II
iîto PUISSANCE ET DÉVELOPPEMENT DU POLYTHÉISME.
curéisme, avec ses milliers de sectateurs, était presque un parti, presque une religion ; ce n'était plus une école.
Parlerons-nous des cyniques? Le cynisme était le stoïcisme populaire. Maïs ce qui était chez le stoïcien de Torgueil, était chez le cynique de Timpudence. Sa brutale vertu allait en guenilles, demi-nue, la besace sur l'épaule, le bâton à la main, Tinjure et le quolibet à la bouche. La. vertu qui en vient là est bien près du vice ; le philosophe qui s'accoutre ainsi est bien près du saltimbanque. Au siècle suivant, Lucien nous le montrera en effet saltimbanque, mendiant, vicieux , athée (1).
A reffronterie des cyniques, à la sensualité non pensante des épicuriens, ajoute? encore la puérilité des sophistes, ces jongleurs de la pensée, comme un ancien les appelle ; et vous comprendrez jusqu'où , depuis le temps des grands maîtres, la philosophie était tombée, grâce à l'esprit frivole des Grecs, grâce au mépris héréditaire des Romains. Peu de chose était à faire pour achever de décréditer des écoles qui se décréditaient ainsi. Les philosophes venaient argumenter à la table d'Auguste entre les bouffons et les comédiens (2); la fainéantise romaine s'amusait de ces docteurs ambulants (circulatores (3)), de ces parasites parleurs de vertu {aretalogi)^ mot qui prouve quel cas on faisait et de leurs discours et de la vertu (4). On avait, quand on était riche, un philosophe chez soi, d'ordinaire un cynique, espèce de gracioso qui égayait le festin par sa morale. Nous lisons un mol qui peint bien cette manière de considérer la philosophie : Livie , femme d'Auguste , ayant éprouvé un malheur, et ne voulant pas en fatiguer les oreilles
(1) V.sur la brutalité grossière des cyoiques, Augustin , de Civlt. Dei. XlV. 20. F. aussi Epictète, In Arrian. III. 22. Lucien, in fuglt. Julien, orat. VII. VlII.
(2) Aut acroamata, aut etlam triviales ex circo ludios Interponebat ac frequentisstmè aretalogos. Suét., in Aug. 74. Pbilon., in Légat.
(3) Sénèquê» Ep. 29. 108.
(4) Suét., ibid. JuTénal. XV. 46. Tacite, Annal. XlV. 16.
de César, « se donna à consoler )» à un certain Âréus, philêsophe de son mari (1). Quand il pleuvait, quand les jeux du cirque étaient ajournés, on se faisait apporter Chrysippe, on entendait un stoïcien dans son école, un cynique dans la rue ; gens qui connaissaient leur auditoire et n'avaient garde de Fennuyer.
Ce discrédit de la philosophie ne laissait à Auguste autre chose à faire que relever les autels des dieux romains. J'ai dit ailleurs le succès de cette tentative (3), les vestales marchandées à prix d'argent (3), les sacerdoces négligés, la science des augures perdue (4), les livres sibyllins devenus tout à fait indéchiffrables (5). Le monde, moins national que jamais, pouvait-il garder le principe de la nationalité des dieux? Relever, quand la république était tombée, le culte de la république, une religion patriotique lorsqu'on avait supprimé toute patrie, la foi romaine quand Rome devenait cosmopolite, était-ce chose possible?
Beaucoup de gens, il est vrai, acceptaient volontiers, à titre de devoir officiel, la religion que leur proposait Auguste ; Horace, qui est le type de ces hommes, avouait « qu'il avait été quelque peu épicurien ; mais un coup de tonnerre par un ciel serein l'avait converti (6) , » et il offrait pieusement son encens poétique à tous les dieux.
Mais qui donc plus qu'Horace se moqua des hommes, des
(1) Philosopho Ylrl sul se consolandam prabuit. Sénèque.
(2) F. tome 1, pag. 195 et s., 198 et s.
(3) Tacite, Ann. H. 86. IV. 16. Pour honorer les vestales, Tibère ne trouva rien de mieux que de placer à côté d'elles sa mère, la vieille Livie, Intrigante et impu. dlque. Id. IV. 16. -- (4) Tacite, Ann. XI. 15. — (5) Id. VI. 12
(6) Parcus Deorum cultor et infrequens,
Insanientis dùm sapientiœ Consulter erro : nunc retrorsùm Vêla dare atque iterare cursus Gogor relictos; namque Diespiter", Igni corusco nubila dividens... Ode. I. 28.
F. encore, Ode III. 6. 24. IV. 15. Epod. 7. Carmen SecuK
dieux et de lui-même? Horace, à un certain diapason officiel» est Romain et croyant; quand sa lyre descend d'un ton ou deux, il est Grec, débauché, incrédule. Horace qui maudit les soldats de Crassus « époux déshonorés de femmes barbares (1), » et qui trouve « si beau et si doux de mourir pour la patrie (2), » n'en rappelle pas moins en riant « sa fuite si prompte au combat de Philippes, lorsqu'il jeta peu glorieusement son bouclier (3). » Horace qui tant de fois prêcha pour les mœurs et pour les dieux, n'en reste pas moins « un pourceau du troupeau d'Ëpicure (4) ; » s'accommodant avec les passions et la conscience, de façon que ni l'une ni l'autre ne le gêne ou ne trouble sa santé, faisant provision de courage contre le malheur; mais surtout, pour quoi que ce soit au monde, ne s'exposant au malheur :
. Et mibi res, non me rebus submittere conor.
Et bien des épicuriens, à son exemple, après avoir brûlé leur grain d'encens officiel sur l'autel de Romulus, se moquent tout à leur aise de la louve de Romulus, et ne se croient pas obligés de refouler au fond de leur cœur « la doctrine contemptrice des dieux (o). » Auguste soupe un jour chez un de
( 1 ) MUesne GrassI coiijage barbarâ
Turpis maritus \ixit? et hostJum ( Proh ! caria inversique mores ! ) Gonsenult socerorum in anria?
(2) Daice et décorum est pro patriA morî; Mors et fagacem persequitur yirum, Nec parcit imbellis jnyents
Poplitibos timldove tergo.
(3) Tecum Ptiilippos et celerem Jugam SensI , relictà non benè parmolâ.
(^) .... Epicuri de grcge porcum.
(5) Doctrinam Deos spernentem. Tite-Live. X. 40. V. aussi in pra»r. Nondùm hacc quœ temt seculum ncgligentia Deûm veneral. Hl. 20.
ses vétérans, et lui raconte gravement que la déesse d'Anoalis a puni, par la perle des yeux et même par la mort, le sacrilège qui avait pillé son temple : « César, dit le maître de la maison, c'est moi qui suis ce sacrilège, et tu soupes aujourd'hui de la jambe de la déesse (1). »
Mais tous ne parlaient pas ainsi. L'athéisme pratique des épicuriens ne pouvait convenir à la multitude; la religion officielle d'Auguste ne lui convenait pas davantage. La philosophie ne lui présentait rien de certain , la tradition rien de satisfaisant, la politique rien de respectable : qu'importe, elle cherchait ailleurs. Si le culte de la cité était brisé, est-ce à dire que l'homme devait rester sans culte? Le besoin personnel de rits et de prières n'en avait que plus d'énergie; l'homme n'en voulait que plus de cérémonies et de sacrifices, non pour l'État, mais pour lui-même ; la superstition privée succédait au culte public, l'instinct à la tradition, le polythéisme humain au polythéisme romain.
Ne cherchez donc ici ni dogmes positifs ni pratiques constantes ; tout était bon pour satisfaire l'étemelle soif de l'esprit humain : traditions héréditaires, cultes étrangers, mystères, superstitions, sciences occultes. Rien de réglé, rien de précis : sous les anciennes républiques la religion était loi, aujourd'hui elle était caprice ; sous mille noms et sous mille formes diverses, les âmes se jetaient plus désespérément dans l'erreur au moment même où, « du milieu des ténèbres, la lumière » de la vérité « naisi^ait pour les justes. »
Entrons dans le détail, examinons chacune des formes principales de la superstition humaine, et voyons si le polythéisme, en devenant personnel au lieu d'être politique, avait perdu de sa puissance et de sa vie.
Parlerons-nous d'abord de la superstition individuelle, de la foi aux talismans, aux songes, aux présages? Celle-là croissait chaque jour. Horace demande non pas à un homme
(0 Pline, HUt. N. XXXHI. 34.
du peuple , mais à soa interlocuteur : « As-tu peur des fantômes et des sortilèges nocturnes (1) ? » Il eût pu fûre cette demande même à Tincrédule César. César, depuis une chute qu'il avait faite, ne montait pas en char sans prononcer une parole magique qui devait le préserver de tout accid^t (2) ; César raconte dans ses mémoires les prodiges qui avaient annoncé sa victoire de Pharsale, et il gardait (3) précieuse* ment le palmier noir qui ce jour4À, dit-il, avait percé tout à coup le pavé d'un temple (4).
Le froid Auguste est-il plus esprit fort que le brillant César? Auguste craint le tonnerre ; il a peur des jours néfastes, des songes, des présages ; il attribue une révolte de son armée à l'imprudence qu'il avait commise de chausser ce jour-là son pied gauche avant son pied droit (5). Livie enceinte fait cou* ver un œuf pour savoir si elle aura un garçon ; il en sort un poulet avec une crête magnifique, qui présage la royauté de Tibère (6). Et Tibère lui-même, ce contempteur des dieux, tremble aux révélations d'un astrologue, et porte un laurier pour se garantir de la foudre (7).
Tite-Live ne rapportait qu'avec un doute mal déguisé (8) les antiques traditions de la mythologie romaine. Mais laissons passer une génération : Suétone, Tacite même, écrivant une histoire presque contemporaine , la rempliront de présages, de songes, de prodiges; Pline l'ancien sera plein de merveilles de ce genre. Ces historiens étaient-ils plus faibles
(1) NoctamoB letnnres poitentaqoe Thessala curas? ^-(3) Pline, H. N. XXVIH. 2, (8) Plutarq., Ift Gssar. PUne, Htet. N. XVH. 35.
(4) De Bell, civil. HI. 101. 105. Suétone, in Gœs. 61. 81.
(5) F. sur les superstitions d'Auguste, les présages, songes, oracles, prodiges relatifs à sa vie, huit chapitres de Suétone , in August. 90-97. PUne, H. N. U. 7. Dion. XLVni. GdUus. XV. 7 — (6) Suét., in Tiberio. 14. - PDne, H. N. X. 56.
(7) Suét., In Tiberio. 14. 67. 79. Pline, H. N. XV. 30. l\ tenait beaucoup à être salué quand il étemualt , et observait pour se faire raser les jours de lune. Pline. XVI. 30. XXVIII. 2. Josèphe, Ant. XVllI. 8. Dion. LV. Tacite, Ann. VI. 21.
(8) F. Prœf. F. aussi I. 4.
d'esprit, ou croysient-ils devoir s'accommoder à des lecteurs plus crédules? peu nous importe. Pline le jeune écrit encore à Suétone : « Tu es effrayé d'un songe, et tu veux faire remettre ta plaidoirie.... Le songe, en effet, vient de Jupiter (Ka^ yop T^vop ix Acoç r<rr(v); mais il faut te demander si d'ordinaire tes rêves sont contraires ou conformes à l'événement? ceci est un point important (1). »
Autrefois Cicéron se moquait des oracles et parlait, entre autres, des sorts de Préneste comme d'une vieillerie discréditée (â). Soixante-dix ans plus tard, Germanicus et Agrippine visitent tous les oracles qu'ils rencontrent sur leur chemin (3). Tibère leur rend hommage par sa peur : il se fait apporter, pour les confisquer, ces petits morceaux de bois fatidiques qu'on appelle les sorts de Préneste; mais, ô miracle ! dit Suétone, la caisse dans laquelle on les a apportés à Rome se trouve vide le lendemain , et les sorts, en une nuit, sont revenus tout seuls à Préneste (4).
Parlerai-je maintenant de la dévotion en commun, des temples, des sanctuaires, des assemblées? Montrerai-je Alexandrie élevant avec un zèle égal des autels à tous les dieux? Vous mènerai-je avec nos voyageurs lire sur les jsunbes mutilées du dieu Memnon les témoignages d'admiration et de reconnaissance inscrits par des voyageurs moins incrédules que le douteur Strabon , et qui croyaient avoir entendu le chant du dieu au lever du soleil (5)?
Chez les peuples helléniques surtout, les sanctuaires religieux , les rendez-vous de la dévotion païenne étaient demeurés sacrés. Le culte grec était sans puissance politique; mais il lui restait une grande sympathie avec les traditions poétiques et les affections populaires. Ces peuples , si peu soucieux de leur liberté^ se révoltaient volontiers pour leurs temples. Ils défendaient contre Gléopâtre Arsinoé réfugiée
(1) mine, EpiBt 1. 18. — (2) De Divin. 11. 41. 57. ^ (3) Tac, Ano. U. A4, âfi. (4) Suét., in Tib. 63. -(6) Pline, Hist Nat. XXXVI. 7. Strabon. XVH.
dans celui d'Éphèse. Le droit d'asile protégeait les débiteurs obérés, les esclaves fugitifs, les malfaiteurs impunis ; et quand la police romaine voulait sévir, elle était arrêtée par une insurrection populaire. Tibère, ce grand justicier, traita gravement cette question : il n'osa abolir le droit d'asile, il se contenta de le vérifier; toutes les cités grecques envoyèrent leurs députés à Rome ; et « ce fut un grand jour pour le sénat romain, » une grave et importante discussion que celle de ces droits d'asile, dont on chercbait les titres « et dans les édits du peuple romain, et dans les décrets des rois, et dans les traditions des dieux, » auxquels on n'osa toucher qu'avec réserve, i< leur imposant des limites, mais dans un langage toujours plein de respect (1). »
La gloire des sanctuaires illustres ne diminuait donc pas. Les tablettes votives n'étaient pas moins nombreuses à Cos et à Épidaure (2). Jupiter Olympien n'était pas descendu du trône d'ivoire et d'or où Phidias l'avait placé. Junon régnait toujours à Samos, Minerve à Athènes, Vénus à Paphos et à Aphrodise; dans ce peuple de dieux qu'adorait la Grèce, il n'était si obscur vilain qui n'eût au moins sa chapelle ; et cent ans plus tard , Pausanias décrit par milliers les temples , les oratoires et les statues. Enfin dans la cité d'Éphèse, sur un des plus beaux points du monde romain, s'élevait le temple de Diane, bâti en quatre siècles avec l'argent de l'Asie entière (3). Toute une classe d'artisans ne faisait que vendre de petites statues d'or et d'argent de la grande déesse ; et quand,
(0 Tacit., Ann. UL 00 et suiv. lY. 14. On voit que Suétone s'est trompé quand il dit que les droits d'asile furent abolis. In Tiberlo. 37.
(2) Strabon. VIII. V, dans Gruter et dans Bullet.
(3) « Le temple d'Ephèse, bàtl 11 y a 220 ans, fut établi dans un terrain marécageux pour ne pas être exposé aux tremblements de terre; mais pour rafTermlr on assit les fondements sur une couche de charbon plié et de toisons de laine. Sa longueur est de 425 pieds, sa largeur, de 220. 11 y a 127 coloanes hautes de 70 pieds, dont chacune a été donnée par un roi ; 30 sont ciselées , Tune est de Scopas. » Pline, Hlst. N. XXXVI. 16.
à la face de celle grossière allégorie orienlale^ sainl Paul vint prêcher son dieu crucifié, on le chassa aux cris de : Vive la grande Diane des Ëphésiens !
Car la Diane d*Ëphèse avait en ce siècle une grandeur toute particulière. Placée sur les limites qui séparaient les peuples grecs des races asiatiques, elle était un centre puissant de croyances et d'adorations. Cette déesse si vénérée n'était plus la chasseresse hellénique, la vierge sauvage Artémis. C'était une idole aux nombreuses mamelles ; c'était, sous un autre nom, Mylitta, Âstarté (1), ce dieu hermaphrodite de la Syrie que l'on nous peint, tenant à la main un sceptre et un rouet, et placé entre les deux autels du soleil et de la lune. Sous ces noms et ces symboles divers, était plus que jamais adoré le dieu-monde de l'Orient, la matière indépendante de l'esprit, aveugle et cependant puissante, inintelligente et pourtant créatrice.
Le génie romain surtout se sentait depuis longtemps poussé vers les cultes orientaux (2). Le culte persan de Mithra était arrivé dès le temps de Pompée par les pirates de la Cilicie. Les Galls de Bérécynthe remplissaient Rome de leurs danses vagabondes (3). Les dieux d'Egypte, proscrits par les lois, avaient fini par se faire reconnaître des lois elles-mêmes. Auguste luttait en vain contre cette invasion étrangère (4) : Isis, Sérapis, le dieu bœuf Apis pour lequel il témoignait son mépris, étaient les vrais dieux du peuple de Rome, ceux que malade on invoquait, ceux qui recevaient les serments les plus sacrés, ceux autour desquels se rassemblaient les jeunes
(1) Âslarté à Sidon (Lncieo, de Deà Syrâ. 4. Tertulilen, Âpolog. 24).— Atergatis à Hierapolia en Syrie (Strabon, XVl). — Apbaka dans le Liban (Eusèbe, de ViUk Con- Btant lu. bb). — Iris en Egypte ? — Artémia (Diane) à Epbèse. - Scléné (la Lune) chez les Grecs. — Selon Lucien, Junon (Uéra), mais elle a plus de rapports ayec Diane ou avec Aphrodite (Vénus). Sur ce cuite, K. Lucien, de Deà Syrà.
(2) V. ci-dessus, page t7G. — (3) Ovld., Fast. IV. 180. (4) Suét., in Aug. 93.
filles (1), ceux vers qui^ folles et ardentes» les femmes poussaient leurs maris plus indifférents (2).
Parlerai-je enfin du culte le plus secret et le plus intime, celui des mystères? Là nous retrouvons la même effervescence de dévotion, la même confusion d'idées, la même prépondérwce du pantiiéi^me oriental.
La foule, plus dégoûtée que jamais des religions avouées, plus avide de religions cachées et ténébreuses, se précipitait dans ces redoutés sanctuaires d'Eleusis et de Samothrace. Varron , et après lui Germanicus (3) vinrent exprès se faire initier à ceux--ci ; Auguste respectait et protégait ceux-là (4). Mais ces adytes mystérieux ét4iient faits pour les pas discrets de quelques initiés ; la foule les profanait. La religion du petit nombre se perdit en devenant la religion de la multitude. Le secret des mystères, dissipé sur tout un peuple, se divulgua et s'évanouit. Les tendances orientales l'emportèrent sur l'esprit hellénique ; le côté panthéiste et cosmogonique des mystères, sur leur côté spiritualiste et humain : la partie sainte et religieuse, celle qui encourageait à la vertu et promettait l'immortaiité , demeura oubliée, incomprise ou perdue; la partie philosophique, s'il y en avait une, dut elle-même s'effacer. La personnalité de l'homme qui, par les mystères, échappait à la tyrannie de la cité, ne put échapper à la tyrannie du panthéisme. Tant il est vrai que le moi humain , malgré son orgueil, devait toujours être asservi dans le paganisme ; et qu'à la loi chrétienne seulement, il appartenait en l'humiliant de l'affranchir !
Cette vague et accablante idée du panthéisme était donc
(1) F. Catulle... Properce. U. 24. V. l.— Ovide» de Arte Amandl. 1. 76. Tibul. I. Eleg. ni. 23, et alibi, et Horace :
.... Per BanctumjuratusdicatOsirim.
L'une des régions de Rome délimitées par Auguste portait le nom du temple d'isls et de Sérapls.— (2) Strab. Vil, et pour une époque postérieure, Juvén. VI. (3) Augustin, deClY. Dei. VU. 28. Tacite, Ann. II. 54. 58. — (4) Suét., loc. cit.
ce qui restait au fond des mystères ; avec elle , une pratique grossière , dénuée de toute espérance généreuse comme de toute claire intelligence ; avec elle , ce qui peut-être garda plus de puissance que tout le reste, la partie impure des mystères. Dès le temps de Cicéron, mystère et abomination étaient devenus presque synonymes. Le lien de ces sociétés Ait souvent la communauté de honte qui unissait les associés. Ce peuple f qui n'eût pas gardé le secret d'un mythe ou d'une doctrine 9 garda le secret de son ignominie; et il se passa dans l'ombre de telles choses qu'en ce siècle, où la corruption était si patente, on n'osa pourtant pas les avouer (1).
Ainsi échouait la pensée romaine d'Auguste contre les rêveries d'un siècle malade , qui « ne savait supporter ni ses maux, ni les remèdes de ses maux (2). » Ainsi se développait, au mépris des lois et des cultes héréditaires , « cette vaine superstition, ignorante des anciens dieux (3). » Ainsi, par l'affaissement des cultes nationaux, par le progrès de la superstition personnelle» par le développement et la corruption des mystères , cette société abdiquait de plus en plus et sa dignité romaine et sa civilisation hellénique, pour aller se perdre dans le grossier matérialisme de l'Orient. L'insurrection humaine de l'esprit grec reculait maintenant devant ce vieil antagoniste qu'elle croyait autrefois avoir vaincu. Le monde entier allait boire à cette coupe enivrante et grossière qui le débarrassait du souci de sa propre pensée et de toute estime pour son être ; il se rassasiait de ces ténébreux symboles qui tous proposaient à sa vénération les puissances inertes, aveugles, fatales de la nature. Le polythéisme remontait à son origine ; il se rafraîchissait à sa source pre-
(J) F. saint Augustin , de Qvit. Dei. VI. 7. — Clemens Alex., Protreptikos. 2. ^ Arnobe advenus gentes. — Juvénal. VI. 346 : «Quel autel n'a aujourd'hui son Clodius? »
(2) Ubi nec mala nostra nec remédia pati possumus. Tlte-Live, in prsf.
(3) Vanasuperstillo veterumqaa ignan Deorum. Vlrg. iËneid.
mière ; il se rapprochait de cette idolâtrie primitive des peuples sémitiques que les Saintes-Écritures nous ont peinte en caractère^ si reconnaissablcs. A celte Asie occidentale, siège des abominations de Chanaan et de Babylone, à cette Egypte, mère féconde des superstitions les plus honteuses, la Grèce savante, la puissante Rome, demandaient leurs Attys et leurs Anubis, leur fétichisme grossier et leur symbolisme obscène, ces mutilations sanguinaires et ces sacrifices pour le mort, contre lesquels, vingt siècles auparavant. Moïse prémunissait les Hébreux.
Une exception demeurait pourtant : un reste sérieux était debout de la religion politique de Rome, un reste aussi des adorations humaines de la Grèce, de ses complaisantes apothéoses et de ses dieux à la façon d'Evhémère. Le vrai culte public, celui qui fut pratiqué chez tous les peuples et au nom de tous, ce fut le culte des Césars. Auguste mort, Néron vivant, tenaient tête aux dieux orientaux, et leur disputaient les prières. Ils avaient pour eux non la persuasion , non la tradition, mais la force. César était le dieu auquel on croyait le moins, celui qu'on adorait le plus.
On peut, d'un règne à l'autre, noter le progrès de ce culte impie. Le principe que l'empereur devenait dieii seulement après sa mort et par décret du sénat, toujours proclamé (1), fut souvent violé. Auguste , fait dieu de son vivant , bon gré mal gré, eut grand'peine à circonscrire sa divinité dans les provinces et à n'être en Italie qu'un simple mortel.
Tibère fut à son tour accablé de demandes; on le supplia de se laisser adorer. Il est curieux de l'entendre sur ce sujet : « J'ai accordé cette permission aux villes d'Asie , et l'on m'a blâmé ; je le faisais pourtant par respect pour l'exemple d'Auguste.*, et d'autant plus qu'au culte de ma personne on ajoutait des marques de vénération pour le sénat. Y avoir consenti une fois peut être pardonnable, me laisser adorer dans toutes
(1) Tacite, Ann. XV. cap. ult.Tertul., Apolog. 34.
les provinces serait d'un intolérable orgueil f avoue que je
suis mortel et que je subis les lois de t humanité..., soyez témoins de cette déclaration, et que la postérité s'en souvienne.... » Et depuis ce temps , ajoute Tacite , il persista dans son refus, modestie selon les uns, prudence selon d'autres, selon quelques-uns bassesse d'âme. « Hercule et Bacchus, disaient-ils, n'ont-ils pas souhaité d'être dieux? Les plus hautes ambitions ne conviennent-elles pas aux âmes les plus hautes? Auguste a prétendu à la divinité et il a mieux fait (1). »
Le zèle des peuples était étrange. Lorsque Tibère eut permis que les villes d'Asie lui élevassent un temple, onze cités se disputèrent l'honneur inouï de posséder cet édifice. L'une vantait les services qu'elle avait rendus à Rorae, l'autre son antiquité et sa gloire. « Halicarnasse, disait-elle, était bâtie sur le rocher, nul tremblement de terre ne l'avait ébranlée depuis douze cents ans. Le temple de Tibère serait là éternel comme le dieu ! » Mais comme Milet avait déjà le temple d'Apollon, comme Éphèse possédait Diane, Pergame le dieu Auguste (2) , le sénat pensa qu'elles pourraient se contenter de ces divinités; et Smyrne posséda le temple de Tibère (3).
Encore vivait-on sous un prince singulièrement modeste. Mais jetons un regard sur le temps qui va suivre. Caligula, dont j'ai dit la rage de divinité, eut des temples et dans toutes les provinces , et au Capitole (4) ; Claude s'en fil bâtir en Bretagne ; Néron à Rome même , par un solennel décret du sénat (5). Rien de tout cela ne faisait obstacle au culte d'Auguste, culte éternel comme l'empire, culte imposé et respecté
(1) Tacite, Ann. IV. 37. 38.
(2) Pcrgamenos sede Augusti ibi eHit salis adeptos,... EphesH Milesiique hi Apollinis, illi DIanac cœrimonift occupavlsse civitatcs... Tacite, Ann. IV. 55. 56.
(3) Tacite. Ibid.
(4) Pliilon, de Légal. — Joseph., Anliq. XIX. 1. XVHI. 18.
(5) Tanqnàm humanum fasUgium egresso. Tac. XV. cap. nll. — Et la fille de Soranus Invoque Néron comme dieu : « Nulla mihi Caesaiis mentio nlsi inler numlna.XVI. »3I.
comme le nom romain (1), culte qui avait ses prêtres dans toutes les villes, et qui dura jusqu'aux derniers temps du paganisme. Et non-seulement Auguste, mais Germanicus, mais Livie (2) ; non-seulement Tibère , mais jusqu'à Séjan ; nonnseulement Caligula, mais Drusille sa concubine et sa sœur; non-seulement Claude, mais ses affranchis (3); nonseulement Néron, mais Poppée (4) ; plus tard que dirais-je ? non-seulement un Hadrien, mais un Antinous, furent dieux, les uns après leur mort, les autres même de leur vivant, les uns par le fait de Tadulation privée , les autres par un acte solennel de la servilité publique. Et Néron, faisant Toraison funèbre de Poppée, la louait surtout d'avoir donné le jour à une déesse (5) ; cette déesse avait vécu quatre mois. C'étaient là vraiment les grands dieux de l'Olympe, c'étaient leurs autels qu'on entourait, leurs sacerdoces qu'on achetait pour des sommes énormes. Se parjurer par le nom de Jupiter, le mal était petit : mais il fallait prendre garde à tenir son serment quand on avait juré par le nom de César (6).
Par là, du reste, les cultes nationaux achevaient de se corrompre ; le culte des Césars était universel et prenait place auprès de tous les dieux. En Grèce, les images des empereurs étaient plus vénérées que celles de Jupiter (7). Athènes achevait pour Auguste le temple qu'elle avait commencé pour le père des dieux ; Octavie avait un temple à Corinthe ; la Grèce
(1) Une Tille d'Atte, privée de sa liberté sous Tibère , pour avoir né^gé la eonetrucUon d'un temple promis à Auguste. Tacite, Ann. FV. 30. Dion.
(2) Tacite, Ann. 11. 83.
(3) Vitellius avait une chapelle où il adorait les images de Narcisse et de Pallas. Suétone, in Vitell. 3.
(4) On reproche à Thraséa « Poppœam divam non credere. » Aussi dit-on de lui : « Spemit religlones, abrogat leges. » XVI. 22.
(5) Quod diTSinfantisparens fuerat. Tacite, Ann. XVI. 6. Sur la déiflcatlon de la fille de Poppée. V. XV. 23.
(6) F. Dion. LVII. 9. Tacite, Annal. 1. 72. Codex Just. II. 4. 41. IV. 1. 2. Digeste, XII, 2. 13. Tertul., Apologet. 18. Minutius Fdix, in Octavio. 25.
(7) Philostrat., in Apollon. 1. 15.
complaisante rangeait à Olympie les statues des Césars autour de celle de Jupiter, et plaçait auprès de sa chaste Diane toutes les Livie et toutes les Drusille de Rome (1).
Certes, en un tel siècle, ni le polythéisme, ni lidolâtrie, n'étaient tombés. Voilà de leur puissance une double et éclatante manifestation. D'un côté, le naturalisme oriental avec ses croyances grossières et ses pratiques abominables, envahissant la civilisation de l'Occident , corrompait et la vertu romaine et la science grecque; de l'autre côté, l'idolâtrie hellénique remplaçait le culte de la patrie par le culte des Césars, et ce culte de la dépravation par la peur était son plus insensé comme son plus infâme résultat. Les deux erreurs fondamentales du paganisme triomphaient donc à la fois, l'une dans les âmes par la superstition privée , l'autre dans les cités par le culte public. Les formes nationales des religions païennes périssaient corrompues et discréditées; mais dans ce mélange leur principe commun se réveillait plus puissant ; ce vieux levain fermentait de nouveau parmi tant de souillures. Les débris des autels nationaux renversés- par la conquête romaine formaient comme un seul autel, trophée du polythéisme, où des millions d'hommes adoraient ensemble des milliers de dieux.
Voilà quels faits commençaient à se produire dès le temps d'Auguste et de Tibère. Allons plus loin ; laissons venir une génération nouvelle. Nous allons trouver plus puissant encore l'esprit du polythéisme et plus ardente la superstition du peuple.
(1) Pausanias. II. 3. et alibi pass^m. Sur tous ces Taits et sur tous ceux qui sont relatillB ù l'état religieux des nations soumises à Tempire romain pendant les trois premiers siècles du christianisme , lisez l'ouvrage de Txchirner : Der Wall des Hei» denthums (La Chute du Paganisme). Leipzicli. 1829. Liv. I. tome I, pages 30-73.
Rome est, dit un écrivain, Tabrégé de toute superstition (1). C'est l'égout, selon Tacite, où se réunissent toutes les impuretés du monde. Elle reçoit de toutes les nations et leur rend des rits et des dieux. A qui, en effet, ne demandera-t-elle pas ces biens dont elle est si avide, la richesse et le plaisir? Le ciel est irrité, qui la réconciliera avec lui ? qui lui donnera des prières, des purifications, des sacrifices expiatoires, à elle si coupable et si impure? Sous le despotisme capricieux des Césars qui fait et défait un homme entre le matin et le soir, à qui ne demandera-t-on pas sûreté pour les siens, garde pour sa fortune, salut pour sa vie, que sais-je? un de ces effrayants triomphes qui portent tout à coup un esclave au faîte des grandeurs? Sur la terre , au ciel, aux enfers , partout où peut se trouver un pouvoir plus exorable et moins aveugle que celui de César, que ne fera-t-on pas pour se le concilier?
Les dieux romains eux-mêmes , ces dieux discrédités ne sont pourtant pas réduits aux seules adorations officielles. Allez au Capitole : vous verrez autour de Jupiter des serviteurs volontaires de toute espèce , des licteurs debout auprès de son trône, des valets de chambre {nomenclatores) qui lui annoncent ses visiteurs, d'autres qui lui servent de watchmen et lui disent Theure ; Jupiter ne sait pas lire au cadran. Des coiffeurs frottent et parfument cette statue ; des femmes sont à peigner les cheveux de pierre de Minerve ; d'autres lui tiennent le miroir : tant il est vrai que, selon la croyance publique, l'idole est, non l'image du dieu, mais le dieu lui-même ! Cet homme appelle le dieu à venir témoigner pour lui devant les juges ; cet autre lui offre un placet ; ce vieil acteur vient débiter ses rôles devant lui, et, sifflé du public, se résigne à ne plus jouer que pour les dieux. Caligula n'était pas si fou, et ressemblait à tout son siècle , quand il venait causer avec ses dieux. Jupiter a des
(î) ÈTriTcj;.Ti ?ràoT.; ^îiaî^aifACvia;
amantes qui soupirent pour lui et bravent la jalousie de Junon (1).
Mais des dieux surannés ne peuvent suffire aux emportements de la nature humaine vers ce qui est au-dessus d'elle. 11 faut à la superstition bien d'autres dieux ; il lui faut des dieux monstres, devant lesquels l'homme se prosterne et se trouble; des dieux familiers qu'il porte à son doigt (2). Vingt cuites exotiques et vagabonds viendront mendier à sa porte. Ce seront les prêtres de la déesse syrienne qui mettent leur idole sur un âne, et vont de place en place implorer pour elle la libéralité du passant. Ce seront les Galls , les prêtres de Cybèle , les cheveux épars, la voix enrouée ; leur chef, à la taille énorme, qui domine par ses hurlements le bruit de leurs tambours, déchire ses membres à coups de couteau, fait recueillir son sang par ses fidèles, et leur en marque le front. Au bruit du sistre, voici venir d'autres mendiants : c'est le prêtre d'Isis, la tête rase, en robe de lin ; c'est Anubis à la tête de chien : « Un dieu est irrité , prenez garde ! » Et le peuple les écoute avec une sainte terreur. « L'automne menace ; septembre est gros de malheurs ; prenez garde ! Allez à Méroé chercher de l'eau, de l'eau du Nil ! Versez-la sur les parvis du temple d'Isis ! Un cent d'œufs pour le pontife de Bellone ! vos vieilles robes pour le prêtre de la grande Isis ! Le malheur est suspendu par un fil sur votre tête; vos tuniques pour les serviteurs de la grande déesse ! Vous aurez paix et expiation une année entière (3). »
Ces religions étrangères et nouvelles, les lois pourtant les proscrivent toujours. Tibère a chassé les adorateurs d'Isis, a fait crucifier ses prêtres, a détruit son temple. Mais ni ses rigueurs, ni les plaintes de Claude (4) qui déplore l'invasion
(1) r. Sénèq., Epis. 05, et De supèrsUUono apud August., de Civit. Dei. VI. 10.
(2) Extcrnis famulantur sacrls et digito deos gestant... Monstra colunt, PHne. H. 7.
(3) Javenal. VI. Sénèque, de Vità beatà. 27. TertulUen, Apolog. 9.
(4) Tacite, Ann. XI. 15.