CHAPITRE! m
Vil mot dii pag^anisme moderne*
En touchant le terme de ce travail, en retrouvant, au sortir de tant de ténèbres, un air .plus libre et plus pur, une pensée douloureuse demeure au fond de notre âme. Ces tristes siècles que nous venons de parcourir n'ont-ils pas quelque analogie avec le nôtre ?
Je ne suis pas le premier qui aie fait ce rapprochement. II
(1) Nunc ô cruore purpuinta nobili
Novisque felix Roma conditoribus, Horum tropsels acuta, quanto veriùs Regina fulges orbe toto civitas !
(Hymne pour le jour de saint Pierre et de saint Paul.)
s'est présenté bien des fois, il n'est pas loin de devenir un lieu commun. Qu'a-t-il de vrai? qu'a-t-il de faux?
Je n'ai certes pas cherché à rabaisser mon siècle, j'ai fait valoir, auprès de rini{)erfection antique , là supériorité chrétienne. Est-ce à dire que noiis ne ressentions rien de ce que ressentait l'antiquité ? Est-ce a dire que le paganisme ne soit plus de ce monde ?
Ce n'est pas sans dessein que je me sers de ce mot. L'homme , une fois devenu chrétien , ne redevient plus idolâtre. En quelque lieu que la loi du christianisme ait régne, mille erreurs, mille hérésies, mille turpitudes, soht t^bp Souvent venues èii sa place : mais Tidolâtrie est restée vàiticue pour jamais ; les dieux tombés sont demeurés à terre.
Mais si les idoles de bois et de pierre sont brisées » ces autres idoles, dont parle l'Apôtre, l'impureté, l'avarice (1), toutes les passions sont restées au fond de l'âme. Si l'homme ne peut plus être idolâtre, il peut toujours être païen. Le paganisme séparé de l'idolâtrie n'est autre chose que les instincts corrompus et les vices de l'homme. L'homme par sa nature déchue penche vfers le paganisme ; fl fatlt que la foi nous soutienne , et, contre ces instincts qui nous poussent , nous prête une force extérieure, surhumaine, je dirais presque artificielle.
Il y a donc eu , il y a toujours combat. Si l'Église s'est continuée à travers les siècles par la fidèle tradition de son dogme, de sa morale , de ses exetnples, une autre tradition par moments plus dissimulée, n'a pas moins su continuer une morale , des maximes, un eniraînement, tout contraires. En quel siècle si pieux et si candide, en quelle cité si régulière et si chrétienne, en quelle cour de prince ou de seigneur, sanctifiée par tant de vertus, l'âme la plus pure , en cheminant sous l'ombre de la croix , n'a-t-ellc pas trouvé sur sa
(I) Omnla foniicator, aut immundus, autavarus, quod est idoloram servi-
tag...Eph. V, 6.
UN MOT DU PAGANISME MODERNE. Û9l
route raillerie , hostilité , et quand il se pouvait faire , |Jerâéculion? Toujours il y a eu quelque part école de paganisme; toujours les passions ennemies, soit dans l'ombre, soit à découvert, ont fait corps contre l'Église. Des Julien et deS Lîbanius est venu eii ligne directe jusqu'à nous un certain ensemble de maximes commodes , d'habitudes sensuelle^ , dé secrètes protestations païennes. Le monde, pour parler le langage de la chaire et celui de l'Écriture, a fidèlement hérité de l'esprit haineux de Caïphe, de la moquerie d'ilél-ode, et de celte insouciante question de Pilate : Qu est-ce que la vé^ rite (1) ? Ce monde, en effet, pour lequel le Sauveur h'a pas prié (2) , et dont ne sont pas les vrais chrétiens (3), ce monde n'est que le paganisme dissimulé, transformé, continué.
Jusqu'ici , rien ne distingue notre siècle des âutreà siècles chrétiens. Mais il est un côté de ce combat éternel ^ul, depuis trois siècles surtout, a pris une toute autre irripbr tante.
Le christianisme , par sa nature , n'est point politique ; iî est humain, il met la cité (irôXtç) bien au -dessous de l'hbWme, les affaires de l'État bien après celles de la conscience. L'État, la nation, la famille même, ne sont à ses yèiix que des noiîibres ; l'homme est là véritable unité. L'État, lariatiort, la famille, Sont des lîehs utiles et sacrés, des communauté^ légitimes et nécessaires, quoique purement terrestres et par Sliitë périssables : elles existent pour l'horiime , et non l'hbhime pour elles. L'homme, au contraire, qui est immortel, l'homme est plus grand, plus important, seul digne de protection, d'éducation et d'amour.
De là ressort dans le christianisme une politique, bu pôut mieux dire, une entente des choses humaines toute contraire aux notions de l'antiquité.
(0 Dlcltei Pilatus : Quid C8t yerltas? Joan. XVIH. 38.
(2) ... Non pro mundo rogo. Joan. XVll. 9.
(3) De mundo non sunt, sicnt et ego non sum de mundo. Ibid. 16. V. encore sur la distinction de l'Eglise et dti monde, Joan. VU. 7 ; VllI. 23 9 XV. 18. 19.
L'antiquité romaine , ce résultat suprême de toute l'antiquité , fondait son ordre social sur ce double principe : que le devoir de l'homme envers la société dont il est membre, et surtout envers la nation , est supérieur à tout autre devoir ; et réciproquement, que la société à laquelle l'homme appartient a sur lui un droit absolu. On devait tout à la patrie, on pouvait tout pour elle contre l'étranger.
La religion chrétienne fait le contraire. Le grand devoir et le grand fondement de l'ordre social , ce n'est plus l'amour d'une abstraction qu'on nomme patrie ; c'est l'amour d'un être réel qu'on appelle le prochain. Le patriotisme, que la loi chrétienne ne condamne pas, mais qu'elle transforme , n'est qu'une des nuances de cet amour. Le patriotisme chrétien n'est qu'une dilection plus particulière pour certains hommes avec lesquels Dieu a voulu nous faire vivre ; loi sainte et respectable, mais loi secondaire , fragment d'une loi supérieure qui l'embrasse et la domine. La patrie, en effet, sous la loi chrétienne, n'est plus un être abstrait et mystérieux, quelque chose de supérieur à l'homme et qui approche de la divinité; c'est tout simplement une agrégation d'hommes, soumise comme telle à toutes les obligations de l'être humain, à toutes les règles de justice et de charité , envers tous , citoyens ou étrangers, amis ou ennemis.
Sous la loi chrétienne, la société a donc des devoirs envers l'étranger. 11 n'est permis à aucune société , à aucune race , tribu, caste ou nation, de s'aimer exclusivement, et de chercher son bien par le malheur d'une autre. Les haines nationales, l'oppression des races l'une par l'autre, je ne dis pas l'esprit d'aristocratie, mais l'esprit de caste, par suite duquel une race se prétende radicalement supérieure à une autre , sont choses païennes, et que le christianisme repousse. Elles violent le grand devoir de la justice et de la charité ; elles rompent l'unité chrétienne, elles méconnaissent l'unité humaine ; elles oublient la double fraternité des hommes en Adam et en Jésus-Christ.
De même encore, sous la loi chrétienne, la société a des devoirs envers chacun de ses membres, aussi bien que chacun de ses membres a des devoirs envers elle. Sous la loi chrétienne, nul pouvoir n'est absolu , nulle autorité n*est véritablement sans limites, parce que nulle n'ose s'affranchir des limites, bien plus étroites qu'on ne pense, que lui impose la conscience réglée par la foi. Le christianisme accepte à titre égal toutes les formes de gouvernement ; royal ou républicain, aristocratique ou populaire, borné par dés lois positives ou par la seule puissance des mœurs , lié par des conditions faites avec les hommes ou contenu par les seuls devoirs que la loi de Dieu impose , le pouvoir est également institué de Dieu, non dans sa forme, qui est chose humaine et variable, mais dans son essence qui est nécessaire aux sociétés. Le christianisme, indifférent aux querelles politiques, bien vaines souvent et bien misérables , accepte tout également , et ne condamne que le despotisme, si par despotisme nous entendons ce que nous devons entendre , c'est-à-dire le pouvoir séparé du devoir, l'autorité qui croit avoir tout droit sur les hommes, même les droits que lui refusent laloi naturelle et la loi divine.
Cet enseignement du christianisme au sujet du pouvoir n'est pas une théorie inutile au bien des peuples ; c'est au contraire la doctrine qui a civilisé le pouvoir, et, depuis les temps antiques, en a changé toutes les conditions. Ce n'est pas seulement une vague idée de devoir imposé au souverain ; c'est une règle que notre siècle, il est vrai, comprend peu , mais une règle constante , sérieuse , positive , que de grands hommes (1) ont prêchée et enseignée aux princes, et qui, sans médire de quoi que ce soit en politique, a plus'
(1) V, Bossuet» politique tirée de l'Ëcriture sainte. — F. aussi ses réponses à Jarieu (Avertissements aux protestants) et un grand nombre de passages de ses sermons. — Fénelon, Directions pour la conslence d*nn roi, etc. •— Les principes de cette politique ont été, vers la fin du xvni* siècle, à l'époque même où des doctrines
m (JN VOT DU PAGANISME MODERNE.
ajputé au bonheur des hqmmes que n'ont fait jusqu'ici toutes les règles arbitraires et humaines, dan^ lesquelles, à défait d'autres, on prétend aujourd'hui enferrner le pouvoir.
Aipsi ont péri les deux principes fondamentaux de la société idolâtre, le nationalisme au dehors, le despotisme au dedans. Ainsi ont été installés en leur place les deux principes ^terQ^liernent salutaires, éternellement conservateur^^ dpl^ liipitation au dehors du droit des races et des peuple^, de la lii)[)itation au dedans des droits du pouvoir, par la justice, par 1^ ponscience^ par l'amour des hommes et de Pieu. Vq^à ^pyt entière cette politique chrétienne, ^i peu savante, si méprisable aux yeux des grands publicistes de notre siècle , et qui cependant a fait faire aux choses humaines un tel progrès que les révolutions, les constitutions, les thèses et les théories politiques np pourront jamais lui en faire accomplir un pareil .
I^ais à son tour, à rencontre de la foi chrétienne, le paganisme moderne s'est fait politique comme le paganisme ie l'antiquité. Il a^dopté la cité comme son temple; il a vQ|iiu déifier de ppuveau la chose publique ; de cette ficlipn qu'il a nommée patrie, il a fait son dieu.
(^'opposition contre l'Église développait infailliblement de tplles idées. Au^ xr et xii* siècles, dans les luttas des emppreurs contre la papauté, on en retrouverait aisément la Jrace. Au ^iv* siècle, dans les doctrines qu'élaborèrent en Franiee les légistes de la Couronne, la pensée en est plus visible encore. Au temps de la réforme, elle devient éclatante, î^a réforme appuyée sur la souveraineté civile, la conviafft par l'appât de la richesse et de la puissance, lui livrant l'Église et se faisant imposer par elle à la foi des peuples, la
contraires ont commencé à prévaloir, très-bien exposés et appliqués d'une manière remarquabie aux différentes parties de l'administration, dans l'ouvrage intitulé : Les devoirs du prince réduits à un seul principe, ou Discours sur la Justice, par M* Moreau, historiographe de France. Parla, 1767-1762.
UN UOT DU PAGANISME MOD^RNB. &95
réforme se réduisait néces^aifeîQent à faire de la puissance teipporelle une puissance quasi-divine ; plie renonçait à ifuposer des limites au pouvoir, }e jour où, lui (Jonnant autorité sur les consc^epces, elle abaissait devant lui de toutes les limites la plus religieuse et la plus certaine.
Ne nous étonqops pas si des doctrines politiques, que nqi^s sommes habitués à considérer comme opposées, n^ji^sent également sous l'influence de la r.éforme ; si elle prêche à un I}pnri VIII, pu si elle fait prêcher par un Jacques 1" la presque divinité des rois ; si elle inspire aux gentilsl^pmmes français leur projet insensé de république aristocratique; si les indépendant^ et les anabaptistes font sortir de ses prédications les folies .4e la souveraineté populaire. Tout cela est au fond unp s^x\]e et même pei^sée. Qu'à l'encpntre de la prédicatipp chrétienne qui instrujt toujours chaque homme, non sur ses droits, fpais sur ses devpirs, pn dise à un peuple : « Vpu$ êtes seul souverain et seul naaîtrp, ce que vous voulez sera la justicjBj \) -T qu'on (Jise à une aristocratie : « Vous êtes d'up autrp sang, voire race est éternellement et radicalement supérieure, la race inférieur^ vous appartient ; » — qu'on disp à uu roi : « Vous pouvez tout; vous ne répondez de rien, ni à personne ni à Dieu; cest Dieu qui a besoin de vous : » n'est-ce pas tpujouj-s la même chose? iGette triple pensée que nolrp esprit s'est accoutumé à séparer, parce qu'on l'invoque dans des temps et dans des intérêts divers, u'est-elle pas toujours ridée du pouvoir dérivant de lui-même î de la patrie souveraine absolue, et dispensée de rendre compte à personne? N'est-ce pas toujours une révolte, populaire, aristocratique ou royale, peu importa, cpn).re cette loi chrétienne qui n'admet pas la toute-puissance aux mains de l'homme ? N'est-ce pas toujours, sous un uom ou sous un autre, de l'idolâtrie et du despotisme?
Et en même temps que, sous l'influeupe de la réforme, le 4espotisme antique revenait au monde, le nationalisme antique et l'égoisme des races reparaissaient avec lui. Au moyen
âge, les peuples se touchent et se mêlent; leurs distinctions n*ont rien de bien délimité, et surtout rien de haineux ni de jaloux. Au moyen âge également» et même sous Torganisation féodale, il y a des devoirs de subordination et d'hommage d'une classe de la société envers une autre ; il n'y a pas le passif abaissement d'une race vis-à-vis d'une autre. Le seigneur féodal est, à vrai dire, un fonctionnaire public qui a des devoirs comme il a des droits; ce n'est pas le membre de la caste supérieure qui repousse le paria et se croit souillé par son contact. Les haines de peuple à peuple sont modernes ; elles ne se sont guère éveillées avant le xv* siècle. L'esprit d'aristocratie insultante et dédaigneuse est moderne aussi; vous n'en trouverez guère, je ne dis pas l'exemple, mais la tradition avant le xvi* siècle. Qu'a fait la réforme, si ce n'est de rendre nationales des églises qui étaient catholiques, c'està-dire universelles? si ce n'est de rompre l'unité chrétienne au profit de l'esprit allemand en Allemagne, de l'esprit anglais en Angleterre, c'est-à-dire au profit des vanités, des jalousies et des passions de chaque pays? si ce n'est de méconnaître le caractère, un, absolu, catholique, de la vérité, pour rétrograder jusqu'au principe païen delà nationalité des religions? Mais la crise de la réforme devait à son tour amener une autre crise. Le pouvoir royal, même dans les pays catholiques, avait profité de cette sorte de rehaussement que les doctrines protestantes avaient paru lui donner. La réforme, ce semblait, était surtout faite au profit des rois : elle mettait leur puissance si près de celle de Dieu ! Le Basilicon doran de Jacques I*', ce code des princes pendant le xvii* siècle, était un si bel arsenal pour les prétentions et les envahissements royaux! La réforme surtout avait donné aux Couronnes de si beaux droits sur l'Evangile et sur l'Église! Elle rabaissait tellement devant elles cette puissance gênante, cette perpétuelle entrave de la papauté et de l'épiscopat ! Il est trop vrai de le dire, les rois même catholiques furent la plupart séduits. Si bien qu'au xyiii'' siècle, ils pensèrent à en
finir, et à supprimer une fois pour toutes cette gênante indépendance de la cour de Rome et des gens d'église.
Il est vrai : FÉglise ne consent pas à n'être qu'un simple ressort dans la machine du gouvernement. Il est vrai, un évêque ne devient pas facilement un commis, et les affaires de la conscience ne se laissent pas toujours mener, comme les affaires de la police, par un vu et arrêté de M. le préfet ! Gela incommode et cela tourmente les gouvernements ; mais aussi l'Église est vraie, utile, salutaire, justement parce qu'elle a force et autorité par elle-même. L'Europe tout entière a été sauvée deux fois au moins par ses papes ou par ses évoques, et je doute qu'un gouvernement en détresse ait jamais été sauvé par ses commis.
Mais sont-ce là choses que les gouvernements comprennent avant qu'une rude expérience les leur ait apprises? De quel pouvoir assez sage osera-t-on attendre qu'il préfère des auxiliaires à des serviteurs ? qu'il résiste à la tentation de balayer tout ce qui ne tient pas de lui sa force et sa liberté ? Quand les souverains ont cessé de croire, ils cessent bientôt de respecter : la politique ne supplée point à la foi. Quand, au xviii* siècle, des écrivains et de beaux parleurs de cour se mirent à faire la guerre au dogme chrétien, bien des princes virent en eux de merveilleux alliés contre l'ennemi commun. Ces alliés, il est vrai, pouvaient paraître quelque peu dangereux. Leurs déclamations n'allaient -elles pas jusqu'à détruire au cœur des peuples toute croyance religieuse, utile fondement, disaient les politiques, de la paix et de la subordination? A travers des adulations fort abjectes, ne pouvait^-on pas s'apercevoir que leurs sophismes enfanteraient aisément la révolte de tous les peuples contre tous les princes ? Leur esprit de flatterie pouvait faire taire leur logique, mais ne la corrigeait pas. Tout cela était vrai ; mais on ne s'en rassurait, pas moins sur ces périlleux amis : c'étaient des auxiliaires qu'on se promettait bien de rejeter le jour où ils deviendraient fâcheux ; c'étaient des fous que l'on garderait près de soi , ir. u
h9% UPf MOT DU PAGANISME MODERNE.
tant que leur folie serait amusante ou utile, sauf à les enfermer quand leur folie serait dangereuse. On les accueillait donc , on les encourageait, on leur faisait la cour. On les lâchait contre TËglise , comme des chiens fidèles qui , après leur curée, ne viendraient pas se jeter sur leur mattre. On ne leur eût pas donné à gouverner une province , on leur donnait rÉglise à détruire. Et pendant vingt ans la philosophie nouvelle siégea successivement au pied de presque tous les trônes ; elle eut ses années de faveur, elle eut son jour de puissance, à Berlin sous Frédéric, à Vienne sous Joseph II, à Pétersbourg sous le règne de celle qu'on appela la Sémiramis et qu'il faudrait appeler la Messaline du Nord , à Naples , à Madrid, à Paris, à Lisbonne, sous les Tannucci, les Aranda» les Ghoiseul , les Pombal.
La faute des rois fut aussi celle des grands. L'aristocratie, comme la royauté , avait eu sa part dans le butin de la réforme , et cette part, elle aussi, tendait à l'agrandir. L'esprit de caste , l'esprit des aristocraties protestantes gagnait en France, ce pays d'égalité , et altérait les véritables traditions de Louis XIV. Les exclusions fondées sur l'origine, les barrières infranchissables posées entre le noble et le roturier, en un mot, ce qu'on a appelé les inégalités de l'ancien régime, rien de tout cela n'était français, rien de tout cela n'était dans l'esprit d'une royauté dont le vieux principe était de n'exclure personne. Tout cela n'était que l'aveugle et le funeste caprice d'une cour impertinente et de deux ou trois ministres philosophes (1).
(I) r. Fordoiunnoequi etige des preuves de nobleeee pour Tadmlssloa toi iontlieuteuauceB, 2S mai 1761, — Vers la même époqae et par suite de cetaele, les parlements décidèrent aussi que nul ne serait admis dans leur sein sans de pareilles preuves. — Vers le même temps encore, à rimitatlon de quelques cours allemandes» on comment à n'accorder eeriains honneurs privilégiés (les carrosses du roi) qu'aux funiUes qui remontaient au moins au kv* siècle : il y avait done pour les autres exclusion perpétuelle» et les familles privilégiées étaient constituées en véritable caste.
Rien de tout cela n'était dans l'esprit de l'ancienne monarchie française. Aussi
Cette aristocratie en révolte contre Tégalité française et Tégalité catholique , ne demandait donc pas mieux que de faire triompher une philosophie par elle-même peu populaire, qui fut longtemps méprisante pour le peuple» et que le peu*ple fut longtemps à comprendre. L'aristocratie trouvât fort aimables et de fort bon ton ces nouveaux docteurs qui f affranchiiBaient d'une loi gênante. Loin de voir derrière eux le triomphe du prolétaire et du pauvre, elle trouvait avec eux va facile moyen de jouir en paix sans s'inquiéter du pauvre ai du prolétaire.
Tmit s'armait donc contre l'Église : vanité fiofoiliaire, licence démocratique , orgueil intellectuel , ambition royale. C'est ainsi que « les nations ont frémi, et les peuples ont médité de vains conseils. -«- Les rois de la terre se sont levés et les grands se sont réunis ensemble contre le Seigneur et contne son Christ. ^ — Brisons leurs chaînes, ootrils dit, et secouons leur joug de dessus nos têtes (i). »
Et l'on ne vx)ulait pas voir une puissance nouvelle cachée derrière les philosophes^ qui viendrait, elle aussi, demander sa part dans le grand pillage protestant ! L'aveuglement était «ans bornes; mais comme il a été cruellement puni! Le crime était grand ; mais comme il est lourdement retombé sur la tête des coupables ! Comme ces rois, cette noblesse, ces peuples eux-mêmes ont été châtiés pour leur délire sacrilège ! N'est-ce pas ici le cas d'appliquer encore les paroles du Psalmiste : « Celui qui habite dans le ciel se rira d'eux, le Seigneur se raillera d'eux. — Il leur parlera dans sa colère ;
était-ce vers Je méine temps (l775-n78] que If. de Saint-Germalii InUoduiMlt dans les armées la discipline allemande, c'est-à-dire l'usage des coups de plat de sabre. Tant le siècle, dans sa pnissomanie comme dans son anglomanie, s'éloignait autant quil pouvait des véritables traditions françaises!
(1) Qoare fremuerunt genteset populi meditali sunt Inania? — Astlterunt rcges terrae, et principes convenerunt in unura, advcrsus Dominum, et adversus Christum c]u8. ^Uirumpamus vtncula eorum : et projlciamus h nobis jugum Ipsorum. Psalm»
il les épouvantera dans sa fureur. — ... 11 les gouvernera avec une verge de fer; il les brisera comnae le vase du potier. — ... Et maintenant, rois, comprenez; instruisez-vous, vous qui jugez la terre (1). »
Nous arrivons donc à cette crise qu'un Fénelon et un Leibnitz prévoyaient, il y a déjà cent trente ans, qui a touché son apogée en 1793 , cl que l'Europe , après un demi-siècle de lutte, n'ose croire encore terminée. Nous vivons sous l'influence de ce mouvement; nous ressentons ses oscillations; l'air que nous respirons en est tout vibrant encore. Dans cette fièvre qui agite encore les nations, sommes-nous en état déjuger? Le malade, qui palpite encore de son mal, peut-il en bien connaître l'origine et le principe ? Quand le combat dure encore, est-ce le moment de s'asseoir et d'écrire le bulletin de la journée ?
Il faut cependant dire quelques mots. Le mouvement révolutionnaire n'est pas un et sans mélange. II y a dans ce torrent d'idées qui le poussait, dans ces conséquences qu'il a laissées après lui, dans ce qu'on appelle de ce nom vague et orgueilleux les conquête de notre siècle, du bien et du mal , du vrai et du faux ; il y a aussi de grands faits dont le sens est ignoré encore, et que la Providence développera pour le bien ou pour le châtiment de l'humanité. Bien aveugle, ce me semble, serait celui qui, dans l'égalité des droits civils entre tous les membres d'une même société, dans une justice plus stricte et partant plus précise imposée au pouvoir vis-à-vis des hommes , ne verrait pas un utile progrès pour la société et une conséquence indirecle de ce que j'appelle la vraie politique chrétienne. Bien téméraire serait à mes yeux celui qui croirait pouvoir dire ce qu'un développement tout nouveau
(1) Qai habilat in cœlis irridebii cos : et DominuB sabsannabiteos. — Tanc loqnetur ad eos in Ira suà, et in furore suo conturbabit eo8. — . . . Reges eos In vlrg& ferreà. et lanquàm vas flguli confringes eos. — Et nunc, regcs, intelligtte : erudimini qui Judicalisterram. Psal. U. 4. 5. 9. 10.
de la puissance matérielle de rhoinme, ce qu*une promptitude inouïe dans les relations des peuples et des cités» ce qu'une communication tout autrement facile et rapide, je ne dirai pas des pensées, mais seulement des faits, peut avoir de funeste ou de salutaire, de redoutable ou de consolant, de favorable ou de contraire à la cause chrétienne.
Mais, il faut Favouer, si de tels faits ou de tels principes se rattachent au mouvement qui a agité la fin du xviii' siècle, les uns ne lui ont guère servi que comme des voiles ou des prétextes, les autres n'en ont été que les conséquences involontaires et imprévues. Un sentiment ennemi de la foi, une surexcitation de Fesprit païen a été le souffle qui a poussé la tempête de 17S9. Comme la réforme , et plus encore que la réforme, la révolution attaquait la loi chrétienne, en faisant appel, non à la conviction, mais à Fintérét, en prêchant Fhomme, non sur ses devoirs, mais sur ses droits, en prétendant faire sortir le bien public, non du sacrifice, mais de la révolte. Comme la réforme, et plus encore que la réforme, la révolution avait été bercée dans Fatmosphère d'une éducation semi-païenne et dans les habitudes de la déclamation classique : sotte parodisle de Fantiquité qu'elle admirait sans la comprendre. Mais surtout, par le principe qu'elle avait arboré comme un fanal, la révolution était anti-chrétienne. La réforme du moins n'avait pas mis la pensée divine en dehors de la société humaine; en donnant un droit absolu, soit aux peuples, soit aux rois, elle faisait remonter ce droit jusqu'à Dieu. Le mouvement révolutionnaire , du jour où il s'est levé, a effacé Dieu de l'ordre politique; il a prétendu constituer sans lui la société, la faire dériver d'elle-même, faire descendre de la nation , comme si la nation avait pu se créer, le pouvoir qui gouverne la nation ; el, à l'encontre des saints Livres où il lisait: « Toute puissance vient de Dieu (1),» il a osé écrii'e : « Toute puissance vient du peuple. »
(1) Non est enim potestas nisià Deo. Rom. XUl. 1.
502 UN MOT DU PAGANISME MODfiRNE.
Ainsi 9 du premier bond, le mouvemeDi révolutionaaire dépassait le paganisme. Le paganisme populaire de Rome ei de la Grèee n'avait pas refusé à son Jupiter ce qu'une déclaration solennelle d'un peuple chrétien ne voulait pas accorder au vrai Dieu ^ une place à la tête de la soi^té et des lois. Cependant le xtiii*" siècle n'avait rien inventé : ces doctrines de souveraineté populaire^ ou de pacte social , souâ quelque forme qu'on veuille déguiser ce cercle vicieux qui fait dériver de l'homme la puissance sur l'homme, sont encore du paga-* nisme» mais du paganisme philosophique. C'était, en fait d& politique, la monnaie courante dont se payait l'école d'Épicure» école qui croyait en Dieu à peu pris autant que Diderot.
Aussi» à la suite de ce principe païen» toutes les conséquences païennes ne tardent pas à venir< Si les sociétés sont nées d'elles-mêmes ; si nul pouvoir supérieur ne leur a donné la force et la vie ; si une commune origine, si une lot su^* prême, ne les rattache pas les unes au^ autres ; si de l'homme à l'homme il n'y a d'autre lien que le lien social , d'antre loi que la loi de l'État : le droit d'une société est alors de tout sacrifler à elle-même, le devoir d'un homme de tout sacrifier à la société dont il fait partie. L'égoïsme devient la vertu des peuples, un patriotisme aveugle devient la vertu des citoyens. Voilà, avec son cortège de préjugés, de vengeances, de haines héréditaires, le nationalisme antique revenu (1).
D'un autre côté, si, comme on le dit, << la souveraineté réside essentiellement dans le peuple, » quelle limite et quelle condition reconnaîtra ce pouvoir qui dérive éternellement de lui-même? Un pouvoir donné de Dieu ne s'exerce que selon la loi de Dieu. Mais le pouvoir donné par le peuple, à quelle
(1) Décret de la Convention natiomle du,li»-n septembre 1792 : • La natlen française déclare qu'elle traitera comme ennemi le peuple qui, refusant la liberté et Tégallté ou y renonçant, voudrait conserver, rappeler ou traiter avec les princes et leg castes privilégiées. » — Décret du 7 prairial an II : « Il ne sera fait aucun prisonnier anglais^ou banovrien. »
loi et à quelle condition sera-til soumis, dont le peuple, d'un jour à l'autre ne puisse le dispenser? Le peuple ne connaît d'autre justice que lui-même. Ce que le peuple veut est la justice (1) ; et, comme sous la loi du despotisme antique, la patrie peut tout ce qu'elle veut.
Disons-le même : ni l'antiquité, ni les Césars n'avaient proclamé le droit de la force d'une manière aussi absolue, aussi nue, aussi déhontée. Ce peuple qui s'érige en dieu; cette majorité toujours douteuse, ({ui, par une fiction arbitraire prétend représenter le peuple ; ces quelques hommes, qu'on les appelle roi ou sénat, consuls, dictateur, assemblée, qui, en vertu d'une autre fiction, représentent, dit-on, la majorité, ne foodenlrils pas après tout leur puissance sur le nombre, en d'autres termes, sur la force? C'est donc au droit de la force qu'aboutit cette creuse et insoutenable philosophie sur laquelle on a bâti le droit public de 93.
Mais alors, que devenait la liberté de l'homme si emphatiquement proclamée? Que devenait cette équité dans le gouvernement, prêchée pendant quelques jours par l'école révolutionnaire , ce respect affiché , non pas observé , pendant quelques jours, pour les droits, la vie, la conscience de l'homme? Toute notion de droit et de liberté, tout respect pour la conscience et la vie, tout cela est chrétien et ne peut être que dans le christianisme. Du jour où l'on sortait de la loi chrétienne, on se replaçait sous les conditions premières et naturelles de l'humanité, sous la loi du paganisme, loi fatale, oppressive, homicide. On faisait alors bon marché des droits de l'homme, et de sa liberté , soit morale, soit corporelle. On acceptait alors l'odieuse doctrine de la toute-puissance des lois humaines; on reconnaissait à la société non pas seulement ce que lui concède le christianisme, le droit de punir, mais ce que lui donnait l'antiquité, le droit d'immoler.
(I) K. Rousseau ; elÂnachareis Cloolz, sans marchander dayantage, disait que le peuple est dieu et qui! n'y a pas d'autre dieu.
50^ UN MOT DU PÂGÂNISMB MODËRiNË.
Et, comme ces fanatiques de l'Inde , qui se précipitent sous les roues du char de Jaggernauth, des milliers d'existences et des milliers d'âmes, sacrifiées au fantôme de la chose publique, étaient jetées sous les roues de ce char où, à titre de déesse-liberté, Robespierre faisait monter une prostituée.
Dès ce jour aussi , la société devait subir sans adoucissement toutes les conditions de la vie païenne. La contrefaçon de l'idolâtrie n'est-elle pas allée jusqu'à ressusciter ses fêtes et ses dieux? Un paganisme de boutique ne s'est-il pas installé jusque sur nos autels? Cela était sans doute absurde et niais ; ce que les religions antiques avaient de poésie et de dignité était singulièrement parodié par ces pompes de tréteaux, ces Théories crottées que conduisait, en qualité de grand-prêtre , le cul-de-jalle Couthon ; tout cela était ridicule , imposé à une société chrétienne par une douzaine de Thémistocles et de Brutus que Rome eût jetés dans la boue de la prison Mamertine. Mais il faut néanmoins comprendre que tout cela était logique, que ce paganisme ridicule était bien le fils du paganisme antique et de la philosophie moderne, et qu'il y avait quelque bon sens, après avoir rejeté le Dieu des chrétiens, à s'incliner, comme l'antiquité l'avait fait, devant l'homme lui-même sous le nom de Raison, devant la chose publique sous le nom de Liberté.
Avec le paganisme dans le culte venait le paganisme dans les mœurs. On s'est amusé dernièrement, par goût pour le paradoxe, à transformer ces hommes auxquels on était bien obligé de reconnaître, comme on dit, quelques formes un peu acerbes et quelques inégalités de caractère,, en modèles de chasteté et de vertu domestique ; les éloges n'ont pas tari sur leur austérité , que dis- je ? leur sainteté républicaine. Je veux bien ne pas troubler ces panégyriques assez innocents: je m'en tiens aux actes du pouvoir. Si l'impureté païenne ne se révélait pas assez par le choix de ces honteuses déesses, qui eussent fait rougir dans le temple de Vénus les prostituées de Corinthe, n'est-elle pas clairement écrite dans cette
loi rendue par les Lycurgues de la ConventioD, qui soldait à la fille coupable le prix de son déshonneur (1)? dans ce système de droit civil effacé, grâce à Dieu, le lendemain du jour où il est né , qui réhabilitait la bâtardise (2) , flétrissait la famille, avilissait le mariage, anéantissait les droits paternels (3) , rompait , à la demande capricieuse d'un des époux, Tunion conjugale (4), et, sous un nom ou avec quelques formes différentes, rétablissait le droit antique de répudiation ?
(1) V. la loi du 28 Juin 03, qui accorde les secours de la nation h la fille enceinte qui déclarera vouloir allaiter elle-même son enfant; qui fournit à tous ses besoins jusqu'à ce qu'elle soit entièrement rétablie, etc. (Tit. 1*', S 2, art. 3. 4. 5. 7]. —Décret du 17 pluviôse an II (5 février 1794), sur Ja pétilion.de la citoyenne Braconnier qui, étant venue à Paris sollicilcr la liberté du citoyen Loison, dont elle devait être répouse, est accouchée, le ô de ce mois, d'un garçon pour lequel, ainsi que pour elle-même, elle réclame des secours : « Considérant que tous les enfants appartiennent indistinctement à la société, quelles que soient les circonstances de leur naissance... que, d'après ce principe, la loi (V. ci-dessus) a pourvu... à tout ce que pouvait exiger l'intérêt de la mère et de l'enfant... décrète que, sur la présentation du présent décret, la trésorerie nationale payera à la citoyenne Braconnier la somme de 160 livres, à titre de secours provisoire pour elle et son enfant. •
(2) « Art. ]**'. Les enfants actuellement existants et nés hors mariage seront admis aux successions de leurs père et mère, ouvertes depuis le 14 Juillet 1789. — Art. 3. Leurs droits de successibilité sont les mêmes que ceux des autres enfants. » Décret du 12 brumaire an U (2 novembre 1793).
(3) « Les mineurs peuvent se marier malgré la délibération contraire du conseil de famille (loi du 7 septembre 1793) ; la loi excepte le seul cas du désordre notoire des mœurs de la personne que le mineur veut épouser. » Et l'on déclarait qu'il ne faut, pour la légitimité du mariage, qu'un beau soleil et deiuc mains unies en présence du ciel»
(4) Décret qui détermine les causes, le mode et les effets du divorce, 20-25 septembre 1792 : « L'Assemblée nationale, considérant combien il importe de faire Jouir les Français de la faculté du divorce, qui résulte de la liberté individuelle, dont un engagement indissoluble serait la perte; considérant que déjà plusieurs époux n'ont pas attendu, pour jouir des avantages de la disposition constitutionnelle, suivant laquelle le mariage n'est qu'un contrat civil, que la loi eiXt réglé le mode et les effets du divorce, décrète ce qui suit : « Art. 1''. Le mariage se dissout par le divorce. — Art. 2. Le divorce a lieu par le consentement mutuel des époux. — Art. 3. L'un des époux peut faire prononcer le divorce sur la simple allégation d'incompatibilité d'humeur ou de caractère. » — Les articles suivants règlent les formes du divorce sur la demande d'un des conjoints; cette demande est présentée à plusieurs reprises et à des délais déterminés devant un conseil de famille^ et si ce conseil ne parvient
Et enfin, est-il besoin de le rappeler ? Tinhumanité païenne suivait la corruption païenne ; malheureusement, en disant Finbumanité païenne, je ne dis pas assez. L'antiquité avait subi sans doute la loi des sacrifices humains : au moins n'eu avaitr-elle pas fait toute sa religion. Or , à côté de cette religion de carton et d'oripeaux qui parad^dt aux Tuileries , le bourreau était sur la place de Grève le vrai grand-prêtre du paganisme révolutionnaire ; des hymnes insensés et d'inexplicables cris de joie déifiaient son hideux autel. L'antiquité, tout inhumaine qu'elle fût dans la réalité de la vie , battait des mains à ce fameux vers de Térence : Homo sum, humani nil à me cUienum puto; et la Convention, au dedans et au dehors , faisait abdication de ce qu'elle avait reconnu comme loi d'humanité (1), massacrait l'ennemi
pas à les concilier, « hoUaine au moiiis, ou au plus daos les sept mois, après la date da dernier acte de non-c<MociUatloa, Tépoiix provoquant pourra se présenter pour faire prononcer le divorce devant l'officier public, chargé de recevoir les actes de naissance, mariage et décès. » S U, art. U.
Qtons encore un article qui contient une des plus outrageuses violations de la liberté de conscience, puisqu'il oblige des chrétiens à demeurer dans une situation intolérable, ou bien à recourir à on remède que le christianisrae repousse : •< A l'avenir, aucune séparation de corps ne pourra être "prononcée} les époux ne pourront être désunis que par le .divorce. S U &rt. 1. »
Depuis, on alla encore plus loin, et on supprima les dâais d'épreuve pour le cas où H serait prouvé que les deux époux sont séparés de (ait depuis plus de six mois. Suivent les peines contre Fofilcler municipal qui se refuserait en pareil cas à prononcer le divorce. Art. 5. — Interdiction de l'appel contre le divorce. Art. 6. —-Permission À la femme divorcée de se marier aussitôt qu'il sera prouvé qu'il y a dix mois qu'elle est séparée de Cait d'avec son mari< Art. 7.'-> Confirmation des divorces même antérieurs à la loi qui les permettait. Art. 8. •— Loi du 4-9 floréal an II (26-28 avril 1794).
On ne tarda pas à revenir sur ces décrets (F. le décret du 15 thermidor an H (2 août 1796) et déjà la Jurisprudence des tribunaux^ appuyée sur les traditions antiques, leur faisait la guerre.
Une loi du 8-14 nivôse an U (28 décembre 92—3 Janvier 94) permet au mari de se remarier immédiatement après le divorce, à la femme aussi quand son mari est absent depuis dix mois.
(I) Convention nationale (séance du t& septembre 1793). — Saint-Àndré : « Les nouvelles qui vous ont été lues vous prouyent combien est barbare la guerre que vous
vaincu 9 et rasait la ville coupable seulement de tiédeur révolutionnaire (1). L'antiquité ne pouvait certes inventer, mais elle vit avec un étonnement mêlé d'admiration les prodiges de la charité chrétienne; les sages se fussent prosternés devant eux ; el la Convention mit sa joie à détruire ces asiles pour le malade, ces retraites pour le pauvre, tous ces monuments d'un dévouement sublimé aux hommes et à Dieu (2). L'antiquité, que dis-je, Tibère et Néron euxmêmes, furent modérés dans le nombre de leurs victimes
font VO0 enoeinit. L'audace de ces cannibales est encore encoaragëe par l'esprit pbi- ImUiropfqiie qa! vous anime; Je crois qu'il faut pour un temps renoncer à nos Idées phikMophiqaes, et user de représailles envers ces anthropophages. Je demande qu'il soit enjoint à nos généraux de suivre à la rigueur les lois de la guerre dans les pays eonquls. » — Cette proposition est adoptée.
(1) Décret du 14 brumaire an II : « La Convention nationale décrète que tonte ville delà république qui recevra dans son sein les brigands, ou qui leur donnera des secours, ou qui ne les aura pas repoussés avec tous les moyens dont elle est capable, sera punie comme une ville rebelle, et, en conséquence, elle sera rasée, et les biens des habitants seront confisqués au profit de la république. » ^ Décret du 21 vendémiaire an H s « Art. t. 11 sera nommé par la Convention nationale, sur la présentation du comité du salut publie, une commission extraordinaire composée de cinq membres pour lalre punir militairement et sans délai les contre-révolutionnaires de Lyon. — Art. 2. Tous les habitants de Lyon seront désarmés, leurs armes seront distribuées sur-le-champ aux défenseurs de la république. Une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riches et les conlre-révolnlieiinaires. — Art. 8. La ^lle de Lyon sera détruite. Tont ce qui fut habité par le riche sera démoli. II ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à Tindustrie et les monuments consacrés à rhtimanlté et à l'instruction publique. — Art. 4. Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la république. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de ville affranchie. — Art. 5. 11 sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la prostérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription : « Lyon fit la guerse a la uaBETit, Lyon n'est plus. » Peu après (10 brumaire} les noms de viUe, hou/rgs, etc. furent •opprimés, et Lyon s'appela Commune affranchie.
(2) La loi du 18 août 1792 : « Considérant qu'un état vraiment libre ne doit souffrir dans son sein aucune corporation, pas même celles qui, vouées à l'enseignement publie, ont bien mérité de la patrie, -~ supprime toutes les congrégations séculières, confréries d'hommes ou de femmes, ecclésiastiques ou laïques, même celles nniquement vouées au service des hôpitaux ou au soulagement des mahides; ^ Remet à statuer sur les secours à donner aux malsons de charité, et sur l'orgsnisaUon
(il ne saurait y avoir le moindre doute à cet égard), si on le compare aux milliers d'hommes qu'en dix-huit mois Paris, Nantes, Lyon, toutes les villes de France ont vus périr. Leur tyrannie fut pauvre dans ses moyens et timide dans son action , si on la compare à celte proscription si universelle, si rapide, si complètement inexorable, si clairvoyante pour frapper, si aveugle quand il aurait fallu absoudre, à laquelle les bourreaux manquaient (1), et qui décernait des palmes civiques à ceux qui s'offraient pour remplacer les bourreaux.
définitive que le comité des secoure présentera à rassemblée ; — S'empare de tous les biens des congrégations, collèges, confréries, etc... » — Loi du 7 brumaire an U (28 octobre 1703) : « Art. 32. Les ci-devant religieuses» chanoinesses, sœurs grises, ainsi que les maîtresses d'écoles, qui auraient été nommées dans les anciennes écoles par des ecclésiastiques ou des ci-devant nobles, ne peuvent être nommées institutrices dans les écoles nationales. ** — Loi du 23 messidor anll (il juillet 1794}: « L'actif des hôpitaux, malsons de secours, hospices, bureaux de pauvres et autres établissements de bienfaisance, sous quelque dénomination quMls soient, fait partie des propriétés nationales ; Il sera administré ou vendu conformément aux lois existantes pour les domaines nationaux. »
En même temps qu'on détruisait ainsi les établissements de bienfaisance, fondés sous l'empire des gouvernements chrétiens, on s'imaginait de voter, en exécution de la loi de 1792, une nouvelle organisation de secours publics, en vertu de laquelle rÉlat se chargeait de secourir les ouvrière sans travail, d'élever le troisième ou le quatrième enfant de chaque famille pauvre, de fournir à rexistence de tous les vieillards indigents, etc. (Loi du 28 juin 1793.) Tou& ces beaux projets, absurdes par leur généralité même, et qui n'eussent été autre chose que la taxe des pauvres établie sur une plus grande échelle, et, par conséquent, plus onéreuse, tous ces projets restèrent sur le papier.
Après le 9 thermidor, il fallut commencer à revenir vere le système chrétien. Peu à peu on restitua aux établissements de charité les revenus dont ils jouissaient (loi du 28 vendémiaire an lY); on suspendit la vente des biens des hôpitaux (loi du 0 fructidor an 111, du 2 brumaire an IV, du 28 germinal an IV), on tâcha de reconsUluer leur propriété (même loi, ari. 5 et G, loi du IC vendémiaire an V, art. 6 etsuiv., loi du 15 brumaire an IX, etc.).
(1) Décret du 3-5 frimaire an 11 (23-25 novembre 1793), qui accorde un supplément de traitement aux exécuteurs des jugements criminels. — J'cii eu entre les mains une circulaire ordonnant dans le district une recrue de tous les anciens bourreaux qui pourraient s'y trouver, afin de suffire au service du tribunal révolutionnaire. — Un décret de la Convention accorda le litre de sauveur de la patrie à un jeune honniie qui s'était o£rertpour remplir l'ofilce d'exécuteur dans une circonstance oùThumanité du fonctionnaire officiel reculait devant son horrible devoir,
Je ne crains pas de dire que le fait de la tyrannie révolutionnaire est un fait unique dans l'histoire ; d'autres durèrent plus longtemps, nulle ne fut aussi atroce. Un tyran en délire comme Caligula est clément et miséricordieux auprès d'un tyran calculateur comme Robespierre.
93 est passé : cette horrible crise a élé traversée en quelques mois ; et à voir aujourd'hui la douceur de nos mœurs, elle nous apparaît comme un accident dont la cause est inexplicable et dont le retour ne peut être à craindre. Il n'en est pas ainsi. Sachons, au contraire, que 93 n'a été que le développement naturel et légitime des principes posés, la conséquence logique de l'abdication du christianisme. Sachons que l'Europe, tant qu'elle flottera entre la foi qui la préserve toujours et le néo-paganisme qui n'a pas renoncé à l'envahir, demeurera toujours suspendue sur le même abîme. Comprenons au moins la leçon que la Providence a voulu nous donner en courbant pendant quelques jours notre tête sous la loi païenne, en nous faisant essayer ce que serait le monde si une fois il avait secoué le joug de la croix. Apprenons à glorifier l'Église chrétienne par le nom même de ses persécuteurs ; car il a fallu, comme le remarque un Père de l'Église, que nul ne fût son ennemi sans être en même temps l'ennemi du genre humain ; et la liste de ses bourreaux , ouverte par Néron, se ferme sur Robespierre.
93 est passé, et, j'en ai l'espérance, nous ne verrons pas son retour. Mais l'esprit de 93, l'esprit révolutionnaire , l'esprit païen vit au milieu de nous ; il a ses chaires, ses écoles, ses apôtres, ses prosélytes; il a imprimé ses traces dans les lois, ses traces dans les mœurs; il nous a même habitués à lui, et nos neveux s'étonneront un jour de la placide sécurité et de l'infatuation étrange avec laquelle nous le laissons marcher au milieu de nous. Tant il est vrai que, secoués par tant de crises, nous ignorons ce qu'est la vie commune, régulière , permanente d'une nation ! tant nous vivons encore d'une vie hâtive, violente, irritée!
Combien les idées vulgaires se ressentent encore de ce néo-paganisme de 93 ! combien de gens qui se croient politiques, caressent assez ouvertement, sous le nom à' ÉgliÂenaiionoie, la pensée d*un retour à cette aberration païenne, homicide de toute vérité, la nationalité des religions ! Quoi donc, au milieu de nous, dans cette cité si fière de son progrès et de ses lumières, n'a-tron pas chassé Dieu d'une église chrétienne pour en faire un temple à tous les dieux? Il est vrai que ces dieux ont peu d'adorateurs , et que ce temple où nul ne vient faire des libations ni immoler de blanches génisses , reste vide et fermé ; il vrai que lorsqu'il s'est agi de choisir des grands hommes à enterrer dans ce temple idolâtre, la jhj^ trie reconnaissante s'est prise d'uQ fou rire et n'a pas su en trouver un. Anomalie singulière entre la loi qui persiste à être idolâtre et les mœurs qui persistent à être chrétiennes!'
Dans la politique européenne , quels pas n'ont point faits les influences du paganisme, ressuscitées depuis cinquante ans? Les rapports des peuples ont changé. Vingt^eux ans de guerre, d'une guerre immiséricordieuse comme les guerres antiques, ont rompu les traditions de la famille européenne. Les peuples ont marché par millions d'hommes les uns contre les autres ; leurs inimitiés héréditaires ont pris une force nouvelle. En un siècle et sous l'influence d'une doctrine qui, dans l'ordre civil , affecte de rejeter le principe héréditaire, l'Europe chrétienne travaille à se scinder en trois familles ennemies. La race slavonne, disséminée sous des influences et des gouvernements divers, tend aujourd'hui, à la voix d'un chef puissant, à former, en dehors de Tunité européenne et de l'unité catholique, une jalouse et menaçante unité. La race germanique, jadis amie de la nôtre, et qui avait puisé dans le commerce des peuples latins le goût de la civilisation et de la science, aujourd'hui se sépare orgueilleusement des races latines, et comme un sombre châtelain des temps féodaux , se retranche dans ses nids d'aigle
UN MOT DU PAGANimiB MODERNE. 514
aux borde da Rhin. D*où vient, parmi les peuples, cette tendance à la séparation et au schisme, ce triste réveil d'un patriotisme anti-chrétien? Pourquoi VEurope vcutelle s'éloigner de cette famille des peuples latins, cette fille aînée du christianisme, si belle dans ce qu'on appelle sa vieillesse, noble héritière et de la civilisation antique et de la vertu chrétienne? Pourquoi , lorsque Dieu nous a donné le bonheur inouï d'une paix de vingt-cinq ans , voyons-nous au milieu de cette paix plus d'armes, plus de soldats, de plus lourds fardeaux imposés aux peuples que nos aïeux ne le vhrent au milieu des plus grandes guerres? Pourquoi toutes les nations semblent-elles , comme aux temps antiques , se constituer seulement pour la guerre? Pourquoi, avec une déplorable émulation , aggravent-«lles chaque jour sur leurs têtes le plus dur, le plus désastreux, le plus stérile des sacrifices, celui du sang et de la race; si elles ne sentent pas, sans se l'avouer, que l'antagonisme païen s'est relevé contre la loi chrétienne; que le temps est revenu de ces duels à outrance, non entre les souverains, mais entre les peuples, non pour un jour, mais pour des années, non avec des armées, mais avec des populations entières, non avec des armes loyales, mais avec toutes les armes, non jusqu'au sang, mais jusqu'à la mort et à la mort d'une nation ?
Hélas! ce n'est pas seulement avec l'antiquité, c'est avec l'antiquité décadente , avec le siècle même des Césars, que notre époque a de déplorables ressemblances. Je ne veux ici rien exagérer, ni oublier l'immense distance qui nous sépare d'un pareil temps. Entre les deux termes que je compare, je trouve non pas égalité, mais proportion : ce sont les mêmes tendances, réduites et affaiblies. Les idées sur Dieu et sur l'homme, vagues, confuses, aboutissant de fait au panthéisme, au fatalisme, au néant de la pensée, ne sont-elles pas chez la plupart ce qu'elles étaient au temps de Claude et de Néron? Cette tristesse fataliste du monde païen, née de l'incertitude et de l'altération de ses dogmes, cette philosophie découra-
512 UN MOT DU PAGANISME MODEflNE.
géante qui n*a pour les misères de Thomme que raillerie et que mépris, est-elle inconnue à notre siècle? La poésie sombre et désespérée de Lucain, sa haine pour la foi et pour la pensée, son culte exclusif de l'image et de la phrase n'ontils rien de commun avec notre poésie? Les spectacles de l'antiquité, leur folle magnificence, leurs drames tout faits pour les yeux, sans pensée et sans âme^ leur étalage d'atrocité et d'infamie n'ontrils rien d'analogue parmi nous ? N'avons^nous rien vu comme la dégradation des arts, leur caractère petit, servile, marchand, par suite immoral et sensuel, leur destination tout égoïste et toute privée, sans rien de patriotique ni de religieux? Ne connaissons-nous rien comme cette éducation molle , efféminée , corruptrice même, dont se plaignent Tacite et Quintilien (l)î Notre civilisation n'a-t-elle rien de pareil à ces fêtes de Néron où l'élégance la plus raffinée coudoyait la corruption la plus infâme (2)? N'a-t-elle rien de pareil, osons le dire, à ces sellariœ élégantes et somptueuses où Galigula et Messaline conduisaient les fils de sénateui^ et les matrones romaines (3)? Et ne touche-t-il pas aux siècles antiques par un de leurs côtés les plus hideux, un siècle dans lequel la dépravation populaire vient chaque jour dévoiler aux yeux des tribunaux quelqu'une de ces plaies immondes qui semblaient appartenir en propre au paganisme? Nos prisons et nos bagnes, où la foule est plus pressée chaque jour, n'auraient-ils pas besoin, pour se désemplir, de l'amphithéâtre et de la naumachie au moyen desquels se déchargeaient les prisons romaines, et qui étaient le Botany-bay de l'antiquité ? Et enfin , n'avonsnous pas abordé, nous aussi, la conclusion suprême ? Notre foi au néant, notre fatalisme, notre corruption, notre amère et incurable tristesse, ces maux qui s'engendrent l'un l'autre
(1) V, ci-des8us, page 333 et s.
(2) Lupanaria... !llu8tribu8 feminis compléta, et contra scorta vlsebantur. Tacite, Ann. XV. 37... Ge»to8 motosque itbsceni. ïd. Ihid, — (3) F. cl-desaus, p. 332.
ne produisent-ils pas bien souvent leur dernier et leur plus dégradant résultat, le suicide ?
Enfin, ce qu'était vis-à-vis de la loi antique du patriotisme païen le cosmopolitisme de la Rome impériale , il semble qu'une doctrine nouvelle tende à le devenir, par opposition aux prétendues idées patriotiques qui sont sorties du paganisme révolutionnaire. Rome, nous l'avons dit, avait cru soulager le monde en l'affranchissant de la loi du nationalisme et de l'antagonisme antiques. De même aujourd'hui, de nouveaux docteurs, prétendant effacer, non-seulement les dissensions et les haines, mais jusqu'aux distinctions et aux souvenirs nationaux, proclament par le monde la loi de l'unité absolue du genre humain : prétention étrange , lorsque l'on songe que ces hommes repoussent en même temps le christianisme qui seul établit , et l'unité primitive de la race humaine, et son unité divine dans la personne de l'Homme- Dieu. Nous savons ce que valut au monde le cosmopolitisme romain, cette unité construite en dehors de la vérité religieuse ; ce qu'il portait en lui de corruption , de tyrannie , de misère. Les humanitaires, qui prétendent aussi rendre un le genre humain, en ôtant à cette unité ce qu'elle peut avoir de moral et de sacré , les humanitaires ne feraient pas mieux que la Rome des Césars. Leur cosmopolitisme ne serait que l'effacement de quelques traditions et de quelques devoirs ; il n'apporterait aux sociétés ni une vertu, ni une puissance nouvelle. Le cosmopolitisme des Césars, succédant au despotisme national des anciennes républiques, ne fut qu'une tyrannie remplaçant une autre. Le cosmopolitisme humanitaire serait tyrannique, tout aussi bien que le nationalisme de la révolution. Ce serait toujours l'individu sacrifié aux intérêts de la nation ou aux intérêts de l'humanité, peu importe ; l'un n'est pas plus juste ni plus sensé que l'autre. Non, cette immolation de l'être réel à l'être abstrait , de l'homme que Dieu a fait à la société qui est faite pour l'homme , de l'être immortel à la chose périssable , n'est ni plus sensée ni plus n. 83
Sift UN MOT DU PAGANISME MODERNE.
juste , pour ètr6 faite sur un plus vaste autel et à une déilé plus puissante.
Le rapport entre notre temps et celui des Césars n'a donc rien d'arbitraire. Hâtons-nous de le dire : il y a des différences^ ou plutôt il y a. une seule différence » mais celle-là est profonde , elle est décisive : toute notre supériorité , tout notre bien-être » toute notre vertu , toute notre force » toute notre liberté , tout ce qui nous sépare de l'antiquité et du pa^^anismci peut se résumer en ce seul mot : nous sommes chré* tiens.
Notre temps est chrétien plus qu'il ne pense. L'homme même qui rejette le plus loin la foi de l'Ëglise» doit cependant au christianisme présent en lui et autour de lui, tout ce qu'il a de vertu, de courage, de lumière, toute la santé de son âme. Sa morale, s'il est homme moral, est chrétienne; sa probité , sa loyauté , la pureté de ses mœurs , sont un don et une inspiration du christianisme : le christianisme seul lui a appris que ces choses sont bonnes , désirables , salutaires. S'il a quelque amour pour ses semblables, s'il leur fait quelque bien , il devrait savoir que , sans cette <^oix qu'il méprise et ce Sauveur qu'il est asscK malheureux pour renier, jamais il n'eût pensé à faire ce bien* Sa bienfaisance , son amour des hommes, sa philanthropie (1) » il faut qu'il le sache, toutes personnelles qu'il les croit, et toutes sceptiques qu'il veut les faire, sont par leur principe des vertus chrétiennes. S'il aime son pays avec un autre sentiment que le patriotisme haineux de l'antiquité, ce sentiment n'est qu'un fragment de la charité chrétienne. S'il cherche à porter, dans les affaires publiques, ces notions d'équité qui règlent les affaires privées; s'il cherche à faire prévaloir la juste notion de l'égalité entre les hommes, il devrait savoir que toutes ces idées dérivent de la justice,
(I) Saint Paul se sert du mot de philanthropie : on ^î -h yu^nnoTnç xat i çîXavdpw mx i-Kv^étiï rcû lia-ni^o^ i^iJm Siou (Quand parut la bonté et la philanthropie de Dieu notre sauveur). Tit. 111. 4.
de Fégalité , de la charité chréUeDoe. Il vit sur un fonds de traditions et de sentiments nés de rÉvangile, et qui est pour lui comme un peu de foi. Hors d'un peuple chrétien, sans une éducation au moins extérieurement chrétienne, peut-être sans une mère chrétienne, de telles vertus et de telles idées ne seraient jamais entrées dans son âme.
Ce que nous disons de Thomme , nous pouvons le dire de la société. Les sociétés ne savent pas jusqu'à quel point elles sont encore chrétiennes. Non-seulement elles ont été constituées par le christianisme ; mais elles vivent par lui, elles vivent de lui, Tair qu'elles respirent est tout chrétien; s'il leur fallait en respirer un autre , elles mourraient étouffées. La nation même la plus sceptique n'existe que par la vertu de la croix ; elle se maintient et elle prospère , parce que le christianisme l'entoure et la domine, parce que ses mœurs ^ ses idées, ses braditions, ses lois même, malgré les germes que le règne du paganisme moderne a pu y déposer, sont encore empreintes de christianisme, parce que les institutions chrétiennes, les institutions de la charité et de la prière sont encore debout au milieu d'elle, parce qu'il y a chez elle des chrétiens et beaucoup de chrétiens , parce qu'il y a de la foi et beaucoup de foi.
Car, il faut le comprendre, un christianisme tout extérieur, tout politique et tout social, ne pourrait suffire aux nations. Les idées et les institutions chrétiennes , détachées de leur tige qui est la foi, ne tarderaient pas à se dessécher; si la source était fermée , le fleuve serait bientôt tari. Il faut que la foi se maintienne ; il faut que les chrétiens abondent ; il faut que les peuples s'abaissent devant la croix. Ni au xv!"" siècle, ni dans le nôtre, ni en 1793, ni en 1831 , la croix n'est une fois descendue de nos églises , elle n'a pas été une fois abattue sur nos places, sans que le désordre politique n'ait marché à côté du désordre religieux, et que la société ne se soit sentie dans un imminent péril. Ce serait folie que de prétendre garder, sans le christianisme, les vertus et la charité
chrétiennes. L'épreuve a été faite : à quelle somme de bien ont abouti tous les efforts tentés pour faire le bien sans la foi ? Ce n'est donc pas un christianisme factice , tout politique , tout arbitraire, tout terrestre , sans culte, sans autorité, sans croyance, prétendant, comme l'école de Sénèque, tout borner à une pratique matérielle : ce n'est pas là ce qui sauve les sociétés; ce n'est pas un christianisme, c'est le christianisme qui les sauvera, le christianisme plein de foi, de soumission, d'humilité, le christianisme dogmatique et sévère, le christianisme qui remonte , par la suite non interrompue de ses évoques et de ses pontifes, jusqu'aux enseignements apostoliques et à la parole du Verbe fait chair.
Telle a toujours été, telle sera toujours la question décisive des choses humaines, la question dont aujourd'hui le monde, plus réuni que jamais dans les mêmes craintes et les mêmes doutes, attend sa perte ou son salut. La foi doit-elle diminuer? doit-elle s'accroître ? Si la foi augmente, le monde est sauvé. Si la foi diminue, les idées et les institutions chrétiennes ne tarderont pas à périr : or, qui dit les idées et les institutions chrétiennes, dit toute religion, toute morale possible, toute vertu pour l'homme, toute vie pour la société. Le paganisme reviendrait donc, le paganisme que Dieu a voulu nous faire goûter en 1793 ; le paganisme viendrait , non plus aved ses idoles, mais avec de pires idoles, avec ses vices et ses hideuses institutions, mettant la cruauté et la corruption au cœur de l'homme, au cœur des nations la haine de tout ce qui est hors d'elles , au cœur du souverain la peur et le mépris de ses sujets.
En dehors de la loi chrétienne, qu'aurait d'impossible le despotisme des Césars? Les pouvoirs européens, il est vrai, sont humains et bienveillants pour la plupart : mais qui sait ce qui peut sortir de la position que les révolutions leur ont faite?
Il me semble que nous sommes au temps d'Auguste. Nous sortons de la crise révolutionnaire, comme les Romains sor-
laient alors de la crise des guerres civiles. Les princes, encore tout émus et tout effrayés de cet ébranlement, gouvernent avec douceur, avec modération, avec ces tempéraments qu'Auguste savait mettre dans Texercice de son pouvoir, mais aussi avec la prudence, les précautions et les défiances d'Auguste. Mais Auguste , sans le vouloir et sans le savoir, préparait Tibère.
Un écrivain qu'on n'a point accusé de marcher en arrière du siècle, n'hésite pas à exprimer une telle crainte. Il remarque que tout ce qui , autrefois , soutenait l'autorité du prince, la limitait en même temps. « La religion, l'amour des sujets, la bonté du prince, la puissance de la coutume, » ces bases de l'autorité des rois , « enfermaient aussi leur autorité dans un cercle invisible ; » le pouvoir trouvait ses limites dans sa force même. « La constitution des peuples était despotique et leurs mœurs libres ; les princes avaient le droit et non la faculté ni le désir de tout faire. » Aujourd'hui que les révolutions ont changé les rapports des souverains et des peuples, quel appui reste à l'autorité des rois? mais en même temps quelle limite ? Dans le système de politique révolutionnaire , il n'y a plus d'autorité , il n'y a que du pouvoir, c'est-à-dire que tout est une question de force, que la force est l'unique soutien, que la force est la seule limite. Les peuples comptent sur la force ; la révolte est leur arme , leur perpétuelle défense, leur permanente menace : les souverains comptent sur la force , et s'habituent, inévitablement peut-être, à tout attendre de la puissance militaire, le plus dangereux, le plus inconstant, le plus révolutionnaire des instruments du pouvoir.
Aussi, l'écrivain que nous citons, n'hésitait-il pas à dire que la tyrannie qui pourrait naître au monde ne saurait avoir rien d'analogue dans les annales modernes , et que c'est dans la Rome dégénérée des empereurs qu'il faudrait en chercher le modèle (1). Grâce aux révolutions qui elles-mêmes nous en
(1) M. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, lom. Il, chap. 9, pag. 2G9 et
ont donné Texemple, le règne d'un Tibère, le gouvernement par la terreur et par Fisolement n'est donc plus chose impossible. Que le despotisme soit royal ou révolutionnaire ; qu'il naisse , sous forme de précaution et de sauvegarde , de cette réciproque et déplorable défiance qu'ont Jetée les révolutions entre le souverain et le sujet , ou (ce qui est plus probable) qu'il revienne à l'abri , sous la conduite et pour la cause de8 révolutions : peu nous importe.
Et, par un point tout particulier, le despotisme moderne toucherait au despotisme impérial. Le despotisme des Césars se trouva, dès sa naissance, en face d'un ennemi que les ty-* rans des âges précédents n'avaient pas connu. Avant ce siècle, la tyrannie avait frappé les hommes dans leur corps , dans leurs biens, dans leur vie ; elle ne s'était pas encore adressée à l'âme ni à la pensée , parce que l'âme et la pensée ne s'étaient pas rencontrées sur son chemin. La tyrannie césarienne, la première dans l'Occident, trouva un obstacle et un ennemi à vaincre dans la conscience de l'homme , parce que, la première , elle rencontra devant elle autre chose que le paganisme. La première, elle se heurta contre une foi sérieuse, profonde , toute prête à obéir, tant qu'il ne s'agirait que de donner au prince ses biens ou sa vie, mais toute prête à résister jusqu'à la fin s'il s'agissait de sacrifier sa croyance ou son devoir. Lorsque Caligula ordonna aux Juifs de l'adorer et de mettre sa statue dans le temple de Jérusalem , il demandait la chose à ses yeux la plus simple et la plus facile, celle que tous les peuples païens lui accordaient sans répugnance et sans remords : leur résistance le confondit. Quand surtout
8uiv.$ lire en entier ce remarquable morceau. L'auteur est depuis (tom. IV, p. 30d, cb. 4) revenu sur cette pensée que nous croyons profondément vraie. U croit à une tyrannie plus universelle, plus profonde et plus minutieuse (cela est indubitable], mais plus douce ; en d'autres termes, à beaucoup de police et peu d'échateuds. Qu'il songe cependant, quels ennemis celle tyrannie aurait à craindre et à combattre dans la liberté et l'intelligence humaine, si grandies depuis dix-huit siècles, et si ce serait trop contre elles de la police et des échafauds !
Néron ou ses proconsuls entendirent, dans la bouche des premiers chrétiens, cette parole si juste et si naturelle pourtant : Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes , une telle réponse les irrita moins qu'elle ne les surprit. Tant Vantiquilé était loin de là ! tant elle se serait peu avisée de préférer la parole très-intelligible et très-menaçante du prince à la parole pour elle très -obscure et très-impuissante de Dieu I Une guerre toute nouvelle commença donc sous les premiers Césars , la guerre de la force contre la foi , du despotisme antique contre un ennemi nouveau, la conscience.
Depuis ce Jour, nulle tyrannie ne saurait se produire sans avoir à lutter contre la foi du chrétien et sans peser sur la conscience plus encore que sur la personne et sur les biens. Ce caractère n'a pas manqué à la tyrannie révolutionnaire : elle aussi , tout en proclamant sa fausse et menteuse liberté, prétendait , comme Néron , qu'on devait lui obéir plutôt qu'à Dieu ; elle aussi brisait les autels , fermait les temples , et fit des milliers de martyrs ; lorsque, dans sa démence, elle imposait au prêtre ses infâmes serments, elle lui demandait un acte d'idolâtrie envers le despotisme des lois humaines, à peu près comme on demandait aux premiers martyrs de brûler de l'encens au pied de l'idole de César. Elle aussi proscrivit la prière et fit, du culte du vrai Dieu, un crime digne de mort; elle aussi prétendit traîner, à ses ignobles fêtes, à son culte insensé de la Raison, ou à son culte tyrannique de la Liberté, l'adolescent et la vierge chrétienne ; elle aussi envoya le christianisme dans les catacombes, et réduisit ses prêtres, comme les premiers disciples, à errer de village en village pour rompre, au péril de leur tête, le pain de vie aux fidèles (1). La
(1) LiMz seolement lalo! sur les prêtre» si^ets à la déportation (29-30 vendémiaire an II], qoi ordonne que « ceux qui auront été trouyéa munis d'un passeport délivré par un chef ennemi, on qui seront munis de quelque signe révolutionnaire, seront dans les vingt-quatre heures livrés h Texécuteur... et mis à mort, après que le fait aura été déclaré constant par une commission militaire... Art. 1. -^ De même, s'ils ont été depuis dans des armées ennemies ou dans des rassemblements d'émigrés...
persécution des Césars n*avait été , il s^en faut bien , ni aussi étendue, ni aussi universelle , ni aussi minutieuse , ni aussi savante. Le proconsul n'avait pas imaginé d'imposer quelque serment ou quelque sacrifice idolâtrique à la veuve chrétienne» avant de lui permettre de porter le pain aux pauvres ou le secours aux infirmes : et le comité de salut public poussa le raffinement de son despotisme jusqu'à éloigner, par la nécessité d'un serment, les pauvres religieuses du lit des malades (1). Le paganisme n'avait pas eu la pensée de s'attaquer à la pureté du prêtre chrétien , ni de tendre des pièges à sa vertu pour l'éloigner plus sûrement de la foi : il était réservé aux austères républicains du comité de salut public d'appeler à eux toutes les impuretés du sanctuaire, de se glorifier de tous les prêtres qu'ils parvenaient à faire faillir, d'accorder liberté, louange, récompense, à ceux qui avaient foulé aux pieds leur serment et les saintes lois de l'Église (1).
Art. 2. — Ceux qui rentreront on qui sont rentrés sur le territoire de ia république... après avoir subi un interrogatoire... seront dans les vingt-quatre heures livrés à l'exécuteur après que les juges auront déclaré qu'ils ont été sujets à la déportation..- Art. 5. — S'ils demandent à justifier de leur prestation de serment... les juges pourront le leur accorder ou le leur refuser, selon les circonstances... Art. 7. — Sont déclarés sujets à la déportation ceux qui ont refusé ou rétracté le serment, et enûn tous ceux qui ont été dénoncés pour cause d'incivisme, lorsque la déclaration aura été jugée valable. Art. 10. — Les ecclésiastiques mentionnés dans l'art. 10, qui sont restés en France, seront tenus dans ia décade de se rendre auprès de l'administration, qui prendra des mesures nécessaires pour leur arrestation, embarquement et déportation. Art. 14. — Ce délai expiré, ceux qui seront trouvés sur ce territoire... seront jugés conformément à l'art. 5. Art. 15. — Tout citoyen qui recèlerait un prêtre sujet à la déportation sera condamné à la même peine. Art. 17. >
(1) Loi du 3 octobre 1793 (15 vendémiaire an II). « Art. l*^ Les filles attachées à des ci-devant congrégations de leur sexe, et employées au service des pauvres, au soin des malades» à l'éducation ou à l'instruction, qui n'ont pas prêté dans le temps le serment déterminé par ia loi, sont, dès cet instant, déchues de toutes fonctions relatives à ces objets. —Art. 3. Les corps administratifs sont tenus, sous leur responsabilité, de faire remplacer de suite lesdites filles par des citoyennes connues par leur attachement à la révolution, »
Les tricoteuses de la guillotine auraient fait de merveilleuses sœurs de Charité!
(1) Loi qui assure aux prêtres mariés la conservation de leur traitement, 10-27
Et pour comprendre combien est profonde cette hostilité contre la foi chrétienne et contre le sentiment chrétien, remarquez que jamais, même en leurs jours de mansuétude, lorsqu'ils ont bien voulu concéder à l'homme une certaine liberté corporelle, les partis révolutionnaires n'ont voulu entendre parler de sa liberté morale. Us ont consenti à ouvrir les prisons, ils n'ont pas admis qu'on leur demandât d'ouvrir les temples ou les écoles (1). Ils ont bien voulu que le patrimoine, le commerce, l'industrie des citoyens, fussent libres; mais quand le chrétien est venu réclamer d'eux la liberté de son culte, le respect pour sa conscience, les égards dus à sa foi, ils n'ont pas compris cette étrange folie qui lui faisait attacher une valeur à de telles misères ; ils se sont demandé par quelle singulière manie cet homme tenait à son Dieu autant qu'à son champ ou à sa vigne. Ils n'ont pas compris cela plus qu'un César ne le comprenait, parce qu'eux aussi étaient païens, et ils ont pu nous dire comme le procurateur Festus : « Tu es insensé, Paul, trop d'étude a troublé ta raison (2). »
Allons plus loin et disons même : le retour de l'esclavage antique seraitril impossible? Cette plaie hideuse, dont à cette heure nous sommes occupés, grâce à Dieu, à faire disparaître loin de nous les derniers vestiges, est-il impossible qu'elle se rouvre au milieu de nous? Oui, sans doute, parce que la destruction de la foi est impossible ; oui, parce que le
Juillet 1793. — Déportation des cvéques, qui apporteraient quelques obstacles aux mariages des prêtres, 17-19 juillet 1793. — Procédures ayant pour objet des obstacles apportés au mariage des prêtres, 12 août 1793. — Les traitements des prêtres inquiétés à raison de leur mariage, sont mis à la charge des communes qui les ont persécutés, 17 septembre 1795. — Les prêtres mariés, ou dont les bans ont été publiés, ne sont point sujets à la déportation, sauf le cas d'incivisme, 25-30 brumaire an U.
(i) V, entre autres les lois de la Convention sur l'exercice du culte (7 vendémiaire an IV], rendues depuis le 9 thermidor.
(2) ... Festus magnà vocedixit : Insanis Paule; multaete litters ad InsaniamconvcrtunL Act. XXVL 24.
christianisme ne peut périr. Mais si une société avait le malheur de se constituer en dehors du christianisme, elle serait amenée par la puissance des faits à organiser dans son sein quelque chose comme Tesclavage. Si les révolutions ont changé les rapports du prince au sujet, elles ont changé aussi les rapports du riche au pauvre. Le christianisme, en émancipant l'esclave, ne se contentait pas de le rendre libre ; il lui assurait dans la liberté les moyens de vivre. Il créait pour lui l'industrie, c'est-à-dire, qu'il assurait aux hommes les moyens légitimes, réguliers, de soutenir leur vie par le travail ; il créait pour lui la charité, c'est-à-dire qu'il assurait, pour les jours où le travail manque et pour les hommes qui sont incapables du travail, mille secours fournis par la libre et bienfaisante volonté du riche. Mais à mesure que le christianisme diminuerait de puissance dans un pays, ces deux soutiens manqueraient également au pauvre. L'industrie lui manquerait, parce que son travail, imposé par une volonté égoïste, payé par une main avare, combiné non comme sous la liberté chrétienne pour donner du pain au pauvre, mais comme sous la servitude antique pour donner des jouissances au riche, ne lui procurerait plus qu'une subsistance insuffisante, précaire, perpétuellement disputée, de jour en jour plus réduite. La charité lui manquerait, parce que le dévouement, qui est chrétien par sa racine, disparaîtrait avec le christianisme ; le temps, l'argent, la volonté, manqueraient pour soutenir le pauvre.
Ce ne sont point ici de chimériques terreurs : le monde déjà possède, à cet égard, un commencement d'expérience. Dans les pays que la réforme a écartés des véritables voies du christianisme, le travail a pu s'accroître, les procédés de l'industrie ont pu se perfectionner, et cependant l'état des classes inférieures est devenu plus inquiétant et plus menaçant chaque jour ; le nombre s'est accru de ceux que le travail ne nourrissait pas; la misère, la dégradation morale s'est accrue pour ceux-là même que le travail nourris-
sait (1). Et en face du problème posé désormais non devant rÉglise, mais devant la société , non à la con*science de Thomme, mais à la terreur du politique» à quel remède a-tril fallu recourir? En certains pays, on a cru di* minuerle danger en favorisant l'émigration, moyen égoïste, cruel, insuffisant, et qui appartient au paganisme. Presque partout on a adopté la ressource païenne des frumentations, et sous ce triste nom de taxe des pauvres, ou sous un nom équivalent, on s'est chargé, comme dans Tancienne Rome, de nourrir par peur ceux qu'on n'eût pas nourris par chari té: institution désastreuse, et dès aujourd'hui insuffisante à soulager une plaie qui s'accroît hors de toute proportion avec les ressources. Chez nous même, si nous n'y prenons garde, une tendance funeste, en substituant la charité légale à la charité chrétienne, le règlement au dévouement, menace les saintes institutions de nos pères, et forcément en vien* drait à établir, sous un nom quelconque , la taxe des pau-* vres.
Mais s'il en est ainsi dans des sociétés où le christianisme a encore tant de racines, que serait-ce si la foi Manquait tout à fait? si ces ressources de la charité politique, qui déjà s'épuisent, n'étaient plus aidées par aucun reste de charité religieuse? Que faire du pauvre, du prolétaire, de Pouvrier, quand on lui aura ôté la foi qui le soutient et la charité qui le console? Déjà trompé par la philosophie moderne qui lui a ravi les joies du cœur pour un bien-être matériel qu'elle ne lui donne pas, trompé par les révolutions qu'on a faites avec son aide et qui n'ont servi qu'à diminuer sa part dans le bonheur social, si on lui retire le secours de la foi, on le réduit à l'état de la brute : que faire sinon de le traiter comme la brute et de le museler? Ne faudraitril pas en revenir forcément au système antique , et placer en masse la classe
(1) F. le résultat des enquêtes officielles faites en Angleterre devant la Chambre des communes.
52'i UN MOT DU PAGANISME MODERNE.
laborieuse sous la domination absolue de la classe opulente, à la charge pour celle-ci de la nourrir? L'esclavage, en effet, n*est pas autre chose ; c'est le peuple réparti entre les riches qui le nourrissent, l'exploitent et surtout le contiennent.
Nous sommes loin, j'aime à le dire, de ce retour au despotisme, à l'esclavage, à toutes les flétrissures païennes ; je ne veux pas sonder ici une plaie profonde et qu'il ne faut toucher qu'avec précaution : nous sommes loin de là, et je discute ici de folles hypothèses que je repousse de toute la force de mon espérance et de ma foi. Mais ce que je sais et ce que j'affirme, ce que la moindre réflexion rend manifeste, c'est que toutes ces conséquences hideuses, révoltantes, impossibles, sont contenues dans l'abandon delà foi chrétienne ; c'est que l'homme ne saurait secouer le joug de la croix sans renoncer à tous les bienfaits de la croix, et sans se replacer dans toutes les conditions du paganisme; c'est que l'ignorance, la corruption, la dureté, païennes sont, après tout, le fonS de la nature humaine, et du jour où la main de Dieu cesse de la soulever, c'est là-dessus qu'elle retombe.
Ilyaplus'.le coupable qui revient à sa première ignominie, l'Israélite qui, après s'être nourri de la manne, soupire après les oignons d'Egypte, ne redoutons pas l'énergique langage des saintes lettres, « le chien qui retourne à son vomissement (1), » est digne d'une plus lourde peine. Le paganisme avait ses excuses dans les ténèbres où il était né ; quelle excuse a la chrétienté abâtardie qui aurait abjuré son Dieu? Le peuple chrétien qui s'assimilera aux infidèles descendra plus bas que les infidèles. Quand « l'esprit immonde, disent les Écritures, sorti de l'homme, » veut rentrer dans sa première demeure, « il va prendre avec lui sept esprits plus méchants que lui, et ils entrent dans cet homme pour y habiter, et le dernier état de cet homme devient pire que le
(1} CaniB qui revertilur ad vomitum suum. Prov. XXVI. il.
premier : ainsi ensera-t-il de cette génération détestable (1). » Le paganisme, en effet, possédait au moins quelques traditions pieuses, quelques préceptes des anciens jours qui avaient traversé la corruption idolâtrique, quelques lignes de cette loi primitive dont parlent les poètes (2). Le paganisme, dans sa corruption, était encore le voile symbolique sous lequel reposaient bien des vérités. Lui, du moins, n'ignorait
(0 Tune vadit et assumlt septem alios spiritus secum nequiores se» et Intrantes habitant ibi : et flunt novisslma hominis illius pejora prioribus. Sic erit et generationi buic pcssimœ. Matth. XU. 45. Luc. XI. 26.
(2) «( Le devoir de vénérer les parents esl écrit en troisième ligne dans les tables saintes que le Juge suprême nous a données. »
Aîxai; -Ye^paTcrai Mi'^iarcriu.w, Eschyle, Suppliantes. 704.
u Ces lois des dieu \, certaines, iégitimes, quoique non écrites, qu'il n'est pas permis aux mortels d'enfreindre , qui n'ont pas été faites aujourd'hui, mais qui sont de tous les siècles, et nul ne sait en quel temps elles ont paru... »
k-^o%r:-:a, xxa^xX'n 6«wv
où -yip Ti vuv *fi xà^Os;} àXf! àei iroTt Ztj raÛT*, îc&ù<^«lç cï^ev il otcu' ç«vïi.
Sophocle, Antigone. 564 et s.
« Ces lois sublimes qui ont été enfantées dans le céleste Elher, dont l'Olympe est le seul père, qui n'ont pas été produites par la nature mortelle des hommes, qui ne demeureront jamais dans l'oubli, parce qu'en elles vit un grand dieu qui ne vieillira jamais. » Id, Œdipe roi. 805.
KOfACt ..
U^vKc^t;, cùpaviov ^i' aî6a'pa TsxvwOmc;, Âv ÔXufikffoç naTV}9 p-^'vc;, cu^î viv OvaT« 4>uoi; àvsfov frucTiv gu^i Miiv ffCTf XoMa xa?axot(iaaiy,
Mi-yaç »v TowTOi; dtoç,
Où^t Ynpàoxfi.
Eschyle parle encore de cette loi qu'il appelle Tpi^ipcov f^ùOc; la parole trois fois antique. Coêph. 310. r. aussi 568. 520.
pas le devoir de FadoratioD : il était même tourmenté par le besoin d'un culte; il avait d'imparfaites prières, mais des prières; des expiations inutiles, mais des expiations; des sacrifices impurs, mais des sacrifices. Aujourd'hui aucune notion de la Divinité ne remplacera la notion chrétienne : le peuple qui cesserait d'être chrétien essaierait donc de vivre sans Dieu 1 Aujourd'hui les idoles sont tombées et ne se relèveront jamais : ce peuple n'aurait donc pas même des idoles ! Aujourd'hui le sacrifice divin a pour jamais aboli les sacrifices terrestres, et les a dépouillés de toute la confiance que les hommes mettaient en eux : ce peuple n'aurait donc pas de sacrifices! Aujourd'hui nul ne croit à une expiation des fautes s'il ne croit à l'expiation par le sang du Sauveur : ce peuple n'aurait donc pas d'expiations ! Nul ne peut prier aujourd'hui, si ce n'est par le seul nom qui a été donné aux hommes pour les sauver, par le nom de Jésus-Christ (1) : ce peuple ne prierait donc pas !
D'un autre côté, le paganisme trouvait un secours bien imparfait saus doute, mais un se cours quelconque dans sa philosophie. Nous avons montré sa misère, nous avons montré aussi ses efforts vers le bien. Cet orgueil de la vertu, cette exagération de l'héroïsme était sans doute un point de départ bien vicieux ; mais du moins ces doctrines menaienl-elles à quelques actes de dévouement et de courage qui élevaient le paganisme au-dessus de sa propre loi ; mais du moins servaient-elles à maintenir un grand nombre d'esprits dans une sphère plus élevée que la sphère sensuelle ; mais du moins empêchaient-elles de disparaître tout à fait , dans l'éducation et dans la vie, un certain sens moral et un reste de goût pour la vertu.
Or, c'est là ce que la philosophie moderne, lorsqu'elle s'est placée hors du christianisme, n'a jamais su faire, n'a jamais
(I] Nec enim aliud nomen est sub cœlo datum hominibus, In quo oporteat nos salYoe fleri. Act apoBt. IV. 12.
tenté. Loin de mettre son orgueil dans rhéroïsme, elle a modestement compris qu'à d'autres appartenait la noble tâche d'encourager l'homme verft le bien ; elle a laissé la religion prendre seule parti pour la vertu. Quand elle n'a pas incliné dans l'autre sens, quand elle n'a pas cherché une loi plus commode, elle s'est tenue, sur le chapitre des devoirs, dans un silence prudent, et ce qu'elle a fait de plus moral a été de renoncer à faire de la morale.
Aujourd'hui surtout, grâce aux prédications, dirai-jede la philosophie, dirai-je du panthéisme, donnerai-je un nom à ce qui ne saurait en avoir, à la plus vague, la plus indéfinie, la plus vide de toutes les doctrines, ne sommes-nous pas bien loin de l'orgueil stoïque et de l'héroïsme de la vertu? notre orgueil n'est-il pas celui des sens, et notre héroïsme celui de la satisfaction personnelle? On épargne, que dis-je, on exalte, on encense, on adore la chair, ce vieil ennemi que l'école combattait, et que l'Eglise avait mis sous ses pieds. La gloire est de rabaisser l'âme, le progrès est de mettre au plus bas la pensée et l'intelligence, et l'on a fait de l'égoïsme une religion.
Et de cette morale philosophique, impuissante quand elle n'est pas vicieuse,, naît dans toute éducation qui n'est pas chrétienne (et combien peu d'éducations sont aujourd'hui sérieusement chrétiennes ! ), cette mollesse pour la vertu, cette vague et incomplète notion du devoir, cet affaiblissement de la conscience. On se contante d'instruire, on ne forme pas ; en essaie de faire des savants, on ne pense pas à faire des hommes ; on favorise plutôt qu'on ne combat les vices et les fausses notions du monde, et l'on jette, en face de l'entraînement universel, ces consciences que l'éducation n'a pas fait grandir, que la foi n'a point armées, que n'a pas nourries une énergique intelligence du devoir. De là naît aussi, dans la vie et dans les mœurs, là du moins où elles ne sont pas chrétiennes, cette désaccoutumance de pensées plus hautes et d'une sphère plus intelligente que celle qui se borne au soin
de la fortune et aux jouissances du corps; de là cet effacement du sens moral, comme un certain jour on Ta très-bien appelé; cette facilité à composer avec le devoir, parce que le devoir n'est qu'obscurément compris ; cette absence de sérieux dans la vertu qui, habituée à plier, peut finir par se prêler à tout (1) : symptômes effrayants, parce qu'il n'est pas de danger ni de mal dont ils ne décèlent le germe ; symptômes que notre siècle reconnaît avec terreur, et auxquels il ne sait pas apporter remède ; symptômes qui, s'ils devenaient universels, mettraientle monde moderne au-dessous du monde païen. Car le monde païen lui-même, avec tant de vices et tant d'erreurs, avec les hideuses conditions sous lesquelles il vivait, lorsqu'il prétendait être vertueux, prenait plus au sérieux sa vertu.
Et ce qu'aurait de plus douloureux et de plus dégradant le retom* de la tyrannie païenne , serait peut-être ceci : que la religion, la vertu, la pensée même, en ce qu'elle a de sincère et de sérieux, étant forcément chrétiennes, un pouvoir ennemi du christianisme leur ferait nécessairement la guerre. C'est que sachant le christianisme et le souvenir de la liberté chrétienne au fond et de l'intelligence et de la conscience humaine, il serait sans cesse armé pour comprimer la conscience et l'intelligence. Le despotisme des Césars, lui aussi, avait connu et combattu de tels ennemis ; mais la foi chrétienne n'avait pas encore fait leur pouvoir aussi grand que depuis elle l'a fait, et il faudrait d'autres armes que celles des Césars à qui voudrait aujourd'hui les étouffer. Il lui faudrait noyer, s'il se peut, la dignité de la raison et le sérieux de la foi sous l'oppressive préoccupation des-jouissances et des intérêts matériels. Il lui faudrait encore (car les jouissances matérielles elles-mêmes n'enfantent-elles pas les agitations de la raison et les inquiétudes du cœur?) il lui faudrait, pour mieux dominer les générations naissantes, pratiquer dans
(1) « Le cœur se serre quand on voit que dans ce progrés de toute chose, la force morale n'a point augmenté. » MIchetet, HIst. de France, tom. H, p. 632.
toute sa nudité ce principe que Tanliquité païenne, si Ton excepte deux ou trois petites républiques, n'a pas connu, que la révolution elle-même n'a osé qu'à peine mettre en pratique (1), ce principe qui fait des enfants la propriété de ce qu'on nomme patrie, qui à un âge marqué les arrache à leurs parents, afin, comme on le disait naguère avec une dureté sans doute irréfléchie, « de les frapper tous à l'effigie de l'État. » Il lui faudrait, en un mot, donner leur plein développement à cet ensemble de déplorables doctrines qui sont le fond plus ou moins déguisé de toute la prédication révolutionnaire, qui mettent le droit fictif des sociétés au-dessus de la justice, au-dessus de la famille, au-dessus de la conscience, au-dessus de Dieu. Il faudrait faire à ce qu'on nomme l'intérêt de la patrie, c'est-à-dire à l'intérêt d'une classe d'hommes, ou même d'un seul homme, qui s'érige en dieu, le sacrifice, non plus seulement des biens, de la personne, de la vie, mais de la croyance, des affections, de la pensée.
Mais « nous espérons de meilleures choses quoique nous parlions ainsi. » L'homme de peu de foi pourrait seul désespérer de notre siècle. Non-seulement la foi nous apprend que le christianisme ne saurait périr, et que jamais il ne disparaîtra de l'humanité tout entière ; mais encore nous ne pouvons croire , même dans un seul pays et dans une seule nation, au triomphe définitif du mal sur le bien, de la barbarie sur la civilisation, du paganisme sur la foi. Chaque époque est plus frappée de ce qui la touche, elle se croit volontiers le centre des destinées humaines, et la révolution qui s'accomplit sous nos yeux nous paraît toujours la plus grande
(1) La Convention déclare l'enseignement libre (loi do 29 frimaire, — 5 nivôse anll,Sect. l'*,art. !*')• Seulement elle oblige les parents à envoyer leurs enfants aux éc4>le8 publiques, en leur laissant le choix de l'instituteur. Cette liberté, du reste, n'eût jamais été qu'apparente. Elle était contredite par la loi même. F. la déclaration des droits de 1791 , décrétant une Instruction publique commune à tous les citoyens, la loi de 1793 sur l'instruction publique, et la loi précitée , art. 4.2.6. 15.