‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 24 sur 65 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

PaiMMMe et déweloppemeiit du polythéteme.

S I. — TEMPS d'auguste ET DE TIBÈRE.

Ce discrédit où tombaient le culte public , la foi officielle du monde et de Rome, entraînait-il le déclin de tout polythéisme, de toute religion, de toute piété?

Le progrès, ou ce qu'on appelle ainsi , n'arrivera jamais à étouffer les instincts primitifs de l'homme : ni la philosophie, ni le scepticisme, ni l'indifférence ne seront assez forts pour changer la nature humaine. Une chose subsistait et subsistera toujours : — ce mouvement quelquefois confiant, plus souvent craintif des âmes humaines vers ce qui est au-dessus d'elles ; ce sentiment qui les porte à se prosterner devant ce qui est grand, à redouter ce qui est inconnu , à prier ce qui est puissant ; ce besoin qui fait désirer au criminel une expialion de ses fautes , à l'ami survivant une satisfaction et un repos pour son ami mort, à notre faiblesse une protection, à notre tristesse et à notre ennui une espérance.

Une chose encore subsistait : — le souvenir obscurci, mais universel d'une condamnation primitive et d'une malédiction prononcée contre l'humanité ; par suite la présence intérieurement sentie d'un pouvoir étranger, hostile, sinistre, qui tenait l'âme sous sa possession. De là un état de souffrance

et de crainte tout autre dans l'antiquité qu'il n'a pu être ehet les peuples chrétiens, un sentiment premier de malaise et de terreur , une peur de Dieu , qui n'était jamais complètement étouffée. De là mille efforts pour se relever de cet analhëme, pour conjurer ce mauvais génie et faire sa paix avec ce fantôme; mille superstitions, mille sacrifices absurdes, immondes, sanguinaires, pour contenter ce dieu ennemi, et acheter de lui le repos.

Ce qui subsistait enfin avec une force inébranlable, c*étail la conséquence de ce double principe ou plutôt de ce double besoin : c'était l'erreur fondamentale de l'antiquité ; le polythéisme avec ses formes différentes ; soit qu'il adorât les éléments et la nature ; soit qu'il se prosternât devant des dieux à formes humaines ; soit qu'enfin, dans l'idolâtrie, ce crime commun à tant de nations, il divinisât l'œuvre manuelle de l'homme : toujours coupable de la même faute, toujours prenant pour Dieu ce qui n'est que la créature et la manifestation de Dieu.

Tout cela, dis-je, ce besoin naturel de la divinité, cette terreur instinctive qui faisait partie de la nature de l'homme déchu, enfin cette multiple et fondamentale erreur du polythéisme, tout cela subsistait, tout cela demeurait inexpugnable à tout raisonnement et à toute force humaine. En vain le grand nivellement romain effaçait-il les religions en ce qu'elles avaient de national; en vain la philosophie les atteignait-elle par la moquerie et par le doute : le genre humain n'arrivait pour cela ni à mieux comprendre la divinité, ni à prendre sur lui de s'en passer. L'athéisme d'un côté, de l'autre la foi en un Dieu unique et spirituel, étaient deux limites en deçà desquelles le vulgaire se tenait , soit dans son incrédulité, soit dans sa rehgion, deux limites que les philosophes eux-mêmes atteignaient rarement. D'un côté , l'épicuréisme lui-même n'osait ouvertement supprimer les dieux; et de l'autre si un Platon, par la force de son génie, avait pu s'élever à la notion du Dieu un, tout-puissant, universel, celle

notion si simple et si belle » au lieu de s'étendre après lui» s'était efTacée. Rarement on osa se dire athée, rarement aussi se proclamer monothéiste. Cicéron dit sans cesse : les dieux; Cicéron , disciple de Platon , veut déifier sa fille TuUie ; de même que César, disciple d'Épicure, bâtit un temple à Vénus sa mère.

Ces sentiments et ces pensées faisaient tout le fond du pa-* ganisme; dans le culte public, réglés, organisés, soumis à des formes certaines , dirigés vers un but^ employés au service de la patrie ; dans le culte privé, vagues, indéterminés, gouvernés par des traditions diverses, variés sous des formes infinies pour satisfaire aux infinis besoins des âmes humaines.

Tant que les peuples furent indépendants , le culte privé resta dans l'ombre ; c'était la religion des hommes, non celle des peuples , en des siècles où l'homme n'était rien , où le peuple était tout. La conquête romaine, en amoindrissant la cité, faisait une place plus grande à l'être personnel de l'homme ; le culte privé, sous la conquête romaine, devenait véritablement l'unique religion du monde.

C'est ce que, sous le règne d'Auguste, nous allons voir clairement se développer.

Le genre humain, qui venait de traverser les guerres civiles, témoin de tant de crimes et de désastres , épouvanté , non éclairé, se sentait poussé comme un coupable à chercher asile auprès des autels. La philosophie avait dévoilé dans les guerres civiles ses contradictions et son impuissance ; elle s'était noyée dans le sang de Caton.

Auguste comprit ce mouvement et voulut en profiter pour son œuvre favorite, la restauration de l'ancienne Rome (1). Il montra les dieux romains comme les bienfaiteurs éprouvés de la république et les protecteurs les plus sûrs que le genre humain pût choisir. Honorer les dieux parce qu'ils sont romains, craindre les philosophes parce qu'ils sont grecs ; telle

(I) F.tomcl, pag. I70et«.

fut la tradition politique qu'Auguste léguait à ses successeurs.

Il devait avoir bon marché de la philosophie. Les grandes et sérieuses écoles étaient tombées : il n'y avait plus, au temps de Sénèque, de pyrrhoniens ni de pythagoriciens (1) ; le dogmatisme de Platon avait péri dans le scepticisme de Caméade; Carnéade tombait à son tour; et le stoïcisme^ compromis dans les guerres civiles y demeurait suspect au prince de sédition, au peuple d'aristocratie.

L'épicuréisme seul avait la prétention de tenir école. Là, on jurait par la parole du maître ; là, personne n'eût changé un mot à ses sacrés apophthegmes (2) ; on gardait son image dans sa chambre , sur sa poitrine , comme un talisman ou comme une idole (3). Le jour de la naissance d'Épicure était un jour de fôte ; chaque mois des sacrifices étaient offerts à sa mémoire par des hommes qui n'en offraient à aucun dieu.

Mais cette parole du maître si fidèlement gardée n'était plus entendue comme le maître l'avait entendue. Épicure, ce prédicateur du plaisir qui ne vivait que d'eau et de légumes, avait cru fonder, sur une métaphysique toute négative, une morale presque sévère : il donnait le plaisir pour but à l'homme, mais il mettait le plaisir dans la vertu. L'inconséquence était choquante ; les disciples , plus logiques que le maître, n'entendirent de sa doctrine que le mot de plaisir et cette théologie toute critique au moyen de laquelle il donnait ce mot comme le dernier résultat de tout« science. On cacha, comme dit Sénèque , les voluptés dans le sein de la philosophie ; l'épicuréisme ne fut qu'un prétexte commode pour tous les vices. L'obéissance aveugle à Épicure fut seulement l'obéissance à ses propres penchants; le culte d'Épicure fut seulement le culte des commodités et des jouissances. L'épi-

(0 Sénèq., Nata. qusest. VU In (Ine.

(2) Sénèq., Gp. 39. Ëusèbe, Prëpar. évang. XIV. 5. Lucien, Eum. 3.

13) Pline. XXXV. 2.

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