Appien, Ihid
tifs, je Vax dit, ne manquent pas au peuple qui a vaincu le monde ; on ne voit que Thraces, Africains , Espagnols , les fers aux pieds et la marque du fouet sur le dos , envahis^ sant le pays qui les a vaincus ; les maquignons vont en Asie et ^1 Grèce enlever des hommes libres , et en amènent à Rome des cargaisons. Ainsi le latifundium sera livré à des mains serviles; le tugurium du pauvre colon sera jeté au vent ; l'immense villa, la grande ferme lui succédera avec sa partie souterraine, Vergastule, peuplée d'ouvriers qui dorment les pieds dans les entraves.
Mais l'esclave cultive mal , sans cœur, sans espérance , peu importe! Si Pesclave cultive mal, du moins peut-il garder les troupeaux; l'agriculture fera place à une industrie moins embarrassante; le sol, jadis cultivé, se changera en de vastes pacages où les seules traces de civilisation seront quelques pâtres gardant des bestiaux ; ce sera là une grande partie de la fortune des riches. Des domaines immenses , dont le maître ne peut pas faire le tour à cheval en une journée , seront broutés par la dent des troupeaux ou piétines par les bètes fauves ^ Ainsi, par suite du même progrès social , auront succédé les vastes domaines & la culture partielle , les travaux de luxe aux travaux utiles, l'esclave au cultivateur libre , le pâtre au laboureur ^.
Le propriétaire perd-il beaucoup à cette révolution agricole ? Non , la transformation du labour en pâturage , commode à son indolence , n'est pas toujours une spéculation funeste à ses intérêts. Même en notre siècle , si la
1. Varron, de Re rusiica^ III, 10. Cet écrit est de l'an de Rome 718.
2. Sur cette diminution de la culture, V, liv. VI. 12. Plut, in Gracch,,B; Cic. pro Roscio Jm., 18; Colum., I. Prœf. II, 12. La plus grande partie de rajftfrpv^/ïeiftf était en pâturages. Varron^ de Re rustica, V, 36. Pline. Bisi, nat,, XVIII, «.
campagne de Rome demeure en pâturages comme au temps de Sylla , c'est bien souvent parce que les propriétaires y trouvent leur compte. Quand, au dernier siècle, dans plusieurs comtés d'Angleterre (et aujourd'hui encore en Irlande), de grands propriétaires expulsèrent leurs tenanciers, détruisirent les chaumières , réduisirent les villages à la solitude , remplacèrent l'agriculture par le pacage , ils ne le firent certes pas pour se ruiner ^
Dans l'antiquité, d'aiUeurs, ces centaines et ces milliers de p&tres esclaves qu'on installait sur le sol , n'étaient pas une propriété toigours inutile ; en ces temps de guerre civile, qui sait s'il ne leur devra pas son salut? Dans sa maison à Rome, dans ses villas de luxe^ dans ses villas d'exploitation, dans ses pâturages surtout, le riche a une légion d'affi*anchis et d'esclaves toute prête à marcher; on n'est pas riche, dit Crassus, si l'on n'a de quoi entretenir une armée. Ainsi verrez-vous Gatilina tomber au champ de bataille entouré de ses afiEranchis et de ses colons esclaves; Domitius aborder à Marseille avec sept navires pleins de ses esclaves, de ses affranchis et de ses colons ; Pompée, conduire à Pharsale 800 cavaliers, ses pÀtres ou ses esclaves; Gatilina, pour faire la guerre, vendre ses troupeaux et garder ses pâtres ^ : ce sont, mais dans des conditions bien plus tyranniques et bien plus funestes , les armées féodales et les guerres privées du moyen âge.
Voilà pour le propriétaire! mais pour l'État? que gagnera la république à cette révolution agricole qui lui donne, au lieu de champs fertiles des pâturages, au lieu de
1. Une noble dame écossaÎBe renvoya i5,000 habitants de ses terres pour les convertir en pâturages. Sismondi, Etudes^i. l, p. 213.
2. Gum libertis et colonis. (Sallust., Catil., 62.) Servis, libertis^ colonis. (Caesar, Bell, civ., l, 34, 56.) Servos, pastores. ( Ibid. I, 24, IV, 3. Cic, Fragm. in togâ candidd).
blé des troupeaux, au lieu de citoyeus libres des esclaves? D'abord, avec cet accaparement de la propriété et cette diminution de la culture , on verra rapidement disparaître celte plebs rustica, la pépinière de tant d'armées, elle jadis estimée bien au-dessus de la plebs uf'bana qui était à peu près exclue de la milice ? Elle est fière, privilégiée, en tant que romaine; elle s'est faite l'égale des patriciens : mais , en tant que pauvre, elle est méprisée, expulsée de son champ ^ , dévorée par l'usure. L'industrie, exercée par les esclaves au profit des riches est, pour Thomme libre, presque une honte et ne serait qu'une bien pauvre ressource. Les saintes lois protectrices , les lois Porcia et Serri'pronia , ce bill des droits du citoyen romain , cette charte qui constitue son privilège au-dessus de l'étranger, ne sont pas toujours respectées vis-à-vis des plébéiens de la campagne; ils sont parfois battus de verges, et on les envoie comme esclaves dans les provinces ^. Et si à tant de causes de ruine on joint la guerre que Rome, avec les seules forces que lui fournit le centre de Tltalie , soutient depuis tant d'années sur tous les rivages, on comprend la prompte disparition de la population romaine des campagnes.
S'il en est ainsi de la population romaine^ à plus forte raison les populations italiques , jadis associées à sa grandeur, e^ qui , depuis la fin des guerres puniques^ la rem-
1. Servili imperio patres plebem exeroere...^ de vita et tergo more regio coDsulere, agro pellere... (Sallust., Fragm, I, 9.) — Qaicumque propter plevitatem agro publico ejecti sunt. .. Hemina, cité par M. Giraud. — Plebeios.. . paulatim agris expulsos. (Salluste» Lettre politique, II.)
2. « Vous vous croyez assez libres, dit un tribun au peuple de Rome, parce que vous n'êtes pas frappés de verges, parce que les riches, vos maîtres, vous laissent encore aller et venir librement. Il n'en est pas de même des citoyens des campagnes : leur sang coule sous la verge au milieu des querelles des grands; on les donne en présent aux magistrats qui vont dans les provinces. » (Discours de Licinins Macer, dans Salluste.)
placent souvent dans les légions , sont-elles associées aujourd'hui à sa misère. Elles sentent lourdement le pouvoir de l'oligarchieromaine et les volontés arbitraires de ses préteurs : un d'eux fait battre de verges les magistrats d'une ville , parce que les bains ne sont pas restés libres assez tôt pour sa femme qui les voulait occuper à une heure inaccoutumée *. Entre la violence du préteur et la prépotence du riche, entre l'invasion juridique du colon romain et Tinvasion semi-légale du possesseur noble, entre le droit du conquérant et celui de l'usurier , entre la fiscalité et la chicane [calumnia) ^ toute la population agricole de l'Italie^ déjà appauvrie par tant de guerres, sera déplacée. Italien ou Romain, le colon sera réduit à errer, comme dit un des Gracques, sans tombeau et sans autel ; heureux s'il peut pénétrer dans la cité merveilleuse où le pauvre espère toujours qu'il vivra, Rome, l'Eldorado du proscrit, qui semble encore un asile ouvert, comme au temps de Romulus, à tous les misérables qu'elle a faits. Ne donne-t-elle pas au moins l'air, le soleil, quelques aumônes, la liberté du lazzarone ?
Seulement, la population rurale qui s'éteint ou qui émigré, laisse après elle la stérilité, la solitude, les marécages, la peste. La dépopulation et la malaria, que Ton impute à certaines contrées de l'Italie moderne, date de l'Italie romaine et républicaine. Lisez les lettres de Cicéron et ses précieux discours sur la loi agraire, qui jettent tant de jour sur l'état territorial de la Péninsule; combien de fois il parle de la solitude de l'Italie, de propriétés abandonnées, de terres incultes et insalubres. Dans tout le Samnium, au temps d'Auguste, deux villes seules étaient
i. F. Cat. et Tib. Graceh,, apud Aulu Gell.^ X, 3^ 5.
debout; les aatres n'étaient plus que des bourgades. Pline parle de cinquante-trois peuples éteints dans le seul Latium ; Tite-Live , de cantons d'où sortaient jadis des armées, habités de son temps par des esclaves et fournissant à peine un faible contingent aux légions. Tib. Gracchus , traversant TEtrurie , la trouve à peine habitée par quel* ques laboureurs et quelques p&tres , tous esclaves. L'Italie compte peu d'habitants, et encore, ce peu d'habitants elle ne peut les nourrir. Il faut qu'elle demande des masses de blé à l'étranger *.
Et enfin, comme la population romaine ou italique, la la population des provinces est poussée vers Rome par les mêmes ambitions ou plutôt par les mêmes souffrances. La domination romaine arrive aux provinces, représentée par le proconsul et le publicain. Quant au proconsul, — lisez dans Cicéron * quel fut le gouvernement de Yerrès en Sicile , celui de Pison en Macédoine, celui de Gabinius en Syrie : voyez surtout dans ses lettres intimes ^ en quel état il trouva la Cilicie , succédant à Àppius avec qui il correspond poliment et respectueusement et qui se plaint bien haut que Cicéron se donne des airs de le condamner en faisant mieux que lui. Lisez ce qu'est l'arrivée d'un proconsul avec sa cohorte^ c'est-à-dire avec sa tourbe d'affa-
1. r. Cic, de Luge agr., II, 26, 27, 36; de Rep., II, 6; Strabon, V et VI; Denys d'Halic; Pline, HisL naL, III, 5; Tit.-Liv., VI, 12; Plut., m Grtuxh., III, 2. — La Gaule et l'Espagne bien plus salubres que l'Italie. Cffisar, Beii. civ., II, 2. Sénèque, Ep. 105. Martial, IV, 60. — Insalubrité de Rome : A une certaine époque des guerres civiles, nombre de personnages consulaires se retirent de Rome sur le mont Albain, à cause du mauvais air, qui fit beaucoup de victimes.— Fièvres de Rome : Horace, Ep. 1,7, in princ. CÂc^adAtt., XII, 10. T!t.-Liv., VII, 8. Sénèque, ^p. 104. — En parlant des époques postérieures,] 'indiquerai le chiffre de la population probable de l'Italie.
2. In Verrem, De Provinciis Cormilaribus. In Pisonem, etc. F. aussi la lettre officielle à Quintus, 1, 1.
3. V. sur le proconsulat de Cicéron en Cilicie., Cic. ad Attie,, V, VI, ^ et seq. ; Fam., II, 10, 17; III, 1 et seq. ; ÎX, Î5; XV, l et seq.
mes et d'endettés romains qui viennent se refaire dans la province , jeunes oiseaux de proie que le vieux milan mène à la chasse ; ses voyages ruineux , ses redoutables assises , les désastreux passages des troupes romaines (les Cj^priens payèrent 200 talents, 936,000 fr. *, à Appius pour éviter une garnison) ; ses pillages de tableaux, de vases et de statues ; ses marchés pour la justice ; ses réquisitions de blés pour Tapprovisionnement de Rome, source d'abus infinis ; son pouvoir de vie et de mort ; son omnipotence sur les villes, les peuples et les rois. Pison lève en Achaïe des impôts pour son propre compte; oblige les plus nobles filles à se jeter dans les puits pour échapper à sa brutalité; ailleurs, vend la vie de son hôte, et, fidèle au marché , lui fait ouvrir les veines ; envoie à son ami Clodius des centaines d'hommes libres pour combattre dans l'amphithéâtre. Gabinius arrive , dit Cicéron , tendant la main , criant qu'il a tout acheté et qu'il veut tout vendre. Débarquant en Cilicie, Cicéron trouve ce vaste royaume insolvable, tous les biens vendus (sans doute à des Romains), la rentrée des impôts devenue impossible ; et quand on voit qu'il se conforme aux lois, que satisfait des 2,200,000 sest. (427,000 fr.) que le sénat lui donne, il n'exige ni blé pour sa suite, ni bois pour sa tente, ni foin pour ses chevaux, la province tout entière vient émerveillée faire haie sur son passage; son arrivée est une résurrection pour elle *.
Mais une tyrannie plus redoutable, parce qu'elle n'a pas d'intermittence, est la tyrannie usurière et fiscale des chevaliers romains. Tous, publicains, négociants, hommes d'affaires des riches sénateurs, agents financiers de toute
1. Quand il s'agit de l'époque romaine, la drachme n'est plus qu'un synonyme du denier romain, et le talent, qui est de 6000 drachmes, doit être compté pour 6000 deniers romains. V. l'Appendice.