‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 47 sur 65 · II. w · texte numérisé non relu

II. w

Uê DU CHRISTIANISME.

clu»ve et si dédaigneuse du vulgaire, aurait-elte insptfé an ehristianisme oet esprit accueillant, humain, populaire, î}«ii appelle, reçoit, embrasse tous les hommes, et qui, dès ie temps de Sénèque , donnait à cette foi, née de la veille, pHis de disciples qu'on n'en eût compté au pied de toutes tes chaires des philosophes ?

Non , ce qu'il y a de commun entre le néo-stoïcisme et la foi chrétienne a son origine dans le christianisme. La philosophie n'a jamais eu de chaire à Génésareth pour y instruire les bateliers galiléens ; mais le christianisme a prêché dans Rome avant même que la philosophie néo-sloteienne osât y lever la tête. Les apôtres ne sont pas allés chercher les leçons des philosophes ; mais les philosophes ont pu, ils ont dû entendre les apôtres.

Voyez, en effet. Sous Tibère et sous Gdigula, la philosophie est morte , silencieuse du moins ; le néo-6to{cisme> nous l'avons vu, retrouve avec peine, sous des noms obscurs, m douteuse origine ; Sénèque alors ne fait gu^e que de la rhétorique. — Mus , sous Claude (an 43), saint Pierre vient à Rome ; le christianisme commence à être connu, par les discussions qu'il excite entre les Juifs , et par les premières rigueurs du pouvoir impérial (1). — Et bientôt après , dès le commencement de Néron , la philosophie se développe , comme pao* contre-coup : elle parle haut , elle a ses représentants à la cour ; elle enfante Thraséa, Musonius, Sénèque.

Suivons toujours l'ordre des dates. — En 52 , saint Paul comparaît en Achaïe , devant le proconsul Gallion , le frère même de Sénèque (2). — En 61 , amené prisonnier à Rome , il est remis au préfet du prétoire Burrhus, le collègue et l'ami de Sénèque (3). — Bientôt libre dans Rome, « avec un soldat

(1) r. tom. I, p. 449. — (2) Act. XXMH. 12 et 8.

(3) F. le texte grec de» Actes, ô txaTo'vTapxc^ irapi^outt rci; ^Mpiicuç r» orpaTOfft^âpx?* XXVHI. 16: « Le centurion remit les prisonniers au préfet du prétoire » (cette phrase est omise dans la Vulgate). Le préfet du prétoire était alors Burrhus, qui ne mourut qu*en 63. V. tom. !, p. 442. Tac, Ann. XIV. 51.

qui le garde , il reçoit , pendant deux années entières , tous ceux qui viennent à lui , annonçant le royaume de Dieu , et prêchant Noire-Seigneur Jésus-Christ en toute confiance et sans empêchement (1). » — En 66, il comparaît deux fois devant Néron, à l'époque où Sénèque était en faveur à la cour. Il gagne des prosélytes dans le palais même de Néron (2), et comme lui-même le dit , il rend « ses chaînes glorieuses en Jésus-Christ, dans tout le prétoire (3). » — Sénèque, curieut et à même de bien connaître, Sénèque qui était allé frapper à la porte de tous leS maîtres, qui, à la fin de sa vie, fréquentait comme un simple disciple l'école du stoïcien Métronacte, Sénèque aurait-il dédaigné la parole de ce docteur juif? ou saint Paul aurait-il repoussé Sénèque, lui qui se croyait « débiteur envers les Grecs et envers les barbares , envers les ignorants et envers les sages (4) î »

Cela ne se peut : les traces des notions chrétiennes sont trop évidentes chez le philosophe. Sans doute, il n'a ni tout compris, ni tout accepté ; et c'est une pieuse , mais grossière erreur, qui a voulu faire de lui un vrai chrétien. Sans doute, le christianisme se distingue toujours de cette philosophie plagiaire, comme le soleil du miroir qui lui a dérobé quelquesuns de ses rayons , comme le fleuve du canal qui a été détourné de son sein, comme l'arbre riche et fécond de l'arbre stérile et pauvre sur lequel une de ses bfanches a été gîfefïêe. Mais les traces de l'emprunt n'en sont pas moins évidentes.

(1) Permlssum est Paulo manere ibimet cum custodlente se milite.... Mansit autem bicDnio toto In suo conducto : et suscipiebat omnes qui Ingrediebantur ad eum, prsedicans regnum Del, et docens quœ sunt de Domino Jesu-Ghristo, cum omni flduciâ, sine prohibitlone. Act.XXVin. 16. 30. 31.

(2) Salutant vos omnes sancti, maxime qui de domo Gsesaris sunt. Philipp. IV. 22.

(3) Philipp. 1. 12. 13. 14. Scire autem vos volo, fratres, quia quœ circà me sunt, magis ad profectum venerunt Evangelii. — Ità ut vincula mea manifesta fièrent in ChThio in omni prœtorio et in cseteris omnibus; -- et plures ex fratribus in Domino confidentes in vinculis meis.abundantiùs auderentsine timoré vcrbnm Deiloqui.— ^ur tout ceci, V. l'exceiienl Mémoire de M. l'abbé Greppo, sur les Chrétiens de la maison de Néron. Paris, 1840. — (4) Rom. I. 14.

Non-seulement Sénèque connaît les Saintes-Écritures et semble plus d'une fois traduire la Bible , que Tinterprétation des Septante avait mise aux mains de tous les hommes instruits; non-seulement il nomme les Juifs, il connaît leurs doctrines» il rend même hommage à la foi sérieuse de ce peuple qui » « lui , du moins , possède la raison de ses pratiques mystérieuses (1). » Mais encore, nous pouvons le dire avec Tertullien , Sénèque est souvent chrétien, Seneca sœpe noster (2). Les traces de la prédication chrétienne sont demeurées dans sa pensée, on vient de le voir plus d'une fois ; elles sont parfois dans son expression, je dirai même jusque dans sa langue (3). Sénèque a vu Téclatant supplice des premiers martyrs ; c'est même après ces horreurs qu'il a tâché de s'éloigner de Néron et de la cour (4) : il a vu , comme l'a vu tout le peuple de Rome, le christianisme vivre, prêcher et souffrir; et lui qui loue et admire tant de fois la fermeté au milieu des tortures, n'a pu effacer ce souvenir de son esprit (5). S'il ne nomme pas les chrétiens (6), ne faut-il pas dire, avec saint Augustin,

(1) Reprehendlt (Seneca) sacramenta Judœorum et maxime Sabbata, inuUliter id eos facere adflrmans... (Aug. CiT. Dei. VI. 11). Subjecit tamen sentenUam qu& aigniflcaret quod de illorum sacramentorum ralione sentiret : Illi tamen causât ritûs sut naverunt; major pars populi facit quod cur facit ignorai (Id., Ib!d.). — Accendere aliquem lucernam Sabbatis prohibeamus. Sénèq., Ep. 05.

(2) TertolUen, de Anima. 20. Saint Jérôme va plus loin et dit : noster Seneca, AdT. JoYlnlan. I.

(3) Ainsi le mot de chair, pris dans le sens chrétien : Animo cum came grave certamen. F. dans la note à la fin du volume.

(4) Tacit., Ann. XV. 45.

(5) F. ci-dessus, tom. I, p. 454 et 455. Ajoutez aux passages qui y sont cités, cdut-ci que nous a conservé Lactance : « L'homme de bien, quand il voit la mort devant lui, ne se trouble pas comme si c'était pour lui une chose nouvelle. Qu'il faille souffrir dans tout son corps, qu'il faille sentir la flamme dans sa gorge {sive fkmma ore redpienda sit, comme les martyrs de Néron, F. 1. 1, p. 453. 454), quHl faille étendre ses bras sur un gibet, U ne se demande pas ce qu'il doit souffrir, mais avec quel courage il doit souffrir. » Aussi Lactance ajoute-t-il : « Celui qui adore Dîeu, souffre sans crainte tous ces tourments. * Lactance, Divin. Instit. VI. 17.

(6) A moins cependant qu'il ne faille entendre des chrétiens et non des juifs (avec lesquels on confondait souvent les chrétiens) le passage suivant : Gùm intérim us-

qu'il a craint de les louer contre Topinion de son tenops ou de les blâmer contre sa propre conscience (1) ?

Ce ne fut donc pas la philosophie qui put inspirer le christianisme; mais la société, telle qu'elle était alors, put- elle l'aider et favoriser sa propagation ? Si le mouvement général des idées, si les lumières répandues dans le monde n'ont été pour rien dans ce qu'on veut appeler Yinvention du christianisme, le mouvement des faits, l'état des mœurs, la condition des hommes, telle qu'elle était dans le monde romain, a-t-elle pu servir à la diffusion de la foi nouvelle? Si le christianisme n'a pas cherché ses modèles parmi les penseurs du siècle , a4-il du moins cherché dans la masse agissante, souffrante, passionnée, ses disciples et ses auxiliaires ?

Nous en convenons : le chrislianisme pouvait le faire , et un tel point d'appui n'était pas moins aisé à conquérir qu'il était utile à employer. Nous savons assez combien est facile le succès des doctrines qui s'appuient sur l'intérêt du grand nombre et lâchent la bride à son ressentiment ou à ses colères. Si le chrislianisme eût paru au monde , proclamant l'égalité absolue dans la vie civile , la liberté de l'homme , l'indépendance des nations , les droits du sujet contre le prince ; s'il eût promis richesse au prolétaire, affranchissement à l'esclave, émancipation au citoyen ; s'il eût mis la révolte en tête du code de ses devoirs, quelle admirable matière le monde ne présentait-il pas à ses triomphes î II y avait sujet d'insurrection , et sous le toit domestique contre le maître , et dans la cellule du pauvre contre le palais du riche, et dans le monde entier contre Rome, et dans Rome contre César ! Et si l'on doute de la puissance de ces éléments de révolution, que l'on pense quels périls et quels troubles avaient suscités dans

que eo sceleratissinue gentis consuetudo convalutt, ut per omnes terras ]am recepta ait. Victi \lctorU)U8 ieges dederunt (apud Augustin, loc, eit,).

(1) De Qvit. Del. VI. 11. ClirisUanos Jam lum Judœia inimicigaimos in neutram parlem commemorare ausus est» ne Tel laudaret contra patrl» consuetudinem, yel reprchenderet contra suam forsitan voluntateoi.

Teoqpire un Spartacus armant les eselaves, uu Catilina appelant à lui les prolétaires, un Mithridate soulevant les provîiiees couquises, un Brutus frappant César. Si le christianisme, au lieu de se contei^t^ d'introduire dans les choses de ce mondie le gouverueme^t de la conscience, eût prétendu les gouverner ijièr les prîQcipes umversels, les volontés menaçantes, ks tbéûjries actives » les procédés violents des révolutionnaires modernes ; si la Bonne nouvelle eût été celle de Témaneipatioift actuelle ek universelle: assez de millions d'hommes, dans cette société dont Toppression était la loi fondamentale, eusr sent adhéré à cette charte du peuple, et combattu pour cet évangile révolutionnaire qui eût fait de Pierre , tout à la fois un Spartacus, un Caligula, un Mithridate, un Brutus.

Mais rien de tout cela. Pierre ne veut être que le serviteur des serviteurs de Dieu. Ce que Dieu permet, il le subit, il Faecepte, il le révère. Quand les institutions iniques sont devenues la loi du monde, il ne les attaque pas, il les tient inèKke pour nécessaires et légitimes. L'esclavage, l'infériorité 4li pauvre, U daH^inatioA de Rome sur le monde, la puissaokce 4es Gési^s wr l'univers et sur Rome, lui apparaissent, $îiMM>cai|ime juste dans leur principe, mais du moins cofiaotte oéees^mresdaAsleur^ cos^séquiences et légitimées par la possession. NuUe part il ne décrie, nulle part il ne pose ea Iffineîpe leur iniquité; les déclarations de droits, les pr^i^ clsamiatioBft de principes sociaux ne sont pas à son usage. Que l'esclave ne vienne pas ici, ardent pour la liberté et iq^ak^nt de s'affranchir ; Pierre et Paul lui disent qu'il 4oît rester dans l'esclavage et demeurer soumis à son naiiattre, tant qu'il pe pourra par les voies légales parvenir à \^ liberté {%). Que le pauvre ne vienne pas, dévoré d'envie à la vue de la fortune du riche son voisin et plein du désir de s'en empareo: : on lui dira qu'il faut souffrir, qu'il faut respecter le bien d'autrui, qu'il faut attendre ce que lui don-

(1) Eph, VL 5. 8. Col. III. n, nu IL 9. 10* I Petr. IL ta.

BU eHRISTUNISME. Uli

»era le riehe. Que le sujet irrité de César, le patricien dé- ROAeé par les délateurs, le provincial opprimé par les procoRsuk, ne vienne pas proférer des plaintes, soulever des révoltes : Paul lui dira qu'il doit se soumettre, que toute puissance vient de Dieu, qu'un roi, Néron lui-même, doit être obéi, « non-seulement par la crainte qu^il inspire, rnavs par le devoifr qui lie nos conseiences envers lui (1). » Ainsi peint de remède à attendre, point d'ambition à nourrir, point de liberté, de fortune, de voluptés à espérer en ce monde. Et la ressource dernière du désespoir, le droit, incontesté par les philosophes, de chercher, quand Tâme s'est épuisée à souffrir, le repes dans la mort, cette ressource-là même, cette épée libératrice, le christianisme la retire des mains de l'esclave. Pour toute consolation et pour toute joie, le ehrtstia* nisme hii impose sa dure et triste vertu, la résignation; il lui offre d'imiter an Maître qui a porté la couronne d'épines et qBt a marché sur les roches du Calvaire, les épaules chargées d'une croix. Voilà oomment il fait illusion à l'homme, comment il encourage ses espérances, comment il le séduit, comment il enrè}e sous son drapeau révolutionnaire ceux qui souffrent, ceux qui gémissent, ceux qui sont irrités.

Et d'un autre côté, s'il ne flatte pas les pauvres, flattera-t-î! davantage les riches dans leurs plaisirs, les puissants dans leur oppression journalière. César dans sa tyrannie? Si les lois générales de la société lui paraissent dignes de respect, par cela seul qu'elles sont générales, l'usage que l'homme peut feire de ces lois est un fait individuel sur lequel le christianisme aie droit d'interroger chaque conscience. Il ne discute pas tes histitutions» mais il juge les hommes. Il n'est pas venu redresser les torts de la société ; mais il est venu reprendre les péchés de chacun de ceux qui la composent. Il dit sans crainte au maître de ne pas mépriser son esclave, parce que

(I) Non solùm propter iram, sedetiam propler consclentiam. V. Rom. XlUri-T. TIU ni. I, I Petr. II. 13-15. 17.

Dieu est le maître de Fun et de l'autre (1). 11 dit au riche de ne pas s'enorgueillir de son anneau d'or et de ne pas traiter le pauvre avec dédain (2), Quand il prie pour les princes, il ne demande point pour eux, comme ils sont accoutumés de le faire, les biens et les plaisirs ; il demande ce dont ils ont besoin, la justice et la chasteté. Â tous il impose rudement et sans détour le devoir, eux avares, de faire l'aumône, eux superbes et durs, d'être humbles et doux, eux sensuels, de pratiquer le jeûne, eux égoïstes, de courir aux échafauds.

Il entreprend donc la tâche difficile et singulière de prêcher chacun contre son intérêt et ses passions; l'esclave en faveur de l'esclavage, le maître en faveur de la liberté. Ce qu'il interdit au pauvre d'exiger ou de prétendre, il veut que le riche le donne volontairement. Et son triomphe, s'il triomphe, aura cela de merveilleux, que les institutions du paganisme, inattaquées par ceux qu'elles oppriment, seront^ abolies par ceux qui en profitent; que l'esclave résigné à la servitude sera émancipé par les scrupules du maître ; que le prolétaire humble et patient sera enrichi par la conversion du riche; que César enfin, à la voix de ces apôtres qui plient la tête sous la tyrannie , se démettra de sa tyrannie ! Voilà quelles sont ses armes révolutionnaires, et comme il prétend changer la face du monde, enseignant la patience illimitée à ceux qui souffrent, le sacrifice volontaire à ceux qui jouissent.

Mais alors qui sera donc pour lui? Sans complaisance pour les puissants, sans espérance pour séduire les faibles, sur qui compte-t-il? L'esclave versera-t-il son sang pour la servitude, le maître pour l'émancipation? Les grands et les riches ne viennent point à lui, rebutés par la dureté de ses maximes, par son amour de l'humilité et de la souffrance : parmi les chrétiens, en effet, il n'y a « ni beaucoup de sages selon la

(0 Ephes. VI. 9. — (2) Jac. H. 2. 3. 4.

chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles (1); » le philosophe grec, le docteur juif, Centrent guère dans rassemblée chrétienne (2). Et d'un autre côté, les faibles et les petits auxquels le christianisme ne sait prêcher que la soumission et l'amour de leur misère, lui viendront-ils? Factieux aux yeux des grands par cela seul qu'il ne concède rien à leurs vices, impopulaire auprès des petits en maintenant les institutions qui les oppriment, pour qui est-il donc? Qui sera pour lui? L'esclave auquel il interdit la fraude, la rébellion et la fuite, ou bien le maître dont il reprend la débauche et l'arrogance? Le pauvre auquel il ordonne de respecter le bien du riche, ou le riche auquel il ordonne de se dépouiller pour vêtir le pauvre? Israël dont il s'éloigne en l'appelant impie et déicide, et dont il flétrit la révolte contre Rome comme une révolte contre Dieu, source d'épouvantables malheurs ; ou bien, Rome dont il se sépare également en séparant son culte du sien, en méconnaissant ses dieux, en criant tout haut que son Jupiter n'est que pierre, bois ou métal ? Tous les mécontents et les factieux auxquels il près crit de respecter César, ou bien César qu'il refuse d'adorer? Le malheureux auquel il interdit le suicide, ou l'heureux du siècle auquel il impose le martyre?

Personne, en effet, ne sera pour lui. Nul bras de chair ne s'élèvera pour sa défense. « Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas, dit saint Paul, les armes de la chair (3). » Nul secours matériel ne peut entrer dans ses calculs. Ni cette ambition guerrière et nationale que Mahomet a soulevée, ni ces mille passions, ces mille préventions, ces mille instincts que le protestantisme a su mettre en œuvre, ni ce facile ébranlement donné aux peuples par l'esprit révo-

(i) Videte enim vocationem vestram, fratres, quia non muiti saplentes aecandùm caraem, non muIti potenles, non molU nobiles. I Cor. I. 26.

(2) Ubl sapiens? ubl scriba? abi conquisitor hujus seculi ? Ibtd. 20. . (3) In carne enim ambulantes non secundùm carnem militamus. — Nàm anna mlliUœ nostne non camalia sunt. Il Cor. X. 3. 4.

klU DU GHRISTIANISMK.

lutionnaire, les prêchant selon leurs désirs et translorBiairt leurs appétits en maximes ; le christianisme n*a rien de tout cela pour lui.

Et pourtant, cette doctrine, prêchée depuis quarante ans à peine, était sous Néron partout man^te. J'ai déjà dit wbl mot (1) de cette publicité du christianisme à sa naissance. C'est une grande erreur de croire qu'il fut dans ses prenâèiM années obscur et ignoré. La persécution seule et la p^sécution sanglante le força de descendre dans les catacombes* Jusque-là il ne cherchait point l'éclat ; mais encore moins m cachait-il sous le voile du secret. Ces prédications de sakit Paul sur toutes les places et dans toutes les assemblées de la Grèce ; ces contradictions publiques et violentes que la foi éprouvait ( « nous savons de cette secte que de tout côté on la contredit » (2) ); ces calomnies et ces haines populaire»^ dont Tacite et Suétone se font les échos ; enfin cette soleAnelle immolation des premiers martyrs au milieu d'un fête, dans les jardins de Néron, en face de Rome tout entière, presque émue de pitié ; ce supplice d'une « grande multitude d'hommes (3) » que Néron tenait à rendre public, d'autant plus qu'il se lavait par là du crime de Fineendie : tout cela prouve que le christianisme, dès les premiers jouvs de son existence, n'étoit pas si petit, si secret, si ignoré. Ce n'étmt pas une occulte franc-maçonnerie que rassociattos des chrétiens. Elle vivait en plein jow, pariait et prêchait eci face de tous. Et quand aujourd'hui elle rappelle ses origines, eUe peut dire au monde ce que saint Paul disait au roi juif Agrippa : « Je parle sans crainte devant (où Rien de kmt e$ que je rappelle ne peut fêire incomiu: car rirn de tout cSLâ NS s'est passé dans l'ombre (i). »

(1) Tom. I, p. 461-452.— (2) Âct Apost XXVHI. 22. — (8) Tacite, An». XV. 44.

(4; Scit enim de his rex, ad qaemet constantar loqnor. Latere enim eum Blhil horum arbitrer. Nbqqb cnim in anqqlo QciBQvm HORini OBSfQM est. Act. ApoeU XXVI. 26.

DU CHRISTIANISME. kK

Dès les premiers jours aussi , noD-seulemeut Texistence de rÉglise, mais son action fut visible. Je ne jette point les yeux sur les siècles postérieurs; je m'en tiens à ces quelques années de la prédication apostolique , à cette première générar tion de chrétiens qui avaient vécu en même temps que le Fils de Dieu. Et je dis que» dès cette époque, la foi chrétienne avait plus d'églises et plus d'évêques que la philosophie peutêtre n'avait jamais compté de maîtres ou d'écoles; dès cette époque, l'Orient, la Grèce, l'Italie, pour ne pas parler du reste de l'empire, étaient semés de communautés chrétiennes (!)•

Ce n'est pas assez : le christianisme agit dès ce temps , même sur le monde qui reste païen. Il semble que le jour où la croix a touché Rome, Rome s'est sentie émue comme par une étincelle secrète dont elle méconnaissait l'origine. C'est depuis ce jour que les affranchissements se sont multipliés, que la condition d'esclave a commencé à s'adoucir, les rangs de la société à se niveler (2). Depuis ce jour, des lois plus favorables à la femme ont biîsé l'immiséricordieuse constitution de la famille romaine (3). Depuis ce jour aussi, la philosophie est devenue ce que nous l'avons montrée, mêlée de vives lumières au milieu d'épaisses ténèbres , portant sur un trono vieilli des fruits de vérité qui ne sont pas les siens. N'est-il pas maintenant assez clair que de la seule prédication chrétienne ont pu jaillir ces quelques vérités qui se mêlent aux erreurs du stoïcisme? N'est-il pas assez clair que le christianisme embrasse et pénètre le monde même qui le persécute? L'Église chrétienne vivifiait ainsi une société qui ne voulait pas d'elle. Il n'était pas nécessaire de s'être approché d'elle et d'avoir touché la frange de sa robe (4), pour sentir la vertu qui en sortait: elle faisait ce qu'avait fait son Maître; elle fai-

(1) K. tom. 1, p. 364. 461.

(2) F. tom. I, p. 379; ci-dessus p. 262-263 (an de J.-G. 47).

(3) Loi qui admet la mère à la succession de ses enfants. Loi qui décharge la femme de la tutelle des agnats. F. ci-dessus, p. 320. 32 i, sous Claude.

(4) SI teligero tantùm veslimenta ejus, salva ero.... Mattb. IX. 20. 22. Et sUUm

kU DU CHRISTIANISME.

sait même plus encore (1) : et comme Tapôtre dont Fombre seule guérissait les malades qu'on avait placés sur son passage (2), il suffisait qu'elle eût jeté sur vous quelque ombre de sa vérité et de sa vertu.

Un fait demeure donc, un fait incontestable : c'est qu'une doctrine à laquelle personne ne songeait au temps d'Auguste, quarante ans plus tard , au temps de Néron , avait des disciples par milliers ; — quatre cents ans plus lard était maîtresse du monde. — J'oserais demander humblement qu'on m'expliquât ce qui a donc eu lieu dans ce court espace de quarante ans ? — quand cette doctrine est née ? en quel lieu ? dans quelle tête ? — avec quels éléments , recueillis par la tradition ou par la science ? Ou, si elle est née sans éléments étrangers, par la puissance de quel génie? — Gomment celle doctrine, née, je ne dirai pas seulement dans les conditions ordinaires de la pensée humaine, mais dans un pays obscur, chez des hommes ignorants, sans voyage et sans lettres, at-elle eu dès l'abord un caractère positif, défini, universel, complet, plus philosophique , en un mot, qu'aucune philosophie?— Comment cette doctrine, si mal préparée par toutes les tendances des époques précédentes , a-t-elle trouvé néanmoins accès dans toutes les cités? Comment cette doctrine, si contraire à toutes les idées, à tous les intérêts, à toutes les passions du siècle, a-l-elle trouvé en si peu de jours autant de disciples? — Et ces hommes, assez singuliers pour la croire, assez hardis pour se charger de la répandre, assez insensés pour le faire sans hésitation, sans réserve, sans crainte, assez étrangement heureux pour y réussir, quelle a

Jésus in semetipso cognoscens virlutem quœ eilerat de iilo. Marc. V. 30. — V. aussi, VI. 56. Luc. VIU. 44-48.

(1) Amen, aineu, dico vobis : qui crédit In me, opéra qus ego facio et ipse faciet, et minora horum faclet. Joau. XII. 24 .

(2) ItÀ ut ip plateas ejlcerent inflrmos et ponereut in lectulis ac grabatis, ut, venlente Pctro, saitem umbra illlus obumbraret quemquam Ulorum et llberarentur ab UiflrmiUUbtts suis. Act. Ap. V. 15.

donc été leur force? leur espérance? leur but, dans cette « folie de la prédication , scandale pour les Juifs, démence pour les païens, » dans Tenseignenient de cette (1) « sagesse cachée que n'a connue aucun des princes de ce monde (2)? »

L'explication humaine de ce fait est encore, pour me servir d'une expression qu'a adoptée l'esprit hésitant de notre siècle, un travail qui reste à faire. Il est vrai : on a discuté de près et avec la plus minutieuse critique les origines du christianisme, telles que les racontent les chrétiens. Mais ceux qui ont pris la peine de relever avec tant de soin les prétendues difficultés de celte histoire, devraient bien à leur tour nous la donner telle qu'eux-mêmes la comprennent. Ils devrcdent nous dire une fois le mystère de la naissance et de la propagation du christianisme, ces deux faits si peu expliqués; après avoir détruit notre erreur, il serait temps qu'ils nous donnassent le secret de leur vérité. Il serait temps que le récit succédât à la polémique , et que la sagesse de notre siècle abordât la question toute positive qu'à notre tour nous nous permettons de lui soumettre. Il serait temps que notre époque, dans sa philosophie et ses lumières, se tirât d'affaire mieux que Gibbon et tant d'autres, qui prennent le christianisme déjà adulte, tout viril et tout grandi, sans dire mot de sa naissance; ils supposent qu'il est né sans dire comment. Cette grande phase humanitaire qu'on nomme le christianisme vaut la peine, ce me semble, qu'on en sache et qu'on en dise l'origine.

Il serait même à propos de ne plus se servir de la ressource usée du mythe et du symbole, vague histoire par laquelle on prétend échapper à l'histoire positive, comme avec la phrase on croit pouvoir se dispenser du fait. Quarante

(!) Stultiliam prxdicationis, I Cor. I. 21... Jadœls quidem scandalum, gentibus aatem stuUItiam. Jb. [33.

(2) Loqaimur Dei sapienliam in mysierio ;qus abscondlta est... quaià ncmo principum hujus secoU cognoTit. Ib. U. 7. 8.

années stiffisent-eltes donc pour transformer Thistoire en un conte populaire, le conte populaire en poésie , la poésie en une doctrine positive et sérieuse? Et si une transformation aussi prompte fut jamais impossible, n'est-ce pas à Tépoque de Claude et de Néron, la moins fraîche, la moins primitive, la moins populairement poétique de toutes les époques? si bien que les hommes de ce siècle se vantent eux-mêmes de ce que la pensée toute positive a cessé d'être poétique, de ce que la poésie ne va plus aux intelligences nouvelles comme à celle des anciens jours (1). Une allégorie serait devenue un dogme, une fable vulgaire serait devenue la croyance des hommes sérieux, en un pareil siècle et en quarante ansi

Quant à nous, — en attendant que «les princes de ce monde et les sages du siècle » nous communiquent à ce sujet leurs lumières, — ne craignons pas de le dire avec l'Apôtre : Le succès du christianisme était impossible, l'entreprise absurde, la prédication insensée. Et cependant — si ce succès impos-

(1) « l\ fut un temps, dit très-bien Plutarque, où les vers, le rhythme, les cfaants étaient pour les hommes comme la monnaie du discours. Toute histoire , toute philosophie, tout événement, toute pensée à laquelle peut s'appliquer l'éloquence, était consacrée par la poésie et par la musique. » {C'est bien là la poésie primitive, popalake, mythique.) « Ce que peu d'hommes comprennent aujourd'hui, tous alors aimaient à l'entendre, bergers, laboureurs, oiseleurs, comme dit Pindare. Grèce à la disposition poétique de ces siècles, le chant et la lyre servaient à corriger les mœurs... à louer les dieux... Mais lorsque, avec les événements et les hommes, la coutume a changé , quand l'homme a rejeté d'inutiles parures» déposé sa longue robe, coupé son abondante chevelure et sorti ses pieds du cothurne, quand il a appris, non sans raison, à opposer au luxe une vie frugale, quand il s'e^t cru mieux paré par un vêtement simple, que par une vaine et impertinente recherche: la forme de son discours a changé aussi ; l'histoire est descendue de son char poétique, et le langage de la prose a servi à distinguer la vérité des fables. La philosophie à son tour cherchant une doctrine puissante et sage, plutôt qu'un langage propre à émouvoir les imaginations, la philosophie n*a plus soumis ses le<;ons à la cadence des vers. » Plutarque, De Pylhiœ praculis, ch. 23. 26. (7) (seu Quarè Pythia versu non respondeat)... £t remarquez que Plutarque considère ce changement comme un progrès de la civilisation. « Un tel changement, dît-il, est un bien pourries hommes. » '

siële a eu Heu, si cette espérance absurde a été accomplie, ai celle prédicalion insensée a « renversé la sagesse des sages et condamné la science des savants (1) ; » la seule explication n'esl-elle pas celle de TpAôlre : que « Dieu a voulu rendre feUe la sagesse de ce monde (2); » qu'il « a choisi pour confondre les sages ce qui est insensé selon le monde , pour confondre les forts ce qui est infirme selon le monde , ce qui est obscur et méprisable selon le monde, ce qui n'est pas pour détruire ce qui est, afin que nulle chair ne se glorifiât en sa présence (3) ? »

Mais ceci est un sujet sur lequel un jour, si Dieu le permet, nous pourrons revenir. Il nous suffit d'avoir montré comment s'engageait la lutte : lutte de quatre siècles , ou plutôt lutte de tous les siècles ; lutle implacable et qui chaque jour devait apparaître plus évidente. Chaque jour le polythéisme, Hdolâtrie, et ces deux grandes plaies nées de ndolâtrie, Hmpureté qui flétrit les races humaines, la haine qui les divise , les opprime et les tue, se montreront avec une constante évidence. Chaque jour aussi les trois caractères opposés de la loi nouvelle, la foi pure qui en est la base, la chasteté et la charité qui naissent de la foi , apparaîtront dans la vie chrétienne, non plus parfaits ni plus purs, mais plus éclatants et plus visibles. Ce seront d'un côté toutes les « œuvres de la chair: fornication, impureté, impudicité, luxure, servitude des idoles, empoisonnements, inimitiés, disputes, rivalités, colères, querelles, dissensions, partis, jalousie, homicide, enivrements, débauches et toutes choses semblables (4) ; » de l'autre côté, ce seront tous « les fruits de l'esprit : la charité.

(i) Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudeotlam reprobabo. 1. Cor. I. 19. — (3) Nonne stultam fecit Deus sapientiam hujus mundi ?/&. 20.

(3) Qose stulta sunt mundl elegit Deus ut confundat sapientes, et infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia; — Et ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus, et ea qu» non sunt ut ea quœ sunt destrueret; — Ut non glorietur omuis caro in conspectu ejus. Ih, 27-29.

(4) Manifesta sunt autem opéra camis : quae sunt, fomicatio, immunditia, impu-

la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la longanimité, la douceur, ia foi, la modestie, la tempérance, la chasteté (1). » Car dans la société comme dans l'homme, « la chair lutte toujours contre Tcsprit, l'esprit contre la chair (2), » et le monde ne pardonne pas à ceux qui « ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences (3). »

Entre ces deux ennemis se plaçait la philosophie, rattachée au paganisme par son origine et par ses vices, au christianisme par la lumière qu'elle empruntait à son flambeau. Le christianisme et la philosophie grandissaient en même temps : Fun déjà plus populaire, l'autre plus éclatante; l'un poursuivi sans rémission par un monde égoïste et sensuel, l'autre persécutée aussi, mais non sans exception et sans relâche ; différents surtout en ceci, que le christianisme tenait tout de lui-même ou plutôt de Dieu, et que. la philosophie tenait du christianisme le peu de vérité qu'elle avait.

Tous deux s'étaient trouvés en face des rigueurs impériales. Rome était déjà tout empreinte du sang des martyrs ; Néron déjà avait soutenu contre les philosophes une lutte ensanglantée. Paul , Pierre, Barnabe, avaient scellé leur foi par leur témoignage suprême, en même temps que les Plau-

diciUa, luxuria. — Idolorum servitas, vcneâcia, InlmlclUœ, conteotlones, semulationés, irœ, rixœ, dissenslones» sects, — Invidise, homicidia, ebrietates, comessationcs, et his similia : quœ prsdico vobfs, &icut prsdixl, quoniam qui talla agunt, regnuni Dei non consequentur. Galat. V. 19-21. —Saint Pierre dit aussi, en parlant des païens : « His qui arabulaverunt In luxuriis, desideriis, vinolentiis, comessationibas, potationibus, et iilicitis idolorum cultibus. » I Petr. IV. 3.

(1) Galat. V. 23. 23. Fruclus autem spirilûs est : chantas, gaudium, pax, patienlia, benignitas, bonitas, longanimitas, — Mansuetudo, fides, modestia, continentla, castitas. Adversus hujus modi non estlex.

(2) Id. 17. Caro enim concupiscit adversus spiritum : spiritus autem adversus camem : hsc enim sibi invicem adversantur : ut non quœcumque vulUs , ilia faciatis.

(3) Id, 24. Qui sunt autem Christ!, camem suam crucifixerunt cum vltiis et concupiacentils.

DU CHRISTIANISME. /t81

tus, les Silanus» les Thraséa avait payé par une mort inutile la courte gloire de leur orgueilleuse vertu. Quand Néron fut tombé, la philosophie revint d'exil, leva la tête, se mêla aux querelles des partis, prétendit au pouvoir et finit par y arriver. Le christianisme au contraire , qui n'avait rien à faire au milieu des querelles de la Rome impériale , le christia-, nisme, auquel on ne pardonna pas, continua de cacher dans les catacombes son humble et rapide progrès.

Les docteurs dans l'école succédèrent aux docteurs, comme dans l'Église les apôtres aux apôtres. En même temps que l'Église suivait son admirable carrière, dans laquelle les saints engendraient les saints et les martyrs naissaient des martyrs ; en même temps que les Ignace et les Clément sortaient des Paul et des Timothée , la philosophie morale du Portique, qui avait enfanté Sénèque,. enfantait Épictète et Marc-Aurèle, qui tous deux gardent des traces évidentes de l'influence chrétienne et du voisinage de la foi. La philosophie théurgique ou pythagorique de Sotion, de Sexlius, de Musonius, produisait Apollonius, son héros et son dieu: et plus tard devait sortir d'elle ce néo-platonisme alexandrin, suprême héritier de toutes les écoles antiques, dernier adversaire du christianisme, en même temps qu'il en était l'imitateur.

Gomment cette lutte a-t-elle fini? Chacun le sait. Mais il appartient, ce me semble, à notre sujet, de dire en terminant de quelle manière cette puissance romaine, dont nous avons admiré la grandeur et montré le déclin, entrait dans les desseins de Dieu pour la constitution de son Église; et comment ce grand fait de la conquête par un seul peuple de tout l'univers civilisé, se lie par mille rapports au fait unique de la prédication de l'Évangile à tout l'univers.

Certes, pour qui veut lire, l'anathème contre Rome païenne est éclatant dans les saintes lettres. Celte prostituée, qui a fait boire tous les rois et tous les peuples de la terre dans la coupe de son abomination, cette cité « ivro du sang des mar-

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