CHAPITRE II
Du ehpistianisiiie»
Et cependant — si un seul homme eût réfléchi ; s'il se fut trouvé une âme assez élevée au-dessus des préoccupations de son siècle pour vivre un instant de la vie commune du genre humain ; si en ce temps , où , comme dit le Psalmiste, « les vérités s'étaient retirées du milieu des fils des hommes, parce que nul ne réfléchissait dans son cœur, » un seul être eût pu porter sur la société un coup d'oeil sérieux et désintéressé : je n'en doute pas, un spectacle inaperçu jusque-là se serait révélé à ses regards. Il aurait compris qu'un esprit nouveau travaillait au milieu de ces ruines ; il aurait senti le monde à la veille de quelque grande chose ; il se s^ait rendu compte de ces instincts prophétiques que l'humanité possédait sans en avoir la conscience.
Et d'abord — non-seulement l'inanité du paganisme tra-
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vaille par huit siècles de philosophie, défiguré par le mélange des traditions diverses, lui serait facilement apparue. Non-seulement il eût compris Dieu par la créature, et « les choses invisibles par le monde visible ; » mais encore il eût trouvé dans la tradition même des hommes quelques restes • épars de vérité, par lesquels il fût remonté à « cette manifestation de Dieu qui rendait » Ife paganisme « inexcusable (1). » 11 aurait vu Athènes adorant le Dieu inconnu (2); Rome, éclairée par la terreur, au jour où la terre avait tremblé, adresser ses prières, non plus à tel ou tel dieu, mais à Dieu (3). Il aurait vu le peuple « quelquefois plus sage que les sages, parce qu'il n'est sage qu'autant qu'il le faut (4),» trahir par ces exclamations familières: « Bon Dieu l au nom de Dieu ! que Dieu' me soit en aide (5)! » une foi involontaire à l'unité de l'Être divin. « Au milieu de Forage et du danger, dit un Père de l'Église, c'est Dieu qu'on invoque ; quand la tempête est apaisée, c'est aux dieux qu'on va rendre grâces et immoler des victimes (6). »
Par une autre voie encore, s'il l'eût voulu, Socrate et Platon l'eussent conduit à la connaissance plus ou moins complète de l'unité divine dont il démêlait ainsila trace dans les habitudes populaires: et il serait sorti, en partie du moins, de <c cet évanouissement de la pensée et de cet obscurcissement du cœur (7), » causé suprême des erreurs et des vices * du paganisme.
Mais ce Dieu unique, ce Dieu créateur manifesté à l'homme par ses œuvres, quel culte et quels hommages exige-t-il de l'homme? quelle règle lui impose-t-il?Dans quel but a-t-il créé ce monde, et par quelle providence le gouverjie-t-il ? Voilà ce que ni Platon, ni Socrale, ni la tradition des peuples, ni la contemplation du monde ne pouvait apprendre au pnilo-
(Ij Rom. 1. 18. 20. — (2) Àct. Âpost. XXVn. 23. Pausanias. I. 6. (3) Âula-Gelle. I. 28.— (4) Lactonce, Inst. UI. &. — (6) TerluUien. (0; Lactance. H. 1. — (7) Rom. I. 21.
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sophe. Lorsque ces illustres sages eq venaient là» ils ^valent la bonne foi de l'avouer, leurs lumières se trouvaient ^(npuissanles ; ils déclaraient que n^lle clarté ne pouvsiit venir., si ce n'est de la parole dun Dieu (1). « Là piété, la plus précieuse 4e toutes les sciences, qui nous l'^pprep^ra, disaient-il§, si un Dieu ne vient nous en instruire (2)? » — Que fallait-jl donc faire ? — « Attendre ; différer les sacrifices (3),... dormir et attendre jusqu'à ce que Dieu vînt lui-même daus s^i pitié, ou du moins un envoyé 4u ciel (4) ;... attendre, disaient-ils encore, que quelqu'un vienne npus instruire dei nos clevpirs envers les hommes et envers Dieu. » Mais ajoutaient-ils, soit appuyés sur les traditions antiques, soit éclairés parleur propre divination, cet envoya du ciel, ce précepteur du monde n'était pas loin. D'avance « il veillait gur les hommes; il était déjà plein pour eux d'un merveilleux amour, lie jour où les ténèbres enfin disparaîtraient, c^ jour-là devait bientôt venir (5). »
Après quatre siècles écoulés depuis |a mort de ces grands hommes, après l'immense révolution opérée par les armes romaines, ce jour n'était-il pas venu? ybeure n'était-elle pas arrivée où s'accomplirait le grand œuvre pour lequel « toute créature était pu trs^vail depuis des siècles (€) ? » Le monde était inonclé de prophéties ; et cette effusion inspirée ou menteuse de l'esprit fatidique avait éveillé les craintes du pouvoir. Auguste faisant la police parmi les prophètes, avait brûlé jusqu'à deux mille de leurs livres ; il avait caché dans des boîtes d'or, sous le piédestal de l'Âppllon Palatin, les oracles de la sibylle, revus par lui, copiés par les pontifes et connus d'eux seuls (7).
L'Orient surtout, et dans l'Orient la Judée, gardait la tçace
(i) Platon, in Phsedone. Nul ne peut nous instruire si Dieu ne le dirige. Lettre.
(2) Id, In Epimenide. — (3) Platon, in Alcibiade.
(4) Platon, in Âpolog. Socratis. — (5) Platon, in Alcibiade.
(6) Oninis creatura ingemiscit et parturlt usque adhuc (Rom. YUL 22).
(7) Suét., in Augusto. 31. F. aussi ce que ût Tibère. Tac.» Ânn. VI. 12.
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de cette persuasion fatidique à laquelle nulle contrée du iPQDde ne semblait étrangère. Tantôt c'étaient des devins qui promettaient à Néron près de périr la royauté de Jérusalem el Tempirç de l'Orient (1) ; tantôt Voracle du Carmel, en annonçant que des conquérants hébreux allaient fonder une monarchie universelle, provoquait le peuple juif à cette révolte dernière où il se jeta quand il n'eut plus espérance dans le Messie (2); tantôt le flatteur Josèphe appliquant àVespasien, sipople général romain, les oracles relatifs au libérateur du genre humain, l'encourageait à la conquête du monde (3). C'était la foi de tous les Juifs, c'était la croyance antique et CQDstante de toufe l'Asie (4) : le jour n^atqué était venu où rQrient se relèverait, et de la Judée allaient sortir les maîtres du monde (5).
Il y a plus : quelque grand fait ne s'étailril pas accompli dans le silence ? Bien des années auparavant, on avait annoncé à Rome que « la naturel était en travail poqrlui enfanter un roi (6). » Virgile avait entrevu « un rejeton nouveau prêt à descendre du ç^el (7), un fils des dieux, sorti du sein même de Jupiter (8), » faible mortel du reste, et revêtu de toutes les misères de l'humanité; « petH ©nfai^t npuyeaii-né, à qui ses parents n'avaient pas souri et qui avait coûté à sa mère dix inois d'ennuis et de souffrance (9). »
(0 Spoponderunt quidam destituto Oiientis dominatiopem, i\OQnii^ nominatïm regnum Hierosolymorum. Suét. in Nero. 40. — (2) Orose,
(3) Josèphe, de Bello. m. 14. 27; VI. 5. 31; VU. 12. Eusèbe, Hist. HI. 8. —Hégésippe, de Excidio Hierosoly. V. 44. Suét., in Vesp. 6.
(4) Percrebuerat tolo Oriente vêtus et constans ôpinio. Suét., in Vesp. 4.
(5) Esse in fatis ut eo tempore Judœâ profecti rerum potirentur... §U^t., in Vesp. 4. — Eo ipso tempore fore, ut valesceret Oriens profecti^ue Judœéi ^^WR potirentur. Tacit., Hist. V. 13,
(6) Regem populo romano naturam parturire. Suét., înAu^i^^ti;^ 9^.
(7) Jam nova progenies cœlo demlttitur alto.
(a) Cara deûm soboles, magoum Joyis incrementum 1 (9) Matri ionga decem tulerunt fasUdia menses.
Et ne semblait-il pas qu'à cette époque, quelque changement profond, mais caché, se fût opéré dans la marchedes choses humaines? Le monde n'avait-il pas dévié, comme un navire qui, pendant la nuit, change sa route sans que les malplots endormis s'en aperçoivent? Le polythéisme maître du monde, et plus triomphant que jamais, n'était-il pas averti des approches de sa ruine par des signes qu'il ne comprenait ' pas? Les mystères étaient divulgués ; les oracles se taisaient. Ce n'était pas seulement oubli chez les peuples, crainte et hostilité chez les rois (1) : l'inspiration s'était éteinte. La Pythie de Delphes, depuis bien des années, ne rendait plus que de rares et craintives réponses (2). Dès le temps d'Auguste, Jupiter Ammon, qu'avait consulté Alexandre, était abandonné au milieu des sables (3). Peu à peu les oracles de la Grèce étaient désertés ou silencieux (4). Le paganisme inquiet se
Incipe, parve puer : cui non risére parentes, Nec deus hune mensâ, dea nec dignata cubili est.
Sur le sens de ces derniers vers, F. entre autres Quintilien. IX. 3. . (1) \lolation du temple de Delphes par Nëron, F. tom. I, p. 488 ; des oracles d'Italie, entre autres Préneste, par Tibère, ci-dessus p. 190. Suét , InTiber. 63.
(2) Plutarque, de Oracul. defec Cicéron, de Divinalione. I. 19; II. &7.
Non uUo secula dono
. Nostra carent majore deûm quàm delphica sedes
Quod tacuit
Sic tempore longo
Immotos tripodas vastique silentia regnl
Sollicitot *..
Muto Pamassus hiatn ,
Conticuit pressltque deum
. • Seu sponte deorum ' .
Qrrha silet, fatique sat est arcana futuri
Carmina longœvs vobis commissa sibyllœ :
Seu Paean soiitus tempiis arcere nocentes
Ora quibus solvat nostro non invenit svo. Lucain. V, 303 et s.
(3) Plutarq., de Oracul. defect. Strabon XVll.
(4) Oracles de Ptoûs, d'Ampharaùs, de Tégyre, eto., muets au temps de Plutarq. Ibid. — L'om^ de Mopsus et d'Ampfailochus, à MaUus en ClUcie, le pli»
demandait pourquoi cette retraite de l'esprit des dieux. — La faute, disait-on, en est aux rois, ils ont bâillonné la Pythie, ils ont imposé silence aux dieux (1) ! D'autres disent : « Tout se détruit par le temps ; la vapeur inspiratrice perd sa force. Le gouffre de Delphes n'a plus au même degré ses exhalaisons prophétiques (2). » Cette excuse, donnée pour les dieux , fait sourire Gicéron : « Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'un vin dont le bouquet s'évapore , d'une salaison qui s'est éventée (3)? — A son tour viendra Plutarque : « Les démons, qui inspirent les oracles, sont des démons voyageurs ; au bout de quelques siècles, ils quittent un pays pour en aller chercher un autre. Ainsi le démon de Trophonius , celui de Delphes, sont partis pour un autre rivage (4). » Mais pour quel rivage?
Enfin , donnerons-nous un nom à ce que raconte Plutarque ? Est-ce un pur rêve ? est-ce une fable sans nul débris de vérité ? Je ne décide pas. « Vers le temps de Tibère, un navire passait dans le voisinage de l'île de Paxos ; la plupart ie ceux qui le montaient étaient encore éveillés, assis à table, et buvaient, lorsque de l'une de ces îles on entendit une voix qui appela Thamus, le pilote, si fortement que chacun en demeura ébahi. Au premier et au sQcond appel. Thamus garda le silence, au troisième seulement, il osa répondre ; et alors
8ûr de tous, selon Pausanias (1. 34, et Plutarq. Ihid, 45); selon Lucien, se vend pour deux oboles (Deorum concil. 12. Philopscudes). — L'oracle d'Adraslé cessa depuis la translation du temple , Uoracle de Zéléia aussi. Strabon. XIH. — Décadence des oracles en général. Id. XVI. XVII. — Sur Toracle de Préneste , Gicéron, Div. U. 41. Suét., in Tiber. 63. Properce. H. 23 ; V. 41.
(0 ' Postquùm reges timuére futura,
Et superos vetuére loqui. Lucain. Ibid.
(2) Ciccron, de Div. 1. 19. — (3) Id. II. 67.
(4) F. Piutarq., de Oracul. dcfect. 44, et Lubain :
Seu spiritus istas
Destituit fauces, mundique in devîa versum Dnxit iter
658 DU GHRISTIMISME.
la voix ajouta avec plus de force encore : « Quand tu arriveras à la hauleur de Palôdès (sur la côte d'Épire), annonce que le grand Pan est mort. » Lorsqu'on fut arrivé à celte hauteur, Thamus s'acquitta de sa commission, et de la poupe du navire cria à terre : Le grand Pan est mort! Et alors, il entendit comme des lamentations bruyantes et des exclamations de surprise proférées par plusieurs personnes. Les témoins oculaires de ce fait le racontèrent à Rome. Tibère s'en informa, et le tint pour certain (1). »
En effet, le grand Pan était mort : le panthéisme idolâtrique avait reçu le coup mortel. L'adoration du tout, le culte de toute chose créée allait faire place à la religion de Funité créatrice. Devant le polythéisme de la Grèce, devant le naturalisme abrutissant de l'Orient, se réveillaient avec une énergie toute nouvelle et la connaissance véritable de Dieu et le sentiment de la personnalité humaine. Le christianisme était né; déjà il avait été prêché dans toutes les villes; il avait pénétré dans toutes les provinces. 11 comptait par milliers ses disciples et par centaines ses martyrs.
Et le monde le savait à peine ! Le monde, lui, ne voulait pas s'imposer la fatigue de recueillir ces quelques lueurs de vérité éparses dans la tradition populaire ou dans l'enseignement des philosophes. Le monde ne voulait pas écouter cette voix prophétique des siècles qui , d'un commun accord , lui annonçait pour l'ère présente un grand renouvellement des choses. Le monde ne voulait pas entendre un Platon, disant qu'il faut laisser dormir la science daps l'espoir de la prochaine arrivée de celui de qui toute science doit venir ; ni un Virgile , écho des anciens oracle^ et qui, prophète involontaire, présentait, comme dit le Dante, à ses neveux le flambeau dont lui-même n'était pas éclairé. Le monde ne voulait pas s'apercevoir de ces symptômes qui annonçaient à l'idolâtrie toute-puissante un danger prochain et imminent : il ne vou-
(1) Plutarq. Ibid, 14.
ou CHRISTIANISME. 459
lait pas chercher si cette révolution tant prédite ne s'accomplis* sait pas dans Vombre, au moment* même, à côté de lui. Le monde romain veillait pour la volupté ou s'assoupissait dans Tépuisement ; riches et savants , princes et philosophes , après des heures de magnificence et de plaisir, s'endormaient sur leurs lits de pourpre , pendant cette froide nuit de décembre, où, auprès d'une petite bourgade juive , quelques bergers, gardant leurs troupeaux, recevaient la bonne nouvelle, et entendaient le cantique des anges: u Gloire à Dieu au plus haut des cieux , et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (1) ! »
Lé christianisme était donc né. D'où venait-il? Qui lui avait préparé la route î Quel aide, quelles espérances, quelles chances d'avenir trouvait-il au monde ?
Si le christianisme fut né , par exemple, quatre cents ans plus tôt, il eût trouvé , ce semble , le monde bien mieux préparé pour sa venue. Rome alors était encore pure, austère, pauvre, religieuse. Rome, fidèle à la religion paternelle de Numa, commençait à peine à connaître les idoles; elle abhorrait l'épicuréisme ; elle méprisait les vices de la Grèce ; elle chassait de son sein les rhéteurs et les philosophes. La morale de la famille y avait tout son sérieux et toute sa force ; l'homme savait s'y dévouer, sinon pour son Dieu , du moins pour la patrie qu'il estimait un dieu. Les vertus romaines, quelque imparfaites qu'elles fussent, eussent été une préparation morale au christianisme et eussent ouvert la route aux vertus chrétiennes.
Et en même temps, dans la Grèce, ce que la philosophie connut de plus élevé et de plus pur, avait alors toute sa force. La protestation contre le panthéisme de l'Orient était énergique et vivante , non pas affaiblie comme elle le fut plus tard par des siècles de servitude. Saint Paul venant à Athènes sur cette Agora si tumultueuse et si active, parmi celte foule
(1) Luc. II. 8 et 8.
h60 DU CHRISTIANISME.
« d'Athéniens et d'étrangers qui n'avaient autre chose à faire qu'entendre et dire des choses nouvelles (1) ; » saint Paul, au lieu des secs et froids disciples de Zenon, des inintelligents sectaires d'Epicure (2), eût trouvé les traditions pythagoriques encore debout, la mémoire de Socrate toute vivante, et Platon déjà tout près de deviner qui était le dieu inconnu. En un mot, les idées par lesquelles la philosophie avait tâché d'épurer les croyances publiques, étaient alors actives, vivantes, prèchées, transmises, répandues.
Mais au temps où le christianisme est venu, dans la décrépitude du monde grec et romain, tout cela était passé. Tout avait vieilli, si ce n'est l'idolâtrie et le despotisme. Dans l'ordre intellectuel, — la confusion des croyances religieuses, la frivolité des opinions philosophiques; l'homme, à l'esprit duquel ne se présentait rien de défini, se dispensant de chercher et de croire ; les traditions plus pures dans la foi , les grandes écoles dans la philosophie effacées les unes comme les autres ; le panthéisme oriental dominant dans la religion, l'épicuréisme dans la science , c'est-à-dire la négation de la pensée et la négation du devoir ; et, par-dessus tout, ce fatalisme désespéré, qui conciliait l'athéisme le plus désolant avec la superstition la plus effrénée : — dans l'ordre moral, — toutes les vertus antiques disparues par la rupture dii lien patriotique qui les contenait toutes ; le dévouement au salut commun, le sacrifice de soi-même, l'esprit de famille et la vertu domestique , tout cela effacé par l'égoïsme ou étouffé par la terreur ; — voilà ce que nous avons vu, dit, répété vingt fois. Et ce qui était plus désespérant encore, c'est que cette société , « livrée à son sens réprouvé (3), » n'était pas seulement « sans affection, sans union, sans miséricorde (4) ; » elle était de plus sans jeunesse, sans fécondité, sans énergie. Ce n'étlait pas l'ardeur de la passion ni la férocité du jeune
(1) Actes. XVn. 21. — (2) Ihtd. 18.— (3) Rom. I. 24. 26. (4) JMd. 31.
DU CHRISTIANISME. Mi
âge qui Tavaient menée là; c'était le long abus de toute chose 9 c'était un épuisement séculaire ; et ses plus hideux excès n'étaient que le radotage d'une vieillesse impure.
Qu'attendre donc et qu'espérer? Le genre humain pouvaitil croire que « sa jeunesse se renouvellerait comme celle de l'aigle? » I^a jeunesse, l'honneur, la virginité, l'innocence, ne sont pas choses qui reviennent quand une fois elles sont flétries. La force et le courage, aussi bien que l'intelligence et la foi , manquaient pour comprendre, pour accepter une doctrine nouvelle et plus pure.
Or , au milieu de ce monde si mal disposé, et qui au lieu d'avancet vers la certitude et la pureté des doctrines, depuis quatre siècles, reculait chaque jour davantage vers le doute, la superstition et l'erreur, voici ce qui arrivait :
Sur les confins du désert d'Arabie, non loin de l'Euphrate et des frontières de l'empire, dans une subdivision de la province de Syrie , dans un pays sans navigation et sans commerce, sans cesse ouvert aux désastreuses incursions des Arabes ; loin des grandes cités intelligentes, Rome, Alexandrie et Athènes, loin du passage de la puissance romaine et des idées qu'elle menait après elle, — quelques Juifs parurent. Ce n'étaient pas des Juifs d'Alexandrie, de ces Juifs hellénistes qui lisaient le grec, savaient les philosophes, vivaient en communication avec le monde ; non pas même des docteurs de la loi, des Juifs pharisiens qui tenaient le haut bout de la science hébraïque. C'étaient des Galiléens, paysans d'une province décriée à Jérusalem (1) , parlant une langue mêlée, gens dont les rares écrits sont pleins de barbarismes (2) , gens de cette plèbe sans philosophie ( ^x^oç
(1) De Nazareth peut-il venir quelque chose de bon (Jean. 1, 46.) P — Le Christ vient-il donc de Galilée?... Scrutez les Écritures, et vous verrez qu'il ne doit pas s'élever de prophète en Galilée (VU. 41. 52).
(2) Ab indoclis liominil^us scriptœ sunt res vestrœ... barbarismis obsilas (Arnobe. I. 39).
a62 DU CHRISTIANISME.
à^t\o(jo<poi;) que la sagesse hellénique dédaignait si fort (1). Certes, ils n'avaient jamais lu Platon , et t)Our eui, totlt ce qui s'était pensé en Grèce, à Rome, dans l'Asie dépuis trois siècles, tout le passé de l'esprit humain était pei'du ; ilâ n'avaient que leur Bible, déjà commenté par le ràbbihisme , tiraillée par les sectes dissidentes , sophistiquée .t)ar l'interprétation étroite et vétilleuse deé phariéVeilà. Et cb furëtitdfe telles gens , le pêcheur Simon , le publicairi Matthieu , lés pauvres petits mariniers du lac de Génézâreth qui furerit Ifes premiers à inventer (si toutefois, quand il s'agit de doctrine, l'esprit humain invente jamais) , à retrouver, à découvrir, en un mot, à mettre en avant une doctrine nouvelle.
Et cette doctrine , qU'était-elle ? d'abord, au lieu de bè commode effacement de tous les dogmes qli'eiribrassàit si volontiers la paresse de l'esprit humain ; (\ûi pferthettâît tbliles les contradictions à l'intfelligence, à l'ârne tbtts les rêVes ; âù cœur toutes lès superstitions , aux passions tôiis les excès ; c'était un dogme précis, absolu, universel , qui exigeait i'àpplicatlon de l'intelligence, la soumission de liai tàisbn, l'obéissance du cœur. C'était, à rencontre de l'idolâtrie tout entière, le principe de l'unité divine ; en face dU panihéismë philosophique ou populaire, l'idée de la spiritualité de Dieti e\ de l'individualité humaine ; contre les épicuriens, la foi à là Providence et aux rétributions à venir ; contre le^ athées , les incrédtilès , les indifférents, la nécessité du èulte ; côrttrë le monde entier et ses mille superstitions , la pureté du culte : tous ces dogmes posés avec une netteté inexorable et jusi^iielà sans exemple. Ce qu'il s'agissait encore de faire ëhibraéser au monde, c'était , dans l'ordre moral , au lieu diî luié, de la volupté et de la débauche, présents partout , adorés partout, poussés partout au dernier excès ; c'était, je ne dirai pas la tempérance, la sobriété, la chasteté, ce serait peu dé cliose;
(1) Hommes sans lettres, ignorants (Act. IV. 13). Le païen Celse dit la même chose (Origèn., contra Celsum. 1. 26. 62 ; II. 46. — Voir aussi JuFien apud Cyrill. tl).
maïs la pauvreté , mais la souffrance , mais l'amour dés travaux et dés douleurs, mais l'abnégalion, l'oubli et l'immolalion sanglante de soi-même. Et enfin, dans l'ordre social, cfe qu'il fallait substituer au règne de l'égoïsme et de l'immiséricorde qui faisait de l'homme, comme esclave, comme pauvre, comme sujet, le patrimoine que l'homme exploitait; c'était le règne de la charité, qui devait faire du maître l'ami de son esclave , du riche le dispensateur des biens du pauvre , du souverain le serviteur de son peuple. Il s'agissait, pour tout dire , en un mot, de la doctrine la plus contraire , en fait de théologie, à l'incroyance et à l'idolâtrie du siècle ; en fait de culte, à ses superstitions ; en fait de devoir , à ses mœurs ; en fait de philosophie, au néant et à l'incertitude de ses idées; — d'une doctrine qui prescrivait tous les devoirs à une époque qui les nléconnaissait tous, exaltait toutes les vertus dans le cœur de ces générations qui avaient exalté tous les vices, et préteiîdait tenir prêts pour le martyre ceux dont le suicide était la sdprême ressource.
Ce n'est pas assez : ces hommes, après avoir inventé leur révoltant paradoxe , ne l'insinuent pas en secret, ne le glissent pas à l'oreille, ne cherchent pas, pour le faire fructifier, de vieilles femmes ou de faibles esprits qui ont toujours besoin de quelques choses nouvelles à croire ; mais ils montent sui* les toits poiir le crier à tous ceux qui passent. Non-seulement du haut des degrés dû temple, aux Juifs de toute la terre venus à Jérusalem pour la pâque ; non-seulement dans les synagogues de l'Asie, de la Grèce et de l'Egypte , aux Juifs de ces contrées : mais dans les tilles et du haut des tribunes faites pour un autre usage , ils le proclament de toute leur voix à la Grèce païenne, à la Grèce mère de la philosophie et du polythéisme. Ils profanent de leur blasphème les forum , les basiliques, les assemblées populaires, les tribunaux des préleUrs, toutes choses saintes et sacrées. Ils manifestent témérairement leur Dieu à la face de -l'aréopage à Athènes, de la grande Diane à Éphèse, de Néron à Rome ; libres , hardis ,
ft6& DU CHRISTIANISME.
usant hautement, jusqu'à ce que la persécution la leur vienne interdire, de cette publicité de TAgora, la liberté de la presse du monde antique. Ils font ce que Socrate, Platon ni Pylhagore n'avaient osé faire, ils disent la vérité qu'ils savent, non à des initiés, mais à tous; ils font ce que ces philosophes n'avaient pu faire, ils disent aux Athéniens : « Le Dieu que vous adorez sans le connaître, moi je vous l'annonce. »
Or, qu'ils aient ainsi procédé, ne ménageant pas la contradiction au monde et la lui jetant au visage, si crue et si choquante qu'elle pût être : — et s'ils étaient les seuls auteurs de leur doctrine et de leur force ; — si eux seuls avaient inventé cette foi nouvelle, et si eux-mêmes s'en étaient constitués les propagateurs ; t s'ils n'avaient eu nulle inspiration et nul enseignement pour composer leur dogme ; — s'ils ne coniiptaient pour le répandre sur nul secours du dehors : — c'est en vérité ce que je ne comprendrai jamais, et la hardiesse intellectuelle de leur conception, comme la hardiesse morale de leur entreprise, ipe paraît constituer un problème insoluble.
Dira-t-on que la philosophie préparait les voies au dogme chrétien, et que les apôtres puisaient leur doctrine dans les écrits des sages de l'époque? Nous avons remarqué sans doute les rapprochements qui existent entre l'époque et l'Église. Mais de l'une ou de l'autre, laquelle est le point de départ? Le philosophe a-t-il parlé d'après l'apôtre, ou l'apôtre est-il le plagiaire du philosophe ? Il est facile d'en juger : est-ce dans l'école ou dans l'Église que ces idées communes se coordonnent, s'unissent, se rattachent à un principe qui leur donne force et les justifie, qu'elles forment en un mot une complète et logique unité ! Est-ce dans l'école ou dans l'Église que ces idées se présentent, isolées, incohérentes, désunies, mêlées de notions impures et de contradictions manifestes, sans un principe qui les justifie, sans une logique qui les rassemble, sans un système qui les rende acceptables par son unité?
Nous avons dit toutes les «contradictions^ tous les embarras, toutes les misères de la philosophie. Nous avons fait voir
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combien elle est incomplète, comment elle vît d'emprunts, et subit tour à tour des influences contradictoires que ne gouverne aucun principe supérieur. Le christianisme, au contraire, se présente à nous, dès son premier jour, un, entier, plein de consistance. Il est né complet, et, nous réduirionsnous aux seuls monuments que l'Écriture nous a conservés, nous trouverions encore dans les livres des apôlres, écrits cependant accidentels et en un certain sens fortuits, les traces d'une doctrine tout autrement d'accord avec elle-même, que ne l'est , dans ses vagues et inconsistantes déclamations , la doctrine, si je puis l'appeler une doctrine , de Sénèque, La vérité chrétienne s'est produite au monde comme cette déesse du paganisme, oserai-je dire, toute vivante et tout armée.
« Or, celui qui marche derrière , disait naïvement Michel- Ange , ne saurait passer devant. »' L'imitateur reste toujours au-dessons du modèle, surtout s'il imite sans bien comprendre , s'il saisit au hasard quelques conséquences dont il ne saitpaâ atteindre le principe. Cette philosophie si défaillante et si vague aurait-elle produit le christianisme si positif et si certain ? lui aurait-elle donné, elle dont la morale est à la fois si exagérée et si vicieuse, le solide fondement et l'admirable droiture de sa morale ? Elle qui hésite sans cesse entre la foi à l'unité de l'Être divin et les hallucinations du panthéisme, entre les croyances qui rapprochent l'homme de Dieu et les opinions qui le ramènent vers la terre et vers le néant, entre la notion de la Providence et l'horrible entraînement vers/le suicide , aurait-elle donné au christianisme la profondeur de sa prêté , sa foi énergique dans les récompenses futures , sa haine du suicide? Lui aurait-elle appris à concilier le libre arbitre de l'homme avec la providence de Dieu ; le plus ardent désir et le plus haut degré de la vertu , avec le sentiment le plus profond de la faiblesse humaine; le besoin des sociétés dont les liens se brisent quand les esprits s'accoutument à la mort volontaire , et le besoin de l'homme qui , captif en ce monde, aspire à sa délivrance ? La philosophie enfin, si ex-
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clusive et si dédaigneuse du vulgaire , aurait-elle inspiré au christianistne cet esprit accueillant , humain , populaire , qui appelle, reçoit, embrasse tous les hommes, et qui, dès le temps de Sénèque, donnait à cette foi, née de la veille, plus de disciples qu'on n'en eût compté au pied de toutes les chaires des philosophes ?
Non , ce qu'il y a de commun entre le néo-stoïcisme et la foi chrétienne a son origine dans le diristianisme. La philosophie n'a jamais eu de chaire à Génésareth pour y instruire les bateliers galiléens ; mais le christianisme a prêché dans Rome avant même que la philosophie néo-stoïcienne osât y lever la tête. Les apôtres ne sont pas allés chercher les leçons, des philosophes ; mais les philosophes ont pu, ils ont du entendre les apôtres.
Voyez, en effet. Sous Tibère et sous Galigula, la philosophie est'morte, silencieuse du moins ; le néo-stoïcisme, *nous l'avons vu, retrouve avec peine, sous des noms obscurs, sa douleuse origine ; Sénèque alors ne fait guère que de la rhétorique. — Mais, sous Claude (an 43), saint Pierre vietft à Rome; le christianisme comnience à être connu, par les discussions qu'il excite entre les Juifs , et par les premières rigueurs du pouvoir impérial (1). -^ Et bientôt après, dès le commencement de Néron , la philosophie se développe , comme par contre-coup : elle parle haut , elle a ses représentants à la cour ; elle enfante Thraséa, Musonius, Sénèque.
Suivons toujours l'ordre des dates. — En 52 , saint Paul comparaît en Achaïe , devant le proconsul Gallion , le frère même de Sénèque (2). — En 61 , amené prisonnier à Rome, il est remis au préfet du prétoire Burrhus, le collègue et l'ami de Sénèque (3). — Bientôt libre dans Rome, « avec un soldat
(1) F. tom. I, p. 449. — (2) Act. XXVHI. 12 et s.
(3) r. le texte grec des Actes. O ex&rovTapx^^ TrapÉ^uXE tcû; ^iof&îcuc t«* aT^œ-Qifiid^XVi ^^^l^I* ^^' '* ^.^ centurion remit les prisonnier» au préfet du prétoire » (cette phrase est omise dans la Vulgate). Le préfet du prétoire était alors Bur-' rhus, qui ne mourut qu'en 63. F. tom. Ij p. 442. Tac, Ann. XIV. 51.
qui le garde , il reçoit , pendant deux années entières , tous ceux qui viennent à lui , annonçant le royaume de Dieu , et prêchant Notre-Seigneur Jésus-Christ en toute confiance et sans empêchement (1). » — En 65, il comparaît deux fois devant Néron, à l'époque où Sénèque était en faveur à la cour. Il gagne des prosélytes dans le palais même de Néron (2), et comme lui-même le dit , il rend « ses chaînes glorieuses en Jésus-Christ, dans tout le prétoire (3). » — Sénèque, curieux et à même de bien connaître, Sénèque qui était allé frapper à la porte de tqus les maîtres, qui, à la fin de sa vie, fréquentait comme un simple disciple l'école du stoïcien Métronacte, Sénèque aurait-il dédaigné la parole de ce docteur juif? ou saint Paul aurait-il repoussé Sénèque, lui qui se croyait « débiteur envers les Grecs et envers les barbares , envers les ignorants et envers les sages (4) ? »
Cela ne se peut : les traces des notions chrétiennes sont trop évidentes chez le philosophe. Sans doute, il n'a ni tout compris, ni tout accepté ; et c'est une pieuse , mais grossière erreur, qui a voulu faire de lui un vrai chrétien. Sans doute, le christianisme se distingue toujours de cette philosophie plagiaire, comme le soleil du miroir qui lui a dérobé quelques^ uns de ses rayons , comme le fleuve du canal qui a été détourné de son sein , comme l'arbre riche et fécond de l'arbre stérile et pauvre sur lequel une de ses branches a été greffée. Mais les traces de l'emprunt n'en sont pas moins évidentes.
(1) Permissum est Paulo manere ibimet cum eustodiente se milite.... Mansit autem biennio toto in suo conducto : et suscipiebat omnes qui ingrediebantur ad euin, prsdicans regnum Dei» et doceris qus sunt de Domino Jesu-Cbristo, cum omnl flducià. sine prohibiUone. Act.XXYUI. 16. 30. 31.
(2) Salutant vos omnes sancti, maxime qui de domo Cœsaris sunt. Phiiipp. IV. 32.
(3) PbiUpp. 1. 12. 13. 14. Scire autem vos volo, fratres, quia quae circà me sunt, magis ad profcctum venerunt Evangelii. — Ità ut vincula raea manifesta fieront in ChT\sto in omniprœtorio et in cœteris omnibus; — et plures ex fratribus in Domino confidentes in vînculis meis, abundantiùs auderentsinc timoré vcrbum Dei ioqui.— Sur tout ceci, V. l'excellent Mémoire de M. Tabbé Greppo, sur les Chrétiens de la maison de Néron, Paris, 1840. — (4) Rom. I. 14.
/i08 DU CHRISTIANISME.
Non-seulement Sénèque connaît les Saintes-Écritures et semble plus d'une fois traduire la Bible , que l'interprétation des Septante avait mise aux mains de tous les hommes instmils; non-seulement il nomme les Juifs, il connaît leurs doctrines, il rend même hommage à la foi sérieuse de ce peuple qui, « lui , du moins , possède la raison de ses pratiques mystérieuses (1). » Mais encore, nous pouvons le dire avec Tertullien , Sénèque est souvent chrétien , Seneca sœpe noster (2). Les traces de la prédication chrétienne sont demeurées dans sa pensée, on vient de le voir plus d'une fois ; elles sont parfois dans son expression, je dirai même jusque dans sa langue (3). Sénèque a vu l'éclatant supplice des premiers martyrs ; c'est même après ces horreurs qu'il a tâché de s'éloigner de Néron et de la cour (4) : il a vu , comme l'a vu tout le peuple de Rome , le christianisme vivre , prêcher et souffrir ; et lui qui loue et admire tant de fois la fermeté au milieu des tortures, n'a pu effacer ce souvenir de son esprit (5). S'il ne noranae pas les chrétiens (6), ne faut-il pas dire, avec saint Augustin,
(]] Reprehendit (Seneca) sacramenta Judsorum et maxime Sabbata» inutiliter id C08 facere adfirmans... (Aug. Civ. Dei. VI. 11). Subjecit tamen sehtentiam qoâ significaret quod de iUorum sacra mentorum raUone senti ret : Illi tamen causas ntûs sut noverunt; major pars populi facit quod cur facit ignorât (Id., Ibid.). — Accendere aliquem lucernam Sabbatis prohibeamus. Sénèq., Ep. 95.
(2) TertulUen, de Anima. 20. Saint Jérôme va plus loin et dit : noster Seneca. Adv. Jovinian. 1.
(3) Ainsi le mot de chair, pris dans le sens chrétien : Animo cum came grave certamen. F. dans la note à la fin du volume.
(4) Tacit., Ann. XV. 46.
(5) F. ci-dessus, tom. I, p. 454 et 455. Ajoutez aux passages qui y «ont cilés, celui-ci que nous a conservé Lactance : « L'homme de bien, quand il voit la mort devant lui, ne se trouble pas comme si c'était pour lui une chose nouvelle. Qu'il faille souffrir dans tout son corps, qu'il faille sentir la flamme dans sa gorge [site flamma ore recipienda sit, comme les martyrs de Néron, F. 1. 1, p. 453. 454), qu'il faille étendre ses hras sur un gibet, il ne se demande pas ce qu'il doit souffrir, mais avec quel courage il doit souffrir. » Aussi Lactance ajoute-t-il : « Celui qui adore Dieu, souffre sans crainte tous ces tourments. » Lactance, Divin. Instit. Vl. !7.
(6) A moins cependant qu'il ne faille entendre des chrétiens et non des juifs (avec lesquels on confondait souvent les chrétiens) le passage suivant : Où m intérim us-
DU CIIUISTIANISMK. (i69
qu'il a craiat de les louer contre ropinion de son temps ou de les blâmer contre sa propre conscience (1) ?
Ce ne fut donc pas la philosophie qui put inspirer le christianisme; mais la société , telle qu'elle était alors, put- elle Taider et favoriser sa propagation ? Si le mouvement général des idées, si les lumières répandues dans le monde n'ont été pour rien dans ce qu'on veut appeler Yinvention du christianisme, le mouvement des faits, l'état des mœurs, la condition des hommes, telle qu'elle était dans le monde romain, a-t-elle pu servir à la diffusion de la foi nouvelle? Si le christianisme n'a pas cherché ses modèles parmi les penseurs du siècle , a-t-il du moins cherché dans la masse agissante, souffrante, passionnée, ses disciples et ses auxiliaires ?
Nous en convenons: le christianisme pouvait le faire, et un tel point d'appui n'était pas moins aisé à conquérir qu'il était utile à employer. Nous savons assez combien est facile le succès des doctrines qui s'appuient sur l'intérêt du grand nombre et lâchent la bride à son ressentiment ou à ses colères. Si le christianisme eût paru au monde , proclamant l'égalité absolue dans la vie civile , la liberté de l'homme , l'indépendance des nations , les droits du sujet contre le prince ; s'il eût promis richesse au prolétaire, affranchissement à l'esclave, , émancipation au citoyen ; s'il eût mis la révolte en tête du code de ses devoirs, quelle admirable matière le monde ne présentait-il pas à ses triomphes ! Il y avait sujet d'insurrection, et sous le toit domestique contre le maître, et dans la cellule du pauvre contre le palais du riche, et dans le monde entier contre Rome, et dans Rome contre César ! Et si l'on doute de la puissance de ces éléments de révolution, que l'on pense quels périls et quels troubles avaient suscités dans
<)oè eo sceleratissimœ gentis consuetudo convaluit, ut per omnes terras jam reccpta sU. VicU victoribus leges dcderunt (apud Augustin, loc. cit,). -
(t) De Civit. Dei. VI. 11. Chiistianos jam tum Judœis inimicissimos in neutram partem commemorare ausus est, ne vel laudaret contra patriœ consuetudincm, vcl reprchcnderet contra suam forsitan voluntatenri.
l'empire un Spartacus arnaanl les esclaves, un Catilina appelant à lui les prolétaires, un Mithridate soulevant les provinces conquises, un Brutus frappant César. Si le christianisme, au lieu de se contenter d'introduire dans les choses de ce monde le gouvernement de la conscience, eût prétendu les gouverner par les principes universels, les volontés menaçantes, les théories actives , les procédés violents des révolutionnaires modernes ; si la Bonne nouvelle eût été celle de l'émancipation actuelle et universelle : assez de millions d'hommes , dans cette société dont l'oppression élait la loi fondamentale, eussent adhéré à cette charte du peuple, et combattu pour cet évangile révolutionnaire qui eût fait de Pierre, tout à la fois un Spartacus, un Galigula, un Mithridate, un Brutus.
Mais rien de tout cela. Pierre ne veut être que le serviteur des serviteurs de Dieu. Ce que Dieu permet, il le subit, il l'accepte, il le révère. Quand les institutions iniques sont devenues la loi du monde, il ne les attaque pas, il les tient même pour nécessaires et légitimes. L'esclavage, l'infériorité du pauvre, la domination de Rome sur le monde, la puissance des Césars sur l'univers et sur Rome, lui apparaissent, sinon comme juste dans leur principe, mais du moins comme nécessaires dans leurs conséquences et légitimées par la possession. Nulle part il ne jdécrie, nulle part il ne pose en principe leur iniquité; les déclarations de droits, les proclamations de principes sociaux ne sont pas à son usage. Que l'esclave ne vienne pas ici, ardent pour la liberté et impatient de s'affranchir : Pierre et Paul lui disent qu'il doit rester dans l'esclavage et demeurer soumis à son maître, tant qu'il ne* pourra par les voies légales parvenir à la liberté (1). Que le pauvre ne vienne pas, dévoré d'envie à la vue de la fortune du riche son voisin et plein du désir de s'en emparer : on lui dira qu'il faut souffrir, qu'il faut respecter le bieil d'autrui, qu'il faut attendre ee que lui don-
(1) Eph, VI, 5. 9. Col. m. 22, m n, 9. JO. I Pelr. H. 18.
DU CHRISTIANrSME. UU
nera le riche, Q\xe le sujet irrité de César, le patricien dénoncé par les délateurs, le provincial opprimé par les proconsuls, ne vienne pas proférer des plaintes, soulever des révoltes : Paul lui dira qu'il doit se soumettre, que toute puissance vient de Dieu, qu'un roi, Néron lui-même, doit être obéi, « non-seulement par la crainte qu'il inspire^ niais par le devoir qui lie nos consciences envers lui (1). » Ainsi point de remède à attendre, point d'ambition à n/)urrir, point de liberté, de fortune, de voluptés à espérer en ce monde. Et la ressource dernière du désespoir, le droit, incontesté par les philosophes, de chercher, quand l'âme s'est épuisée à souffrir, le repos dans la mort, cette ressource-là même, cette épée libératrice, le christianisme la retire des mains de l'esclave. Pour toute consolation et pour toute joie, le christianisme lui impose sa dure et triste vertu, la résignation ; il lui offre d'imiter un Maître qui a porté la couronne d'épines et qui a marché sur les roches du Calvaire, les épaules chargées d'une croix. Voilà comment il fait illusion à l'homme, comment il encourage ses espérances, comment il le séduit, comment il enrôle sous son drapeau révolutionnaire ceux qui souffrent, ceux qui gémissent, ceux qui sont irrités.
Et d'un autre côté, s'il ne flatte pas les pauvres, fl^ttera-t-il davantage les riches dans leurs plaisirs, les puissants dans leur oppression journalière. César dans sa tyrannie? Si les lois générales de la société lui paraissent dignes de respect, par^ cela seul qu'elles sont générales, l'usage que l'homme peut faire de ces lois est un fait individuel sur lequel le christianisme aie droit d'interroger chaque conscience. Il ne discute pas les institutions, mais il jiige les hommes. Il n'est pas venu redresser les torts de la société ; mais il est venu reprendre les péchés de chacun de ceux qui la composent. Il dit sans crainte au maître de ne pas mépriser son esclave, parce que ^
• (0 Noil solùm propter iram, sed etiam propter cbnscientiam, V, Rom. XHÎ. 1-7- TU, lu. M Pelr, 1M3-15. 17.
Dieu est le maître de Tun et de l'autre (1). Il dit au riche de ne pas s'enorgueillir de son anneau d'or et de ne pas traiter le pauvre avec dédain (2). Quand il prie pour les princes, il ne demande point pour eux, comme ils sont accoutumés de le faire, les biens et les plaisirs ; il demande ce dont ils ont
besoin, la justice et la chasteté. A tous il impose rudement et sans détour le devoir, eux avares; de faire l'aumône, eux superbes et. durs, d'être humbles et doux, eux sensuels, de pratiquer le jeûne, eux égoïstes, de courir aux échafauds.
Il entreprend donc la tâche difficile et singulière de prêcher chacun contre son intérêt et ses passions; l'esclave en faveur de l'esclavage, le maître en faveur de la liberté. Ce qu'il interdit au pauvre d'exiger ou de prétendre, il veut que le riche le donne volontairement. Et son triomphe, s'il triomphe, aura cela de merveilleux, que les institutions du paganisme, inattaquées par ceux qu'elles oppriment, seront abolies par ceux qui en profitent; que l'esclave résigné à la servitude sera émancipé par les scrupules du maître ; que le prolétaire humble et patient sera enrichi par la conversion du riche ; que Gésar enfin , à la voix de ces aî)ôtres qui plient la tête sous la tyrannie , se démettra de sa tyrannie ! Voilà quelles sont ses armes révolutionnaires, et comme il prétend changer la face du monde, enseignant la patience illimitée à ceux qui souffrent , le sacrifice volontaire à ceux qui jouissent.
Mais alors qui sera donc pour lui? Sans complaisance pour les puissants, sans espérance pour séduire les faibles, sqrqui compte-t-il? L'esclave versera-t-îl son sang pour la servitude, le maître pour l'émancipation ? Les grands et les riches ne viennent point à lui, rebutés parla dureté de ses maximes, par son amour de l'humilité et de la souffrance : parmi les chrétiens, en effet, il n'y a « ni beaucoup de sages selon la
(0 Ephes. VI. 9. — (2) Jac. H. 2. 3. 4.
DU CHRISTIANISME. kl%
chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles (1) ; » le philosophe grec, le docteur juif, n*entrent guère dans rassemblée chrétienne (2). Et d'un autre côté, les faibles et les petits auxquels le christianisme ne sait prêcher que la soumission et l'amour de leur misère, lui viendront-ils ? Factieux aux yeux des grands par cela seul qu'il ne concède rien à leurs vices, impopulaire auprès des petits en maintenant les institutions qui les oppriment, pour qui est-il donc? Qui sera pour lui? L'esclave auquel il interdit la fraude, la rébellion et la fuite, ou bien le maître dont il reprend la débauche et l'arrogance? Le pauvre auquel il ordonne de respecter le bien du riche, ou le riche auquel il ordonne de se dépouiller pour- vêtir le pauvre? Israël dont il s'éloigne en l'apjielant impie et déiciie, et dont il flétrit la révolte contre Rome comme* une révolte contre Dieu, source d'épouvantables malheurs ; ou bien, Rome dont il se sépare également en sépjarant son culte du sien, en méconnaissant ses dieux, en criant tout haut que son Jupiter n'est que pierre, bois ou métal ? Tous les mécontents et les factieux auxquels il prescrit de respecter César, ou bien César qu'il refuse d'adorer? Le malheureux auquel il interdit le suicide, ou l'heureux du siècle auquel il impose le martyre ?
Personne, en effet, ne sera pour lui. Nul bras de chair ne s'élèvera pour sa défense. « Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas, dit saint Paul, les armes de la chair (3). » Nul secours matériel ne peut entrer dans ses calculs. Ni cette ambition guerrière et nationale que Mahomet a soulevée, ni ces mille passions, ces mille préventions, ces mille instincts que le protestantisme a su mettre en œuvre, ni ce facile ébranlement donné aux peuples par l'esprit révo-
(i ) Videte enim Yocationem vestram, fratres, quia non mulU sapientes secundùm carnem, non muiti potentes, non mulli nobiies. I Cor. 1. 36.
(2) Ubi sapiens? ubi scriba? abi conquisitor hujus seculi ? Ihid. 20.
(3) In carne enim ambulantes non secundùm carnem militamus. — * Nàm arma militiœ nostrœ non camalia sunt. U Cor. X. 3. 4.
klk DU CHRISTIANISME.
lutionnairë; les prêchant selon leurs désirs et transformant leurs appétits en maximes ; le christianisme n'a rien de tout cela pour lui.
Et pourtant, cette .doctrine, préchée depuis quarante ans à peine, était sous Néron partout manifeste. J'ai déjà dit un . mot (1) de cette publicité du christianisme' à sa naissance. ' C'est une grande erreur de croire qu'il fut dans ses premières années obscur et ignoré. La persécution seule et la persécution sanglante le força de descendre dans les catacombes. Jusque-là il ne cherchait point l'éclat ; mais encore moins se cachait-il sous le voile du secret. Ces prédications de saint Paul sur toutes les places et dans toutes les assemblées de la ' Grèee ; ces contradictions publiques et violentes que Ja foi éprouvait ( « nous savons de cette secte qu^de tout côté <m la contredit » (2) ) ; ces calomnies et ces haines pop\ilaires, dont Tacite et Suétone se font les échos ; enfin cette solennelle immolation des premiers martyrs au milieu d'un fête, dans les jardins de Néro'n, en face de Rome tout entière, presque émue de pitié ; ce supplice d'une « grande multitude d'hommes (3) » que Néron tenait à rendre public, d'autant plus qu'il se' lavait par là du crime de l'incendié : tout cela prouve que le christianisme, dès les premiers jours de son existence, n'était pas si petit, si secret, si ignoré. Ce n'était pas une occulte franc-maçonnerie que l'association des chrétiens. Elle vivait en plein jour, parlait et prêchait en face de tous. Et quand aujourd'hui elle rappelle ses origines, elle peut dire au monde ce que saint Paul disait au roi juif Agrippa : « Je parle sans crainte devant loi. Rien de tout ce que je rappelle ne peut (être inconnu : car rien de tout cela nb s'est passé dans l'ombre (4). »
(1) Tom. I, p. 461-462.— (2) Act. Apoat. XXVHI. 22.— (3) Tacite, Aim. XV. 44.
. (4} Scit enim de bis rcx, ad quem et constanter loquûr. Latere enim enm nihil lio-
rum arbitrer. Neque enim in angulo qoidqoid hqrok gestqm est. Aet. Apoet.
XXVI, !?e.
Dès les premiers jours aussi , non-seulement Texislence de l'Église, mais son action futVisible. Je ne jette. point les yeux sur les siècles postérieurs; je m'en tiens à ces quelques années de la prédication apostolique , à cette première génération de chrétiens qui avaient vécu en même temps que le Fils de Dieu. Et je dis que, dès cette époque, la foi chrétienne avait plus d'églises et plus d'évêques que la philosophie peutêtre n'avait jamais compté de maîtres ou d'écoles ; dès cette époque, l'Orient, la Grèce, l'Italie, pour ne pas parler du reste de l'empire, étaient semés de communautés chrétiennes (1). *Ce n'est pas assez : le christianisme agit dès ce temps ^ même sur le monde qui reste païen. Il semble que le jour où la croix a touché Rome, Rome s'est sentie émue comme par une étincellcôecrète dont elle méconnaissait l'origine. C'est depuis ce jour que les affranchissements se sont multipliés, que la condition d'esclave a commencé à s'adoucir, les rangs de la société à se niveler (2). Depuis ce jour, des lois plus favorables à la femme ont brisé l'immiséricordieuse constitution de la famille romaine (3). Depuis ce jour aussi, la philosophie est devenue ce que nous l'avons montrée, mêlée de vives lumières au milieu d'épaisses ténèbres , portant sur un tronc vieilli des fruits de vérité qui ne sont pas les siens. N'est-il pas maintenant assez clair que de la seule prédication chrétienne ont pu jaillir ces quelques vérités qui se mêlent aux erreurs du stoïcisme ? N'est-il pas assez clair que le christianisme embrasse et pénètre le monde même qui le persécute? L'Église chrétienne vivifiait ainsi une société qui ne voulait pas d'elle. Il n'était pas nécessaire de s'être approché d'elle et d'avoir touché la frange de sa robe (4), pour sentir la vertu , qui en sortait : elle faisait ce qu'avait fait son Maître ; elle fai-
(1) F. tom, !, p. 364, 451.
[2) F. tom. I, p. 379} cî-dessus p. 262-263 (an de J.-C. 47).
(3} Loi qui admet la mère à la succession de ses enfants. Loi qui décharge la femme de la tutelle des agnats. F.ci-dessu3> p. 320. 321, sous Claude. (4) Si tetigero tantùm vestlmenta ejus, salva ero.... Matth, IX. 20. 22. Et statim
ft76 DU CHRrSTUNISME.
sait même plus encore (1) : et comme l'apôlre dont Fombre seule guérissait les malades qu'on avait placés sur son passage (2), il suffisait qu'elle eût jeté sur vous quelque ombre de sa vérité et de sa vertu.
Un fait demeure donc, un fait incontestable : c'est qu'une doctrine à laquelle personne ne songeait au temps d'Auguste, quarante ans plus tard , au temps de Néron , avait des disciples par milliers ; — quatre cents ans plus tard était maîtresse du monde. — J'oserais demander humblement qu'on m'expliquât ce qui a donc eu lieu dans ce court espace de quarante ans? -^ quand cette doctrine est née? en quel lieu? dans quelle tête ? — avec quels éléments , recueillis par la tradition ou par la science ? Ou, si elle est née sans éléments étrangers, par la puissance de quel génie? — Comment celte doctrine, née, je ne dirai pas seulement dans les conditions ordinaires de la pensée humaine, mais dans un pays obscur, chez des hommes ignorants, sans voyage et sans lettres, at-elle eu dès Fabord un caractère positif, défini, universel, complet, plus philosophique , en un mot, qu'aucune philosophie? — Gomment celte doctrine, si mal préparée par toutes les tendances des époques précédentes , a-t-elle trouvé néanmoins accès dans toutes les cités? Comment cette doctrine, si contraire à toutes les idées, à tous les intérêts, à toutes les passions du siècle, a-l-elle trouvé en si peu de joure autant de disciples? — Et ces hommes, assez singuliers pour la croire, assez hardis pour se charger de la répandre, assez insensés pour le faire sans hésitation, sans réserve, sans crainte, assez étrangement heureux pour y réussir, quelle a
Jésus in semetipso cognoscens virtutem quœ e\ierat de lilo. Marc. V. 30. — V. aussi, YI. 56. Luc. YUï. 44-48.
(1) Amen, amen, dico vobis : qui crédit in me, opéra quse ego facio et ipse faciet, et miyora horum faclet. Joan. XH. 24 .
(2) Itù ut in plateas ejicerent inûrmos et ponerent in lectulis ac grabatis, ut, veniente Petro, sallem umbra iilius obumbraret quemquam iilorum et Itberareolur ab Infirmitalibus suis. Act. Ap. V. 15.
donc été leur force? leur espérance? leur but, dans celle « folie de la prédication, scandale pour les Juifs, démence pour les païens, » dans l'enseignement de cette (1) <i sagesse cachée que n'a connue aucun des princes de ce monde (2) ? » L'explication humaine de ce fait est encore, pour me servit d'une expression qu'a adoptée l'esprit hésitant de notre siècle, un travail qui reste à faire. Il est vrai : on a discuté de près et avec la plus minutieuse critique les origines du christianisme, telles que les racontent les chrétiens. Mais ceux qui ont pris la peine de relever avec tant de soin les prétendues difficultés de cette histoire, devraient bien à leur tour nous la donner telle qu'eux-mêmes la comprennent: Ils devraient nous dire une fois le mystère de la naissance et de la propa- . gation du christianisme , ces deux faits si peu expliqués ; après avoir détruit notre erreur, il serait temps qu'ils nous donnassent le secret de leur vérité. Il serait temps que le récit succédât à la polémique , et que la sagesse de notre siècle abordât la question toute positive qu'à notre tour nous nous permettons de lui soumettre. Il serait temps que notre époque, dans sa philosophie et ses lumières, se tirât d'affaire mieux que Gibbon et tant d'autres, qui prennent le christianisme déjà adulte, tout viril et tout grandi, sans dire mot de sa naissance; ils supposent qu'il est né sans dire comment. G ette grande phase humanitaire qu'on nomme le christianisme vaut la peine, ce me semble, qu'on en sache et qu'on en dise l'origine.
Il serait même à propos de ne plus se servir de la ressource usée du mythe et du symbole, vague histoire par laquelle on prétend échapper à l'histoire positive, comme avec la phrase on croit pouvoir se dispenser du fait. Quarante
(1) Slultillam prœdicalionis, l Cor. I. 21... Judœis quidcm scandai uni, gcntibus autem Btultitiam. Ih. [23.
(2) Loquimut Dei sapieirtiam in mysterio quîB abscondita est.., quam ntrao principum hujus seculi cognovit. Ih, U. 7. 8.
klS DU CHRISTIANISME.
années suffisent-eltes donc. pour transformer l'histoire en un conte populaire, le conte* populaire en poésie , la poésie en une doctrine positive et sérieuse? Et si une transformation aussi prompte fut jamais impossible, n'est-ce pas à l'époque de Claude et de Néron, la moins fraîche, la moins primitive, la moins populairement poétique de toutes les époques? si bien que les hommes de ce siècle se vantent eux-mêmes de Ce que la pensée toute positive a cessé d'être poétique, de ce que la poésie ne va plus aux intelligences nouvelles comme à celle des anciens jours (1). Une allégorie serait devenue un dogme, une fable vulgaire serait devenue la croyance des hommes sérieux, en un pareil siècle et en quarante ans !
Quant à nous, — en attendant que « les princes de ce monde et les sages du siècle » nous communiquent à ce sujet leurs lumières , — ne craignons pas de le dire iivec l'Apôtre : Le succès du christianisme était impossible, l'entreprise absurde, la prédication insensée. Et cependant — si ce succès impos-
(1) « Il fut un temps, dit très-bien Plutarque , où les vers, le rhytfame, les cbants étaient pour les hommes comme la monnaie du discours. Toute histoire , toute philosophie, tout événement, toute pensée à laquelle peut s'appliquer Téloquence, était consacrée par la poésie et par la musique. » (C'est bien là la poésie primitive, populaire, mythique.) « Ce que peu d'hommes comprennent aujourd'hui, tons alors aimaient à l'entendre, bergers, laboureurs, oiseleurs, comme dit Pindare. Grâce à la disposition poétique de ces siècles, le chant et la lyre servaient à corriger les mœurs... à louer les dieux... Mais lorsque, avec les événements et les hommes, la coutume a changé , quand l'homme a rejeté 4'inutiies parures, déposé sa longue robe, coupé son abondante chevelure et sorti ses pieds du cothurne, quand il a appris, non sans raison, à opposer au luxe une vie frugale, quand il s'est cru mieux paré par un vêtement simple, que par une vaine et impertinente recherche : la forme
' de son discours a changé aussi ; l'histoire est descendue de son char poétique, et le langage de la prose a servi à distinguer la vérité des fables. La philosophie à son tour cherchant une doctrine puissante et sage, plutôt qu'un langage propre à émouvoir les imaginations, la philosophie n'a plus soumis ses leçons à la cadence des vers. » Plutarque, De Pylhiœ oraculis, ch. 23. 26. (7) (seu Quarè Pjlhia versu non respondeat)... Et remarquez que Plutarque considère ce changement
. comme un progrès de la civilisation. « Un tel changement, dit-il, est un bien pour les hommes. »>
sible a eu lieu, si cette espérance absurde a été accomplie , si cette prédication insensée a « renversé la sagesse des sages et condamné la science des savants (1) ; » la seule explication n'èst-elle pas celle de TpAôtre : que « Dieu a voulu rendre folle la sagesse de ce monde' (2); » qu'il « a choisi pour confondre les sages ce qui est insensé selon le monde , pour confondre les forls ce qui est infirme selon le monde , ce qui est obscur et méprisable selon le monde, ce qui n'est pas' pour détruire ce qui est, afin que nulle chair ne se glorifiât en sa présence (3) ? »
Mais ceci est un sujet sur lequel un jour, si Dieu le permet, nous pourrons revenir. Il nous suffit d'avoir montré comment s'engageait la lutte : lutte de quatre siècles , ou plutôt lutte de tous les siècles ; lutte implacable et qui chaque jour devait apparaître plus évidente. Chaque jour le polythéisme, l'idolâtrie, et ces deux grandes plaies nées de l'idolâtrie, l'impureté qui flétrit les races humaines, la haine qui les divise , les opprime et les tue, se montreront avec une constante évidence. Chaque jour aussi les trois caractères opposés de la loi nouvelle, la foi pure qui en est la base, la chasteté et la charité qui naissent de la foi , apparaîtront dans la vie chrétienne, non plus parfaits ni plus purs, mais plus éclatants et ' plus visibles. Ce seront d'un côté toutes les « œuvres de la chair: fornication, impureté, impudicité, luxure, servitude des idoles, empoisonnements, inimitiés, disputes, rivalités, colères, querelles, dissensions, partis, jalousie, homicide, enivrenaents, débauches et toutes choses semblables (4) ; » de l'autre côté, ce seront tous « les fruits de l'esprit : la charité.
(1) Perdam sapientiam Bapientium, et prudentiam prudentium reprobabo. 1, Cor. I. 19. — (2) Nonne stultam iecU Deus sapientiam hujus mundi?I&. 20.
(3) Qus stulta sunt mundi elegit Deus ut confundat sapientes, et infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia ; — Et ignobiiia mundi et contemptibilia elegit Deus, et ea qus non sunt ut ea qus sunt destrueret; — Ut non gtorietur omnis caroin conspectu ejus. Ib. 27-29.
(4] Manifesta sunt autem opéra camis : quae sunt, fornicatio, immunditia, impu-
ftSO DU CHRISTIAN (SMK
la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la longanimité, la douceur, la foi, la modestie, la tempérance, la chasteté (1). » Car dans. la société comme dans ITiomme, .« la chair lutte toujours contre Tespril, l'esprit contre 1^ chair (2); » et le monde ne pardonne pas à "ceux qui « ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences (3). »
Entre ces deux ennemis se plaçait la philosophie, rattachée au paganisme par son origine et par ses vices, au christianisme par la lumière qu'elle empruntait à son flambeau. Le christianisme et la philosophie grandissaient en même temps : l'un déjà plus populaire, l'autre plus éclatante; l'un poursuivi sans rémission par un monde égoïste et sensuel, l'autre persécutée aussi, mais non sans exception et sans relâche ; différents surtout en ceci, que le christianisme tenait tout de lui-même ou plutôt de Dieu , et que la philosophie tenait du christianisme le peu de vérité qu'elle avait.
Tous deux s'étaient trouvés en face des rigueurs impériales. Rome était déjà tout empreinte du sang des martyrs; Néron déjà avait soutenu contre les philosophes une lutte ensanglantée. Paul, Pierre, Barnabe, avaient scellé leur foi par leur témoignage suprême, en même temps que les Plau-
dicitia, luxuria. — Idolorum servitus, veneûcia, inImiciUsB, contentiones, aernulatiV nés, irs, rixsB, dissensîones, bectae, — Invidis, homicidia, ebrietates, comessatioacs, et bis similia : quœ prœdlco yobis, sicut prsedixi, quoniam qui talla agunt, regnimi Dei non consequentur. Galat. V. 19-21. — Saint Pierre dit aussi, en parlant des païens : « His qui ambulavcrunt in luxuriis, desideriis, vinolentiis, comessatiooibus, potationibus, et illicitjs idolorum cuitibus. » I Petr. ]V. 3.
(1) Galat. V. 22. 23. Fructus aulcm spirilûs est : charitas, gaudium, pax, patienlia, bcnignltas, bonitas, longanimitas, — Mansuetudo, fides^ modcslia, continentia, casUtas. Adversus hujus modi non cstlex.
(2) Jd. 17. Caro enini concupiscit adversus spiritum : spiritus autem adversus carnem : hœc enim sibi invicem adversantur : ut non quœcuinque vulljs, ilia faciatis.
(3) Id, 24. Qui sunt autem Christi, carnem suam cruciflxerunt cum vltlis et concupiscentiis.
DU GHRISTIAISISMJi\ ^81
tus, les Silanus, les Thraséa avait payé par une mort inutile la courte gloire de leur orgueilleuse vertu. Quand Néron fut tombé, la philosophie revint d'exil, leva la tête, se mêla aux querelles des partis, prétendit au pouvoir et finit par y arriver. Le christianisme au contraire , qui n'avait rien à faire au milieu des querelles de la Rome impériale , le christianisme, auquel on ne pardonna pas, continua de cacher dans les catacombes son humble et rapide progrès.
Les docteurs dans l'école succédèrent aux docteurs, comme dans l'Église les apôtres aux apôtres. En même temps que l'Église suivait son admirable carrière, dans laquelle les saints engendraient les saints et les martyrs naissaient des martyrs ; en même temps que les Ignace et les Clément sortaient des Paul et des Timothée , la philosophie morale du Portique, qui avait enfanté Sénèque, enfantait Épictète et Marc-Aurèle, qui tous deux gardent des traces évidentes de rinfluence chrétienne et du voisinage de la foi. La philosophie théurgique ou pythagorique de Sotion, de Sextius, de Musonius, produisait Apollonius, son héros et son dieu: et plus tard devait sortir d'elle ce néo-platonisme alexandrin, suprême héritier de toutes les écoles antiques, dernier adversaire du christianisme, en même temps qu'il en était l'imitateur.
Comment cette lutte a-t-elle fini? Chacun le sait. Mais il appartient, ce me semble, à notre sujet, de dire en terminant de quelle manière cette puissance romaine, dont nous avons admiré la grandeur et montré le déclin, entrait dans les desseins de Dieu pour la constitution de son Église; et comment ce grand fait de la conquête par un seul peuple de tout l'univers civilisé, se lie par mille rapports au fait unique de la prédication de l'Évangile à tout l'univers.
Certes, pour qui veut lire, l'anathème contre Rome païenne est éclatant dans les saintes lettres. Cette prostituée, qui a fait boire tous les rois et tous les peuples de la terre dans la coupe de son abomination, cette cité « ivre du sang des mar-
tyrs (1), » cette Babylone au-dessus de laquelle Fange tient suspendue la meule de pierre qu'il laissera tomber pour l'écraser (2), ne saurait échapper « aux vrais et justes jugements de Dieu (3). Dieu se souviendra d'elle pour lui faire boire le calice de sa colère (4). » Ces rois viendront, que l'apôtre avait Vus dans son exil de Patmos ; « ils se réuniront de tous les bouts de la terre pour le grand jour du Dieu toutpuissant (5). En un même jour viendront sur elle toutes les plaies, la mort, le deuil, la faim et le feu ; parce que Dieu est puissant et qu'il la jugera (6). »
Et cependant, quels ne sont pas sur cette cité mystérieuse les ineffables desseins du Seigneur? Rome sort de ses ruines et de la main des Vandales, pour régner une seconde fois sur le monde. Rome expiée par le feu et le sang, Rome sanctifiée par un pouvoir tout divin, verra s'accomplir dans un sens plus élevé les téméraires oracles de ses prophètes. Ses empereurs l'ont quittée ; les Césars n'ont pas compris qu'il fallait rester là où , sur des siècles de gloire païenne, s'élevait une puissance nouvelle, éternelle comme la foi. En se jetant vers l'Orient, ils ont brisé l'unité de l'empire, ils ont rompu cette soudure que la puissance romaine avait formée entre l'Orient et l'Occident , ils ont présenté aux incursions des barbares une monarchie à deux têtes, affaiblie et désarmée.
Mais, si Rome n'a pas gardé le successeur d'Auguste, Rome a gardé le successeur de Pierre. Constantin et ses fils, dans leur fausse et peureuse politique, ont pu porter ailleurs une souveraineté prête à faillir ; mais les papes ont compris, par un instinct de leur génie j que cette ville flétrie par tant de crimes, si païenne encore et si pleine de regrets pour ses idoles, était cependant la ville où il fallait rester. Ils ont cora-
(1) Âpoc. XVn. 6. Et vidi mulierem ebriam de sangaine sanctorum, et de sanguine martyrum Jesu. Et miratus sum cùm yidissem illam admiralione magnà.
(2) Apoc, XVni. 21. — (3) Ihid. XIX. 2.
(4) XVI, 19. —(5) XVI. 14, - (6) XVIU, 8.
DU CflRISTIANtSMB. 48d
prid ([\ïe là était leur place , au pied de ces Alpes qu'allaient bientôt traverser les barbares, les premiers sur le chemin de ce torrent qui débordait sur le monde, à la tête de cet Occident qui seul devait consetVer le dépôt de la civilisation et d^ la fol'. Une pensée ânti-chrétienne a présidé à la politique liés Césars de Constantinople , animés contre les pontifes d'un esprit de folle Révolte et de jalouse indépendance, théologiisns Captieux et persécuteurs , bientôt précipités dans le schisme qui brisa la force de leur empirie en le séparant de la teiVHteation et dé Tunité catholique. Une pensée toute chrétienne au contraire inspira la papauté ; elle sentit que dans Rortl'^ résidait l'unité dû monde, que Rome était le centre Marqué par te doigt de Dieu, auquel les peuples devaient se rattacher? la papiauté est restée dans Rôrtie pt)ur sauver TOcfcidettl fel te monde.
Âittsi^ eactore une fol^, les oracles païehs n'avaient pas été teeutfeurs : Virgile, en promettant à la cité reine un empiré ^àn$ fin , avait été bten autrement prophète qu'il iie pouvait le croire. Rome représentait toujours la force, la sublimité , la grandeur (ew^xv}); Rome était toujours la puissante mère doht l'abondante mamelle {rufnà) (1) devait donner aux peuples le lait de là civilisation et de la foi. A un degré bien plus haut , et dans tiii ordre d'idées bieh supérieur, Rome chrétienne nous apparaît avec les mêmes vertus et le même génie que , selon saint AugustiU , Dieu récompensa dans la Rome païenne, eti lui donnant ï'émpire du monde. Il peut paraître étrange de rapprocher ainsi ôe qu'un immense intervalle sépare , de chercher un rapport entre une puissance toute terrestre et tout humaine et une puissance toute divine et toute bénife, de mettre en regard les infamies de l'antique ïlome et la sainteté de la Rome nouvelle, la perfide cruauté de la louve aVèc l'd dtiUcieur de l'agneau et la simplicité de la colombe. N^esWl pas utile , cependant ^ de remarquer combien dans
(t) V. ci-dessU8 p, t22, 81«
celle cité deux fois souveraine à deux tilres si différents, le droit et le génie de la puissance se sont révélés par les mêmes caractères ? Quand la Providence , dans la profondeur de ses desseins , préparait le peuple de Romulus pour être le centre de l'unité païenne, ou quand le Fils de Dieu, présent au milieu des siens, jusqu'à la consommation des siècles, posait à Rome la pierre angulaire sur laquelle doit s'élever son Église, Rome était investie , je ne dirai pas des mêmes titres , mais du même caractère de domination. Comme l'antique Rome, la nouvelle fut intelligente et politique ; elle aussi fut patiente et habile, plutôt que violente et impétueuse; elle aima recourir à l'autorité plus qu'au commandement, à la persuasion plus qu'au pouvoir (1). Elle aussi , et avec une bien autre certitude, posséda cet instinct de souveraineté que l'orgueil national donnait aux fils de l'antique Rome, et que la divine parole du Rédempteur donne aux humbles missionnaires de la Rome nouvelle. Elle aussi se souvint que sa tâche était de gouverner les peuples {Tu regere imperio populos. Romane, mémento) ; elle sut leur imposer son pacifique empire, et les réunir sous la paix de Dieu (pacisque imponere morem); elle sut au besoin briser les orgueilleux {debellare superbos) ; mais elle aima mieux épargner les humbles, et accorder, à qui se soumettait, un facile pardon (parcere subjectis), plus miséricordieuse par cela même qu'elle était plus puissante.
Et par cette sagesse de son gouvernement, elle devint, à son tour, comme la Rome païenne l'avait été, mais à des titres bien autrement légitimes et paternels, l'arbitre suprême, le juge universel , la suzeraine du monde civilisé (2). Jamais peut-être, à une telle distance, deux pouvoirs ne se sont plus ressemblés, par leur situation extérieure, que celui de Rome au vil* siècle de son ère, siégeant comme la présidente de la grande fédération des peuples, comme le seigneur féodal de ces cités et de ces rois qui, déposant leurs armes à ses pieds,
(1} r. ci-d&sdus liv. 1,ch. 2, S 1. pag. G5 ets. — (2) F. ci-dessus, pag. 76 et s.
DU CHRIS riANISME. hS5
venaient rendre hommage à la majesté du peuple romain ; et celui de Rome au xii' siècle de Tère chrétienne , recevant à son tour l'hommage des rois, des peuples et des cités, reconnue par eux comme suzeraine et comme arbitre, et les menant lous ensemble à la guerre sainte sous l'étendard de la croix..
Par cette sagesse de son gouvernement , ou , pour mieux dire, par la toute-puissante parole du Christ, Rome est devenue une seconde fois la « pairie commune (1), » la métropole et le centre du monde ; la cité libérale ouverte à tous, et qui donne à tous les peuples le droit de monter à ses dignités ; la cité hiérarchique dans laquelle tous les rangs sont réglés par une loi sainte, tous les ordres s'échelonnent et se répondent (2); la cité catholique, hors de laquelle personne ne demeure, si ce n'est par sa faute, qui admet, non-seulement l'étranger, comme l'admettait l'ancienne Rome , mais le barbare, non-seulement l'homme libre, mais l'esclave. C'est bien elle qui, « non comme une maîtresse, mais comme une mère, a réchauffé le genre humain dans son sein (3) ; » c'est elle qui « a nommé citoyens ceux qu'elle avait vaincus; » c'est bien elle dont on peut dire : « Heureux les pécheurs de devenir ses sujets et ses captifs (4) / »
Mais il faudrait dire maintenant comment les vertus et les gloires de l'ancienne Rome se trouvent doublées, agrandies, disons mieux , sanctifiées dans la Rome nouvelle ; comment l'œuvre que l'une essayait en s'aidant de la force matérielle et dévastatrice, est achevée par l'autre avec le seul secours de
(1) F. ci-dessu8, pag. 108.— (2) Ci dessus Ihid. S 3. p. 9| et s.
(3) Qu'il me soit permis de reproduire les citations que je faisais plus haut, et qui s'appliquent ici d'une manière remarquable :
Humanumque genus communi nomine fovit,
Matris, non domlns, ritu; civesque vocavit
Quos domuit... Claudien.
(4) Profuit injustis te dominante capi. Rutilius.
kM DU CBRISTIABUSM6.
la puissance spirituelle , vivifiante et salutaire. Rome ckFé' tienne n'a d'autres armes que les armes spirituelles de la vé^ rite et de la charité. Comme tout à Theure npus le lisions dans saint Paul , elle « ne marche pas et ne comhat pas selon la chair ; » mais ses armes spirituelles sont une « puissance donnée de Dieu pour la destruction des rempafts ennemis» pour renverser toute hauteur qui prétend s'élever contre la science de Dieu, pour réduire ei^ captivité toute intelligence sous Tobéissance du Christ (1). » P^r cette puissance, le su&-. cesseur désarmé de Pierre accomplit le laheur que le grand César avait manqué. Par cette puissance, il purifie les vertus de l'antique Rome, il efface ses souillures ; au lieu de Terreur et de la confusion païenne, de cette lutte de la tradition et de la philosophie , dans laquelle l'une et l'autre avaient fini par se perdre, il donne au mqnde une foi pure, certaine, précise, invariable , plus vivace que toute tradition , plus sublime que toute philosophie , parce qu^elle est appuyée sur la plus immuable de toutes les traditions, parce qu'elle est éclairée par l'enseignement de l'Église, la seule et véritable philosophie.
Aussi , cette loi de progrès, d'égalité, de civilisation, que les peuples avaient espérée de Rome païenne , c'^st de Reme chrétienne qu'ils l'ont obtenue. C^est à elle quHl appartenait de porter, sur les plaies de l'antagonisme païen, le baume que l'ancienne Rome s'était si follement vantée de posséder- ; de relever le sentiment humain , sans anéantir la fore^ du lien politique ; de rétablir la justice dans les lois et Phumanilé dans les mœurs, sans ébranler la vertu des peuples et leur morale ; d'émanciper l'esclave, sans mettre ^l^omrae libre en danger; d'affranchir la feiiime , sans lui enseigne^ \ç inépris 4h Vàdi" riage. Car elle seule connaissait, et pour la vertu des hommes une base nouvelle, et pour la société l^ui^aif^e un tout autre fondement, et pour l'homme une tout autre sûreté, et
(!) n. Cor. X. 4. 5.
pour le mariage une dignité tout autre et un tout autre respect.
De cette ville qui avait enseigné au monde Finhumanité et la corruption , partirent donc toutes les notions et tous les préceptes qui adoucissent et qui réforment les mœurs, qui font disparaître la cruauté des supplices, qui suppriment les combats de gladiateurs , qui ennoblissent la femme, qui donnent au mariage sa sainteté et sa perpétuité. Dans ces amphithéâtres souillés par le sang, dans ces temples témoins d'impurs mystères , elle planta l'image du Dieu de charité et le culte de la Vierge des vierges. Grâce à la ville des Césars, la modération et la justice furent enseignées au prince, en même temps que l'obéissance au sujet. Par elle furent abolis le na tionalisme antique, c'est-à-dire l'hostilité absolue, radicale, nécessaire de nation à nation ; — l'aristocratie antique, c'està-dire la supériorité absolue, radicale, oppressive, d'une classe et d'une race d'hommes sur une autre; — le despotisme antique, c'est-à-dire le droit illimité d'un pouvoir qui ne reconnaît, ni une loi sur la terre, ni une justice dans le ciel.
Sous le sceptre de l'antique Rome, Fart, la poésie, l'éloquence, loin de se développer par l'union de tant de peuples, n'avaient fait que se dégrader. Sous le règne de la Rome nouvelle, un idéal nouveau et bien supérieur s'est offert à la poésie et aux arts. La pensée humaine , plus libre , par cela même qu'elle reconnaissait ses véritables limites et ses véritables lois, a enfanté de nouveaux chefs-d'œuvre. Dans l'ordre matériel, le travail a été émancipé, l'industrie est sortie d'esclavage : le monde est devenu plus riche , non de cette fausse richesse qui se révèle parla multiplication des joies sensuelles et par un luxe meurtrier pour le pauvre, mais riche de la richesse véritable, de celle qui est la récompense du travail, de celle qui donne le pain au pauvre, le secours au malade, à la société humaine une race d'hommes puissante et vigoureuse, de celle dont il est dit : <( Parce que tu mangeras le pain ga-
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gné par le travail de tes mains, tu es heureux, et le bien te sera donné (1). »
En un mot, l'antique Rome gouvernait par une loi égoïste un monde essentiellement ennemi de lui-même ; la Rome nouvelle a gouverné , par une loi de charité , un monde que rapprochait le précepte d'un fraternel accord. L'une a régné parla haine et la terreur, l'autre par l'espérance et l'amour; l'une, tremblant en même temps qu'elle voulait se rendre terrible, redoutait à la fois et méprisait le pauvre et le prolétaire, lui jetait du pain quand elle craignait sa révolte , le laissait mourir de misère et de faim lorsqu'elle n'avait pas à le craindre. Rome chrétienne n'a jamais eu à redouter le pauvre et le prolétaire ; mais par cela même que nul intérêt temporel ne commandait sa charité, elle s'est crue débitrice envers lui d'une charité plus grande ; elle n'a pas pensé qu'elle pût jamais avoir pour lui trop de secours, trop de consolations, je ne dis pas assez, trop d'amour et trop de respect ; elle l'a secouru, non par la frumentation ou la taoce des pauvres , déplorables remèdes commandés par la peur aux peuples qui n'ont pas connu le christianisme ou qui se sont éloignés de lui, mais par les inépuisables sacrifices d'un immense amour et d'un dévouement désintéressé. L'antique Rome avait établi son règne sur l'esclavage ; et, comme toute société païenne, n'existait qu'à la condition de faire descendre , au-dessous de la dignité et des droits de l'homme, une grande partie des êtres humains. La Rome nouvelle, après avoir, pendant des siècles, porté une main prudente sur cette horrible plaie de l'esclavage, a fini par en triompher; et ce sont ses docteurs et ses pontifes, depuis saint Jean Chrysostôme jusqu'à Grégoire XVI, qui ont condamné l'antique loi de la servitude.
Ainsi , Rome pauvre, faible, désarmée, a fait ce que Rome puissante, riche, belliqueuse, n'avait ni su, ni pu, ni osé faire.
(0 Pgalm. GXXVn. y. 3. Labores manuum tuarum quia manducabis, beatoB es, et bene tibi erit.
Ainsi s*est transformé et s'est sanctifié ce pouvoir, auquel, depuis plus de deux mille ans, appartient la suprématie matérielle ou spirituelle sur le monde civilisé. Ainsi , la parole dominatrice n*a pas cessé de descendre des sept collines, glorieuses du noble sang de ces apôtres qui ont été , comme le chante TËglise de Paris, les princes d'une royauté plus grande et plus vraie, et les fondateurs de Rome régénérée (1). Il y a plus : Tordre qui venait du Capitole ne passait pas TEuphrate ni le Danube ; la voix qui descend du Vatican se fait entendre aujourd'hui par delà des mers dont les Césars ne soupçonnaient pas l'existence , et l'empire romain nous paraît bien petit, quand nous dessinons son circuit sur la carte du monde chrétien.