Tacite, Amal., IV
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mort ignoble dans le cachot infect de Jngu]*tha, Cette société sans moralité et sans croyance, ne trouvant rien en ellemême qui l'aidât à envisager avec la dignité du vrai courage ce perpétuel danger suspendu sur sa tète, s'enivrait pour l'oublier ; mais au milieu des orgies, un amer ennui la prenait au cœur. N'espérant en rien, vouée à des superstitions sinistres envers un destin qu'elle croyait aveugle, demandant à l'astrologie et aux présages la con* naissance d'un inévitable avenir, fataliste et superstitieuse, sans vertu, sans philosophie, sans foi, elle croyait faire un acte de grandeur et échapper à l'inévitable loi du destin par le suicide. Le suicide, qui était la grande ressource contre Tibère , lui paraissait aussi la grande ressource centre elle-même. Tant de morts volontaires appelées et savourées avec bonheur par des proscrits dans le Forum, dans le sénat, dans la prison, partout où ils le pouvaient, accoutumèrent aisément Rome à ce genre de courage qui se fait si facilement imiter. On se tua par obéissance et par précaution, et sur un indice de la disgr&ce de lempereur, on se donna la mort afin de n'avoir rien à faire avec le bourreau. On se tua simplement par ennui de la vie [tœdium vitœ) ; c'était le mot consacré. On s'enfermait dans sa chambre^ on refusait les aliments, et l'on attendait sa fin. Ainsi, Lentulus, maître d'une grande fortune, ayant eu le malheur de faire Tibère son héritier, se laissa pousser par celui-ci, à force de chagrins et de craintes sourdes., à se donner la mort. Ainsi, Coccéius Nerva, ami et commensal du prince, illustre dans la jurisprudence, inattaqué par les délateurs, se laissa mourir. Tacite le dit, de la profonde tristesse que lui inspirait son époque ^
1. Sur les suicides ordonnés par le prince, Tacite, Annal., W, iO. Sur I^ntuUis, dit l'augure, Su«t, in Tiber,, 49; Senec, de Benef,, II, 27. Il
D'où venait tout cela?
La peur était le dieu de ce siècle. Et quelle était la raiM>ii de la peur ? Pourquoi cet abandon, cet isolement du pro»* crit, cette trahison universelle, ea manque de foi réciproque entre gens qui avaient le même intérêt et eouraient le même danger ? pourquoi ce peuple tremblant dans les rues, fuyant au passage d'un proscrit; détestant Séjan et n'ayant de courage contre lui qu'après sa chute ; adorant la mé* moire de Germanicus, et lorsque sa famille est proscrite, osant à peine s'émouvoir un peu dans les rues, tout en protestant de son respect pour Tibère ? pourquoi ce sénat, le représentant de l'ancienne aristocratie, servant contre elle et contre lui-même les desseins du prince? pourquoi Tibère même , le grand ressort de l'universel effroi , vieillissant dans la peur, blotti dans son nid de Gaprée, consultant les astrologues sur la durée de sa vie, tremblant comme ceux qu'il fusait trembler? Quelle était donc la cause première de cette terreur sans exception et sans borne?
Ce n'était pas chez le peuple la crainte d'une puissante force matérielle: 9 ou 10,000 prétoriens réunis sous les murs de Rome, gens qui vivaient de plaisir, faciles à ache* ter, faciles à vaincre, n'eussent pas été contre une révolte de cette vaste cité une suffisante barrière. Les légions étaient disséminées sur les frontières, et disséminées par une politique qui les craignait bien plus qu'dle ae comptait sur elles : c'était auprès d'elles que les enfants de Germanicus avaient espéré trouver un refuge.
Mais il faut le dire d^abord: les masses sont bien plus inertes, leur action sur la vie sociale bien plus rare qu on n'est tenté de le croire. En tout lieu et en tout temps, les
avait 400 millions de se»t. (106,250.000 de fr.) Sur Nerva» Tacite, ibid.y VI, 26
minorités gouvernent. Dans quelques pays du Nord, des moyens parfois un peu artificiels ont appelé une minorité plus forte, mais encore une minorité, à la fiction plutôt qu*à la réalité du gouvernement. Mais déjà si vous descendes en France, vous trouverez & certaines époques la loi plus empressée à donner que les masses à recevoir ; les magnifiques droits qu'elle offre, insoucieusement négli* gés pour un marché à faire ou pour une journée de mois* son ; les salles d'élection laissées à quelques meneurs et à leurs dupes. C'est bien mieux encore dans le Midi, où la double facilité d'oublier et de vivre, les jouissances de l'oisiveté, l'heureux débarras de tout prévoyance, la vie jour à jour, heure à heure, rendent le peuple plus antipathique et plus étranger au drame trop sérieux de la yie politique ; pays ingouvernables par de tels moyens, si je m'en crois. Voyez les invalides révolutions de l'Espagne et de l'Amérique Espagnole, révolutions prétoriennes que fait un régiment , qu'un bataillon délait : et la nation que ditelle? La nation est ici, au coin de la rue, assise à terre quand eUe ne peut avoir de meilleur siège, mangeant son maca* roni, buvant son chocolat, fumant son cigare (si la révolution lui en a laissé un), savourant au moins, ce qu'on ne peut lui 6ter, son beau soleil; regardant la révolution passer, bien des fois ne laissant pas que d'en souffrir, mais ne songeant pas à s'en mêler ; faisant bien ou mal, mais faisant ainsi.
Ce n'est pourtant pas assez, chez des Romains surtout^ pour expliquer cette patience de vingt ans, cette terreur si Iftche de tout un peuple devant un vieillard sale et décrépit que le peuple à son tour faisait trembler. L'Italie, Rome elle seule, une légion, quelques grandes familles avec leurs esclaves et leurs clients, eussent pu faire une révolution*
Et cependant Tibère, au milieu de toutes ses craintes, ne parait redouter qu'un assassinat et non une émeute.
Pourquoi donc?
Voici, je crois, la cause fondamentale. La plupart des sociétés antiques reposaient sur Tégolsme national : patriotisme dans les républiques, despotisme dans les monarchies, le principe était le même. Et croyez que le despotisme avait aussi ses héros et ses religieux dévouements. Hérodote raconte que, lorsque Xercès, vaincu en Grèce, s'enfuit dans son royaume, une tempête s'éleva pendant qu'il traversait la mer ; le pilote déclara que le navire était trop chargé et que la vie du roi était en péril. Le pont da navire était couvert des grands de la Perse, qui avaient suivi le roi. A cette déclaration, ils vinrent tous, les uns après les autres, mettre le front & terre aux pieds de Xercès, et se précipitèrent dans les flots. Il y a dans la simplicité de ce dévouement, quelque absurde qu'il soit, un certain grandiose qui étonne et qui vaut bien (en supposant la vérité des deux histoires) Curtius et son fameux cheval se précipitant dans Tablme.
Dans le sein et comme à l'ombre de cet égolsme national^ croissaient, si je puis ainsi dire, une foule d'égolsmes partiels de tribu, de caste, de corporation. Sur cet ensemble vivait le monde. L*égoIsme national, quoique fondé sur un esprit d'hostilité et de guerre, sur la haine de l'étranger {hostis veut dire à la fois étranger et ennemi), resserrait les liens de chaque société, la faisait une, la concentrait par Texclusion de ce qui venait du dehors ; et^ par les idées superstitieuses qui en étaient le principe, la ralliait plus complètement dans les républiques à l'aristocratie, dans les monarchies au souverain, qui était le nœud, et souvent même la divinité de ce système. A son tour, Té-
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goisme d'association, de tribu, de famille surtout, formait entre les diverses portions de la société des liens durs, sanguinaires, mais puissants, et se rattachant tous à Tu* nité politique. Ce n'est pas ici le lieu de dire combien était imparfait cet ordre social, fondé en dernier résultat sur la division et la haine de peuple à peuple, par conséquent sur la guerre, l'extermination et le sang ; combien funeste à l'intérieur même des sociétés était ce système, qui ne reconnaissant rien de sacré dans la personne de l'homme, n'admettait point de droit ni de raison que le siyet pût faire valoir contre la république, et immolait, sans égard pour la justice, l'homme à la nation, à la tribu, à la famille: tout ce que je veux dire, c'est que telle était la base de tout ordre social avant le christianisme, et qu'il ne pouvait guère y en avoir d'autre.
La conquête romaine renversa cette base ; les égolsmes nationaux, si je puis ainsi dire, furent tous fondus dans le grand égolsme romain ; ils se réduisirent à la proportion de quelque gloriole de petite ville. En même temps, Rom^, qui) plus que toute autre cité avait exalté en elle cet égolsme national, Rome, chez qui les égolsmes partiels et surtout celui de la famille étaient aussi plus puissants ; Rome, en s'étendant à l'excès, laissa échapper la maille première de ce réseau si serré, et rel&cha en elle-même tous les liens de l'égolsme national, comme elle les brisait chez les autres peuples. Ainsi la vieille base de la société païenne fut rom* pue ; le monde antique n'eut plus l'appui vicieux, mais l'appui sur lequel il reposait.
Mais en même temps tout cet egoXsme de société se brisait en égolsme individuel. Ce que la philosophie enseignait était trop vague, trop dépouvu de base ; ce que la religion contait, trop mélangé et trop puéril pour qu'il en
pût naître quelque lien puissant entre les hommes. La famille elle-même qui était, pour les anciens, plutôt une rigoureuse et politique unité, qu'une sainte, naturelle et affectueuse association, la famille n'avait plus assez de puissance pour maintenir ses droits. Personne ne tenait plas à personne. Cette complète dissociation, cet anéantissement de tout lien, même de famille, est horriblement prouvé dans Tacite ; il est prouré par l'unité même et l'unité exeeflsÎTe da pouvoir.
Ainsi tout le monde étant divisé, tout le monde était faible, tout le monde avait peur. Voilà le secret de cette époque. Chacun se sentait sans appui. Dans une telle situation, celui qui attaque le premier a un ascendant terrible ; il fait acte de force, tandis que les autres sentent leur faiblesse. Chacun alors ne songe qu*à soi, se voit d'avance seul à seul contre cet ennemi, lui timide contre cet audacieux, lui faible contre ce fort; il ne pense qu'à rester coi, à faire sa paix, à se sauver aujourd'hui ; viendra de- Biâiu ce qui pourra. Ainsi, le premier attaqué reste isolé, tout l'abandonne. Tacite nous le dit: «La terreur avait ïxisé de force toutes les relations humaines ^ » Nul ne songeait que son tour allait venir; on ne défendait pas autrui, on n'était pas défendu. Ce sentiment vulgaire qui nous porte à éteindre le feu pour qu'il ne gagne pas jusqu^à nous, cédait à la peur du moment présent, le ne dirai pas la charité désintéressée, la charité chrétienne, mais Tégoisme solidaire, l'égolsme garde-national, celui qui secourt les autres pour en être secouru à son tour, e^t été alors une vertu sublime.
Il ne faut donc pas s'étonner de la puissance et de Funi-
1. Intercideral sortît liumunap commercium vî metûs. {Annal,, VI, 19.;
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venolitéde cette terreur. Laterrear croit par celaseul qu'elle existe ; on a peur de la peur qu'on a eue, on tremble parce qu'on a tremblé, on trahit parce qu'on a trahi ; le simide citoyen dénonce parce qu'il a dénoncé hier ; le sénat cosk^ damne parce qu'il a condamné. Une fois le parti de la peur préféré à celui de la résistance, il n'y a plus qu'à avancer dans la même route, et, de cette jEaçon, quelques délateurs arrivent à faire trembler tout un peuple.
Et remarquez une chose : c'est que le premier instru' ment de Tibère était le sénat, le corps qu'il menaçait pardessus tout, celui dont il était le plus détesté, dont il afiee^ tait de redouter les poignards, l'ennemi presque officiel de aa puissance. Le sénat était le centre de cette vieille noM-* hioi qui avant été vaincue à Pharsale, de ces hommes qui gardaient à leur foyer les images de leurs aïeux consu*» laires, qui avaient encore une cUentèle, donnaient parfois encore des jeux au peuple, lui bâtissaient encore qnelqires monuments, entretenaient eeux dont leurs ancêtres leur avaient légué la conservation : a magnificence héréditaire, dit Taeite, qui n'était pas encore passée de mode ' . » Le senal était le centre de ce gouvernement répnldieain que nous avons montré existant de droit, pendant que le goo^ vemeroent de César existait de liit. Le sénat^ depuis que Tibère avait supprimé les comices, nmnmait les préteurs et les édiles (César seul nommait les consub) ; et, bien que ces choix se fissent sous l'inftuenoe et sur la propoeition de César ', le sénat gardait assez de puissance pour maintenir dans ces charges les anciennes familles, pendant que les familles nouvelles, les familles des affranchis et des parve-