Snet., tu Cœ^., 81. Nicolas de Damas
Or il était temps pour les conjurés d'agir; car le sénat était assemblé ce jour-là même pour autoriser César à porter le titre de roi, hors de l'Italie. Ils tuèrent César, dit Suétone, pour ne pas être obligés de voter ce décret. Tout fut grave et calme dans leur action. Peu auparavant, Cassius, avec un grand nombre d'entre eux, était au Capitole, iSûsant prendre la toge virile à son fils. D'autres tenaient leur audience comme magistrats; à un plaideur qui en appelait à César, Brutus répondait : c César ne m'empêchera pas de faire observer les lois. » On lui annonça que Portia, dévorée d'inquiétudes, était évanouie et comme mourante ; il fut troublé, mais ne se retira pas. A l'heure du sénat, les conjurés y vinrent, le poignard sous la toge, en silence, s'interrogeant du regard ; il y eut parmi eux un mouvement de terreur muette quand un sénateur, qui paraissait avoir deviné le complot, s'approcha de César, lui parla bas et longtemps ; Cassius cherchait son poignard pour se tuer : Brutus examina la physionomie des deux interlocuteurs, et, sans mot dire, promena sur ses complices un regard tranquille que les rassura. Le sangfroid de ces meurtriers ressemblerait à la paix d'une bonne conscience^ s'il n'y avait pas toujours en l'homme une voix intérieure pour condamner le meurtre, même quand les lois et l'opinion le permettent.
On sait assez comment fut porté le coup. Les conjurés environnèrent César, le pressant et lui baisant les mains, sous prétexte de lui demander une grâce. Comme il la refusait, Cimber lui releva sa toge pour lui prendre les mains et la tête, et, à ce signal, comme César s'écriait : «Mais c'est de la violence!» Casca frappa le premier, mais en tremblant. César, malgré une blessure dans la poitrine, se débattait comme un lion parmi les épieux des
chasseurs^ et porta un coup de stylet à Cassius ; dans leur acharnement, les conjurés se blessèrent les uns les autres. Mais quand César vit Brutus : « Et tu es aussi du ncHnbre ! toi, mon fils ! » (Kat ou d èxEtvcov, xai av rfixvov !) lui dit-il en grec ; puis il s'enveloppa la tête, ramena sa toge sur ses jambes pour tomber avec décence, et demeura percé de vingt-trois coups auprès de la statue de Pompée, qui gisait là renversée comme pour Tattendre*.
Mais il est dit que les crimes seront toujours inutiles, et cette entreprise, si sérieusement conduite, ne pouvait avoir pour la liberté de résultat sérieux. Ce n'était pas César qu'il eût fallu tuer, c'était la république et l'esprit de la république qu^il eût fallu faire revivre. César n'avait fait que prendre la dictature des mains d'un autre et Texercer plus franchement. La république ne pouvait plus être qu'une perpétuelle et changeante dictature, pire que la monarchie^.
Aussi le premier sentiment fut-il celui d'un grand vide et d'une consternation générale. Quand le coup fut fait,
1. F. Suet., in Cœs., 82; Piutarque^ Appien, Dion. Nicolas de Damas (24) dit 35 blessures. César fut tué dans la curie et près du théAtre de Pompée; l'emplacement de cette curie serait, selon les uns, l'église de Saiot-Loredan, selon d'autres celle de San-Carlo-a-Catinari, selon d'autres enfin le palais actuel de la chancellerie, où le comte Hossi périt, en 1848, assassiné en défendant une cause autrement juste et glorieuse. La statue de Pompée, qui est au palais Spada et qui paraît être celle auprès de laquelle César tomba, a été trouvée en 1553 près du palais de la chancellerie. F. aussi Cic, Philipp., Il, 35. K. Nibby, 1. 11, p. 619 et suiv. Ampère, Emp, i^om.j 1. 1, p. 64 et auiv,
S. Sénèque le dît très-bien : « Brutus se trompa quand il crut la liberté possible Ih où la servitude, comme le despotisme, avait de si grandes récompenses à attendre; quand il crut possible la restauration de l'ancienne Rome, là où les anciennes mœurs étaient perdues; quand il crut possible l'égalité des droits et le respect pour Tordre légal, après avoir vu tant de milliers d'hommes combattre pour savoir, non s'ils auraient un maître, mais qui serait le maître. Combien méconnaissait-ii et son pays et la nature humaine, s'il pensait qu'après la mort d'un tyran il ne s'en trouverait pas un autre prêt à lui succéder! » (De beneficiis, H, 20.)
GUERRE CIVILE ET DOMINATION DE CESAR. \9i
Bratns voulut haranguer ce sénat qu'il venait de rétablir dans ses droits ; le sénat s'était enfui avec des eris de ter* reur. Il voulut parler au peuple ; le peuple, (pi'il avait rendu libre, s'éloignait sur son passage. Chacun ne pensait qu'à sa sûreté ; Lépidus, maître de la cavalerie, se cachait ; Antoine allait prendre une légion de César et la conduisait au Champ de Mars. Chacun fortifiait sa maison, se fournissait d'armes ; des gladiateurs sortaient armés du théâtre^ pillaient le marché, tuaient dans les rues. Les conjurés, effrayés de la liberté dont ils étaient les auteurs, traversaient Rome deux à deux, tenant leurs poignards à la main, portant devant eux le bonnet de l'affranchissaient, tâchant de calmer le peuple qu'ils venaient de faire souverain, et, sous une escorte de gladiateurs préparée à l'avance, ils allaient se mettre au Capitole en défense contre ce souverain. Le pouvoir manquait sans que la liberté fût revenue; et si quelqu'un avait puissance dans Rome, c'était ce pauvre corps sanglant et criblé de coups, qu'au premier moment de terreur, sénateurs et coqjurés avaient laissé seul dans la curie, et que maintenant trois esdaves emportaient, les bras pendants hors de la litière.
Le peuple était douteux, les chances d'un combat incertaines pour tous. Les amis de César négociaient avec ses meurtriers ; Antoine soupait chez Cassius. Mais restait une grande difficulté, le corps de César ; allait-on Tensevelir avec honneur ? allait-on le jeter dans le Tibre?
Brutus se montra généreux, permit les funérailles. César fut donc porté à la tribune, exposé sur un lit d'ivoire et d'or, avec un trophée que surmontait sa toge sanglante. La foule alla au Champ de Mars porter des offrandes à son bûcher, si nombreuse qu'on la dispensa d'y aller en ordre, selon l'usage ; le jour n'y eût pas suffi.
Les fanérailles une fois permises, Téloge du mort était de droit. Antoine se contenta de lire les décrets du sénat si adulateurs pour César, le serment prêté par tous les sénateur» et entre autres par les conjurés de défendre la personne de César ; puis, les esprits s'animant peu à peu, il déploya la toge sanglante, fit apporter une représentation en cire du cadavre, compta au doigt toutes les plaies, parla peu, mais des paroles touchantes, et pleura beaucoup.
Le peuple éclata. Ce peuple, en partie romain par la grâce de César, venait d'applaudir au théâtre les allusions contre les conjurés :
Les ai-je donc sauvés pour qu'ils fussent mes meurtriers * ?
ce peuple avait lu le testament de César, sur lequel étaient portés plusieurs des meurtriers ; ce peuple savait le legs que lui faisait César de ses jardins et de 300 sest. par tète. Il eût avec plaisir embrasé Rome pour en faire un bûcher à César. 11 parlait de brûler le corps dans le temple de Jupiter au Capitole, ou dans la curie même, théâtre du meurtre ; quand deux hommes, la javeline en main, s'approchèrent du lit funèbre et y mirent le feu. Bancs des sénateurs, comptoirs des marchands, armes et bracelets d'honneur des vétérans, habits de fête des musiciens, parures des matrones, bulles d'or des enfants, tout fut jeté dans les flammes ; les maisons voisines coururent grand risque ; et quand le peuple armé de tisons vint attaquer celles des conjurés, ils ne se défendirent qu'avec peine. C'en était fait de leur cause : César mort les avait vain-
1. Men' men' servàsse ut essent qui me perderentî (Pacuvius^ dans le Jugement des armex. Suet., in Cœs., 84. V. aussi Cic, Philipp., Il, 36.)
eus. L'univers pleurait César ; les étrangers de toute nation venaient tour à tour faire entendre auprès de ses cendres leurs lamentations sur le mort; les Jui£s, qui cherchaient déj& le Messie et avaient peut-être cru le trouver en César, passaient les nuits près de son bûcher. César fut dieu ; autour d'une colonne élevée Au père de la patrie^ s'offrirent des sacrifices, se firent les serments ; lés dévots qui y venaient formèrent presque un parti, et un imposteur^ qui se donnait pour petit-fils de Marins et cousin de César, en fut le chef. Une comète que l'on vit au ciel fut Tàme de César reçue dans TOlympe *.
Que laissait donc César après lui pour être si grand? Avait-il guéri quelqu'une des plaies du monde? avait-il seulement pensé à guérir la plaie capitale, l'esclavage? Non, sans doute, et le monde ne pleurait en lui qu'une espérance, et une espérance qui ne se fût pas accomplie. Chose étrange, le pâle Octave fit plus que le brillant César n'avait su faire : Octave, ce terne et cauteleux personnage, tout souillé du sang des proscrits, dompta pour jamais l'esprit républicain^ fonda l'empire sur les institutions qui le firent vivre trois siècles, concilia, pour un temps du moins, les intérêts en lutte dans TÉtat, maintint l'équilibre du monde, lui rendit une certaine force morale, sut, avec une puissance au moins égale à celle de César, résister mieux que lui au vertige du pouvoir, et suspendit pendant un demi siècle le fatal entraînement des choses vers la domination inhumaine des empereurs.
Mais César était grand parce qu'il avait été sans le savoir l'instrument de la Providence à une époque où la Provi-
1 . Monnaies qui mentionnent l'apothéose de César. Diws Ivlivs. —Temple avec sa statue et l'inscription D. IvLio. — Autel embrasé. — Tète de César radiée. La comète... (Quelquefois la tète d'Auguste au revers.)
dence allait se rendre visible au monde. César, qui ne se posait pas en sauveur, fut salué comme tel, parce que les peuples attendaient un sauveur ^ César eut la mission de préparer matériellement les voies au christianisme (car llbistoire chrétienne et l'histoire profane de ce siècle, qui semblent s'ignorer l'une l'autre, se touchent cependant par tous les points). Non-seulement l'élargissement de la cité romaine, le droit de citoyen donné à des villes, à des peuples entiers ; mais surtout ces vastes guerres qu'il mena sur tous les points du monde civilisé, ces populations armées qu'il fit voyager de la Germanie en Afrique et des Gaules en Syrie, avec une célérité jusque-là sans exemple ; tout cela aida les rivalités à s'effacer, les peuples à se connaître^ le monde à s'unir. La guerre, ce grand moyen de rapprochement entre les hommes, se fit rarement sur un plus vaste théâtre : dans ses dix ans de guerre au delà des Alpes, César avait rapproché de Rome la Gaule, la Germanie, la Bretagne, des peuples et des contrées dont Rome ignorait même l'existence : dans ses cinq ans de guerre civile, il mena avec lui la Germanie et la Gaule en Italie, en Egypte, en Espagne, au pied du Caucase, dans Athènes, Alexandrie, Carthage et Jérusalem. Peu d'hommes ont plus cheminé les armes à la main.
Ainsi^ pour parler avec Bossuet, ode commerce de tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres et réunis sous la domination romaine, a été un des grands moyens dont la Providence se soit servie pour donner cours à l'Évangile ^. » Mais il faut comprendre que cette
1. Une inscriptioD, gravée au nom des villes de l'Asie, appelle César Dieu manifesté et commun sauveur du genre humain, e£0N £ni4>AI9H KAI KOINON TOT ANePOniNOr BIOÏ 2ftTHPA. (Inscription d'Éphèse, Pococke. Inscript, ant,, 8.)