‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 44 sur 65 · II · texte numérisé non relu

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foi, qu'un tel luxe convenait assez mal à la philosophie. En face de ses ennemis., il s'accusait de cette villa si ornée, de ces pages si bien vêtus, de ces esclaves si nombreux. « Je le confesse, disait-il, je ne suis pas un sage. Que votre jalousie soit satisfaite, je ne le serai jamais. Je tâche seulement de retrancher chaque jour quelque chose de mes vices, de reprendre chaque jour quelqu'une d% mes erreurs. Je me sens encore profondément enfoncé dans le mal... Je fais l'éloge de la vertu et non de moi. Quand j'attaque les vices , j'attaque les miens tous les premiers (1)... »

Mais plus tard, — Burrhus élait mort (63) ; Néron commençait à trahir ses libres allures (2) ; la cour devenait dangereuse aux philosophes. Épouvanté par l'incendie de Rome et par l'horrible supplice des chrétiens (an 65), Sénèque cherchait à se tenir en arrière pour ne pas porter le poids de tant de sacrilèges (3). Dans cette retraite dangereuse et menacée, sa philosophie devint plus grave, plus mûre , plus sérieuse. Le seul voisinage de Néron et la crainte d'un empoisonnement (4) prescrivaient une vie plus sévère à cet homme qui, dès sa jeunesse , avait abandonné l'usage des bains, des parfums, du vin et des délicatesses de la table (5). Le temps ne lui manquait plus pour se rappeler les leçons dçs philosophes qui avaient enflammé sa jeunesse d'un ardent amour pour la frugalité et la vertu, affaibli, il en convenait, par les années (6). De cette retraite datent la plupart de ses ouvrages et les plus graves (7) ; ses lettres à Lucilius surtout , dans lesquelles sa philosophie, plus familière, est* aussi plus sé-

(1) De Vitâ beatà. 17. — (2) V. tom. I. pag. 442.

(3) F. Tac, Ann. XIV. 52. 63 ; XV. 45. — (4) Jd. XV. 45.

(5) Ep. 83. 108. « le juge nécessaire de foire ce que bien dee grands hommes ont fait, de prendre quelques Jours pendant Jesquels nous nous exerçons à la pauvreté véritable par une pauvreté imaglnaiie. » Ep. 20. — (6) Epitre 18.

(7) Voici Tordre chronologique des écrits de Sénèque, selon Fabricius. — Sous Caligula : de Ira. ^ Peu après la mort de ce prince (an 41) : de Brevitate vitœ (F. Ibid. ch. 18), — Sous Claude et pendant l'exil de Sénèque (ans 41-50) : ad Helviam, ad

SES PREMIERS DÉVELOPPEMEIHTS. &19

rieuse 9 où sa pensée, plus épurée, s*élève davantage, et, en même temps plus naïve , sourit parfois , conte avec grâce et nous repose de la monotone emphase des déclamateurs de ce temps.

Sénèque, de plus, a le mérite de n'appartenir à aucune école , de les représenter toutes. Les grandes écoles n'existaient plus que dans les livres. Stoïcisme, platonisme, cynisme, ces mots ne désignaient plus des sectes vivantes encore, mais des systèmes écrits, des livres muets, des hommes morts depuis longtemps. La succession des maîtres avait cessé. Forcément éclectique, le stoïcien n'acceptait pas tout Zenon, ni le cynique tout Ântisthène. Pour Sénèque surtout, une curiosité active, un certain goût de vérité l'avait promené au pied de toutes les chaires. Il avait écouté le pythagoricien Sotion ; il avait admiré le stoïcien Attale ; il cite continuellement Épicure (1) que pourtant il n'aime pas. Dans sa vieillesse, il allait encore à l'école du stoïcien Métronacte (8). Il s'arrêtait pour causer avec le cynique demi-nu Démélrius, et revenait le proclamant le plus sage des hommes (3). Ni les Juifs, ni les chrétiens ne purent lui être inconnus.

Il est vrai: sa philosophie ne saurait être une, empruntée à tant de sources. Il n'aura la vérité que par fragments ; il l'aura partielle, mêlée, incomplète. Mais, d'un autre côté, cette philosophie qui marche sans parti pris a quelque chose de plus sincère et de plus désintéressé. Stoïcien, parce qu'il a trouvé dans le Portique un instinct moral qui le touche, Sénèque cependant se sent blessé plus d'une fois par les spé-

Po!ybium, ad Marciam. — • Après la mort de Claude (an 55) : TApocoloquiatofle. — Soas Néron : de ProYldentià, de Clementiâ, de VIU beatâ. —- Vers la fin de sa vie (6a-66) : de Anlmi tranquillitate, de Gonstantiâ sapientis, de Beneflciis, Epistolœ ad Luclliam, Qasstiones naturales.

(1) V. surtout Ep. 20. 21. « Je fais avec Epicure, dit-il, ce que Ton fait au sénat où, quand une opinion émise avant la vôtre ne vous convient qu'en partie, on demande la division. » Ep. 21.

(2)Ep. 76. — (3)Ep.62.

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culations insensées du Portique. Il n'appartient à aucun maître ; il n'obéit pas, il approuve (1).

Et de plus, dans son inconsistance même et ses contradictions, Sénèque est le fidèle miroir de la philosophie de son temps; et c'est d'après ses écrits, éclairés par quelques fragments venus du dehors, que nous allons chercher à la faire connaître.

§ II. — CARACTÈRES DU NÉO-STOÏCiSME.

Un des premiers caractères et de Sénèque et de ses contemporains, c'est l'éloignement pour la science et la philosophie spéculative , que les Grecs , il faut en convenir, avaient faite bien puérile.

^ "LEu^rfi hiim^^" ^*^'^ mflifl^A Etait-ce aux atomes crochus de Démocrite que le philosophe demanderait le remède? les nombres de Pylhagore lui viendraient-ils en secours? s'occuperait-il, avec les stoïciens, à prouver à son siècle que la vertu est un animal, ou bien que, lorsqu'un homme est écrasé sous une pierre, son âme est si gênée qu'elle ne peut sortir? La métaphysique des Grecs, et en général toute la! partie dogmatique de leur philosophie , était ou trop incer- 1 taine ou trop spéculative : jeu d'école , vaine escrime de la ^ pensée, d'où le monde malade n'avait à espérer aucun remède.

Aussi , à la vue de tant de puérilités , Fabianus doutait s'il ne valait pas mieux ne rien savoir (2). Démétrius réduisait toute étude à quelques préceptes moraux, simples, faciles, pratiques (3). Sénèque lui-même, Sénèque curieux et savant, jette souvent sur la science le coup d'œil dédaigneux du moraliste. Il juge frivole l'érudition dont lui-même fait étalage (4);

(1) Non sequor, sed assentior. Ep. 80. F. aussi de Vilâ bcatâ. 3. Ep. 45.

(2) Sénèq., deBreTÎt. vil». 14. — (3) W., de Benef. VII. i. (4) DeBrevIt. Titœ. 13.14.

il condamne les sciences physiques sur lesquelles il a passé bien des heures (1) ; la dialectique ne lui paraît qu'un exercice puéril (2); les spéculations philosophiques, celles même des stoïciens, lui semblent ridicules (3) : tout cela n'est qu'un ' jeu d'échecs (4), une intempérance d'érudition, une cavillation misérable (5). Et même les plus grandes questions de la philosophie ne lui apparaissent que comme une noble récréation de l'âme qui s'élève par là au-dessus des misères de sa condition mortelle , de même que l'artisan , après avoir fatigué ses yeux et son corps au travail minutieux et au jour pâle de l'atelier, vient sur la place respirer l'air et savourer la clarté du jour (6).

Quelle sera donc la grande étude de l'homme , si ce n'est l'homme lui-même ? Qu'il se connaisse avant de connaître le monde (7). La philosophie de la vie, non celle de l'école (8), le développement de cette connaissance du bien et du mal , dont la nature a mis le germe dans nos âmes , voilà le seul labeur digne d'occuper l'intelligence humaine (9). La possession de la vertu , la vraie et incommutable notion des biens et des maux, voilà la parfaite richesse de l'âme, voilà la consommation de toute science (10).

Un second caractère et une autre tendance de cette philosophie, c'est le besoin d'arriver à une notion plus pure de la ', / divinité et des rapports de l'homme avec elle. ^'7

(1) De Benef. Ibid, — (2) Ep. 16. — (3) Ep. UZ etautres. (4) Lalerculis ludimus. Ep. lOC.

(ô) litterarum intemperanlià laboramus. Ep. 88. V, encore Ep. 20. 25. 45. 48. ni. 113.

(6) Quomodo artifices ex alicujas subliUoris rei intenlione» qus oculos defatigat, s^ malignum et precarium lumen habent, in publlcum prodeunt, et in allquà reglonc ad populi otiom dedicatâ, oculos libéra iuce délectant; sic animus in hoc tristi et obscuro domicilio clusus, quoties potest, apcrtum petit. De Benef. Ibid.

(7) Me priùs scrutor, dcln hune mundum. Ep. 65.

(8) Non Yltae sed scholae dlscimus. - (9) Ep. 120.

(10) Unà re consummatur animas, scientià bonorum et malorun incommutabill. Epit 16.

kii DU NÉO'STOIGISME.

Bien avant ce temps, il est vrai, la philosophie avsdt balayé cet amas de fables qui, « par une intolérable perturbation de toutes les idées , se forgeait des dieux sur l'image des vices humains (1). » Bien avant Sénèque , on savait que Jupiter n'est pas ce colosse doré qui tient au Capitol e une foudre de métal (2). On avait ri, sans en faire disparaître une seule, des mille pratiques superstitieuses dont les temples offraient le ridicule spectacle ; on avait dit , moins hardiment peut-être, parce qu'on vivait sous une loi plus sévère , que « le sage accepte le culte public comme une coutume , ne l'embrasse point comme une foi (3). »

Mais chasser les dieux des poètes était peu de chose ; soupçonner, reconnaître le Dieu suprême, était un pas de phis. Se railler des fables était facile ; les expliquer, et les ramener à une foi plus pure, était au moins un eSbrt de l'intelligence. On l'avait fait sans doute , mais l'avait-on fait d'une façon aussi claire que celle-ci ? Les doctrines secrètes du portique (4) s'étaient-elles montrées aussi nettement ? — «c Ces divinités que vous invoquez ne sont que les noms divers donnés à un même Dieu. Vous l'appelez Stator, parce que sa bonté maintient et fait subsister toute chose... Liber Pater, parce que, père de toutes choses, il donne à tous les germes la puissance qui les développe (5)... Hereule, parce que sa force est in-

(0 Pertuii>atIo intolerabiUs : de diis famœ creditam est, eteos vitiis nostiis œsUmavimus. Sénèq., de Benef. VU. 2.

(2) Natar. quœst lU. Contre les febles des poètes, 7. E^. M. 8IU De Ira. H. 35. Ad Marciam. 19. De Vltà beatà. 26. 27. De Brevit. vit». 15.

(3) F. Sénèque, apud Âugust. de Glvit. Dei. VI. 10. Apud Lactant. Diyiii. lastltat. II. 16.

(4) F. d-desBus, pag. 238 et 187. Et Sénèque au passage cité. Diogène Laêree , iD Zenone. Cette Identité de dillérents dieui est Indiquée dans ce Yen attribué à Orphée :

Èiç Zeùç, fi« Â^;, iiç fiXioç, Et; Aiovuaoç.

Jupiter, Plutoo, le SoleU, Bacchus, ne sont qu'un.

(5) Liber Pater ou Bacchus présidait aux semences. August., de Civit. Dei. VI.

vinclble... Mercure, parce qtfen lui est la raison, le nombre, l'ordre , la science... Autant il nous envoie de bienfaits, autant il a de noms divers (1). Que nous le nommions Jupiter, conservateur et souverain de ce monde ; que nous le nommions Destin , parce que le Destin n'est autre chose que la série et la dépendance des causes, et que lui-même est la cause suprême, la cause des causes de laquelle toutes les autres dépendent ; que nous l'appelions Nature , lui dont toutes choses sont nées , et de l'esprit duquel toute chose vit ; que nous l'appelions Providence , lui dont la sagesse pourvoit au mouvement et à la conservation de ce monde : Nature, Fortune , Providence , tous ces noms lui conviennent. C'est toujours le même Dieu usant diversement de sa puissance (2). » Ce Dieu, quel est-il donc? « nul ne le connaît (3). Bien des hommes le peignent sous de fausses couleurs, sans qu'il prenne souci de les punir. Ce qui environne cette suprême puissance est plein de doutes et de ténèbres ; et comment pourrons-nous jamais bien connaître ce qu'est celui sans lequel il nest rien (4)? Cependant, s'il échappe à nos yeux, il se rend visible à notre pensée (5), et, retiré dans le sanctuaire de sa majesté suprême , il en ferme l'accès en tout , sauf à notre âme (6). » Dieu est compris par notre âme et par notre raison, parce qull « est tout entier âme et tout entier raison (7).

(0 De Benef. IV. 7. 8. — (2) Benef. IV. 7. Nat. quœst. \h 46.

(8) Nemo novit Deam. Ep. 31 . — (4) Qatd ait hoc Bine qno nlhll est P

(5) Ocalos effuglt, cogitatione visendus est. — (6) Nat. quœat. Vil. 30. 32.

(7) Nostri pan mdior animas ; in Deo nihil extra animam : totus ratio est. Natur. quœst. in proœ. Sénèqae, il est vrai, par une de ces contradictions qni lui sont habituelles, biàme ailleurs Platon d'avoir fait Dieu sans cmps. V. ce que nous avons dit plus haut , tom. I , pag. 229, sur la difficulté qu'éprouvaient les philosophes anciens à comprendre un être purement spirituel. L'épicurien Velleius (dans Cic, de Nat. Deor. I.) se moque de Platon et soutient que « le dieu incorporel serait nécessah'ement privé de sens, de raison, de bonheur; que les dieux, au contraire, par cela seul que leur nature est plus heureuse, doivent être revêtus de la forme la plus parfaite qui est la forme humaine; que Dieu, étant un être animé, doit ressembler à celui des êtres animés dont la figure est la plus belle ; qu'il ne peut y avoir de bonheur, de vertu, de raison, autrement que sous la figure humaine ; que les dieux ont

Ix'Ik DU NÉO-STOICISME,

Rien ne lui est caché (1) ; rien n*est grand auprès de lui (2); » rien ne lui commande. Sa joie est éternelle (3), sa puissance souveraine, sa présence infinie. Tout lui appartient (4); il est partout. Nul espace n'est vide de lui, et de quelque côté que nous nous tournions, nous le rencontrons (5).

« Dieu est la cause première, la cause unique. Il est à luimême sa propre nécessité (6). Platon et Âristote se trompent grossièrement, quand ils appellent du nom de cause la forme, le modèle. La cause véritable , c'est la volonté de l'ouvrier, c'est la raison agissante, c'est Dieu (7). »

Ce Dieu, qui n'a besoin de personne, a voulu pourtant se manifester par ses œuvres. « Il est l'artisan de ce monde, comme il en est le souverain (8). Il nous a faits, et avant de nous

donc les apparences de l'homme; qu'ils ont mi quasi-corps et un quasi-sang, etc. • CIcéron plus sage (Tuscul. 1) revient à Topinlon de Platon et définit Dieu : « un esprit libre et dégagé, séparé de toute agrégation mortelle. » Mais il est douteux encore que Qcéron et Platon aient compris, comme nous la comprenons, la spiritualilé divine. Le mot incorporel (ÂocspaTo;) donne plutôt dans le langage des anciens l'idée d'une matière très-légère et très-subtile. Porphyre dit (Sentence 21) que la matière première est àattp.aToc ; Jamblique (De Myst. 1. 17) que les corps célestes sont d'une nature très-analogue à l'être incorporel des dieux. (i) NU Deo clausum. Ep. 83.

(2) Omnla angusta versus Deum. Natur. qusst. proœ.

(3) Ep. 60. Gaudium quod deos deonimque œmulos semper sequitur nunqnam Intemimpitur. — Semper gaudete, dit saint Paul. — F. du reste sur ces rapproche* ments entre les passages de Sénèque et ceux de l'Écriture sainte, la note à la fin du volume.

(4) « Hanc Del vocem : hsc omnia measnnt. » Benef. VU. 3, et ailleurs : « omnla habentem. *> Ep. 95.

(5) Ublque Deus. Ep. 41. Nihil ab llio vacat. De Benef. IV. 6. Et Lucain :

Estne Del sedes nisl terra et pontns et aer, Et cœlum et vlrtus ?

(6) Deus ipse nécessitas sua. Qusest. nat. 1. — (7) Ep. 65.

(8) Mundani hujus operis dominum et artiflcem. Nat. quœst. II. 45. Ajoutez ce beau passage que Lactance nous a conservé : « Ne comprends-tu point quelle est l'autorité et la majesté de ton juge ? C'est lui qui gouverne ce monde ; c'est lui qui est le Dieu du ciel et le Dieu de tous les dieux ; c'est lui qui a suspendu dans les cieux chacune de ces divinités auxquelles nous vouons un culte séparé; c'est lui qui , au moment où il jetait les premiers fondements de son magnifique ouvrage, où il ordon-

SES C/VRÂr/fÈRES. U2S

faire, il nous a pensés (1). Il nous a faits, il est notre père (2) ; il nous aime (3). Toute chose nous vient de lui. Il gouverne ce monde, il le conduit par sa puissance; il a le genre humain sous sa tutelle; parfois même, il s'occupe de chacun de nous (4). II nous aime; il y a plus, il nous sert, et, sans cesse présent à nos côtés, il est prêt à aider chacun de nous dans ses besoins (5). Il ne craint pas d'obliger même les ingrats; son soleil se lève même pour les impies (6). » Et d'où viennent tant de dons, si ce n'est de sa pure et gra* tuite bonté (7) ? « Quelle cause les dieux peuvent-ils avoir de nous faire du bien, si ce n'est leur natute » bienfaisante et libérale (8)? Le mal ne saurait venir d'eux : « ils ne peuvent le causer plus que le recevoir. S'ils punissent et s'ils éprouvent, c'est pour le bien de l'homme. Ils ne veulent jamais notre malheur (9). »

 cette volonté suprême et bienfaisante qiii refusera son obéissance? « Ce qui plaît à Dieu ne plaira-t-il pas à l'homme (10)? Suivre Dieu, est une règle de lasagesse antique (11), »>

nait ce inonde, la plus grande et la meilleure de toutes les œuvres, a voulu que toute chose marchât sons la direction d'un chef; et en même temps que son esprit remplissait ce monde, il enfantait, pour le gouverner sous lui, des dieux ministres de sa royauté. » Et combien de fois, ajoute Lactance, Sénèque nVi-il pas parlé de Dieu dans un langage semblable au nôtre? I^ct. Div. Inst. 1. 4.

(1) Gogitavit nos anlè natura quÂm feclt. Benef. VI. 83.

(2) Deus est parens noster. Ep. 110.

(3) Carissimos nos habent dei. iBenef. II. 29.

(4) Interdùm singulorum curiosl. Ep. 95.

(5) Non quserit ministros Deus. Quidni? Ipse humano generl ministrat. Ubique et omnibus pravtèest. Ibid, « Nous ne dépendons point de nous-mêmes ; nos regards sont tournés vers un autre de qui seul nous pouvons tenir ce qu'il y a en nous de meilleur. Un autre nous a formés ; Dieu seul s'est fait lui-même. » Apud Lact. Div. Inst 1. 7.

(0) IV. Benef. 25. Di multa ingratis tribuunt. Et sceleratls sol oritur...,

(7) Deos gratuitos habemus. iV, Benef. 24. Deum... bénéficia gratis dantem. Ep. 05.

(8) Qu8B dlis causa benefaciendi ? natura. Ep. 95.

(9) Errât si qols putat deos nocere velle. DU nec dant malum nec habent... Ep. 95. (lU) Placeat homini quod Deo placult. Ep. 75.

(il) Vêtus prsBceptum Dntm tequere. De ^t. beat 15. Cette maxime attribuée à

Ii26 DU NÉO'STOIGISHE.

et d'autres allant plus loin disent encore : « Obéir à Dieu , c'est la liberté (!)• »

L'obéissance suffit-elle ? Non : il faut, « non-seulement l'obéissance, mais le consentement (2). Quand Dieu m'envoie quelque souffrance, je me soumets à sa volonté, non-seulement parce qu'il le faut, mais parce que j'aime à m'y soumettre... Je veux payer mon tribut de bon cœur (3). » — « 0 dieux, disait Démétrius, je ne me plains que d'une chose : que ne m'avez- vous d'avance fait savoir votre volonté? Je serais venu de moi-même au-devant de vos ordres. Vous voulez mes enfariU? je les ai mis au monde pour vous. Une portion de mon corps? prenez-la... Ma vie enfin? reprenez ce que vous m'avez donné (4) ! »

D'où vient cette obéissance volontaire, ce consentement plein d'amour? Aristote trouvait absurde de dire qu'on aime Jupiter, et Platon lui-même avait tout au plus soupçonné que l'homme doit aimer Dieu (5) ; mais Sénëque plus hardi : « Aimez Dieu, dit-il. Dieu veut être aimé (6). »

Quel culte maintenant ce Dieu réc)ame-t-il de l'homme ? « Lui faut -il des taureaux, de l'or, une superstition inquiète, minutieuse, effarée (7)î Non : croyez aux dieux, proclamez

Pytbagore par Boèce et Stobée (Pythagoricam lUud, lirou et&), est citée également par Plularque (de Âuditu} et Dion Chrysost. II. Cieéron , de Floib. III. 32, la rapporte en la plaçant sur la même ligne que le nosee te ipsum et ne quid nimù, Profectô antlqua et à capite sapientis, idest à Beo Uislta, dit Juste Lipse sur Sénèqne. — « Est-il long de dire que la fin de toutes choses est de suivre les dieux P » Epict. Arrian. I. 30. EtPhilon : «< La fin de toutes choses est, suiyantle très-saint Moïse, de suivre Dieu lirto6ai ee^. » De Migratione Abraham.

(1) Deo parère Ubertas est. De Vltft beatâ. 16. Obéir k Dieu, dit le juif Philon, n'est pas seulement préférable à la liberté, mais à la royauté même. De regno.

(2) Non servio Deo , sed assentior. Ihid, Non pareo Deo, sed assentior ; ex anime illum, non quia necesse est, sequor. Ep. iOB.

(8) Ep. 106. — (4) De ProvidenUâ. 6. — (5) Saint Aug., de Giv. Dei. VIII. 9.

(6) Deo satis est coli et amari. Ep. 47. Deus amatur. Ep. 42. Superstitio amandos timet. Ep. 133.

(7) Ep. 1 16. 1. de Benef. 6. Ep. 9Ô. V. aussi contre la superstition les passages cités par Lactance. Div. Inst. 11. 2, et par sirint Augustin, de Oiv. Del. VI. 10.

leur existence (i) ; reconnaissez leur majesté sainte» reconnaissez en eux la bonté sans laquelle la majesté n'est pas, reconnaissez leur providence (2). Laissez là les grasses victimes et les immolations de troupeaux entiers. Adorez par une volonté droite et bonne (3). N'ayez si vous voulez que des vases de terre pour votre offrande ; mais si vous prétendez avoir les dieux propices, soyez homme de bien (4). Donnes aux dieux ce qu'avec toute son opulence le fils de Messala ne peut leur donner, une pensée respectueuse pour la justice et pour le ciel (5)... Laissez là ces prières honteuses d'ellesmêmes qui se retournent pour voir si on les écoute. Ne chuchotez pas à Toreille des dieux, vivez à vœu découvert (6). » Sénèque dit encore : « Voulez-vous honorer les dieux, imitez-les (7). » — Mais comment l'homme, cet être mortel et fragile, imitera-t-il l'Etre immortel et puissant? — Dieu lui prêtera son aide, u Les dieux ne sont ni dédaigneux, ni jaloux; ils appellent à eux (8); ils tendent la main à celui qui veut monter vers eux. Nul sans Dieu n'est homme de bien (9) ; nulle âme n'est droite sans lui (10). De lui viennent

(1) Primufl deoTum culta8 deos credere. Ep. 95. — (2) Ihid.

(3) In victimis... non est deonim honos, ged piâ et rectd voJnntate veneranh'um... Boni enim farre et flctilibua religiosi sunt. Benef. 1. 6. GoUtur Deos non tauris, non auro, non toi ttaesauros stipe infbsâ, ted pià et reeid vohtniate.,, Ep. %.

(4) Ep. 96. F. aussi le passage cité par Lactance. De yero cultn. VI. 25 r Deum... non sanguine multo colendum... sed mente purâ, bono honestoque proposlto.

(5) Qoin damus id superis, de magnà quod dare lance Non posset magni Messalae Uppa propago?

Compositum jus fasque animo, sanctosque recessus Mentis, et incoctum generoso pectus honesto ?

Bas cedo admoveant templis, et farre litabo. Perse, II. In fine.

(6) Haud cuivis promptum est murmurque humtlesque susurres Tollere de templis et aperto ylvere voto. Perse. II. 6.

Et Sénèque : Deum rogare quod palam rogare audeamus.... Sic loquer cum Deo, tanquàm homines audiant. Ep. 10, in fine.

(7) Satift deos coluit quisquig imitetus est. Ep. 95. — (8) Ep. 74.

(9) BMiut Tir aine Deo Mmo. Ep. 41. — (10) Nulla sine Deo boiia mens. Ep. 7a.

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les fortes et courageuses résolutions. Quand une âme est élevée, modérée, constante, sereine, c'est qu'une puissance céleste la conduit : tant de vertu ne peut être sans l'aide d'un Dieu(l). »

« Par la vertu, en effet, les hommes, qui sont les associés et les membres de Dieu (2), ne font que remonter à leur origine et développer, comme un cultivateur intelligent, les semences divines qui sont en eux (3). Par la vertu l'homme

se rend digne d'entrer en société avec son auteur (4)

Entre Dieu et les hommes de bien, il y a amitié, parenté, ressemblance; leurs âmes sont des rayons de sa lumière. L'homme de bien est le disciple, l'imitateur, le véritable enfant de Dieu (5). Vous étonnez-vous que l'homme arrive jusqu'aux dieux? Il y a quelque chose de plus merveilleux: Dieu vient à l'homme ; il y a plus, Dieu vient dans l'homme (6). » Et ailleurs encore : « Dieu est près de nous, avec nous ; il est en nous. Un esprit divin réside en nous-mêmes, à la fois notre surveillant et notre guide. Dans le coeur de tout homme vertueux demeure je ne sais quel dieu; un dieu y demeure (7). »

(i) Neqae enlm potest tanta res sine adminlculo numlnts «tare. Ep. 4i.

(2) Hi^iM 8octi 6umu8 et membra. Ep. 93. — (3) Ep. 73.

(4) Vlrtus bomioem dignum effldt qui in consortium Del veniat

(&) De ProvldentiA. I. Discipulus ejus semulatorque et vera progenies.

(6) Ep. 73.

(7) Sénèq., Ep. 41. 73. In uno quoque nostrûm « Quis Dew ineertum est, hahiUit Deus. » Tout cda peut se rapporter sans doute à Torigine divine des âmes, telle que l'admettaient les stoïciens , qui supposaient que Tàme est une partie de la divinité. Cependant on peut aussi entendre ces paroles dans le sens de l'Évangile de saint Jean : «< Lux... quas illuminât omncm hominem venientem in hune mundum. » Ch. 1. — « Si vousentrex, dit encore Sénèque, dans une forêt consacrée, dont les arbres an* tiques s' élèvent au-dessus de la bauteur commune , et dont les rameaux, s'étendant les uns au-dessus des autres, nous dérobent la vue du ciel, ces troncs Immenses, ce silence et ce mystère, ces ombres si épaisses et qui épouvantent notre âme, nous avertissent de la présence d'un dieu. Si une caverne prolonge ses voûtes souterraines au-dessous des flancs d'une montagne qui semble comme suspendue au-dessus d'elle, votre ème tressaille à cette vue comme si elle sentait que ce lieu est eoDsacré... De même, si vous voyez un homme que les périls n'ébranlent pas.

Ainsi « l'âme céleste de l'homme de bien, vivant avec les hommes, reste attachée à son origine, comme le rayon qui nous éclaire n'est pourtant pas. séparé de son soleil. Elle tient à Dieu (1), le regarde, reçoit de lui sa force ; son Dieu est son père (2) ; comme lui, elle vit dans une joie que rien ne peut interrompra (3) ; comme lui elle est heureuse sans les biens de la terre. La richesse, le plaisir, sont-ils des biens, puisque Dieu n'en jouit pas (4) ? »

Que l'homme accomplisse donc sa noble destinée.

« Qu'il crée en lui l'image de Dieu. L'image de Dieu n'est pas d'argent ou d'or; de ces métaux grossiers on ne fera jamais rien qui ressemble à Dieu (5). Le bien suprême n'est autre chose que la possession d'une âme droite et d'une claire intelligence. Que l'homme sou£&*e avec patience ; car Dieu n'est pas pour lui une mère tendre et aveugle, Dieu l'aime fortement, Dieu l'aime en père. Nous regardons avec un certain plaisir d'admiration un brave jeune homme qui lutte avec courage contre une bête féroce. Spectacle d'enfant! voici un spectacle digne de Dieu, un duel dont la contemplation mérite de le distraire de son œuvre: l'homme de cœur aux prises avec l'adversité (6). »

que les passions ne peuvent émouvoir, heureux au milieu des adversités, paisible au milieu des orages, une vénéralion religieuse n'entrera-t-elle pas dans votre âme ? ne direz-vous pas: « Celte vertu est trop grande et trop haute pour pouvoir ressembler « en quelque chose au corps dans lequel elle habile; une puissance divine y est « descendue?" Ep. 41.

(1) Animus... hœret origini suœ... — Hœremus cuncti superis, dit Lucain. Pharsaie. XV111. — (2) Deus et parens noster (Ep. 110). — (3) Ep. 60. — (4] Ep. 31.

(5) « Te quoque dignum finge Deo. » Finges autcm non auro nec argento. Non potest es hâc materiA exprimi imago Dei similis (Ep. 12). — « Nous ne devons pas estimer, dit pardllemeot l'Apôtre, la chose divine semblable à l'or, à Targent, h la pierre, à la matière façonnée par l'art. » (Âct. XVII. 29).

(6) De ProvidentiA. 2. Un auteur chrétien copie ici Sénèque : « Quel noble spectacle pour Dieu, lorsqu'il voit un chrétien combattre contre la douleur, mépriser les menaces et les supplices, et assurer sa liberté contre les princes et les rois! » Minutius Félix in Octavio. — Et Epictète : « Quand le péril te menace , songe que Dieu, comme un Intendant de l'arène ou des Jeux, vient de t'appareilier avec un redoutable adversaire. » Epict. apud Arrian. 1. 24.

&S0 DU NÉO*STOIGISHE.

AU moins cette philosophie ne rabaisse-t-elle pasThomme ; au moins a-t-elle le mérite que tant de philosophies n'ont pas eu, de se placer dans le côté de la balance vers lequel notre nature ne penche pas, et de faire contrepoids à nos faiblesses, auxquelles d'autres ont trouvé plus commode d'ajouter le poids de leurs doctrines. « Non, Ëpicure, ne confondez pas la vertu et la volupté : la vertu est quelque chose d'élevé, de supérieur, de royal, d'infatigable, d'invaincu; la volupté est basse, servile, fragile, misérable ; elle a pris domicile aux tavernes et aux lieux de débauche. La vertu est au temple, au forum, à la curie, devant les remparts, couverte de poussière, le visage enflammé, les mains calleuses ; la volupté se cache, elle recherche les ténèbres ; elle habite les bains, les étuves, lieux qui redoutent la surveillance de rédile; elle est efféminée, sans nerf, toute détrempée de parfum et de vin, pâle de ses excès, couverte de fard, plâtrée de couleurs étrangères (1). »

M«ds pour atteindre cette vertu , une condition est nécessaire : « Soyons bien persuadés que personne de nous n'est sans une faute. Ne disons pas : Je n'ai point péché (2). » Au contraire, « connaître son péché, dit Épicure , est le commence^ ment du salut. Celui qui ne se croit point pécheur ne se corrige pas. Chaque soir, dans le repos et les ténèbres, examinons notre conduite , rendons-nous compte de nos actions. Ne redoutons le souvenir d'aucune de nos fautes. Soyons nous-mêmes notre accusateur ; soyons notre juge. Sachons nous irriter contre nous mêmes , et ne nous accordons , qu'après de justes reproches, le pardon de notre conscience. Notre sommeil sera plus paisible quand notre âme aura pu , ou se féliciter de son innocence, ou s'avertir elle-même de ses chutes (3). Soumettons notre conscience aux dieux ; sachons la leur ouvrir tout entière. Les dieux connaissent nos fautes les plus secrètes. Vivons avec les hommes comme

(1) De Vita bcatà. 27- — C2) De Ira. H. 27. — (3) Ep. 28. De M. Ul. 2G.

SES CARACTÈRES. hU

si Dieu nous voyait, et parlons à Dieu comme si les hommes pouvaient nous entendre (1). »

Enfin un dernier caractère , qui appartient à la morale du stoïcisme réformé , est une notion plus élevée des rapports de l'homme avec ses semblables.

La morale philosophique de l'antiquité est presque toujours égoïste. Elle rapporte à nous-mêmes tous nos devoirs. C'est pour lui-même » c'est pour sa propre dignité , c'est pour son orgueilleuse satisfaction qu'elle forme et qu'elle conseille le sage. Tous les devoirs » ou à peu près, sont des devoirs de respect envers soi-même. Le sage sans doute doit être juste envers autrui, parce que l'injustice troublerait l'équilibre de son âme et l'enlaidirait à ses propres yeux. Le sage doit être juste, mais il n'a pas besoin d'aller au delà. L'amoiu* de son semblable, la bienfaisance, ou , pour mieux dire, la libéralité, sont des vertus surérogatoires, des vertus de luxe, de généreux penchants que la sagesse ne commande pas , qu'elle cherche plutôt à restreindre , et auxquels il ne faut se livrer, dit-elle, qu'avec beaucoup de précaution (2). Ces vertus peuvent manquer sans qu'aucune loi essentielle en soit atteinte, sans que l'équilibre de l'âme en soit blessé.

Aussi dans l'antiquité le devoir envers autrui sortailril delà politique plus que de la morale. Ce n'est pas envers l'homme, envers nos semblables , envers notre prochain , que l'homme avait d'autres devoirs que celui de la stricte justice. Les grands devoirs de l'homme, aux yeux de l'antiquité , étaient envers l'association dont il fait partie, envers la famille comme

(1) Ep. iO. De Benef. VU. i, et Sénèque, le père. Contr. 1. 2. — Saint Pierre dit de mt^me: In interrogatione bonœ conscientiœ. I. Petr. m. 21. ~ Ailleurs, Sénèqae, cité par Lactance, Div. Jast. XXIV. 6 : « Ton surveillant te suit partout... à quoi bon chercher un lieu secret, éviter les témoins? creis-tu échapper à tous les yeux? Insensé, que t'importe de n'avoir pas de conûdent, quand tu as ta conscience ? »

(2) Beneficentia ac liberalitas... quà quidem nihll est naturœ hominis accommodatlùs} sed habet muitas cautiones. F. ausal tout le chapitre. Cic, de OIT. I. h.

A32 DU NÉO-STOICISMË.

portion de la cité, envers la cité qui comprend et domine toutes les associations humaines. Uhomme n'était rien comme homme; comme parent, comme citoyen il devenait quelque chose : mais surtout la famille et la cité étaient beaucoup. On ne devsdt à son semblable que la justice ; on devait à la famille Tobéissance et le respect ; à la patrie, non-seulement le respect et Tobéissance, mais Famour et le dévouement.

Cette morale philosophique, qui rapporte tous les devoirs au culte de soi-même, cette morale politique qui les ramène tous au culte de la patrie, forment encore la morale de Cicéron , quoique Cicéron vienne tard, qu'il ait recueilli tous les travaux de l'esprit grec, que Posidonius lui ait transmis les notions morales du stoïcisme. Les devoirs sont tous renfermés , pour Cicéron , dans la justice et dans l'honnêteté. L'honnêteté est justement ce culte de soi-même, ce maintien de sa dignité propre, auquel l'antiquité attachait une importance si singulière quelquefois. La justice comprend deux choses : ne nuire à personne, devoir purement négatif, devoir de stricte équité; servir à Vuiilité commune (1), c'est-à-dire aux intérêts communs de ceux que « des liens plus étroits rapprochent de nous, de ceux qtii nous appartiennent ou par le sang, ou par le mariage, ou enfin par l'unité de langue, de cité, de nation, » aux intérêts (2) surtout de la patrie, « cette société la plus chère de toutes, et qui embrasse toutes les autres (3). » Jusque-là, en effet, et jusque-là seulement pouvaient aller le dévouement et le désintéressement du païen (4).

(1) Ut ne cui noceatur... Ut commuai utiUtatl serviatur. De OiT. I. 10.

(2) Arctor soclelas propinquorum... socletas In ipso conjuglo... gens, natio , Hngua; civllas. V. îhid, 17.— (3) Ainsi Lacîllua ,lib. incerto. v. IC5 :

VIrtus, Albine, est. . . .

Commoda prœtereà patriœ sibi prima putare

Deindè parentûm, tertia jàm postremaque nostra.

'h) tt Parcourez toutes les sociétés humaines, nulle n'est plus sacrée, nulle ne sau«

Séaèque parle autrement que Cicéron. Je ne prétends pas qu*il comprenne, dans son entière et véritable étendue, le devoir envers les semblables; mais au moins reconnaît-il, de l'homme à l'homme, plus que des obligations purement négatives. On s'aperçoit , en le lisant , que l'esprit de l'antiquité louche à sa fin ; que ses idées semblent étroites et pauvres , parce qu'une idée plus grande commence à se lever sur le monde ; qu'en un mot, le genre humain, comme un aveugle, se sent échauffé par un soleil qu'il ne voit pas encore. Sous le règne immiséricordieux de Néron , Sénèque arrive à la notion de l'unité et de la consanguinité entre les hommes : « Tous les devoirs humains, dit-il , sont renfermés dans cette pensée (1) : Nous sommes les membres d'un grand corps ; » non-seulement parce que « la société humaine se forme par notre union , comme une voûte par l'union de ses pierres , dont chacune tomberait si elle n'était soutenue par les autres (2) , » mais aussi parce que « la nature , » c'est-à-dire Dieu (3), « nous a fait naître du même sang, nous a fait sortir du même principe, nous a destinés à la même fin (4), nous a inspiré un mutuel amour. » Ainsi comprend-il, et la notion de la solidarité des hommes dans l'ordre social, et surtout la notion supérieure de la fraternité humaine, qui, obscurcie dans le paganisme , restait pourtant au fond des âmes, et fai-

rait nous être plus chère que celle qui nous unit à la chose publique. Nous aimons sans doute nos pères et nos mères, nos enfants, nos proches, nos amis ; mais l'amour de la patrie renferme en lui seul tous ces amours. Quel homme de bien hésitera à lui donner sa vie, si sa vie peut lui être utile? » Ibid,

Ailleurs , il est vrai, Cicéron semble étendre davantage la sphère des devoirs : M Ceux qui nous imposent des. devoirs envers nos concitoyens et non envers les étrangers, ceux-là détruisent la société humaine hors de laquelle il n'y a ni bienfaisance, ni libéralité, ni bonté, ni Justice, etc.... » Liv. III. MMb ki même, 11 parle des devoirs de stricte Justice et non des obligations de charité.

(1) Membra sumus corporis magni. Ep. 95.

(2) Societas magna lapidum fomlcationi similis. Ibid.

(3) V, ci-dossus, p. 423 et 425, note 1.

(4) Natura nos cognatos edidit, cùm ex iisdcm et in eadem gignerct. Ep. 95.

liZU DU NÉO-STOICÏSME.

sait explosion dans les théâtres , lorsqu*on entendait ce vers du poète :

Je suis homme : rien de ce qui est homme ne me semble étranger.

Mais, une fois cette notion prise au sérieux, comme nous allons voir tomber la morale traditionnelle du monde romain ! comme elles pâliront, ces idées étroites et jalouses de l'esprit de nation et de l'esprit de famille ! Comme vont diminuer ces devoirs de la famille , de la tribu , de la cité que l'antiquité faisait passer avant tout ! La patrie elle-même ne sera pas le souverain bien du sage ; « Une grande âme ne veut pas d'une étroite patrie; ma patrie, c'est le monde (1). » Ou, comme disait Musonius, « L'exil n'est pas un grand mal ; on peut vivre partout, puisque partout on peut être homme de bien (2). » Que dirons-nous de l'orgueil des castes, de la haine pour l'étranger, du mépris pour l'esclave? A ces sentiments, fondés sur le principe de l'inégalité native des races humaines. Senèque oppose l'égalité native de tous les hommes : « L'esprit divin peut appartenir à l'esclave comme au chevalier romain. Qu'est-ce que ces mots: esclave, affranchi, chevalier? Des noms créés par la vanité et par le mépris. Du fond d'une cabane, l'âme peut s'élever jusqu'au ciel (3). La vertu n'exclut personne : ni esclave , ni affranchi , ni roi. Tout homme est noble, parce qu'il descend de Dieu : s'il y a dans ta généalogie quelque échelon obscur, passe-le, monte plus haut ; tu trouveras au sommet la plus illustre noblesse. Remonte à notre origine première ; nous sommes tous fils de Dieu (4). >>

« 11 faut être juste, disait sèchement Cicéron, même envers les g^ns de la condition la plus vile. La plus vile condition est celle des esclaves ; il faut les traiter en salariés , exiger leurs services , leur donner le nécessaire (5). » Et Cicéron

(0 Ep. 28. 102. — (2) Apud Stobœum.

(8) Ep. 31 — (4) De Benef. Hl. 18. 29. Ep. 47. - (5) De Offlc.

rougit ailleurs du regret qu'il éprouve de la mort d'un de ses esclaves. Sénèque parle bien autrement : « Ce sont des esclaves ? Dites des hommes , dites des commensaux y dites de moins nobles amis; dites plus, des compagnons d'esclavage; car la fortune a sur nous les mômes droits que sur eux. Celui que tu appelles ton esclave est né de la même souche que toi ; il respire le même air, il mourra de la même mort. "Consulte-le ; admets-le à tes entretiens , admets-le à tes repas. Vis avec ton inférieur comme tu voudrais que ton supérieur vécût avec toi. Ne cherche pas à te faire craindre ; qu'il te suffise ce qu'il suffit à Dieu, le respect et l'amour (1). »

Sur un autre point encore comparons à Sénèque Cicéron , cet esprit incontestablement plus élevé, cette âme plus désiil-^ téressée et plus pure* « Quelques-uns pensent, dit-il, que les combats de gladiateurs ne laissent pas que d'être inhumains ; et je ne sais s'ils n'ont pas raison , en parlant de ces jeux tels qu'ils sont aujourd'hui. Mais quand on n'y voyait combattre que des coupables..., nul spectacle ne pouvait être plus propre à nous fortifier contre la douleur et contre la mort (2). » Et ailleurs : « Tu n'as pas à regretter, écrit-il à son ami , les chasses dont Pompée nous a donné le spectacle. Il y en a eu, pendant cinq jours , deux dans chaque journée , et magnifiques ; personne ne le nie. Mais quel plaisir peut éprouver Un homme bien élevé , à voir un malheureux faible et tremblant, déchiré par quelque bête vigoureuse, ou, au contraire, quelque bel animal percé d'un coup d'épieu? Si cela est à voir, tu l'as déjà vu ; et pour moi , qui viens d'en être spectateur, ce n'est rien de nouveau (3). »

Sénèque ne parle pas avec cette indifférence. Ces mêmeà jeux , qui n'inspirent à Cicéron que l'ennui et la satiété, Sénèque les reproche à Pompée comme un crime (4). « Par hasard , dit-il encore, je suis tombé au milieu d'un spectacle

(I) Ep. 47^ - (2) Tuscul. n. 17. - (8) Fam. VUI, 1. (4) De Breyit. ylt. 13. 14,

436 DU NÉO-STOICISME.

de raidi (1) ; j'y cherchais des jeux et quelque joyeux délassement: j'ai trouvé des combats auprès desquels ceux du matia

sont quelque chose d'humaia et de miséricordieux

L'homme, cette chose sacrée, l'homme est livré à la mort par forme de récréation et de jeu , et celui auquel on ne devrait pas même apprendre à recevoir et à donner des blessures , est jeté sur l'arène nu et désarmé. Sans colère, sans crainte, par pur passe-temps, l'homme donne la mort à l'homme, et l'agonie d'un mourant fait la joie du spectacle (2). » Et Sénèque n'est pas touché de cette excuse que Cicéron admet volontiers: ce sont des coupables. « Ils ont mérité la mort, je le veux bien ; mais vous, quel crime avez-vous commis, pour mériter d'être spectateur de leur supplice (3)? »

Msâs, « dirons*nous seulement qu'il faut épargner le sang humain ? Rare vertu , quand on est homme, de vivre en paix avec les hommes ! Belle gloire d'épargner ceux qu'on doit servir ! » Allons plus loin ; « disons qu'il faut tendre la main au naufragé , montrer la route au voyageur qui s'égare , partager son pain avec celui qui a faim.... La nature a fait nos

mains pour que nous nous aidions les uns les autres Et,

selon sa loi, il est plus malheureux de donner la mort que de la souffrir (4). »

Voilà comme parlait Sénèque en ce siècle infâme et cruel qui avait accumulé sur sa tête toute corruption. Ce n'était, certes, pas autour de lui, à la cour de Messaline ou de Néron, qu'il avait puisé des pensées aussi hautes. Ce n'était même pas dans l'antiquité : chez les plus grands philosophes de la Grèce , ces mêmes pensées sur l'essence divine, sur les rapports de l'homme avec Dieu, sur les rapports de Thomme avec l'homme, ne se retrouvent qu'éparses, incomplètes, indis-

(1) F. ci-dessus, p. 375. 376.

(2) Homo res sacra... satis spectacull in homine mors est.... Homo homlnem, non timens, non iratus, tanquaro spectaturus, occideret. Ep. 7. 90 95.

(3) Ep. 7.— (4)Ep.95.

tinctes. Pour qu'elles se dessinassent avec une netteté et avec un ensemble jusque-là inconnus, il fallait donc le rhéteur Sénèque , cet homme élevé parmi les arguties de l'école , ce courtisan parfois si infâme de Néron. A partir de Sénèque, ou , si l'on veut, de son époque , à partir de ce règne odieux de Néron , ces nobles idées se popularisent , entrent dans le domaine commun de la philosophie, sont confirmées et développées après Sénèque par Ëpictète, après Ëpictète par Marc- Aurèle.

Comment de si nobles pensées ontrclles une date si étrange? Gomment ces hommes, la plupart inférieurs, pour le génie, aux grands maîtres de la Grèce , ont-ils entrevu plus nettement la vérité ? Gomment Sénèque, ce déclamateur, qui paraît souvent ne penser qu'à arrondir sa phrase , rencontre-t-il , pour remplir sa période , tel ou tel rayon de vérité qui a échappé à la haute vue d'un Platon , à la sagacité d'un Arislote, à la sagesse d'un Socrate ? Il ne pense, il ne croit, il ne pratique rien de ce qu'il dit, je le veux bien ; il est rhéteur et ) non philosophe. Mais comment le rhéteur a-t-il eu des éclairs de vérité que n'avait eus nul philosophe ?

Voilà le problème qui ne sera résolu qu'après le complet examen du néî^ilbïcisme. Aussi bien, estril temps de montrer ises faiblesses, et de faire voir par quel côté il tenait aux misères de l'humanité, aux misères des siècles païens, aux misères de son propre temps.

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