II. S
aOÎ RÉSUMÉ ET CONCLUSION.
passe pour revenir. Rien de nouveau! » — On succombe à cette manie , et beaucoup d^hommes se tuent , « non que la vie leur soit dure , mais parce qu'ils ont trop de la vie (1). » Enfin, le suicide est un parti que Ton discute, que Ton raisonne ; il y a plus, que Ton ose conseiller. Les exemples ne sont pas rares de délibérations entre amis qui aboutissent à conseiller, à la majorité des voix, le suicide au consultant (2). « TuUius Marcellinus... attaqué d'une maindie longue et douloureuse, mais non incurable pensa à se donner la mort, et
réunit, pour les consulter, plusieurs amis. Les uns, lâches et timides, lui donnaient le conseil qu'ils se Seraient donné à eux-mêmes; d'autres, en vrais flatteurs, celui qu'ils supposaient que désirait Marcellinus. Mais un stoïcien, notre ami, homme supérieur, homme courageux.. .^ lui parla tout autrement : « Ne le trouble pas, Marcellinus, comme s'il s'agissait d'une question importante. Vivre est -il une si grande affaire? les esclaves, les animaux vivent aussi. La grande affaire est de mourir avec sagesse et avec courage. N'y a-l-il pas assez longtemps que tu vis ? La nourriture, le sommeil, le plaisir des sens, n'est-ce pas toujours le même cercle ? On peut vouloir mourir, non-seulement par raison, par courage, par lassitude de la souffrance, mais encore par ennui » Le philosophe ne s'en tint pas là : comme les
esclaves de Marcellinus hésitaient à servir son dessein, il les rassura en leur disant que rien ne pouvait être à craindre pour les esclaves, quand la mort de leur maître avait évidem-
(1) QulbuB non Tiyere dunim, sed Buperflaam'(Sénèque) Ep 23).
(2) F. une foule d'exempieft de suicides discutés ou conseillés : La tante de Ubon le conseille à son neveu (Séuèque.Ep. 70). La mère de Messaline à sa fille (Tac, Ann. XI. 37).— V. aussi la mort d'AtUcus annoncée par lui à sa famille (Cornel. Nepos in Attico, cap. ult.); celle de Grémutlus Cordus (Sénèq. ad Marciam. 23); celle de Thraséa (Tacite, Ann. XYL 26);- celle du rhéteur Albutius Sllus qui harangue le peuple et lui expose les motifs de son suicide (Suétone, de Rhet., 6); celle deCocceïus Nerva que Tibère veut en vain détourner de sa résolution (Tacite^ Ann, VI« 26) j d'autres faiU semblables dans Pline le jeune, Ep. 1. 12; VI. 24,
RÉSUMÉ ET CONCtUSION. 403
ttienl été volontaire; qu*il y avait au contraire un crime égal ft donner la mort à son maître ou à Tempêcher de se la don-^ ner... (1). » Tels étalent les conseils amicaux et le facile courage de la philosophie antique.
Montesquieu loue celte facilité du suicide : « 11 est certain, dlt-H, que les hommes sont devenus moins libres et moins courageul depuis qu'ils ne savent plus, par cette puissance qu'ils prenaient sur eux-mêmes, échapper à toute autre puisiiance. » Quoi donc ! fut-on bien libre sous Tibère? bien courageux sous Néron? ce siècle fut pourtant de tous le plus fécond en suicides. Mais Montesquieu n'admire-t-il pas aussi lès lois conjugales d'Auguste, que leur seule impuissance suffit pour condamner? Mais ailleurs ne semble-t-il pas regretter même les combats de gladiateurs (2)? Sans passion, mais pour être piquant^ il aime à relever Fantiquité idolâtre aux dépens de la nouveauté chrétienne : fin chercheur de la vérité, moins sérieux quelquefois lorsqu'il semble l'être davantage, préférant trop souvent à la droite voie du bon sens la voie oblique d'Une dialectique raffinée, tenant à être logique plus qu'à être vrai, à être original plus que logique, et par-dessus tout à être ingénieux. De son temps» le paradoxe et la nouveauté avaient leur prix ; aujourd'hui, qui n'est ras- Èmé du paradoxe? pour qui la nouveauté n*a-t-elle pas vieilli? Le paradoxe est devenu lieu commun, et le lieu commun à son tour devient paradoxe; l'originalité serait aujourd'hui de suivre les routes battues ; la hardiesse consisterait à être simple, et le plus rare paradoxe serait de n'en faire aucun.
Pour en finir, — le suicide, proscrit autrefois par une an-
(1) Sénèque, Ep. 77.
(3) «( I>epul8 rélabUssement du christianisme» les combats devinrent rares. Constantin dérendii d*en donner ; ils furent entièrement abolis sous Honorius» comme il paraît par Théodoret et Olhon de Frisingue. Les Romains ne retinrent de leurs anciens spectacles que ce qui pouvait affaiblir les courages et servir d'attraits à la yo« lupté. » Montesq., Grand, et décad. des Romains, chap. XVII, note 2.
40/i RÉSUMÉ ET CONCLUSION.
tique et religieuse tradition, condamné par un Pythagore(l), un Platon (2), un Âristote (3) ; maudit par les poètes, plus philosophes à cet égard que les philosophes (4) ; puni par la loi pontificale des Romains, qui refusait la sépulture à celui qui s*était donné la mort : le suicide était devenu pourtant le dernier mot de l'antiquité, le seul emploi qui restât de rénergie humaine incapable de tout autre courage, le seul remède que la philosophie sût proposer à l'humanité désormais sans force, sans vertu, sans espérance. Tout est là, dans cette dernière, cette inévitable, cette dégradante conclusion.
Voilà où le genre humain en était venu. Aussi, lorsqu'en ce siècle il tourne ses regards vers lui-même, lorsque cette
(1) < PyUiagore nous défend de quitter notre poste sans Tordre du général, c'està-dire de Dieu. » Cic, de Senect. 73. F. aussi Athénée. IV.
(2) Platon, in Phsdone, d'après la doctrine d'Eleusis. Libanius, de Vit. suà. 2.
(3) Gicer., in Frag. pro Scauro, clrcà princip. Arist. Ethic. V. l&. — Brutus dit aussi qu'il a longtemps jugé la mort de Caton indigne d'un tel homme et entachée d'irrévérence envers les dieux. Plutarque, in Bruto. *- Et tibi, Publi, et plis omnibus reûnendus est animus in custodià corporis, nec injussu ejus à quo iUe est vobis datus, ex hominum vitâ migrandum est. Ole. de Rep. VI, in somnio Scip. — Sénéque lui-même convient que plusieurs philosophes estiment coupable celui qui est son propre meurtrier. Ep. 70.
(4) Servius, in Maeld XII, v. 6o3. — F. ces magnifiques vers de Virgile, où l'anathème prononcé contre le suicide dans l'Intérêt de la société est d'autant plus remarquable, que le poète, entraîné par les préjugés de son époque, trouve le suicide moraiement excusable :
Proxima deindè tenent moestl loca, qui siM lethnm
Ifuontet peperére manu, vltamque perosi
Projecére animas. Quàm vellent aelhere in alto
Nunc et pauperiem et duroe perferre labores !
Fata obstant, tristique palus inamabilis unda
Alllgat, et noviès Styx Interfusa coercet. iCneid. VI.
Les jurisconsultes, depuis Tibère, annulaient le testament et faisaient tomber entre les mahis du fisc les biens de celui qui, accusé ou coupable d'un crime, s'était donné la mort. Mais, suivant en cela l'opinion des philosophes, Us ne modifiaient en rien la loi de succession pour celui qui s'était tué par dégoût, par ennui, par Impatience des maladies, par honte de ses dettes. Ulpien et Paul. Dig. XLIX, lit. 14 et LXXVIII, lit. 3.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. /i05
notion de l'humanité que Tunilé romaine avait commencé à populariser apparaît dans les écrivains de ce temps, c'est le plus souvent pour plaindre et maudire l'humanité. Partout se retrouve la pensée de sa décrépitude et de son inévitable déclin ; de cette jeunesse perdue, de cette force éteinte, de ce génie qui s'en va : partout l'homme s'abaisse devant cette loi envieuse dont parle le père de Sénèque, et en vertu de laquelle toute chose, arrivée au degré le plus haut, doit bien vite redescendre vers le plus bas (1); qui ne laisse, comme nous le lisions tout à l'heure dans l'bistoiren Velléius, qu'une courte durée et pour ainsi dire un seul moment atout génie et à toute gloire. Cicéron laissait déjà entrevoir cette pensée (2); mais Virgile nous a déjà montré cette lutte inégale et désespérée que l'homme soutient contre la fatalité toujours prête à l'entraîner, comme un nageur qui a lutté un moment contre le fleuve, et qui, dès l'instant où il se lasse, est repoussé bien vite au delà du terme d'où il était parti. Lucain ne parle pas autrement (3). Pline enfin, avec sa misanthropie ordinaire,
(1) . . . CujuB malignaperpetnaqne in omnibus rébus lex est, ut ad summum perducta rursùs ad inflmum, \elociùs quidem quàm ascenderant, relabanlur. Sénèque, Goutrov. I, prsf. 7.
(2) « Le génie oratoire s'est élevé du point le plus bas et est arrivé au plus baut, en telle sorte qu'aujourd'hui il semble, selon la loi universelle de la nature, d^à commencer à vieillir et n'être pas loin du jour où il disparaîtra. » Tuscul. II. 2. — A Cicéron ajoutez son contemporain Labérius :
Summum ad gradum cum claritatis venerls Consistes aegrè, et, citiùs quàm ascendes, décides.
Lab., apud Macrob. II. 7.
(3) Invida fatorum séries, summisque negatum
Stare diù Phars. I. 70.
In se magna ruunt : lœtis bunc numina rébus
Crescendi posuere modum. ibid. 81.
Et Sénèque :] « Lorsqu'il n'y a plus de progrès, la chute n'est pas éloignée. La maturité annonce l'approche du déclin. Lorsqu'on cesse de croître, la fin approche » (appétit finis ubi incrementa consumpta sunt), ad Helvi. 23.
Sénèque reconnaissait aussi dans l'histoire romaine ce double période de croissance et de déclin : 11 plaçait l'enfance de Rome sous Romuius , qui l'avait comme
bOO RÉSUMÉ ET CONCLUSION*
retrouve jusque dans la nature physique les traces 4e cette décadence si évidente dans la nature morale, u La taille de rhomme, dit-il, va décroissant chaque jour, les fils sont rare« ment plus grands que leur père. La sève vitale diminue, le monde se dessèche, à mesure que s'approche le feu qui doit un jour détruire notre globe (1). »
Ainsi , tous ne parlent de Thumanité et ne parlent en son nom, que pour la plaindre et pour gémii". Le genre humain n'a conscience de lui-même que pour se désespérer et maudire ses dieux.
Il est cependant deux grands faits que nous avons jusqu'ici laissés de côté : Tun, il est vrai, accessoire quoique important ; Vautre, qui contenait en lui-même toutes lea destinées des siècles suivants et toutes les destinées future^ du geqre humain; deux doctrines, Tune qui revêtait une forme nouvelle, Tautre qui, née depuis quelques jours, ne ten^t pas eneore une grande place dans le monde : la philosophie f^toïque et le christianisme. C'étaient les espérances de l'avenir que les
enfantée et comme élevée; son adolescence, son» lei autret rois qui loi avalent donné son accroissement, ses lois, ses traditions; sous Tarquin, devenue ^vs mAre, elle avait rejeté la servitude... Et après la fin de sa guerre Punique, qui fot comme son initiation à la vie virile, elle entra dans sa période de Jeunesse... Mais plus tard, après avoir vaincu tant de rois et tant de nations, n'ayant plus matière à guer* royer, elle fit de ses forces un déplorable usage, et les tourna contre elle-même : ce fut là le commencement de sa vieillesse. Et, lorsque déchirée par les guores civiles , elle retomba sous le gouvernement d'un seul , ne semble -t-tt pas qu'éiie revenait alors comme à une seconde enfance? Dana sa décrépitude, iec^^le de se soutenir, elle avait besoin de chercher un appui dans ceux qui la gouvernaient. Sénèq., apud Lactan. Dtv. Instit. VII. 15.
Celse, le médecin, applique la même donnée philosophique à la santé humaine : « Lorsqu'un homme a trop d'apparence, d'embonpoint, de couleur, il doit tenir sa santé pour suspecte. Comme elle ne peut rester la même et qu'elle ne saurait plus faire de progrès, presque toujours elle doit reculer comme par une chute fatale. » Celse, de Hedic. II. 2.
(1) In plcnum autem cuncto mortalium geoeri minorem in dies fleii (mensuram hominis), propemodùm observatur i rarosque patribus procerioiw, oonsumento ubertatem seminom eiustione, in oujus vices nono veigat aDViua* nin.» niât iwt. VU, IG.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. kOl
siècles suivants virent se développer , mais dont le germe fructifiait déjà au temps de Néron.
Cette coïncidence entre la subite apparition de la lumière chrétienne et le réveil encore incomplet de la philosophie , les rapports de doctrine et d'idées que nous allons remarquer entre Tune et l'autre, comment les expliquerons-nous ?
Le christianisme n'aurait-il été dans un autre coin du monde, et avec un point de départ différent, que la répétition d'un mouvement commun à toute l'humanité , que l'imitation ou la conséquence d'un soulèvement dont la philosophie eût donné le signal ? La philosophie au contraire, profondément endormie, a-t-elle ressenti dans son sommeil la secousse du mouvement chrétien, et, comme un homme à demi réveillé, a-trcUe commencé de marohar à oette lumière qu'elle ne faisait qu'entrevoir? Les apôtres n'auraient-ils fait qu'appuyer sur la loi hébraïque une morale qu'ils empruntaient aux philosophes? ou bien, au contraire, les philosophes ont-ils mêlé à leurs propres conception^ quelques fragments de la doctrine des apôtres? C'est une question que la fin de ce travail est destinée à édairoir.