TEMPS DES SUCCESSEURS D'AUGUSTE
Fempire. Mais, du reste, la tradition d'Auguste fut suivie ; car je n'appelle pas conquête la réunion parfois momentanée de quelques monarchies vassales, dont les rois ne laissaient pas d'héritier, ou que supprimait, par forme de châtiment, la police des Césars (1).
Rome, en effet, aux temps de Claude et de Néron, pouvait se croire en sûreté contre les barbares. Elle était une , instruite, prévoyante, contre des peuples épars, ignorants, divisés. Profiter des querelles, encourager les révoltes, soulever des compétiteurs, se faire donner des otages que Ton renvoyait plus tard pour être rois, telle était la constante diplomatie de Rome sur le Rhin, sur le Danube, sur FEuphrate. « J'ai longtemps guerroyé en Germanie, disait Tibère, et j'ai plus fait par la politique que par les armes (2). »
En effet, par sa seule politique, Rome poussait les barbares à leur ruine. Les Germains, quand leur grande ennemie n'était plus là, tournaient les armes contre eux-mêmes. Ârmin pour avoir voulu maintenir, par un peu de pouvoir, la ligue qu'il avait formée, Ârmin passait pour unlyran et était assassiné (an 21). Marbod chez des Suèves plus accoutumés cependant au pouvoir d'un seul, Marbod succombait devant les querelles intestines (an 19), et s'en allait mourir en Italie, prisonnier de Tibère. Les deux grandes ligues teutoniques furent ainsi dissoutes. Les peuples guerroyaient pour leurs incertaines limites, se heurtaient, changeaient de demeure, parfois étaient détruits; parfois venaient demander asile sur la terre romaine. Les belles plaines de la Gaule ne cessaient
(1) Voici celles de ces réunions qui paraissent avoir été déflnitlyes : Sons Auguste, le royaume des Galates (an 728). Dion. LIV. Slrabon. XII.— Sous Tibère, celui de Cappadoce. Dion. LVII. Tac, Aim. II. 42 (an de J.-C. 18). —Sons Calignla, la Mauritanie (an 42). Dion. LX.— Sons Qaude, la Judée après la mort d'Agrfppa (an 44); rArabîMturoée (an 40. Josèphc) ; la Tbrace (an 46. Tacite. XII. 03) ; la Lycie (43. Dion.LX. Suétone, in Cl. 25.) — Sous Néron, le Pont-Polémoniaqne (an 66), le royaume do Cottus dans les Alpes. Dion. LS«
(3) Tacite, Annal. II. iC.
pourtant pas de leur faire envie ; la somnolence de l'aigle romaine les encourageait ; ils essayaient de craintives et rapides invasions, pillant quelques terres et se retirant a la hâte oomme le moucheron qui s*est posé sur la crinière du lion endormi. Le lion romain se secouait dans son repos et se soulevait lentement pour une défense qu'il croyait à peine nécessaire. Une sorte de trêve s'établissait entre le barbare toujours tenté, effrayé toujours, et le Romain, sentinelle endormie sur sa vieille lance, qui mettait volontiers son som^ meil d'aujourd'hui sous la protection de sa gloire passée. Les incursions étaient rares, la défense était molle. Le Germain laissait sommeiller les vedettes romaines; les clairons romains ne venaient plus éveiller les échos des forêts teutoniques. Rome qui n'avait plus, pour pressentir ses adversaires d'audelà du Rhin, le coup d'œil de César et d'Auguste, Rome se reposait sur cette trêve tacite qu'elle croyait une paix, et une ^ût éternelle.
Sur le Danube, sa sécurité pouvait être plus grande encore. L'empire de Marbod s'était brisé, et, à sa place, des royautés vwsales, d'humbles monarques qui recevaient leur couronne de César, habituaient la rive gauche du fleuve à l'obéissance envers Rome (1). Ce qui restait de peuples indépendants se consumait en guerres intestines ; en face d'eux , une seule légion, paisible spectatrice de leurs combats» était debout sur le bord du fleuve, veillant à la sûreté de la rive romaine (2). La flotte romaine recueillait les fugitifs; Rome, afin que la guerre fût étemelle» se faisait la protectrice des vaincus.
Sur l'Euphrate enfin, d'interminables révolutions affaiblissaient l'empire des Parthes. La diplomatie romaine trouvait son compte dans tous les crimes (3). Parmi ces compétiteurs
(1) Taclto, German. 43. Annal. XU. 30.
(2) Ne victores succeMu elaU, pacem nosiram turbarent. Annal. XII. 56.
(3) « Omne scelus extcrnum cum gaudio habendum, « dit un gouyerneur romain (Tacite, Ânn. XII).
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renversés et rétablis d'un jour à Tautre, qui se faisaient la guerre avec le fer ou le poison, le candidat de Rome était toujours celui qui n'était pas sur le trône. Elle avait toujours en réserve quelque jeune Arsacide qu'elle s'était fait donner comme otage et qu'elle avait façonné à la romaine : au jour des révolutions, arrivait sur TEuphrate ce prétendant oublié, avec ses habitudes civilisées, ses compagnons grecs, son dédain pour l'ivrognerie et pour la chasse; odieux à la noblesse, aimé du peuple. Par ces luttes perpétuelles, la puissance du roi des rois était abaissée. Rome le traitait en vassal (1) ; ces otages reçus et gardés à Rome, ces rois donnés par César, acceptés, demandés quelquefois par les Parthes (8) , c'étaient, aux yeux de Rome, autant d'actes de sa suzeraineté univer* selle. L'Arménie , cette royauté arsacide , n'était déjà plus qu'un fief romain (S).
Ainsi rassurée contre ces trois grands ennemis, Rome avait eu bon marché de moins redoutables voisins. Par la soumission de la Thrace longtemps inquiète et remuante (an 48), la Macédoine était en sûreté. Depuis la défaite de Tacfarinas (4), Rome n'avait plus à guerroyer en Afrique. La frontière du nord et de l'Orient, cette ligne de plus de mille lieues qui commençait au Zuydenée et finissait aux sables d'Arabie, était gardée habituellement par vingt légions (6) (cent vingt
(1) Clftude paile au roi patthe Méherdata : « De Romano faatl^o Partboromfnv ob«eqoio (Tacite, Ado. XH. U). D^à le roi Partbe, Phraate, «coocta yeneranUam officia ad Augustum verterat» (Id. H. 1 ). Strabon en dit autant : Us ont renvoyé lean trophées, confié leun fils à Angoste, soumis aux Romains le choix de leur roi (Vil, fai fine).
(2) Tacite. lUd. 10.
(3) « Armenil semper roman» dltioois aut subjectl régis quem Imperator deiegisset,» dit un chef romain, à peu près prisonnier des Parthes; et tout ce que répond le Partbe Tainqueur, c'est : « Imaginem retinendi largiendive pênes nos, Tim apud Parthos. » XV. 18. 14. — V, aussi rfllstoire de Tlridate.tome I, pages 477-460.
(4) Ans 17-24. — F. TadU, Ann. IL ». HI. 78. 74. IV. 28, etc.
(5) 11 semble même qu'après la mort de Néron , il n'y eut que trois UgloDS au lieu de quatre sur le DanubCt
mille hommes) ; et même fallait-il des canaux à creuser, des routes à construire» des mines à exploiter pour occuper le loisir du soldat. En Syrie, avant la dernière guerre, on voyait des vétérans qui avaient fait leur temps de service à trafiquer et à s'engraisser dans les villes sans savoir seulement ce qu'était une palissade ou un fossé (1). Gardée moins par sa force que par la terreur de son nom, Rome proclamait que, « rassasiée de gloire, elle en était venue au point de souhaiter la paix même aux peuples étrangers (2). »
En effet, jusqu'où n'allait pas lé nom de Rome? Quel peuple n'avait entendu parler de sa grandeur? Autour d'elle s'étend le cercle immense de ses provinces, ces peuples sans nombre, ces milliers de villes qui lui payent l'impôt et obéissent à ses proconsuls : — plus loin le cercle indéfini de sa suzeraineté ; les princes qui lui rendent hommage, les peuples germains qui, à titre d'impôt, combattent pour elle, l'Arménie , à qui Néron vient de donner un roi : — plus vaste et plus indéfini encore, le cercle des peuples que Rome tient dans l'épouvante on qu'elle protège, mais qui tous écoutent avec une respectueuse terreur le moindre bruit qui vient des bords du Tibre, peuples « d'une douteuse liberté ; » telles les nations du Bosphore et celles du Caucase, contre lesquelles Néron allait tenter une folle guerre. Jusqu'où ne sont pas allées les armées romaines? Vers le nord, elles sont arrivées à trois journées de marche du Tanaïs (3). Vers le midi, Elius Gallus les a menées jusqu'au bout des déserts de l'Arabie , expédition malheureuse, mais où il n'a pas perdu plus de sept hommes dans les combats (4). Suetonius Paulinus, en dix jours, est arrivé au delà du mont Atlas, et, à travers des plaines couvertes d'une cendre noire, a pénétré jusqu'au Niger (5). Les cohortes
(1] Ânn. 59. Tacite, Ann. XI. 18 (an 47}.
(2) Claude au roi parthe Méherdate (an 60). Tacite, Ann. XII. 10.
(3) Tacite, Ann. XH, 17 (an 60). — (4) An de Rome 719. Slrabon. (6) Ou plutôt jusqu'au Gyr. Pline. V. 1 {an de J.-C. 42).