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Pourquoi donc le sens honnête de la famille, rinlérêt moral de la cité , la raison du philosophe, blessés par cette tyrannie du vice, n'osaientrils pas se révolter? Y eut-il jamais époque si infâme, où le père prît plaisir à corrompre sa fille, Tépoux à prostituer son épouse? D'où venait cette dépravation presque surnaturelle ajoutée à la dépravation naturelle du cœur humain ? Pourquoi le philosophe Aristote, dont la raison s'indigne de ces excès et qui chasse de la cité toutes les images obscènes, en excepte-t-il celles des dieux? Pourquoi, quand il s'agit de leurs honteuses fêtes, se contente-t-il d'en exclure la jeunesse, sans oser les supprimer tout à fait? Lui-même en donne la raison : « Parce que les dieux veulent être honorés ainsi (1), »
Quels étaient donc ces dieux , quelles étaient ces puissances occultes qui commandaient le sacrifice humain et la prostitution, le meurtre et le déshonneur? L'Écriture nous répond : Dei gentium dœmonia. L'idolâtrie n'était donc pas seulement un caprice de l'esprit humain, la conséquence naturelle ou fortuite des égarements de l'intelligence et du cœur. Elle avait une cause extérieure , active, tyrannique , régnant dans les âmes, adorée dans les temples, mise en un mot en pleine possession du monde. « Tous les royaumes de la terre me sont livrés, dit le tentateur, et je les donne à qui je veux (2). »
Ainsi la dévotion, la religion païenne, non-seulement était sans pouvoir pour enseigner, pour encourager, pour commander la vertu, mais encore, le plus souvent, elle excusait, elle aidait, elle commandait le vice.
Et cependant tout n'était pas tellement vicié sous la loi païenne, que certains penchants honnêtes n'y rencontrassent
braient surtout en Thonneurde Bacchus et de Gérés. Sur la corrélation de ces deux cultes, V. S. Aug. VU. 16, confirmé par les détails que donnent les écrivains antiques, comme aussi par les inscriptions de Pompéii, (1) PoliUc. VII. 17. -(2) Luc. IV. 5 et G.
ACTION MORALE DU POLYTHÉISME. 2k^
une ombre de satisfaction, que le polythéisme, si puissant par sa correspondance avec les mauvaises inclinations de notre nature, ne trouvât aussi une certaine force dans ses rapports avec de plus nobles instincts. Comme Ta fort bien dit M. de Maistre, dans le paganisme tout était corrompu plus encore que mauvais ; la tradition du bien ne devait jamais être complètement perdue ; l'homme fait à l'image de Dieu devait toujours garder quelque souvenir de sa divine origine.
Je l'ai dit ailleurs, non-seulement l'homme déchu et condamné trouvait en lui-même une crainte instinctive qu'il fallait apaiser, la peur d'un dieu ennemi dont il fallait acheter la clémence, l'effroi de la mort pour laquelle il fallait obtenir un délai, toutes les misères, en un mot, et toutes les faiblesses d'une âme craintive et flétrie ; mais encore l'homme, sorti des mains de Dieu , se sentait ramené vers son auteur par de plus nobles pensées. Quand il avait commis une faute, il lui fallait un secours pour se croire réconcilié avec le ciel et pour que ses remords ne fussent pas éternels. Quand il avait perdu son ami, il lui fallait la douce consolation de demander, et de croire qu'il pouvait obtenir, le repos pour ces mânes chéris qui venaient dans la nuit voltiger autour de sa couche. Quand sa parole était reçue avec défiance , il lui fallait une puissance suprême qu'il pût prendre à témoin de la vérité de ses discours. En de telles nécessités , est-ce la philosophie qui viendra le secourir? La philosophie peut lui enseigner que sa vie, quoi qu'il fasse, est sans espérance ; que sa prière ne changera rien aux lois immuables du sort; que ses morts sont morts pour toujours , que leurs mânes ne l'entendent plus et que jamais il ne les reverra. Elle peut lui dire que ses crimes ont été l'œuvre du destin, que le remords est une folie, l'expiation une chimère. Elle peut lui dire encore qu'attester les dieux , c'est attester ceux qui ne nous entendent point, et que le serment de l'homme n'est pas plus croyable que sa parole. Belles, consolantes, salutaires pensées !
Au contraire, tous ces grands actes de la vie humaine, la
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prière, le deuil, l'expiation, le serment, auxquels la philosophie se reconnaissait impuissante (1), étaient d'une façon quelconque contenus dans le polythéisme. En toutes ces choses, il prêtait secours à l'homme, d'une manière faible , imparfaite, corrompue; mais enfin, il lui prêtait secours ou semblait le lui prêter. Grâce au reste de vérité conservé en lui, il pouvait mettre au moins un palliatif sur les plaies humaines. Il ne guérissait pas les souffrances, il les trompait. Il pouvait non satisfaire le besoin, mais l'amuser.
C'était en un mot une religion faite à la mesure de l'homme déchu, et qui n'était à son gré ni trop bonne ni trop mauvaise. Rendez-la plus pure, elle eût paru trop austère ; ôtez-en quelques illusions consolantes ou vertueuses, elle eût été rejetée comme inutile. C'était une loi commode, mais encore une loi , et l'homme a besoin de penser qu'une loi le gouverne.
L'intelligence émoussée du genre humain avait mis de côté les questions abstraites. Vénus, Bacchus, Isis, Cybèle, étaientils des hommes déifiés ou des éléments personnifiés par la poésie , ou les ministres d'un dieu unique , ou les esclaves d'un inflexible destin? On ne le savait pas. Le catéchisme de cette religion ne parlait point de vérités à comprendre, ni de dogmes à croire, choses trop difficiles et trop dures, mais de pratiques à accomplir, d'hymnes à chanter, choses simples et faciles. On savait qu'à ce prix, sans grande peine, sans un effort de foi, sans un sacrifice du cœur, sans l'immolation , d'un seul vice, l'homme trouvait à l'autel de Bacchus ou d'Isis un semblant quelconque de consolation et d'espérance , qu'il
(t) Un écrivaiD postérieur à cette époque exprime très-bien le vide que la philosophie laissait dans les âmes :
* Que ferais-je donc, ô philosophe, après ta sentence juste sans doute, mais inhumaine {^ Les hommes sont donc impitoyablement rejetés loin des dieux 1 Exilés dans cet enfer terrestre, toute conununication leur est refusée avec le ciel! A qui offrirai-je lies vœux? A qui immolerai-je des victimes? Qui implorerai-jc comme auxiliaire des iiiallieurcux, protecteur des bons, adversaire des méchants? Et enfin, ce qui est un besoin de chaque jour, qui appellcrai-je comme témoin de mes serments? » Apulée, du dieu de Socratc.
pouvait au moins s'y faire l'illusion des fautes remises et des périls détournés : on se fiait à ces dieux familiers, indulgents amis avec qui la connaissance était prompte et l'accoutumance séculaire, que l'on avait dans sa chambre et que Ton portait à son doigt (1) , qui se laissaient interroger, entretenir, consulter sur un mariage, sur une cérémonie, sur un repas, sur tout eu un mot, sauf parfois à ne pas répondre.
Tout cela s'acceptait comme une douce et peu coûteuse habitude. On ne cherchait pas à connaître ni à raisonner le dieu ; on connaissait l'autel et le prêtre , et on était accoutumé de venir" à eux. On croyait au dieu moins qu'on ne croyait à son culte. — En un mot, la force du polythéisme était surtout une force d'habitude, mais d'habitude antique , profonde , pleine d'analogies et de correspondances avec la nature de l'homme. Mêlée à toute chose, parce qu'elle n'était gênante en rien, aux affaires, aux spectacles, aux jeux, aux plaisirs ; identifiée avec la poésie et les arts ; solennelle présidente au Forum et au sénat ; douce habitante de tous les foyers domestiques, convive indulgente de toutes les^ables, vieille amie de toutes les familles ; la religion entrait pour quelque chose dans toutes les affections, toutes les coutumes, toutes les convenances de la vie. On ne s'abordait pas sans que les paroles habituelles du salut ne la missent en tiers avec les deux amis. Pour se déshabituer djelle, il aurait fallu se déshabituer de toute chose, secouer sa vie publique , sa vie defamilleTrompre avec tout : c'est ce que les philosophes n'ont jamais fait, et ce que les chrétiens seuls ont su faire.
Telle était la puissance du polythéisme : incapable d'enseigner, de conduire, d'améliorer la race humaine, de diriger l'homme ou de servir la société ; et néanmoins profondément enraciné , par ses vices mêmes, dans l'esprit des peuples.
(1) Pline. II. 7. Dco8 digitis gestant non malrimonla, non liberos, nls! Juben-
tibaa sacria, delignnt.