II. S
1« coup D*CBIL CÉOGIUPHIQUE.
ces fêtes sur le Nil , ce bras du fleuve semé de villas et de lieux de débauche, ces milliers de bai*ques, qui moatent illu* minées, portant aux joies de la voluptueuse Ganope le peuple tout entier d'Alexandrie. Le trafie et le plaisir feront-ils négliger la science? Voyez ces gymnases, ces musées, ces bihliothèques, ces écoles où la jeunesse de tout Tempire vient demander le savoir qu'on cherchait autrefois dans Athènes. Dans le palais même des rois , une savante académie a ses conférences, ses studieuses promenades, ses doctes banquets. Plus loin, sont des monuments, des temples, un hippodrome; la Nécropolis, cité des morts, est grande et magnifique comme la cité des vivants : la rue la plus étroite suffit au passage des chars; au centre de la ville se croisent deux rues, larges de cent pieds chacune et bordées de colonnes, sur une longueur de six stades pour Tune, de trente stades (environ une lieue un quart) pour Fautre. A tout cela comparez la ville de Romuliis, avec sa p<^ulace inoccupée, sa richesse improductive» son oommeree qui n'a rien à échanger contre les produits du dehors, ses constructions irrégulières, ses rues étroites^ ses faubourgs malsains, Vencombrement, le désaccord, souvent la petitesse de ses monuments*
Par Alexandrie, Tinfluence grecque triomphait en Egypte; elle faisait oublier à la fois Rome qui se tenait à part dans sa défiaikee politique, et l'antique esprit égyptien qui disparaissait* Les dieux Grecs faisaient la guerre aux dieux du pays. Les prêtres d'Héliopolis, dont la science avait étonné Platon, se taisaient. Les labyrinthes, les immenses palais de Thèbes, le monument de Karnak , qui occupe une surface de 480,000 pieds carrés, étaient déjà silencieux et abandonnés, à peu près comme ils le sont de nos jours. Les sables , amoncelés par le vent, montaient autour de ces ruines et allaient bien-' tôt cacher ces sphinx et ces statues colossales (1) qu'aujourtfhui le Tartare Méhémet fait déterrer pour les vendre. Oa
(1) Stnibon. XYIl.
transportait les obélisques à Rome (1) ; on enlevait quelques pierres à ces colosses de rarchitecture égyptienne , pour en bâtir d'élégants temples grecs, qui, sous le ciel du désert et auprès de ces masses immenses , semblaient grêles et mesquins, et du reste devaient tomber bientôt , laissant debout les ruines qu'on avait faites pour eux (2). L*Égypte primitive apparaissait déjà comme elle apparaît de nos jours , gigantesque, immobile, silencieuse ; hiéroglyphe indéchifFré, magnifique momie qui garde avec toutes les empreintes de la vie toute l'immutabilité de la mort.
Pour en finir, embrassons d'un seul coup d'œil toute la partie du monde oriental qui nous reste à parcourir, depuis Péluse et les sables d'Arabie, jusqu'aux sources de l'Euphrate et aux rives du Ponl-Euxin. C'est là que se sont accomplies les grandes révolutions asiatiques, que les empires ont passé les uns par-dessus les autres , que les races superposée^ se touchent et se confondent. Là, trône sur les rochers du Liban ou dans l'arène du désert une fourmilière de souverains obscurs , tétrarques , phylarques , dynastes ; tremblants vassaux , qui se taisent et se retirent modestement à la voix d'un proconsul (3). Là vous rencontrerez, et la cité de David, la ville, dit Pline, la phis célèbre de l'Orient (4) ; et Tyr la phénicienne , jadis si puissMte , aujourd'hui obscur atelier où Rome fait fabriquer la pourpre de ses consuls ; et Palmyre, la ville de Salomon, cette perle jetée dans le sable du désert.
(0 L'obélisqae du Champ-de-Mars (aujourd'hui sur la place du Mont Gitorio) fut enlevé par Auguste (an 745) du temple du Soleil à Héliopolis. Strabon. XVII. l. Pline. XXXVI. 9. 10. L'obélisque du grand cirque (aujourd'hui sur la place du Peuple} est du même temps et du même lieu. L'obélisque du Vatican (aujourd'hui devant Saint-Pierre) fut érigé par Caligula , qui l'avait fait faire en Egypte à l'imitation de celui de Sésostris. Pline. XXXVÎ. 9.11. Suét., in Cl. Âmm. Marc. XVIL 4.
(2) F. les Mémoires sur l'expédition d'Egypte. Description des antiquités.
(3) Les cinq rois de Comagène , d'Emisénie, de la petite Arménie, du Pont et de Chalcide, réunis en présence du gouverneur de Syrie, se retirent sur l'ordre qu'il leur donne. Josèphe, Ant. jud. XIX. 8.
(4) Longé darissima urblum Orientis. non Judœse modo. Pline, Hist. nat. V. H.
Station commerciale entre Flnde et l'Asie (!)• Ântioche, Séleucie, Laodicée » cent autres villes grecques sont nées de rinvasion macédonienne. Et enfin cent quatre-vingt-treize peuples Celtes, si Pline les a bien comptés (2) » ont, à la suite de Tirruption de Brennus, fondé dans le centre de TÂsie mineure la république des Galates.
Chez la plupart de ces peuples sur lesquels tant de dominations ont passé , on cherche en vain une trace de liberté politique ou d'indépendance nationale. Une seule chose est nationale et puissante: le culte religieux. Le Juif, protégé par les généraux et le sénat romains, maintient sa liberté religieuse, et, de l'aveu des proconsuls, ferme les portes de Jérusalem aux drapeaux de légions qui portent l'image idolâtrique des empereurs. Âstarté, sous des noms divers, règne depuis les cimes du Liban jusque par delà le Taurus. Les dieux barbares de l'Asie mineure ont élevé leur culte à la hauteur d'une puissance politique, et Rome a consacré » accepté, agrandi même cette puissance souvent hostile à celle des rois. Les temples de ces dieux sont presque des royaumes ; de puissants revenus, un vaste territoire, des milliers d'esclaves, souvent une ville entière, accrue ou fondée par les fugitifs que le droit d'asile protège , sont gouvernés au nom du dieu par un pontife (3) : puissances admises dans l'empire romain , à peu près comift dans la grande fédération germanique du moyen âge étaient admis les électeurs ecclésiastiques et les abbés souverains du saint empire !
Mais parndessus l'antique Orient, la conquête macédonienne
(3) Le temple de M& (BeHone ) à Comana de Cappadoce était peuplé de devins et d'esclaves, toas appartenant à la déesse.— Apollon Catooniqne avait 3,000 esclaves et 16 talents (80,000 fr. environ) de revenu. —Le temple de Comana de Pont avait 6,000 esclaves , sans compter les prostituées, qui en faisaient comme une autre Corinthe. — Le temple des Branchides, près de Milet, comprenait un bourg dans •on enceinte. — Celui d'Ephèse plaida à Rome pour son droit de pécbe que les publicains lui disputaient. Strabon. XIK
et la civilisation grecque ont débordé. Les dieux Grecs sont partout auprès des dieux antiques, confondus sans répugnance ou séparés sans être ennemis. Le grec se parle dans les villes; les rhéteurs, les philosophes, les écrivains grecs abondent parmi les fils de ces cités asiatiques. Tarse enseigne à TOrient les sciences et la littérature helléniques.
Enfin allez plus loin ; vous trouverez la Grèce : non pas la Grèce de Miltiade et de Platon, triste et languissante comme on lavoit à Athènes, sensuelle et déshonorée comme on la rencontre à Corinthe ; mais la Grèce d'Homère, la Grèce asiatique, suave, poétique, riche, souriante , sans prétention de puissance ni de liberté. La Troade , ce théâtre des épopées nationales; l'Ionie, ce berceau d'Homère; en un mot, toute cette côte occidentale de l'Asie mineure depuis la Propontide jusqu'à la pointe qui est en face de Rhodes ; c'est là aujourd'hui la Grèce véritable, et une des plus magnifiques portions de l'empire romain. Les vallons pierreux de la Béotie, les arides coteaux du Céphise sont bien tristes maintenant que le génie et la gloire les abandonnent. Mais ici , sur ce long rivage où la mer a dessiné tant de golfes et tant de ports ; dans ces îles riches et glorieuses de Rhodes, de Chios, de Lesbos ; près de ces beaux fleuves qui dans leurs méandres infinis promènent avec eux une fraîcheur et une abondance de végétation que la Grèce ne connaît pas (1) ; à la vue de ces magnifiques paysages, de ces horizons à la fois suaves et grandioses que ne saurait deviner l'habitant du Nord , qui peut demander quelque chose de plus ? qui peut avoir besoin encore d'indépendance, de gloire ou de génie?
Aussi, sur cette terre facile à gouverner, les rois de Perse ont-ils été avec respect salués comme rois des rois ; la domination macédonienne n'y a pas trouvé de rebelles ; et un proconsul, avec quelques esclaves armés de faisceaux et de haches inutiles, sans une cohorte, sans un soldat, est le sou-
(I) Asia amœna et fecunda. Tacite. Germ. 2. 7. aussi Ann. HI. 7.
23 COUP D'OSIL GÉOGRAPHIQUE.
verain aisément accepté de cette Asie mineure où cinq cents villes» selon Josëpbe (1) , fleurissent sous le sceptre romain. Ces peuples» en effet» ne sont pas des Spartiates farouches : ce sont des Ioniens ; race plus spirituelle, plus sensible» plus appliquée » moins énergique et moins guerrière ; race démocratique, qui fait bon marché de la liberté pour l'égalité» et du patriotisme aristocratique des anciennes cités pour quelque chose comme la liberté intérieure» le mouvement commercial» le bien-être industriel des cités modernes.
Ce sentiment démocratique et cette intelligence financière caractérisent la race ionique » à laquelle ont appartenu et la riche Éphèse» et la féconde Milet» et l'intelligente Athènes. Les institutions de toutes ces villes ont une base commune : elles repoussent ce patriotisme aristocratique qui» dans les cités doriennes» organise l'État seulement pour laguerre. Elles honorent le commerce ; elles excitent le sentiment démocratique ; elles promettent tout à tous» système excellent lorsqu'il ne conduit pas à la ruine. Cicéron» lui Romain» s'indigne de voir à Tralles et à Pergame le simple artisan» le cordonnier se mêler aux délibérations publiques (2). Mais en même temps Cicéron nous fait comprendre l'habileté financière de ces villes» qui savent se passer de trésors et de riches domaines; elles lèvent des impôts et elles eippruntent (3) : c'est déjà l'économie financière des États modernes opposée à celle de l'antiquité.
Aussi cette province d'Asie regorgeait de richesses (4). Foulée tour à tour par Rome et par Mithridate» par les légions et par les publicains » après avoir payé aux Romains jusqu'à 12»000 talents (environ 60 millions) » elle demeurait encore la plus opulente province que possédât la république » et seule, accroissait le trésor» quand les autres ne faisaient que
(1) De Belle. II. 16. — (2) Clceron, pro Flacco. 6. — (â) lUd. 7. 8. (4) GicéroD, pro lege Manlllâ. 7. pro Rabirio Posth. 2. ad Quintiim. 1. 1. S 12. et excellent chapitre de K. Delamalle. Économie politique, IV. U.
payer leur défense (1). L'Asie était le grand atelier, comme Alexandrie le grand entrepôt de Tempire. Par Délos» station du commerce entre PEurope et TAsie, arrivaient à Rome , à ritalie» à tout TOccident , les étoffes de laine de Milet, les fers ciselés de Cibyra, les tapis de Laodicée, les vins de Chios et de Lesbos.
Ces villes , âssei;yies par le droit de la conquête , demeuraient libres par le fait de leur richesse. Smyrne, Éphèse, Tralles, souveraines chacune de plusieurs bourgs et commandant à tout uû pays, étaient comme les villes anséatiques de rionie. Les deux fédérations carienne et lycienne, avec leurs bourgades, leurs députés, leurs assemblées communes, nous rappellent l'indépendance des Suisses au moyen âge; et, dans leurs réunions délibérantes où chaque ville, selon son importance, envoyait un ou plusieurs mandataires, nous trouvons un exemple de ces formes que, sous le nom de gouvernement représentatif, notre siècle se flatte d'avoir inventées. Enfin > aux deux extrémités de cette province d'Asie, deux cités maritimes, plus aristocratiques et plus nationales, par suite plus suspectes aux Romains, — Rhodes et Cynique» l'une sur son rocher au milieu de la mer, l'autre dans une lie de la Propontide jointe par un pont à la terre ferme ; — ces deux villes des eaux nous représentent Venise. Rhodes surtout est voyageuse, navigatrice, conquérante comme Venise : gouvernée comme elle par une aristocratie à la fois marchande et nobiliaire, elle ferme au peuple ses arsenaux, dépositaires du secret de sa force maritime ; mais elle ouvre au peuple ses greniers, appuis de sa puissance intérieure ; elle abaisse le pauvre devant le riche, mais elle force le riche à nourrir le pauvre ; payant ainsi au peuple sa liberté avec du blé , des monuments, c'est-à-dire en bien-être, en plaisir et en gloire.
Il faut en effet au génie grec « cette consolation de la ser-
(0 Pro lege ManiUâ. 6.
vitude (1). » L'Asie helléDique, c'est, avec le commerce et la richesse de plus, l'Ilalie des derniers siècles, toute consolée de ce qu'on appelle la tyrannie de ses despotes par les souvenirs de sa gloire, les chefs-d'œuvre de ses artistes , les joies nonchalantes de sa poésie. Florence disputa sa Vénus de Médicis aux spoliations de la conquête française : Pergame , quand Néron voulut la dépouiller de ses chefs-d'œuvre , se révolta et le gouverneur romain n'osa sévir (2). Respectez les dieux et les tableaux, les privilèges des temples et ceux des galeries, et l'Asie adorera son maître. Le temple est doublement saint par le dieu qui l'habite et par l'artiste qui l'a élevé. Celui qu'Éphëse a rebâti avec la parure de ses femmes est la merveille du monde et le sanctuaire de FOrient. Celui de Magnésie, moins vaste, est, dit-on, plus admirable encore. Chaque ville a ainsi son dieu et son chef-d'œuvre : Milet Apollon, Pergame Esculape , Aphrodise Vénus. Smyrne , la plus belle des cités ioniennes, s'est faite la ville d'Homère ; elle lui a élevé un temple ; elle frappe sa monnaie à l'effigie du poète, comme s'il était son souverain ; à peu près de même qu'au moyen âge, les Mantouans proclamaient Virgile duc de Mantoue. La poésie ne disparaîtra jamais de ces rives homériques où, dernièrement encore, deux de nos compatriotes, admirant les débris de ces temples, croyaient lire traduite par le ciseau la poésie de Sophocle et d'Homère (3).
Parlerez-vous à ces hommes de gloire et de liberté? Les arts, les temples, les fêtes, ne suffisent-ils pas à la vie d'une
(1) Solatia senriiuUs. Gic. in Verr. de Signis. 60. » Non-seulement nos ancêtres, dit-il, laissaient Tolontiers à leurs alliés ces chefs-d'œuvre des arts qui faisaient leur gloire et leur richesse ; mais 11 les laissaient même aux peuples qu'ils avaient rendus tributaires; ils voulaient que de tels biens, que nous jugeons frivoles et que ces nations estiment si précieux, leur fussent une consolation et comme une distraction de leur servitude. »
(2) Tacite, Ann. XVI. 33. Agrigente et d'autres villes de Sicile s'opposent également parla force aux déprédations do Verres. Cicéron. Jbt'd» 43. 44.
(3) F. dans la Revue des Deux-Mondes (1843) une lettre de M. Ampère sur son voyage dans l'Asie mineure.
nation? Les peuples s'assemblent pour des sacrifices et pour des fêtes, au lieu de s'assembler pour de sinistres délibérations sur la paix ou la guerre. On nomme un Asîarque (commandant de TÂsie) intendant des jeux et ordonnateur des festins, et non un Asiarque, chef rigide d'une fédération armée. Voilà ce qu'il reste de national à cette seconde Grèce toute pacifique et toute voluptueuse, et comme elle jouit doucement de sa servitude.
S III. — LA GRÈGE ET l'iTALIE.
Mais à la Grèce européenne «'appartenaient ni tant de richesse, ni tant de joie. Chose singulière, la Grèce et l'Italie, ces deux métropoles de la civilisation , l'une pour l'Orient , l'autre pour l'Occident, avaient été toutes deux grandes, conquérantes, peuplées. La Grèce était devenue opulente par le trafic comme l'Italie par la guerre. Et toutes deux, au milieu de ce double monde qu'elles avaient civilisé et enrichi, toutes deux étaient maintenant pauvres , dépeuplées , impuissantes par elles-mêmes aux grands efforts et aux grandes choses.
Toutes deux surtout, condamnées par leur gloire même et leur puissance à être le perpétuel théâtre des guerres internationales ou des guerres civiles, portaient d'ineffaçables traces de ces luttes bien plus cruelles que ne le sont les guerres modernes. C'est à peine si dans l'Europe actuelle nous pouvons compter huit ou dix villes dont le nom, connu il y a quatre siècles, ne se retrouve plus aujourd'hui ; tandis que Pline et Strabon vont nous montrer l'Italie, la Grèce, la Sicile, pleines de villes ruinées : et ces villes toutes récentes dataient de trois à quatre siècles pour la Grèce, de deux siècles peut-être pour l'Italie et la Sicile, en un mot, de l'âge qui avait été pour chacune de ces contrées l'âge de la splendeur et de la force.
Les peuples antiques n'avaient qu'un temps : j'ai dit pour-
36 COUP DtBIL GÉOGRAPHIQUE.
quoi. La décadence de la Grëoe était déjà ancienne; sous les premiers empereurs son anéantissement était chose consommée ; sans poids dans les balances de Tempire, sans impor* tance dans le commerce , sans habitudes et sans population militaire» elle ne tient plus de place dans l'histoire que par les déprédations artistiques des Césars et le voyage fastueux de Néron.
Et quand, sous le règne de Tibère, Strabon, ce Grec d*Asie, décrit la péninsule hellénique, c'est le passé qu'il décrit, au lieu du présent. Le présent n'a rien qui puisse consoler son zèle filial; les villes sont détruites, les populations dispersées, les plaines désertes, le commerce, sauf celui de Corinlhe, anéanti : les cantons qui fournissaient tant d'hommes à la flotte d'Agamemnon, sont habités par quelques pâtres et par le publicain romain qui exige la dîme de leurs troupeaux. Les amphictyonies, les fêtes nationales ont cessé; les oracles se sont éteints : ce n'est pas seulement la liberté ou la foi, c'est le peuple qui manque (1).
Aussi, c'est la vieille Grèce que Strabon cherche à travers la Grèce nouvelle. Ce sont les cités homériques dont il tâche de retrouver les ruines. Quelques-unes ne sont plus que des bourgades ; de quelques autres on dit : Elles étaient là ; la place des autres est ignorée. Les divisions des contrées sont devenues incertaines; à quoi bon délimiter le désert? Strabon parcourt ces ruines; un vers de l'Iliade le conduit à travers ces solitudes, et lui fait reconnaître la place de quelqu'une des grandes cités qui figurent au dénombrement de la flotte. Strabon n'est que le géographe d'Homère ; c'est un d'Anville d'il y a dix-huit siècles , cherchant avec son compas et ses livres sur quel point d'une plaine déserte il y eut jadis quelque chose de grand (3).
La Grèce sera désormais le pays des ruines ; son sol épuisé ne rendra plus rien à la chai^rue ; ses villes inactives ne seront
(1) PluUiqae, d« Owcul. defociu. StnboD,— (i) V. Slraboo. VIU. IX. X.
Là GRÈCE ET LlTÂLIE. 37
que les custodes des monuments et des chefs-d'œuvre qu'auront bien voulu lui laisser ou les Césars» ou les Turcs» ou les Anglais. L'industrie et la civilisation remuante ne siéent plus à un horizon si triste» à une terre si dépeuplée» à des ruines si belles. Le légionnaire romain ou le janissaire turc seront désormais les meilleurs gardiens de ces admirables décombres.
La Grèce pourtant demeurait vivante par sa gloire et par son culte du passé. C'était déjà cette «( Grèce» triste débris d'une gloire éteinte, immortelle quoique anéantie» grande quoique tombée (1). » Germanicus s'incline devant elle» et par respect pour Athènes» se fait suivre dans ses murs par un seul licteur (2). En Grèce plus qu'ailleurs» sauf peut^tre dans la débauchée Corinthe» les dieux sont demeurés purs du matérialisme oriental et du panthéisme égyptien. Les Hellènes n'ont pas voulu échanger contre les dieux monstrueux de TËgypte les dieux de Phidias et de Praxitèle. La Grèce se soulève pour le droit d'asile de ses temples; elle envoie ses députés le faire valoir au sénat; elle serait prête à combattre pour lui. Messène et Lacédémone» ces antiques rivales» se disputent encore la possession d'un temple pour lequel leurs orateurs plaident devant le sénat» armés de vers d'Homère et de traditions mythologiques. La Grèce» en un mot» est demeurée la grande prétresse du paganisme» et trouve dans sa religion le peu qui lui reste de dignité et de liberté.
Si maintenant» partis pour l'Italie» nous côtoyons ce rivage méridional de la Sicile» où la Grèce avait jeté de si belles colonies et semé tant de chefs-d'œuvre ; cette île que Cicéron» il n'y a pas cent quarante ans , nous peignait si fertile , si opulente» si laborieuse (3)» nous appsgraît aussi toute désolée.
(1) Falr Greece ! sad relie of departed worth ;
Immortal thoagh no more; Uiough fallen great. Byron,
(2) Tacite, Annal. II. 53. Datum id fœderl Bociœ et yetustœ url>i8«
(3) y. entre autres in Yerr. I. 2. lU. U. 21.
Les guerres civiles de Rome ont achevé l'œuvre de destruction qu'avaient commencée les guerres Puniques, et qu'avaient poussée si loin les combats effroyables contre les esclaves révoltés. Enna est presque déserte ; Syracuse, qui renfermait cinq villes , est réduite à une seule ; des côtes dépeuplées , des rivages solitaires, des temples en ruine se présentent partout (1); la Sicile a cessé de nourrir l'Italie. Entre la Grèce et l'Italie, plus proche parente de l'une, plus proche voisine de l'autre, la Sicile a subi leur sort commun et leur commune décadence.
Et néanmoins, quel magnifique vestibule va nous donner entrée dans l'Italie ! C'est dans la riche et commerçante Pouzzol, intermédiaire de Rome avec Alexandrie et Carthage, que nous mettons le pied sur la terre italiciue ; autour de nous est l'admirable pourtour du golfe de Naples qui semble (tant les cités et les villas se touchent de près !), être le quai d'une ville immense; autour de nous Baïa, rendez-vous des volupté^ romaines, avec les innombrables palais des Lucullus, des Hortensius, des César ; Naples, cité grecque, ville d'oisiveté et de délices; Herculanum et Pompeii, mêlées de l'élégance hellénique, de la mollesse campanienne et de la corruption romaine (2). Mais ce coin de l'Italie n'est guère que la maison de campagne des sénateurs et des affranchis de César, gardée pendant l'hiver par leurs clients. Partout ailleurs dans la péninsule, sauf peut-être dans les villes du nord, Côme, Milan, Crémone, cités gauloises devenues colonies romaines et qui semblent avoir part à la prospérité de la Gaule, partout vous
(1) Temple de Vénus Erycine, relevé par Tibère» et plus tard par Claude. Tacite, Annal. IV. 43. Suétone , in Cl. 25. Strabon. VI.
(2) Sur Baia, F. Sénèque. E. 51. Strabon. V. Horace. I. Ep. 1. 15. Villœ de Lucullas, d'Hortensius, de Marins, de Pompée, de César, de Domilia , d'Agrippinc , do Pison (Sénèque. Ep. 51. Tacite, Ann. XUI. 21. XIV. 4. XV. 52. Plularq., in Mario). —Sur la grotte de Pausyllppc, Strabon. V. Sénèque. Ep. 57. —Sur Pouzzol, Qc. pro Planco. 26. Strabon. V.— Sur Naples, Sénèque. Ep. 76. Strabon. Horace, etc. - Sur Pompeii, Herculanum, etc., Sénèque. Ep. 140. Natur. Quest. VI. 1, etc.
sentez celle misère que cache en vain la magnificence romaine.
Mais ce sont les vertes croupes de l'Apennin, ces montagnes et ces vallées autrefois si riches en hommes et en^soldats; c'est la Sabine, le Samnium, l'Ëtrurie, le Latium, cet ombilic de l Italie 9 patrie des nations les plus robustes et les plus braves; c'est la terre môme de Romulus, qui offre surtout le spectacle de la désolation et de la nudité. Là on retrouve les vestiges à peine apparents de villes détruites ; là de vastes cités il ne reste plus que des temples en ruine ; là on cherche la place des villes Samnites; là enQn Pline indique, dans le seul Latium, la pairie de cinquante-trois peuples disparus! Les villes, rapetissées peu à peu, ne remplissent souvent qu'une faible partie de leur enceinte démantelée. Les antiques démarcations des peuples sont perdues, parce que les peuples euxmêmes sont détruits. Le midi surtout de la péninsule, la grande Grèce, si riche autrefois et si féconde, porte les traces d'une dévastation irréparable. Les deux plus grandes cités grecques, Canusium et Argryppa, n'existent plus. Des treize villes lapyges, Tarente et Brindes restent seules debout, les autres ne sont que des bourgades : l'isthme de Tarente est presque en entier désert; la ville même, ainsi que celle d'Anlium, a été en vain repeuplée par Néron (1).
J'ai ailleurs longuement développé le principe de cet appauvrissement de l'Italie (2). Les guerres civiles l'avaient aggravé encore, et une cause toujours subsistante devait accroître chaque jour les progrès du mal.
A la suite des conquêtes romaines, les proconsuls et les publicains qui revenaient d'Asie après avoir pillé les trésors séculaires des rois macédoniens, n'enrichissaient pas l'Italie; ils enrichissaient tout au plus leur propre famille. Il y a plus, cet accroissement de quelques fortunes de sénateurs ou de mallôtiers était bien plutôt une diminution réelle de la fortune
tOTac, Ann. XlV.27.-(2) K plus haut, 1. 1, p.3-20, 183, 184, 196-198,382,390.
80 COUP D*CBIL g£OGRAPHI(KIB.
de tous. Le goût du luxe rendait tributaire des pays étran-^ gers un peuple que ses habitudes, son éducation, ses lois, tout détournait de Findustrie. Et non-seulement la conquête amenait la multitude des esclaves, cette plaie de la vieillesse des nations antiques, qui devait toujours finir par les tuer : mais encol'e, par cela même que beaucoup d*or circulait, les denrées utiles étaient plus chères, et comme le pays produi* sait peu, il en restait d'autant plus pauvre. A ce pays, sur qui pesaient encore des lois de douane toutes conçues dans un esprit fiscal, que pouvait donner son commerce avec Tétranger? Pour les pauvres, rien qui pût améliorer leur sort, si ce n'est ces importations de blé, si funestes sous un autre Itipport. Pour les riches, mille produits inutiles, dont les barbares qui les vendaient ignoraient eux-mêmes Fusage , et contre lesquels Fltalie n'avait pas d'échange à donner, si ce n'est ses vins et un peu de corail. Aussi les écrivains se plaignent-ils de l'inégalité de ce trafic. Selon Pline, le commerce avec FInde, FArabie et le pays des Sères coûtait pour le moins 100,000,000 de sesterces chaque année (1). En un mot, pour parler le langage moderne, l'Italie romaine était un grand consommateur qui ne produisait pas.
Disons-le donc : si Fabondance du numéraire constitue la richesse, si les belles villas, les édifices fastueux, les jouissances monstrueusement recherchées de quelques centaines de parvenus sont le bien-être et la fortune d'un pays, Fltalie était riche; jamais magnificence plus stérile, luxe plus profondément dévastateur ne donna à une contrée désolée un èmbdlissemenl trompeur, comparable aux bas-reliefs d'un tombeau. Mab si le nombre et la verdeur des populations, si leur activité agricole, industrielle ou militaire, si la santé et la vertu constituent la véritable fortune d'une imliea, Fit afie
(1) -20,000,000 fr. PliM. XU. 18. Dans ce compte, Tlndc entrait au moins pour moitié. XI. 23. Et Tibère dans Tacite (Annal. 111. 53). « Lapldum causa pecunis nostriB ad externas bostilesve gentes transferuntur. »
était pauvre. La population de Rome, celle même des autres villes, pouvait végéter, entre le théâtre et les portiques, se tenant au pied de la table du riche pour recueillir les miettes de son festin, et tendant la main, dans Rome à César, ailleurs aux décurions. Encore ces largesses de quelques citoyens, vaniteuses et intéressées, devaient-elles, sous le règne des empereurs, diminuer chaque jour. Mais la grande plaie, c'était, je ne dirai pas seulement l'affaiblissement et la pauvreté, mais l'absence de la race agricole. Cette partie de la population qui recrute les armées, qui monte les vaisseaux» cette hardie race camj[>agnarde {hold peasaniry) qui est la moelle des peuples modernes, celle-là, à proprement parler, n'existait pas. De rares cultivateurs, sans ressource et sans pain quand ils étaient libres, le plus souvent esclaves et les plus méprisés des esclaves, étaient ceux sur lesquels retombait de tout son poids la misère de l'Italie , et cet immense appesantissement de la grandeur romaine.
Tel avait doue été, en dernière analyse, l'étrange résultat de la conquête romaine. Cet Occident, barbare deux siècles auparavant, la Gaule, l'Espagne , l'Afrique, étaient riches et polies; la civilisation chaque jour y gagnait quelque chose : la conquête n'avait trouvé là que peu de chose à détruire, et Cille avait beaucoup édifié. L'Orient, civilisé par la Grèce, restait à peu près le même que l'avait fait llnfiuence macédonienne, grec parla civilisation et les sciences, barbare encore, ou plutôt asiatique par la religion. L'Oeeident était plus agricole, l'Orient plus commerçant; la Gaule et l'Afrique s'enrichissaient par la culture, la province d'Asie par le trafic ; l'Egypte et l'Espagne étaient à la fois commerçantes et agricoles. Mais aucune de ces ressources n'appartenait à la Grèce ; aucune de ces ressources n'appartenait même à la victorieuse Italie. La conquête romaine s'était ainsi tournée contre Rome elle-même, et plus que personne, Rome et l'Italie souffraient des guerres désastreuses qu'elles avaient promenées par le monde.
32 COUP D*(KrL GÉOCnAPHIQUE.
Mais le monde, à son tour, devait s'en ressentir. La plaie qui avait attaqué le cœur devait corrompre les membres ; cet affaiblissement maladif de ce que je peux appeler les parties nobles de l'empire, devait se répandre aux extrémités. Le chancre gagnait déjà ; le mal commençait à se propager dans les provinces. De là, pendant les siècles qui suivirent, cette grande atonie de Tempire, cette prostration de toutes les forces, de toutes les intelligences, de tous les courages.
Car la Grèce et Fltalie, si pauvres et si énervées, gouvernaient encore le monde. Tune par ses lumières , Taulre par son pouvoir. Comment l'univers se partageait-il entre cette double influence du génie grec et du génie romain? C'est ce qui nous reste à dire.
11 y a un signe presque matériel de l'influence qu'un peuple a exercée sur l'éducation d'un autre ; c'est la langue, l'élément le plus positif, le signe le plus constant, le témoignage le plus irrécusable de la nationalité. Quand la langue a disparu, on peut dire que la nation n'est plus ; quand les langues se sont mêlées, il ne faut guère penser à distinguer les nations. La puissance de la conquête romaine nous est attestée par l'effacement des langues qui la précédèrent. « Rome, dit Pline, a ramené à une langue commune les idiomes sauvages et discors des races humaines (1). » L'idiome celtique ne resta dominant que dans la Bretagne , cette tardive et lointaine conquête de Rome ; et on a même prétendu que c'est de la Grande-Bretagne qu'il est revenu dans notre Bretagne moderne. L'idiome ibérique, qui avait été celui d'une grande partie de l'Espagne, refoulé dans quelques vallées des Pyrénées (2), paraît se retrouver aujourd'hui dans la langue basque. La langue punique, qui se conserva longtemps, obscure et ignorée, dans quelques villages africains, ne se retrouve aujourd'hui nulle part. Si quelques langues de l'Orient ont été plus vivaces, si le copte, le syriaque, l'arménien
(l)H.N. m. &.-(2) r. Strabon.
sont restés comme lypes des anciens idiomes de TÉgypte et de Syrie, quel savant retrouvera les deux langues lycienne et carienne, l'une déjà perdue au temps de Strabon, l'autre qui dès lors se dépravait par le mélange des mots grecs (1)?
Sur ces débris des langues nationales s'élevait la suprématie des deux langues maîtresses, le latin et le grec. Le latin était la langue de l'Occident; c'était, au temps de Slrabon, celle de l'Espagne (2) ; c'était déjà, sous Auguste, celle de la Pannonie, soumise depuis dix-huit années seulement (3); l'indépendance germanique n'échappait pas entièrement à celte tyrannie de l'idiome, et le héros des Teutons, Ârminius ou Hermann, comme on l'appelle , savait parler la langue de Rome (4). Le grec, au contraire, était la langue de l'Orient; tout ce qui était savant, philosophe, homme instruit, en Egypte, en Syrie, en Asie, parlait grec. Disons mieux, ces deux langues étaient universelles , l'une comme idiome du pouvoir, l'autre comme idiome de la politesse et de l'éducation (5). Les préteurs et les proconsuls parlaient latin à Corinthe, les rhéteurs et les philosophes parlaient grec à Cordoue. Les saintes Écritures, et particulièrement la triple inscription attachée à la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, attestent l'usage des trois langues, du latin comme langue officielle, du grec comme langue civilisée, de l'idiome national comme langue populaire.
Rome, en effet, prétendait maintenir la dignité officielle de sa langue; sa langue seule pouvait figurer dans les actes solennels du droit {acta légitima), seule était parlée au tribunal des proconsuls; et c'était une honte, presque un crime de lèse-majesté si un magistrat romain en parlait officiellement une autre (6). Mais hors du sénat et du tribunal, chez lui.
(1) Strabon. XUL — (2) Strabon, nL-(3) Vellelus Paterc. H. 110.
(4) Tacite, Annal. U. 10. 13. F. aussi Suétone, in CL 1 .
(5) Valer. Maxim. H. 2. S 2.
(6) Qu6 sciUcet kUnas tocU honor per omnea gentea Tenerabilior diffunderMur i
If. S
s* COUP D'OBIL GÉOGRAPHIQUE.
dans rintimité de l'entretien et du repas, le Romain tant soit peu bien élevé retourne au grec, cette seconde langue maternelle que dès son eitfance il a su parler comme la sienne* « Tu sais nos deux langues? » dit Claude à un barbare qui parlait le grec et le latin (1). Tibère qui raye un mot grec introduit par mégarde dans un sénatus-consulte (2), Tibère parle grec entre ses grammairiens et ses affranchis. Claude qui ôte le droit de cité à un homme parce quHl ne sait pas le latin (3), Claude écrit en grec ses histoires ; il répond en grec aux députés de TOrient, et donne pour mot d'ordre un vers d'Homère (4). Le grec est la langue de la science, de la société, de la famille même; on écrit, on cause, on rit, on pleure, on aime en grec ; Zc^i xai ^x^ (S) est la chère et doucereuse parole des coquettes romaines. Et ainsi la suprématie intellectuelle de la langue grecque efface la suprématie légale de la langue latine.
D'autant mieux que le Grec conserve sa dignité et ne se compromet pas à parler latin. Cette langue barbare, qu'il faut savoir sans doute pour lire l'édit du proconsul ou le registre du cens, peut-elle être bonne à autre chose? Quel Grec, quel Oriental l'a jamais écrite, l'a jamais tenue pour langue littéraire et intelligente (6)î Le Grec veut bien donner des leçons de rhétorique à ses maîtres; mais il faut d'abord que ses
née llllsdeerant sUidia doctrinœ, ted nuU& non In re palliam tog« Bubjici debere arbitrabaniur, indignum esse existimantes fllecebris et snavltate lilterarum imperil pondus et auctoritatem domari. Valer. Max. loc. cit. F. aussi Cicéron.
(1) Suétone, In CI. 43.
(2) Suétone, in Tib. 71.-- Augnstin, de Civil. Del XIV. 7. - Pline. S.
(3) Suétone, tn Cl. 16.
(4) r. ibid, 43. — (5) Mon âme et ma vie. F. Juvénal. Vï. 194.
(G) Plutarquc ne savait pas parler le latin : « Il avait cependant fait plusieurs voyages à Rome et en Italie; mais chargé de traiter des afiTaires publiques, et de plus, donnant des leçons de philosophie, H n*eut pas le temps d*apprendre la langue. Il commença fort tard à lire les écrits des Romains, et, en les Usant, il comprenait les termes par les faits qu'il savait d'avance, plutôt que les termes ne seryalent à loi expliquer les faits. » C'est ce quMl dit lui-même in Vit4 Demosth,
maîtres, devenus ses écoliers, apprennent sa langue* Le Grec veut bien élre le bouffon, le parasite , le philosophe domestique du Romain ; mais ses bouffonneries, ses quolibets , sa philosophie parlera grec. De l'Espagne, des Gaules, de l'Afrique viennent en foule les Mêla, les Valériua Caton, les Sénèque, des rhéteurs et des grammairiens , tous latins et parlant la langue de leurs maîtres ; mais tout ce qui vient de rOrient, poètes, artistes, déclamateurs, est Hellène et reste Hellène.
Eh bien ! ce qui est vrai de la langue, est vrai de la civilisation, des idées, de la nation elle-même. Cicéron nous est témoin du mépris officiel des Romains pour la Grèce. Cicéron avoue qu'il a eu certain penchant pour les Grecs, alors qu'il avait eu le temps de s'occuper d'eux (1) ; mais les grandes affaires l'ont fait tout Romain. Qu'est-ce que ces Grecs, hommes sans foi, sans loyauté, sans gravité, sans religion (2) ? Des poètes élégants , de jolis rhéteurs , d'habiles sophistes ? cela peut être. D'admirables artisans en fait de tableaux, de temples et de statues? il se peut encore. Cicéron, dans sa questure de Sicile ou dans l'inventaire de la galerie de Verres, a vu en effet quelques**uns de ces chefe-d'œuvre. Mais le nom des auteurs lui échappe, il est obligé de se le faire souffler (3) : en effet, un sénateur dû peuple romain peut-il connaître, apprécier, se rappeler de pareilles choses? Et Verres n'est-il pas coupable de les avoir aimées autant que de les
(1) Et magis etiàm tùm quàni plus mlhi erat otii. Pro Flacco. 4. — (2) Ibid.
(S) In Verrem de Signis 3... « On lec appelait des Canépborea... MaU qui donc en était Tauteur?.*. Voua avei raison. C'est, disait-on, Polyclèta. »* In Venem de Signis 2. Et l'affectation est ici d'autant plus remarquable que ce discours n'a Jamais été prononcé. Ailleurs... « des statues qui pourraient charmer, non-seulement un connaisseur comme Verres, mais même des ignorants, comme Ils nous appellent; un Gnpidon de Praxitèle ; car, tout en faisant mon enquête contre lui, j'ai fini par apprendre des noms des artistes. » J&td.— «Je n'ai rien vu de plus beau, bien que, du reste, je n'entende rien à tout cela. » — Gh. '43, « C'est une chose étrange combien ces choses que nous méprisons ont du prix pour les Grecs. Aussi nos àîeux... les leur ont-ils laissées comme consolation de leur servitude. » — 60.
36 COUP D'ŒTL GÉOGRAPHIQUE.
avoir volées? Savez-vous un des grands crimes de Verres? II a paru à Syracuse en manteau grec et en sandales ; un préteur du peuple romain a porté l'indécent costume des Grecs ! ô crime ! ô ignominie (1) !
Voilà comme parle Cicéron à la tribune : mais ensuite il descend, revient chez lui, rencontre le philosophe Diogène, son commensal, et lui parle grec. S'il veut lire, ce ne sera pas le rude Ennius, ce sera Simonide ou Homère. S'il connaît un digne emploi de ses loisirs, c'est de traduire la philosophie grecque et d'apprendre à ses Romains à balbutier la langue de l'abstraction dont les termes manquent à leur idiome. Son ami Pomponius n'est plus Romain, il est Athénien comme son surnom le dit : et c'est à lui que Cicéron s'adresse lorsqu'il veut curieusement orner sa galerie de ces bronzes et de ces sculptures grecques pour lesquelles il témoignait tout à l'heure tant de mépris. Enfin, pour achever de réhabiliter les Grecs, lorsque Quintus est envoyé comme préteur dans la province d'Asie, Cicéron, son frère, lui adresse ces belles paroles : « Souviens-toi que ceux auquels tu vas commander sont des Grecs, le peuple qui a civilisé les nations, qui leur a enseigné l'humanité et la douceur, auquel Rome enfin doit ses lumières. »
Ce mépris convenu , ce 'dénigrement officiel du Romain pour le Grec, démenti par sa vie de chaque jour, ressemblait assez à celui de l'Anglais pour tout ce qui n'est pas lui , pour la France qu'il envie, et pour l'Italie qu'il ne cesse de parcourir. Celait un reste de la vieille discipline très-affaiblie, du reste, sous les empereurs. Claude, dans le sénat, recommandait la Grèce comme lui étant chère par la communauté des études. Germanicus, en Egypte, ne craignait pas de renouveler le crime de Verres, dont Scipion avait donné le premier
(1) V, Cic, In Verrem. ~F. aiusi Phillpplca II, où 11 reproche à Antoine d'avoir paru •< indutus Galllcls; » et Suétone, In Tfberio, 13; et Jd., In Augusto, 40, sur la suprématie de la toge sur la tunique.
Là grège et LITâLIK 37
exemple (1) , et se promenait sur les bords du Nil en tunique, en manteau et les sandales aux pieds (2). Le Romain se débarrassait volontiers des entraves officielles de la dignité ro maine. Si Athènes était trop loin, en Italie même, à Naples, il trouvait la Grèce. Dans Naples Toisivc (3), sans honneurs à poursuivre, sans clients à recevoir, sans largesses à faire, il causait, il riait, il allait au gymnase. On esta Rome pour faire son chemin, à Naples pour se reposer du chemin qu'on a fait. En face de cette belle mer et sur ces côtes magnifiques, le qu'en dira-^on ?de Rome ne vous poursuit pas; vous pouvez parler, vous chausser , vous vêtir comme il vous plaît. Le grec est la langue , le pallium est le costume , la fainéantise est le droit de tous ; tout à son aise, en face du Vésuve et de Caprée, on fait le grec (grœcari) (4), on quitte sa toge de vainqueur, on vit heureux et libre comme un vaincu (5).
La Grèce, au contraire, gardait sa dignité intellectuelle. Ce n'est pas qu'elle ne sût être adulatrice, qu'elle n'eût de l'encens à faire fumer sur tous les autels, delà gloire à dispenser à tous les vainqueurs. Elle avait besoin de Rome et la courtisait , mais sans avoir rien à lui envier, rien à apprendre d'elle. Le monde grec ignorait le monde romain, tandis que le monde romain faisait du monde grec l'objet de son admiration et de son étude, qu'un Homère et un Sophocle étaient classiques partout, que partout l'Iliade était la première admiration de l'enfance. Les géomètres grecs, les médecins grecs, les artistes grecs étaient partout les maîtres de la science. Horace et Virgile pouvaient écrire, s'il leur plaisait, pour les Africains et les Espagnols ; on les lisait à Ulique , on les commentait à Lérida, on les expliquait dans les écoles d'Âutun.
(1) Titc-Llve. XXIX. 19. —(2) Pcdibus intecUd. Tacite, Annal. II. (3) OUosa Neapoiifl. Horace. ^ IJrbs Gneca. Tacite, Ann. XV. 33.
(i) Seo quem Romana fatigat
Miiitia assuclum grœcari Horace.
(5} r. Slrabon. V.
38 COUP O'QEIL GÉOGRAPHIQUE.
Mais ils n'avaient pas la prétention d'écrire pour la Grèce ; rOrient hellénique leur étut fermé» l'Orient tenait cette litté* rature latine pour non avenue. Quel Grec a cité Virgile? quel rhéteur du BaS'^Empire eût voulu passer pour disciple de Cicéron ? Voyes comme Strabon fait peu de cas des géo^aphes romains et comme il leur préfère les voyageurs grecs I Cette prédilection des Grecs pour eux-mêmes impatiente Tacite : <c Ces Grecs» dit-il, n'admirent que ce qui vient d'eux (1). » Par ce triomphe au dehors» la Grèce se vengeait de sa misère au dedans. Recueillie dans le culte de ses souvenirs et de sa poésie» elle avait su le faire partager au monde. Elle recevait sans les rendre les tributs de l'admiration ; elle s'inolinait de« vant le bras du conquérant» mais le eonquérant s'inclinait devant son intelligence. Elle reconnaissait dans les Romains ses vainqueurs» pourvu qu'ils se reconnussent ses écoliers.
Cette scission du monde rom^n en deux parts avait besoin d'être étudiée ; nous n'avons pas craint de la développer aveo détail » parce qu'elle est un àes points de départ de l'histoire moderne. Les pays qu^avait civilisés Alexandre ne ressemblèrent jamais aux pays civilisés par les fils de Romulus« Lors^ que l'unité de l'empire ftit brisée» il se rompit naturellement à l'endroit de celte grande soudure entre l'esprit romain et l'esprit grec. L'AiHque » l'Espagne» la Gaule» la Bretagne» l'Italie » les provinces lUyriennes demeurèrent ensemble ; le reste forma l'empire grec. Et quoique l'empire grec» dans un moment de succès» parvînt à s'établir dans quelques portions de lltalie» sa domination n'y put être durable. (Maisici un grand fait doit être observé. L'esprit grec» divers» indépendant» tout individuel» résistait naturellement à l'unité. Au moment ou se rompait l'unité de Tempire, il allait briser celle de l'Église. Les églises grecques se séparèrent» les unes sous Eutychès» d'autres sous Nestorius ; et Photius» cinq siè-
(I) Grffid... qui sua tantùm mlraixlar. Annal. Il in fin. Et Pline: GrecI genus hominum in laudes suas effuslsaimum. Hist. nat. III. &.
Là GRÈGE ET L'ITALIE. 39
des après le partage définitif de Tempire romain, consommait la grande déviation de l'Orient. Par ce fait, FOrient» déchu de la civilisation chrétienne, fut livré au mahométisme, aux révolutions, aux barbares, et à des barbares qu'il ne pouvait plus civiliser : il resta donc méprisé, misérable, dégradé.
L'Occident, au contraire, quand l'unité de l'empire n'exista pJus, garda l'unité de foi et l'unité de civilisation ; la fédérar tion romaine préparait humainement la grande fédération catholique. César et Auguste unissaient et civilisaient l'Occi* dent pour le compte de cet humble pêcheur de Génézaretb , qui naquit inconnu sous leur empire. Cette unité romaine si forte et si active devait tomber au jour de sa chute en des mains plus dignes.
Ainsi l'association des peuples latins ne fiit pas rompue. Rome demeura la ville souveraine du monde et la patronne de l'Occident ; Rome ne s'était pas en vain appelée la ville éternelle. Tandis que le schisme triomphait dans l'Orient, l'héré* sie disparaissait de l'Occident sans qu'on entendît même parler de sa chute. L'Occident marchait sous le bâton pastoral du batelier Galiléen, plus docile et plus dévoué qu'il n'avait marché sous l'épée de ses Césars.
D'un autre côté, Rome et l'Italie , par leur position géogra- {rfiique, par leurs antiques relations avec la Grèce, par leurs rapports un instant renouvelés avec l'empire de Constantinopie, demeuraient héritières de la civilisation hellénique. L'Italie, médiatrice admirable, qui sous les Césars avait fait lire Homère et Platon aux Celtes barbares la veille ; qui, à la naissance de la foi , avait reçu ces voyageurs de l'Orient , saint Pierre et sâint Paul, et leur avait donné passage vers l'Espagne et la Gaule; l'Italie , à cette époque de ruines, recueillait sur ses rivages les traditions de l'art byzantin, et s'en servait pour revêtir tout l'Occident du blanc vêtement de ses égUses{i). Puis,
(1) « Tanquàm mundiis, sese cxculJmdo, rejectà veluslale, candMam ecciesiarum vestem inducrct, » dit Rodulpbus Glai>er (Hiet. Franc. Hl. 4\ en pelgoaat ce idoutc*
à la chute de Gonstantinople, elle ouvrait une station aux savants et aux sciences de la Grèce dans leur route vers l'Europe. L'Italie, en un mot» cherchait et recevait un à un» pour les transmettre aux peuples de l'Occident, les débris de cette civilisation défaillante.
La Rome chrétienne achevait ainsi ce qui avait été la grande mission providentielle et la gloire véritable de la Rome païenne : la civilisation de l'Occident. Si la vieille Rome a été exaltée par des louanges trop emphatiques , n'y a-t-il pas aussi une justice à lui rendre? qu'est notre civilisation; sinon la civilisation de Rome devenue chrétienne? que sommes-nous» sinon des Romains baptisés ? Rome est la mère de cette famille des peuples latins» contre laquelle s'est brisée la férocité des barbares ; qui a usé ou adouci les institutions féodales du monde germanique» étouffé l'arianisme, vaincu l'invasion mahométane à Poitiers» à Ostie» à Grenade» à Lépante » repoussé le schisme de Luther; cette famille des peuples latins qui» malgré tout ce qu'on peut faire pour la rendre infidèle » restera» s'il plaît à Dieu» la grande dépositaire de la civilisation et de la foi.
Le supplice de l'Orient a-t-il assez duré ? Les douze siècles de l'hégyre ont-ils été assez longs pour satisfaire à la justice de Dieu? Les bruits d'affaissement et de ruine qui nous arrivent de ce côté doivent-ils nous faire éprouver quelque espérance ? Le manifeste déclin des deux grandes puissances musulmanes » la Grèce chrétienne redevenue libre » la croix replantée dans cette Afrique que, grâce aux Vandales» l'Orient avait conquise sur l'Occident ; tout cela ne peut-il pas nous faire croire que l'analhcrae jeté sur l'Orient va être levé et que Dieu le rappelle à la vérité ?
Alors renaîtrait dans les mêmes lieux l'unité romaine, mais autrement grande» autrement profonde, autrement sainte.
ment de joie que ressentit l'Europe, la France surtout et litallc, quand on vit que Y an 1000 s'était passé sans amener avec lui la fin des tempe.
LA GRÈCE ET LlTALïE. &1
Rome, sans laquelle il n*y apas d'unité, Rome, dont Tempire est sans un {imperium sine fine dedi, disait Virgile , meilleur prophète qu'il ne croyait être) , Rome retrouverait ses allies de rOrient qui, après avoir subi le sceptre de Néron, ont pu se révolter contre le joug paternel du serviteur des serviteurs de Dieu. Le même monde lui obéirait, elle enverrait ses légats aux mêmes lieux , elle retrouverait ses mêmes diocèses ( car l'Église a emprunté de la domination romaine jusqu'à son langage) ; elle réunirait sous son patronage les mêmes noms et les mêmes peuples qu'au siècle des Cicéron et dès Césars, disons mieux, au siècle des Constantin, des Sylvestre, des Athanase et des Jérôme.
Qui sait? qui peut prédire? qui connaît et comprend quelque chose ? Qu'il nous suffise d'avoir montré , dans l'unité romaine , la bien imparfaite préparation et le bien terrestre symbole de l'unité catholique. Le monde, au reste, s'est agrandi. Rome païenne s'arrêtait devant des barrières que Rome chrétienne a pu franchir. Ses voyageurs et ses soldats ne dépassèrent ni l'Elbe, ni le Tigre, ni l'Atlas; où se sont arrêtés les soldats de la Rome chrétienne? La croix a fait plus de chemin que l'épée , et les terres par delà l'Océan , que le vol dé l'aigle n'avait pu atteindre , ont été sanctifiées par le sang de l'agneau.