‹ Les Césars (volume 5)Chapitre 48 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

^yrs {i)t ^> petlp Babylone au-dessus de laquelle Fange tient suspendue la Qiei^le de pierre qu'il laissera tomber pour l'écraser (2), ne saurait échapper « aux vrais et justes jugements de Dieu (3). Dieu se souviendra d'elle pour lui faire Jjoire le calice de sa colère (4). » Ces rois viendront, quie l'apôtre avaij vus dans son exil de Patmos ; « ils se réuniront de tous les bo^ts de la terre pour le grand jour du Dieu tputpuissant (5). En un même jour viendront sur elle toutes les plaies, la mort, le deuil, la faim et le fe|i ; parce que Dieu est puissant et qji'il la jugera (6). »

Et cependant, quels ne sont pas sur cette cité mystérieuse les ineffables desseins du Seigneur? Rome sort de ses ruipes et de la main des Vandales, pour régner une seconde fois sur le monde. Rome expiée par le feu et le sang, Ron^e sanctifiép par un pouvoir tout divin , verra s'accomplir 4ans un sens plus élevé les téméraires oracles de ses prophètes. Ses empereurs l'ont quittée ; les Césars n'ont pas compris qu'il fallait rester là où , sur des siècles de gloire païenne, s'élevait une puissance nouvelle, éternelle comme la foi. En se jetant vers rOrient, ils ont |)risé l'unité de l'empire, ils ont rompu cettp i^oudure que la puissance romaine avait formée entre l'Orient et l'Occident , ils opt présenté aux incursions des barbares une monarchie à deux têtes , affaiblie et désarmée.

Mais, si Rome n'a pas gardé le successeur d'Auguste, Rome a gardé le successeur de Piepre. Constantin et ses fils, dans leur fausse et peureuse politique, ont pu porter ailleurs une souveraineté prête à faillir; mais les papes ont compris^ par un instinct de leur génie, que cette ville flétrie par tant de crimes, si païenne encore et si pleine de regrets pour ses idoles, était cependant la ville où il fallait rester. Ils ont com-

(1) Apoc. XVII. 6. Et vidi mulierem ebriam de sanguine sanctorum, et de san^^ gulne martyrum Jesu. Et miratus sum cùm vidlssem illam admlratlone magnà.

(2) Apoc. XVni. 21. — (3) IWd. XIX. 2. (4) XYl. 19. -(6) XVL 14. - (6) XVHl. 8.

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pris que là était leur place > au pied de ces Alpes qu'allai^Dt bientôt traverser les t)arbares, les premiers sur le cheipîi) de ce tQrreut qui débordait syr le monde, à la tête de cet Occident qui seul devrait conserver le dépôt de la civilisation et de la foi. Une pensée anti-chrétienne a présidé à la politique des Césqirs de Constantinople , animés contre les pontifes /l'un esprit de folle révolte et de jalouse indépendance, théologiens captieux et persécuteurs , bientôt précipités dans le schisme qui brisa la force de leur empire en le séparant de la civilbafion et de l'unité catholique. Une pensée toute chrétienne au contraire inspira la papauté ; elle sentit que dans Rome résidait l'unité du inonde, que Rome était le centre marqué par le doigt de Dieu, auquel les peuples devaient se rattacher; la papauté est restée dans Rome pour sauver l'Oceident et le pionde.

Ainsi, encore une fois, les oracles païens n'avaient pas été menteurs: Virgile, en promettant à la cité reine un empire sans fin , avait été bien autrement prophète qu'il ne pouvait le croire. Rome représentait toujours la force , la sublimité , la grandeur (ce^ij); Rome ét^it toujours la puissante mère dont l'abondante mamelle (ruma) (1) devait donner aux peuples le lait de la civilisation et de la foi. A un degré bien plus haut, et dans un ordre d'idées bien supérieur, ^ome chrétienne nous apparaît avec les mêmes vertus et le même génie j que , selon saint Augustin , Dieu récompensa dans la Rome I païenne, en lui donnant l'empire du monde. Il peut paraître étrange de rapprocher ainsi ce qu'un immense intervalle sépare, de chercher un rapport entre une puissance toute terrestre et tout humaine et une puissance toute divine et toute bénie, de mettre en regard les infamies de l'antique Rome et la sainteté de la Rome nouvelle, la perfide cruauté de la louve avec la douceur de l'agneau et la simplicité de la colombe. N'est-il pas utile , cependant , de remarquer combien dans

(I) V. clHle»8tt8 p. 122.

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cette cité deux fois souveraine à deux Utres si différents, le droit et le génie de la puissance se sont révélés par les mêmes caractères ? Quand la Providence » dans la profondeur de ses desseins, préparait le peuple de Romulus pour être le centre de Tunité païenne, ou quand le Fils de Dieu, présent au mi lieu des siens, jusqu'à la consommation des siècles, posait à Rome la pierre angulaire sur laquelle doit s'élever son Église, Rome était investie , je ne dirai pas des mêmes titres , mais du même caractère de domination. Comme l'antique Rome, la nouvelle fut intelligente et politique ; elle aussi fut patiente et habile, plutôt que violente et impétueuse; elle aima recourir à Tautorité plus qu'au commandement, à la persuasion plus qu'au pouvoir (1). Elle aussi , et avec une bien autre certitude, posséda cet instinct de souveraineté que l'orgueil national donnait aux fils de l'antique Rome, et que la divine parole du Rédempteur donne aux humbles missionnaires de la Rome nouvelle. Elle aussi se souvint que sa tâche était de gouverner les peuples {Tu regere imperio populos. Romane, mémento) ; elle sut leur imposer son pacifique empire, et les réunir sous la paix de Dieu (pacisque imponere morem); elle sut au besoin briser les orgueilleux {debeUare superbos); mais elle aima mieux épargner les humbles, et accorder, à qui se soumettait, un facile pardon (parcere subjectis)^ plus miséricordieuse par cela même qu'elle était plus puissante.

Et par cette sagesse de son gouvernement, elle devint, à son tour, comme la Rome païenne l'avait été, mais à des titres bien autrement légitimes et paternels, l'arbitre suprême, le juge universel , la suzeraine du monde civilisé (2). Jamais peut-être, à une telle distance, deux pouvoirs ne se sont plus ressemblés, par leur situation extérieure, que celui de Rome au vir siècle de son ère, siégeant comme la présidente de la grande fédération des peuples, comme le seigneur féodal de ces cités et de ces rois qui, déposant leurs armes à ses pieds,

(I) r. ci-desdas liv. I, ch. 2, S 1. pag. 65 ets. — (2} F. ci-dessus^ pag. 76 et s.

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venaient rendre hommage à la majesté du peuple romain ; et celui de Rome au xii* siècle de l'ère chrétienne, recevant à son tour l'hommage des rois, des peuples et des cités, reconnue par eux comme suzeraine et comme arbitre, et les menant tous ensemble à la guerre sainte sous l'étendard de la croix.

Par cetl^ sagesse de son gouvernement, ou, pour mieux \ dire, par la toute-puissante parole du Christ, Rome est deve- Inue une seconde fois la « patrie commune (1), » la métropole \i le centre du monde ; la cité libérale ouverte à tous, et qui donne à tous les peuples le droit de monter à ses dignités ; la cité hiérarchique dans laquelle tous les rangs sont réglés par une loi sainte, tous les ordres s'échelonnent et se répondent (2); la cité catholique, hors de laquelle personne ne demeure, si ce n'est par sa faute, qui admet, non-seulement l'étranger, comme l'admettait l'ancienne Rome , mais le barbare, non-seulement l'homme libre, mais l'esclave. C'est bien elle qui, « non comme une maîtresse, mais comme une mère, a réchauffé le genre humain dans son sein (3) ; » c'est elle qui « a nommé citoyens ceux qu'elle avait vaincus ; » c'est bien elle dont on peut dire : « Heureux les pécheurs de devenir ses sujets et ses captifs (4) / »

Mais il faudrait dire maintenant comment les vertus et les gloires de l'ancienne Rome se trouvent doublées, agrandies, disons mieux, sanctifiées dans la Rome nouvelle ; comment l'œuvre que l'une essayait en s'aidant de la force matérielle et dévastatrice, est achevée par l'autre avec le seul secours de

(1) F. cMessufl, pag. 108.— (2) Cl dessus Ihid. $ 3. p. 04 et s.

(3) Qall me soit permis de reproduire les citations que Je faisais plus haut, et qui s'appliquent ici d'une manière remarquable :

Humannmque genus commun! nomlne fovit,

Matris, non dominée, ritu; civesque Yocavit

Quos domuit... Claudicn.

(4) Profuit injnstis te dominante capi. Rutillus.

la puissance spirituelle, Vivifiante et salutaire. Ronie chrétienne n'a d'autres armes que les armes spirituelles de la vérité et de la charité. Comme tout à l'heure nous le lisions dan* saint Paul , elle « ne marche pas et ne combat pas sëlbii \& chair; » mais ses armes spirituelles sont uile « puissance donnée de Dieu pour la destruction des remparts ennemis ^ pout renverser toute hauteur qui prétend s'élever contre la science de DièU, pour réduire en caf)tivilé toute itiielligence sous l'obéissance du Christ (1). » Par cette puissance, le stlccesseur désarmé de Pierre accomplit le labeur que le grand César avait manqué. Par cette puissance, il purifie leâ vertus de l'antique Rome, il efface ses souillures ; au lieu de l'erreur et de la confusion païenne, de celte lutte de la tradition et de la philosophie ; dans laquelle l'une èl l'àiltre avaient fini par se perdre, il donne au mondé ilnè foi pûrè, certaine; précise; invariable, plus vivace que toute tradition , plus sublime que toute philosophie , parce qu'elle est appiiyéë sur la plùà immuable de toutes les traditions, parce qii'èlle est éclairée par l'enseignement de l'Église, la seule et véritable philo - Sophie.

Aussi , cette loi de progrès, d'égalité; de civilisation, tjue les peuples avaient espérée de Rome païenne, c'est dé Rdme chrétienne qu'ils l'ont obtenue. C'est à elle i|u'il appartenait de porter, sur lès plaies de l'antagonisme paîeri, le baume que l'ancienne Rome s'était si follement vantée de pôssédet ; de relever le sentiment Humain ; ^ahs anéantir la force du lien politique ; de rétablir la justice dans les lois et l'humanité daniâ les mœurs, sans ébranler la vertu des peuples et leur morale ; d'émanciper l'esclave, sans mettre l'homme libre en danger ; d'affranchir la femme , sans lui enseigner le mépris du mariage. Car elle seule connaissait, et pour la Vertd deà hdrtimes une base nouvelle, et pour la société humaine un tout autre fondement, et pour l'homme une tout autre sûreté, et

(I) n. Cor. X. 4. 6.

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pour le mariage une dignité tout autre èl un tout autre respect.

De cette ville qui avait enseigné au mondé l'inhumanité et la corruption , partirent donc toutes les notions et tous les préceptes qui adoucissent et qui réforment les fnôeurs, qui font disparaître la cruauté des supplices, qiii suppriment les combats de gladiatélirs, qui ennoblissent la femme, qui donnent au mariage sa sainteté et sa perpétuité. Dans ces amphithéâtres souillés par le sang, dans ces temples témoins d'impurs mystères , elle planta l'image du Dieu de charité et le culte de la Vierge des vierges. Grâce à la ville des Césars, ta modération et la justice furent enseignées au prince, en même temps qiie l'obéissance au sujet. Par elle furëfat abolis le iia tionalisme antique, c'est-à-dire l'hostilité absolue, radicale, nécessaire de nation à nation ; — l'aristocratie antique, c'està-dire là supériorité absoliie, radicale, oppressive, d'une classe et d'une race d'homines sur une autre; — le despotisme antique, c'est-à-dire le droit illimité d'un t)ouvoir qui ne reconnaît, ni line loi éiir la terre, ni îihe justice dans lé ciel.

Sous le sceptre de l'antique ttome , l'art, là poésie, l'éloquence, loin de se développer par l'union de tant de peuples, n'avaient fait que se dégrader. Sous le règiie de là ftoriiè hdiivelle, un idéal nouveau et bien superieiir s'est ofTért â là poésie et aux arts. Là pensée humaine , plus libre , par cela itiêmë qu'elle reconnaissait ses véritables limités el ses véritables lois, a ehfanté de noùveaiix chefs-d'œuvre. Dans l'ordre matériel, lé travail a été éniancipé, l'industrie est sortie d'esclavage : le monde est devenu plus ricbe , iloii de cètlè fàiissë richesse qiii se révèle parla multiplication des joies sensuelles et par un luxe meurtrier pour le pauvre, mais Hché de là richesse véritable, de celle qui est là récompense dii travail, de celle qui donne le pain au pauvre, le secours au malade, à la société humaine une race d'homtnes puissante et rigoureuse, de celle dont il est dit : « Parce que tu mangeras le pain ga-

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gaé par le travail de tes mains, tu es heureux, et le bien te sera donné (1). »

En un mot, Fantique Rome gouvernait par une loi égoïste un monde essentiellement ennemi de lui-même ; la Rome nouvelle a gouverné , par une loi de charité , un monde que rapprochait le précepte d'un fraternel accord. L'une a régné parla haine et la terreur, l'autre par l'espérance et l'amour; l'une, tremblant en même temps qu'elle voulait se rendre terrible, redoutait à la fois et méprisait le pauvre et le prolétaire, lui jetait du pain quand elle craignait sa révolte , le laissait mourir de misère et de faim lorsqu'elle n'avait pas à le craindre. Rome chrétienne n'a jamais eu à redouter le pauvre et le prolétaire ; mais par cela même que nul intérêt temporel ne commandait sa charité, elle s'est crue débitrice envers lui d'une charité plus grande ; elle n'a pas pensé qu'elle pût jamais avoir pour lui trop de secours, trop de consolations, je ne dis pas assez, trop d'amour et trop de respect ; elle l'a secouru, non par la frumentation ou la taoce des pauvres , déplorables remèdes commandés par la peur aux peuples qui n'ont pas connu le christianisme ou qui se sont éloignés de lui, mais par les inépuisables sacrifices d'un immense amour et d'un dévouement désintéressé. L'antique Rome avait établi son règne sur l'esclavage ; et, comme toute société païenne, n'existait qu'à la condition de faire descendre , au-dessous de la dignité et des droits de l'homme, une grande partie des êtres humains. La Rome nouvelle, après avoir, pendant des siècles, porté une main prudente sur cette horrible plaie de l'esclavage, a fini par en triompher; et ce sont ses docteurs et ses pontifes, depuis saint Jean Ghrysostôme jusqu'à Grégoire XVI, qui ont condamné l'antique loi de la servitude.

Ainsi , Rome pauvre, faible, désarmée, a fait ce que Rome puissante, riche, belliqueuse, n'avait ni su, ni pu, ni osé faire.

(!) Psalm. CXXVII. v. 3. Labores maDuum tuarum quia maDducabls, i>eatua es, et bene tibi erit.

UN MOT DU PAGANISME MODERNE. ftSd

Ainsi s'est transformé et s'est sanctifié ce pouvoir, auquel, depuis plus de deux mille ans, appartient la suprématie matérielle ou spirituelle sur le monde civilisé. Ainsi, la parole dominatrice n'a pas cessé de descendre des sept collines, glorieuses du noble sang de ces apôtres qui ont été, comme le chante rÉglise de Paris, les princes d'une royauté plus grande et plus vraie, et les fondateurs de Rome régénérée (1). Il y a plus : l'ordre qui venait du Capitole ne passait pas l'Euphrate ni le Danube ; la voix qui descend du Vatican se fait entendre aujourd'hui par delà des mers dont les Césars ne soupçon* naient pas l'existence , et l'empire romain nous paraît bien petit, quand nous dessinons son circuit sur la carte du monde chrétien.

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