‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 38 sur 65 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

De la vie intelleetiielle.

La vie de l'intelligence tient à la vie du cœur. Les œuvres de l'esprit sont une partie des mœurs publiques ; elles reflètent l'état moral d'une nation; quelquefois elles le modifient. Voilà pourquoi, après avoir montré les peuples de l'empire dans leur vie sociale et dans leur vie de famille, je cherche à les faire voir dans leur vie intellectuelle.

En fait de trésors intellectuels, le monde était riche. Dans la philosophie, restaient ouverts à l'investigation tous les systèmes de la Grèce : toutes les questions avaient été soulevées ; toutes les notions mises en avant et combattues ; toutes les formes de la spéculation épuisées, on le pouvait croire,

par une pléiade de génies supérieurs (1). Dans les sciences, arrêtées, il est vrai, par des causes particulières à l'antiquité, que de notions pourtant s'étaient produites! que d'hypothèses ingénieuses avaient été avancées f que de vérités atteintes par la démonstration ou saisies par la conjecture! Dans Téloquence, que de grands modèles et de grands souvenirs ! Et quant à la poésie, quel souffle admirable que celui qui respirait dans Homère, Sophocle, Pindare, expliqués et transmis par une tradition non interrompue, par tout un sacerdoce de rhapsodes et d'imitateurs I Dans les arts enfin, la perfection grecque était partout proposée à l'émulation et à l'étude; on avait sous les yeux les chefs-d'œuvre des Phidias et des Polygnote. En un mot, pour nouer la chaîne des traditions intellectuelles, on n'en était pas réduit, comme nos aïeux du xvi* siècle, à deviner l'antiquité d'après des débris souvent obscurs et mutilés, déterrés après bien des âges et restitués par une tradition laborieuse; mais on connaissait et on comprenait, par la possession pleine et entière de leurs œuvres, par la tradition et l'intelligence héréditaires de leur pensée, par la lumineuse auréole d'une gloire sur laquelle le temps li*avait jeté aucun nuage, — dans la philosophie et dans la science, Pythagore, Platon, Aristote, — dans l'éloquence, Cicéron et Démosthènes, — dans la poésie, Homère et Virgile, — dans les arts, Phidias, Ictinus, Zeuxis.

Mais ces modèles appartenaient à la Grèce ou s'étaient foriïiés en l'imitant. Le génie romain répugnait naturellement à la vie intellectuelle. Son caractère pratique, son prosaïsme politique et guerrier, son patriotisme rigide, combattaient l'art et la science, d'abord comme abstraits et inapplicables,

(1} « Les siècles qui nous ont précédés nous appartiennent. Ces ilustres plillosophes des temps passés sont nés pour nous instruire et pour nous guider... Nous pouvons âJflcuferayecSoGrate, douter avec Garnéade, nous reposer avec Epicure, vaincre la nature humaine avec les stoîques, la dépasser avec les cyniques, vivre, comme le monde lui-même, en communauté avec tous les siècles, etc... » Sénèque, de Brevitatevltœ. 14.

a.'.O DE LA VIE INTELLECTUELLE.

puis comme entachés d'origine grecque, enfin comme des occupations inférieures, presque serviles, propres à énerver des âmes de soldats. Virgile, remontant à l'antique esprit et aux vieilles traditions romaines, sait réunir en quelques vers le triple anathëme lancé par la sagesse des aïeux contre l'éloquence, contre les arts, contre les sciences de la Grèce :

Excudent alii spirantia moUiùs sera, Credo equidem ; vivos ducent de marmore vultus ; Orabunt causas rooliùs , cœlique mealus Describent radio, et surgentia sidéra dicent. Tu regerc imperio populos, Romane , mémento , HâB tibi erunt artes^ pacisque imponero morcm , Parcero subjectis et debellare superbos.

« D*autres (je le veux bien) sauront mieux que toi inspirer à l'airain le souffle de la vie ; ils feront sortir du marbre ri-* mage vivante des formes humaines. Ils auront une voix plus éloquente ; ou bien avec le compas ils mesureront les régions du ciel, et diront les évolutions des sphères. Toi, Romain, n'oublie jamais à quels arts tu dois ton étude : sache qu'il t'appartient de gouverner les peuples, de leur imposer les devoirs de la paix; d'épargner ceux qui se soumettent, de briser ceux qui se révoltent. »

Ainsi la politique romaine laissait dédaigneusement aux vaincus les travaux de l'intelligence. Ce fut seulement à une époque tardive, en forçant sa nature, par imitation et par mode, sans inspiration qui lui fût propre, que le génie romain s'y prêta. De plus, il y a dans les études intellectuelles un point où l'extrême culture produit le raffinement et la décadence, où les richesses acquises enfantent la pauvreté, où la supériorité du passé écrase le présent. Alors le besoin de nouveauté qui existe dans l'âme humaine, jette presque forcément les esprits hors du vrai. Sous prétexte d'originalité on arrive à la fausseté, à la minutie, au mauvais goût. On rétrograde pour ne pas être stationnaire. La science en grandis-

DES SCIENCES. Zhi

sant se popularise, el en se popularisant s'affaiblit. Le génie ne peut être commun à tous ; quand il y a de rinstruclion pour tous, il n'y a de vraie science pour aucun, de même que la manie des arts dans le public étouffe souvent l'inspiration chez les artistes. La poésie, la philosophie, l'éloquence, l'inspiration artistique , ne sont pas choses populaires ; la loi de l'égalité leur donne la mort.

Le sentiment et la tradition de ce déclin fatal, destiné à suivre les époques les plus parfaites du génie humain, était vulgaire dans l'antiquité. L'anathème primitif qui pesait sur elle l'avait conduite aux doctrines du fatalisme; l'expérience de la prompte décadence des choses humaines l'amenait à voir dans cette décadence une des lois du destin. Celte loi, elle la subissait, elle la connaissait, elle l'acceptait bien plus que nous. Le génie de l'homme n'avait pas, pour aller s'y retremper, la source inépuisable du beau et du vrai. Aussi cette grande fusion sous le sceptre romain, des peuples, de la civilisation, des idées, n'apparut à personne comme la préparation d'un vaste développement intellectuel. Tant de ressources acquises ou réunies n'empêchaient pas les esprits de s'abandonner à la décourageante idée d'une décadence inévitable. J'ai cité ailleurs Sénèque et Virgile (1). Un autre écrivain du même temps, après avoir observé combien les arts, l'éloquence , les lettres avaient reculé depuis l'époque des grands modèles, ajoute : « La perfection en toutes choses est un point auquel on s'arrête difficilement : qui n'avance plus doit reculer. L'ardeur que nous mettons à suivre nos modèles se ralentit bientôt quand nous nous sentons incapables ou de les dépasser ou de les égaler. Le zèle s'éteint avec l'espérance , et on renonce même à suivre lorsqu'on désespère d'atteindre (2). »

(1} V, tome I, pages 521, 522. Lisez aussi, comme développement très-ample de ce qui ne peut être qu'Indiqué ici , le savant livre de M. Nisard : Etudes sur les poètes latins de la décadence.

(2) Veli. Pater. 1. 17. Le morceau tout entier de Vellelus est utile à citer : « Je ne

Pour bien comprendre le tableau qu'il nous fout trs^cer de cette décadence des arts, des sciences, des lettres, disons ce qu'étaient les sciences, les lettres et les arts à leur point de départ hellénique, et ce qu'ils devinrent dans le monde romain.

Et d'abord. — La tradition d'un côté, la spéculation philosophique de l'autre, étaient les deux éléments de la science antique. Si nous exceptons la médecine, l'observation, les longues expériences, les faits acquis par l'étude tenaient peu de place dans l'enseignement : les moyens matériels manquaient souvent pour observer; les résultats de l'expérience ne se conservaient et ne se propageaient qu'avec peine. Et de plus, l'intelligence, agissant par elle-même ou appuyée sur les traditions^ antiques, croyait arriver plus vite au but.

L'antiquité n'était donc pas éloignée d'admettre une science primitive qui avait dû éclairer en ce moment les premiers pas du genre humain. Le précieux dépôt ne s'^n était pas con-

pali m'empécher de noter ici une réflexioo qui a soureot occupé non «mNEit sauf que j'aie pu i'amener à une clarté parfaite. Peut-on, en «ffet, a'étouuar asstt ^ue dans chacun des arts tous les génies supérieurs se trouvent réunis en un étroit espace de temps?... Une seule époque et une époque assez courte a tu la tragédie ttlostrée par l'inspiration divine d'un Eschyle » d'un Sopbode , d'un finiiplde. Une mérae époque a vu l'ancienne comédie de Cratlnus, d'iristophaae , d'Eupdis. Ménandre, et ses contemporains plutôt que ses rivaux, Philémon et Diphilus, ont, en peu d'années, donné le Jour à la comédie nouvelle et n'ont point laissé d'imitateurs. Ces philosophes que nous énumérions tout à l'heure, nés de l'inspiration socratique, combien peu d'années sont-ils venus après la mort de Platon et d'ArisloteP Avant Isocrate, après ses premiers disciples et ceux dont & leur tour ils furent les maitres, qui fut grand parmi les orateurs ? Le temps où vinrent tous ces honunes illustres est si courte qu'il n'en est pas deux qui n'aient pu se voir.

« Et 11 en est chez les Romains comme chez lea Grèce. A moioB de remonter à des essais grossiers et aux Uiventeurs de l'art, Accius etaes^sonlemporains représentent toute la tragédie romaine. Céciiius, Térence, Afranius, sont venus à peu près au même temps donner à la langue latine sa grâce et sa galté comique. Quant aux historiens, si vous comptez Tite-Live parmi les anciens, si vous négligée £atoa et quelques autres perdus dans une obscure antiquité, un espace de moins de quatrevingts ans les a tous vus naître. Les poètes ne sont venus en abondance^ ni plus tèt, ni plus tard. Quant à l'art oratoire et à la perfection du langage parlé, mettons encore à part le même Gaton : et alors (j'en demande pardon à Graaaus, à Scipion, à Lœlius, aux Gracques, à Fannius, à Servius Galba) cette gloire a éclaté tout

serve tout entier. Les fragments qui en demeuraient étaient le plus souvent cachés par des symboles, enseignés dans le secret des mystères, voilés par l'allégorie. Voilà pourquoi les livres et les chants sacrés, les oracles, les traditions sacerdotales, jouent encore un rôle dans l'histoire de la science hellénique.

Pour suppléer à ces trésors perdus, l'antiquité ne connaissait guère qu'une chose, le travail philosophique de la raison humaine. Tandis que la notion moderne morcelle les sciences à l'infini, la notion antique ne faisait des sciences qu'une branche de la philosophie. Le physicien, l'astronome, le géomètre, étaient avant tout philosophes, ou ne tardaient pas à le devenir. L'abstraction, l'hypothèse philosophique était la source ou au moins le refuge de la science, en tous cas sa maîtresse.

Du reste, ne médisons pas de la science antique ; cette contemplation philosophique a bien sa grandeur, on pourrait dire sa certitude. Grâce à elle, la plupart des lois que les modernes ont découvertes par l'observation, avaient été comprises par l'analogie. L'idée de la gravitation était presque vulgaire dans l'antiquité (1). L'attraction de Newton était indiquée par Em-

entière dans la persoime ou sous les yeux de Cicéron. Peu d'orateurs avant lui peuvent nous plaire : aucun ne mérite notre admiration, si ce n'est ceux qu'il a vus dans sa jeunesse ou qui ont pu le voir dans son vieil âge. 11 en est de même chez les grammairiens, chez les sculpteurs, chez les peintres, chez les ciseleurs. Plus on s'enquerra du temps où ils ont vécu, plus on reconnaîtra que l'époque des chefs-d'œuvre n'a pas été longue. Quand Je cherche les causes qui ont réuni aux derniers siècles tant de génies pareils, qui leur ont Inspiré la même ardeur, qui leur ont procuré la même gloire, j'en trouve plusieurs que je ne tiens pas pour certaines, mais que j'ose croire vraisemblables, et surtout celle-ci: l'émulation fait vivre les talents ; tantôt Tadmiration, tantôt l'envie fait naître des imitateurs. Dans l'ardeur de celte lutte, on ne tarde pas à s'élever haut. Mais il est difficile de s'arrêter à une telle perfection... Ceux qui viennent ensuite , trouvant la place prise , cherchent une place nouvelle..., etc.. » /d. I. 15. 17.

(i) Terra solida et globosa undiquèin sese nutlbus suis conglobata. Cic, de Nat. Deor. U. 39. Omnes ejus partes médium capessentes nituntur sequaliter. Ibid, 46, V. aussi de Repobl. VI. 9. Àcadem. U. d8. 39.

pédocle. Pythagore plaçait le soleil au centre du monde et connaissait le mouvement de la terre. La sphéricité du globe, rimraobililé des étoiles flxes, le double mouvement des corps célestes, bien d'autres théorèmes de la science moderne avaient été pressentis ou devinés par les philosophes. Ceuxci avaient conclu, nous avons expliqué. Ceux-ci avaient atteint la vérité par la réflexion et par l'instinct; nous l'avons confirmée par l'expérience.

Mais, il faut l'ajouter ici, les lois de la nature ainsi devinées restaient, sauf dans les sciences mathématiques, sous une forme vague et indéfinie. Conçues comme vérités, elles n'étaient pas écrites comme lois. Le plus souveni, elles demeuraient de pures opinions philosophiques, simples corollaires de tel ou tel système, douteux apophthegmes de telle école ou de tel maître, contestables et contestés par les autres. La science n'acquérait donc ni d'une manière générale, ni d'une manière définitive ; les travaux accomplis pouvaient toujours être perdus. Les siècles apprenaient peu les uns des autres; l'esprit humain gardait mal ses richesses.

Un homme vint pourtant qui, héritier des traditions pythagoriques par l'école de Platon, des dogmes scientifiques de Démocrite et d'Empédocle par la science générale de son temps, sut encore ajouter aux enseignements de l'antiquité et au travail de son propre esprit une expérimentation plus vaste et plus habile qu'on ne l'avait encore faite. Aristote, aidé par Alexandre, dont les conquêtes ouvraient un champ plus large à son observation, entra dans la voie toute moderne de l'expérience, et ne laissa pas que de garder un haut degré d'apperception philosophique, qui le fit arriver plus d'une fois à la connaissance des lois supérieures par le pur travail de la pensée. Grâce à lui, pénétrèrent dans la science une foule de notions nouvelles que la gloire des modernes a été, je ne dirai pas de dépasser, mais souvent de recueillir.

Mais la science, comme tout le reste, est sujette au déclin ; elle recule, elle oublie, elle dément la vérité qu'elle a reçue.

Arislote lui-même à certains égards n'est-il pas moins avancé et moins exact qu'Hérodote, ce narrateur presque mythique, venu deux siècles avant lui? Le genre humain n'a-t-il pas laissé dormir dans un oubli de vingt siècles là notion des pythagoriciens et de Platon sur le système du monde, jusqu'au jour où tombée dans l'intelligence de Copernic, elle s'y est réveillée et l'a mis sur la voie de ses découvertes (1)? Hérodote, dont nous nous moquions, ne savait-il pas en fait de zoologie ce que nous ne savions pas encore il y a quarante ans ? Il a fallu la campagne d'Égypl^, et l'un des meilleure juges de notre siècle, pour éclairer notre ignorance et rendre au père de l'histoire sa réputation de véracité (2).

Ainsi ne nous étonnons pas si après Aristote la science antique commença à décliner. A mesure que l'antiquité s'éloignait de son point de départ les traditions allaient en s'altérant. A mesure que la philosophie devenait plus frivole, la spéculation philosophique appliquée aux sciences était plus défaillante. Quand triomphaient, comme je l'ai fait voir ailleurs, la sophistique et la rhétorique , quand la pensée était abandonnée pour le mot, la conclusion pour le syllogisme, il est clair que les grandes conceptions devaient manquer, soit dans l'étude du monde intellectuel, soit dans celle du monde visible. Ainsi les deux grands soutiens de la science antique, la tradition et la spéculation, lui faisaient défaut en même temps.

On aurait pu attendre sous l'unité de la conquête romaine un développementnouveau de l'esprit d'observation. Le génie romain, plus exact et plus positif que le génie grec, semblait plus propre aux investigations patientes et à la connaissance rigoureuse des faits. Mais l'aversion pour la philosophie et

(1) Inde ego occasioneiu naclus cœpi de terrœ mobilitate cogitare. Copernic. Préface au pape Paul III.

(2) V, dans les Mémoii*es sur la campagne d'Egypte les travaux de H. Geoffroy Saint-Hilaire.

la scieuce dominait toujours l'esprit romain. Rien ne nuit au développement scientifique comme le désir trop exclusif d'une application immédiate : ceux qui ne veulent de la science que ses résultats pratiques n'ont même pas les résultats pratiques d« )a science. Le Romain était exact sans être curieux : il ne ëut employer son esprit d'exploration et de redierches que dans les intérêts de sa politique, pour le pauvre et déplorable fésultat de lever plus d'hommes et de ramasser plus d'impôts.

I^ géograpbie elle-même, que cette grande unité de l'empire aurait dû éclaircir, restait sur une foule de points d'une obscurité ou même d'une ineptie désespérante. La géographie liai,aUiématîque n'eut que cent ans plus tard ses timides commencements. Lorsque Tacite veut nous faire connaître la forme de la Grande-Bretagne, il la compare à un bouclier, pu si l'oD aime mieux à une double hache (1) : on faisait des eartes d'après une pareille donnée. La science aux yeux de Rome était beaucoup moins noble, je ne dirai pas que sa politique, mais que ses plaisirs. Les proconsuls se donnaient grand'peine pour faire chercher de la pourpre, de l'ivoire, du bim ^ citronnier, des bêtes pour l'amphitàéâtre. Mais quant à J'exploratiott scieotiiique des contrées ignorées auprès desquelles ils résidaient, ils n'y songeaient pas. << Interrogez-les là-4essus, dit Pline, iis yous répondront par le premier mensonge venu (2). »

La science cependant étail professée, répétée, transmise ; elle avait ses livres et ses écoles. Pline qui fut son martyr, a dressé dans son vaste ouvrage comme un inventaire de toutes les connaissances humaines. Sénëque a porté dans la physique la pénétration ingénieuse de son esprit. Mais la science n'en allait pas moins se perdant et s'altérant par une tradition de plus en plus fautive, obscure, inintelligente. Et je ne sache pas une grande pensée scientifique acquise par la

(1) Tacite, Agric. 10.— (2) Pline. V. 1.

DES SQENGES. W

réflexion ou par l'expérience dont on puisse foire honneur ji cette époque.

Comparez Pline à ceux qui l'ont précédé, et vous verrez quel singulier progrès la science avait fait en quatre sièdes. Pline n'en est plus à reconnaître ces grandes lois de la nature qu'avait soupçonnées ou découvertes la philosophie ancienne. Avec la croyance vulgaire, Pline remet la terre au centre du monde d'où l'avait éloignée Pythagore (1). En dépit de Platon, d'Anaximandre, de Gicéron même, chez lesquels la loi de la gravitation nous est apparue exprimée en termes d'un bonheur et d'une précision singulière, Pline viendra vous dire que ce n'est pas l'attraction vers un même centre, mais la tendance en des sens contraires qui forme la cohérence et l'unité du monde : « Les corps pesants tendent vers le point le plus bas, les corps légers vers le point le plus haut. Us se rencontrent, et par leur résistance Us se soutiennent. Il faut que la terre soit soutenue par l'atmosphère qui l'envirx)nJàe. Sans lui, elle quitterait h pl^ce et se précipiterait vers les lieux bas (2). » Comme s'il pouvait y avoir haut et bas, lo^qu'il n'y a pas de centre !

Mais surtout, Pline ne veut pas que la science ose dépasser la sphère où se meuvent nos planètes. Aller plus loin, reconnaître d'autres soleUs que le nôtre et d'autres terres que celle que nous habitons; mesurer la distance des astres; semer dans rinfini un nombre infini de mondes, c'est être insensé. Cette idée le révolte, que la pensée humaine puisse dépasser les limites du système solaire , et « contenir ce qu'un monde ne contient pas. » Le savant ne connaît rien au delà de Saturne ou de Vénus ; le philosophe se refuse à ad-

(1) Pline. U. 5

(2) Hi^us vi sufipensam, coin quarto aquarom demento, librari inedio apatio tellurem, ita mutuo complexu diverBitatia ei&ci oexum , et icTla pooderibiu inhiber! , quoninùB evolent : contràque gravia, ne ruant, auapencU levibus in sublime tendentibos. Sic pari in diversa niau, ?i aua quftque conaiatere, irrequieto mundi ipaiua conatricta circuitu. PUne. U. 5.

mettre que rintelligence n'est point bornée par l'espace (1). Reste maintenant ce qu'on peut appeler la mythologie de la science, ces contes de physique ou d'histoire naturelle, cette géographie populaire, dont les traces abondent dans les écrits de Pline. J'ai dit ailleurs quelque chose de ses superstitions. Mais après avoir vu ce qu'il raconte à titre de merveilles et de prodiges, il est curieux de savoir ce qu'il donne comme choses toutes simples et comme phénomènes naturels. Les fables poétiques que l'on pardonne à Virgile; celle de l'hippomanès, philtre amoureux que l'on arrache au poulain nouveau-né (2); celle des cavales qui sont fécondées par le vent (3) ; celle des androgynes et des femmes accouchées d'un éléphant (4), sont gravement copiées par Pline. Il faut avouer qu'il a un peu de peine à croire, sur lafoi de Mégasthène, à l'existence des Astomes qui n'ont point de bouche et ne se nourrissent que d'air et de parfums (5). Mais après tout, ces peuples-là ne sont-ils pas des Éthiopiens, des fils de Vulcain, que ce grand ciseleur a pu modeler dans sa fournaise, selon tous les caprices de son imagination (6)? Dites-moi si celte zoologie fabuleuse est assez loin de celle d'Aristote? si cette

{i) Furor esl, mensuram ejus animo quosdam agitasse, atque prodere ausos; alJos nireua occasione hinc sumpta, aut his data, innumerabiles tradidisse mundos, ut totidem rerum naturas credi oporteret : aut, si una omnes incubaret, toUdem tamen soles, totidemque luuas, et cœtcra etiam in uno, et immcnsa, et lunonierabilia sidéra... Furor est, profecto furor, egrcdi ex eo: et tanquam interna ejus cuncta plané Jam sint nota, ita scnitari extera : quasi vcr6 mensuram uliius rel pos^ Bit agerc, qui sui nesciat , aut mens hominis videra, quœ niundus ipse non capiat. Plin. U. 1.

(2) ... Nasccnlis cqui de frontc rcvuisus

Et matri prasreptus amor... iEncid. IV. 51 5, et Georg. IIL 280.

(3) Plin. Vn. 3. Ex fcminis mutari in marcs non est fabulosum, dit-ii encore. IWd. li range tous ces faits dans ie petit nombre des faits incontestés (confessa).

(4) VHl. 66. 67 (42). Pline dit de ce dernier fait : constat, il est certain.— (5) Vil. 2. (6} Universa yerù gens iEtheria appeliata est, deinde Atiantia, niox à Vulcani filio

iCthiope iElbiopia. Animalium hominumque efDgies monstilferas circà extremitatcs ejus gigni minime mirura, artiflci ad formanda corpora efflgiesque cselandas mobili- Ute ignea. VI. 80.

DE I/1!:L0QUENCE, de la poésie et des arts. 3/i9

géographie de Pline est assez en arrière de celle de Strabon, qui cependant écrivail à peine trente années avant lui, esprit grave, mesuré, critique, attentif à dégager l'histoire de la mythologie (1) ?

Je pourrais citer à l'infini ces enfantillages de Pline. L'allégorie, le mythe poétique avait caractérisé l'enfance du genre humain; le conte prosaïque, la niaiserie populaire, caractérisaient sa vieillesse. Aux époques primitives, un peu de science était caché parfois sous une enveloppe frivole; maintenant sous une enveloppe savante se cachait beaucoup d'ignorance et de crédulité. Les fables pour être moins poétiques, n'en étaient pas plus sensées. Le monde décrépit et sans imagination ne savait plus inventer de nouveaux contes : il radotait éternellement ses vieilles histoires.

§ IL — DE l'éloquence, de la poésie et des arts.

Arrivons maintenant à un sujet plus populaire, plus accessible à tous, et qui porte par conséquent l'empreinte plus évidente des. sentiments et des pensées de tous les hommes.

L'histoire de l'éloquence se lie trop intimement à l'histoire de la nation, la question littéraire touche ici de trop près la question politique, pour que depuis longtemps je n'aie pas dû l'aborder. J'ai fait voir les causes du déclin de l'éloquence ; j'ai montré comment elle périssait par l'emphase sans but, par la déclamation à vide, par tous les défauts réunis de l'esclave, du rhéteur et du sophiste (2).

(1) Si cette opinioD Bur Pline parait trop sévère, qu'il me soit permis de m'appuyer sur l'autorité d'un nom pour lequel l'illustration scientifique est héréditaire : « Passer d'Aristote aux auteurs qui l'out suivi, à Pline, etc., c'est retomber de toute la bauteur qui sépare l'invenUon et le génie de la compilation fleurie et de la causerie spirituelle... Pline n'est qu'un compilateur plus élégant peut-être..., mais tout aussi peu scrupuleux... Arislote avait pris soin, quatre siècles auparavant, de réduire à leur Juste valeur la plupart de ces inepties populaires. » M. Isid. GeoiTroy Saint-Htiaire. Eisais de ZooloQic générale, première partie. I. 5. — (2) F. tome I, p. 208 -219.

Quant à la poésie, — Homère était resté le père de la poésie universelle. Non-seulement il avait inspiré celle de la Grèce J mais celle de Rome à son tour, quelle que pût être sa primitive origine, abandonnant ses traditions étrusques et son pesant vers saturnin, était venue s'inspirer aux sources helléniques. Mais en même temps que la tradition homérique se propageait comme tradition de poète, elle s'affaiblissait comme tradition religieuse. L'incrédulité, le panthéisme, l'orientalisme, lui faisaient la guerre. Elle restait, à défaut d'autre, le type convenu du merveilleux et de la religiosité poétique ; mais elle n'allait pas jusqu'aux âmes et ne réveillait pas d'échos intérieurs.

Virgile cependant, avec une intelligence fraîche et pure au milieu de la poudreuse vieillesse de son époque, Virgile, tout en gardant la foi homérique comme motif obligé de ses chants, sut y faire pénétrer des inspirations toutes nouvelles. Il Ot passer dans la poésie un sentiment plus profond des beautés visibles du monde^ et une sorte de sympathie avec elles, plus puissante par cela même qu'elle est plus concentrée. Il alla plus loin encore, il fit quelques pas dans ces régions mystérieuses de l'âme humaine , où l'antiquité n'avait pas pénétfé ; il aborda ces sentiments plus intérieurs et plus retirés que la poésie grecque , trop extérieure , n'avait pas compris. Sa poésie devint en un mot l'amie plus intime, soit de l'homme, soit de la nature ; elle sut toucher des cordes dont à leur tour les siècles modernes ont abusé ; elle sut, là où nous nous épanchons à l'infini, deviner et faire sentir avec une sobriété admirable. Virgile demeura un génie bien audessus de son temps, imparfaitement compris de ses disciples et de ses imitateurs; destiné à se trouver plus en accord avec la sensibilité humaine, à mesure que le christianisme la rendrait plus profonde et plus exquise ; digne en un mot, nonseulement d'être expliqué dans les écoles par le rhéteur Quinlilien, mais de faire soupirer, au milieu des luttes et des angoisses de son retour à Dieu, l'âme chrétienne d'un Augustin*

Mais Virgile avait donné à tout son siècle Tamour de lat poésie. Avant lui c'était une fantaisie que d'être poétè; Forateur ou l'homme d'étal, dans ses heures de loisir, pouvait en se promenant dans son gymnase rêver quelques imitations pindariques. Mais après lui et sous la royale pToleelion d'Auguste (1), la poésie fut la vie, l'occupation, la profession d'une foule d'hommes. Les portes du palais furent coilvettes de distiques dans lesquels luttaient à l'envi les poëtès de la cour. Si Tibère, avare et sombre, suivit mal les exemples d'Auguste (2) ; si Caligula, envieux de toute gloîi^e, eut peur du poète, et le proscrivit comme le patricien ; si Claude, savant imbécile , ne sut rien faire que pour les joueurs de dés, les cuisiniers, les affranchis et les bouffons, Néron fidèle atï moins par goût aux traditions politiques de son aïeul, Nérofl devait réveiller la poésie (3).

Sous Néron, en effet, les bains, les basiliques, les platanes

(1) y, tomel, pag. 169 et s.

(2) Poètes sous Tibère : Phèdre, aAranchi d'Auguste ou de Tibère, Tbrâce ou Matcédonlen, fit cinq livres de fables. — Votienus , eillé (an 24). — Coraéttas Seterus, Espagnol. Sénèque le père rapporte un fragment de lui. — Julius Montanus, ami de Tibère, puis brouillé avec lui (Sénèq., Ep. 122); il écrivit des poèmes héroïques et des élégies (Tacit., Ann. XllI. 26. Sénèq., Controv. YÏI. I. Ovide, ft. De Ponto). - L. Fenestella, poète et historien. Pline. XXXIII. 11.

(3) Poètes sous Claude et sous Néron : L. Pomponius Secundus, consul en Tan 31, avait reçu les honneurs du triomphe (An 60. Tac, Ann. V. 8 j YI. 18 ; XII. 27. 28); poète tragique (Tac, Ann. XI. 13. Quint. III. 6; VlII. 17. Plln., Ep. VIU. 3; X. I); Pline l'ancien (Hist. nat. XIV. 4 ; VIII. 19) avait écrit sa vie. — Cœsius Bassus (Perse, Sat. VI. Quint. X. I. etc.). — Marcus Annœus Luc^mus. Y. sa vie attribuée à Suétone, le jugeaient de Quintiiien sur ses œuvres «,X. l), sa mort dans Tacite. XV. 66 67. 70). — Aulus Persius Fiaccus, chevalier romain, de Voiterra, disciple de Comutus, philosoplie stoïque, laisse six satires, mort en 62 (Quint. X. 1. Martial). — Caïns Sillus Itaiicus, consul en 67, meurt dans les premières années de Trajan, laisse un poème sur la guerre Punique. V. sur lui Pline, Ep. III. 7, —Néron lui-même. V. 1. 1. p. 437-438. — Sénèque composa aussi beaucoup de poésies, parmi lesquelles on ne peut guère compter les tragédies qui sont sous son nom. — Je ne parle pas de Pétrone, que Ton reconnaît aujourd'hui comme distinct de Titus Petronius, qui mourut sous Néron. Les savants difîèrent beaucoup sur le siècle auquel il faut rapporter ses écrits , et Ton est disposé maintenant à le considérer comme postérieur d'un siècle ou deux au temps de Néron.

de Fronton retentissent de la voix cadencée des écrivains, qui viennent, en robe de pourpre et les cheveux parfumés, lire leurs iliaques, leurs silves et leurs élégies. Il y a toute une vie académique, vie de banquettes, de compliments et de bravos ; on court haletant d'une récitation à une autre ; on serre à la hâte un poète dans ses bras pour aller crier au poète son camarade : Pulchrèy benè^ rectè I La poésie triomphe ; elle est bien vue à la cour ; elle est applaudie au théâtre ; elle est cultivée par les affranchis du palais ; elle trône dans les soirées de Néron, où l'on se rassemble pour faire en commun les vers de César. Le temps est passé où la poésie tremblante et pauvre, la poésie de Virgile cependant, née au bruit des armes, chassée par un centurion du champ paternel, était traquée par le tapage des guerres civiles, jusqu'au pied du trône d'Auguste. Sous la bénigne influence du soleil impérial, sous la pluie d'or et de lauriers qui descend du mont Palatin, s'élève une poésie doucement et tendrement allaitée, nourrie à la pâte et au miel, élevée dans la serre chaude des lectures de salon, à la douce odeur de l'ambre et du nard, à l'harmonie des cithares qui lui donnent le ton, au bruit plus enchanteur de sa propre voix et des applaudissements cadencés d'une amitié fidèle.

Mais aussi le temps de la poésie virgilienne est passé. Ce n'est pas qu'on n'adore Virgile, que l'on ne cite son nom, que YÉnéide ne soit expliquée dans les écoles, que dans les cercles poétiques, on ne copie le rhythme, on n'imite la phrase, on ne contrefasse l'harmonie de Virgile ; mais son esprit a fui. Les poètes nouveaux n'ont pas souffert comme lui : mais aussi jamais ils n'ont su comme lui contempler, ni sentir ; jamais sous le « feuillage du genévrier, » au moment où « les ombres grandissantes commencent à descendre des montagnes, » ils n'ont causé avec le pécheur ou avec le pâtre ; ils n'ont jamais vu, simples bergers de la Cisalpine, « leurs chèvres suspendues au loin sur les flancs d'un rocher buissonneux. » Grâce aux dieux, ils ont en naissant respiré l'air de la grande ville ;

Rome les a bercés au milieu des magnificences de l'amphi- Ihéâtre et du palais; ils ont grandi entre le grammairien et le rhéteur; leur poésie, fille de l'école, ignore les beautés de la nature; elle ne connaît de verdure que les gazons du Ghamp-de-Mars, et n*a entendu le bêlement des brebis qu'au moment où on les mène à la boucherie du Vélabre.

Encore moins leur poésie saura-t-elle pénétrer dans ces intimes replis de Tâme humaine, dans lesquels Virgile a fait entrer une douce lumière. A une époque où les hommes s'isolent par méfiance, où toutes les affections se dessèchent dans le cœur, où les joies deviennent forcément égoïstes, sous le joug rigide d'un Tibère, qui pourrait sonder cette partie du cœur où reposent les plus douces et les plus intimes affections? Qui osera naïvement épancher son âme et dire en face d'un Séjan les mystérieuses fantaisies de sa pensée? La pensée passe pour dangereuse et conspiratrice; l'influence qui a corrompu l'éloquence, corrompt aussi la poésie, l'influence de cette déclamation à vide et de ce parlage étemel qui évite de dire jamais rien.

Cette poésie, ainsi déchue de la hauteur et de la suavité virgiliennes, gardera-trcUe le culte des dieux d'Homère? Ils demeurent, il est vrai, à titre de machine épique et de prétexte au merveilleux. Lucain, Stace, Silius Italiens, et je ne sais quels autres les font toujours monter sui* la scène, fantômes inanimés, figures jadis vivantes et dont la vie s'est retirée, machines de théâtre derrière lesquelles on voit les doigts du poète. On est las de cette poésie fastidieuse; mais on ne trouve pas autre chose à inventer, et, la mode le veut, il faut faire des vers. Versifiez donc avec une imagination stérile et sur des traditions corrompues! versifiez puisqu'il le faut, tantôt pour votre dieu Jupiter, auquel vous croyez un peu , mais que vous n'adorez presque pas, tantôt pour votre dieu Néron auquel vous ne croyez point, mais que vous adorez beaucoup ! Faites sur les thèmes reçus depuis cinq cents ans des hexamètres et des hendécasyllabes ! Soyez, si vous le

pouvez, corrects, élégants, spirituels même ; mais convenez de bon cœur que vous avez renoncé à la grâce virgilienne comme à Finspiration homérique.

Lucain, le héros de cette école, son écrivain le plus original, a reçu plus que personne l'éducation des écoles. Petit-fils et neveu de rhéteurs, il appartient à la famille déclamatoire des Sénèque. Ces hardis Gordouans au milieu de rinvasion générale des Espagnols et des Gaulois dans la littérature latine, ont élevé d'un ou deux tons le diapason de la déclamation universelle : famille étrangère, nouvelle, sans tradition du passé, sans foi nationale ou religieuse, qui manque de sérieux et ne semble venue que pour étonner Rome de ses tours de force.

Lucain cependant prétend sortir des routes battues. Un ordre de Néron a fermé pour lui les bureaux d'esprit et les récitations publiques. Sa poésie se cache dans son cabinet; elle ne pourra paraître au monde qu'après la mort du tyran. Lucain est libre d'innover et d'inventer ; il peut chercher un autre dieu que Jupiter ou Gésar.

Ge dieu, il l'a déjà trouvé : c'est la fatalité, le vrai dieu de son siècle. Nous avons montré (1) comment il comprend, comment il définit, comment il adore ce dieu. En effet la poésie de Lucain est véritablement la poésie de son siècle. Elle le représente bien mieux que les Silves innocentes de Stace, que les mythologiques vieilleries de Valerius Flaccus, que les déclamations romaines d'un Silius Italiens ou de tel autre. La poésie de Lucain, c'est la peur, le désespoir, le néant. Lucain a inventé cette poésie satanique que se sont flattés d'avoir découverte quelques ennuyés de nos jours. Lucain a inventé aussi, et par suite du même principe, ce culte exclusif de la phrase au détriment de la pensée, ce sacrifice perpétuel et commode (car il épargne la fatigue de réfléchir), de l'idée à l'image, de la chose au mot, de la raison

l (1) F. oNimus, p. 3t8, 2i9, 328| 220.

à la cadence du vers. Ne cherchez pas en lui la douce lueur d*une imagination vraie ou d'une tendre et pure affection. Vous ne trouverez qu'une terreur désespérée, une recherche de tout ce qui épouvante et désole ; une philosophie qui croit à la vertu et qui l'admire, mais pour la voir toujours sans consolation et sans récompense ; enûn une peur constante de la mort, mal suprême auquel Lucain ne connaît ni compensation, ni remède. Ne lui demandez pas quelle est sa doctrine, ni quels sont ses dieux. Dans son désespoir de tous les dieux, il adore le seul néant. La nature matérielle lui plaît plus que la nature morale et dans la nature matérielle ce qu'elle a de plus repoussant et de plus hideux. Sa poésie s'exerce sur le cadavre. Il est là penché sur un mort, comptant les meurtrissures, mettant le doigt dans les plaies ; il ne poétise pas, il dissèque ; il suit pas à pas la sorcière thessalienne qui dérobe un pendu à son gibet ; il la montre « rompant avec les dents la corde nouée par le bourreau, déchirant les entrailles, recueillant le sang noir congelé dans les veines, et suspendue par les dents à un nerf qui ne veut pas se rompre (1). » Ces descriptions approfondies du mort et de l'horrible, faites avec amour, mais toujours avec une parfaite absence de pensée, emboîtées dans un mètre riche, creux el sonore, remplissent Lucain. Oui, sans doute, il pouvait se vanter d'être bien loin- par delà la poésie de Virgile; cette poésie moins primitive et d'une religion moins antique que celle d'Homère, mais intelligente, spiritualisle, je dirais volon^

(I) Voir en entier, si l'on veut, cette pitoyable et abominable description :

Immergitque manus oculis...

Et siccœ pallida rodit

• Eicrementa manÛB. LAquetun nodosque récentes

Ore sno mmpit. Pendentia corpora carpsit.

Percussaque vlscera nimbis

Vulail

SUllantis tabi saniem

SustuUt, et neno morsos retinente pependit. t^barsale, VIi

tiers chrétienne; poésie qui n'abuse de rien, glisse légèrement sur toutes choses en montrant qu'elles ont été vues et senties» et laisse toujours transparaître à travers la vie matérielle la lampe intérieure du sentiment et de la pensée.

Enfin, — pour jeter ici les yeux sur un art que l'antiquité ne séparait pas de la poésie, parce qu'elle le comprenait d'une manière plus intellectuelle que nous, — une poésie triviale et vulgaire, dit Plutarque, menait avec elle une musique efféminée et corrompue (1). Cet art, traité si gravement par les anciens, qui lui reconnaissaient une intime alliance avec la religion, une singulière importance dans l'ordre politique, une influence réelle dans l'ordre moral, cet art n'était plus qu'un divertissement frivole. Il perdait sa simplicité antique et sérieuse; en devenant plus divers et plus orné, il s'énervait. La mélodie du temple, mâle et sévère, cédait la place aux symphonies du théâtre, lascives et efféminées (S) : la musique, cet art sacré, donné, disait-on, par les dieux, pour rétablir l'harmonie publique de la cité et l'harmonie intérieure de l'homme (3), servait de pur amusement à quelques désœuvrés qui se mettaient comme Néron une lame de plomb sur la poitrine pour mieux chanter (4), et passaient le temps des affaires sérieuses à compter des notes sur leurs doigts et à fredonner les airs du théâtre (5).

La révolution qui s'opérait dans la poésie s'opérait aussi dans les arts, mais plus lentement. Les arts avaient un type non pas supérieur, mais plus défini. Il ne faut pas croire qu'une étude toute sensuelle de la beauté extérieure, sans poésie comme sans pensée, ait été le point de départ de l'art hellénique. Cette exaltation de la personnalité humaine qui

(1) Plutarq.. Symp. IX.— (2) Plutarq., de SopenUUon. — (3) F. Plot., de Aadlta poetar. de Pythagorà. — (4) Pline. XiX. G ; XXXi V, 18.

(5) Qui in componcndifl, audiendis, discendis canticls operaU sunt... quorum digitl allquod Inter se cannen mctientes gcmper sonant, quorum cùm ad rea sérias, saepe tristes adhibiU sunt, ciauditur taclU modulatio. Sénèq.,de Brevitate vilœ. 12.

constituait le paganisme de laGrëce, qui s'élevait à la croyance des âmes immortelles et à Tapothéose des hommes, divinisait l'intelligence en même temps qu'elle divinisait le visage et le corps de Fhomme. Le culte de la pure matière, les adorations panthéistiques et avec elles la reproduction dans les arts de formes grossières et monstrueuses, appartient à Tlnde, à rÉgypte, à rOrient. L'art grec était bien loin sans doute du spiritualisme chrétien dans sa diyine pureté : mais c'était quelque chose d'intelligent et de supérieur que le front de ce Jupiter conçu par Homère et Phidias et dont la main tenait la chaîne d'or qui rattache la terre au ciel.

Or ces traditions de l'art se conservaient avec une certaine fidélité. Les types mis au jour par Phidias et par Zeuxis (1), faisaient loi pour les artistes, et personne n'eût osé s'en écarter. La tradition artistique a quelque chose de palpable et de consacré que la tradition poétique ne saurait avoir (2). Phidias n'avait pas à craindre, ainsi qu'Homère, l'injure des scholiastes et des rhapsodes; et son Jupiter olympien qui « par la majesté de sa forme avait, disait-on, ajouté quelque chose à la religion des peuples, » restait comme l'étemel modèle de la puissance et de la grandeur.

Aussi, lorsque Rome, tardivement éprise des arts de la Grèce, commença à secouer le dédain qu'ils lui inspiraient, elle trouva la chaîne des traditions toujours subsistante, et

(1) « Zeuxis donna à bcs héros des fonnes plus vigoureuses, croyant ajouter par là à leur grandeur et à leur niiOe«lé, et suivant , à ce qu'on pense, la tradition d'Homère, qui préfère, même chez les femmes, l'apparence la plus robuste. H traça tellement les limites de l'art qu'on l'appelle le législateur, et qu'en effet les images des dieux et des héros, telles qu'elles ont été tracées par lui, sont le type dont personne ne croit pouvoir s'éloigner.... Phidias passe pour avoir peint les dieux mieux que les

hommes La beauté de son Jupiter olympien semble avoir ajouté quelque chose à

la puissance delà religion, tant la majesté de son œuvre semble s'être approchée du dieu » (Quint. XII. 10).

(2) Sur les œuvres les plus célèbres de l'antiquité grecque, V. Pline, H. N. XXXIV. XXXV. — Qcér., in Verrem. de Signis, CO, où 11 énumère les chefs-d'œuvre dont chacune des villes grecques était plus flèrr.

sans produire un style qui lui appartînt en propre, elle put donner une grande époque aux beaux-arts (1). La conquête romaine, dès le commencement du vu' siècle, amena par centaines et les chefs-d'œuvre et les artistes grecs en Italie (2). Rome se peupla de tableaux et de statues. Auguste en remplit le Forum, Agrippa le Panthéon (3). Rome surtout eut son architecture, et cet art fut celui de tous, sans excepter la poésie, où elle demeura le plus originale. C'est un architecte romain qui avait été choisi par Antiochus pour achever le temple de Jupiter à Olympie. Sous Auguste, je ne dirai pas le luxe, ici convient un mot plus noble, mais la magnificence aristocratique imitait à Rome, et dans des proportions plus grandes, les plus beaux monuments de la Grèce (4).

A ce goût des arts ne manquait ni le désintéressement, ni la noblesse. Hortensius avait bâti un temple seulement pour y placer le tableau des Argonautes de Cydias (5). César avait payé àTimomaque de Byzance son Ajax et sa Médée 80 talents (536,000 fr.) (6). Asinius PoUion livrait ses galeries au pu-

(1) Au Gapitole, LucuHus ût apporter d'Apollonie un Apollon haut de 30 coudées (14 mètres environ), qui avait coûté 150 talents (700,000 fr.). — Le consul Lentullus y plaça deux bustes. — Il y avait aussi un chien léchant sa plaie, si parfait qu'on n'avait pas voulu l'évaluer en argent, et que les gardiens du temple en répondaient sur leur tôle. Pline. XXXI V. 7. — Lucullus acheta deux talents (9,320 te) une copie de la bouquetière de Pausanias. Id, XXXV. 11. — Artistes grecs venus à Rome : Lala, vierge de Cyzlque, pdntre de portraits, vient à Naples, puis à Rome au temps de la Jeunesse de Varron (An de R. 660). Aristobule, élève d'Olympias.

(2) Auguste mit dans le Forum deux tableaux , représentant la Guerre et le Triomphe; — dans le temple de César, Castor et Pollux ; une Victoire (tous ces tableaux étaient d'Apelles). — dans sa Curie, deux finesques de Nicias et de Philocharès. Plin. XXXV. 4. 10. Varron, Hortensius, Atticus , Gicéron, eurent des collections de tableaux grecs. Muréna et Varron enlevèrent les fresques des temples. Pline. XXXV. 4. 12.— (3) Horace disait :

Plnglmus atque

Psallimus et luctamur Achivis doctiùs unctis. Horace. I. Ep. 4.

(4) r. ci-dessus, tom. I, p. 176, 177.

(5) n Favait acheté 144,000 sest. (27,060 fr.). Pline XXXV. 11 . LucuHus avait commandé à Arcésilas une statue de la Félicité pour 70,000 sest. (1 3,580 fr.). Ibid, 12.

(6) U les plaça devant le temple de Vénus Genitrix. Plin. XXXV. 4. 11. J'ai dit ail-

blic (1). Agrippa eût voulu que toutes lui fussent ouvertes, que nul chef-d'œuvre ne pût ôtre caché à l'admiration du peuple par la jalousie de son possesseur. Auguste trouvait bon qu'un parent de Messala, un petit-fils de triomphateur et de consul, privé de la parole en naissant, fût voué à la culture des arts (2). Et plus tard, on vit encore un chevalier romain, peignant des fresques au temps de Néron, qui ne montait pas sur son échafaud sans être revêtu de la toge et paré de l'angusticlave (3) : comme ce peintre duxvi** siècle, quiTie prenait pas sa palette, si ce n'est l'épée au côté et le manteau de velours sur les épaules, pour attester qu'il faisait œuvre de gentilhomme.

Mais déjà sous Auguste, se montraient quelques signes de décadence. Si Agrippa, ce rude soldat, suspect, dit Pline, de rusticité plutôt que de recherche, trouvait dans un sens droit et dans un esprit élevé le sentiment de la dignité de l'art , Mécène au contraire, ce politique efféminé, cet homme aux cheveux parfumés et à la toge traînante, Mécène se faisait le protecteur du genre mignard et du style enjolivé (4). Sous Tibère, prince avare , sombre , défiant , l'art devint suspect. Ce que Tacite appelle la magnificence publique, c'est-à-dire cette libéralité aristocratique qui ouvrait au peuple des galeries et lui bâtissait des édifices, devint dangereux et disparut.

Sous Néron peintre et sculpteur, sous Néron qui avait des

leurs qu'Agrippa acheta 13,000,000 sest. (335^000 fr.) les deux tableaux d'Ajax et de Vénus qui étaient à Gyzique. Ihid. 4. — La Vénus Genitrix d'Arcésilas était placée dans le Forum de César. Plin. XXXV. 12.

(1) Pline. XXXVI. 6.

(2) « Q. Pédius, petit-fils de Q. Pédius, consulaire et triomphateur, que César avait placé sur son testament comme cohéritier d'Auguste, était né muet, et Messaia l'orateur, de la famille duquel était Faîeulc de l'enfant, fut d'avis qu'on lui enseignât la peinture. Auguste approuva cette pensée. Il mourut Jeune, mais ayant déjà fait de grands progrès dans son art. » Pline. XXXV. 4.

(3) Amulius.— V. Pline. XXXV. 10. « C'était un peintre grave et sévère, quoiqu'il sût en même temps, dans les sujets légers, se montrer facile et gracieux. 11 peignait peu d'heures et toujours avec gravité. F. tom, I. 447, n. 1. — (4) Suétone, in Aug. 86.

prétentions à tous les talents. Fart devait-il se relever? — . Non. Ce qu*il faut aux arts, pour les encourager et les soutenir, ce n'est pas une capricieuse manie d'imitation, c'est une certaine grandeur et une certaine dignité dans le pouvoir : c'est une royauté comme celle de Louis XIV, pleine de sécurité et de noblesse ; c'est une aristocratie libérale et orgueilleuse comme celle de Rome républicaine ; c'est une démocratie comme celle d'Athènes, toute pénétrée du sentiment de sa gloire.. Mais quand la grandeur, soit royale, soit républicaine fait défaut ; quand l'aristocratie et le patriotisme sont également choses dangereuses en face d'un pouvoir qui fonde son droit seulement sur la force, l'esprit des citoyens se rétrécit, leur dignité s'amoindrit, leur gloire ou leur vertu se cache. L'art alors se rapetisse ; il n'est plus affaire de gloire nationale ou de dignité aristocratique ; il n'est qu'affaire de jouissance personnelle , jouissance petite , égoïste , souvent cachée. Le souverain fait faire de Fart pour sa propre satisfaction, et son goût le plus souvent dépravé. L'homme riche fait faire de Fart pour son plaisir domestique, pour le comfort et l'élégance de sa maison. L'art n'a plus pour juge une société, il a pour seul juge celui qui le paye.

Ajoutez que si la tradition religieuse est corrompue, si on ne lui donne plus sa foi , si on l'altère par un impur mélange, l'art perd de ce côté-là encore ce qui pouvait le rattacher à d'autres pensées qu'à des pensées purement égoïstes, et devient plus que jamais affaire d'arrangement et de satisfaction privée. Ajoutez aussi que lorsque les mœurs se dépravent, l'art s'amoindrit et se rapetisse par la liberté même qui lui est donnée ; sa tâche finit pai- être non plus de charmer, mais de corrompre , chose facile à la médiocrité comme au génie. L'art s'adresse alors moins que jamais au goût public ; plus que jamais il est asservi au goût individuel dont il flatte en secret les grossiers travers.

C'est ce qui arrivait à l'art antique. Déserté par la foi religieuse, souillé par l'impureté des mœurs, perdant sa double

destination nationale et religieuse, ne pouvant plus répondre aux croyances et au goût d'un peuple, il répondait au goût et aux fantaisies d'un petit nombre d'hommes. Et ce petit nombre, ce n'étaient pas les intelligents : c'étaient les puissants et les riches ; c'était César, démesuré d'orgueil et d'ambition , mais san$ dignité et sans intelligence ; c'était autour de lui cette cour d'affranchis, de mignons, de parvenus : aristocratie de valets , avec ses passions basses , son sens ignoble, ses mœurs honteuses.

L'art va donc osciller entre l'influence de César et celle de ses laquais. Tantôt le génie de Néron s'y révèle , petit au fond, avec des prétentions grandioses. En architecture et en sculpture, c'est le temps des colosses (1). Les cirques et les théâtres sont immenses. La statue de Néron voit les Romains à cent vingt pieds au-dessous d'elle. Le Mercure de Zénodore s'élève plus haut que toutes les statues que le monde wt jamais vues. Ne jugez -vous pas que le Parthénon d'Athènes ou la Vénus de Praxitèle devaient paraître des œuvres bien mesquines à ceux qui dans une seule statue avaient fait entrer tant de métal , et pour un seul édifice remué tant de pierres?

Tantôt l'art va descendre de ces grandeurs colossales aux plus ignobles petitesses. Lorsque les Mécènes ne sont plus que des riches , l'artiste n'est plus qu'un trafiquant. Quand l'art s'achète, il ne travaille que pour être payé, de même que ses protecteurs en le payant croient avoir tout fait. Il se plie à toutes leurs façons, il s'adapte à tous leurs goûts , il consacre toutes leurs turpitudes ; et comme la beauté naturelle a depuis longtemps cessé de leur plaire, il enlaidira la nature et la fera grimacer. Lorsque payaient LucuUus, César,

(I) Dans la bibliothèque du temple d'Auguste , un Apollon en bronze de 60 pieds. — Au Cbamp-de-Mars, un Jupiter placé là par Claude César, de 40 coudées. — J'ai déjà parlé du Mercure de Zénodore, en Auvergne, fait en dix ans pour 400,000 sesterces (80,000 fr.), — du colosse de Néron, haut de 1 10 pieds. -^ Y, Pline. XXXIV. 7, et ci-dessus, tom. I, p. 447, n. 3,

Agrippa , on faisait le Panthéon ; lorsque paye un Pallas ou une Messaline , on fait les obscènes colifichets de Pompéii. Au Heu de la magnificence , le luxe est venu ; au lieu des grandeurs du temple, les coquetteries du boudoir.

L'artiste travaillait autrefois pour Jupiter ou pour le peuple; il décorait le sanctuaire ou la curie. Aujourd'hui quelle est sa tâche la plus fructueuse et la plus ordinaire? Orner pour Néron quelque sellaria infâme ! embellir les salles à manger du valet Narcisse ! dessiner des mosaïques pour le pavé sur lequel vomit Apicius ! donner au marbre les traits ignobles d'un Séjan, pour que le buste, adoré aujourd'hui, soit demain jeté à l'égout ! sculpter pour le Capitole l'effigie d'un grand homme, pour que bientôt Caligula, dans sa jalousie contre toutes les gloires, la fasse disparaître! élever une statue à Caligula, pour qu'au bout de huit jours la tête soit remplacée par la tête imbécile de Claude ! On se vengeait à la fois et on s'immortalisait ainsi ; le marbre était fort rare et on l'épargnait : les frais de gloire que le vaincu avait faits tournaient au profit du vainqueur (1).

La peinture surtout, de tous les arts le plus populaire , se corrompait aussi le plus vite. Elle était à Rome un art national ; les Étrusques l'y avaient apportée longtemps avant que Rome fût en relation avec les Grecs. Des mains de chevaliers et de sénateurs n'avaient pas dédaigné de tenir le pinceau (2). Grâce aux progrès du luxe , la peinture , cet art flexible et familier , était appelée à l'embellissement de toutes les de-

(0 Ainsi Claude mit dans an tableau la tête d'Auguste à la place de celle d'Alexandre. Pline XXX. V. 10. Du colosse de Néron, on ût une statue du Soleil. Id. XXXIV. 4, et ci-d. t. II, pag. 262. n. 2.

(2) PUne, XXXV. 4. iO, cite Fabius Plctor, en 401 (F. encore sur lui Qc, Tuscul. I. 2). — Le poète Pacuvlus, neveu d'Ennius, vers l'an 675. — Arellius, un peu avant Auguste. — Q. Pédius (sourd et muet), sous Auguste. •— M. Ludius, vers le môme temps, pebitre de paysage. — Turpillus, chevalier romain, sous Néron; Vénitien, peignit à Vérone de la main gauche. — Atérius Labéon, préteur et proconsul de la Narbonaise, vers le même temps. -- Amulius, dans le même temps, chevalier romain. —Cornélius Pinus et ActiusPriscus, sous Vespasien.

meures. Les murs, les voûtes, les portiques lui étaient livrés, Pompéii est sortie des cendres du Vésuve toute brillante encore des fresques qui ornaient parfois les plus étroites habitations. Mais là aussi la décadence se fait sentir. Une révolution s'y révèle toute pareille à celle qui s'opéra dans notre école au xviii* siècle. On sent qu'au siècle d'Auguste, siècle de princes, a succédé le siècle de Néron, siècle d'affranchis ; comme chez nous , après le règne des hommes d'état sous Louis XIV, la peinture trahit le règne des hommes de cour sous Louis XV. Sous Néron, comme sous Louis XV, c'est cette agilité de pinceau qui, sans étude profonde, se joue assez heureusement avec la partie matérielle de l'art. C'est cette couleur brillante , factice , convenue , qui fausse la nature , mais ne la fausse pas sans quelque agrément. Ce sont les mignardises et les caprices d'un art vieilli : figures informes jetées avec un certain bonheur sur des paysages indistincts (1); édifices fantastiques assez semblables à ceux des laques chinoises, légers arabesques, bizarres fantaisies ; « des toits et des pavillons sont supportés par des candélabres, la tige d'une plante soutient un édifice, des roseaux servent de colonnes. » Pline et Vitruve (2) , qui peignent cette décadence de l'art,

(1] « liUdlus, sous Auguste, sut le premier orner les murs de peintures charmantes; il y peignit au gré de l'acheteur des viUœ, des portiques, des charmilles, des bois, des eollinea, des basshis, des canaux, des fleuves avec leurs rivages; à travers ce paysage, il jetait des voyageurs ou des bateliers, des hommes traînés sur des voitures ou portés par des ânes, des oiseleurs, des chasseurs, des pécheurs ou même des vignerons. Plusieurs de ces tableaux représentent Aesvillw somptueuses auxquelles on ne peut arriver que par des marais; des fenmies chargées de fardeaux chancellent et glissent en marchant; il y a, en un mot, une fouie de détails familiers et de scènes plaisantes. Dans les lieux découverts, il aimait à peindre des ports de mer, tableaux qu'il faisait à peu de frais et qui formaient un très-beau coup d'ccil > (Pline, XXXY. 10). On voit dans les Iiresques de Pompéii beaucoup de traces de ce genre de peinture.

(2) Vitruve, qui vivait sous Auguste, fait l'histoire complète de cette sorte de peinture murale, si multipliée encore après lui ; « On s'est d'abord. contenté, ditril, d'imiter les veines et les variétés des marbres, puis les dispositions de pierres de couleurs différentes... Mais bientôt on est arrivé à figurer des édifices, des colonnes, des toits en

semblent avoir écrit d'après les fresques mêmes que nous voyons à Pompéii. C'est de plus ce que la Grèce, dans sa dignité d'artiste, appelait la peinture des choses viles (puiro^ipa^ca), la caricature, la fantaisie, le grotesque, les personnages monstrueux (1). C'est cette prodigalité de l'art, trop abondant et trop facile, qui couvre de ses œuvres les murs et les voûtes, et croit s'immortaliser avec des dessus de portes. C'est enfin la peinture obscène (iropvoypoyéa), nouvelle chez les Romains (2) : dernier trait qui complète tristement la ressemblance entre la

saillie; dans les lieux ouverts et où les murs oilhiient plus d'étendue, des seines de théfttre tragique, comique, satirique; dans les galeries destinées à la promenade..., des ports, des promontoires, des fleuves (F. ci-dessus Pline)... des troupeaux, des bergers; quelquefois on peint dans des proportions colossales des dieux et des scènes mythologiques... Mais ces peintures n'étaient autrefois qu'une copie delà nature; aujourd'hui la corruption du goût fait chercher autre chose. On aime mieux créer des monstres que de donner à des objets réels leur forme certaine et connue. Au Ueu de colonnes, on met des roseaux, dont les feuilles recourbées et enroulées forment comme des cannelures et des chapiteaux. Des candélabres soutiennent des temples, et du toit de ces temples naissent des tiges légères qui portent des coupes ; de ces coupes à leur tour sortent des fleurs qui contiennent des demi-figures d'hommes ou d'animaux. Tout cela en dehors du possible et de la nature ; tout cela est né de l'altération de nos mœurs... Le but que les anciens prétendaient atteindre par la vérité du dessin et la conscience du travail, nous croyons l'obtenir par le seul éclat des couleurs I» (Vitruve. Vil. &).

(1) « La gloire véritable de l'artiste est la peinture sur toile, c'est elle qui nous a conservé les chefo-d'œuvre de l'antiquité. On se gardait d'embellir les maisons pour la seule joie du maître ; on ne scellait pas pour Jamais son œuvre dans une maison où Tincendie pouvait la détruire pour tobjours. Protogène n'avait qu'une maisonnette dans son Jardin. Âpeilea n'avait pas de peinture sur les parois de sa maison. On ne savait encore ce que c'est que peindre des murs entiers. Tout leur talent était consacré à des cités, non à des citoyens. Un peintre était le bien commun du monde entier *. (Pline. XXXV. 10).

(2) Arellius fut célèbre à Rome peu avant le temps d'Auguste; mais II souilla son art par une coupable habitude; toujours épris de quelque femme et donnant ses traits aux déesses qu'il prétendait peindre, on comptait par le nombre de ses tableaux les prostituées qu'il avait aimées » (Pline. XXXV, 10). Vasa adulteriis cœiata, dit ailleurs Pline. XIV. 22.

Quffî manus obscsnas depinxit prima tabellas.

Et posuit castA turpla visa domoP...

Non islis olim variabant tecta Ûguris

Tùm paries nuUo crimine notus erat. Properce. 11. 5.

DE L*ÉLOQl}£NG£, DE LA POÉSIE ET DES ARTS. 365

peinture romaine sous Néron et la peinture française sous Louis XV ; n*était-il pas juste en effet que, pour le style comme pour la pensée, pour la forme comme pour le sujet, la peinture du Parc-aux-Cerfs retraçât exactement celle de Caprée, que les maltôtiers sous Louis XV se fissent servir par Boucher ou Vatteau, comme se faisaient servir par leurs, artistes grecs les affranchis de Néron, et qu'on travaillât pour madame de Pompadour dans le même goût que pour Messaline ou Poppée?

Et cependant Fart avait beau s'abaisser pour descendre au niveau de tels Mécènes, il restait encore trop intelligent pour eux. Cette magnificence de Tenrichi romain, tout égoïste et toute sensuelle, se souciait moins d'un chef-d'œuvre qui immortalisât le génie de l'artiste, que d'un Tchef-d'œuvre qui immortaliserait le génie du maître, c'est-à-dire ses millions. Plus on se dégoûte des formes de la nature, plus l'artiste qui, jusqu'à un certain point, la prend forcément pour point de départ, perd de faveur au pro6t de l'artisan qui ne pense pas à elle. L'industrie manuelle en se perfectionnant approche de l'art et finit par le tuer : la chimie fait oublier la peinture, l'entrepreneur fait mépriser l'artiste. Ce mur, où l'on aurait mis une toile de Praxitèle, sera bien plus beau aux yeux du maître s'il est couvert d'or, si vingt marbres différents s'y unissent en nuances précieuses, si on le revêt d'un stuc de mille couleurs (1). Le marbre qui manque à la statuaire abonde sur les colonnes et dans les pavés. Les ouvriers ont manqué à Zénodore pour fondre habilement son colosse de Mer-

ci) « Cet art autrefois glorieux, envié des rois et des peupla et qui assurait leur gloire.,,, est aujourd'hui chaasé de nos demeures par le marbre ou même par ror. Non-seulement, on en couvre des murs entiers, mais on incruste dans le marbre luimême d'autres marbres qui présentent des figures de plantes ou d'animaux » Pilne. XXXV. 1 . — « Ce que le talent de rartlslc donnait d*éclat à son ceuvre, on croit le remplacer par la dépense... Des murs entiers sont couverts de minium. On y joint la ehrysocolle, la pourpre, l'outremer, et quoique ces couleurs ne soient pas artistement disposées, leur éclat seul suffit pour fixer les yeux... » Vitruve, loc, cit.

cure (1) : mais pour tous ces petits secrets de la peinture industrielle qui servent à orner la chambre, le lit, le fauteuil du riche, pour les incrustations, les marqueteries, les mosaïques, la peinture sur marbre (2), les talents naissent de tout côté. On vient d'inventer la peinture sur lin : Néron, outre son colosse en bronze, a un colosse de 120 pieds peint sur cette étoffe ; et l'un de ses affranchis, donnant des jeux à Antium, a tapissé tous les portiques de toiles peintes avec le portrait de tous les gladiateurs (3).

Ainsi, pendant que l'art devenait un métier, le métier prétendait devenir un art et dégoûtait de l'art véritable. La peinture, des mains de chevaliers et de sénateurs, tombait aux mains serviles des affranchis (4). Les chefs-d'œuvre antiques n'étaient pas même respectés. On laissait manger aux vers la Vénus Anadyomène d'Apelles, placée par Auguste dans le temple de César (5). Néron, possesseur de X Alexandre, chefd'œuvre de Lysimaque, ne crut pouvoir rien faire de mieux pour honorer ce chef-d'œuvre célèbre depuis des siècles, que de le faire dorer de la tête aux pieds (6). Voilà comment un César comprenait l'art et savait l'aimer. « Demeurons-en là, dit Pline, en voilà assez surla gloire d'un art qui se meurt (7). ))

Ainsi l'art antique descendait-il du trône où la<îrèce l'avait placé. Sa décadence, plus lente que celle de la poésie, ne devait pas être sans quelques retours et quelques moments de gloire* L'époque des Antonins devait donc encore retarder sa chute, et précéder le temps où le mauvais goût oriental cor-

(0 Pline. XXXIV. 7.

(2) « Sous Claude on a commencé à peindre le marbre; sous Néron, à varier les marbres unis par des veines factices. Ainsi le marbre numidique est apparu tacheté, le marbre synnadique a eu des veines de pourpre, selon la fantaisie des amateurs. » Pline. XXXV. 1. — (3) Pline. XXXV. 6.

(4) Ibid, 4. « On ne m'amènera pas, dit Sénèque, à compter parmi ceux qui exercent les arts libéraux, les peintres, pas plus que les statuaires et les marbriers, ou les autres ministres du luxe. Ëp. 88.

(6) Pline. XXXV. 10. - (6) Pline. XXXIV. 8 (10).

(7) Hactenus dictum slt de dignltate arUs morlenUs. Pline. XXXV. 6.

romprait entièrement la perfection hellénique. Perdu dans la poésie, l'idéal de la mythologie grecque survécut longtemps dans les arts. L'antiquité ne connut pas, il faut le dire à notre honte, cette espèce de sensualisme universel, qui depuis la diminution de l'esprit chrétien, a dominé, même dans les sujets les plus graves, une grande partie des œuvres de l'art. L'art païen s'est perdu en faussant plutôt qu'en matérialisant ses formes ; il n'a pas pris plaisir à se rendre de gaîté de cœur plus terrestre et plus grossier qu'il n'était. Ses dieux sont restés des dieux, c'est-à-dire des hommes déifiés ; son Olympe est demeuré peuplé comme l'avaient peuplé Homère et Phidias, non pas d'anges, mais de héros : sa tradition semi-religieuse s'est conservée. Et, même en accomplissant la tâche honteuse de diviniser les Âgrippine et les Julie, il a su jusqu'à un certain point les purifier et les ennoblir (1). L'art chrétien, ou plutôt celui qui était né sous les inspirations du christianisme, serait-il destiné à se perdre en devenant par ses propres efforts terrestre et sensuel? Répudierait-il, comme trop élevée et trop noble pour lui, la tradition du plus sublime idéal qui soit au monde ? Continuerait-il à se corrompre dans le culte de la matière, au point de ne savoir plus, même quand il lèvent, s'élever au-dessus d'elle? Et tandis que l'art païen, de ce qu'il y avait au monde de plus infâme, savait faire une Juno.n ou une Pallas, quelque chose non pas de saint, il est vrai, mais d'héroïque ; l'art moderne se réduirait-il à faire de ce qu'il y a de plus saint et de plus sublime, quelque chose de terrestre et de païen, comme les Pallas ou même les Julie?

S IIL — DES SPECTACLES.

Mais en vain les arts se prêtent-ils à toutes fantaisies déna* lurées des heureux du siècle; — en vain la littérature et la

(1) F. ci-dea8U8, p. 364, n. i, quel crime Pline reproche à Arelllas.

poésie ne cherchant d'inspiration que dans l'école, tombentelles dans la plus creuse déclamation ; — en vain la science, déchue de sa critique sévère, se prête-telle à accepter les radotages d'un monde vieilli; — en vain la philosophie tombetelle dans le vague le plus commode et dans des bouffonneries dignes du théâtre. La philosophie est suspecte et dangereuse. L'art ne se fait point comprendre. La littérature, si peu intellectuelle qu'elle soit, fatigue les intelligences. Pour Rome renégate à sa vie passée, peuplée de renégats à toutes les nations et à tous les dieux, ni tout son matérialisme de style, ni tout son matérialisme de pensée ne suffit encore. Par courtoisie, par dévouement servile, on ira entendre la récitation du poète; mais on est impatient du spectacle. Le spectacle, c'est là ce qui réunit les désirs de tous ; peuple et empereur, riches et mendiants, vieux Romains et hommes nouveaux, Rome tout entière est là. C'est la grande joie, la grande passion, disons plus, la grande affaire, la grande destination de ce siècle.

Or, qu'était-ce que le spectacle? Voici comme un Père de l'Église caractérise en quelques mots les divertissements des Romains : « Infamie du cirque , impudicité du théâtre, cruautés de l'amphithéâtre , atrocité de l'arène , folie des jeux (1). »

Le théâtre, en effet, n'était plus la pure et sainte tragédie grecque, ni la satire poignante d'Aristophane, ni la fine comédie de Ménandre. Plaute et Térence eux-mêmes, ces imitateurs, étaient devenus trop intellectuels et trop délicats pour des esprits émoussés par tant de désordres, tant d'orgies et tant de terreurs. Le poète prétendrait-il parler aux intelligences? ce sont les corps qui lui répondent et lui imposent silence : « La chasse! les ours! les funambules! les gladia-

(0 Isidore, XVIIl. 30. Sénèque disait déJA : « Nil tam damnosum nioribus quàm in spectaculo deslderc. Epit. 7.

leurs ! à bas le poète (1) ! à bas la pensée ! » Ce n'est pas seulement la populace, ce sont les chevaliers, les riches, la Rome intelligente qui le veut ainsi (2).

Le machiniste est le seul poète. Le luxe de la mise en scène remplace et tue le luxe de l'imagination. Il faut des prodiges sur le théâtre, des décorations déployées et enlevées à chaque instant (3), une scène toute d'or. Il faut sur le théâtre le tapage des chevaux, des chars, des éléphants ; il faut que l'infanterie et la cavalerie passent et repassent en déroute ; que six cents mulets portent les dépouilles d'une ville prise ; que trois mille guerriers sortent bien comptés des flancs du cheval de Troie (4) : et le peuple applaudit avec des clameurs sous lesquelles le poète reste impuissant à se faire entendre, et le drame meurt étouffé (5).

Il faut surtout qu'une joie moins innocente que celle des yeux réveille l'esprit engourdi des spectateurs romains. Les jeux Fescennins, les farces Atellanes, cette joie grossière, cette rustique gaîté des aïeux, ne saurait plus suffire à leurs descendants blasés. Là comme partout, l'indécence tient lieu d'esprit; l'obscénité du spectacle et l'infamie de l'acteur rendent inutile le talent du poète.

A ce prix le peuple romain s'amuse. A ce prix il applaudit

(1) Media inter carmina poscunt

Aut ursam autpugiles: hls nam plebecula gaudet.

Horace. II. Ep. 1.

Dès le tempa de Térence, il en était déjà ainsi. F. le prologue du Phormion, et surtout le prologue curieux de FUccyra.

(2) Verum equiti quoque jàm migravit ab aure Yoluptas Omnis ad incertos oculos et gaudia yana. Id.

(3) Qualtuor au 1 plures aulsea premuntur in horas, etc. Id.

(4) Gicéron, Famil. VII. 1.

(5) Scriptores auleni narrare putaret aselio Fabellam surdo; nam quœ pervincere voccs

Kvaiucrc sonum, rerenint qucni noslra thoalra. Horace. Ibid.

ses histrions, prend parti pour Tun ou pour Tautre (1), livre bataille sur le théâtre» tue des hommes, jette des pierres au préteur ; et Néron, de sa loge impériale, jette des pierres lui-même, et rit comme un fou des innocents plaisirs de son peuple (2).

A ce prix encore, au prix d'une honte plus grande, Thistrion, que Taustérité des lois antiques flétrissait par l'infamie et privait des droits de cité (3), est relevé de celte flétrissure. Il reprend sa place dans la cité, en dépit de cette morale surannée qui le condamne. Ce n'est pas assez qu'il soit réhabilité : il faut encore qu'il soit riche (4), glorieux, arrogant, plein dlnsolence. Celui-ci montre du doigt et désigne à la colère du peuple un spectateur qui l'a sifflé ; cet autre se fait suivre et servir sur le théâtre par une matrone déguisée en esclave (6).

(1) Sur ces partis, F. Dion. LÎV. Sénèq., Ep, 47, etc.

(2) F. surtout ceci, Tacit. Ann. I. 9. 54. 77; IV. 14 j XL l3j Xllï. 24. 25. 28; XIV. 21. Suét., in IKerone. 26. Dion, LIV. Macrob. IL 9. — Mesures d'Auguste contre les histrions et les gladiateurs ; U les affranchit néanmoins du droit absolu de correction que les magistrats exerçaient sur eux. 11 les déclare immunes verherum, comme tous les citoyens romains. Suét., in Aug. 45. Tac, Ann. I. 77. -^ Désordres qu'ils causent (ans dei.-C. i4, 15). ïd. ). 55. 77. —Ils sont expulsés de Tltalle (an 23). Tacite. IV. 14. — Emeutes à leur sujet que le sénat cherche à comprimer (an 47). XIII. 28. — Expulsés de nouveau (an 56], Néron rappelle pour la garde du théâtre les soldats qu'il en avait éloignés quo major species libertatis (cette police était odieuse au peuple). Tac. XIII. 2. 4. 25. — Les histrions rappelés (an 60) pour les jeux juvénaux. Tac. XIV. 21.

(3) Saint Aug., de Civit. Del. IL 13. QuintlL III. 6.Dig. III. tit. 2,lois let2.— Aussi la plupart des histrions étaient-ils affranchis ou esclaves. Cic, pro Q. Rose. 10, ad AtUc. IV. 15. Pline. VIL 36. Sénèq., Ep. 80.

(4) Un acteur de talent pouvait gagner 100,000 sest. (19,000 fr.). Cic. Q. Ros. 10.

— Roscius en gagnait 5 à 600,000 quand il voulait. Cic. Id. Ibid. 8. Pline. VIL 89.

— D'autres mêmes disent que du temps de Sylla il recevait pour lui seul 1,000 deniers (776 fr.) par jour, du trésor public. Macrob., Satum. IL lO. — Le tragédien iSsopus, malgré ses effrayantes prodigalités , laissa à son fils une fortune de 20,000,000 de sesterces (3,900,000 fr.) acquise tout entière sur la scène. Macrob. Id. Ibid,

(5) C'était le pantomime Pylade. F. aussi SuéL, in Aug. 45. Cic, ad AtUc. XL 19. Pro Sexto« 56. 58.

Mais rhistrion lui-même doit céder le pas au pantomime, dont Fart, tout récent encore, a été apporté dans Rome au temps d'Auguste. Un homme masqué, dansant au son de la flûte et des oyinbales, joue un drame tout entier, exprime par ses gestes mille sentiments, mille passions, mille péripéties : ses mains parlent, ses pas sont éloquents, sa danse fait versar des pleurs (1).

Aussi le pantomime est-il aimé, adoré , imité. Des théâtres s'élèvent dans toutes les maisons. La ville entière , la ville de Romulus et de Gaton vient demander des leçons de leur art à ces hommes que la loi déclare infâmes. Hommes et femmes s'instruisent dans la science mimique : science profonde conservée en droite ligne par une succession de docteurs dans les écoles des deux grands maîtres, Pylade et Bathylle (2). Nulle fortune, nulle gloire, nulle adulation, nulle complaisance n'est suffisante pour payer le génie du pantomime. Une femme esclave gagne à ce métier sa liberté et une dot de 1,000,000 de sesterces (254,000 fr. ) (3). Des chevaliers font antichambre à la porte du pantomime; des sénateurs l'accompagnent dans la rue ; le consulaire est à ses pieds comme la matrone (4).

Et cependant, ni l'histrion ni le pantomime ne sont encore les véritables acteurs de la scène romaine. Leurs drames ne sont que jeu, plaisanterie, divertissement frivole : le drame sérieux et pathétique, c'est celui où meui'ent des hommes ; la véritable scène, c'est l'arène sanglante du Colysée ; le grand comédien de Rome, c'est le gladiateur ou le bestiaire!

L'amphithéâtre est ouvert, le peuple se presse sur les bancs de marbre : la chasse, le combat de gladiateurs , vont com-

(1) Juvénal. VI. 63; XIII. 110. Ovid., Trist. H. 515. Martial. III. 86. Horace. I. Ep. XVm. U; II. Ep. II. 135. Suétone, InNer. 54.

(2) Sénèq., Naturalesc(uœ8t. VU. 33. Macrob. II. 17. Zozime. I. 6.

(3) Sénèq., ad Hehiam. 12.

(4) GoDsuIariapantomiml manGipium. Sénèq., Epis. 47. T. le S» G. rendu sous Tibère (an 15). Tac, Ann. I. 77. ^

mencer; Tune à la gloire de Diane, l'autre à la gloire de Jupiter. Ainsi le peuple romain sait faire de ses plaisirs un acte de religion.

Dans la chasse, sont épuisées toutes les variétés de la lutte des animaux entre eux et avec l'homme. L'intérêt augmente à mesure que la vie humaine est plus en question. Ce sont d'abord des bêtes féroces excitées les unes contre les autres ; — puis des condamnés nus et attachés au poteau, livrés à la dent des monstres d'Afrique; — puis le lion, le tigre, le taureau, attaqués à leur tour par le bestiaire à pied ou à cheval, armé ou désarmé, libre ou esclave, patricien de Rome (1) ou prisonnier barbare. Pompée a fait paraître six cents lions dans l'arène (2), [Auguste quatre cent vingt panthères (3) ; un jour cinq cents Gétules ont combattu contre vingt éléphants (4). Sur cette arène où sont entassés pêlemêle les cadavres d'hommes et d'animaux, dans cette atmo-

(1) Une chasse fut tout entière composée de nobles. Suét.« in Aug. 43. Hommes libres enlevés pour y figurer. Cic, in Pison. 36.

(2) (An 608). Pline. VIIL 16. Dion. XXXIX. Cic, Fam. VIL 1.

(3) Pline. VHI (17). 24. Un sénatus-consulte défendait autrefois d'amener des panthères en Italie. Mais le peuple leva celte défense, et Scaurus, édile (an 695), en fit paraître lâO. Pompée en eut à ses Jeux 410. Id. Ibid. — A la dédicace du théâtre de Marcelius (an 743), Auguste fil paraître pour la première fols un tigre apprivoisé. Claude en fit voir quatre. Id. 25 (17). — La girafe (nabus ou camelopardalis) parut pour la première fois aux jeux de César, dictateur (an 706), et plusieurs fois depuis ce temps. Ibid. 27 (18). — Aux Jeux de Pompée parurent pour la première fols (an 698) lec/tama ou rufius (loupcervier) et le rhinocéros. 28.1(1. (19). — Aux jeux de Scaurus (695) parurent un hippopotame et cinq crocodiles. Id. 40 (26). - Sur la girafe, F. encore Horace. IL Epllre 1.

seu

Diversum confusa genus panthera camdo Sive elephas albus vulgi converteret ora.

(4) Pline. VIIL 7. Sénèq., de Bravit. vit. 13. — Dans la suite, Tn^an donna 123 Jours de jeux, où périrent Jusqu'à 1,000 et 10,000 bétes en une seule chasse. Il y parut 10,000 gladiateurs (Xlphiiin). —Titus fit tuer 6,000 bétes en un seul Jour (Suétone, in Tito. 7). — Ce gibier devint rare, et il y eut des lois contre ceux qui tueraient un lion en Afrique, même pour leur défense! (God. Theod. L. I. de venatlone ferarum.)

sphère tout imprégnée de Todeur du sang, un cri de compassion s'est élevé un fois, c'était pour des éléphants (1).

Mais vient enfin l'heure désirée, l'heure du combat, où l'homme va lutter contre l'homme; où toute l'énergie, tout le courage, toute la force, toute l'adresse, toute la science humaine, vont se mettre à l'œuvre pour renouveler, en pleine paix, les atrocités inévitables dans la guerre. Le lanisle, cet éleveur de gibier humain, amène ses gladiateurs formés depuis des années dans son école, nourris de cette pâtée gladiatoriale (2) qui leur donne plus de sang pour l'arène. Il les a achetés s'ils sont esclaves ; il les a loués s'ils sont libres (3) ; ils lui appartiennent en un mot jusqu'au sang et jusqu'à la mort ; c'est le troupeau qu'il engraisse et qu'il exploite. Ils li]i ont promis obéissance; au besoin ils combattront pour son compte jusqu'à six fois dans un jour. Ils lui ont juré, s'ils mollissaient dans le combat, s'ils pensaient à la fuite, de se soumettre au feu, aux chaînes, au fouet, aux supplices (4). Voilà le serment (5) qu'ont prêté des hommes libres, des chevaliers, des sénateurs, des patriciens, des matrones.

La puissance publique , il est vrai , a frémi des cruautés de l'amphithéâtre ; on a voulu restreindre le nombre de gladiateurs. Auguste a cru pouvoir le limiter à soixante couples par jour (6) ; il a même ordonné (rare et noble exemple d'humanité) que son arrivée au théâtre sauverait la vie d'un com-

(1) Pline, vin. 7. Dion. XXXIX. F. aussi Cicéron, Fam.VH. 1.

(2) « Gladlatoria sagina. » Tacite, Hist. II. 88. F. aussi Sénèq., Ep. 37. Properce. IV. 8. V. 25. — (3) On en loua pour dix talents (120,000 francs). Liv. XLIV. 3l.

(4) Uri, \inciri, ferroque necari. Sénèq. Ibid, Horace. II. Sat. VII. 57. Pétrone. 1 17. F. encore Cic, Phil. XI. 5. Xiphllin , in Caracallà. — (5) Auctoraraentum. Id.

(6) Autrefois on ne donnait pas plus de 100 gladiateurs. Liv. XXXI. 50. XXXUI. 30. XXXIX. 46. Pline, Hist. XXXV. 7. — Une loi de Gicéron défendit de donner des ^uidans les deux ans qui précèdent une candidature. (Cic, in Vatin. 15. Pro Pisone. 64.) — Auguste défendit que le même homme donnât des Jeux plus de deux fois dans l'année (an 732). Dion. LIV. Ces mesures avaient été provoquées par la cruauté que fit voir dans ses jeux Domitius, grand-père de Néron (Suét., in Ner. 4). — 1^ sénat avait déjà fixé une pareille limite après les jeux de César, qui avait donné

battant (1). Il est allé plus loin , il a défendu de combattre à outrance (2) : vains efforts! inutile révolte contre l'esprit du. siècle ! on accorde tout à César, sauf le droit de faire grâce. Sans cesse on demande au sénat de lever la défense (3), et le sénat se montre complaisant pour les plaisirs du peuple et pour les siens (4).

Dirai-je maintenant les recherches infinies par lesquelles on diversifie Tart de tuer et la grâce de mourir? Vessedaire qui combat dans un chariot? le rétiaire qui poursuit le Gaulois jusqu'à ce qu'il l'ait enveloppé de son filet et percé de son trident? les andabates qui combattent les yeux bandés, qui s'appellent, qui se suivent à la voix, tandis que le peuple éclate de rire à la vue de ce combat d'aveugles, de ces épées qui se cherchent, de ces blessures qu'on ne peut parer? Voilà quels combats se répètent et se renouvellent tout un jour.

Le peuple romain assiste à ces tueries en connaisseur. On juge une agonie comme on juge un comédien ; on applaudit un beau meurtre ; on siffle la victime qui tombe gauchement ou qui s'y prend mal pour mourir. Autour de celte arène sanglante, ce ne sont qu'applaudissements, cris de joie, sentences de mort; paris perdus, paris gagnés ; bravos pour une blessure, pour une chute, pour une agonie ! bravos à qui tue

320 paires de gladiateara. Plutarq., ia Csesar. 5 (an 687 ). Sua., in Jul. 10. — Restriclion pareUle par Tibère (Id. in Tiberlo. 84. 47. Tacite, Ânn. IV. 62. 63. An de J.-C. 27), levée par Caligula (Dion. LIX). ^ Agrippé en Judée fait combattre à mort 1,400 condamnés, losèphe, Antiq. XIX. 7.

(1) Ovide, PontJ. H. 8. V. 53.

(2) Suét., in Aug. 45. Restrictions apportées par Néron, an commencemetitdeson règne. Tacite. XIU. 5. 3i. il donne des Jeux où il ne fait mourir personne, pas même un coupable. « Neminem occidit ne noxiorum quidem. » Suét, in Nerone. 12.

(3) Tacite, Ann. Xlil. 19. Vulgatlssimo senatus-consulto. Suét. , in Cal. 18, in a. 21. 34. Sur Néron, r. Suét. H. 12.

(4) Dans la suite, Trajan fit paraître dans les mêmes Jeux 10,000 gladiateors (XiphiUn). Gordien édile, 150 et Jusqu'à 500 paires de gladiateurs (GapitoUti, in Gordian. 3 ). H y avait progrès !

DES SPECTACLESL 375

bien, à qui meurt bien! Non-seUlemenl le peuple se passionne , mais il s'irrite et se divise ; le sang des spectateurs s'est mêlé plus d'une fois à celui des victimes (1).

Il est midi, le spectacle est interrompu. Tout ce qui est entré dans l'arène en est ressorti ou par la porte de la chair vive {sanavivaria)y ou par la porte des cercueils {sandapilaria)^ celle par laquelle morts ou demi-morts sont traînés au croc dans le spoliaire. Les moins curieux et les plus affamés des spectateurs vont dîner à la hâte ; les plus opiniâtres gardent leurs places et restent sur les bancs : il leur faut pourtant quelque distraction pendant l'intermède. Les bouffonneries sont devenues fades, les machines de théâtre manquent leur effet ; Mercure lui-même, venant avec un fer chaud tâter dans ces corps un reste de vie, et Pluton les achevant avec un maillet (2), n'ont plus le don de faire rire.

Eh bien ! des gladiateurs encore ! — Les acteurs officiels de ces drames sanglants sont-ils réservés pour d'autres heures ? — César prêtera au public ses gladiateurs particuliers ; il fera descendre sur l'arène le machiniste qui a manqué son effet de théâtre (3). La lice d'ailleurs est ouverte aux amateurs; on y vient combattre sans casque, sans bouclier; on combat sans savoir combattre ; pourquoi toute cette habileté qui ne fait que retarder l'homicide? Ceux qui ont vaincu le matin, poussés de force dans l'arène, sont jetés poitrine nue en face du glaive ; n'était-il pas monotone de les voir triompher et vivre ? C'est, après la sanglante tragédie de l'arène, une parodie plus sanglante encore, la petite pièce après le

(1) Ainsi à PompeU. Tac, Ann. XIV. 17.

(2) Tertull., Apologet. 14. Adver. Gentes. î. 10.

(3) X Claude aimait tellement les combats de bestiaires et les gladiateurs de midi, que dès le matin il descendait au spectacle ; et à midi, lorsque le peuple allait diner, il restait au théâtre, et à déraut des gladiateurs désignés, faisait combattre les premiers venus; ainsi falsait-il descendre dans l'arène quelqu'un des machinistes ou des ouvriers, lorsqu'ils avaient commis quelque faute. Il y fit entrer un de ses nomenclateurs encore couvertde la toge. » Suét., in Claud. 14. F^ aussi in Cal. 35.

^rand spectacle (1) ; des nains viennent vous égayer par leur mort. Que voulez-vous, le peuple s'ennuie? il faut qu'il voie tuer ; il y a plus, il faut qu'il tue (2). Auprès de cette boucherie de midi, les combats du matin, dit Sénèque, étaient encore de l'humanité (3).

Et ces combats d'homme à homme ne sont rien encore auprès de la naumachie, auprès de la bataille. — Le Cirque est vide, les chars sont retirés. Tout à coup des écluses ouvertes amènent des flots qui envahissent l'arène, et le Cirque devient un océan où nagent les crocodiles et les hippopotames : des hommes montés sur des barques viennent donner la chasse à ces monstres de la mer (4). — Mais la chasse contre les animaux annonce toujours le combat entre les hommes. Bientôt deux flottes ennemies viennent se combattre : trente navires de part et d'autre, chargés d'hommes voués à la mort, se poursuivent, se heurtent, s'abordent; et les barques, qui dans les combats véritables servent à recueillir les blessés, sont destinées ici à éloigner du rivage les malheureux qui voudraient l'atteindre (5). Le combat naval est-il fini? les eaux s'écoulent : une bataille nouvelle commence sur le sablç humide ; où deux flottes ont lutté, deux phalanges vont se combattre. Peuple romain, peuple roi, n'estrce pas assez? es-tu enfin rassasié d'avoir vu tuer et mourir?

Faut-il s'étonner si à force d'admirer on imitait; si ces Romains dégénérés, poltrons à la guerre, trouvaient du courage pour l'arène, et de spectateurs devenaient combattants, de connaisseurs artistes ; si ce que le gladiateur faisait par

(1) Ludricœ meridianorum crudelitas. Sënèq., Ep. 7.

(2) Mane leonibus et ursis, merldie spectatoribus suis objiciuntur. Ihid.

(3) Qaidquid antè pugnatum est, mlserlcordia fuit. Ihxd, V. sur ces gladiateurs de midi (meridiani), Suétone, la Cl. 34. Dion. LX. Sénèque surtout, Ep.7. 90. 95. « Intérim jugulantur homines ne nibil agatur. »

(4) Suét., inNerone. 12. Pline, Hist. nat. VUI. 26. Dion. LV.

(5) F. sur les naumaohies : sur celle d'Auguste, Dion. LV. - Sur celle de Néron, Dion. LI. LU. Suét., In Neronc. 12. -- Sur celle de Claude, tom. II, p. 116-117.

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nécessité, Thomme libre le faisait par besoin d'argent» le riche par passion et par goût ; si enfin, le peuple lui-même, animé par le spectacle des meurtres, se livrait de sanglantes batailles, et laissait des morts sur Tamphithéâtre-^l) ? — L'homme ne saurait impunément se repaître de la vue du sang : un tel spectacle conduit à tout. Rome sans croyance, sans enthousiasme, sans patrie, sans Dieu, ne connaissait que l'enthousiasme et le délire de l'homicide.

Ce sera toujours un effroyable problème, un incompréhensible symptôme de la dégradation des âmes, que cette joie placée dans ce qui nous épouvante et nous repousse. Nous ne comprendrons jamais (grâces en soient rendues à notre divin Rédempteur) ces cris de rage de quatre-vingt mille hommes rassemblés, quand ils supposent qu'une victime pourra leur manquer, quand ils voient un gladiateur mollir, trembler, prendre la fuite, demander grâce : « Pourquoi, crient-ils, cette lâcheté devant le fer? cette lenteur à tuer? cette paresse à mourir (2) ? » Ce peuple tient la faiblesse du gladiateur à injure pour lui-même (3) ; il crie au laniste d'employer les verges et le fer, pour rendre aux combattants quelque chose de leur épouvantable courage. Nous ne comprendrons jamais ces effroyables sentences rendues par le peuple

(1) Ainsi à Pompéii en 60. Tac. Tac. XIV. 17.

(2) Quarè tàm timide incurrit in ferrum? Qaarè parùm audacter occidJt? Quarè parùm Iit)enter moritur.^ Sénèqoe, Ep. 7.

(3) Injuriam putatquod non ilbenter pereunt ? Gontemni se putat. Id, De Ira. I. — In gladiatorlis pugnis timides et supplices et ut Tivcre liceat obsecrantes odisse soiemus. Cicéron.— « Quelles douleurs ne supportent pas les gladiateurs, des hommes perdus ou des barbares 1 et ils les supportent comme des hommes accoutumés à recevoir courageusement une blessure plutôt qu'à l'éviter honteusement. Que de fois il est évident que leur seule pensée est de plaire à leur maître ou au peuple ! Couverts de blessures, ils envoient demander à leur maître s'il exige d'eux quelque chose encore ; si leurs maîtres sont contents, ajoutent-ils, ils ne demandent plus qu'à mourir. A-t-on jamais vu un gladiateur, même médiocre, pousser un gémissement, changer de visage? je ne dirai pas combattre, mais tomber avec faiblesse? couché par terre et condamné à mourir, retirer sa gorge pour éviter la glaive P » Gicér., Tuscul. II. 17.

contre le gladiateur vaincu, tandis que le vainqueur, lui mettant le pied sur la gorge, attend avec indifférence la décision du souverain, et que le malheureux, couché dans la poussière, s'arrange pour mourir selon toutes les règles. Nous ne comprendrons jamais ces vierges douces et modestes qui, à la vue d'une blessure hardiment portée, se lèvent toutes ravies et s'écrient : « /ï en tient (1) ! » ces femmes qui s'irritent contre le vaincu, lorsqu'il semble implorer leur miséricorde, et qui s'élancent levant les mains et renversant les pouces en signe de mort ! ces vestales, ces vierges miséricordieuses et pures dont la seule rencontre sauvait un condamné (2), et qui là, comptent les blessures, ordonnent rhomicide, font retourner et percer de nouveau le corps dans lequel elles soupçonnent un reste de vie (3) ! Nous ne comprendrons jamais cette tyrannie du dilettantisme romain qui ne laisse même pas au mourant la liberté de son dernier soupir, lui ordonne de prendre l'épée du vainqueur pour la conduire à sa gorge, ou bien, à genoux devant lui, de se cramponner à sa jambe, de peur que les convulsions de la souffrance ne rendent le dernier coup mal assuré (4) : « Claude, » qui ne fut pas le plus cruel des empereurs, « faisait tuer le gladiateur tombé à terre, même par hasard, et uniquement, dit Suétone , pour jouir du spectacle de son agonie (5). »

Il faut que les témoignages soient unanimes, que toutes ces choses nous soient racontées parfois avec un faible mou-

(I) Hie habet! JuYénaî. Clc^ron, pro Mllo. 34. — (2) Plutarqpic, in Numâ. 18.

(3) Laclanc, Dlv. Instit. Vî. 2. Prudent, contra Symmach. II. v. noo-1115.

(4) Clcéron, Tuscul. II. 17. — Sénèq., Ep. 30. — Mazols, Ruines de Pompeil. 1. 1. pi. 92. — Jugulum adversario prsestat , dit Sénèque , et errantem gladium sib! attemperat.

(&) Maxime retiaiios (les rétiaires combattaient la face découverte) ut expirantium faciès vlderet. Suét., in Claud. 34. On reprochait cependant à Drusus son goût trop ardent pour de tels spectacles : « Quanquam vilit sanguine tamen nimis gaudens. » Tac..|Ann. 1.76.

vement de pitié, plus souvent avec un sang-froid indifférent, ou une joie enthousiaste (1), par ceux qui tous les joui-s en étaient spectateurs : il faut qu'une centaine d'amphithéâtres soient demeurés debout, que nous ayons pu pénétrer dans la caverne où l'on achevait les victimes, dans la loge où les lions et les tigres étaient enfermés à côté du prisonnier humain ; que nous ayons lu le programme de ces horribles fêtes ; que nous ayons ramassé le billet qui donnait droit d'y assister ; que les bas-reliefs antiques nous aient transmis l'image de ces épouvantables plaisirs (2), pour que nous puissions y croire, pour que le philosophe chrétien arrive à démêler dans le fond du cœur de l'homme cette fibre hideuse qui aime le meurtre pour le meurtre, le sang pour le sang.

Et remarquez (pour achever le tableau de cette fête) que ces boucheries s'accomplissaient au son des symphonies et des chants ; un orchestre de mille instruments mêlait sa voix aux clameurs de l'amphithéâtre (3). Des voiles de pourpre brodés d'or ondoyaient au-dessus de la tête des spectateurs pour les protéger contre les ardeurs du jour (car, lorsqu'il s'agissait de l'amphithéâtre, le repos, le sommeil, la sieste, la maison, la famille, on oubliait tout)^ De jeunes et beaux esclaves venaient, après chaque homme tué, retourner avec des râteaux la poussière ensanglantée. Des tuyaux ménagés avec art, versant sur le spectateur une rosée odorante, rafraîchissaient l'air et corrigeaient l'acre pariiim du sang (4). Des mosaïques, des statues, des bas-reliefs, des incrustations de

(1) « Nous aTons vu, dit Pline, faisant le panégyrique de Trajan, un spectacle de gladiateurs dans lequel rien ne rappelait la mollesse et la lâcheté ; rien n'était fait pour affaiblir et pour énerver les ftmes ; tout, an contraire, était destiné à exciter en nous le mépris de la mort et le désir des nobles blessures, en nous faisant voir même dans les esclaves et dans les coupables Tamour de la gloire et le désir de vaincre. » Pline, Paneg. 33. — Thraséa cependant blâme dans le sénat le goût excessif pour les Jeux de l'arène. Tac, Ann. xni. 49.

(2) Bas-reliefedu tombeau dit des gladiateurs à Pompeii. —(3) Sénèq., Ep. 85. (4) Sénèq., Qusst. nat. II. 9. Ep. 90.

marbres précieux charmaient Fœil du spectateur ; des machines de théâtre Fémerveillaient pendant les intermèdes par la beauté de leurs effets (1). Et enfin, sous une des arcades de Tamphithéâlre que désignait un emblème impur, des prostituées avaient leur boudoir à côté de Farène rouge de sang et du spoliaire encombré de cadavres (2). Tout était là : — atrocité du meurtre, — raffinements de la délicatesse, — excès de la magnificence, — infamie de ia volupté.

Le sang et la débauche ! voilà Rome et les spectacles romains! La comédie, c*était la prostitution montant sur la scène ; la tragédie, c'était Thomicide se déployant en plein théâtre. Ne vous étonnez pas si la tragédie, telle que nous l'entendons, fait défaut à la littérature romaine, si les drames attribués à Sénèque ne sont que de pauvres déclamations sans intérêt dramatique. Le drame en action tuait le drame en paroles (3). La poésie eût été trop vague, la peinture trop muette, le drame trop fictif : Tesprit romain dégénéré de sa grandeur, mais retenant son sens positif des choses, ne se prétait pas à être trompé; il dépouillait de ses voiles la mythologie grecque ; il fallait que l'attrait fût grossier pour le séduire, que la catastrophe fût réelle pour l'émouvoir; au lieu de l'illusion du spectacle, il demandait la réalité. A ce positivisme du théâtre, vers lequel nous aussi nous tendons quelque peu, il faut l'indécence dans toute sa grossièreté, le meurtre dans sa réalité la plus atroce. Dans Y Incendie d'Afranius, une maison entière était brûlée et livrée au pillage (4). Dans un autre drame, un des personnages était précipité, et le sang de l'acteur coula sur la scène (5). Le parterre romain eût dé-

(1) Ihid. Soét., in Galig. 26. In Çlaud. 34. Strabon. VI.

(2) Ainsi au Colysëe; dans ramphithéâtre de Nimes. F. MiJIin, Voyage dans le midi de la France; Isidore. XVIII. 42. Lampride, in Elagabalo. 20. 32.

(3) « Je ne crois pas qu'il y ait aucune réunion du peuple, aucune assemblée, aucun comice où la foule soit plus nombreuse qu'aux jeux de gladiateurs, n Cic, pro Sextio. 59.

(4) Suét., InNérone. 11. -(5) /d., in Galig. 57.

daigné nos incendies de feu d'artifice, nos océans de carton» nos batailles à coups de fleurets : il voulait des flots, des flammes, des cadavres, du sang sur Tarène, du sang sur le bûcher des morts, du sang sur la table des festins.

On a dit que Rome manquait de poésie. On s'est trompé ; la poésie de Rome était en action. « La poésie propre au peuple romain, dit un écrivain illustre, est ailleurs que dans les vers composés avec art, à l'imitation des poésies grecques. Il faut la chercher dans les combat^s du Cirque.... , dans ces luttes où le gladiateur, se défendant contre la mort, devait tomber et mourir avec grâce s'il voulait gagner les applaudissements du peuple ; dans ces amphithéâtres où plus tard on entendit tant de fois ces clameurs du peuple contre une secte détestée : Aux lions ! les chrétiens aux lions (1) ! »

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