Sue!., tàtd., 13. Dion. (Ad
eu cette fantaisie de liberté, Minutianus et Camillus, avec eux des chevaliers et des sénateurs conduisaient ce mouvement. Camillus, général de l'armée, se fit prêter serment par elle, annonça le rétablissement delà république, écrivit à Claude une lettre menaçante, le sommant d'abdi^ quer. Une fois encore, Claude risquait d'avoir à se battre pour l'empire ; aussi fit-il venir les principaux du sénat et leur demanda s'il ne devait pas se soumettre. Mais la superstition des soldats le tira de peine : lorsque Camillus voulut les faire marcher, il fallut enlever les enseignes qni étaient plantées en terre ; on ne put les arracher ; les dieux ne voulaient pas que l'armée marchât ! Les soldats s'arrêtèrent, tuèrent leurs officiers et laissèrent tuer Camillus ^ Mille cruautés vinrent ensuite : la femme de Camillus dénonçait les complices de son mari; bien des conjurés se tuèrent; d'autres, conjurés ou non, furent condamnés; d'autres achetèrent leur grâce des affranchis ou de Messaline. Un affranchi de Camillus, amené devant le sénat, y parlait avec liberté : « Qu'aurais-tu donc fait, lui dit Narcisse, s'avançant de derrière le siège de César, si ton maître était devenu empereur? — Je me serais tenu derrière lui et j'aurais gardé le silence. » — Vous savez l'histoire de Pœtus et d'Aria, cette femme d'un atroce courage, héroïne du suicide, qui, au milieu de sa famille par qui elle est gardée, s'élance de sa chaise et va se rompre la tête contre un mur, qui se frappe la première pour convier son mari aux douceurs du coup de poignard ! J'aime mieux d'elle ceci : quand on a saisi son mari , qu'on l'embarque sur un vaisseau, elle se jette aux pieds des soldats pour le « suivre : « Vous donnerez bien à un consulaire quelque
1. Dion, LX. Suct., m Claud., 13; m Othone, !.. Tacite, Hist, II, 75: Armai,, XII, 52. Pline, Épit, III, 16.
pauvre esclave qui le chausse, gui l'habille; qui le serve à ses repas ! Eh bien 1 à moi seule je ferai tout cela * . »
Yalérius Asialicusfut une autre victime (an 47) : possesseur dans les faubourgs d'une villa magnifique, commencée par LucuUus, embellie par lui-même, et qui faisait grande envie à Messaline ; c'étaient assez de raisons pour l'accuser. 11 était hostile aux empereurs, il s'était en pleine assemblée déclaré le principal instigateur de la mort de Calus, il était appuyé de parentés illustres , né dans les Gaules , fait pour soulever ce pays : c'étaient assez de prétextes pour le faire condamner par Claude. On l'arrête à Baies; on le conduit dans la chambre de César, où se jugeaient les grandes affaires. Là on l'accuse d'avoir corrompu la fidélité des soldats, d'être l'amant de Poppée, ennemie de Messaline, de vivre dans le désordre; le désordre était un grand crime chez les suspects. Un témoin parait, qui ne l'avait jamais vu, et savait seulement qu'il était chauve : il désigne un autre homme chauve qu'il prend pour Yalérius. La défeose de l'accusé toucha Claude, fit pleurer Messaline ; mais, chose étrange ! en allant se laver le visage, qu elle avait baigné de larmes, elle dit tout bas à son complaisant Yitellius : « Ne le laisse pas échapper! » Yitellius s'occupera donc de l'accusé, elle de Poppée. Elle fit peur à celleci de la prison, Poppée se tua ; au bout de quelques jours, son mari vint souper chez César : «Et ta femme, pourquoi ne Tas-tu pas amenée? lui demanda César, qu'on n'informait de rien. — Elle est morte, Seigneur, répond le pauvre mari. »
Yitellius cependant arrivait à ses fins par une perfidie infâme. Il se jette aux pieds de Claude, parle de l'amitié
1. Pline, Épit., U\, 16. Martial, II, 14. Tacite, Annal., XVI, 33.
qu'il a pour Asiaticus, de leur commun respect 'pour ÀDtonia, la mère de Claude, des services d'Asiaticus, de ses exploits en Bretagne, invoque la pitié de César, lui de* mande une grâce pour ce malheureux : qu'au moins il puisse choisir son genre de mort ! Claude, tout ému, Claude qui pensait déjà à absoudre Asiaticus^ le stupide ! accorde ce qu'on lui demande.
La fin d'Asiaticus vous sera un exemple de la facilité qu'on avait alors à mourir. Ses amis l'engageaient, puisqu'il avait la liberté du suicide, à se laisser périr de Caim : c'était toujours gagner du temps. Asiaticus les remercia, alla comme d'ordinaire s'exercer au champ de Mars, se mit au bain, fit un festin splendide, et s'ouvrit les veines. Avant de mourir, il voulut voir son bûcher, et le fit changer de place pour que le feuillage des arbres voisins ne fût pas endommagé par la flamme K
Ainsi allait le gouvernement, gouvernement de femmes,, plein de caprices et de colères, ce que les Romains caractérisent admirablement par ce seul mot, impotens. — Maintenant, si vous voulez coni^aitre la vie domestique de César, figurez-vous Vatrium du palais divisé en plusieurs portions par de larges rideaux : l'une était le vestibule, l'une l'antichambre, l'autre le salon. A force de supplier les affranchis^ de se dérober aux gardes, d'implorer les portiers, les étrangers pénétraient jusqu'ici, jusque-là les clients, plus loin les amis, plus loin encore les intimes, mais tous après avoir été sévèrement fouillés par les gardiens de la sûreté de César. Dans le dernier sanctuaire du temple, auprès du foyer, au milieu des tableaux, des statues, des dressoirs ornés de vaisselle précieuse, entre les vieilles et noires
i. Tacite, Annal,, XI, i, 2. Dion, LX.
images des anciens Claudes et des anciens Césars, à côté de ces magots de la Chine qu'on appelait les lares domestiques, figure un bel homme, au ventre proéminent, au visage noble, aux beaux cheveux blancs, digne et imposant dans le repos. Autour de lui bruit cette foule d'amis (ternie romain pour dire courtisans) : solliciteurs et sollicités, patriciens et affranchis; esclaves parvenus, nobles ruinés; barbares devenus sénateurs, sénateurs appauvris près de quitter le sénat-, astrologues, juifs, bouffons, philosophes, gens que le sénat chassait tous les dix ou quinze ans d^Iia- Ue, et qui n'y restaient pas moins; députés des villes; ambasi^deurs des Parthes ou des Germains;, rois tributaires, trônant humblement dans quelque coin d'une province romaine, sous la suzeraineté de lempire et sous Tinspection d'un préfet, humiliant ici leur diadème devant celui qui n'eût pas osé le porter.
Mais César se lève; toute sa dignité labandonne. Il marche, ses jambes vacillent ; il veut sourire, il lui échappe un rire énorme, un rire de bète ; il parle, sa langue bégaie ; sa tète et ses mains sont toutes tremblantes. Cette foule l'entoure, le presse, l'importune ; il la repousse à deux mains, il va entrer en lutte contre ses adulateurs ; il se fâche ; sa figure devient ignoble, sa large bouche est écumante, ses narines humides; on dirait un lapithe ou un triton. « Qui suis-je donc? Me prenez^vous pour un fou comme Théogone? Ne suis-je pas libre comme tout autre ^ ? )» Sa parole va, divague au hasard. Qui esi-il? où est-il? à qui parle-i-il ? Il ne le sait plus.
Au théWre, écoutez-le plaisantant avec son peuple, l'invitant à un petit souper sans façon, riant, boufibnnant,
i. Suet., in ClatAd., 40.
faisant de mauvaises pointes. Au sénat, une femme est produite comme témoin : <x Cette femme, dit-il, pères conscrits^fut coiffeuse et affranchie de ma mëre^ mais elle m'a toujours traité comme son maître ; je le dis ici, car il ne manque pas chez moi de gens qui ne me regardent point comme leur maître. » .
Le sénat est cependant trop heureux de l'entendre ; car, le premier mois de son règne , il n'a pas osé y venir. Plus tard, il ose à peine y parler. Un questeur lit devant César les paroles que César veut adresser aux pères conscrits ; quand il se décide à parler lui-même, il le fait aussi en lisant. Sa voix, comme son attitude et sa démarche, sert mal sa pensée '. Du reste qu'il soit mal à son aise au sénat, cela se comprend. Depuis longtemps le sénat était traité en ennemi par les empereurs ; les Césars s'y croyaient toujours en périL Au palais même, dans les premierstemps de Claude^ des. soldats le servaient à ses repas; des sentinelles armées de lances étaient debout auprès de sa table; s'il visitait un malade, étrange courtoisie, il faisait inspecter la chambre, tàter le chevet, secouer la couverture; s'il sortait, c'était en litière fermée , ce que n'avait fait avant lui aucun empereur'.
Les huissiers courent, le sénat est convoqué à la hâte ; un homme a été trouvé armé d'un couteau : Claude assure que cet homme allait le tuer, il se sent menacé, il se sent frappé; il est prêt à déposer l'empire; il crie, il répand des larmes, il demande gr&ce, il déplore sa misère en plein sénat.
Mais le sénat, les clients, la cour, rien de tout cela ne le retiendra longtemps ; sa place est au Forum, entre les