée, lorsqu'il vit, à Tapogée même de la domination et du triomphe, tant de vertu se démentir, tant de gloire se tourner en ignominie, tant de courage ne porter d'autre fruit que la tyrannie d'un Tibère, et une domination à la fois corruptrice et cruelle, oppressive et dégradante, sortir de ce long et souvent admirable travail du génie romain?
Aussi le signe le plus grave peut-être et le plus évident de la dégénération des âmes, était la tristesse profonde dont nous rencontrons à chaque pas l'expression. Nul symptôme peut-être ne trahit d'une manière plus certaine l'abâtardissement d'un peuple et le progrès que font les vices dans son âme. Une gravité douce et sereine est la vertu de quelques hommes; elle n'est pas en général le fait des nations. Nous sommes sortis des révolutions plus moroses, parce que nous en sommes sortis plus mauvais. Et les peuples que le schisme
(0 Aspice convéxo nutantem pondère muidum ,
Terrasque, tractusque maris, cœlumque profundum :
Âspice venturo Istentur ut omnia seclo. Virg., Eclog. IV.
(2) Seitnus enim quod omnis creatura ingemiscit et parturit usque adhuc. Rom. VHl. 22.
du xvr siècle a entraînés se distinguent encore aujourd'hui par leurs sombres allures et les habitudes pesantes de leur esprit, des peuples qui sont restés fidèles à la foi. Mais jamais plus que dans Rome décadente, la tristesse ne fut manifeste, parce que jamais la corruption ne fut plus profonde. Malgré des adulations emphatiques et un enthousiasme de commande, il est assez clair qu'à la vue de cette tache immense, qui s'était peu à peu étendue pour le corrompre sur tout ce que l'homme respectait, de cette dégradation simultanée de la religion, de la patrie, de la famille, du génie, de cette triple et toujours croissante misère du corps, de l'âme, de l'intelligence, l'esprit humain se laissait profondément dévorer par cette « tristesse du siècle qui donne la mort (1). »
Le fatalisme, la plus triste des doctrines humaines, faisait encore baisser davantage la tête de l'homme sous ce chagrin irrémédiable, en lui montrant dans cette décadence l'effet d'une puissance invincible et inexorable. Le fatalisme, qui exclut à la fois deux grands remèdes, la résignation et l'espérance , produisait avec l'ignorance de Dieu la haine des hommes : ne sachant pas expliquer par la Providence les misères de l'humanité, on ne connaissait rien de mieux que de railler l'humanité sur ses misères. Ce n'est que 1700 ans plus tard, chez les fatalistes du dernier siècle, que l'on trouvera quelque chose comme ce mépris insultant pour la race humaine, cette misanthropie sans morale, cette recherche faite sans pitié et sans sympathie de toutes les plaies de notre nature, pour y verser, en haine de Dieu, le poison de la raillerie et du désespoir. Pline comme Voltaire n'a pour les souffrances humaines qu'une triste ironie : « L'homme , animal misérable et orgueilleux, que l'odeur d'une lampe mal éteinte suffit pour détruire dans le sein de sa mère (2), jeté nu sur la
(1) SœeuU autem trigtiUamortemoperatur. H. Cor. VII. 10.
(2) Gumplerumqueabortûs caasa ûatodor à.lucernarum exsUnctu.. VII. 7.
terre nue, commence sa vie par des gémissements et par des
pleurs Les larmes sont un de ses privilèges; le rire ne lui
est pas donné avant quarante jours... Il ne sent la vie que par des supplices, et son seul crime c'est qu'il est né (1)... Seul, entre tous les animaux, il n'a d'autre instinct que celui des larmes (2); seul, il connaît l'ambition... la superstition, l'inquiétude de sa sépulture, la préoccupation de ce qui doit être après lui (3)... La moindre de ses douleurs n'est pas compensée par la plus grande de ses joies... Sa vie, si courte, est encore abrégée par le sommeil qui en consume la moitié, par la nuit qui, sans le sommeil, est un suppliée, par l'enfance qui vit sans penser, par la vieillesse qui ne vit que pour souffrir (4)..., par les craintes, les maladies, les infirmités... Et cette brièveté de la vie est cependant le plus grand don que la nature lui ait accordé (5)... Mais l'homme ainsi fait vou^ drait vivre davantage. Une passion d'immortalité le tourmente. Il croit à son âme et à une autre vie ; il adore les mânes; il prend soin des restes de son semblable... Rêves d'enfant ! il n'y aurait donc jamais de repos pour l'homme ! Le plus grand bien de la vie, la mort, la mort prompte et imprévue (6), nous serait donc ôtée,,ou plutôt elle nous deviendrait plus cruelle, puisqu'elle ne ferait que nous conduire à de nouvelles douleurs. Privés du bonheur suprême qui serait de ne point naître, nous n'aurions pas la seule consolation qui puisse nous être donnée, celle de rentrer dans le néant (7). Non, l'homme rentre au lieu d'où il est sorti. Il est après la mort ce qu'il était avant de naître. » Voilà sa consolation et son espérance.
(1) À suppliciis Yitam auspicalur, unam tantam ob culpam quia natum est. Pline. Vn. 1. — (2) Non allud naturœ sponle quàm flere. Ibid.
(3) VIII. 1. Piine dit encore : « Nul animal dont la yie soit plus fréle, les désirs plus effrénés, la peur plus effarée^ la rage plus furieuse. » Ibid. — (4) /d.VlI. 61 (50).
(5) Natura nihil hominibus brevitate vitae prsestilit melius. Ibid,
(6) Mortes repenUnœ, hoc est summa vitœ félicitas. Id, 53 (54).
(7) u Plusieurs ont prononcé que le mieux serait de ne point naître ou de rentrer à l'instant même dans le néant. »» VII. 1,
Et Lucain à son tour, parlant comme Pline, niant la Providence et croyant que tout est conduit par le hasard, Lucain fait de la mort le bien suprême, et un bien si grand, qu'il ne devrait être accordé qu'aux hommes vertueux (1) : la mort, non parce qu'elle délivre, mais parce qu'elle assoupit la partie intelligente de l'homme ; non parce qu'elle le conduit dans l'Elysée, mais parce qu'elle l'éteint dans l'apathique repos du Léthé(2).
Ce culte de la mort, de tous les dieux, nous dit Pline, le plus invoqué (3), était en effet partout, et donnait à la volupté même quelque chose de funèbre. Le plaisir était sans passion et sans joie. On sent là cet irrémédiable abattement de l'homme, qui, comme l'Âpôtre nous le dit, «dans son désespoir, se livre à l'impureté (4), » moins pour se satisfaire, que pour s'éteindre. Voilà pourquoi l'homme creusait sans cesse cet abîme de dépravation dans lequel il se plongeait ; et le vice était pour lui comme un sorte de suicide de l'âme.
Mais le suicide de l'âme n'est pas loin du suicide du corps, et nous touchons en ce moment à la grande conclusion pratique de cette déplorable morale. Si la mort est le suprême bien, pourquoi ne pas se hâter vers la mort? Aussi Pline considère-t-il le suicide comme la seule consolation de l'homme, et plaint la divinité qui en est privée. Lucain, conséquent à sa pensée, fait de cet acte de désespoir le comble de la vertu, et ne se délecte nulle part, comme à peindre des frénétiques
(1) Mors utinàm pavldos viise subducere noUcs.
Sed virtus te sola daret. Phars. IV.
(2) F. le guerrier ressuscité par la sorcière thessaliennc :
Ah! miser extremum cui mortis munus iniquœ
Eripitur, non posse mori !
Sit tanU vixisse itêrùm; nec verba, nec herbœ Audebunt longs somnum tibi rumpere Lethes A me morte data. Ihid. YI.
(3) Totiès invocatà morte, utnuUumfrequentiussit votum. Pline. 51 (âO).
(4) Desperantes tradidorunl se immunditise.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. ftOl
qui, s'étant conviés aux douceurs d'un mutuel assassinat (1), reçoivent des coups d'épée avec bonheur et les rendent avec reconnaissance. Le suicide sera donc le plus grand remède, et au désespoir du pauvre, et à Tinquiétude du proscrit, et à la satiété du riche. Le gladiateur que Ton mène au Cirque dans un chariot , passe de propos délibéré sa tête entre les rayons de la roue, dont le mouvement la tord et la brise (2) ; rhomrae du peuple qui n*a plus de pain va sur le pont Fabricius, s'enveloppe la tête et se jette dans le Tibre (3).
Les proscriptions poussaient merveilleusement sur cette pente. On s'est tué, dit Sénèque, par peur de la mort. On a envié, admiré, glorifié ceux qui faisaient fraude de leur corps aux tyrans. Pendant que Crémutius Cordus , accusé sous Tibère, se laissait périr par la faim, il y avait une joie publique de voir cette proie arrachée à la gueule de ces loups dévorants, les délateurs (4).
Ces exemples accoutumaient si bien à la mort, qu'on se tuait par ennui, par désœuvrement, par mode. Sénèque parle de « ces raffinements d'hommes blasés qu'on porte dans la mort (5). » Et ailleurs, comme s'il voulait peindre les Werther modernes : « Il y a une étrange manie, un caprice de la mort, une inclination étourdie vers le suicide, qui, tout aussi bien qu'aux braves, prend parfois aux lâches : les uns se tuent par mépris, les autres par lassitude de la vie. Chez plusieurs, il y a satiété de voir et faire toujours les mêmes choses; non pas haine, mais dégoût de l'existence. — « Quelle fin à tout cela? Se réveiller, dormir, avoir froid, avoir chaud , rien ne finit , le même cercle tourne et revient toujours. La nuit après le jour; l'été amène l'automne, puis l'hiver, puis le printemps; toujours de même! Tout
(1) Et eum, qui vulnera prima
nebebaty grato moriens interflciticlu...
(2) Sénèq. ^ (3) Horace. HI. sat. II. v. 30. —(4) Ad Marciam Gonsolalio. 23. (&) FastidioBèmori...