L'ACTION DE LA CHAMBRE DE MÉTIERS
La Chambre de métiers de la Gironde a défini son programme dans l’article 2 de ses statuts:
« Le but de la Chambre de métiers, à la fois humanitaire et économique, est de conseiller les jeunes gens des deux sexes dans le choix de la carrière répondant le mieux à leurs aptitudes, de favoriser, perfectionner et compléter l'apprentissage par tous moyens utiles, en vue d'améliorer les métiers industriels, commerciaux, agricoles et d'art appliqué, particulièrement ceux pouvant le mieux mettre en
‘ valeur les richesses de notre département et de notre région du Sud-Ouest. » ET
Ce programme correspond aux trois aspects modernes de la formation professionnelle: l'orientation
(1) Cf. Bulletin, décembre 1921, p. 334.
professionne!le, l'apprentissage et l’enseignement technique complémentaire. Avant d'examiner comment la Chambre de la Gironde les a envisagés, il convient de présenter deux observations qui complètent la physionomie de cette institution.
D'abord, la Chambre de métiers de la Gironde se propose d'améliorer « les métiers industriels, commerciaux, agricoles et d'art appliqué ». Son action vise donc l’ensemble des activités économiques, aussi bien le commerce, l’agriculture, les métiers d’art que l’industrie, c’est-à-dire qu’elle ne se limite pas au métier artisanal, mais s'étend aussi aux emplois de la grande entreprise industrielle ou commerciale. La preuve en est dans la composition même de la Chambre, qui comprend parmi ses membres les plus influents de gros industriels ou commerçants de Bordeaux, voire des Grands Magasins.
Il en résu'te qu'indépendamment de l'importance de son action, la Chambre de la Gironde est, comme les autres Chambres de métiers d’origine française, une institution fondée en vue de l'orientation et de la formation professionnelles, mais non un organe de défense du petit métier. C’est ce qui différencie essentiellement ces Chambres de celles d'Alsace et de la Moselle et des Chambres allemandes. Celles-ci ont été créées en vue de soutenir le métier artisanal contre la concurrence de la grande entreprise. L'orientation professionnelle ainsi que l'organisation de l'apprentissage et de l’enseignement complémentaire ne sont qu’une partie de ce programme général, tandis qu’elles constituent, au contraire, le programme exclusif des Chambres d'origine française.
Il est à noter, en second lieu, que les derniers mots de l’article 2 des statuts de la Chambre de métiers de la Gironde accusent le caractère régional de son action.
Toutes les Chambres de métiers créées en France ont eu à opter, en ce qui concerne l'étendue de leur ressort, entre deux théories en cours, l’une qui restreint le champ d'action de ces Chambres à la circonscription d’un département, l’autre qui l’étend au territoire d’une région englobant plusieurs départemenis.
Le plus fréquemment, la circonscription adoptée a été le département, dont le chef-lieu sert de siège à la Chambre.
Quelques Chambres, cependant, ont estimé préférable de prendre la région comme base de leur établissement: c’est ainsi, notamment, que la Chambre de la Gironde a englobé dans son rayon d'action la région un peu vaguement appelée « région du Sud- Ouest », celle de Clermont-Ferrand, les cinq départements, ou presque, de la xvir région économique. Ces dernières Chambres ressemblent ainsi, par l’étendue de leur ressort géographique, à la Chambre d’Alsace et de Lorraine, qui englobaiïit (jusqu’en 1923), l’ensemble des départements alsaciens-lorrains. Cette formule régionale paraît, nous le verrons, la plus désirable. Elle respecte le principe de la décentralisation économique et maintient dans chaque profession le caractère régional, sans réduire l’activité des Chambres de métiers à une circonscription parfois très petite et toujours artificiellement découpée.
Nous examinerons, dans trois paragraphes dis-
tincts, l’action de la Chambre de métiers de la Gironde et du Sud-Ouest en matière d'orientation professionnelle, en matière d'apprentissage et en matière d'enseignement complémentaire.
& A+, — La Chambre de métiers de la Gironde et l'orientation professionnelle.
Dès sa fondation, la Chambre de métiers de la Gironde à compris l'importance du problème de l'orientation professionnelle et sous l'impulsion de son directeur, M. Mauvezin, elle s’est efforcée de le résoudre pratiquement, suivant des principes méthodiques. Examinons successivement cette méthode et ses résultats.
M. Mauvezin a exposé ses idées, qui sont devenues celles de la Chambre qu'il dirige, dans sa « Rose des Métiers ». Cet ouvrage tire son nom de monographies de métiers, établies par l’auteur, en 1918, sous forme d’un graphique comparable à une Rose des Vents, auquel il avait donné le nom pittoresque de Rose des métiers, qui est devenu classique. Ces 250 moncographies sont précédées d’un « traité d'orientation professionnelle ».
Les traits essentiels de la méthode suivie à Bordeaux, précisée aussi dans divers articles du Bulletin de la Chambre de métiers de la Gironde, sont le rôle fondamental attribué à l’école et à l'enfant dans la détermination de ses aptitudes et la préférence donnée à la méthode d'observation sur l’expérimentation par les tests.
C’est à l’école, et de bonne heure, que doit commencer à s'exercer l'orientation professionnelle. En
effet, observe M. Mauvezin, c’est entre treize et quatorze ans, au plus tard entre quatorze et quinze ans, que se place le meilleur âge pour commencer l’apprentissage; dès que l'enfant a quinze ans, il ne veut plus être ouvrier. (4) D'autre part, il est plus aisé d'orienter un enfant jeune vers la voie qui lui convient que d'é'oigner un jeune homme d’une carrière pour laquelle ses parents ou lui-même se sont décidés.
Il est donc indispensable de déterminer dès le jeune âge les aptitudes de l'enfant, au point de vue pédagogique, physiologique, médical. Par la durée même des observations qu’elle permet, l’école est: particulièrement qualifiée, d’après M. Mauvezin, . pour préciser ces aptitudes. Il préconise l’établissement d’une fiche scolaire, remplie par l’instituteur, avec le concours du médecin scolaire, du professeur de gymnastique et du professeur de travaux manuels et qui suivrait l'enfant pendant toute la durée de sa: scolarité. Cette fiche, qui existe en Alsace-Lorraine, faciliterait à chaque nouveau maître la connaissance et la direction de ses élèves et formerait un ensemble précieux de renseignements pour l'orientation professionnelle.
L’appréciation d’un élève se fait, dans ce système, par la méthode comparative dite du double classement. Les élèves de chaque classe sont placés à chaque rentrée par rang d’âge, puis par rang de mérite, soit pour les aptitudes physiques, soit pour les aptitudes intellectuelles, soit pour les aptitudes morales. Si, par exemple, un élève occupe dans une classe le
(1) Mauvezin, Rose des Métiers, p. 14.
rang de 25° d’après son âge, et le rang de classement de 46° en orthographe, de 3° en calcul, on voit de suite qu’il est en retard pour l'orthographe, en avance pour le calcul. Cette méthode fixe ainsi sa place réelle pour chaque aptitude.
A défaut de la fiche scolaire, qui n’est pas obligatoire en France et est peu appliquée, la Chambre de métiers de la Gironde s'adresse à l'intéressé lui-mèême, à l’enfant. Elle distribue des questionnaires suivant un type arrêté par elle et invite les enfants à y répondre. Le questionnaire lui paraît supérieur à un entretien du conseiller d'orientation professionnelle avec l'enfant: les réponses seront faites à tête reposée, après réflexion, sans être influencées par le conseiller ni par la timidité; elles offrent plus de garanties de sincérité. Par leur forme et par leur fond, les réponses révèlent les qualités et les défauts de l'enfant, l'opinion qu'il se fait de lui-même, ses goûts et les raisons de ses préférences. L'école, ici encore, joue son rôle. C’est à l’école et par la méthode du double classement que l'enfant apprend à se connaître, par comparaison avec ses camarades. D'autre part, en appelant l’attention de l’enfant sur les conditions requises de tel métier, sur l’avenir des diverses professions, etc... le maître doit contribuer, par une action prolongée, à réduire les erreurs dans les réponses et même à modifier des goûts et des désirs incompatibles avec les aptitudes de l'enfant.
La pratique de la Chambre de métiers de la Gironde est donc fondée sur la méthode d'observation scolaire et elle laisse à l'enfant un rôle important dans son orientation professionnelle.
La méthode d'observation lui semble préférab'e à
celle des tests. Ceux-ci auraient le triple inconvé-
nient d'être trop tardifs, suspects à la famille et, malgré leur allure scientifique, susceptibles de résultats différents suivant les contingences. D'abord, c’est au moment où la famille a décidé que l'enfant va commencer à travailler que les conseillers de vocation appliquent les tests: la décision des parents est prise et il est à craindre qu'ils ne tiennent aucun compte des contre-indications des tests. D'autant plus que ceux-ci leur semblent incompréhencibles et peu convaincants. Ils « n’admettront pas qu’un psycho-technicien, qui voit leur enfant pour la première fois, le connaisse mieux qu'eux, mieux que l'instituteur, mieux que le médecin de la famille. »
« Peut-on prétendre opposer aux indications fournies par toute la scolarité du sujet à orienter celles que nous apporteront des mesures faites au cours d’un examen d’une demi-heure ou d’une heure ? Nous ferons remarquer que les conditions qui accompagnent l’usage des tests peuvent en modifier les résultats d’une façon très appréciable. Le moment de la journée, la nature ou la quantité des a iments absorbés, le temps écoulé après le dernier repas, l’état de santé et l’état moral du sujet et de l’observateur, le degré de la température, l'impression produite par
un milieu spécial — examinateur, appareils com- pliqués — sont autant de facteurs qui ont une répercussion certaine sur les conclusions tirées de l’emploi des tests. Notre système donne la courbe des diverses activités à ce sujet, le système des tests n’en donne qu’un point. Ajoutent-ils quelque chose à ce
a EURE LES CHAMBRES DE MÉTIERS EN FRANCE
que nous savions déjà? Si les renseignements que nous ont fournis les manifestations libres de l’enfant sont simplement confirmées par les tests, ceuxci ne sont-ils pas inutiles? Et si les tests nous donnent des indications contraires, ne sont-ils pas erronés ou suspects? » (1)
A la méthode d'observation, on oppose, il est vrai, en dehors de son danger de subjectivité, déjà mentionné p'us haut, son défaut de précision scientifique. Les réserves qui suivent peuvent être transposées des monographies d’aptitudes professionnelles aux questionnaires d’aptitudes individuelles.
« Prenons au hasard une fiche de ia Rose des Métiers de M. Mauvezin, par exemple. Nous voyons que, pour l’horloger. on déclare qu'il faut une « vue solide »… Mais il est certain qu'un physiologiste ou un ophtalmologiste ne saura pas trop ce que cela veut dire. C’est une expression qui a peut-être un sens pour celui qui s’en sert, mais ce sens n'est pas suffisamment défini au point de vue technique, n’est pas suffisamment précis. [1 faudrait dissocier. Disons qu'il faut une bonne vue, mais, pour déterminer si la vue est bonne, il est bien certain que cela doit recouvrir des examens techniques variés, on ne peut pas se contenter de remplir un questionnaire et dire: « Vue bonne » ou « vue médiocre » ou « vue mauvaise »… » (2)
L'examen médical, au point de vue notamment de la vision des couleurs, permettra de fournir sur ce
(1) Bulletin de la Chambre de métiers de la Gironde, mai 1924, P. 143.
(2) H. Pieron, Le rôle de la psychologie dans l’orienta-
LES CHAMBRES DE MÉTIERS EN FRANCE Pr n à
point une précision suffisante, mais c'es. surtout l'examen psychologique proprement dit qui donnera prise à l’objection. « Pour l'observation et la mémoire.. on nous indique qu'il faut un grand sens de l'observation et un «coup d'œil rapide ».Le «coup d'œil rapide » est également une expression qui n’a pas une signification suffisamment précise au point de vue psycho-physiologique : il peut y avoir de grandes différences, notamment au point de vue des vitesses de perception et de la rapidité d'exploration. Il y a là des données qui sont un peu complexes et qui auraient besoin d’être nettement dissociées.. » (1)
Il faut cependant éviter de tomber dans le défaut inverse, comme Friedrich, en Allemagne, qui, établissant une fiche pour la profession de serrurier, examine, avec énormément de détails, tous les processus psycho-physiologiques susceptibles d’intervenir dans chacun des actes divers de la profession: perception du temps, représentation des mouvements, connaissance des formes, attention, capacité d'observation, sens du rythme, capacités de réaction rythmiques ou arythmiques. Cette analyse, tout au plus utile pour la sé ection professionnelle, rendrait impossible la tâche de l'orientation professionnelle, s’il fallait peser chaque processus pour diriger chaque enfant dans sa voie. (2)
tion professionnelle, dans: Dix conférences sur l'O. P. organisées par l’Institut Lannelongue, juillet 1923, p. 60.
(1) H. Pieron, Loc. cit.
(2) Pieron, op. cit., p. 61. La sélection professionnelle consiste à déterminer les individus les plus aptes à exercer une profession donnée ou telle tâche d’une profession donnée. L'orientation professionnelle consiste à détermi-
L'établissement de tests psycho-physiologiques suppose, d’abord, la connaissance, dans une individualité, des principales fonctions psycho-physiologiques, tâche moins aisée qu'il ne paraît. On ne peut les ramener à une seule, l'intelligence. Il existe des formes d'intelligence très diverses, contradictoires même dans une certaine mesure: intelligence créatrice ou imaginative, intelligence d'observation, intelligence technique, sociale, artistique, abstractive. Dans la faculté appelée mémoire, il y a des fonctions entièrement distinctes : mémoire visuelle, mémoire auditive, mémoire mécanique, intellectueile, mémoire qui acquiert vite, mémoire durable... (4)
Cette complexité d'analyse s'accroît de la solidarité des fonctions psychologiques. « Quand nous voulons distinguer les fonctions psychologiques principales, la plupart du temps nous nous heurtons à cette difficulté que les fonctions s’intriquent (sic) d’une façon tellement étroite que nous ne pouvons réeilement jamais les isoler, les étudier tout à fait à part. On ne peut pas étudier une fonction perceptive, par exemple, sans tenir compte de l'attention, de la mémoire, de la vie mentale tout entière. Quand nous percevons quelque chose, tous les souvenirs interviennent, cette perception ne s'effectue que lorsqu'il y à un certain degré d'attention. Et si nous voulons étudier l'attention, croyons-nous que nous pouvons l’étudier à part? Mais non, nous l’étudions dans un
ner, dans l’ensemble des professions, celle ou l'ordre de celles qu'un individu donné peut choisir conformément à ses aptitudes.
(4) Pieron, op. cit. p. 63-68.
acte de perception ou dans un acte moteur. Ce n'est que d’une façon abstraite que nous pouvons isoler une fonction et d’ai leurs l'attention n’est même pas, à proprement parler, une fonction. » (1)
Enfin, le test, même à supposer la fonction psychologique analysée avec précision et bien isolée, ne fournit pas une indication définitive ni parfaite. « L'aptitude est, en effet, quelque chose de plus complexe qu'on ne le croit ; il y a des aptitudes intellectuelles, c’est vrai, mais il y a une mise en œuvre de ces aptitudes, sans laquelle ces aptitudes ne sont rien. Si, par une méthode simple de tests permettant d’éprouver une aptitude, on arrive à affirmer que, chez un individu donné, une aptitude supérieure existe, on n’a pas prouvé par là même que c’est cet individu qu'il faudra choisir, parce que cet homme peut être un paresseux, un instable.
« Il y a des éléments de mise en œuvre des aptitudes qui dépendent du caractère de l'individu, qui dépendent de sa vie affective. À côté de la vie intellectuelle et des aptitudes intellectuelles, il ne faut pas négliger le côté extrêmement important de la vie affective, des tendances, des instincts propres de la volonté individuelle. Cela, la méthode des tests permet de le déterminer beaucoup plus difficilement. Il faut, alors, faire appel à d’autres procédés, à d’autres méthodes. » (2)
« Des psychologues, ajoute un partisan de la méthode expérimentale, s’essayent à découvrir expérimentalement les aptitudes morales : nombreuses
(4) Pieron, op. cit., p. 67.
(2) Pieron, op. cit., p. 57.
expériences sur le témoignage, l'association des idées, a suggestion, la simulation, réflexe psychogalvanique, etc., etc... mais rien ne permet encore de dire exactement ce qu'un service d'orientation professionnelle pourrait leur emprunter. Force nous sera donc, le plus souvent, de nous en remettre aux observations que voudront bien nous communiquer sur l'enfant parents et maîtres. » (1)
En somme, la méthode des tests, scientifique, objective, suppose une mise au point préalable de l’analyse et de la classification des fonctions psychiques qui, à l’heure actuelle, est loin d’être réalisée. Les expériences de aboratoire, en général trop rapidement conduites, insuffisamment répétées pour chaque individu, font exclusivement ressortir l’action de ses fonctions psycho-physiologiques à l'instant même de l'expérience. La variabilité des conditions physiologiques atténue le mérite d’objectivité de cette méthode. Des expériences réitérées permettraient seules de faire ressortir les aptitudes permanentes de l’individu, et encore la connaissance morale du sujet échappe-t-elle à cette méthode d'investigation.
Aussi des adeptes convaincus de l’expérimentation psycho-physiologique, de la psycho-technique, ont-ils dû renoncer à l'application exclusive de cette méthode et faire appel, pour la compléter, aux procédés d’allure moins scientifique de l'observation ou du questionnaire. Nous avons vu le Directeur de l'Office d'orientation professionnelle de Strasbourg
hésiter à accepter les services d’un laboratoire de
(1) Fontègne, L'orientation professionnelle et la détermination des aptitudes, p. 75.
psychologie. S'il repousse le questionnaire concu par la Chambre de métiers de la Gironde, M. Fontègne . attache une grande importance à l'entretien du conseiller d'orientation professionnelle avec l'enfant, entretien conduit suivant un canevas tracé à l'avance. (1) « Nous tenons beaucoup, écrit-il. à cette prise de contact entre l'enfant et le conseiller de vocation. Si ce dernier sait parler au cœur du premier, s’il s'entend à faire surgir ce qui est latent en lui, si, surtout, il sait gagner sa confiance par l’intérêt qu’il lui montre, nul doute qu'il n'arrive, par cette sorte de premier examen psychologique, à obtenir une foule d'indications des p'us précieuses. » (2) La durée de cet entretien est de trois quarts d’heure à quatre ou cinq heures, « au grand maximum ».
M. Christiaens, directeur de l'Office intercommunal d'orientation professionnelle de Bruxelles, est, lui aussi, un apôtre convaincu de la méthode des tests. Cependant il écarte le système américain, voisin du système des tests de la mesure de l’inte ligence, imaginés par Binet et Simon, en raison de la transformation complète des programmes et des méthodes d’enseignement qu'exigerait son application.
Il se refuse à admettre « l’orientation professionnelle des enfants par l’école, ou fondée exclusivement sur les avis du personnel enseignant » et ne veut demander aux maîtres que de préparer l'orientation professionnelle. Mais il reconnaît que les procédés des tests pour l'examen psychologique « n’offrent pas de suffisantes garanties pour qu'on s’en tienne
(1) Un modèle est joint à Fontègne, op. cit., p. 235. (2) Fontègnre, op. cit., p. 61.
216 LES CHAMBRES DE MÉTIERS EN FRANCE IE TT) DÉS mac D :
exclusivement à leurs résultats, d’abord parce que les épreuves n’ont pas été assez rigoureusement éta-. lonnées, ensuite parce qu’elles ne peuvent pas être répétées aussi souvent qu'il le faudrait. » (1)
En présence de l’imperfection de ces procédés, M. Christiaens propose de les combiner. Un questionnaire est rempli par le maître et les tests servent à contrôler ses réponses. Si les notes scolaires et les résultats des tests concordent, pas de difficulté. S’il y a désaccord entre les tests et les notes des fiches, l'enfant comparaît devant une Commission de trois savants, qui décident en dernier ressort. (2)
Dans la pratique de l'orientation professionne'le, l’'expérimentation par les tests ne joue donc jamais un rôle exclusif. Dans l’état actuel de la psychologie expérimentale, l’interrogatoire de l’enfant ou du maïitre, sous forme d'entretien ou de questionnaire, est le complément reconnu indispensable de la méthode imparfaite des tests. Mais cette intervention de l’intéressé ou du maître est effacée, dans les systèmes de M. Fontègne et de M. Christiaens, tandis qu'’e le passe au premier plan, à la Chambre de métiers de la Gironde. Celle-ci, écartant radicalement l'usage des tests, est naturellement amenée à demander la connaissance des aptitudes de l'intéressé à la collabo-
(1) Christiaens. L'orientation professionnelle en Belgique. dans: Dix conférences sur l'orientation professionnelle. op cit. p. 101.
(2) Cf. Congrès international d'orientation professionnelle appliquée au choix des carrières et métiers, tenu à Toulouse du 4 au 6 septembre 1924, compte-rendu sommaire dans: Bulletin de la Chambre de métiers de la Gironde, octobre 1924, p. 227.
ration exclusive de l’école, de l'enfant et de ses parents. C’est le second caractère original de la méthode de Bordeaux, qui découle logiquement du premier, le rejet de la méthode expérimentale.
M. Fontègne limite étroitement le rôle de l’école dans l'orientation professionnelle. Il n’a qu'une médiocre confiance dans la bonne volonté du personnel scolaire: il estime la tâche des instituteurs déià suffisamment absorbante et ne croit pas qu’ils puissent, dans l’état actuel des méthodes d'éducation et d’enseignement, connaître les vérilables aptitudes de l'enfant. Leur tâche en matière d'orientation professionnelle ne sera donc que préparatoire. Il leur demande de faire aimer le travaii, surtout le travail manuel, d'expliquer les avantages de l'apprentissage et du travail qualifié, en un mot, de développer chez leurs élèves la notion d’un idéal professionnel. par des lectures appropriées, par des visites d'usines, d'ateliers, par le cinématographe. (1)
S'il demande aux fiches ou livrets scolaires des renseignements sur les aptitudes physiques, intellectuelles et morales, il passe au conseil'er de vocation ces documents pour les interpréter et les utiliser et c’est de l'entretien de ce conseiller avec les enfants et des tests qu’il attend surtout, nous l’avors vu, la connaissance psycho-physiologique de leurs aptitudes.
La Chambre de métiers de la Gironde procède généralement à un entretien du conseiller de vocation avec l'enfant à orienter. Mais elle ne voit dans
(4) Fontègne, op. cit., p. 217 et suiv.; Cf. Congrès d’O.P. Bulletin précité. p. 228.
cet entretien qu’un complément du questionnaire, dont l'examen conduit à des conclusions autrement précises que « la parole fuyante, improvisée d’un entretien. » (1) |
La méthode du questionnaire, envisagée comme base fondamentale, presque exclusive, de ia détermination des aptitudes, méthode caractéristique de « l’école de Bordeaux », attribue donc à l'enfant un rôle capital. Mais pour lui permettre de faire ses réponses en connaissance de cause, el:e suppose que son attention a été attirée, longtemps à l'avance, sur l'importance de ce travail et sur la manière de se connaître. L'école est donc appelée à être le champ d'observation où l'enfant prendra conscience de ses apititudes. Pour les connaître, il suffira de « consulter les tests mille fois répétés de sa scolarité. Leur réseau est autrement dense et serré pour éviter les erreurs que celui des tests de Binet, même les mieux choisis et leur étude a l’avantage de ne pas nécessiter une armée nouvelle d'opérateurs. » (2)
C’est au cours de la scolarité que l’enfant apprend à se connaitre, par une comparaison constante de sa personnalité avec celle de ses camarades. La méthode du double classement par rang d'âge el par rang de mérite faciite cette comparaison.
Ce rôle attribué à l’enfant dans la détermination de ses aptitudes a été vivement critiqué par les partisans des tests: un enfant peut-il vraiment connaître
(1) Mauvezin, Rose des Métiers, p. 33.
(2) Le rôle de l'enfant dans l'orientation professionnelle, Fe FES la Chambre de métiers de la Gironde, mai , P. <
ses facu tés? La Chambre de métiers de Bordeaux s’est attachée à démontrer l’affirmative, par des exemples simples.
D'abord, pour les aptitudes physiques. « Plaçons.. les élèves d’une division en suivant leur rang d’après J'âge. Il suffit d'appeler leur attention sur la taille des élèves du même âge à 1 ou 2 mois près pour qu’aussitôt ils montrent, sans hésitation, les grands, les moyens, les petits du groupe considéré. Ils diront même, en comparant les plus grands de ce même groupe à de plus âgés de même taille qu'eux, de combien de temps ils sont en avance, ils seront grands comme des enfants ayant un an ou six mois par exemple de plus qu'eux. Par le même procédé, les plus petits du même groupe, en se comparant à de plus jeunes de même taille qu'eux, diront sans hésitation qu'ils ont par exemple un an ou six mois de retard. N'est-ce pas là un jugement à la portée de tout enfant d'âge scolaire?
« Que ces mêmes élèves, en ordre ou librement, courent, sautent, luttent, se livrent à des exercices d'adresse, d'équilibre, de force, de résistance. eîc., ils distinguent aussi facilement, pour ces divers exercices, que pour la taille, les meilleurs, les moyens et les faibles. Chacun apprécie ses voisins, trouve sa place, sa va'eur dans son groupe pour l'exercice considéré. C’est ainsi que, dans les jeux par équipes, les chefs se montrent si habiles à former la leur. Les moins aptes sont appelés les derniers. Et remurquez bien que personne ne se récrie, dans ce milieu où tout soupçon d’injustice est si vivement senti et exprimé. »
En un mot, «ces observations relatives aux aptitudes d’activités physiques se font tout naturellement par les écoliers ; il suffit, pour obtenir le plus grand résultat possible, d'attirer leur attention dans cette direction. » (1)
La méthode du double classement révèle aussi à l'enfant ses aptitudes intellectuelles. En comparant son rang d’après l’âge avec son rang de classement pour telle ou telle matière, il lui est aisé d'apprécier s’il est moyen, en retard ou en avance pour le calcul, l'orthographe, etc.
Enfin, pendant les exercices scolaires, les récréations, les promenades, les maîtres observent leurs élèves et connaissent ainsi leurs qualités morales: franchise, probité, tenue, coquetterie, etc. Les parents font des observations semblables. Les maîtres peuvent donner des notes de conduite et de moralité en termes compris de tous. Les élèves eux-mêmes « ont, s'ils agissent librement, une étonnante sûreté de jugement sur leur valeur morale réciproque et sur celle des personnes qui les entourent. Témoin: leur opinion nécessaire pour l'attribution annuelle du prix Osiris dans les écoles primaires de Bordeaux. » (2)
Ainsi l'enfant, guidé par ses maîtres et parfois par ses parents, a appris, à partir de l’âge de 10 ans jusqu’à 12 ou 13 ans, à se comparer à ses camarades, à réfléchir, à se juger. Les impressions qu'il a eues sur lui-même se résument, se précisent dans le
(1) Le rôle de l'enfant dans l'orientation profession-
nelle, Bulletin précité, p. 135.
(2) Bulletin précité, p. 140
LES CHAMBRES DE MÉTIERS EN FRANCE 221 questionnaire «où il retrouve à peu près tous les points sur lesquels son attention a été attirée pendant sa scolarité et sur lesquels il a pris l'habitude de se comparer à ses camarades. » (1)
Quelque ingéniosité qu’ait apportée la Chambre de la Gironde à démontrer la fécondité de la méthode comparative du double classement, si intéressante que soit l'observation prolongée de l'enfant par luimême, par ses parents et par ses maîtres, il nous semb'e téméraire de fonder la connaissance de l’enfant sur son propre jugement. Il paraît difficile d’admettre qu’un enfant de 12 ou 13 ans soit capable de porter sur lui-même un jugement sûr, si ce jugement surtout doit porter non pas seulement sur ses aptitudes physiques, assez aisées à mesurer par comparaison, mais sur des aptitudes. psychiques nombreuses et variées. Leur appréciation exige une faculté d’analvse au-dessus des forces d’un enfant de cet âge. D'autre part, celui-ci subira l'influence de la « contagion scolaire »; s’il rédige ses réponses à la maison, il n’est pas certain qu’il y apporte une parfaite sincérité. L'enfant n’aime pas dévoiler ses défauts. Il aura tendance à se dépeindre non pas tel qu'il est, mais tel que ses maîtres ou ses parents voudraient qu'il fût. (2)
La réaction de la Chambre de métiers de la Gironde contre la méthode des tests nous paraît, d'autre part, inspirée par la crainte de voir réduire la liberté d'action du père de famille. Elle insiste volontiers sur ce droit de la famille. « L'enfant, le père ne sont-
(1) Op cit. p. 141 (2) Cf Fontègne, op. cit., p. 145-146.
ils pas les vrais orienteurs? N’ont-i's rien à dire, à demander, à répondre? La famille ne peut-elle pas avoir des raisons, des intentions, des espérances dont elle veut garder le secret et qui doivent l’emporter dans le choix de la carrière? M. Christiaens se défend d’être autre chose qu’un conseiller. Mais en fait, ne devient-il pas une autorité irresponsable qui s’interpose entre l’enfant présent et le père absent?» (1)
« L'orientation professionnelle est faite pour les orientés et non pour les orienteurs.… nous sommes ici en France et. jamais, en France, les parents n’accepteront qu'un conseiller de vocation, aussi avisé psycho-technicien soit-il, oriente leur enfant sans leur approbation. Chez nous, un conseiller de vocation ne doit pas orienter l’enfant, mais l’éclairer et éclairer sa famille, pour qu'il s'oriente avec le consentement de ses parents. On ne fera pas d’orientation solide, on ne fera même pas d'orientation du tout, si les méthodes employées n’entrainent pas l'adhésion du sujet orienté...
« Il faut donc un assentiment très positif de l’enfant et ce résultat ne sera obtenu que si le sujet à orienter apprend à se connaître le mieux que lui permet son âge. Pour avoir accès dans l'esprit de l'enfant, nous croyons n'avoir d'autres ressources que la psychologie puérile qu’on nous reproche . » (2)
Ces craintes ne sont d’ailleurs pas exprimées uniquement par la Chambre de métiers de la Gironde et
.(1) Congrès d'orientation professionnelle, Bulletin pré - Cité p227.:
(2) Bulletin de la Chambre de métiers de ! ] mai 1924, p. 130. RAA TS
le problème a été agité dans la presse. Dans son compte-rendu du Congrès d'orientation professionnelle de Toulouse, la Journée Industrielle en faisait ressortir l'importance.
« En suivant les discussions nues donnait lieu l’étude du rôle à confier à l’orienteur, à l’école, à la famille, on voyait naître un nouveau problème qui, pour quelques-uns, restait primordial. Quelle autorité, en fin de compte, reste au père de famille dans la direction de ses enfants? Est-ce qu'au sortir de l’école où le maître l’a instruit, formé, apprécié, il doit être remis automatiquement au service d'orientation qui, appliquant à cet enfant ses procédés presque mécaniques des « tests », fixera quel métier il fera, sa vie durant, sans que sa famille intervienne ?
« Une formule aussi stricte, aussi tyrannique, n’a pu obtenir l’assentiment des congressistes, et M. Duffieux en présentait aimablement l’absurdité. Il serait - trop singulier de voir un service de cet ordre entraîné par quelque crise « d’hypertrophie » à n'être p'us qu’un élément de dislocation de la famille. Tendance assez naturelle, il est vrai, de théoriciens isolés des réalités de la vie économique, mais très dangereuse, « Peut-on craindre quelque chose plus fort que l'esprit de système, le parti-pris économique, social, politique ou autre, de la part de celui qui s’est placé au carrefour de la vie pour faire à la jeunesse le signe qui doit entraîner sa détermination? » disait un inspecteur primaire assistant au Congrès. » (1)
(1) Quelques leçons du Congrès d'orientation professionnelle, Journée industrielle des 14-15 sept. 1924, citée par
A notre avis, ces craintes d’une emprise sur l’enfant ou la famille résultant de l'application des tests sont manifestement exagérées. Dans l’état actuel de la psychologie expérimentale, ses partisans les plus convaincus réconnaissent l'impossibilité pratique d’en faire une méthode exclusive de détermination des aptitudes individuelles; ils admettent dans une certaine mesure la collaboration à l'orientation de la famil'e, de l’école, de l'enfant lui-même, sous forme de questionnaire ou d’entretien.
À supposer même qu’un jour vienne où le test se voie décerner, par la science ou par une décision officielle, le privilège exclusif de résoudre le problème de la connaissance des individus, la liberté de la famille en sera-t-elle compromise? En aucune façon. Le père n’est pas obligé de présenter son enfant au psycho-technicien; il n’est pas davantage tenu de se soumettre aux conclusions de l'expérience ; elles n’ont jamais que la valeur d’une indication, d’un conseil, dont il est libre -de ne pas tenir compte et auquel il lui est loisible de préférer son appréciation personnelle de son enfant ou toutes considérations d'ordre familial. « Il y a une sauvegarde, avoue M. Duffieux : l'obligation d'être orienté n'existe pas . » (1) L'obligation de suivre l’orienteur non plus. Personne ne songe à édicter de telles obligations. Le fit-on même, il ne faudrait pas imputer à l’ « automatisme » des tests la déchéance de l'autorité fami-
Duffieux, Bulletin de la Chambre de métiers de la Gironde, octobre :924, p. 232.
(1) Congrès international d'orientation professionnelle Bulletin précité, oct. 1924, p. 227.
liale: elle résulterait du caractère obligatoire de la « décision » d'orientation, quelle que fût la méthode d'orientation, et tout aussi bien d’un système de fiches scolaires imposant à l'enfant la carrière conforme à ses aptitudes.
Peut-être la Chambre de Bordeaux redoute-t-elle dans la méthode des tests la collaboration d’organismes étrangers qu'exige son appareil scientifique et craint-elle de voir substituer, à des offices d'orientation professionnelle libres comme le sien, des offices pourvus de laboratoires importants, annexés par exemple à des Universités ou Facultés et dont le caractère officiel serait le prélude d’un monopole, puis de l'orientation professionnelle obligatoire.
Cependant la Chambre © métiers de la Gironde a émis le vœu que chaque enfant puisse trouver à proximité « un conseiller de vocation autorisé et susceptible de lui donner sous le patronage officiel de l'Etat un conseil relativement à son orientation professionnelle. » (1)
L'importance attachée par la Chambre de métiers de la Gironde au problème de l'orientation professionnelle, la méthode particulière qu’elle préconise et qu’elle applique pour déterminer les aptitudes individuelles nous ont autorisé à exposer dans son ensemble cet aspect, le plus brûlant et le plus discuté, de l’ensemble du problème de l’orientation. Celle-ci suppose en outre une nomenclature des aptitudes physiques, psychiques et morales requises pour l'exercice de chacune des professions et c’est de la compa-
CSPerr de la Ch. de mét. de la Gironde, déc. 1921, D0312
raison avec les aptitudes individuelles du candidat qu'on est autorisé à conclure si une profession donnée lui convient. Cette comparaison exige un certain parallélisme des méthodes d'investigation et le conflit entre tests, observation et questionnaires renaît ici à peu près dans les même stermes. Sans rouvrir le débat, mentionnons les 250 monographies de professions dressées par M. Mauvezin dans sa «Rose des Métiers ». Il n'’insiste pas sur la méthode suivant laquel e il a établi ces listes. Il n’est pas douteux qu'il a utilisé les observations de techniciens et des questionnaires, à l’exc'usion de tests psycho-physiologiques. :
L'orientation professionnelle est, en troisième lieu, assise sur la situation économique générale, régionale et locale des métiers et professions. La situation générale et régionale de la main d'œuvre, c’est-àdire l'avenir et l’évolution de tel métier, les salaires, les chances d'avancement, les risques de chômage, l'état de la demande de main d'œuvre, etc... doit être établie et tenue à jour par les Chambres de métiers et les syndicats professionnels, en étroite collaboration avec les services de placement municipaux.
La situation économique locale indique par commune les noms et métiers des patrons désirant des apprentis, les cours professionnels existant pour ces métiers. Elle doit être établie par les Chambres de métiers, les Offices de placement ou, à leur défaut, par les municipalités. (1)
Quelques réserves qu’on fasse sur la méthode de
(1) Mauvezin, Rose des Métiers. p. 74.
la Chambre de métiers de la Gironde, il convient de lui rendre cette justice d’avoir, dès ses débuts, compris l'importance considérable du problème tout nouveau de l'orientation professionnelle et d’avoir, par un effort continu, puissamment aidé à sa réalisation pratique. :
Au cours d’une conférence faite à Bordeaux sous les auspices de la Chambre de métiers, M. Roux, directeur du service de l’enseignement technique en Alsace-Lorraine, rendait un hommage public à M. Mauvezin : « Vous avez, le premier en France, s’écriait-il, signalé toute l'importance de la question de l'orientation professionnelle, mais vous ne vous êtes pas contenté d’en parler: vous l’avez réalisée. »
Dans une communication à l’Académie des Sciences morales et politiques sur l'orientation professionnelle, M. André Pavie, examinant ce qui a été fait en France pour l'organiser, déclarait que l'office de Bordeaux « semble bien avoir mis sur pied le système qui se rapproche le plus de la perfection. » (4)
Les adversaires mêmes de la « méthode de Bordeaux » se sont plu à reconnaître la valeur de l’œuvre de la Chambre de métiers de la Gironde: « Nous souhaitons, écrit M. Fontègne, que l’exemple de Bordeaux, où M. Mauvezin a créé de toutes pièces un ensemble admirable, soit suivi par les villes qui ont à cœur le développement de leur vie sociale et économique. » (2)
(4) Comptes rendus de l’Académie des Sciences morales :
et politiques, nov. 1922. Bulletin Chambre Gironde, déc. 1922, p. 256.
(2) Fontègne, op. cit., p. 147.
Après avoir exposé la méthode d'orientation professionnelle de la Chambre de métiers de la Gironde, voyons donc les résultats pratiques de son activité à cet égard. |
Dans la conception de la Chambre de métiers de Bordeaux, l'orientation professionne le repose sur le principe de la collaboration de l’école, de l'enfant, de la famille, à l'œuvre d’orientation. Il est donc naturel que l’action de la Chambre en cette matière s'exerce surtout par une propagande constante à l’école. Elle mu tiplie les conférences dans les écoles publiques et privées, de garçons et de filles, de Bordeaux, de sa banlieue et de sa région. L’attention tant des instituteurs que des intéressés est appelée sur l’importance de l'orientation professionnelle, sur les moyens pour le maître comme pour l'enfant d’arriver à déterminer les aptitudes individuelles sur les avantages et les inconvénients des divers métiers, leur avenir ou leur encombrement. La Chambre s'efforce ainsi de développer le goût du métier manuel, d’aiguiller les enfants vers les professions moins encombrées, vers les métiers régionaux, par exemple, celui de maître de chai, celui de tonnelier, etc., ou vers l’agriculture. Des tracts, des brochures rédigées par M. Mauvezin, ou inspirés de sa doctrine, distribués aux enfants des écoles, aux parents, etc., diffusent ces idées et s’efforcent de pénétrer les intéressés de leur importance.
Les délégués de la Chambre de métiers portent aussi la parole dans les milieux syndicaux et s’adressent au grand public; ils n’hésitent pas pour la réalisation de l’œuvre poursuivie à se transporter dans des communes assez lointaines du département,
voire même hors du département. C’est ainsi, par exemple, qu’à la suite d’une conférence présidée par le maire, le 23 décembre 1922, et à laquelle avaient été invités les instituteurs et les institutrices, les grands élèves, les familles, le public, la commune de Vic- Fesenzac (Gers) a organisé un centre d'orientation professionnelle. De même, le 30 décembre, le syndicat féminin « la Gerbe » a créé une section d'orientation professionnelle. (1)
La propagande par le Bulletin, les tracts, les envois de brochures, d'exemplaires de la « Rose des métiers », l’intensité et la continuité de l'effort de la Chambre de la Gironde ont assez fait connaître la valeur de son action pour que presque journellement : les groupements les plus divers s'intéressant à l’orientation professionnelle, associdtions, syndicats, offices d'orientation en formation, l’interrogent sur sa méthode, se fassent adresser la « Rose des métiers » ou les autres brochures de M. Mauvezin. Certains offices ‘ d'orientation, s'inspirant directement des directives de Bordeaux, se contentent même, avec l’autorisation de la Chambre de métiers, de reproduire, pour les distribuer aux intéressés, ses tracts de publicité, notamment ses « Conseils aux enfants sur le choix d’un métier ». Citons par exemple, en dehors du Centre féminin d'orientation professionnelle, fi iale de l’office d'orientation professionnelle de la Chambre de métiers de la Gironde: l'Office municipal et interlocal de placement de Brest et son cabinet d’orientation professionnel’e; l'Office d'orientation professionnelle
(1) Bulletin de la Chambre de métiers de la Gironde, janvier 1924, p. 15.
du XII° arrondissement de Paris; l'Office départemental et municipal de placement de la Sarthe. (1) La Chambre de la Gironde a été invitée par le Sous- Secrétaire d'Etat de l'Enseignement technique à exprimer son opinion sur l’organisation des offices d'orientation professionnelle (2), par l’Institut Lannelongue, à exposer ses conceptions. (3)
Mais l'effort le plus intéressant, le plus efficace s’exerce à l’école et dans la famille, par la pratique des questionnaires, déjà mentionnés et par l'originale institution de concours de choix de métier.
Des nombreuses enquêtes faites par elle et de l’examen des milliers de réponses aux questionnaires pour débutants, la Chambre de métiers tire une véritable doctrine. Nous ne retiendrons que les conc'usions de l'enquête de l’été 1919, l’une des plus poussées et qui est à peu près contemporaine des débuts de la Chambre de la Gironde. Au préalable, au cours de conférences faites dans 25 écoles de garçons de Bordeaux, M. Mauvezin avait attiré l’attention des enfants sur l'utilité d’une orientation vers un métier conforme à leurs aptitudes et sur le danger de l’engouement pour les métiers encombrés de la mécanique. Puis il remit à chacun d’eux quelques conseils sous forme de tracts et un questionnaire qu’il expliqua en détail et qu’il recommanda de remplir après mûre réflexion pendant quelques jours. Les parents répondirent ra-
«ss Cf Office d'orientation professicnnelle .de Lille: Ecole Professionnelle d'Esch-sur-l'Alzetie (Luxembourg). Bull Ch mét. Gironde, oct. 1922.
(2) Bull. Ch. mét. Gironde, déc. 1922, p. 259,
(3) Même Buil., nov. 1923, p. 265.
rement à l'invitation d'exprimer leurs sentiments sur l'orientation de leurs enfants. Mais 666 enfants de 10 à 15 ans remplirent les questionnaires. Sur ce nombre, 329 déc'arèrent vouloir quitter l’école à la fin de l’année pour commencer à travailler. Leurs désirs se répartissaient ainsi entre les divers métiers: (1)
Métiers iapricolen tn en ne nee PARTNERS A fee ee 15 LME dd A RVTe De Ne Pr Ce a a AE TU en MOT 5 Ad arte NS ee a I Pa a ere ele NE ee TR, 10 RE NE NE 27 ajusteurs-mécaniciens, tourneurs : 95
re fer et métaux sans spécifier : . . 49 157 électriciens sn ENT MENMSICES EL 0 NE AU. 9 Re ébénistes: . el O RE du bois. modeleurs et des ais 35 sans spécification: . .. . fl
Autres \mébers du:batiment à 222220 5002 see nUdyer à 13
Métiers-disbmentationss 2 0: ie) MAT on es di ete 8 A COMMEICIAUX Em li eee ee IAE en et en 30 — marinset nee TP ERNEST 13 divers É 14
Enfants ne s'étant pas prononcés relativement au choix d'un métier. 29
Bien que l'attention des enfants eût été appelée sur les dangers des métiers encombrés, les métiers du fer et des métaux avaient la prééminence, représentar à eux seuls la moitié des candidatures. Comme con clusion de cete enquête, M. Mauvezin estimait d’une part que le tiers des enfants aurait eu avantage à fréquenter l’école encore une ou plusieurs années (2); d'autre part que:
22 % seulement des enfants demandaient des métiers paraissant leur convenir;
(4) Mauvezin, Rose des Métiers, p. 13.
(2) Mauvezin, loc. cit.
40 % des métiers paraissant mal leur convenir;
38 % des métiers qui semblaient acceptables, ou bien n'avaient pas su formuler une opinion précise. (1)
Deux « concours de choix de métier » ont été organisés par la Chambre de métiers de la Gironde, en 1923 et 1924. Nous ne connaissons pas tous les résultats du concours de mai 1924, mais il est intéressant de rapprocher les résultats de celui de 1923 des leçons fournies par les réponses au questionnaire de 1949; c'est un moyen d'apprécier l’action de la Chambre depuis ses débuts jusqu’en 1923.
Le concours organisé en 1923 avait précisément pour but de montrer « où en était l’orientation professionnelle à Bordeaux, quand elle est faite par l’école, l'enfant et ses parents. »
Le but du concours était d'obtenir des candidats des réponses apportant la preuve convaincante que leur choix d’une profession était pleinement justifié.
Dans ce but, il comportait d’abord des réponses à faire par écrit et par le candidat, chez lui ou en classe, avec l’aide de ses maîtres et au besoin de ses parents, à un questionnaire comprenant des demandes relatives aux aptitudes physiques, intellectuelles et morales indispensables ou seulement utiles pour exercer convenablement le métier choisi par lui — et des demandes relatives à ses aptitudes et qualités et justifiant son choix.
Le candidat avait, en outre, à répondre par écrit à des questions générales, telles que: avantages de
(1) Mauvezin, 0. cût., p. 10,
l'apprentissage, de l'instruction, explication de maximes d'orientation pratique...
Pouvaient participer au concours les écoles, à raison de cinq questionnaires au moins et dix au plus par école et les futurs débutants. Un questionnaire fut remis à chaque concurrent. Furent éliminées du concours les écoles qui n'avaient pas mis la « Rose des Métiers » de leur bibliothèque à la disposition des enfants et des familles et les candidats qui n'avaient pas eu l'approbation de leurs parents, « car les parents, légalement et moralement responsables, ne doivent, dans aucun cas, se désin- téresser de l'avenir de leurs enfants ». La seule signature des maîtres ou celle des parents, sans leur avis formel, a fait diminuer la note de l’école et celle de l’écolier.
Sur 24 écoles concurrentes, 14 furent classées en rang utile; les 64 réponses des 10 autres écoles ne justifiaient pas la communication de la « Rose des Métiers » déposée à l’école.
Sur 191 concurrents, 101 avaient leur questionnaire signé des parents avec, pour la plupart, leur avis motivé, formalité essentielle du concours.
Les 47 meilleurs questionnaires furent l’objet d’une enquête, en vue de vérifier si leurs auteurs avaient effectivement suivi la profession qu'ils annonçaient. La plupart l'avaient embrassée ou s’y préparaient dans une école appropriée. Les 26 lauréats
remplissaient cette condition.
= Le dépouillement des 194 réponses permettait d’étab'ir la répartition des désirs des candidats par profession. Elle était la suivante:
Mécaniciens ..... Le LR rene 18 Menuisiers-ébénistes .......... 18 Ménublienss nn Le: 16 ABgrICUMEUrS 2... ons 45 Employés de bureau..... a is 13 Employés de commerce........ 12 Klectriciens 52... ORNE 10
Les 49 autres professions demandées, toutes de la région, avaient de 1 (tonnelier; plâtrier) à 7 candidats.
Les professions désirées, classées par école, se montraient en rapport étroit avec l’activité économique du quartier et le travail manuel à l'école. La camaraderie et la mode exerçaient moins d'influence qu'avant la campagne de la Chambre de métiers. (1)
Les bulletins de la Chambre de métiers donnent, à partir d'octobre 1923, le résultat mensuel de l’activité de son Office d'orientation professionnelle. Voici quelques chiffres qui complèteront les indications du concours de mai 1928.
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(4) Compte rendu moral rapporté par M. Duffieux, chef de l'Office d'orientation professionnelle, Bull. Ch. Mét. Gironde, décembre 1923, p. 290.
Dans ces nombres ne figurent ni les écoliers orientés et placés par les écoles primaires ou succursales, ni les débutants qui ont apporté chez eux la « Rose des Métiers » et que leurs parents ont ainsi orientés.
Au total, pendant une période correspondant à l’année scolaire 1923-1924, l'Office de la Chambre de la Gironde a orienté directement 418 candidats.
Au point de vue des professions vers lesquelles ils ont été dirigés, les candidats se répartissent de la manière suivante:
Professions 82 À
Sculpteurs sur bois Menuisiers Tourneurs Ebénistes Fondeurs, mouleurs Aïjusteurs Ferblantiers d'établi Chaudronniers Serruriers, électriciens Charrons, forgerons Mé:aniciens de la marine Mécaniciens prothèsistes écaniciens machines à écrire Mécaniciens imprimerie Imprimeurs sur métaux Typographes tographes Graveurs Peintres Dessinateurs industriels Dessinateurs d'étiquettes harpentiers açons Plâtriers Plombiers Tailleurs de pierre ouvreurs epasseurs, apprèteurs Tapissiers Bourreliers Encadreurs Carrossiers Boulangers Charcutiers tissiers nfseurs
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