Sallust., m Caiilimy
vaincus. Rome avait usé de ce droit plus modérément que d'autres cités ; mais elle en avait usé, et la conquête successive des différentes portions de l'Italie lui avait donné d'immenses domaines. En certains endroits jugés importants comme boulevards de sa puissance, elle avait établi des villes nouvelles, repeuplé des villes anciennes, donné des terres à ses citoyens et à ses soldats, fondé ce qu'elle appelait des colonies : mais partout ailleurs un immense apanage lui était resté, inculte en grand partie et dévasté par la guerre. Ce domaine était inaliénable ; pour en tirer parti, la république ou l'affermait aux enchères, ou même, sans stipulation expresse, laissait le possesseur s'y établir, et ne réclamait de lui qu'une faible redevance.
Ces concessions dès les temps les plus anciens avaient commencé à devenir le privilège des plus riches ; soit parce qu'aux enchères, par la faveur des censeurs, ils parvenaient à écarter le pauvre ; soit parce que ces terres, éloignées des villes, avaient besoin pour être protégées des châteaux et de l'armée de clients que possédait l'aristocratie. La classe opulente était devenue ainsi l'unique détenteur, et avait fini par se considérer comme seul et véritable propriétaire AeVaçer publicus^. Le peuple s'était irrité pourtant, les tribuns avaient réclamé. La loi Lîcinia (388), en bornant chacun & un maximum de 500 jugères (126 hectares 40 arcs) A^ager publicus, avait arrêté cette concentration des fortunes, maintenu le sol italique aux mains de cette classe moyenne qui était la moelle de la republique et la pépinière de légions; elle avait aidé aux grands
1. V. surtout AppieOj de Belio civili, 1,1; II, 10; Plut., in Gracch,, 8» 9. Sur les châteaux (ûrces) de rancienne féodalité romaine, V. Denys d'Ha- Hc, V... ; Tit.-Liv., V, 44. Sur les années de clients, T. la célèbre expédition des Fabii auprès de leur château de Crémèrc.
triomphes des armées et à la graode époqae de la cité romaine.
Mais, après la prise de Carthage et sous le règne des nouveaux riches, Féquilibre fut de nouveau rompu. La loi Licinia fut oubliée ou éludée. Les détenteurs du domaine pubUc s'établirent de nouveau en propriétaires. Il est vrai que cette propriété usurpée^ illégitime, provisoire, contestée toujours, eût été gênante à manier et à transmettre sans TofiBcieuse habileté du préteur. Le préteur était à Rome le grand redresseur des rigidités de l'ordre légal, l'homme aux expédients, chargé de plier au sens commun la vieille loi des Douze-Tables. Le préteur ne pouvait déclarer propriétaires ceux qui détenaient ainsi le sol italique, il ne pouvait leur donner d'action civile pour réclamer ces biens ; mais par un edit passessoire il leur en rendait la jouissance, par un interdit il les y maintenait. Leurs successeurs ne pouvaient y prétendre par droit d'hérédité : le préteur leur donnait la possession de biens. On ne pouvait transmettre à titre de legs, de donation, ni de vente, ces biens dont on n'était par propriétaire légal, il est vrai; mais si on les avait légués, donnés ou vendus, le légataire les possédait pro legato, le donataire pro donatOj l'acquéreur pro empto : ce qui, de compte fait, revenait exactement au même '.
Mais restait le peuple et sa souveraineté menaçante, restaient les tribuns toujours prêts à se lever pour réclamer au nom des pauvres la propriété publique. La grande question des lois agraires, longtemps mal comprise des modernes, éclairée enfin par la science de notre siècle, n'est autre que
1. Sur cette origine de la possession prétorienne, V. les travaux pleins de lumière de Savigny, Becht des Resitzes; Niebuhr, tome III, et le savant ouvrage de M. Giraud, De la propriété chez les Romains,
celle-là : le combat entre le droit du peuple, strict, absolu, rigoureux, et le droit prétendu des possesseurs maintenu pendant des générations et confirmé par l'hérédité. Que fallait-il iSsdre? Expulser le détenteur de ces héritages devenus siens par le fait? Laisser le patrimoine public à l'abandon, la plebs sans terre à cultiver, et une multitude inquiète, oisive et toujours croissante, sans ressource dans sa misère * ? Aussi les Gracques eux-mêmes (619-629) n'osèrent tenter la restitution sans promettre une indemnité aux possesseurs, et ne réussirent pas. Une loi subséquente maintint ceux-ci, en les soumettant à une redevance dont l'usage tomba bientôt K
Et ainsi , grâce à la possession de Vager publiais , se forma une aristocratie nouvelle. Ce ne fut plus le patriciat, cette aristocratie sacerdotale de l'ancienne Rome, exclusive et despotique, mais patriotique et digne : le patriciat avait perdu tous ses privilèges, et sauf quelques fonctions religieuses ou quelques distinctions honorifiques, un patricien n'était plus autre chose qu'un homme qui ne pouvait pas être tribun du peuple. Ce ne fut pas non plus la noblesse [nobtlUas)j l'aristocratie plébéienne, fière des images d'aïeux consuls ou préteurs qui ornaient son foyer domestique; cette aristocratie qui , sans droit exclusif , sans privilège, sans autre titre que ses services et sa gloire , avait gouverné Rome au temps de sa plus grande paix intérieure et de sa plus grande puissance militaire ^ Ce fut
1. Reduci plebs in agros unde poterat nisi poBBidentium 6xpulsione qui ipsi pars populi erant? Et tamen relietaa sibi a mtjoribus sedes quasi jure haereditario poesidebant. (Floras, III, 13.)
2. Au moins pour une partie de ces terres. Ainsi Atticus payait quelque chose pour les siennes, Térentia ne payait rien. Cic, ad Attic, II, 15. V. sur tout ceci Plutarque et Appien, ibid, ; Gio., Brut.y 36 ; Appien, I, 27.
3. Sur cette seconde aristocratie, bien plus puissante que la première, bien que sous un régime d'entière égalité légale , V. Mommsen, HUioire Bo-
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Toligarchie de la fortune, le patriciat des enrichis, le règne de quelques soldats heureux et de quelques millîoii* naires anoblis.
Et déjà pourtant, une autre oligarchie s'élevait derrière celle-ci ; les chevaliers coudoyaient les sénateurs ; les nouveaux riches marchaient sur les talons des riches anoblis. La possession de certaines magistratures vous faisait sénateur ; le droit d images vous faisait nobles ; la seule quotité de votre fortune vous faisait chevalier (vers les derniers temps, 400,000 sesterces, 77,630 £r.) MiCs places de finances, la ferme des impôts^ emplois interdits aux sénateurs ou dédaignés par eux, obscurs et de médiocre profit dans la pauvreté des temps anciens, engraissaient maintenant bien des fortunes de cheyaliers. Ces publicains, comme on les appelait, formés en compagnies commerciales, associés par la médiocrité même de leur ambition , répandus par tout l'empire , exploitant toutes les provinces , correspondaient par un service de postes organisé pour eux seuls, de Torient à l'occident, de TAsie en Espagne. Leur centre était à Rome; toutes ces sociétés y avaient leur représentant [magister sodetatis) ; elles avaient crédit au sénat , puissance pour agiter le Forum ; le sang y coula pour elles. Cicéron les loue en public , se plaint d elles dans l'intimité'. César leur fait remettre le tiers d'un bail onéreux; les pontifes, maîtres du calendrier, abrègent ou allongent
maine, 1. 11 ch. 3, (t. 2, p. 82 de la traduction française). Sur le sénat de celte époque, qui fut l'auteur véritable de la grandeur romaine et le plus grand homme d'Etat qui ait jamais existé, V, ibid., p. 901
1. Hor., Epiit. 1, 1. Piine, HiaU nat, XXXlll, 2. Pline, Epist. l, 17., V. dans l'appendice A k la lin du volume, l'évaluation du sesterce aux diflérwites époques.
2. V. pour l'éloge, Pro lege Manilia, et presque toutes les harangues: pour la critique, la correspondance avec Quintus, entre autres, T, 1 § 2. : Nosti oonsuetiidinem hominum ; leurs rancunes, etc. (Fam., I, 9.)
DERNIERS TEMPS DE LA REPl^BLIQUE. 3i
Tannée pour leur complaire, selon que leur bail est avantageux ou ne l'est pas '. Jamais corps élu ni aristocratie héréditaire ne fut plus cohérente que cette aristocratie formée par le cens.
Or, un débris leur était échu de la fortune de Tancien patriciat. L'usure, cette grande ressource du sénat antique, cette Éloquente occa^on de révolte plébéienne , était en bonne partie en leurs mains. Ils se trouvaient et les fermiers généraux et les banquiers et presque les seuls commerçants^ en un mot tout le tiers état de cet empire romain qui était le monde. Le goût leur vint bientôt de partager avec la noblesse le domaine privilégié du sol italique. L'hypothèque, ce vasselage de la propriété territoriale envers la propriété mobilière, cette inféodation de la terre aux capitaux, un des fléaux des temps actuels , était chez les Romains bien autrement dévorant. Les fréquents appels pour la guerre mettaient vite le pauvre colon à la merci de son riche voisin ou de l'usurier de la ville. Ce que les richesdu sénat ne détenaient pas à titre d'adjudicataires pubhcs, les chevaliers l'acquirent à titre de créanciers ; ceux-ci s'agrandirent aux dépens de Vager privatus , la propriété libre, comme ceux-là s'étaient agrandis aux dépens de Vager publicus, la propriété domaniale : les vastes domaines envahirent dès lors une énorme portion de l'Italie, et le tribun Philippe ne craignit pas de dire qu'il n'y avait pas dans la république deux mille hommes qui eussent q[uelque chose ^.
C'est qu'aussi il fallait un large espace à l'importance et