‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 46 sur 65 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Da ehristianismc.

Et cependant — si un seul homme eût réfléchi ; s'il se fût trouvé une âme assez élevée au-dessus des préoccupations de son siècle pour vivre un instant de la vie commune du genre humain; si en ce temps, où, comme dit le Psalmiste, « les vérités s'étaient retirées du milieu des fils des hommes, parce que nul ne réfléchissait dans son cœur, » un seul être eût pu porter sur la société un coup d'œil sérieux et désintéressé : je n'en doute pas, un spectacle inaperçu jusque-là se serait révélé à ses regards. Il aurait compris qu'un esprit nouveau travaillait au milieu de ces ruines ; il aurait senti le monde à la veille de quelque grande chose ; il se serait rendu compte de ces instincts prophétiques que l'humanité possédait sans en avoir la conscience.

Et d'abord — non-seulement l'inanité du paganisme tra-

vaille par huit siècles de philosophie, défiguré par le mélange des traditions diverses, lui serait facilement apparue. Non-seulement il eût compris Dieu par la créature, et « les choses invisibles par le monde visible ; » mais encore il eût trouvé dans la tradition même des hommes quelques restes épars de vérité, par lesquels il fût remonté à « cette manifestation de Dieu qui rendait » le paganisme « inexcusable (1). » Il aurait vu Athènes adorant le Dieu inconnu (2); Rome, éclairée par la terreur, au jour où la terre avait tremblé, adresser ses prières, non plus à tel ou tel dieu, mais à Dieu (3). Il aurait vu le peuple « quelquefois plus sage que les sages, parce qu*il n'est sage qu'autant qu'il le faut (4),» trahir par ces exclamations familières : « Bon Dieu ! au nom de Dieu ! que Dieu me soit en aide (5) ! » une foi involontaire à l'unité de l'Être divin. « Au milieu de l'orage et du danger, dit un Père de l'Église, c'est Dieu qu'on invoque ; quand la tempête est apaisée, c'est aux dieux qu'on va rendre grâces et immoler des victimes (6). »

Par une autre voie encore, s'il l'eût voulu, Socrate et Platon l'eussent conduit à la connaissance plus ou moins complète de l'unité divine dont il démêlait ainsi la trace dans les habitudes populaires: et il serait sorti, en partie du moins, de « cet évanouissement de la pensée et de cet obscurcissement du cœur (7), » cause suprême des erreurs et des vices du paganisme.

Mais ce Dieu unique, ce Dieu créateur manifesté à l'homme par ses œuvres, quel culte et quels hommages exige-t-il de l'homme? quelle règle lui impose-t-il?Dans quel but a-t-il créé ce monde, et par quelle providence le gouverne-t-il? Voilà ce que ni Platon, ni Socrale, ni la tradition des peuples, ni la contemplation du monde ne pouvait apprendre au pnilo-

[l) Rom. 1. 18. 20. —(3) Act. Apost. XXVII. 23. Pausanias. 1. 6. (3) Aulu-Gelle. I. 28.— (4) Uctance, Inst. 111. 5. — (5) Tertullien. ' (G; Lactance. H. 1.— (7) Rom. I. 21.

L5k DU CHRISTIANISME.

sopbe. Lorsque ces illustres sages en veoâîeut là, ils avaient la bonne foi de l'avouer, leurs lumières se trouvaient impuissantes ; ils déclaraient que nulle clarté ne pouvait vieoir, si ce n'est de la parole dun Dieu (1). «La piété, la plus précieuse de toutes les sciences, qui nous l'apprendra, disaleat-ils^ sî un Dieu ne vient nous en instruire (2)? » — Que folUiJril donc faire?— .«Attendre; différer les sacrifices (3),... dormir et attendre jusqu'à ce que Dieu vînt lui-même dans sa pitiés ou du moins un envoyé du ciel (4);... attendre, disaient-ils encore, que quelqu'un vienne nous instruire de nos devoirs envers les hommes et envers Dieu. » Mais ajoutaient-ils, soit appuyés sur les traditions antiques, soit éclairés par leur propre divination, cet envoyé du ciel, ce précepteur du monde n'était pas loin. D'avance « il veillait sur les )M>inmes; il était déjà plein pour eux d'un merveilleux amour. Le jour où les ténèbres enfin disparaîtraient, ce jour-là devait bientôt venir (5). »

Après quatre siècles écoulés depuis la mort de ces grands hommes, après l'immense révolution opérée par 1^ armes romaines, ce jour n'était-il pas venu? L'heure n'éteit-eile pas arrivée où s'accomplirait le grand oeuvre pour lequel « toute créature était en travail depuis des siècles (6)? » Le monde était inondé de prophéties ; et cette effusion inspirée ou menteuse de l'esprii fatidique avait éveillé les craintes du pouvoir. Auguste faisant la police parmi les prophète*, avait brûlé jusqu'à deux mille de leurs livres ; il avait caché dans des boites d'or, sous le piédestal de l'Apollon Palatin, les oracles de la sibylle, revus par lui, copiés par les pontifes et connus d'eux seuls (7).

L'Orient surtout, et dans l'Orient la Judée, gardait la trace

(1) Platon, in Phœdone. Nul ne peut nous instruire si Dieu ne le dirige. Lettre.

(2) Id, In Epimenide. — (3) Platon, in Alcibiade.

(4) Platon, in Apolog. Socratis. — (5) Platon, in Alcibiade.

(6) Omnis creatura ingeniiscit et parturit usque adbuc (Rom. V|U. 22).

(7) Suét., in Augusto. «31. F. aussi ce que ût Tibère. Tac, Aon. VI. i2.

de cette persuasion fatidique à laquelle nulle contrée du monde ne semblait étrangère. Tantôt c'étaient des devins qui promettaient à Néron près de périr la royauté de Jérusalem et l'empire de TOrient (1) ; tantôt l'oracle du Carmel, en annonçant que des conquérants hébreux allaient fonder une monarchie universelle, provoquait le peuple juif à cette révolte dernière où il se jeta quand il n'eut plus espérance dans leMessie(2);tantôtle flatteur Josèphe appliquant à Yespasien, simple général romain, les oracles relatifs au libérateur du genre humain, l'encourageait à la conquête du monde (3). C'était la foi de tous les Juifs, c'était la croyance antique et constante de toute l'Asie (4) : le jour marqué était venu où rOrient se relèverait, et de la Judée allaient sortir le^ maîtres du monde (5)«

Il y a plus : quelque grand fait ne s'était-il pas accompli dans le silence ? Bien des années auparavant, on avait annoncé à Rome que « la nature était en travail pour lui enfanter un roi (6). » Virgile avait entrevu « un rejeton nouveau prêt à descendre du ciel (7), un fils des dieux, sorti du sein même de Jupiter (8), » faible mortel du reste, et revêtu de toutes les misères de l'humanité; « petit enfant nouveau-né, à qui ses parents n'avaient pas souri et qui avait coûté à sa mère dix mois d'ennuis et de souffrance (9). »

(1) Spopondcrunt quidam destituto Oiientls dominationem, nonnulli DomlnaÛm regnuiïi Hierosolyraorum. Suét. In Nero. 40. — (2) Orose.

(3) Josèphe, de Bello. HI. 14. 27; VI. 5. 31; VII. 12. Eusèbe, Hisl. ni. 8. — Hégéslppe, de Excidio Hierosoly. V. 44. Suél., in Vesp. &.

(4) Percrebuerat tolo Oriente vêtus et constans opinio. Suét., in Vesp. 4.

(5) Esse in fatis ut eo tempore Judœâ profecU rerum polirenlur...' Suét., in Vesp. 4.* — Eo ipso tempore fore, ut valesceret Oriens prorectique Judœà rerum potirentur. Tacit., Hist. V. 13.

(6) Regem populo romane natnram pnrturire. Suét., in Auguste. 94.

(7) Jara nova progenies cœlo demiltitur alto.

(8) Cara deûm sobolcs, magnum JoyIs incrementum !

(9) Matri longa decem tulerunt fastidia menses.

Et ne semblait-il pas qu'à cette époque, quelque changement profond, mais caché, se fût opéré dans la marchedes choses humaines? Le monde n'avait-il pas dévié, comme an navire qui, pendant la nuit, change sa route sans que les matelots endormis s'en aperçoivent? Le polythéisme maître du monde, et plus triomphant que jamais, n'élait-il pas averti \des approches de sa ruine par des signes qu'il ne comprenait )a$? Les mystères étaient divulgués ; les oracles se taisaient. Ce n'était pas seulement oubli chez les peuples, crainte et hostilité chez les rois (1) : l'inspiration s'était éteinte. La Pythie de Delphes, depuis bien des années, ne rendait plus que de rares et craintives réponses (2). Dès le temps d'Auguste, Jupiter Ammon, qu'avait consulté Alexandre, était abandonné au milieu des sables (3). Peu à peu les oracles de la Grèce étaient désertés ou silencieux (4). Le paganisme inquiet se

Incipe, panre puer : cul noa risére parentes. Née deuB hune mensà, dea nec dignata cubUi est.

Sur le sens de ces derniers vers, F. entre autres Quintllien. IX. 3.

(1) Molation du temple de Delphes par Néron, V, tom. T, p. 488 ; des oracles dltalie, entre autres Préneste, par Tibère, ci-dessus p. 190. Suét , inTiber. 03.

(2) Plutarque, de Oracul. defcc. Cicéron, de Divinatione. I. 19; H. 67.

Non uUo secula dono

Nostra carent majore deûm quàm delphica sedes

Quod tacult

sic tempore longo

Immotos tripodas vostique silentia regni

Sollicitât

Muto Pamassus hlatu

fk>nUcuit pressltque deum. . .-. .

....... Seu sponle deorum

Girrba sllet, fatique sat est arcana futuri

Garmina longsvœ vobis commissa çibyils :

Seu Paean solitus tempUs arcere nocentes

Ora quibus solvat nostro non Invenit svo. Lucain. V, 303 et s.

(3) Plutarq., de Oracul. defect. Strabon XVU.

(4) Oracles de Ptoûs, d'Amphlaraûs, de Tégyrc, etc., muets au temps de Plutarq. Ibid. — L'oracle de Mopsns et d'Amphilochus, k MalJus en GIMcle, le plus

DU GHRISTIANISftlE. &57

demandait pourquoi cette retraite de Tesprit des dieux. — La faute, disait-on, en est aux rois, ils ont bâillonné la Pythie, ils ont imposé silence aux dieux (1) ! D^autres disent : « Tout se détruit par le temps ; la vapeur inspiratrice perd sa force. Le gouffre de Delphes n'a plus au même degré ses exhalaisons prophétiques (2). » Cette excuse, donnée pour les dieux , fait sourire Gicéron : « Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'un vin dont le bouquet s'évapore , d'une salaison qui s'est éventée (3)? — A son tour viendra Plutarque : « Les démons» qui inspirent les oracles, sont des démons voyageurs ; au bout de quelques siècles, ils quittent un pays pour en aller chercher un autre. Ainsi le démon de Tropbonius , celui de Delphes, sont partis pour un autre rivage (4). »i Mais pour quel rivage?

Enfin , donnerons-nous un nom à ce que raconte Plutarque ? Est-ce un pur rêve ? est-ce une fable sans nul débris de vérité ? Je ne décide pas. « Vers le temps de Tibère, un navire passait dans le voisinage de l'île de Paxos ; la plupart de ceux qui le montaient étaient encore éveillés, assis h table, et buvaient, lorsque de l'une de ces îles on entendit une voix qui appela Thamus, le pilote, si fortement que chacun en demeura ébahi. Au premier et au second appel. Thamus garda le silence, au troisième seulement, il osa répondre; et alors

sûr de tous, selon Pausanias (I. 34, et Platarq. Ibid, 45); selon Lucien, se vend pour deux oboles (Deorum concil. 12. Phllopscudes). — L'oracle d'Adrasté cessa depuis la translation du temple , l'oracle de Zéléia aussi. Strabon. XllL — Décadence des oracles en général. Id, XV]. XVH. — Sur roracle de Préneste , Gicéron, Div. U. 41. Suét., in Tlber. 63. Properce. II. 23 ; V. 41.

(f) Postquàm reges tlmuére fuiura,

Et superos vetucre loqui. Lucain. Ibid,

(2) Clcéron, de Div. L 19. — (3) Id. II. 57.

(4] V. Plutarq., de Oracul. defect. 44, et Lucain :

Seu spirltus istas

DesUtult fauces, raundlque in deyia vervain Duxlt Iter

45B DU GflRISTIANISMEi

la voix ajouta avec plus de force encore : « Quand tu arriveras à la hauteur de Palôdès (sur la côte d'Épire), annonce que le grand Pan est mort. » Lorsqu'on fut arrivé à cette hauteur, Thamus s'acquitta de sa commission, et de la poupe du navire cria à terre : Le grand Pan est mort! El alors, il entendit comme des lamentations bruyantes et des exclamations de surprise proférées par plusieurs personnes. Les témoins oculaires de ce fait le racontèrent à Rome. Tibère s'en informa, et le tint pour certain (1). »

En effet, le grand Pan était mort : le panthéisme idolâtrique avait reçu le coup mortel. L'adoration du tout , le culte de toute chose créée allait faire place à la religion de l'unité créatrice. Devant le polythéisme de la Grèce, devant le natu^ ralisme abrutissant de l'Orient, se réveillaient avec une énergie toute nouvelle et la connaissance véritable de Dieu et le sentiment de la personnalité humaine. Le christianisme éta^ né; déjà il avait été prêché dans toutes les villes; il avai pénétré dans toutes les provinces. 11 comptait par milliers sei disciples et par centaines ses martyrs.

Et le monde le savait à peine ! Le monde, lui , ne voulait pas s'imposer la fatigue de recueillir ces quelques lueurs de vérité éparses dans la tradition populaire ou dans renseignement des philosophes. Le monde ne voulait pas écouter cette voix prophétique des siècles qui, d'un commun accord, lui annonçait pour l'ère présente un grand renouvellement des choses. Le monde ne voulait pas entendre un Platon, disant qu'il faut laisser dormir la science dans l'espoir de la prochaine arrivée de celui de qui toute science doit venir ; ni un Virgile , écho des anciens oracles, et qui, prophète involontaire, présentait, comme dit le Dante, à ses neveux le flambeau dont lui-même n'était pas éclairé. Le monde ne voulait pas s'apercevoir de ces symptômes qui annonçaient à l'idolâtrie toute-puissante un danger prochain et imminent : il ne vou-

(1) PluUrq. Ibid. 14.

lait pas chercher si celte révolution tant prédite ne s'accomplissait pas dans Tombre» au moment même, à côté de lui. Le monde romain veillait pour la volupté ou s'assoupissait dans Tépuisement ; riches et savants , princes et philosophes , après des heures de magnificence et de plaisir, s'endormaient sur leurs lits de pourpre , pendant cette froide nuit de décembre, où, auprès d'une petite bourgade juive , quelques bergers, gardant leurs troupeaux, recevaient la bonne nouvdk^ et entendaient le cantique des anges: <^ Gloire à Dieu au plus haut des cieux , et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (1) ! »

Le christianisme était donc né. D'où venait-il? Qui lui avait préparé la route ? Quel aide, quelles espérances, quelles chances d'avenir trouvait-il au monde ?

Si le christianisme fut né , par exemple, quatre cente aas plus tôt, il eut trouvé , ce semble , lé monde bien ndeux priéparé pour sa venue. Rome alors était encore pure, aastère, pauvre, religieuse. Rome, fidèle à la religion paternelle de Numa, commençait à peine à connaître les idoles; eiie abhorrait l'épicuréisme ; elle méprisait les vices delà Grèce; elle chassait de son sein les rhéteurs et les philosophes. La morale de la famille y avait tout son sérieux et toute sa force; l'homme savait s'y dévouer, sinon pour son Dieu, du moins pour la patrie qu'il estimait un dieu. Les vertus ro^iabaioes, quelque imparfaites qu'elles fussent, eussent été une préparation morale au christianisme et eussent ouvert la route aux vertus chrétiennes.

Et en même temps, dans la Grèce, ce que la philosophie connut de plus élevé et de plus pur, avait alors toute sa force. La protestation contre le panthéisme de l'Orient était énergique et vivante , non pas affaiblie comme elle le fut plus tard par des sièdes de servitude. Saint Paul venant à Athènes sur cette Agora si tumultueuse et si active, parmi celte foule

(1) Luc. H. 8 et 8.

heO DU CHRISTIANISME.

« d'Athéniens et d'étrangers qui n'avaient autre chose à faire qu'entendre et dire des choses nouvelles (1) ; » saint Paul , au lieu des secs et froids disciples de Zenon, des inintelligents sectaires d'Ëpicure (2), eût trouvé les traditions pythagoriques encore debout, la mémoire de Socrate toute vivante, et Platon déjà tout près de deviner qui était le dieu inconnu. En un mot, les idées par lesquelles la philosophie avait tâché d'épurer les croyances publiques, étaient alors actives, vivantes, préchées, transmises, répandues.

Mais au temps où le christianisme est venu, dans la décrépitude du monde grec et romain, tout cela était passé. Tout avait vieilli, si ce n'est l'idolâtrie et le despotisme. Dans l'ordre intellectuel, — la confusion des croyances religieuses, la frivolité des opinions philosophiques; l'homme, à l'esprit duquel ne se présentait rien de défini, se dispensant de chercher et de croire; les traditions plus pures dans la foi, les grandes écoles dans la philosophie effacées les unes comme les autres ; le panthéisme oriental dominant dans la religion, l'épicuréisme dans la science, c'est-à-dire la négation de la pensée et la négation du devoir; et, par-dessus tout, ce fatalisme désespéré, qui conciliait l'athéisme le plus désolant avec la superstition la plus effrénée: — dans l'ordre moral, — toutes les vertus antiques disparues par la rupture du lien patriotique qui les contenait toutes ; le dévouement au salut commun, le sacrifice de soi-même, l'esprit de famille et la vertu domestique, tout cela effacé par l'égoïsme ou étouffé par la terreur; — voilà ce que nous avons vu, dit, répété vingt fois. Et ce qui était plus désespérant encore, c'est que cette société, « livrée à son sens réprouvé (3), » n'était pas seulement « sans affection, sans union, sans miséricorde (4) ; » elle était de plus sans jeunesse, sans fécondité, sans énergie. Ce n'était pas l'ardeur de la passion ni la férocité du jeune

(1) Actes. XVII. 2i. — (2) Ibid. 18.— (3) Rom. I. 24. 26. (4)/Wd. 31.

DU GBRISTIANISME. &61

âge qui Tavaient menée là; c'était le long abus de t4)ute chose, c'était un épuisement séculaire; et ses plus hideux excès n'étaient que le radotage d'une vieillesse impure.

Qu'attendre donc et qu'espérer? Le genre humain pouvaitil croire que « sa jeunesse se renouvellerait comme celle de l'aigle?» La jeunesse» l'honneur, la virginité, l'innocence, ne sont pas choses qui reviennent quand une fois elles sont flétries. La force et le courage, aussi bien que l'intelligence et la foi , manquaient pour comprendre, pour accepter une doctrine nouvelle et plus pure.

Or, au milieu de ce monde si mal disposé, et qui au lieu d'avancer vers la certitude et la pureté des doctrines, depuis quatre siècles, reculait chaque jour davantage vers le doute, la superstition et l'erreur, voici ce qui arrivait :

Sur les confins du désert d'Arabie, non loin de l'Euphrate et des frontières de l'empire, dans une subdivision de la province de Syrie , dans un pays sans navigation et sans commerce , sans cesse ouvert aux désastreuses incursions des Arabes ; loin des grandes cités intelligentes, Rome, Alexandrie et Athènes, loin du passage de la puissance romaine et des idées qu'elle menait après elle, — quelques Juifs parurent. Ce n'étaient pas des Juifs d'Alexandrie, de ces Juifs hellénistes qui lisaient le grec, savaient les philosophes, vivaient en communication avec le monde ; non pas même des docteurs de la loi, des Juifs pharisiens qui tenaient le haut bout de la science hébraïque. C'étaient des Galiléens, paysans d'une province décriée à Jérusalem (1) , parlant une langue mêlée, gens dont les rares écrits sont pleins de barbarismes (2) , gens de cette plèbe sans philosophie ( s^^oç

(1) De Nazareth peut-il Tenir quelque chose de bon (Joan. 1. 46.) P — Le Christ Tieot-ll donc de Galilée?... Scrutez les Écritures, et vous Terrez quil ne doit pas s'élever de prophète en Galilée (Vil 41. 52).

(2) Âb rndoclls liominibus script» sunt res vestrae... barbarismis obsltœ (Arnobe. I. 39).

ft52 DU CHRISTIANISME.

^(pfX($<ro^oç) que la sagesse hellénique dédaignait si fort (1). Certes, ils n'avaient jamais lu Platon , et pour eux, tout ce qui s'était pensé en Grèce, à Rome, dans l'Asie depuis trois siècles , tout le passé de l'esprit humain était perdu ; ils n'avaient que leur Bible, déjà commenté par le rabbinisme , tiraillée par les secles dissidentes , sophistiquée par Tinterprétation étroite et vétilleuse des pharisiens. Et ce tuteiA de telles gens, le pêcheur Simon, le publicain Matthieu , les pauvres petits mariniers du lac de Génézareth qui furent les premiers à inventer (si toutefois, quand il s'agit de doctrine, Fesprit humain invente jamais) , à retrouver, à découvrir, en un mot, à mettre en avant une doctrine nouvelle.

Et cette doctrine , qu'était-elle ? d'abord, au lieu de ce commode effacement de tous les dogmes qu'embrassait si voloTïtiers la paresse de l'esprit humain , qui permettait toutes les contradictions à l'intelligence, à l'âme tous les rêves , au cœur toutes les superstitions , aux passions tous les excès ; c'était un dogme précis, absolu, universel , qui exigeait Tapplication de l'intelligence, la soumission de la raison, l'obéissance du cœur. C'était, à l'encontre de l'idolâtrie tout entière, le principe de l'unité divine ; en face du panthéisme philosophique ou populaire , Fidée de la spiritualité de Dieu et de l'individualité humaine ; contre les épicuriens, la foi à la Pro^ vidence et aux rétributions à venir; contre les athées, les incrédules , les indifférents, la nécessité du culte ; contre le monde entier et ses mille superstitions , la pureté du culte : tous ces dogmes posés avec une netteté inexorable et jusquelà sans exemple. Ce qu'il s'agissait encore de faire embrasser au monde, c'était , dans l'ordre moral , au lieu du luxe, de la volupté et de la débauche, présents partout, adorés partout, poussés partout au dernier excès ; c'était, je ne dirai pas la tempérance, la sobriété , la chasteté , ce serait peu de chose ;

(1) Hommes sans leltres, ignorants (Act. IV. 13). Le païen Cebe dit fai même (Origèn., contra Celsum. 1. 26. 62 ; H. 46. — Voir »msI Julien apud CyrilU VI}.

DU GRRISTIINISMF. MZ

mais la pauvreté , mais la souffrance , mais Famotir des travaux et des douleurs, mais l'abnégation, l'oubli et l'immolation sanglante de soi-même. Et enfin, dans l'ordre social , ce qu'il fallait substituer au règne de Tégoïsme et de l'immiséricorde qui faisait de l'homme, comme esclave, comme pauvre, comme sujet, le patrimoine que l'homme exploitait; c'était le règne de la charité, qui devait faire du maître l'ami de son esclave , du riche le dispensateur des biens du pauvre , du souverain le serviteur de son peuple. Il s'agissait, pour tout dire , en un mot , de la doctrine la plus contraire , en fait de théologie, à l'incroyance et à l'idolâtrie du siècle ; en fait de culte, à ses superstitions ; en fait de devoir , à ses mœurs ; en fait de philosophie, au néant et à l'incertitude de ses idées; — d'une doctrine qui prescrivait tous les devoirs à une époque qui les méconnaissait tous, exaltait toutes les vertus dans le cœur de ces générations qui avaient exalté tous les vices, et prétendait tenir prêts pour le martyre ceux dont le suicidé était la suprême ressource.

Ce n'est pas assez : ces hommes, après avoir inventé leur révoltant paradoxe , ne l'insinuent pas en secret, ne le glissent pas à l'oreille, ne cherchent pas, pour le faire fructifier, de vieilles femmes ou de faibles esprits qui ont toujours besoin de quelques choses nouvelles à croire ; mais ils montent sur les toits pour le crier à tous ceux qui passent. Non-seulement du haut des degrés du temple, aux Juifs de toute la terre venus à Jérusalem pour la pâque ; non-seulement dans les synagogues de l'Asie, de la Grèce et de l'Egypte , aux Juifs de ces contrées : mais dans les villes et du haut des tribunes faites pour un autre usage , ils le proclament de t^oute leur voix à la Grèce païenne, à lafirèce mère de la philosophie et du polythéisme. Ils profanent de leur blasphème les forum , les basiliques, les assemblées populaires, les tribunaux des préteurs, toutes choses saintes et sacrées. Ils manifestent témérairement leur Dieu à la face de l'aréopage à Athènes, de la grande Diane à Éphèse, de Néron à Rome ; libres , hardis ,

Mk DU CHRISTIANISME.

usant hautement^ jusqu'à ce que la persécution la leur vienne interdire, de cette publicité de l'Agora, la liberté de la presse du monde antique. Ils font ce que Socrate, Platon ni Pythagore n'avaient osé faire, ils disent la vérité qu'ils savent, non à des initiés, mais à tous; ils font ce que ces philosophes n'avaient pu faire, ils disent aux Athéniens: « Le Dieu que vous adorez sans le connaître, moi je vous l'annonce. »

Or, qu'ils aient ainsi procédé, ne ménageant pas la contradiction au monde et la lui jetant au visage, si crue et si choquante qu'elle pût être : — et s'ils étaient les seuls auteurs de leur doctrine et de leur force ; — si eux seuls avaient inventé cette foi nouvelle, et si eux-mêmes s'en étaient constitués les propagateurs ; — s'ils n'avaient eu nulle inspiration et nul enseignement pour composer leur dogme ; — s'ils ne comptaient pour le répandre sur nul secours du dehors : — c'est en vérité ce que je ne comprendrai jamais, et la hardiesse intellectuelle de leur conception, comme la hardiesse morale de leur entreprise, me paraît constituer un problème insoluble.

Dira-t-on que la philosophie préparait les voies au dogme chrétien, et que les apôtres puisaient leur doctrine dans les écrits des sages de l'époque? Nous avons remarqué sans doute les rapprochements qui existent entre l'époque et l'Ëglise. IMais de l'une ou de l'autre, laquelle est le point de départ? Le philosophe a-t-il parlé d'après l'apôtre, ou l'apôtre est-il le plagiaire du philosophe? Il est facile d'en juger : est-ce dans l'école ou dans l'Église que ces idées communes se coordonnent, s'unissent, se rattachent à un principe qui leur donne force et les justifie, qu'elles forment en un mot une complète et logique unité ! Est-ce dans l'école ou dans l'Église que ces idées se présentent, isolées, incohérentes, désunies, mêlées de notions impures et de contradictions manifestes, sans un principe qui les justifie, sans une logique qui les rassemble, sans un système qui les rende acceptables par son unité?

Nous avons dit toutes les contradictions, tous les embarras, toutes les misères de la philosophie. Nous avons fait voir

combien elle est incomplète» comment elle vit d'emprunts, et subit tour à tour des influences contradictoires que ne gouverne aucun principe supérieur. Le christianisme , au contraire, se présente à nous, dès son premier jour, un, entier, plein de consistance. Il est né complet, et, nous réduirionsnous aux seuls monuments que l'Écriture nous a conservés, nous trouverions encore dans les livres des apôtres, écrits cependant accidentels et en un certain sens fortuits, les traces d'une doctrine tout autrement d'accord avec elle-même, que ne l'est, dans ses vagues et inconsistantes déclamations, la doctrine, si je puis l'appeler une doctrine , de Sénëque. La vérité chrétienne s'est produite au monde comme cette déesse du paganisme, oserai-je dire, toute vivante et tout armée.

« Or, celui qui marche derrière , disait naïvement Michel- Ange , ne saurait passer devant. » L'imitateur reste toujours au-dessous du modèle, surtout s'il imite sans bien comprendre , s'il saisit au hasard quelques conséquences dont il ne sait pas atteindre le principe. Cette philosophie si défaillante et si vague aurait-elle produit le christianisme si positif et si certain ? lui aurait-elle donné, elle dont la morale est à la fois si exagérée et si vicieuse, le solide fondement et l'admirable droiture de sa morale ? Elle qui hésite sans cesse entre la foi à l'unité de l'Être divin et les hallucinations du panthéisme , entre les croyances qui rapprochent l'homme de Dieu et les opinions qui le ramènent vers la terre et vers le néant, entre la notion de la Providence et l'horrible entraînement vers le suicide, aurait-elle donné au christianisme la profondeur de sa piété , sa foi énergique dans les récompenses futures , sa haine du suicide ? Lui aurait-elle appris à concilier le libre arbitre de l'homme avec la providence de Dieu ; le plus ardent désir et le plus haut degré de la vertu , avec le sentiment le plus profond de la faiblesse humaine; le besoin des sociétés dont les liens se brisent quand les esprits s'accoutument à la mort volontaire, et le besoin de Thomme qui, captif en ce monde, aspire à sa délivrance? La philosophie enfin , si ex-

Page 1