SES PREMIERS DÉVELOPPEMENTS
rhétorique , qui notaient sur leurs tablettes les beaux mots et les phrases sonores; les autres qui prenaient au sérieux l'homme et la vertu, qui se pressaient autour du maître, l'interrogeaient, sortaient de ces entretiens plus courageux , plus tempérants, plus amis de la pauvreté, et prenaient en pitié le genre humain si inférieur à un seul homme (1). L'orgueil, en effet, était au fond de cette vertu. Le philosophe Attale disait fièrement qu'il était roi , pendant que la police de Séjan , qui spéculait sur les vices et gouvernait par le désordre , inquiète de cette insurrection de la vertu , commençait à soupçonner le philosophe et à manœuvrer autour de lui (2).
Voilà ce qu'il y avait de philosophie sous Tibère. Je laisse de côté l'influence platonicienne représentée à Alexandrie par le Juif Philon qui se sert du platonisme pour expliquer et pour défendre la religion de Moïse : travaux isolés, propres au judaïsme, et dont ne se ressentait ni Rome ni le monde. Pour Rome et pour le monde, les noms presque inconnus de quelques moralistes épars, un certain mélange de la morale pratique du stoïcisme avec l'esprit d'observance des Pythagoriciens , des lambeaux de science et d'une science souvent superstitieuse (3), nul dogme principal, nul ensemble de doctrines : voilà ce que nous présente l'histoire de la philosophie avant le siècle de Néron ; voilà quelles traces obscures et rares nous sont restées de tout le labeur de l'esprit humain pendant cinquante ans.
Mais, sous Claude, — la foi chrétienne entre dans Rome. Sous Néron, quelques années après, — le stoïcisme romsdn
(l)Ëp. 77. 108.
(2) Sénèq. le père, Suasorlœ II. — F. encore sur Attale, Sénèq. Nat. qusest. II. 60. Ep. 9. 72. La mémoire des amia morta, disait-I], est comme on fruit mi peu amer, mais qui finit par plaire, ou comme un vin Yieux, dont le temps finit par ôter l'aigreur. Ep. 63.
(3) Attale avait écrit sur la divination par la foudre. Sénëque écrit d'après lui sur le même sujet. Nat. quœst.
hiU DU NÉO-STOÏCISME.
se réveille, non pas plus philosophique. njLplus. savant, mais plus activement moraliste, plus imppr];^nt, plus^ politique, ressuscitant davantage la grande secte qui avait combattu à Pharsale et à Philippes. César le soupçonne, les centurions le raillent, les délateurs tournent autour de lui; peu lui importe (1) : « Réveille-toi, crie-t-il à ce siècle de centurions et de délateurs; soulève ta tête encore assoupie par léB excès de la veille. As-tu un terme pour ton voyage? as-tu uù but pour tes flèches? ou bien vis-tu au hasard, au jour le jour, sans y penser?... Qui sommes-nous? Pour quelle vie venoM-^ nous en ce monde? Quelle règle nous est imposée? Quelle carrière nous est ouverte ? L'or que nous recherchons , dans quelle mesure devons-nous le souhaiter? Dans quelle mesure pourra-t-il nous servir? Notre patrie et nos parents, quels droits . ont-ils sur nous? Enfin, qu*est-ce que Dieu a voulu faire de chacun de nous et quelle place nous a-t-il donnée dans Tordre des choses humaines? — Homme, voilà ce que tu dois apprendre (2) ! »
En racontant le règne de Néron , j'ai déjà dit ce que cette école avait été comme parti politique , son alliance avec les traditions et avec les hommes de l'ancienne aristocratie romaine, ses vicissitudes, ses luttes, sa défaite ; j'ai nommé seâ héros et ses martyrs, Cassius, Silanus, Soranus, Thraséa (8). Ce qu'elle était, comme doctrine philosophique, comme puissance morale, me reste à dire aujourd'hui.
Mais ce travail est difficile. Un même instinct moral, bleii plus qu'une doctrine commune, rapprochait ces hommes que Néron frappa tous de mort ou d'exil , les tenait Unis devant lui, les réunit dans l'histoire. Démétrius était cynique, disaiton. Ce n'est pas qu'il portât la besace, qu'il mendiât sur les
(0 V. Tac, Ann. XIV. 57. XVI. 22. but le caractère politique et presque sédi- Ueu\ du stoiciaine. Sénèq. (Ep. 73) cherche à le défendre. F. auaai Epictète ap. Arrianum. IV. 7. — (2) Perse. Hl. 58 et s.
(3) Tom, I, pag. 425, 426, 440 et s, 459 et 8,
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places publiques, qu'il pérorât dans les carrefours, comme ces philosophes bouffons dont s'amusait la populace. Mais hardi, parlant sans art, avec une rude éloquence ; attaquant, au milieu même des fêtes de Néron , toutes les recherches de la mollesse romaine ; couchant sur la dure ; se moquant des affranchis de César, rejetant les dons de Galigula, répondant hardiment à Néron; ami de Thraséa, dont il recueillit le dernier soupir ; du reste, harangueur plutôt que philosophe : Il semblait, dit Sénèque avec emphase, que la nature Feût mis au monde pour que ni les exemples ni les reproches ne manquassent à un siècle dépravé (1).
Dans le stoïcien Musonius Rufus, apparaît un commencement de cette morale supérieure, plus pure que ne l'avait été celle d'aucun païen, et qui, plus tard, se révéla tout entière dans Épictète et dans Marc-Aurèle. A certains égards même, il est au-dessus d'eux. Ce n'est point la dureté stoïque, cette sagesse impossible , ce mépris de l'homme, cet orgueil de la vertu qui se rend farouche au lieu d'être forte. Il ne brise pas les liens de la famille ; il veut même que le philosophe soit marié, parce que le mariage, dit-il, est naturel et nécessaire. Il est plus sage que Marc-Aurèle qui permet le suicide (2) ; et quand Thraséa lui dit : « J'aimerais mieux la mort aujourd'hui que l'exil demain. » — « Si tu regardes, lui répondit-il, la mort comme un plus grand mal, ton souhait est d'un insensé; si tu la regardes comme un moindre mal, qui fa donné le droit de choisir (3) ? » Il est plus pur qu'Épictète»
(1). V. sur Démétrius, Sénèque, de Provîdenlîâ. 3. 5. De Beneflciis. VII. i, 2. 8. 0. 11. Ep. 20. C2. 91 ; de Vitàbeatâ. 18. ci-dessus t. II. p. 441. not. 3. — Sa hardiesse Tis-à-Yls de Caligula. Sénèq., de Benef. VII 11. — vis-à-vis de Néron. Epîct., apud Arrian. I. 25. Philostrale, in Apoll. IV. 8; VII. 5. — Ami d'Apollonius, Id. — Ami de Thraséa, assiste à ses derniers moments. Tac, Ann. XVI, 34. — Exilé par Néron, Philoslr. IV. 14 ; V. 1.9. — Revient à Rome sous Vespasien. Tac, Hist. IV. 40. — Il vivait encore sous Domilien.
(2) Marc-Aurèle. VIII. 46. Marc-Aurèle semble ailleurs interdire le suicide; mais ces deux passages sont beaucoup moins positifs que le premier.
(3) Epict., apud Arrian. I. i.
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qui n*ose tout à fait interdire la débauche (1) ; et il défend , comme le fait la loi de Dieu, tout ce qui n*a pas pour sanction le mariage et pour but raccroissement des familles. Ailleurs, son langage se rapproche de celui des livres chrétiens : a L*intempérance est une grande occasion de pécher ; tenezvous en garde contre elle deux fois par jour (2). — Évitez les paroles obscènes , parce qu'elles conduisent aux actions. — N'ayez qu'un seul habit (3). — Si vous voulez ne pas commettre de fautes , regardez le jour où vous êtes comme le dernier jour de votre vie (4). » Il dit avec un certain bonheur d'expression : « Après une bonne action, la peine qu'elle a pu nous coûter est finie , il nous reste le plaisir de l'avoir faite : après une mauvaise action , le plaisir est passé et la honte subsiste (5). » Aussi le nom de Musonius a-t-il obtenu les louanges les plus diverses. Philostrate le loue, comme le philosophe qui a le plus approché de son dieu , le fabuleux Apollonius; Julien l'Apostat vante sa patience; et les Pères de l'Église, par un témoignage autrement glorieux, le comptent avec Socrate parmi les païens dont les exemples peuvent être cités même par des chrétiens (6).
(1) r. d-dessas, pag. 309. not. 3. — (2) Apud Stobsum.
(3) NolUe poBBldere aanim neque argentum..... oeque duas tunIcaB. Matb. X. 9. 10. Et pnecepit els... ne induerentar daaboa tiinids. Marc. VI. 8. 9. Nlhll toleritls in vlA.., neque duas lunicas habeatla. Luc. IX. 3.
(4) In omnibus operibus tuU memorare noviBsinia tua, et in sternum non peccabis. Eccli. VU. 40. — (&) Aul. GeUe. XVI. 1.
(6) G. Musonius Rufus; natif de Bolsène, chevalier romain CTac, Hist. III. 81), philosophe stolque; — selon Philostrate (IV. 12), astrologue; — emprisonné au moment de la conjuration de Pison ; — détourne Rubellius Piautus d'aspirer à Tcnipire (Tac, Ann. XIV. 59; Philos., Ibid.). — Banni en 66 (Tac, Ann. XV. 71. Dion. LXll). — Il a de nombreux disciples (Taclle aui deux endroits cités. Pline. III. Ep. 11). — Forcé de travailler à la coupure de l'islhme de Corinthe (Lucien, In Nerone, Phiiost. V. 1. 9. VI. 6). — Son exil à Gyare (PhU. Vil. 16). (Ces faits, rapportés par Philostrate, sont très-douteux.) — Rappelé, probablement par Galba (68) , cherche à apaiser les guerres civiles fTacite, Hist. III. 81) , poursuit les délateurs (fd. Vnd. IV. 10. 40). — Selon les uns, reste seul à Rome, quand Vespaslen expulsa tous les philosophes; selon d'autres, rappelé par Titus (Pline, loc. cit. Dion. LXVl).
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Vienl enfin Sénèque, celui par lequel nous connaissons quelque chose de celte philosophie» et le seul qui nous laisse des écrits où nous puissions la juger.
J'hésite en parlant de Sénèque. Ce fils d'un rhéteur espagnol, élevé au milieu de l'emphase paternelle et de la corruption de Rome sous Tibère ; ce parleur à la mode, qui essaie de tout, plaidoyers, poèmes, dialogues ; ce confident d'Agrippine, panégyriste officiel de Claude, précepteur et faiseur de discours de Néron, enrichi par son terrible élève, ne se présente pas dans l'histoire avec l'aspect presque mythologique d'un Pythagorc, ni même (quoique Platon n'ait pas été sans faiblesses) avec l'aspect grave et antique d'un Platon. Ce n'est pas une verli^ dégagée de toute concession aux petitesses humaines. Il faut songer en quel monde il vécut et quelle place il tint en ce monde (1).
De plus, il faut connaître quel est le vrai temps de la philosophie de Sénèque. L'homme de cour qu'Agrippine avait placé auprès de Néron , à cause de sa réputation de rhéteur et de la politesse de ses manières (2), le ministre de Néron, qui possédait de si beaux jardins et une table si somptueuse, pouvait bien prendre la vertu pour une de ses thèses de rhétorique , et la pousser jusqu'à l'hyperbole , maâs non pas jusqu'à la pratique. Il convenait même, avec une certaine bonne
(1) « Dans toutes les sectes de philosophie quelques hommes ont tellement
changé leur nature, qu'Us ont mérité d'être proposés comme les modèles d'une yie excellente. Ainsi, parmi les héros, on nomme Ulysse et Hercule ; dans les siècles plus récents, Socrate, et en dernier lieu, Musonius, » Origène, G. Ceisum. m. 66. — « Les stoïciens ont du moins perfectionné la morale... ; mais ceux qui ont suivi cette pure doctrine n'ont pu échapper à la haine ni aux persécutions. Nous pouvons citer Heraclite que nous nommions tout à Fheure, Musonius qui a vécu de notre temps, et d'autres encore. Caries démons ont toujo^irs su faire que la haine des hommes poursuivit ceux qui, d'une manière ou d'une autre, cherchaient à vivre selon la raison et & fuir le vice. » Saint Justin, Apolog. 11. 8. — F. encore sur Musonius Rufus, Plutarch., de Vitando œre aliène. Aul. Gell. V. 1 ; IX. 2 ; XYI. ] ; XVIII. 2. Stobée, in Sermon. Suidas, in Mcuacvr.ç. Burigny, Mém. de TAcad. des insc. t.XXXI
(2) Ciarlludo studiorum. Tacite» Ann. XII. 10. Praeceptis éloquent!» et eomitalc honestâ. XllI. 3.