‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 22 sur 65 · INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE GRECQUE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA PHILOSOPHIE GRECQUE

J'ai dû m'arrèter un instant sur ce sujet. Du reste , j*en ai dit assez pour indiquer le point de départ et les caractères principaux des religions antiques.

Mais la force des choses poussait le monde païen vers I\inité politique, en même temps que vers le désordre intelleo- ' tuel. Avec l'unité dans le pouvoir , croissait la confusion \ dans les idées ; les croyances pouvaient bien se mélanger et I se corrompre, jamais s'unir. Les grands empires de l'Orient et leurs révolutions fréquentes avaient commencé à mêler, en les défigurant, les traditions diverses des peuples asiatiques. La conquête grecque d'Alexandre les altéra bien autrement. Sous le règne des Lagides, des Séleucides, de toutes ces dynasties fondées par les successeurs du fils de Philippe , une civilisation intermédiaire, une sorte d'hellénisme orientai con-^'f'^ fondit les moeurs et les dieux. Les dieux de la Grèce vinrent en Egypte, les dieux d'Egypte en Grèce ; Isis eut à Corinthe un de ses temples les plus célèbres. Aux portes de Memphis ou de Thèbes, une race toute nouvelle de dieux, dont le Jupiter s'appelait Sérapis , sorte de dynastie métis comme celle des Ptolémées, eut des adorateurs et des autels auxquels l'entrée des villes était encore interdite. Atergatis et Diane, Isis et Gérés se reconnurent facilement pour sœurs , et la Diane d'Éphëse, moitié européenne et moitié barbare, fut comme le point de jonction entre les croyances de FAsie et celles de la Grèce.

La religion grecque périssait d'ailleurs par la force même de son principe ; le culte de la forme humaine poussé au dernier excès et dépouillé , ps^r le progrès même des arts , de toute idée philosophique, devenait une pure religion d'artiste, une admiration passionnée pour la beauté matérielle, une déification corruptrice de tout ce qui peut séduire le regard. Et en même temps, Forgueil de l'intelligence se révoltait contre les dieux que l'intelligence même avait faits. La philosophie s'approchait sans crainte de ces divinités familières et quasi humaines. Ces dieux transformés en hommes ou ces hommes \

faits dieux étaient bien forcés de se laisser toucher, discuter, méconnaître.

Remarquons-le d'ailleurs : la religion, par suite de son ca-| ractère national et politique, n'était pas sur le même terrain! que la philosophie : l'une locale et relative, l'autre cosmopo-* lite et abstraite, risquaient peu de se rencontrer en face.^' A Athènes peut-être , il fallait pour la philosophie quelques précautions de plus, il fallait parler moins clair, prêcher virtuellement l'athéisme sans le nommer de son nom, supprimer doucement la divinité, sans dire rien de personnel contre tel ou tel dieu. De cette façon, Diagoras (an 414 av. J.-C. , de Rome 339 ) niait l'existence des dieux ; Aristippe (396 av. J.-C.) en tenait assez peu de compte; Démocrite (an 431 av. J.-C.) expliquait tout par les atomes. La religion suivait son cours, la pensée le sien ; celle-ci seulement, en quelques occasions, devait se ranger et saluer; à la religion il fallait des hécatombes, non des croyances ; elle était politique, poésie, habitude, un besoin et non une doctrine, une loi et non une foi.

Et bientôt pourtant l'esprit d'examen, dans sa hardiesse, . attaquait la religion sur le terrain même qui lui était propre, le terrain du récit, des faits, de la tradition. L'historien ou le mythologue Evhémère (1) donnait le secret de la théologie homérique. Il n'était pas, disait- il, ennemi de la religion, il ne voulait que la fortifier en l'expliquant. Or, selon lui , les dieux n'étaient que des hommes déifiés. La reconnaissance des peuples avait divinisé leurs vertus, parfois aussi la flatterie avait divinisé leurs vices. Jupiter était un fils impie qui avait fait à son père une guerre sacrilège. Vénus n'avait été qu'une entremetteuse de débauche. Tous étaient nés, avaient vécu, étaient morts. Evhémère avait vu leurs tombeaux, et la

(I) L'an 300 avant J.-C. F. sur Evhémère : Augustin , de Civ. Dei. VII. t8. 26. Cicéron, de Nat. Deor. I. 42. DIod. de Sicile. V. 40 et suiv. Plut., de Iside et OsirWe. 23. Pline II. 7) se montre favorable à i'évhémérisme.

INFLUEiNGE DE LA PHiLOSOl'UlE GRECQUE. 169

Crète monlrail encore écrit sur une pierre : C'est ici le tombeau de Zan (1).

Ëvhémëre précédait et préparait Ëpicure. Son thème bistorique, qui contient Texplication la plus probable des fables grecques, encourageait toutes les écoles de philosophie incrédule. Épicure (an 290) s'en servit pour décréditer les croyances admises, comme il se servait des atomes de Démocrite pour rendre raison , sans le concours des dieux , de la création et de la conservation du monde. De cette façon il supprimait la notion d'une vie future et avec elle la notion du devoir , affranchissait l'homme du despotisme de ces doctrines qui, disait-il, empoisonnent la volupté, troublent le sommeil, enfantent l'inquiétude et la peur ; enfin, faisant du plaisir (de quelque façon qu'il définît le plaisir) le but de l'homme et son bien suprême, Épicure pouvait à la rigueur se passer des dieux. Par pradence néanmoins, et en souvenir de la sentence portée contre l'athée Protagoras (411) , il n'osait pas'les supprimer tout à fait. Seulement ces dieux qui n'avaient pas créé le monde , qui ne se mêlaient pas de le conduire , qui n'imposaient à l'homme aucun devoir , ensevelis dans leur invariable félicité, n'avaient garde de venir troubler la félicité imparfaite des mortels ; ces dieux-là ne demandaient ni culte, ni prières, ni hommages, ni obéissance : il était bien permis de ne pas penser à eux.

Mais pendant qu'Évhémère et Ëpicure abusaient ainsi de l'anthropomorphisme hellénique et poussaient l'orgueil de la personnalité humaine jusqu'à un athéisme déguisé , la doctrine de Zenon (an 319) , plus religieuse, détruisait également les fables par un retour vers le panthéisme de l'Orient. Le panthéisme oriental , dont les traces se retrouvent dans Thaïes et dans Heraclite, dans Pythagore et même dans Platon , fut la base des spéculations du Portique. Selon cette école, le principe passif, la matière ou le monde ; le principe

(1) Zan, Zîiv, Jupiter.

actif, Téther ou Dieu, sont éternels, éternellement gouvernés par la loi fatale de leur nature. Du principe universel de la matière émanent tous les corps, ceux des dieux, ceux des génies, ceux des hommes, ceux des animaux; du principe universel de Tesprit émanent toutes les âmes , celles des hommes comme celles des dieux : de même que le corps est animé et gouverné par l'âme, la matière du monde est animée et gouvernée par Dieu. Mais un jour doit venir où tontes ces émanations rentreront dans le centre de leur unité originelle, où les corps détruits par le feu retourneront à l'état d'élément et seront de nouveau confondus dans la grande unité du chaos, où la substance de l'âme humaine sera détruite et ira se perdre dans la grande âme d'où elle est sortie.

Chez les stoïciens cependant pas plus que chez les épicuriens, ta négation des dieux d'Homère n'était franche et * avouée. Il fallait bien échapper à la ciguë de Socrate. Par Tallégorie» ressource usitée tant de fois, le Portique se met*tait en sûreté. II trouvait le panthéisme tout entier dans les fables d'Homère. Il suffisait de savoir lever le voile poétique sous lequel il était caché : Jupiter, père et mère des dieux, n'é* tait-il pas le dieu suprême, la grande âme du monde, la puissance des causes, celle qui produit et [qui enfante? Minerve la partie de Téther la plus élevée? Vulcain le feu du monde? Neptune les eaux du monde? Pluton enfin sa partie inférieure ? Cette explication de la théologie par la physique , qu'elle vînt après coup , comme une interprétation tout arbitraire, ou qu'elle fût en réalité le sens primitif des fables orientales transportées en Grèce, cette explication suffisait pour contenter l'orthodoxie hellénique.

La philosophie qui décréditait ainsi le culte public et la mythologie officielle, devait également porter atteinte au culte privé , aux traditions des mystères. Les deux écoles de Zenon et d'Épicure cherchèrent dans les mystères d'Eleusis un point de contact et un appui. C'est une question obscure que cette alliance du sanctuaire et de l'école. L'école , en

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effet, comme le sanctuaire, avait sa partie publique et sa partie secrète ; Zénoa avait laissé des livres secrets, et Técole d'Épicure n'admettait à l'initiation que par degrés* Le stoïcisme et répicuréisme s'appuyèrent l'un et l'autre sur le dogme d'Illeusis, L'un et l'autre y firent sans doute pénétrer quelque chose de leur propre doctrine. Le secret de la théologie sacrée , son obscurité , j'ajoute encore , sa nature variable, facilitaient ces emprunts, ces unions, ces influences. Dans tes mystères se trouvaient depuis longtemps les traces et de l'innovation grecque et de l'importation orientale. La négation épicurienne, dernier résultat du travail de l'esprit grec ; le panthéisme stoïque qui ramenait aux doctrines de l'Orient, purent naturellement s'y greffer. Eleusis semblait tenir de l'épicuréisme par les idées qu'avait développées Évhémère ; avec l'apothéose, explication tout historique et toute simple, on se débarrassait des Castor, des Hercule, des dieux de pure origine grecque (1). Mais en même temps l'explication cosmogonique des fables, gardée depuis longtemps h Eleusis, satisfaisait les stoïciens : par elle on se tirait d'affaire avec les anciens dieux ; les ramenant à leur origine eéeropique, on faisait d'eux des forces et des éléments (2). Selon le tempa et lea influences, l'une ou l'autre de ces deux . explications fut dominaqte. Mais à la [An, la doctrine stoïque ou orientale finit par l'emporter, et, Gioéron l'avoue, la théo«: logie d'ÉIeusis était de la physique plus que toute autre chose (3).

Que devenaient, avec cette pauvre explication physique et cosmogonique , la sainteté , la pureté , l'esprit religieux des mystères? Le candidat à l'initiation arrivait au seuil du sano-

(1) r. Cicéron, Tuscul. I. 12. 13; de Nat. Dcor. 1. 42. 43; de Off. UI. 5. S. AugUBUDydeCiv. D^. IX.7.

(3) Straten. X, p. 236. Gic, de Nat. ûeor. 11. 24. lU. 20. Augustin, de C. D. IV. at. vu. &. 20. 21 ; VI. 8. Plut, adyersùa stoiooa.

(3) Rerom natura magis cogaoscilur quàm Deorum. Ole, de Nat, Deor. 1. 43.

luaire plein de foi aux mythes sacrés et aux traditions nationales, préparé par le jeûne et la prière, purifié des souillures de sa vie par Taspersion de l'eau lustrale. L'expiation des fautes, la foi à la Providence, la confiance aux dieux protecteurs, la promesse de l'immortalité, gardaient les portes d'Eleusis. Mais lorsqu'était venue pour lui la nuit lumineuse de l'initiation, lorsque les portes du temple s'étaient ouvertes, quand la statue de Gérés lui était apparue toute resplendissante de clarté, les voiles tombaient*, et avec eux la poésie qui avait exalté son âme. La religion se déshabillait de son poétique manteau. Une mauvaise physique, une cosmogonie arbitraire, un lourd panthéisme exclusif de toute idée d'immortalité et de providence, en un mot, un lieu commun triste et vulgaire succédait à tant de beaux songes. Tout ce qu'on lui avait dit des âmes et de la divinité, se rapportait à la végétation, à la propagation des plantes et des races ; les éléments étaient les seuls vrais dieux (1). Cette claire vue qu'on lui avait promise n'était donc qu'une clarté banale bien inférieure aux poétiques flambeaux qu'il avait vu secouer autour de lui pendant la nuit de l'initiation.

Âpres un tel désenchantement et des croyances publiques et des rits mystérieux , faut-il s'étonner si l'âme humaine en vint à se désenchanter même de la philosophie, et si la raison, livrée à elle-même, ne sut point éviter ce pas dangereux qui conduit au scepticisme? Pyrrhon (an 336) présentait le doute nu, absolu, sans limite. Garneade (an 181), le maître de la nouvelle académie, bien dégénérée de l'ancienne dont Platon était le fondateur, rendit le scepticisme plus acceptable, par conséquent plus dangereux. Il admettait des impressions, des images, des apparences (<pavTa<j(ae) produites

(2) Yeros Deos. Varron apud Aug., de Civ. Doï. VII. 5. V, aussi VU. 20. Î4. — Clément Alexandr. Siromat. V. ~ Plutarquc, de abdilà Theologlà, cité fNir Euseb. Praepar. Evangcl. Hl. — Epigène, de Orphicà poesi, cité par Clément d'Alexandrie. îbid.

par Tobjet et recueillies par Tâme ; nulle perception infaillible et certaine; des choses probables, nulle chose tout à fait sure; des opinions, pas de dogme. Suspendre son jugement, opiner parfois, n'affirmer jamais, était sa règle. Celle doctrine, la dernière venue parmi les Grecs, convenait assez aux gens instruits et aux rhéteurs, à ceux que révoltait l'absurdité pratique du pyrrhonisme et qui ne pouvaient porter le dogmatisme de Zenon. Elle disait fort agréablement de très-belles choses dont elle n'était pas bien sûre ; elle avait bien quelque penchant à croire à l'existence des dieux et à l'immortalité de l'âme : mais au fond elle ne savait rien, et surtout elle aimait à se bercer d'hypothèses , de probabilités , de phrases spirituelles ; elle discourait beaucoup et s'entendait admirablement à discourir : école de rhéteurs, a-tron dit, plus que de philosophes , école des gens bien appris , des littérateurs et des hommes du monde ; école de Gicéron , qui savait si bien les lettres et le monde. Tel était le résultat le plus net de la philosophie hellénique, le résumé élégant et spirituel , mais non concluant, de tout le travail de la raison humaine. Là en était arrivée dans la Grèce, et dans l'Orient civilisé par la conquête d'Alexandre, la lutte entre la tradition et la philosophie, lorsque vint la conquête romaine.

Rome attaquait le monde, forte de ses armes et de ses dieux. Il entrait également dans sa pensée de désarmer les peuples en gardant précieusement ses armes, de les dépouiller de leur culte en conservant toute la pureté du sien. Pour elle et pour ses adversaires, la foi faisait partie du lien national ; les dieux étaient un signe d'indépendance.

Mais ce n'était pas en les brisant par la force, c'était en les absorbant par la tolérance que Rome prétendait annuler les religions rivales. Au pied des murs d'une ville assiégée, elle

17& DÉCADENCE DfeS RELIGIONS N&TIONàLES.

demandait respectueusement au dieu de cette ville de passer dans le camp romain , où il serait bien traité (1) : le dieu venait» et le peuple à la fin devait suivre. Au milieu du pillage, Rome fléchissait le genou devant le dieu vaincu. En faisant sa cour aux divinités» elle gagnait les peuples. Elle disait que dans le butin de chaque victoire elle avait trouvé une idole (3)» et qu'en adorant tous les dieux» elle avait conquis tous les royaumes (3).

Mais si le dieu résistait» si » trop national» il ne se laissait pas mener au Capitole à la suite du char de triomphe » il fallait bien que Rome se départit de sa tolérance et extirpât ce tronc orgueilleux qui gênait sa marche. Ainsi» le druidisme disparaissait parce que Tindépendance gauloise était liée de trop près à ce culte. Ainsi » le judaïsme » longtemps ménagé par une tolérance pleine de respect» commença d*étre attaqué par l'absolutisme impérial» quand on reconnut que cette religion» indépendante et absolue comme la vérité, au lieu de se laisser comprendre dans le panthéon des adorations romaines» faisait des conquêtes pour la synagogue.

Détruites par la force » plus souvent annulées par la tolérance» les religions nationales perdirent ainsi toute leur éner-

(0 11 est constant que toutes les villes sont sous la tutiellc de quelque dieu; et ce fut une coutume secrète des Romains que beaucoup ont Ignorée, lorsqu'ils étalent sur le point de prendre une ville, d*évoquer par une certaine formule de prières les dieux tutélaires de cette ville. Car, ou ils pensaient que sans cela ils ne prendraient pas la ville, ou ils se seraient crus coupables , s'ils la prenaient, d'avoir des dieux pour prisonniers. C'est pour cela qu'ils ont voulu tenir caché et le nom du dieu tutélaire de Rome et le nom latin dé celte ville... Or, la formule consacrée était celle-d ! « S'il y a un dieu ou une déesse qtil ait pris mm» m Miftt le pnpte et la ville de Garthage $ dieu, qui que vous soyet» Jft ^nm prie , je vous adjure et vous demande en grâce de quitter le peuple el la ville de Garthage, de sortir de la ville et des temples... de venir à Rome, chez moi et les miens... et que notre ville, nos temples, nos sacrifices voue soient plus agréables.... SI vous faites ainsi , je voue des temples et des jem à votre divinité. » Macrob. 111. 9.

(2) ...Spotttosibimetnova numinafecit. Prudentius. Gontrà Symmacb. 11. 358.

(3) Sic dùm universarum gentium sacra suscipiunt , régna etiam meruerunt. Minaclus Félix, In Octavio.

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gie. La Gaule et l'Espagne dressèrent des autels à Jupiter. Isis et Sérapis eurent plus que jamais des temples à Corinthe, à Athènes I à Delphes même (1). L'Afrique adora en même temps et ses dieux puniques venus de Phénicie, et les dieux grées qui lui arrivaient par Gyrëne» et les dieux romains que les Scipions lui avaient apportés. Mais surtout disparaissait le caractère politique des religions» celui qui liait le culte au patriotisme : en Grèce » les fêtes nationales, les amphictyonies cessaient ; Olympie n'offrait plus de sacrifices au nom de tous les Hellènes (2) ; la Pythie, qui avait influé sur le gouvernement des peuples, ne rendait plus d'oracles que sur des intérêts privés. La hiérarchie des prêtres égyptiens , jadis puissance prépondérante dans l'État, n'était plus qu'une pauvre école de déchiffreurs d'hiéroglyphes (8).

Mais cette nationalité de la religion qu'elle détruisait au dehors, Rome prétendait la garder pour elle. Le sénat, juge sévère, faisait la police contre les dieux étrangers, maintenait la pureté du culte comme celle du sang romain , gardait le Gapitole comme le Forum. Il consentait, il est vrai » après les épreuves légitimes, à admettre dans la cité les dieux comme les peuples. Les divinités vaincues naturalisées par un sénatus-consulte {diimunicipes) devenaient dieux romains: Rome avait eu le temps de les façonner à sa guise et de les purifier d'une théologie trop grossière (4). « Que nul, dit Gicéron, commentant les règles du droit pontifical, que nul n'ait des dieux à lui , que nul n'adore des dieux étrangers ou

(I) Pausan. I. 18. IL 13. VU. 2i X. 32. — (2) Id. V. 13. — (3) Sirabon. XVlî. •' (4) « Et ce que J'ai admiré surtout , c'est qu'au milieu du concours de tous las peuples» dans une même ville, où chacun apporte ses dieux, aucune cérémonie étrangère n'a été reçue dans le culte public, ou si, par l'ordre des oracles , quelquesunes l'ont été, les Romains lés observent selon leurs propres rits , et les purifient des fables qui les déshonorent. » Denys d'Halicarn. II. 3. Ainsi la mère des dieux apportée de Pessinunte (an de Rome 547). Tile-LIve. XXIX. 10. 11. — Le culte de Ocrés adopté et la qualité de citoyenne donnée ft la prétresse d'Eleusis , >< afln que citoyenne elle priât pour ses concitoyens. » Cic, pro Balbo. 34.-* Dans une épidémie, le serpent Esculape apporté à Rome (an 461.Tlte-Llve. Ibid.).

des dieux nouveaux qui n'auraient pas été officiellement reçus dans la cité (1). »

Mais Rome pouvait-elle éviter la réaction de ce cosmopolitisme religieux qu'elle propageait dans le reste du monde ? Les cultes nationaux, altérés par le mélange de son culte, ne devaient-ils pas refluer sur elle?

Dès le temps de la seconde guerre Punique, à cette époque de péril et d'exaltation, où le patriotisme romain s'était montré si puissant et si uni , toutes les fibres superstitieuses de l'âme avaient été profondément remuées. Rome commençait à être en rapport avec l'Orient, dont les religions sensuelles et grossières, en même temps que mystérieuses et sombres, convenaient à la gravité du caractère , comme à la lenteur des imaginations romaines. Le sénat lui-même cédait aux influences populaires, et on le vit, sur de prétendus oracles, envoyer chercher en Asie par le plus^ honnête homme de Rome, la déesse de Pessinunte, qui n'était autre chose qu'une pierre noire (2). Ces années de combats avaient attristé les ftmes populaires ; elles se jetaient dans les excès de la superstition : « Il semblait, dit Tite-Live, qu'au milieu de tant d'épreuves, ou les hommes ou les dieux eussent été tout à coup changés. Ce n'était plus en secret et sous le toit domestique que les rits romains étaient écartés ; le Forum et le Capitole étaient remplis de femmes, sacrifiant et priant avec des cérémonies étrangères. Les devins et les prêtres séduisaient le peuple , augmenté encore de ces nombreux paysans que la détresse et la peur avaient poussés dans Rome.... Quand les édiles voulurent éloigner cette foule du Forum, peu s'en fallut qu'on ne les maltraitât.... Le préteur dut intervenir; le sénat défendit de nouveau tout sacrifice étranger ; fit brûler tous

(1) Ne quis geparalUn I>eo8 babento ; ncque aovo8, ncque advenas nisi publiée aJscitos colunto. Cic, de Legib. H. 8. V. aussi Servius. iCncid. VIII. 187. Tertull. Apol. S. et pour rappUcaUon de ce principe, Tite-LIve. IV. 30. XXV. 1. XXXIX. IG.

(2) Tiie Live. XXIX. 10. 11. 14. An de Rome 547.

les livres de divination et de prières (1). » — Un peu plus tard (an S34) , un consul ne put trouver un ouvrier pour démolir le temple du dieu égyptien Sérapis, et dut lui-même s'armer de la hache (2). — En 569 , le peuple se jetadl dans les mystères impurs et sanguinaires des bacchanales ; sept mille personnes, hommes et femmes, réunies dans des assemblées nocturnes , y pratiquaient la magie , les empoisonnements, l'impudicité ; le sénat intervint et prononça des peines rigoureuses (3). — Plus tard (614) , il était forcé d'expulser les astrologues chaldéens (4) ; — et enfln (669) , il rendait un décret contre les immolations humaines (5). ,

Le sénat combattait ainsi les mystères et les doctrines de rOrient ; mais qui eût arrêté la poétique invasion de la mythologie grecque? Ces fables entées sur des traditions communes, ces dieux parents des dieux romains, amenés sur la terre d'Évandre, retrouvaient un frère dans chacun des dieux pélasgiques de la vieille Italie. La Junon romaine se trouvait être la Grecque Héra; l'hermaphrodite Djanus-Djana (Janus et Diane) n'était plus que la chasseresse Ârtémis ; les Camènes se perdaient avec les Muses dans un mutuel embrassement. Ainsi diminuait le sérieux de la fable romaine. Ces dieux familiers de la Grèce apportaient là leurs allures terrestres, leur laisser-aller poétique, leurs scandaleuses aventures. Non comme absurdes, mais comme poétiques, ces fables, jouées au théâtre, chantées au repas, se laissaient toucher de trop près ; l'habitude venait de prendre la scène pour le temple, l'histrion pour le prêtre , de faire descendre l'Olympe jusqu'à la poésie , au lieu de faire monter la poésie jusqu'à l'Olympe : chose d'autant plus grave chez les Romains que l'histrion et la poésie étaient chez eux bien plus

(1) Tite-Live. XXV. 1. An de Rome 624. — (2) Valer. Maxim. I. S 3. (3) Tite-Live. XXXIX. 8-19, et le S.-€. 'rendu à ce sujet et rclrouté sur une table de bronze en Campante. — (4) Valcr. Maxim. Ibid, S 3. (5) Pline. XXX. 1.

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