Tacite, tfe Orat., 34; Quintil., XII, C
anciennes. L'inimitié n'était pas> comme chez nous, quelque chose d'équivoque, qu'on avoue à peine, qui se cache sous des formes polies ou sous l'affectation de l'indifférence ; c'était quelque chose de patent, d'authentique, de formel^ de déclaré. On entamait une inimitié, pour ainsi dire^ comme on entame un procès; c'était une affaire, que l'on commençait en faisant dire solennellement à un homme qu'on n'était plus son ami', qui se terminait en plein Forum devant des juges, en lui faisant, par sentence politique^ interdire le feu et Teau. Souvent un homme se jetait dans un parti pour être à même d'y défier son en* nemi ; c'était le duel de ce temps-là. Il s'y mêlait du point d'honneur : Cicéron a besoin de se justifier par l'intérêt public d'avoir fait cause commune avec ceux qui avaient été ses ennemis^. On se glorifiait d'avoir des inimitiés, de les entreprendre, de les soutenir, de les mettre à fin ^ ; il y en avait d'héréditaires dans les familles ^ ; en un mot, dans Tàpreté de cette vie parlementaire, elles étaient À la fois un devoir, une gloire, un objet d'ambition : et pour les soutenir, la grande arme était l'éloquence.
1. C'est ce que fit, « selon la coutume des ancêtres, » Uermanicus à regard de Pison. Suet,, m Calig., 3. Tacite, Annal., Il, "ÎO. « Iji coutume- de nos aïeux, dit Tibèi-e dans Tacite, lonqu'ils rompaient une aïoitié, était d'interdire leur maison à celui avec qui ils voulaient que leurs relatioos oessasseut : c'est ce que j'ai fait à l'égard de Labéon. » Tacite, Annai., VI, Î9. — A ceci se rapportent ces expressions romaines : Iniiuieitias suMiptro, excrcere, deponere (Cic, passim); araicitiam renuntiare (Tacit. et Suet., /oc. ciU); hospilium renuntiare (Cic, ïn Venem^ 11,36; Tit.-Liv., XXV, 18 ; domo interdicere (Suet., in Avg,, 66; Tacite, Annal,^ VI, 29).
2. De Ptovincnt consul., 8. Et plu» bas : « J'ai reçu une injure, j'ai dû être ennemi, je ne le nie pas, » 18. Et ailleurs encore.
3. Jus polentissimum quemque vexandi et inirai«;itiapum gloria. (Taritr, De ot-aior., 40. Et ailleurs: «Cecina, homme nouveau, récemment rentre au sénat, voulait se rendre célèbre par dUlluxtres inimitiés, » /d.. Hisl., H, .'3.
4. Asaignalœ domibus inimicitiic. (Tacite, de Ot^at,,'i%.) « Varron accuse SabinuH, cachant sous le voile des inimitiés paternelles sa honteuse cx)inplaisance pour Séjan. » Id., Annal., IV, 19.
Sous l'empire, tout cela subsista, niais sans cette ui^on avec la vie publique qui donnait à ces passions un but, une utilité, une grandeur. 11 y eut, comme par le passé, des haine» personnelles et des haines de familles : le dé** sordre, le luxe, Thabitude de Tempoisonnement, Vamoin*drissen^ent des fortunes, ne faisaient que les rendre plus violentes. De ces familles dissolues et ruinées, sortait cette jeunesse que nous avons décrite, hardie, sans moralité, souvent sans argent, ftme damnée de qui lui ferait une fortune et un nom, bourrée de rhétorique, sentant bouiU lonner en elle son ambition sans but et son inutile faconde.
Pour ces jeunes gens, comme pour leurs ancêtres, la porte de l'accusation était la première ouverte ; mais dépouillée de la grandeur de la vie politique, cette carrière devenait tout è^ fait infernale; il n'y avait plus, même eq apparence, de but désintéressé, il n'y avait que la vent geance et plus souvent le métier. Ce métier était celui de délateur (célèbre dans la Rome impériale) : métier profi-* table ; car il avait bien fallu intéresser ce droit d'accusa-r tion ouvert à tous, sans être imposé à personne, et l'accu* teur recevait de la loi une part dans les confiscations'. Ainsi toutes les institutions républicaines portaient leur fruit de despotisme. La délation menait plus loin encore : à faire parler de soi, à se faire redouter, admirer même, à recevoir des saluts dans le Forum, à avoir le matin des clients dans son antichambre, à se faire voir au Champ de Mars par une foule d'empressés ; on faisait trembler les familles, on inclinait sous soi Torgueil des grandes maisons, on avait sous sa protection des villes et des
I. Le quart dans les poursuites de lèse-majesté. Tacite, Annal. , IV, 20. Sur les récompenses des délateurs et des témoins, V. Suet., in Tib., 61 ; Dion. LVUl; Tacite, Annal., II, 32; IV, 30; VI, 47.
provinces; un roi était trop heureux de Tamitié d'un délateur *.
Ceux qui commencèrent ce métier furent d'abord des hommes vulgaires, ignobles, méprisés ; mais bientôt les ambitions, les grands talents y vinrent. Les mêmes noms qui figurent dans les thèmes du professeur Sénèque, comme ceux d'illustres rhéteurs ou d'écoliers de grande espérance, les noms d'Haterius, de Romanus Hispo, se retrouvent dans Tacite comme ceux de délateurs illustres ; nous les avons laissés à l'école, nous les revoyons au sénat en face d'accusés*.
Et pendant que ces hommes, usant de leur liberté dans les limites légales, évoquaient, more majorum^ dans le champ clos de l'accusation, toute gloire, toute supériorité, toute richesse; traduisaient devant les juges et devant le monde les désastres et les dissensions des familles, en ^ ajoutant le crime de lèse-majesté, « complément obligé de toute accusation ^ » : Tibère pouvait se tenir tranquille, il n'était pour rien là-dedans; chacun était dans son droit. Bien plus, au-dessous des délateurs, ceux qui ne pouvaient aspirera ce noble métier formaient une armée de témoins et d'espions ; armée payée comme ses chefs, car la loi leur