Cic, ad Aitic,, IV, i
contrée un chàteau-fort , une position en cas de guerre , un titre de propriété sur cinq légions qu'il fait commander par ses lieutenants. Mais la coquetterie de Pompée aime à se faire prier. Il fait proclamer par ses amis que la république en lambeaux a besoin d'un dictateur; il donne au peuple des jeux magnifiques, lui construit un tbéàtre, fait apparaître six cents mulets sur la scène; cinquante éléphants au Cirque * ; mais du reste, homme modeste et retiré, nouveau marié de cinquante ans, très-épris de sa femme, la promenant par toute l'Italie, il attend que le peuple le tire de ses jardins et le fasse dictateur.
Pour hâter le moment, il s'avise d'arrêter les élections (702) ; huit mois se passent sans consuls. Le gouvernement anarchique est à son tour réinstallé. Milon et ses gladiateurs 9 Clodius et ses satellites se rencontrent. Clodius est tué. La mort de cet homme soulève un tumulte effroyable; Fulvie, sa femme , énergique et violente, fait exposer le corps sous le vestibule de sa maison. Le peuple s'y succède de nuit et de jour, les boutiques sont fermées. Les tribuns portent Qodiusaux rostres; d'une salle du sénat on lui fait un bûcher. On force les maisons, on les pille, on cherche partout les amis de IVIilon, on tue tout ce qui porte un vêtement plus riche. Dans ce désordre. Pompée est redevenu la seule force au monde , le seul gouvernement possible.
Pompée triomphe donc. Le peuple le nomme seul consul , chose inouïe. Pompée , monarque, veut de l'ordre , remplit Rome de soldats , arrête les pillages, fait condamner Milon. Pompée, monarque, veut régler le seul pouvoir un peu indépendant du sien, le pouvoir judiciaire ; il fait de sages lois contre la corruption des juges, interdit les
i. Cic, Fam., VII, 1.
sollicitations souvent menaçantes dont les accusés s'entou-* raient, et Cicéron, ravi de voir un peu d'ordre dans Rome, appellera divin ce second consulat de Pompée.
Mais Pompée n^était pas fait pour être roi. Plein de pe« tites passions républicaines, il violait ses propres lois, fai-sait venir chez lui pour les endoctriner les juges de son beau-père accusé, et disait à un autre accusé qui le sollicitait : a Tu teàs refroidir mon souper. » D'un autre côté , il était ombrageux ; il voulait avoir une arme contre César : il fit une loi sur la brigue, loi dont Teffet remontait jusqu'à plusieurs années en arrière, loi qui comprenait et César et lui-même et tout le monde. En vertu de cette loi. Pompée exile tout ce ce qui l'ofifusque, et ces exilés vont à César.
César seul donc grandissait et grandissait par son ab« sence. Il avait échappé à temps à ces querelles mesquines du Forum. Il y a dans la guerre quelque chose de loyal et de sérieux qui devait mûrir ce génie et l'élever à toute sa hauteur ; sans la guerre. César demeurait un habile, spirituel et séduisant tribun, moins franchement populaire que Qodius , moins énergique peut-être que Catilina , moins noble et moins désintéressé que les Gracques.
La Gaule était une belle matière à son génie. Il la surprenait à une épogue décisive, lorsque déjà sa native férocité commençait à s^amollir dans la civilisation méridionale. Par la Province romaine (Langaedoc, Provence , Dauphiné) lui arrivaient les arts et le luxe de Tltalie. Des trois grandes portions de la Gaule, TAquitaine et la Celtique penchaient vers les nouvelles mœurs, la Belgique seule gardait toute sa belliqueuse indépendance. Mais, par ce mouvement vers des habitudes plus sociables, les peuples se rapprochaient, la Gaule tendait à l'unité^ les ambitions voyaient leur horizon s'agrandir. A quelle faction
et à quel peuple le sceptre des Gaules appartieudrait-il? (( En Gaule, dit César, il y a des factions dans chaque État, dans chaque bourg, presque dans chaque famiUe. » La lutte des partis y est organisée, elle est même la sauvegarde du peuple, qui se range sous la clientèle des grands. Les deux factions principales, des druides et des chevaliers, de la caste sacerdotale et de la caste guerrière, du clergé et de la féodalité, y sont en présence comme dans l'Europe du moyen âge. Les peuples les plus faibles se groupent autour des plus forts , et deviennent leurs vassaux. Ainsi se forment ligues contre ligues ; les Édues, fiers de leur nombreux vasselage^ prétendent à la royauté des Gaules. La. ligue desSéquanes et desÀrvemes, trop faible pour les combattre, appelle les Germains à son secours. Plus de 100,000 hommes, Suèves ou alliés des Suèves, passent le Rhin , écrasent les Édues , et rejettent leur république parmi les États secondaires. Mais bientôt la Gaule ralliée se réunit contre ces auxiliaires étrangers, elle est vaincue; les Suèves demeurent maîtres d'une vaste partie de son territoire (l'Alsace). D'un autre c6té, ce même sentiment de domination pousse la nation guerrière des Helvètes ; fatiguée de défendre contre les invasions germaniques un territoire montagneux et stérile , elle quitte ses demeures , incendie ses douze villes et ses quatre cents bourgs , emporte le blé de plusieurs récoltes , brûle celui qu'elle ne peut emporter, et traverse le Jura, hommes, femmes^ enfants, vieillards, 360,000 hommes, pour aller, aux bords de l'Océan, conquérir, avec la puissance suprême sur tous les Gaulois , les terres fertiles des Santons (la Saintonge). Au milieu de ces luttes, César apparaît '. Il arrive à la
1. Sur la vie el les habitudes militaires de César : Suet., 57-70; Cic, pro Habifio Poêth,, 15.
COMMENCEMENTS JUSQU'a LA GUERRE CIVILE. 421
hâte, faisant au besoin cent milles par jour, à cheval, ou dans la première voiture qu'il rencontre ; si un fleuve l'arrête, il le passe à la nage. Cet élégant, ce corps délicat, cet épileptique, par une nuit d'orage éveille son armée , laisse là le bagage, marche en tête, le front découvert , à pied plus souvent qu'à cheval , traverse les marais , l'eau jusqu'au cou, et va surprendre, dans les immenses forêts où ils sont retranchés, 100,000 ou 200,000 barbares. Si un de- ses lieutenants est en danger, il part seul, se déguise, traverse le territoire ennemi^ et va porter aux Romains en péril le nom et la fortune de César. Ainsi apparait-il d*u]ie contrée à l'autre, inattendu, avec ses légions qui semblent voler sur ses pas. Il parcourt vingt fois la Gaule en tous sens; en peu de mois, visite l'Illyrie^ Trêves , la Germanie, la Bretagne : il semblerait que ce cheval aux pieds d'homme , que César seul a droit de monter et auquel les aruspices ont attaché l'empire du monde, soit un magique hippogriffe qui le porte à travers les airs '.
Bonaparte et César, si différents comme hommes politiques, se touchent comme hommes de guerre. L'un et l'autre s'affranchissent des lenteurs de la stratégie ancienne , craignent de disséminer leurs forces, de perdre le temps à des sièges sans fin, réunissent sous leur main leur forte armée, la poussent à la hâte partout où est le danger, la mènent par des chemins impraticables , lui font franchir des montagnes où un messager ne passerait pas ^ , la
1. « Le cheval qu'il montait était d'une beauté singulière; ses pieds ressemblaient à des pieds humains, et le sabot avait des fissures en forme de doigts. Ce cheval, né chez lui, et qui, selon les aruspices, présageait à son maître l'empire du monde, fut dompté par César, et ne souffrit jamais un autre cavalier. César, qui le nourrit toujours avec grand soin, consacra dans la suite son image en avant du temple de Vénus genitrix, » Suet.^ in Cœt.y 62.