K. Tacite, iinna/., XIV
t. Tacite, Annal., XIII, 3; XIV, 16. Suet., 52. Martial, VIII, 66. 1!
l'éloquence (sans concours, il parlait trop mal) . Philosophe^ il appelait les stolques à sa table, et se divertissait de leurs disputes. Que sais-je? il était peintre^ scalpteur, chanteur, joueur de lyre ^ Bien mieux, il était cocher. Ces manies d'artiste rendaient-elles Néiron plus noble et meilleur? Non : on n'est pas une grande âme parce qu'on est un grand artiste, encore moins parce qu'on est un artiste médiocre. D'ailleurs , selon la morale et la loi romaines , les talents de ce genre étaient choses réprouvées, interdites, déshonorantes' : jouer de la lyre était une honte; danser, c'était abdiquer toute pudeur virile. La vieiUe morale^ impuissante contre les arts^ était assez puissante encore pour dégrader les artistes.
avait fait un poème sur la guerre de Troie (Xiphilin, LXII. Javénal, VIII, 220, et le scoliasle Servius. Énéid,, V, 370) qu'il chaulait, dit-on, dans l'incendie de Home (Tacite, XV, 39. Suétone. Xiphilin.) — Il voulait aussi écrire un poëme sur l'histoire romaine (Xiphilin). — Sur ses poèmes satiriques, V. Suet., in Domit.; Tacite, Annal., XV, 49; Suet., m Vitd Lueani. Pline, Hist. nat., XXXVII, 3, et Sénèque, Quœst, nat, \, 5, citent de ses vers f on connaît aussi ceux que Perse rapporte :
Torva mimalloneis implerunt cornua bombis, etc. (Perse, I, 99.)
i. Suet., 52, 53. Tacite, Annal, XIII, 3. Dion Ghrysost., 71.
2. J'ai déjà cité ci-dessus, p. 111, les expressions de Tacite et de Suétone, V. encore les endroits cités ci-dessous, et Juvénal comparant le crime de Néron à celui d'Oreste :
Par AgamemnonidsB crimen : sed causa fecit rem Dissimilem
In scenà numquam cantavit Orestes,
TroIca non scripsit. Quid enim Virginius armis Debuit ulcisci magis, aut cum Vindice Galba? Quid Nero tam saevà crudàque tyrannide fecit? Heo opéra, atque hae sunt generosi principis artes, Gaudentis foedo peregrina ad pulpita cantu Prostitui, Graiaeque apium meruisse coronae. Mijorum effîgies habeant insignia vocis, Ante pedes Domitt longura tu pone Thyestae Syrma vel Antigons, seu pcrsonam Menai ippes.
(Jnvénal. Sat. VllI, 215 et wiiv ) .
Ajoutez à cela cet esprit romain qui matérialisait toute chose; La peinture et la sculpture n'étaient plus ces arts sacrés du temps de Phidias; le talent du cocher et celui du pantomime étaient bien autrement populaires. La musique même, la passion favorite de Néron qui eut toutes les passions; la musique, cet art si grave et si saint de la Grèce , qui en avait fait un des fondements de la cité , la musique n'était plus qu'un métier de mendiant. Elle n'accompagnait plus que les tueries de gladiateurs , les soubresauts des funambules, l'orgie des festins. Et il faut le dire, des arts à la volupté^ de la volupté à la corruption, de la corruption au meurtre , le passage était plus court que nous ne pouvons le comprendre.
Quant à Néron, sa mère, avec cette dignité hautaine que la corruption tempérait', ses deux maîtres avec leur indulgente vertu , le génèrent quelque temps. Mais une fois délivré de sa mère, sa passion éclata. Les occasions ne manquaient pas. Il y eut des fêtes thé&trales, même en rhonneur d'Agrippine morte , qu'on prétendait honorer en même temps qu'on la maudissait. Il y en eut en l'honneur de la première barbe de Néron, fête domestique dont les courtisans surent faire une fête publique (an S9). Il y eut des jeux Juvénaux , institués cette année même par Néron , où tous , au gré du prince , étaient conviés à remplir un rôle. Il y eut des jeux Quinquennaux (an 60)^ autre fondation néronienne , divertissements littéraires et dramatiques , imités de la Grèce et trop fidèlement imites de la Grèce '. Or, était-il possible que le prince ne contribuât pas de ses propres talents aux divertissements de son peuple? Ëtait-il possible que l'art, ou ce qu'il appelait
1. MoDDaieB de Tan 60 : Cert (amen) quinq (ennale) rom (ap) l^ne Ubl^ avec une urne et une couronne.
SON PBUPLK. 205
l'art étant tellement mis en honneur, le prince artiste ne serévél&t pas?
Sénèque et Burrhus eux-mêmes n' osèrent résister au torrent. Tout ce qu'ils cherchèrent à obtenir, ce fut que Néron se contentât de produire ses talents dans une réunion intime, devant un public choisi. Comme les princes modernes ont la comédie dans leurs appartements, Néron eut dans ses jardins du Vatican un cirque fermé au peuple, dans lequel il conduisait les chars pour le bonheur de ses amis ; dans son palais^ un théâtre de société où il chantait seulement pour ses intimes.
Mais bientôt le peuple, bon courtisan^ fit tapage, ne voulut plus de ses chanteurs ni de ses cochers roturiers , et demanda Néron ' ! Comment le lui refuser ! Néron parut donc sur le théâtre du peuple, appelé de son nom par le préteur Gallion, tenant en main la cithare et vêtu de l'habit des chanteurs publics. 11 y parut, timide, d'autant plus qu'il sentait la médiocrité de son talent, tremblant devant ses juges, essuyant la sueur de son front, saluant le peuple, accordant sa lyre et disant humblement : a Mes seigneurs, écoutez-moi avec bienveillance. »
Croyez-vous cependant que l'empereur sur la scène ne sera plus l'empereur? qu'au moment où il chante Attys devant le peuple et les soldats , son cortège de centurions l'abandonnera? qu'il n'aura pas un consulaire pour porter sa lyre, un consul pour faire l'annonce du spectacle et réclamer l'indulgence du pubUc en faveur de ce timide débutant? que Burrhus et Sénèque ( oui , ces deux sages!) ne seront pas auprès de lui pour le souffler, et ensuite pour lever les mains, agiter leur tunique
1. ut studia sua publicaret. Tacit., XIV, 14. Xiphilin, p. 698.
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et donner le signal des applaudissements; quHl n'aura pas (d'autant que sa voix est faible et enrouée), cinq mille chevaliers romains, jeunes, robustes, enrôlés sous le nom d'Augustani, destinés, non pas seulement àTapplandir, mais à le chanter et à passer les nuits et les jours à exalter sa beauté divine et sa voix divine ? qu'à leur suite , tout le peuple, bon gré mal gré, ne sera pas requis d'applaudir, de bénir, de chanter, d'adorer ^ ?
Croyez-vous même que Néron, abaissant la dignité impériale et surtout la dignité romaine , à ces métiers de cocher, de chanteur, de comédien que Rome tenait pour un déshonneur, ne voudra pas avoir des compagnons de son déshonneur? N'y a-t-il pas eu , je ne dirai pas chez lui, (ce n'est guère possible, à raison de son &ge et de la faiblesse de son esprit), mais chez les affranchis qui le dirigeaient, un parti pris de tuer par le déshonneur tout ce qui restait de l'ancienne Rome, et d'achever par la prostitution la ruine de cette noblesse que Tibère avait mutilée par la proscription ? Hélas ! la noblesse ne s'y prêtait que trop ; sous César^ sous Auguste, sous Tibère ^ , il s'était vu de honteux exemples , et c'est une gloire pour Claude de s'être opposé à cet avilissement ^. Mais aujourd'hui, c'est bienautre chose. Les jeux JuvénauxetlesjeuxQuinqiiermaux ont été spécialement établis pour faire monter sur le théâtre ceux qui n'en faisaient pas métier, et pour donner à Néron des collègues qui le relèvent en se déshonorant. Que nul donc ne rougisse des tréteaux! Si Néron chante, il faut] onr accompagner sa voix, un chœur de sénateurs, de coi.sulaires et de matrones ; s'il monte sur la scène, il faut ^lue