DE L'EMPIRE
OHAPITBE PRBMIBR.
Paix Romaine*
5 !•'. — TEMPS dVuGUSTE.
Nous venons de dessiner la forme extérieure de l'empire romain ; nous avons montré les divers membres de ce grand eorps ; il s'agit de l'étudier dans son ensemble, son mouvement, sa vie. Sécurité au dehors, unité et prospérité au dedans, ces trois mots contiennent toute la force d'un Ëtat^ toute sa puissance guerrière, politique, sociale. La paix romaine, c'est-à-dire la sécurité extérieure de l'empire, établie et maintenue par les armes de Rome; — l'unité romaine, c'est-à-dire l'intime cohésion des diverses parties de l'empire, formée et conservée par la politique de Rome ; — la civilisation romaine, c'est-à-dire la part de bien-être, de richesse, d'intelligence, de lumières, que donnait aux peuples ce vaste système du gouvernement romain, — voilà ce que nous avons à examiner.
En ce qui touche donc la situation extérieure de l'empire, son assurance ou son danger, sa force ou sa faiblesse, la faiblesse ou la force de ses voisins, la situation ne fut pas toujours la même.
Aviant Auguste» Rome se disait déjà maîtresse du monde» Mais, toute tournée vers TOrient d*où lui venaient les richesses et les lumières ; plus tard» distraite par les guerres civiles» elle ne comptait pas combien de forces indépendantes s'agitaient encore auprès d'elle. Les Espagnes lui apparte* naient-elles? Depuis deux cents ans elle y bataillait sans avoir pu vaincre la barbarie obstinée des montagnards du nord. César» pour s'être montré deux fois à la Bretagne» avait-ii conquis cette grande île» d'où il avait rapporté quelques mauvaises perles et des barbares tatoués pour les montrer sur les théâtres de Rome? Dans l'Orient même» l'Egypte» cette terre féconde» qui devenait si nécessaire aux besoins toujours croissants de ia stérile Italie» l'Egypte n'était pas encore province de l'empire. César n'avait pas osé confier un td dépôt à la loyauté d'une ambition romaine; il aimait mieux là Cléopâtre qu'un proconsul (1). Ce n'est pas tout» les portes même de l'Italie» les passages vers cette Gaule que César venait de lui conquérir» n'appartenaient point à Rome ; de ces hautes vallées des Alpes» où Rome n'avait point encore pénétré» d'indomptés montagnards» au milieu du trouble des guerres civiles» descendaient comïne un torrent sur les riches plaines de la Cisalpine (2).
Mais surtout deux ennemis puissants et redoutables devaient occuper l'attention des Romains : le Germain au nord» le Parthe à l'orient. Là» Rome pouvait piessentir de futurs vainqueurs; là» un esprit d'agression» qui semble le prélude de la grande irruption du v*" siècle» fatiguait les frontières de l'empire ; là enfin » César avait entrevu de redoutables adversaires. Un mot de ces deux peuples» dont le nom et l'histoire appartiennent à l'histoire de Rome.
Au delà du Rhin, vis-à-vis de la Gaule romaine, habitaient,
(t) V<sritiu proviaciam ftwere, ne quandùque, vioteattorem pnesideiii nacU, ooTarumremm materia esset. Saetone, in Gsesare. S5. (2) V. StraboD. IV. Qc. ¥9mu XI. 4. Moo. LUI. LuMin. I. Ait,
Uk PAIX ROMAINE.
SOUS le nom que leurs descendants portent encore, les Toutes (Teutons, Tudesques, Teutschen) (1), peuple belliqueux, qui avait volontiers accepté le surnom que la Gaule lui donnait dans son effroi (2) : Germains, Webr-mann, hommes de guerre.
Dès Tabord, la Germanie se partage entre trois masses de peuples distincts (3). — Au nord, sur i'Elbe, et jusqu'à la Baltique, sont les Ingévons de Tacite, peu connus des Romains, et sur lesquels je ne m'arrêterai pas. — Plus au midi, le long de l'Océan, sur le Weser, l'Ems et le Rhin, et presque vers Mayence, se rencontrent les races teutoniques les plus vigoureuses, les Hermions de Pline et de Tacite, les plus grands ennemis de Rome.— Enfin, au midi et à l'orient, depuis les sources du Danube jusqu'aux monts Garpathes et aux bouches de la Vistule, parmi les immenses clairières de la forêt Hercynienne que nul géographe n'a mesurée, que nul pied d'homme, dit César, n'a parcourue jusqu'au boul, qui touche et la Moselle et les sources de l'Elbe (4) : partout l'histoire rencontre les Suèves dans leurs interminables migrations. César les trouve sous les murs de Besançon ; Drusus les rejettera en Bohême; Tacite croira rencontrer quelques-unes de leurs tribus sur la Vistule et sur TOder. Parmi les Suèves, les uns sont nomades, emportent leurs maisons sur des chars; les autres sont chasseurs, pasteurs, brigands ; ceux qui cultivent, cultivent en commun et sans propriété personnelle (5). Ce nom de Suèves ne désigne ni une famille , ni une nation , ni une ligue (6) ; c'est un surnom, une épithète (schweifer, nomades) donnée à toute cette masse de peuples errants que les voyageurs rencontraient entre le Rhin, la Baltique et le Danube.
(0 Au moyen âge, ThcoUschl. — (2) Tacite, Gcrman. 2. (3) Sur cette division, V, Tacite, Gcrm. 2, et Pline, Hist. nat. IV. 14. Slrabon. Vll. 2. — (4) César, de Bcilo G., VI. 24. 26. (6) r. César, de B. G., I, 44. — (6) Tacite, German. 2.
Et remarquez que ces distinctions n'ont pas été effacées par les siècles. Quatre cents ans après Tépoque dont nous parlons, au temps de la grande invasion des barbares , les Ingévons s'élancent sur la mer et forment cette ligue anglosaxonne qui envahit la Grande-Bretagne. Les fils des Hermions s'unissent dans cette ligue francique, future conquérante des Gaules, à laquelle appartiennent Siegfrid, Clovis, Charlemagne : l'épopée , Thistoirè , le roman germanique. Enfin des Suèves reparaissent sur le Rhin et le franchissent, quatre cent cinquante ans après l'époque où César les y avait vus ; ils donnent leur nom à la Souabe, et forment la ligue des Allemands {Alle-mannerf gens de toute sorte). Dans tout le moyen âge, le peuple du Rhin et celui de l'Elbe, le Franc et le Saxon demeurent distincts. Saxe et Franconie sont, dans les querelles de l'empire, deux drapeaux ennemis. Le dialecte franconien et le dialecte saxon subsistent encore comme deux idiomes opposés.
Il semble en effet que dans la Germanie antique l'unité ne pût être qu'un accident, et que la division fut étemelle. L'énergique sentiment de l'indépendance personnelle formait le caractère principal de cette race; aujourd'hui même encore il se conserve avec une fidélité remarquable dans un des rameaux du tronc germanique, la branche anglo-saxonne. «Chez les Germains, dit Tacite, personne, si ce n'est les prêtres, n'a autorité pour punir, pour enchaîner, pour frapper de verges ; eux-mêmes le font, non à titre de châtiment, ni par l'ordre du chef, mais comme par inspiration de leur dieu... La puissance des rois n'est ni illimitée, ni arbitraire; relie des chefs est dans la force de leur exemple plus que dans l'autorité de leur commandement (1)... Les moindres affaires se traitent entre les grands de l'État, les grandes affaires devant tout le peuple... Et, par un des abus de leur liberté, au lieu de se réunir tous au jour prescrit, une, deux,
(1) TacUe, Germon. 7.
té PAIX ROMAmB.
trois journées se passent à attendre les absents... Les prêtres ordonnent le silence ; le roi... parle sur le ton du conseil, non du commandement. Si la harangue leur déplaît, ils la réprouvent par des murmures ; si elle leur plaît, ils agitent les framées... Devant ces conseils, on accuse son juge... on élit ceux qui doivent rendre la justice dans les bourgades (l)...)» A ces hommes si jaloux de se gouverner, toute autorité pesait comme un joug, toute force d'unité semblait une tyrannie. L'indépendance de Thomme brisait l'unité de la tribu, l'indépendance de la tribu l'unité de la nation. Tant que Tesprit germanique a été le même, il n'y a pas eu de nation germanique : nulle communauté politique n'a rallié les peuples teutons; la similitude des mœurs, de la religion, du lan*gage, la tradition de l'origine commune a été insuffisante pour créer entre ces peuplades diverses quelque chose comme une patrie.
De là, comme dans un moment nous pourrons le dire avec détail, la longue faiblesse des peuples germains, indépendants et discords, contre l'unité romaine, tant que l'unité romaine eut un peu de vie. Il fallut des siècles de décadence, il fallut l'extinction de la vie intérieure de l'empire pour livrer Rome, décrépite et désarmée, à la merci, je ne dirai pas des barbares, mais du premier barbare qui voulut la prendre.
En face de cette diversité et de cette indépendance germanique, l'Orient nous présente un tout autre spectacle. Les Parthes comme les Germains sont des barbares aux yeux de Rome; mais ces barbares ont fondé un vaste empire, puissant d'organisation et d'unité, rival de celui de Rome (2) et plus étendu peut-être. Les Arsacides, Scythes ou Daces, apparus vers le v* siècle de Rome, se sont saisis du plus beau débris de la monarchie d'Alexandre, et ont mis sur leur tête
(0 Tacite, Gennan. 11, 12.
(3) Parthl Romani imperli semuU. Tacite» Annal. XV. ia«
TEMPS D'ADGDSTE. 47
la tiare de roi des rois, cette couronne de l'Orient qu'avaient portée Fun après l'autre l'Assyrien , le Mède , le Perse » le Macédonien.
La royauté parthique, par ses mœurs, ressemble à tous les empires de l'Asie ; par sa constitution elle rappelle l'empire germanique du moyen âge. D'un côté, la polygamie, ches les Pdrtfaes comme dans tout l'Orient, fait du souverain l'ennemi obligé de sa famille : ce ne sont que parricides, empoisonnements, révolutions de palais. Un prince qui a tué son père pour monter sur le trône, fait mourir, pour y rester, trente de ses frères. D'un autre côté, le système féodal, dont la Germanie, peinte par Tacite, recèle un germe obscur encore, nous apparaît ici dans son entier développement. Comme dans l'empire d'Allemagne, le roi est élu, mais par une loi conforme à celle des anciens peuples teutoniques (1), toujours élu dans la même famille. Comme dans Tempire, les électeurs sont les grands feudataires. Des rois vassaux, nés du sang des Arsacides, occupent, sous la suzeraineté du roi . des rois , les trônes d'Arménie , de Médie , de Perse; puis viennent les dix-huit rois ou satrapes du premier ordre, puis d'autres dynastes ou rois; on compte jusqu'à quatre-vingt-dix de ces royautés subalternes. Les trois grandes préfectures héréditaires rappellent les grandes char* ges du saint empire. Le connétable (surena), le second de l'empire après le roi, commande les armées; mille chevaux portent ses bagages; dix mille cavaliers, ses vassaux, marchent avec lui. Des marquis gardent les frontières. Des libres (c'est encore un mot de notre langue féodale, frey herm en ail.), barons ou chevaliers, combattent à cheval : eux et leurs destriers sont bardés de fer.
Les grands festins, l'ivresse, les querelles violentes, les diètes souvent ensanglantées par le glaive, la passion de la chasse acceptée comme signe distinctif de nationalité et de
(t) Tacite : • Hegea ex nobilitate... Bornant, n Et lea codes des peuples battares.
noblesse, les révolutions amenées par le caprice et l'indépendance des leudes, les guerres entre les enfants du sang royal, sont des traits communs à la féodalité parthique et à la féodalité francique ou allemande. Le noble est juge, prêtre, guerrier : le peuple est serf, ici nous pouvons dire esclave. Le peuple mède ou persan, qui s'est laissé vaincre par les Arsacides, se bat à pied derrière la croupe du cheval de son seigneur; il n'a point d'armure ; il tombe par milliers d'hom-mes sur le champ de bataille : on ne le compte pas; ainsi on raconte que huit cent cinquante hommes d'armes ont vaincu les dix légions d'Antoine, que vingt-cinq lances (on sait que sous ce nom sont compris l'homme d'armes et sa suite), que vingt-cinq lances ont pris Jérusalem. Sous cet empire, comme sous la monarchie féodale, vingt formes diverses de gouvernement, vingt nationalités et vingt races subsistent les unes auprès des autres. Il y ades villes juives; la ville grecque de Séleucie a son sénat, ses assemblées démocratiques, une indépendance presque complète (1). Lisez dans Josèphe la curieuse histoire de ces deux frères juifs qui soulèvent leurs compatriotes contre les barons parthes et contre leur suzerain le prince de Babylone. Cependant le roi des rois pardonne à ces aventuriers; il les soutient même, les encourage, afin, dit Josèphé, de s'en servir pour maintenir les grands dans leur devoir (2). Ne sont-ce pas là nos rois favorisant la révolte des serfs contre la noblesse féodale? car dans l'empire Parthique les serfs et les vaincus aspiraient aussi à s'émanciper, et les Arsacides devaient tomber par une révolte de la race Persane et Médique, race conquise, race esclave.
Chose remarquable et qui prouve comment en ce siècle toute chose gravitait vers l'unité! cet empire des Parthes, d'un côté, guerroyait sur l'Euphrate avec Rome, de l'autre touchait il la Chine, dont les annales gardent son souvenir,
(I ) Tacite, Annal. VI. 4 1 . Joaèphe. - (2) Josèphe, AnUq. jud. XVHI. C.
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et était en relalion avec la dynastie des Hang comme avec la dynastie des Césars. Ainsi, trois grands empires à peu près limitrophes occupaient toute la largeur de l'ancien continent depuis la pointe des Algarves (ce dernier angle du monde, Cuneus) jusqu'à la mer Jaune. Qu'y avait-il au Nord, que des tribus nomades, sauvages, inconnues? Au Midi, que des peuplades noires, ignorées ou méprisées, les Arabes, peuple à moitié sujet des Romains, et l'Inde ensevelie dans la contemplation et le repos? Aussi à Rome, à Ctésiphon, à Pékin, proclamait-on également la monarchie universelle César se déclarait le chef du genre humain; les Pacore et les Yologëse s'intitulaient maîtres du monde ; le monarque de la Chine était, comme aujourd'hui, le fils du ciel, et admettait à peine qu'il y eût une race humaine en dehors du céleste Empire (1).
Le Parthe et le Germain étaient donc, depuis que l'Orient civilisé avait été vaincu, les deux grands ennemis de Rome. Au temps des guerres civiles, soit que Rome, par ses divisions intestines, encourageât l'audace des barbares, soit qu'il se manifestât comme un mouvement précurseur de la grande invasion du v*' siècle, ces ennemis furent plus menaçants que jamais. Depuis longtemps ce perpétuel entraînement qui attire vers le Midi les fils du Nord, faisait envier à la pauvreté barbare et à l'ivrognerie germanique les fertiles plaines et les riches vignobles d'au delà des Alpes. Marius (an de Rome 640) (2) avait arrêté , en Provence, le torrent de l'invasion cimbrique; César s'était rencontré avec le Suève Ariovist au pied des Vosges. Rome, maîtresse de la Gaule, touchait les Germains, et était obligée de garder contre eux la ligne du Rhin, à la place de ces Gaulois qu'elle avait eu
(1) V. sur tout ce qvA précède les exceUents Mémoires de rOrlentaliste Salnt-Mar- Un.
(2) La dernière Tictoire de Trajan est de Fan 850. « Tandiù Germania Tincitor, » dit Tacite, Germ. 87.