Dion, m, U
RESTAURATION DE l' ANCIENNE ROME. 247
Auguste safvait aussi que l'on ne fait pas du nouveau sans garder quelque chose dé Tancien ; qu'à toute agrégation d'hommes il faut un drapeau ; qu'à tant de peuples, il fallait un symbole sous lequel ils se réunissent ; à cette vaste unité niatérielle, un lien moral. Et quel lien? Le christianisme sans doute , que Mécène , soufflé par Dion , rejette par ayance, si le christianisme eût pu être deviné avant sa naissance et entrer dans les combinaisons du pouvoir ; si Dieu eM voulu laisser à la force temporelle le soin de préparer les voies à sa vérité, si quatre siècles de lutte n'eussent pas été nécessaires pour justifier la divinité du christianisme. Même au bout de deux cents ans, TertuUien ne comprenait pas que jamais les Césars pussent être chrétiens. Au temps d'Auguste, le drapeau de la vieille Rome était le seul qtu n'eût pas éte déchiré, et ce fut sous ce drapeau qu'il résolut de marcher.
D'ailleurs il est un phénomène à observer chez tous ceux qui arrivent comme Auguste poiu* terminer les guerres civiles ; s'ils sortent un peu, dans l'usage de leur souveraineté, de la ligne de juste milieu et de politique équivoque qu'ils adoptent d'ordinaire, c'est presque toujours pour réagir contre le parti qu'ils ont soutenu dans leur principe et qui les a portés au pouvoir. Les partis crient à l'ingratitude comme si on leur devait de la reconnaissance et non aux hommes : cette ingratitude n'est qu'une réaction nécessaire. Henri lY, devenu roi, sentit très-bien qu'il devait être roi de tout le monde et non des protestants, et que, s'il se de* vait à quelqu'un, c'était plue encore à la Ligue avec qui il avait transigé, qu'aux royalistes qui avaient combattu pour lui. Bonaparte, avaât même d'être empereur, Bonaparte qui avait été révolutionnaire, prenait en faveur les nobles et les émigrés, et pour premiers ennemis il avait les com-
pagnons de ses victoires^ Pichegru, Moreau, Bernadotte, comme Eemî lY le maréchal de Biron.
* Cela doit être : un parti vainqueur, ou qui se croit tel, ne comprend pas cette transaction tacite ou formelle sans laquelle ne se terminent pas les guerres civiles ; il se croit, comme les émigrés de 1814, les patriotes de 1830 ou les républicains de la veille de 1848, des droits exclusifs et sans bornes ; il ne reconnaît de droit à personne autre ; il ne s'imagine pas de réfléchir, lui protestant, que son chef, pliant le genou devant la Ligue, s'est fait cathoUque à Saint-Denis, et que si Henri lY est entré dans Paris, c'est avec le consentement et en assurant le principe de la Ligue. 11 ne comprend pas, lui émigré, la charte de SainH)uen, ni lui patriote, les coups de fusil dans les rues de Paris contre les continuateurs arriérés de 1830 ; voil& pourquoi si son chef est habile, il se trouve bientôt en dissentiment avec son chef.
De plus, c'est aux vaincus que l'on doit assistance ; dans toute société, il faut un peu de chaque chose, et c'est le c6té qui a souffert qu'il faut relever. La vieille Rome, la Rome aristocratique était vaincue : battue à Pharsale et à Philippes, où son parti était mort les armes à la main ; battue dans la cité où ses mœurs, sa foi, ses lois étaient mises en oubli ; battue dans les temples qu'envahissaient les dieux étrangers ; battue dans le sénat qui était avili et mêlé de Barbares. Et, par cette raison, ce fut la vieille Rome, la Rome aristocratique qu'Auguste chercha à relever. Cette réaction, cette restauration^ ressemblent à ce que tentait Napoléon, en relevant le culte, rétablissant une noblesse, ramenant une cour, refaisant de la morale, delà bienséance, de l'honneur à la façon du siècle passé. Ces deux situations sont admirablement analogues ; chacun des
deux princes, frappé de ce qui manquait au régime nouveau, cherchait à le retrouver dans l'ancien régime ; Vun refaisait la vieille Rome, l'autre la vieille France, laissant de côté dans l'une et dans l'autre ce qui l'incommodait : ici l'aristocratie politique des temps républicains, là les privilèges qui entouraient et gênaient la royauté.
La vieille Rome, du reste, n'avait pas été une cité mprogressive et éternellement stationnaire. Le sénat avait compris de bonne heure que nulle aristocratie ne subsiste si elle ne se renouveUe , que nulle nation ne grandit si elle ne se recrute. Nulle barrière n'avait donc été posée comme infranchissable ; les vaincus pouvaient entrer dans la cité, et la cité, à son tour, leur renvoyant ses colonies, rendait à l'étranger ce qu'elle avait reçu de lui. Dans Rome même, Tordre supérieur attirait à lui l'élite des ordres inférieurs, et se rajeunissait par ce mélange. L'esclave pouvait devenir libre , l'étranger pouvait devenir Latin , c'est-à-dire demi-citoyen^ quand il n'arrivait pas de plein saut à la plénitude du droit de cité ; le Latin, à plus forte raison^ pouvait devenir citoyen romain ; le petit-fils de l'afiranchi pouvait être chevalier, son arrière-petit-fils monter au sénat * ; chaque citoyen enfin , par une épreuve annuelle du jugement public, était appelé à suivre la route des magistratures , par la questure à se placer au sénat^ par la préture à devenir consul ; chacun, dans cette Rome aristocratique , prenait rang par son talent et son labeur {sokrtidj industrie) : chevalier, s'il n'avait que de la fortune ; patricien, s'il n'avait que de la naissance; sénateur, s'il avait rempli une charge curule; œdilitius,pr€Btorius, cansularis^ censoriuSy triumphalis, selon les honneurs qu'il avait obte-