‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 51 sur 72 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un mot da pag^anisme moderne.

En touchant le terme de ce travail, en retrouvant, au sortir de tant de ténèbres, un air plus libre et plus pur, une pensée douloureuse demeure au fond de notre âme. Ces tristes siècles que nous venons de parcourir n'ont-ils pas quelque analogie avec le nôtre ?

Je ne suis pas le premier qui aie fait ce rapprochement. Il

(I] Nunc ô cruore purpurata nobili

NoYJsque felix Roma conditoribus, Horum tropseis acuta, quanto veriùs Regina fulges orbe toto civitas !

(Hymne pour le jour de saint Pierre et de saint Paul.)

s'est présenté bien des fois, il n'est pas loin de devenir un lieu commun. Qu'a-t-il de vrai? qu'a-t-il de faux?

Je n'ai certes pas cherché à rabaisser mon siècle. J'ai fait valoir, auprès de l'imperfection antique , la supériorité chrétienne. Est-ce à dire que nous ne ressentions rien de ce que ressentait l'antiquité ? Est-ce à dire que le paganisme ne soit plus de ce monde ?

Ce n'est pas sans dessein que je me sers de ce mot. L'homme , une fois devenu chrétien , ne redevient plus idolâtre. En quelque lieu que la loi du christianisme ait régné, mille erreurs, mille hérésies, mille turpitudes, sont trop souvent venues en sa place : mais l'idolâtrie est restée vaincue pour jamais ; les dieux tombés sont demeurés à terre.

Mais si les idoles de bois et de pierre sont brisées , ces autres idoles, dont parle l'Apôtre, l'impureté, l'avarice (1), toutes les passions sont restées au fond de l'âme. Si l'homme ne peut plus être idolâ|re, i] pey^ tpyjpurs être païen. Le paganisme séparé de l'idolâtrie n'est autre chose que les instincts corrompus et les vices de l'homme. L'homme par sa nature déchue penche vers le paganisme ; il faut que la foi nous soutienne , et, contre ces instincts qui nous poussent , nous prête une force extérieure, surhumaine, je dirais presque artificielle.

Il y a donc eu , il y a toujours combat. Si l'Église s'est continuée à travers les siècles par la fidèle tradition de son dogme, de sa morale , de ses exemples, une autre tradition par moments plus dissimulée, n'a pas moins su continuer une morale , des maximes, un entraînement, tout contraires. En quel siècle si pieux et si candide, en quelle cité si régulière et si chrétienne, en quelle cour de prince ou de seigneur, sanctifiée par tant de vertus, l'âme la plus pure , en cheminant sous l'ombre de la croix , n'a-t-elle pas trouvé sur sa

(1) Omnis fornicator, aut immundus, autayanis, quod est idolorum servi-

tus. . . Eph. V. 6.

UN MOT DU PAGANISME MODERNE. &9i

route raillerie , hostilité , et quand il se pouvait faire , persécution ? Toujours il y a eu quelque part école de paganisme ; toujours les passions ennemies, soit dans l'ombre, soit à découvert, ont fait corps contre l'Église. Des Julien et des Libanius est venu en ligne directe jusqu'à nous un certain ensemble de maximes commodes , d'habitudes sensuelles , de secrètes protestations païennes. Le monde, pour parler le langage de la chaire et celui de l'Écriture, a fidèlement hérité de l'esprit haineux de Caïphe, de la moquerie d'Hérode, et de celte insouciante question de Pilate : Qu'este que la vérité (1) ? Ce monde, en effet, pour lequel le Sauveur n'a pas prié (3) , et dont ne sont pas les vrais chrétiens (3), ce monde n-est que le paganisme dissimulé, transformé, continué.

JusquHci , rien ne distingue notre siècle des autres siècles chrétiens. Mais il est un côté de ce combat éternel qui, depuis trois siècles surtout, a pris une toute autre importance.

Le christianisme , par sa nature , n'est point politique ; il est humain. Il met la cité (iroXtç) bien au-dessous de l'homme, les affaires de l'État bien après celles de la conscience. L'État, la nation, la famille même, ne sont à ses yeux que des nombres ; l'homme est la véritable unité. L'État, la nation, la famille, sont des liens utiles et sacrés, des communautés légitimes et nécessaires, quoique purement terrestres et par suite périssables : elles existent pour l'homme , et non Phomme pour elles. L'homme, au contraire, qui est immortel, l'homme est plus grand, plus important, seul digne de protection, d'éducation et d'amour.

De là ressort dans le christianisme une politique, ou pour mieux dire, une entente des choses humaines toute contraire aux notions de l'antiquité.

(0 Dicitel Pilatus : Quid est yeritasP loan. XVUl. 38.

(2) . . . Non prp mundo rpgo. Joan. XVII. 9.

(3) De mundo non sunt, sicut et ego non 8um de mundo. Ihid, 16. 7. encore ^r la disUnction de l'Eglise et du monde, Joan. VII. 7 ; VUI. 23 ; XV. 18. 19.

L'antiquité romaine , ce résultat suprême de toute l'antiquité 9 fondait son ordre social sur ce double principe : que le devoir de l'homme envers la société dont il est membre, et surtout envers la nation , est supérieur à tout autre devoir ; et réciproquement, que la société à laquelle l'homme appartient a sur lui un droit absolu. On devait tout à la patrie, on pouvait tout pour elle contre l'étranger.

La religion chrétienne fait le contraire. Le grand devoir et le grand fondement de l'ordre social , ce n'est plus l'amour d'une abstraction qu'on nomme patrie ; c'est l'amour d'un être réel qu'on appelle le prochain. Le patriotisme, que la loi chrétienne ne condamne pas, mais qu'elle transforme , n'est qu'une des nuances de cet amour. Le patriotisme chrétien n'est qu'une dilection plus particulière pour certains hommes avec lesquels Dieu a voulu nous faire vivre ; loi sainte et respectable, mais loi secondaire , fragment d'une loi supérieure qui l'embrasse et la domine. La patrie, en effet, sous la loi chrétienne, n'est plus un être abstrait et mystérieux, quelque chose de supérieur à l'homme et qui approche de la divinité; c'est tout simplement une agrégation d'hommes, soumise comme telle à toutes les obligations de l'être humain, à toutes les règles. de justice et de charité , envers tous , citoyens ou étrangers, amis ou ennemis.

Sous la loi chrétienne, la société a donc des devoirs envers l'étranger. Il n'est permis à aucune société , à aucune race , tribu, caste ou nation, de s'aimer exclusivement, et de chercher son bien par le malheur d'une autre. Les haines nationales, l'oppression des races l'une par l'autre, je ne dis pas l'esprit d'aristocratie, mais l'esprit de caste, par suite duquel une race se prétende radicalement supérieure à une autre, sont choses païennes, et que le christianisme repousse. Elles violent le grand devoir de la justice et de la charité ; elles rompent l'unité chrétienne, elles méconnaissent l'unité humaine ; elles oublient la double fraternité des hommes en Adam et en Jésus-Christ.

LN MOT DU PAGANISME MODERNE. Un

De même encore, sous la loi chrétienne, la société a des devoirs envers chacun de ses membres, aussi bien que chacun de ses membres a des devoirs envers elle. Sous la loi chrétienne, nul pouvoir n*est absolu , nulle autorité n'est véritablement sans limites , parce que nulle n*ose s'affranchir des limites, bien plus étroites qu'on ne pense, que lui impose la conscience réglée par la foi. Le christianisme accepte à titre égal toutes les formes de gouvernement ; royal ou républicain, aristocratique ou populaire, borné par des lois positives ou par la seule puissance des mœurs , lié par des conditions faites avec les hommes ou contenu par les seuls devoirs que la loi de Dieu impose , le pouvoir est également institué de Dieu, non dans sa forme, qui est chose humaine et variable, mais dans son essence qui est nécessaire aux sociétés. Le christianisme, indifférent aux querelles politiques, bien vaines souvent et bien misérables, accepte tout également, et ne condamne que le despotisme, si par despotisme nous entendons ce que nous devons entendre , c'est-à-dire le pouvoir séparé du devoir, l'autorité qui croit avoir tout droit sur les hommes, même les droits que lui refusent laloi naturelle et la loi divine.

Cet enseignement du christianisme au sujet du pouvoir n'est pas une théorie inutile au bien des peuples ; c'est au contraire la doctrine qui a civilisé le pouvoir, et, depuis les temps antiques, en a changé toutes les conditions. Ce n'est pas seulement une vague idée de devoir imposé au souverain ; c'est une règle que notre siècle, il est vrai, comprend peu , mais une règle constante , sérieuse , positive , que de grands hommes (1) ont prêchée et enseignée aux princes, et qui , sans médire de quoi que ce soit en politique , a plus

(1) 7. Bossuety politique tirée de TÉcriture sainte. — F. aussi ses réponses à Jurieu (Avertissements aux protestants) et un grand nombre de passages de ses sermons. — Fénelon, Directions pour la consience d'un roi, etc. — Les principes de celte politique ont été, vers la fin du xviu* siècle, à Tépoque même où des doctrines

Mh UN MOT DU PAGANISME MODERNE.

ajouté au bonheur des hommes que n'ont fait jusqu'ici toutes les règles arbitraires et humaines^ dans lesquelles, à défaut d'autres, on prétend aujourd'hui enfermer le pouvoir.

Ainsi ont péri les deux principes fondamentaux de la société Idolâtre , le nationalisme au dehors , lé despotisme au dedans. Ainsi ont été installés en leur place les deux principes éternellement salutaires, éternellemekit conservateurs ^ delà llMitaiioa au dehors du droit des races et des peuples, de la limitation au dedans des droits du pouvoir, par la justice, par là conscience^ par l'amour des hommes et de Dîeuk Voilà tout entière cette politique chrétienne-, si peu savante, si méïJriàabl'e aux yeux des grands publicistes de notre siècle , et qui cependant a fait faire aux choses humaines un tel progrès que les révolutions, les constitutions, les thèses et les théories politiques ne pourront jamais lui en faire accomplir un pareil.

Mais à son tour, à rencontre de la foi chrétienne, le paganisme moderne s'est fait politique comme le paganisme de l'antiquité. Il a adopté la cité comme son temple; il a voulu déifier de nouveau la chose publique; de cette fiction qu'il k nommée patrie, il a fait son dieu.

L'opposition contre l'Église développait infailliblement de telles idées. Aux xi" et xii'^ siècles, dans les luttes des empereurs contre la papauté, on en retrouvei*ait àisémi^ht la trace. Au xiv^ siècle, dans les doctrinies qu'élâbbrérettt feh France les légistes de la Couronne, la pensée en est plus Visible encore. Au temps de la réforme^ elle devient éclatante. La réforme appuyée sur la souveraineté civile, la conviant par l'appât de la richesse et de la puissance, lui llVraht l'Église et se faisant imposer par elle à là fol des péttples, la

contraires ont commeneé à prévaloir, très-bien exposés et appiliquél û*\me manière remarquable aux différentes parties de l'administration, dans TouTTàse Intitulé : Us devoirs du prince réduits à un seul principe, oU IMscours sur la justice, par M. Moreau, historiographe de France. Paris, 1767-1782.

réforme se réduisait nécessairement à faire de la puissance temporelle une puissance quasi-divine ; elle renonçait à imposer des limites au pouvoir^ le jour où, lui donnant autorité sur les consciences, elle abaissait devant lui de toUles les limites la plus religieuse et la plus certaine.

Ne nous étonnons pas si des doctrines politiques, que nous sommes habitués à considérer comme opposées, naissent également sous l'influence de la réforme ; si elle prêche à un Henri VIII, ou si elle fait prêcher par un Jacques 1" la presque divinité des rois ; si elle inspire aux gentilshommes français leur projet insensé de république aristocratique ; si les indépendants et les anabaptistes font sortir de ses prédications lés fblies de là souveraineté populaire. Tout cela est au fond une seule et même pensée. Qu'à rencontre de la prédication chrétienne qui instruit toujours chaque homme, non sur ses droitSj mais sur ses devoirs, on dise à un peuple : « Vous êtes seul souverain et seul maître, ce que vous voulez sera la justice ; » — qu'on dise à lihe aristocratie : « Vous êtes d'un autre sang, votre race est éternellement et radicalement supérieure, la race inférieure vous appartient ; » — qu'on dise à un roi : « Vous pouvez tout; vous ne répondez de rien, ni à personne ni à Dieu ; cest Dieu qui a besoin de vous : » n'est-ce pas toujours la même chose? Cette triple pensée que notre esprit s'est accoutumé à séparer, parce qu'on l'invoque dans des temps et dans des intérêts divers, n'est-elle pas toujours ridée du pouvoir dérivant de lui-même ? de la patrie souveraine absolue, et dispensée de rendre compte à personne? N'est-ce pas toujours une révolte^ populaire, aristocratique ou royale, peu importe, contre cette loi chrélieniie qui n'admet pas la toute-puissance aux mains de l'homme ? N'est-ce pas toujours, sous un nom ou sous un autre, de l'idolâtrie et <ÎU despotisme ?

Et en même temps que, sous i'influeUce de la réforme, le despotisme antique revenait au monde, le nationalisme antique et l'égoïsme des races reparaissaient avec lui. Au moyeti

âge, les peuples se touchent et se mêlent ; leurs distinctions n'ont rien de bien délimité, et surtout rien de haineux ni de jaloux. Au moyen âge également, et même sous l'organisation féodale, il y a des devoirs de subordination et d'hommage d'une classe de la société envers une autre ; il n'y a pas le passif abaissement d'une race vis-à-vis d'une autre. Le seigneur féodal est, à vrai dire, un fonctionnaire public qui a des devoirs comme il a des droits ; ce n'est pas le membre de la caste supérieure qui repousse le paria et se croit souillé par son contact. Les haines de peuple à peuple sont modernes ; elles ne se sont guère éveillées avant le xv* siècle. L'esprit d'aristocratie insultante et dédaigneuse est moderne aussi; vous n'en trouverez guère, je ne dis pas l'exemple, mais la tradition avant le xvi* siècle. Qu'a fait la réforme, si ce n'est de rendre nationales des églises qui étaient catholiques, c'està-dire universelles? si ce n'est de rompre l'unité chrétienne au profit de l'esprit allemand en Allemagne, de l'esprit anglais en Angleterre, c'est-à-dire au profit des vanités, des jalousies et des passions de chaque pays? si ce n'est de méconnaître le caractère, un, absolu, catholiqtie^ de la vérité, pour rétrograder jusqu'au principe païen delà nationalité des religions? Mais la crise de la réforme devait à son tour amener une autre crise. Le pouvoir royal, même dans les pays catholiques, avait profité de cette sorte de rehaussement que les doctrines protestantes avaient paru lui donner. La réforme, ce semblait, était surtout faite au profit des rois : elle mettait leur puissance si près de celle de Dieu ! Le Basilicon doron de Jacques P", ce code des princes pendant le xvii* siècle, était un si bel arsenal pour les prétentions et les envahissements royaux! La réforme surtout avait donné aux Couronnes de si beaux droits sur l'Evangile et sur l'Église! Elle rabaissait tellement devant elles cette puissance gênante, cette perpétuelle entrave de la papauté et de l'épiscopat ! II est trop vrai de le dire, les rois même catholiques furent la plupart séduits. Si bien qu'au xviii* siècle, ils pensèrent à en

finir, et à supprimer une fois pour toutes celte gênante indépendance de la cour de Rome et des gens d'église.

Il est vrai : l'Église ne consent pas à n'être qu'un simple ressort dans la machine du gouvernement. Il est vrai, un évêque ne devient pas facilement un commis, et les affaires de la conscience ne se laissent pas toujours mener, comme les affaires de la police, par un vu et arrêté de M. le préfet ! Cela incommode et cela tourmente les gouvernements ; mais aussi l'Église est vraie, utile, salutaire, justement parce qu'elle a force et autorité par elle-même. L'Europe tout entière a été sauvée deux fois au moins par ses papes ou par ses évoques, et je doute qu'un gouvernement en détresse ait jamais été sauvé par ses commis.

Mais sont-ce là choses que les gouvernements comprennent avant qu'une rude expérience les leur ait apprises ? De quel pouvoir assez sage osera-t-on attendre qu'il préfère des auxiliaires à des serviteurs ? qu'il résiste à la tentation de balayer tout ce qui ne tient pas de lui sa force et sa liberté ? Quand les souverains ont cessé de croire, ils cessent bientôt de respecter : la politique ne supplée point à la foi. Quand, au xvîii* siècle, des écrivains et de beaux parleurs de cour se mirent à faire la guerre au dogme chrétien, bien des princes virent en eux de merveilleux alliés contre l'ennemi commun. Ces alliés, il est vrai, pouvaient paraître quelque peu dangereux. Leurs déclamations n'allaient elles pas jusqu'à détruire au cœur des peuples toute croyance religieuse , utile fondement, disaient les politiques, de la paix et de la subordination? A travers des adulations fort abjectes, ne pouvait-on pas s'apercevoir que leurs sophisraes enfanteraient aisément la révolte de tous les peuples contre tous les princes ? Leur esprit de flatterie pouvait faire taire leur logique, nâais ne la corrigeait pas. Tout cela était vrai ; mais on ne s'en rassurait pas moins sur ces périlleux amis : c'étaient des auxiliaires qu'on se promettait bien de rejeter le jour où ils deviendraient fâcheux ; c'étaient des fous que l'on garderait près de soi , ir. 82

tant que leur folie serait amusante ou utile, sauf à les enfermer quand leur folie serait dangereuse. On les accueillait donc , on les encourageait, on leur faisait la cour. On les lâchait contre FÉglise , comme des chiens fidèles qui , après leur curée, ne viendraient pas se jeter sur leur maître. On ne leur eût pas donné à gouverner une province , on leur donnait l'Église à détruire. Et pendant vingt ans la philosophie nouvelle siégea successivement au pied de presque tous les trônes ; elle eut ses années de faveur, elle eut son jour de puissance, à Berlin sous Frédéric, à Vienne sous Joseph II, à Pétersbourg sous le règne de celle qu'on appela la Sémiramis et qu'il faudrait appeler la Messaline du Nord , à Naples , à Madrid, à Paris, à Lisbonne, sous les Tannucci, les Aranda, les Choiseul, les Pombal.

La faute des rois fut aussi celle des grands. L'aristocratie, comme la royauté, avait eu sa part dans le butin de la réforme, et cette part, elle aussi, tendait à l'agrandir. L'esprit de caste, l'esprit des aristocraties protestantes gagnait en France, ce pays d'égalité , et altérait les véritables traditions de Louis XIV. Les exclusions fondées sur l'origine, les barrières infranchissables posées entre le noble et le roturier, en un mot, ce qu'on a appelé les inégalités de l'ancien régime, rien de tout cela n'était français, rien de tout cela n'était dans J'esprit d'une royauté dont le vieux principe était de n'exclure personne. Tout cela n'était que l'aveugle et le funeste caprice d'une cour impertinente et de deux ou trois ministres philosophes (1).

(1) V. l'ordonnance qui exige des preuves de noblesse pour l'admission aux souslieutenances, 22 mal 1781. — Vers la même époque et par suite de cet acte, les parlements décidèrent aussi que nul ne serait admis dans leur sein sans de pareilles preuves. — - Vers le même temps encore, à l'imitation de quelques cours allemandes, on commença à n'accorder ceriains honneurs privilégiés (les carrosses du roi) qu'aux familles qui remontaient au moins au xv siècle : il y avait donc pour les autres exclusion perpétuelle, et les familles privilégiées étaient constituées en véritable caste.

Rien de tout cela n'était dans l'esprit de l'ancienne monarchie française, Aussi

Cette aristocratie eu révolte contre Tégalité française et l'égalité catholique , ne den^andait donc pas mieux que de faire triompher une philosophie par elle-même peu populaire» qui fut longtemps méprisante pour le peuple, et que le peu* pie fut longtemps à comprendre. L'aristocratie trouvait fort aimables e| de fort bpn ton ces nouveaux docteurs qui l'affranchissaient d'une loi gênante* Loin de voir derrière eux le triomphe du prolétaire et du pauvre, elle trouvait avec eux un facile moyen de jouir en paix sans s'inquiéter du pauvre ni i^ prolétaire.

Tout ^'armait donc contre l'Église : vanité nobiliaire , lirceace démocratique , orgueil intellectuel , ambition royale. C'est ainsi que « les nations ont frémi, et les peuples ont noé* dite de vains conseils. — Les rois de la terre se sont levés et les grands se sont réunis ensemble contre le Seigneur et contre son Christ. — Brisons leurs chaînes» ontrils dit, et secouons leur joug de dessus nos têtes (1). »

Et l'on ne voulait pas voir une puissance nouvelle cachée derrière les philosophes, qui viendrait, elle aussi, demander sa part dans le grand pillage protestant ! L'aveuglement était sans bornes; mais comme il a été cruellement punil Le crime était grand ; mais comme il est lourdement retombé sur la tête des coupables ! Comme ces rois , cette noblesse , ces peuples eux-mêmes ont été châtiés pour leur délire sacrilège ! N'est-ce pas ici le cas d'appliquer encore les paroles du Psalmiste ; « Celui qui habite dans le ciel se rira d'eux, le Seigneur se raillera d'eux. — Il leur parlera dans sa colère ;

était-ce vers le même temps (1775-1778) que M. de Saint-Germain Introduisait dans les armées la discipline allemande, c'est-à-dire l'usage des coups de plat de sabre. Tant le siècle, dans sa prussomanie comme dans son anglomanie, s'éloignait autant qu*lî pouvait des véritables traditions françaises!

(1) Quare fremuerunt genteset popull meditali sunl înanîa? — Astîterunt reges terrïe, et principes convenerunt in unum, adversus Dominum, et adversus Christum ejus. — Dirumpamus vincula corum : et projiciamus à nobis jugum ipsorum. Psalm^ H. 1. 2. 3.

il les épouvantera dans sa fureur. — ... Il les gouvernera avec une verge de fer; il les brisera comme le vase du potier. — ...Et maintenant, rois, comprenez; instruisez-vous, vous qui jugez la terre (1). »

Nous arrivons donc à cette crise qu'un Fénelon et un Leibnitz prévoyaient, il y a déjà cent trente ans, qui a touché son apogée en 1793 , et que l'Europe , après un demi-siècle de lutte, n'ose croire encore terminée. Nous vivons sous l'influence de ce mouvement; nous ressentons ses oscillations; l'air que nous respirons en est tout vibrant encore. Dans cette fièvre qui agite encore les nations, sommes-nous en état de juger? Le malade, qui palpite encore de son mal, peut-il en bien connaître l'origine et le principe ? Quand le combat dure encore, est-ce le moment de s'asseoir et d'écrire le bulletin de la journée?

Il faut cependant dire quelques mots. Le mouvement révolutionnaire n'est pas un et sans mélange. Il y a dans ce torrent d'idées qui le poussait, dans ces conséquences qu'il a laissées après lui, dans ce qu'on appelle de ce nom vague el orgueilleux les conquêtes de notre siècle, du bien et du mal , du vrai et du faux ; il y a aussi de grands faits dont le sens est ignoré encore, et que la Providence développera pour le bien ou pour le châtiment de l'humanité. Bien aveugle, ce me semble, serait celui qui, dans l'égalité des droits civils entre tous les membres d'une même société, dans une justice plus stricte et partant plus précise imposée au pouvoir vis-à-vis des hommes , ne verrait pas un utile progrès pour la société et une conséquence indirecte de ce que j'appelle la vraie politique chrétienne. Bien téméraire serait à mes yeux celui qui croirait pouvoir dire ce qu'un développement tout nouveau

(1) Qui habitat in cœlis irridebit eos : et Dominas subsannabitcos. — Tanc locpictur ad eds in ira suâ, et in furore suo conturbabit eos. — ... Reges eos in ^Irgà ferreâi et lanquàm vas ilguli confringes eos. — Et nunc, reges, Intelligite : erudimioi qui judicalis terram. Psal. 11. 4. 5. 9. 10.

de la puissance matérielle de rhomme , ce qu'une promptitude inouïe dans les relations des peuples et des cités» ce qu'une communication tout autrement facile et rapide» je ne dirai pas des pensées, mais seulement des faits, peut avoir de funeste ou de salutaire , de redoutable ou de consolant , de favorable ou de contraire à la cause chrétienne.

Mais, il faut l'avouer, si de tels faits ou de tels principes se rattachent au mouvement qui a agité la fm du xvui' siècle, les uns ne lui ont guère servi que comme des voiles ou des prétextes, les autres n'en ont été que les conséquences involontaires et imprévues. Un sentiment ennemi de la foi, une surexcitation de l'esprit païen a été le souffle qui a poussé la tempête de 1789. Gommé la réforme , et plus encore que la réforme, la révolution attaquait la loi chrétienne, en faisant appel, non à la conviction, mais à l'intérêt, en prêchant rhoname, non sur ses devoirs , mais sur ses droits , en prétendant faire sortir le bien public, non du sacrifice, mais de la révolte. Comme la réforme, et plus encore que la réforme, la révolution avait été bercée dans l'atmosphère d'une éducation semi-païenne et dans les habitudes de la déclamation classique: sotte parodiste de l'antiquité qu'elle admirait sans la comprendre. Mais surtout, par le principe qu'elle avait arboré comme un fanal , la révolution était anti-chrétienne. La réforme du moins n'avait pas mis la pensée divine en dehors de la société humaine; en donnant un droit absolu, soit aux peuples, soit aux rois, elle faisait remonter ce droit jusqu'à Dieu, l^e mouvement révolutionnaire, du jour où il s'est levé, a effacé Dieu de l'ordre politique; il a prétendu constituer sans lui la société, la faire dériver d'elle-même, faire descendre de la nation , comme si la nation avait pu se créer, le pouvoir qui gouverne la nation ; et, à rencontre des saints Livres où il lisait : « Toute puissance vient de Dieu(l),» il a osé écrire : « Toute puissance vient du peuple. »

(1) Non est eniai poteetas nisià Deo. Rom. XUI. 1.

Ainsi, du premier bond, le mouvement révolutionnaire dépassait le paganisme. Le paganisme populaire de Rome et de la Grèce n'avait pas refusé à son Jupiter ce qu'ufiie déclaration solennelle d'un peuple chrétien ne voulait pas acôordef au vrai Dieu , une place à la tête de la société et des lois. Cependant le xvni* siècle n'avait rien inventé : ces doetHnes de souveraineté populaire, ou de pacte social, sous quelque forme qu'on veuille déguiser ce cercle vicieux qui fait dériver de rhoiiime la puissance sur l'homme, sont encore du paganisme, mais du paganistîie philosophique. C'était, en fait de politique, la monnaie coiiranle dont se payait l'école d'Épicure , école qui croyait en Dieu à peu près autant que Diderot.

Aussi, à la suite de ce principe païen, toutes les conséquences païennes ne tardent pas à venit. Si les sociétés sont nées d'elles-mêmes ; si nul pouvoir supérieur ne lelir a donné la force et la vie ; si une commune origine, si une loi suprême, ne les rattache pas les unes aux autres ; si de l'horoiiie à l'hotome il n'y a d'autre lieii que le lien social , d'autre loi que la loi de l'État : le droit d'une société est alors de tout sacrifier à elle-même, le devoir d'un homme de tout sacrifier à la société dont il fait partie. L'égoïsme devient la vertu des peuples, un patriotisme aveugle devient là vertu des citoyens. Voilà, avec son cortège de préjugés, de vetigeances^ de haines héréditaires, le nationalisme antique revenu (1).

D'un autre côté, si, comme on le dît, « la Souveraineté réside essentiellement dans le peuple, » quelle limite et quelte condition reconnaîtra ce pouvoir qui dérive éternellement de lui-même ? Un pouvoir donné de Dieu ne s'exerce que selofi la loi de Dieu. Mais le pouvoir donné par le peuple, à quelle

(1) Décret de la Convention nationale duJ5-17 septembre 1792 : • Là nation française déclare qu'elle traitera comme ennemi le peuple qui, refusant la tibertë et Tégalité ou y renonçant, voudrait conserver, rappeler ou traiter avec les princes et les castes privilégiées. » — Décret du 7 prairial an H : « 11 ne sera fait aucun prisonnier anglais ou hanovrien. »

loi et à quelle condition sera-l-il soumis, dont le peuple, d'un jour à l'autre ne puisse le dispenser? Le peuple ne connaît d'autre justice que lui-même. Ce que le peuple veut est la justice (1) ; et, comme sous la loi du despotisme antique, la patrie peut tout ce qu'elle veut.

Disons-le même : ni l'antiquité, ni les Césars n'avaient proclamé le droit de la force d'une manière aussi absolue, aussi nue, aussi déboutée. Ce peuple qui s'érige en dieu; cette majorité toujours douteuse , qui , par une fiction arbitraire prétend représenter le peuple ; ces quelques hommes, qu'on les appelle roi ou sénat, consuls, dictateur, assemblée, qui, en vertu d'une autre fiction, représentent, dit-on, la majorité, ne fondent-ils pas après tout leur puissance sur le nombre, en d'autres termes, sur la force? C'est donc au droit de la force qu'aboutit cette creuse et insoutenable philosophie sur laquelle on a bâti le droit public de 93.

Mais alors, que devenait la liberté de l'homme si emphatiquement proclamée? Que devenait cette équité dans le gouvernement, prêchée pendant quelques jours par l'école révolutionnaire, ce respect affiché, non pas observé, pendant quelques jours, pour les droits, la vie, la conscience de Thomme? Toute notion de droit et de liberté, tout respect pour la conscience et la vie, tout cela est chrétien et ne peut être que dans le christianisme. Du jour où l'on sortait de la loi chrétienne, on se replaçait sous les conditions premières et naturelles de l'humanité, sous la loi du paganisme, loi fatale, oppressive, homicide. On faisait alors bon marché des droits de l'homme, et de sa liberté, soit morale, soit corporelle. On acceptait alors l'odieuse doctrine de la toute-puissance des lois humaines ; on reconnaissait à la société non pas seulement ce que lui concède le christianisme, le droit de punir, mais ce que lui donnait l'antiquité, le droit d'immoler.

(1) F. Rousseau ; et Anacharsis Giootz, sans marchander davantage, disait que le peuple est dieu et qu'il n'y a pas d'autre dieu.

El, comme ces fanatiques de l'Inde, qui se précipitent sous les roues du char de Jaggernauth, des milliers d'existences et des milliers d'âmes, sacrifiées au fantôme de la chose publique, étaient jetées sous les roues de ce char où, à titre de déesse-liberté, Robespierre faisait monter une prostituée.

Dès ce jour aussi , la société devait subir sans adoucissement toutes les conditions de la vie païenne. La contrefaçon de ridolâtrie n'est-elle pas allée jusqu'à ressusciter ses fêtes et ses dieux ? Un paganisme de boutique ne s'est-il pas installé jusque sur nos autels? Cela était sans doute absurde et niais ; ce que les religions antiques avaient de poésie et de dignité était singulièrement parodié par ces pompes de tréteaux, ces Théories crottées que conduisait, en qualité de grand-prêtre , le cul-de-jalte Couthon ; tout cela était ridicule , imposé à une société chrétienne par une douzaine de Thémistocles et de Brutus que Rome eût jetés dans la boue de la prison Mamertine. Mais il faut néanmoins comprendre que tout cela était logique, que ce paganisme ridicule était bien le fils du paganisme antique et de la philosophie moderne, et qu'il y avait quelque bon sens, après avoir rejeté le Dieu des chrétiens, à s'incliner, comme l'antiquité l'avait fait, devant l'homme lui-même sous le nom de Raison, devant la chose publique sous le nom de Liberté.

Avec le paganisme dans le culte venait le paganisme dans les mœurs. On s'est amusé dernièrement, par goût pour le paradoxe, à transformer ces hommes auxquels on était bien obligé de reconnaître, comme on dit, quelques formes un peu acerbes et quelques inégalités de caractère, en modèles de chasteté et de vertu domestique ; les éloges n'ont pas tari sur leur austérité , que dis- je ? leur sainteté républicaine. Je veux bien ne pas troubler ces panégyriques assez innocents: je m'en tiens aux actes du pouvoir. Si l'impureté païenne ne se révélait pas assez par le choix de ces honteuses déesses, qui eussent fait rougir dans le temple de Vénus les prostituées de Corinthe, n'est-elle pas clairement écrite dans cette

loi rendue par les Lycurgues de la Convention » qui soldait à la fille coupable le prix de son déshonneur (1)? dans ce système de droit civil effacé» grâce à Dieu, le lendemain du jour où il est né y qui réhabilitait la bâtardise (2) » flétrissait la famille» avilissait le mariage» anéantissait les droits paternels (3) , rompait » à. la demande capricieuse d'un des époux» Tunion conjugale (4) » et, sous un nom ou avec quelques formes différentes» rétablissait le droit antique de répudiation?

(1) T. la loi du 28 jain 93, qui accorde les secours de la nation à la fille enceinte qui déclarera vouloir allaiter elle-même son enfant ; qui fournit à tons ses besoins jusqu'à ce qu'elle soit entièrement rétablie, etc. (Tit. i", S 2, art. 3. 4. 5. 7). — Décret du 17 pluviôse an 1! (5 février 1794), sur la pétition de. la citoyenne Braconnier qui, étant venue à Paris solliciter la liberté du citoyen Loison, dont eile devait être l'épouse, est accouchée, le 5 de ce mois, d'un garçon pour lequel, ainsi que pour elle-même, elle réclame des secours : « Considérant que tous les enfants appartiennent indistinctement à la société, quelles que soient les circonstances de leur naissance... que, d'après ce principe, la loi (F. ci-dessus) a pourvu... à tout ce que pouvait exiger l'intérêt de la mère et de Tenfant... décrète que, sur la présentation du présent décret, la trésorerie nationale payera à la citoyenne Braconnier la somme de 150 livres, à titre de secours provisoire pour elle et son enfant. »

(2) « Art. 1*^". Les enfants actuellement existants et nés hors mariage seront admis aux successions de leurs père et mère, ouvertes depuis le 14 juillet 1789. — Art. 2. Leurs droits desuccessibilité senties mêmes que ceux des autres enfants. » Décret du 12 brumaire an 11 (2 novembre 1793).

(3) *f Les mineurs peuvent se marier malgré la délibération contraire du conseil de famille (loi du 7 septembre 1793) ; la loi excepte le seul cas du désordre notoire des mœurs de la personne que le mineur veut épouser. » Et l'on déclarait qu'il ne faut, pour la légitimité du mariage, qu'un beau soleil et deux mains unies enpré^ sence du cieL

(4) Décret qui détermine les causes, le mode et les elTets du divorce, 20-25 septembre 1792 : « L'Assemblée nationale, considérant combien il importe de faire Jouir les Français de la faculté du divorce, qui résulte de la liberté individuelle, dont un engagement indissoluble serait la perte; considérant que déjà plusieurs époux n'ont pas attendu, pour jouir des avantages de la disposition constitutionnelle, suivant laquelle le mariage n'est qu'un contrat civil, que la loi eût réglé le mode et les effets du divorce, décrète ce qui suit : « Art. 1'*". Le mariage se dissout par le divorce. — Art. 2. Le divorce a lieu par le consentement mutuel des époux. — Art. 3. L'un des époux peut faire prononcer le divorce sur la simple allégation d'incompatibilité d'humeur ou de caractère. » — Les articles suivants ri^gient les formes du divorce sur la demande d'un des conjoints; cette demande est présentée à plusieurs reprises et à des délais déterminés devant un conseil de famille, et si ce conseil ne parvient

Et enfin, est-il besoin de le rappeler? l'inhumanité païenne suivait la corruption païenne ; malheureusement, en disant rinhumanilé païenne, je ne dis pas assez. L'antiquité avait subi sans doute la loi des sacrifices humains : au moins n'en avait-elle pas fait toute sa religion. Or, à côté de cette religion de carton et d'oripeaux qui paradait aux Tuileries , le bourreau était sur la place de Grève le vrai grand-prêtre du paganisme révolutionnaire ; des hymnes insensés et d'inexplicables cris de joie déifiaient son hideux autel. L'antiquité, tout inhumaine qu'elle fut dans la réalité de la vie , battait des mains à ce fameux vers de Térence : Homo sum, humant nil à me alienum puto; et la Convention, au dedans et au dehors , faisait abdication de ce qu'elle avait reconnu comme loi d'humanité (1), massacrait l'ennemi

pas à les concilier, « haitaine au moins, ou au plus dans les sept mois, après la date du dernier acte de non-conciiiation, i'époux provoquant pourra se présenter pour faire prononcer le divorce devant Tofûcier public, chargé de recevoir les actes de naissance, mariage et décès. » S H» art. 14.

Citons encore un article qui contient une des plus outrageuses violations de la liberté de conscience, puisqu'il oblige des chrétiens à demeurer dans une situation intolérable, ou bien à recourir à un remède que le christianisme repousse : « A Tavenir, aucune séparation de corps ne pourra être 'prononcée; les époux ne pourront être désunis que par le divorce. S 1» art 7. »

Depuis, on alia encore plus loin, et on supprima les délais d'épreuve pour le cas où it serait prouvé que les deux époux sont séparés de fait depuis plus de six mois. Suivent les peines contre l'ofRcier municipal qui se refuserait en pareil cas à prononcer le divorce. Art. 5. — Interdiction de l'appel contre le divorce. Art. 6. — Permission à la femme divorcée de se marier aussitôt qu'il sera prouvé qu'il y a dix mois qu'elle est séparée de fait d'avec son mari. Art. 7. — Confirmation des divorces même antérieurs à la loi qui les permettait. Art. 8. — Loi du 4-9 floréal an II (26-28 avril 1794).

On ne tarda pas à revenir sur ces décrets (F. le décret du lô thermidor an 11 (2 août 1795) et déjà la jurisprudence des tribunaux, appuyée sur les traditions antiques, leur faisait la guerre.

Une loi du 8-14 nivôse an II (28 décembre 93—3 janvier 94) permet au mari de se remarier immédiatement après le divorce, à la femme aussi quand son maii est absent depuis dix mois.

(t) Convention nationale (séance du 15 septembre 1793). — Saint-André : « Les nouvelles qui vous ont été lues vous prouvent combien est barbare la guerre que vous

vaincu, et rasait la ville coupable seulement de tiédeur révolutionnaire (1). L'antiquité ne pouvait certes invetiter, mais elle vit avec un étonnement mêlé d'admiration les prodiges de la charité chrétienne; les sages se fussent prosternés devant eux ; et la Convention mit sa joie à détruire ces asiles pour le malade, ces retraites pour le pauvre, tous ces monuments d'un dévouement sublime aux hommes et à Dieu (2). L'antiquité, que dis-je, Tibère et Néron euxmêmes, furent modérés dans le nombre de leurs victimes

font vos ennemis. L'audace de ces cannibales est encore encouragée par l'esprit philanthropique qui vous anime; je crois qu'il faut pour un temps renoncer à nos idées philosophiques, et user de représailles envers ces anthropophages. Je demande qu'd BoIt enjoint à nos généraux de suivre à la rigueur les lois de la guerre dans les pays conquis. » — Cette proposition est adoptée.

(1) Décret du 14 brumaire an II : « La Convention nationale décrète que toute ville delà république qui recevra dans son sein les brigands, ou qui leur donnera des secours, ou qui ne les aura pas repoussés avec tous les moyens dont elle est capable, sera punie comme une ville rebelle, et, en conséquence, elle sera rasée, et les biens des habitants seront confisqués au profit de la république. » — Décret du 21 vendémiaire an H : u Art. 1. U sera nommé par la Convention nationale, sur la présentation du comité du salut public, une conunission extraordinaire composée de cinq membres pour tîsire punir militairement et sans délai les contre-révolutionnaires de Lyon. — Art. 2. Tous les habitants de Lyon seront désarmés, leurs armes seront distribuées sur-le-champ aux défenseurs de la république. Une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riches et les contre-révolutionnaires. — Art. 3. La ville de Lyon sera détruite. Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli. U ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l'industrie et les monuments consacrés à rhumanité et à l'instruction publique. — Art. 4. Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la république. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de ville affranchie. — Art. 5. U sera élevé sur les ruines'de Lyon une colonne qui attestera à la prostérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription: » Lyon fit la gcerbe à la liberté, Lyon m'est plds. » Peu après (10 brumaire) les noms de ville, bourgs, etc. furent supprimés, et Lyon s'appela Commune affranchie,

(2) La loi du 18 août 1792 : « Considérant qu'un état vraiment libre ne doit souf'* frir dans son sein aucune corporation, pas même celles qui, vouées à l'enseignement public, ont bien mérité de la patrie, — supprime toutes les congrégations séculières, confréries d'honmiesou de femmes, ecclésiastiques ou laïques, même celles uniquement vouées au service des hôpitaux ou au soulagement des malades; — Remet k statuer sur les secours à donner aux maisons de charité, et sur l'organisation

(il ne saurait y avoir le moindre doute à cet égard), si ouïe compare aux milliers d'hommes qu'en dix-huit mois Paris, Nantes, Lyon, toutes les villes de France ont vus périr. Leur tyrannie fut pauvre dans ses moyens et timide dans son action , si on la compare à cette proscription si universelle, si rapide, si complètement inexorable, si clairvoyante pour frapper, si aveugle quand il aurait fallu absoudre , à laquelle les bourreaux manquaient (1), et qui décernait des palmes ci* viques à ceux qui s'offraient pour remplacer les bourreaux.

définitive que le comité des secours présentera & l'assemblée ; — S'empare de tous les biens des congrégations, collèges, confréries, etc.. » — Loi du 7 brumaire an 1! (28 octobre 1793) : « Art. 22. Les ci-devant religieuses, chanoinesses, soeurs grises, ainsi que les maitresses d'écoles, qui auraient été nommées dans les anciennes écoles par des ecclésiastiques ou des ci^devant nobles, ne peuvent être nommées institutrices dans les écoles nationales. » — Loi du 23 messidor an 11 (il juillet 1794): « L'actif des hôpitaux, maisons de secours, hospices^ bureaux de pauvres et autres établissements de bienfaisance, sous quelque dénomination qu'ils soient, fait partie des propriétés nationales ; il sera administré ou vendu conformément aux lois existantes pour les domaines nationaux. »

En même temps qu'on détruisait ainsi les établissements de bienfaisance, fondés sous l'empire des gouvernements chrétiens, on s'imaginait de voter, en exécution de la loi de 1792, une nouvelle organisation de secours publics, en vertu de laquelle l'État se chargeait de secourir les ouvriers sans travail, d'élever le troisième on le quatrième enfant de cliaque famille pauvre, de fournir à l'existence de tous les vieillards indigents, etc. (Loi du 28 juin 1793.) Tous ce» beaux projets, absurdes par leur généralité même, et qui n'eussent été autre chose que la taxe des pauvres établie sur une plus grande échelle, et, par conséquent, plus onéreuse, tous ces projets restèreol sur le papier.

Après le 9 thermidor, il fallut commencer à revenir vers le système chrétien. Peu à peu on restitua aux établissements de charité les revenus dont ils jouissaient (lot da28 vendémiaire an IV); on suspendit la venle des biens des hôpitaux (loi du 9 fructidor an 111, du 2 brumaire an IV, du 28 germinal an IV), on tâcha de reconstituer leur propriété (même loi, art. 5 et G, loi du 16 vendémiaire an V, art. G ctsuiv., loi du 15 brumaire an IX, etc.).

(I) Décret du 3-5 frimaire an 11 (23-25 novembre 1793), qui accorde un supplément de traitement aux exécuteurs des jugements criminels. — J'ai eu entre les mains une circulaire ordonnant dans le district une recrue de tous les anciens bourreaux qui pourraient s'y trouver, afln de suffire au service du tribunal révolutionnaire. — Un décret de la Convention accorda le litre de sauveur de la patrie à un jeune homme qui s'était offert pour remplir Tofiice d'exécuteur dans une circonstance où rbamanité du fonctionnaire oAlciel reculait devant soù horrible devoir.

Je ne crains pas de dire que le fait de la tyrannie révolutionnaire est un fait unique dans l'histoire ; d'a\itres durèrent plus longtemps, nulle ne fut aussi atroce. Un tyran en délire comme Caligula est clément et miséricordieux auprès d'un tyran calculateur comme Robespierre.

93 est passé : cette horrible crise a été traversée en quelques mois ; et à voir aujourd'hui la douceur de nos mœurs, elle nous apparaît comme un accident dont la cause est inexplicable et dont le retour ne peut être à craindre. Il n'en est pas ainsi. Sachons, au contraire, que 93 n'a été que le développement naturel et légitime des principes posés, la conséquence logique de l'abdication du christianisme. Sachons que l'Europe, tant qu'elle flottera entre la foi qui la préserve toujours et le néo-paganisme qui n'a pas renoncé à l'envahir, demeurera toujours suspendue sur le même abîme. Comprenons au moins la leçon que la Providence a voulu nous donner en courbant pendant quelques jours notre tête sous la loi païenne, en nous faisant essayer ce que serait le monde si une fois il avait secoué le joug de la croix. Apprenons à glorifier l'Église chrétienne par le nom même de ses persécuteurs ; car il a fallu, comme le remarque un Père de l'Église, que nul ne fût son ennemi sans être en même temps l'ennemi du genre humain; et la liste de ses bourreaux, ouverte par Néron, se ferme sur Robespierre.

93 est passé, et, j'en ai l'espérance, nous ne verrons pas son retour. Mais l'esprit de 93, l'esprit révolutionnaire, l'esprit païen vit au milieu de nous ; il a ses chaires, ses écoles, ses apôtres, ses prosélytes; il a imprimé ses traces dans les lois, ses traces dans les mœurs; il nous a même habitués à lui, et nos neveux s'étonneront un jour de la placide sécurité et de l'infatuation étrange avec laquelle nous le laissons marcher au milieu de nous. Tant il est vrai que, secoués par tant de crises, nous ignorons ce qu'est la vie commune, régulière , permanente d'une nation ! tant nous vivons encore d'une vie hâtive, violente, irritée I

510 UN MOT bu PAGANISME MODERNE.

Combien les idées vulgaires se ressentent encore de ce néo-paganisme de 93 ! combien de gens qui se croient politiques, caressent assez ouvertement, sous le nom d'Église nationale, la pensée d'un retour à cette aberration païenne, homicide de toute vérité, la nationalité des religions ! Quoi donc, au milieu de nous , dans cette cité si fière de son progrés qt de ses lumières, n'a-t-on pas chassé Dipu d'une égli;^,e chrétienne pour en faire un temple à tous les dieux ? Il est vrai qup ces dieux ont peu d'adorateurs , et que ce temple qù nul bjb vient faire des libations ni immoler dQ blanches génisses , reste vide et fermé; il vrai que lorsqu'il s'est agi de choisir des grands hommes à enterrer dans ce temple idolâtre, la par trie reconnaissante s'est prise d'un fou rire et n'a pas sa en trouver un. Anomalie singulière entre la loi qui persiste à être idolâtre et les mœurs qui persistent à être chrétiennes !

Dans la politique européenne , quels pas n'ont point faits les influences du paganisme , ressuscitées depuis cinquante ans? Les rapports des peuples ont changé. Vingt-deux ans de guerre, d'une guerre immiséricordieuse comme les guerres antiques, ont rompu les traditions de )a famille européenne. Les peuples ont marché par millions d'hommes les uns contre les autres ; leurs inimitiés héréditaires ont pris une force nouvelle. En un siècle et sous l'influence d'une doctrine qui, dans l'ordre civil , affecte de rejeter le principe héréditaire, l'Europe chrétienne travaille à se scinder en trois familles ennemies. La race slavonne, disséminée sous des influences et des gouvernements divers, tend aujourd'hui, à la voix d'un chef puissant , à former, en dehors de l'unité européenne et de l'unité catholique, une jalouse et menaçante unité. La race germanique, jadis amie de la nôtre, et qui avait puisé dans le commerce des peuples latins le goût de la civilisation et de la science, aujourd'hui se sépare orgueilleusement des races latines, et comme un sombre châtelain des temps féodaux , se retranche dans ses nids d'aigle

aux bords du Rhin. D'où vient, parmi les peuples, cette tendance à la séparation et au schisme, ce triste réveil d'un patriotisme anti-chrétien? Pourquoi l'Europe veutrcUe s'éloigner de cette famille des peuples latins, cette fille aînée du christianisme, si belle dans ce qu'on appelle sa vieillesse, noble héritière et de la civilisation antique et de la vertu chrétienne? Pourquoi , lorsque Dieu nous a donné le bonheur inouï d'une paix de vingt-cinq ans , voyons-nous au milieu de cette paix plus d'armes, plus de soldats, de plus lourds fardeaux imposés aux peuples que nos aïeux ne le virent au milieu des plus grandes guerres? Pourquoi toutes les nations semblent-elles , comme aux temps antiques , se constituer seulement pour la guerre ? Pourquoi, avec une déplorable émulation, aggravent-elles chaque jour sur leurs têtes le plus dur, le plus désastreux, le plus stérile des sacrifices, celui du sang et de la race ; si elles ne sentent pas , sans se l'avouer, que l'antagonisme païen s'est relevé contre la loi chrétienne; que le temps est revenu de ces duels à outrance, non entre les souverains, mais entre les peuples, non pour un jour, mais pour des années, non avec des armées, mais avec des populations entières, non avec des armes loyales, mais avec toutes les armes, non jusqu'au sang, mais jusqu'à la mort et à la mort d'une nation ?

Hélas ! ce n'est pas seulement avec l'antiquité , c'est avec l'antiquité décadente , avec le siècle même des Césars, que notre époque a de déplorables ressemblances. Je ne veux ici rien exagérer, ni oublier l'immense distance qui nous sépare d'un pareil temps. Entre les deux termes que je compare, je trouve non pas égalité, mais proportion : ce sont les mêmes tendances, réduites et affaiblies. Les idées sur Dieu et sur l'homme, vagues, confuses, aboutissant de fait au panthéisme, au fatalisme, au néant de la pensée, ne sont-elles pas chez la plupart ce qu'elles étaient au temps de Claude et de Néron? Cette tristesse fataliste du monde païen, née de l'incertitude et de l'altération de ses dogmes, celte philosophie découra-

géante qui n'a pour les misères de l'homme que raillerie et que mépris, est-elle inconnue à notre siècle? La poésie sombre et désespérée de Lucain, sa haine pour la foi et pour la pensée, son culte exclusif de l'image et de la phrase n'onlils rien de commun avec notre poésie? Les spectacles de l'antiquité , leur folle magnificence , leurs drames tout faits pour les yeux, sans pensée et sans âme, leur étalage d'atrocité et d'infamie n'ont-ils rien d'analogue parmi nous ? N'avons-nous rien vu comme la dégradation des arts, leur caractère petit, servile, marchand, par suite immoral et sensuel, leur destination tout égoïste et toute privée, sans rien de patriotique ni de religieux? Ne connaissons-nous rien comme cette éducation molle , efféminée , corruptrice même, dont se plaignent Tacite et Quintilien (1)? Notre civilisation n'a-t-elle rien de pareil à ces fêtes de Néron où l'élégance la plus raffinée coudoyait la corruption la plus infâme (2)? N'a-t-elle rien de pareil, osons le dire, à ces sellariœ élégantes et somptueuses où Caligula et Messaline conduisaient les fils de sénateurs et les matrones romaines (3)? Et ne touche-t-il pas aux siècles antiques par un de leurs côtés les plus hideux , un siècle dans lequel la dépravation populaire vient chaque jour dévoiler aux yeux des tribunaux quelqu'une de ces plaies immondes qui semblaient appartenir en propre au paganisme? Nos prisons et nos bagnes, où la foule est plus pressée chaque jour, n'auraient-ils pas besoin, pour se désemplir, de l'amphithéâtre et de la naumachie au moyen desquels se déchargeaient les prisons romaines, et qui étaient le Botany-bay de l'antiquité ? Et enfin , n'avonsnous pas abordé, nous aussi, la conclusion suprême ? Notre foi au néant, notre fatalisme, notre corruption , notre amère et incurable tristesse, ces maux qui s'engendrent l'un l'autre

(t) V, ci-dessus, page 333 et s.

(2) Lupanaria... illuslribus feminis compléta, et contra scorta visebanlur. Tacite, Ann. XV. 37... Gestus motusque obeceni. Id, Ihid. —(3) F. ci-dessus, p. 332.

ne produisent-ils pas bien souvent leur dernier et leur plus dégradant résultat, le suicide ?

Enfin, ce qu'était vis-à-vis de la loi antique du patriotisme païen le cosmopolitisme de la Rome impériale, il semble qu'une doctrine nouvelle tende à le devenir, par opposition aux prétendues idées patriotiques qui sont sorties du paganisme révolutionnaire. Rome, nous l'avons dit, avait cru soulager le monde en l'affranchissant de la loi du nationalisme et de l'antagonisme antiques. De même aujourd'hui, de nouveaux docteurs, prétendant effacer, non-seulement les dissensions et les haines, mais jusqu'aux distinctions et aux souvenirs nationaux, proclament par le monde la loi de l'unité absolue du genre humain : prétention étrange, lorsque l'on songe que ces hommes repoussent en même temps le christianisme qui seul établit , et l'unité primitive de la race humaine, et son unité divine dans la personne de l'Homme- Dieu. Nous savons ce que valut au monde le cosmopolitisme romain, cette unité construite en dehors de la vérité religieuse ; ce qu'il portait en lui de corruption , de tyrannie , de misère. Les humanitaires^ qui prétendent aussi rendre un le genre humain, en ôtant à cette unité ce qu'elle peut avoir de moral et de sacré , les humanitaires ne feraient pas mieux que la Rome des Césars. Leur cosmopolitisme ne serait que l'effacement de quelques traditions et de quelques devoirs ; il n'apporterait aux sociétés ni une vertu, ni une puissance nouvelle. Le cosmopolitisme des Césars , succédant au despotisme national des anciennes républiques, ne fut qu'une tyrannie remplaçant une autre. Le cosmopolitisme humxmitaire serait tyrannique, tout aussi bien que le nationalisme de la révolution. Ce serait toujours l'individu sacrifié aux intérêts de la nation ou aux intérêts de l'humanité, peu importe ; l'un n'est pas plus juste ni plus sensé que l'autre. Non, cette immolation de l'être réel à l'être abstrait , de l'homme que Dieu a fait à la société qui est faite pour l'homme, de l'être immortel à la chose périssable , n'est ni plus sensée ni plus

Page 1