AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Port-au-Prince, ii août i8g2
Le Président de la République forma donc le cabinet comme Ton sait.
Dans ce nouveau ministère, deux hommes surtout, par leur expérience et le rôle qu'ils avaient déjà joué sur la scène politique, lui donnèrent dès le début une certaine allure et un çi;-rand prestige. C'étaient les g-énéraux Turenne Jean Gilles et Saint-Martin Dupuy. Leur démission plus tard et la vacance en quelque sorte de leurs postes jus-
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qu'au dernier jour devaient être pour nous dans l'avenir une cause de profond affaiblissement.
Je ne connaissais presque pas le général Turenne Jean Gilles quand je devins son collègue. Je ne tardai pas à m'attacher à ce soldat loyal et énerg-ique. D'un dévouement sans bornes au Président, il jouissait à Port-au-Prince du respect et de l'estime de tous les honnêtes g'ens. Par contre, les agitateurs ne l'aimaient g^uèreet avaient de lui une crainte très vive. Son nom — et il s'en faisait une légitime fierté — sig"nifîait, avec sa foi militaire intransigeante, fidélité absolue dans le présent et dans le passé aux chefs qu'il servait ou avait servis.
D'une coi'rection parfaite, d'une attitude irréprochable, il consacrait tous ses loisirs à la lecture, qui était sa passion favorite. Presque chaque aprèsmidi, on pouvait le trouver chez lui, dans sa cour, assis dans un coin un livre à la main. Une g^rande rég'ularité, une exactitude minutieuse régnaient dans ses bureaux, où il ne tolérait jamais la plus lég-ère infraction. Quoique parfois les nécessités du service amenassententre nous quelques désaccords, il fut un de mes collèg-ues avec qui mes rapports furent des meilleurs. Et personne ne sentit plus vivement le vide — le coup pour mieux dire — que sa retraite allaitporterau cabinet du i i août.
Le g-énéral Saint-Martin Dupuy fut un ministre de l'intérieur et de la police comme on en voit
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rarement. Son aclivité dans ce poste scabreux où il faut être à cheval dès six heures du matin, après avoir veillé parfois une bonne partie de la nuit, fut au-dessus de tout élog-e. Expérimenté, travailleur, patient, il était d'excellent conseil dans les moments difficiles. J'eus maintes fois, à propos des douzièmes mensuels, bien des difficultés avec lui ; il n'en restait pas trace l'instant d'après chez cet aimable et galant homme. Nous avions, du reste, un défaut commun : c'était, je crois, après moi, le ministre le plus paperassier, aimant le plus à écrire qui fût jamais.
De mes autres collèg"ues, je ne dirai rien. Nous étions pleins d'ardeur, d'illusions, et n'avions presque pas d'histoire.
Un souvenir pourtant — un souvenir de tristesse et de regTct — à Fabius Ducasse, que le chagrin et les calomnies devaient si vite conduire au tombeau, quelque temps après sa démission. Lui aussi fut d'un dévouement sans bornes, d'une activité rare. Petit de taille, mais très robuste, il représentait le côté mondain au ministère, et je me demandais parfois où il trouvait le temps, au milieu de ses multiples occupations, pour soigner ainsi sa personne toujours élégante.
La dernière fois que je le vis ce fut au Cajé du Commerce. Nous causâmes de mon prochain /oyage.
(( — Je regrette, me dit-il, que vous partiez. Le cabinet auquel nous avons appartenu sera vivement attaqué.
« — Oh! je n'en doute pas, surtout moi, fis-je en l'interrompant, car pour vous autres, ministres politiques, vous avez des g'râces d'état, vous êtes toujours couverts, et c'est justice. Pour moi, j'aurai non seulement ceux qui, selon la formule traditionnelle, croiront que je me suis enrichi, mais ceux — autrement dangereux — qui n'oublieront pas que j'ai essayé de les empêcher de faire leurs affaires au détriment de l'Etat. Mais, que voulez-vous, je ne suis ici d'aucune utilité et, d'un autre côté, j'ai absolument besoin de donner un aliment nouveau à mon cerveau. Pensez donc ! voilà deux ans et demi que j'entends, que je vois les mêmes choses. La vie est courte...
(( — Vous nous auriez défendus, reprit-il.
« — Bah! cela en vaut-il la peine? Nous laisserons dire et faire le temps. Tout s'arrang"e et se remet au point à la long-ue. »
Il m'écoutait en souriant. Il était à ce moment jeune, vaillant, plein de confiance dans son étoile. C'était la dernière fois pourtant que je le voyais avant que cette misère morale tissée par la calomnie et le menson«"e, et qui tue plus sûrement que le poison, l'eût terrassé et couché dans la terre. . .
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CHAMBRE DES DÉPUTÉS Séance du 29 août 1892.
M. F. Marcelin, secrétaire d'Etat des finances. — Messieurs les députés, avant d'aborder le sujet qui m'amène à cette tribune, permettez-moi de vous faire deux déclarations.
Assurément, il y avait de plus méritants, de plus dig-nes que moi à cette importante charge.
Il y en avait surtout dont les droits étaient incontestables, et c'est dommage que le Président de la République ne les ait pas appelés. Mais justement cette confiance dont j'ai été l'objet m'impose un grand devoir et je n'y faillirai pas. Il faut que je paie le Président de la République, qui m'a fait cet insigne honneur, par le dévouement le plus absolu, le travail le plus opiniâtre. Je ne veux pas que devant le Pays, devant l'opinion publique, il ait à reg-retter cette manifestation personnelle de sa volonté.
L'autre déclaration que j'ai à vous faire et je vous prie de la noter pour me la rappeler au besoin, c'est ce que je ne me cramponnerai jamais à un portefeuille, quelque importance qu'un portefeuille puisse donner à un homme. Je ne crois pas qu'il me soit à ce point indispensable
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que sans lui je ne sois rien dans la vie. J'ai une autre idée de ma personne et de mes actes.
Mais assez nous entretenir de ces choses personnelles. — Je veux éviter soig-neusement le discours, la phrase, vous n'en avez que faire. Partout on nous crie dans le pays : acta non verha. — Et c'est ce que dernièrement l'homme éminent qui préside vos délibérations nous faisait l'honneur de nous dire en réponse à notre déclaration ministérielle : « Des actes et non des phrases. » Je vous promets, pour ma part, de me renfermer dans ce prog-ramme.
En bonne tactique, vous le savez, Messieurs, on doit étudier le terrain sur lequel on veut manœuvrer. C'est ce que j'ai essayé défaire, d'une façon encore bien imparfaite, durant le court espace qui s'est écoulé de ma nomination à ce jour.
Mais votre expérience suppléera à mon inexpérience, votre foi soutiendra ma faiblesse. — En avant donc pour la Patrie et pour le devoir !
Voici l'exposé que j'ai l'honneur de vous faire :
Une des conditions essentielles de toute bonne administration, qu'elle soit publique ou privée, c'est de savoir exactement les charges qui pèsent sur elle. Ce n'est qu'en procédant ainsi, ce n'est qu'en ayant sans cesse sous les yeux sa situation réelle, qu'un Etat, de même qu'un particulier, peut avoir le lég-itime espoir, grâce à l'ordre, à la régu-
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larilé, à l'économie, de faire cesser dans l'avenir les embarras dans lesquels il se débat.
Il ne sert de rien de cacher une plaie; tôt ou tard les bandelettes se détachent et la pourriture apparaît.
Je vous ai promis la vérité; je vous ai promis d'être, avec vous, d'une exemplaire franchise. Je n'ai pas g-rand mérite à agir ainsi : mon caractère m'en a toujours fait l'impérieuse oblig-ation dans toutes les actions de ma vie et la prudence la plus vulg'aire m'ordonne aujourd'hui la franchise vis-àvis de vous. Je tiens donc ma promesse en vous soumettant la situation financière de la République telle que je la vois au moment où la confiance du chef de l'Etat m'appelle au département des finances.
Pour le premier semestre de l'exercice en cours, les droits constatés ont produit :
A l'importation G. 2.082.015 45
A l'exportation 2. 291. 071 65
Total.... G. 4-373. 087 10
N'ayant pas encore reçu de toutes les administrations des finances leurs états de droits locaux pour le deuxième semestre de cet exercice, le département se trouve dans l'impossibilité d'établir les chiffres de la recette à partir d'avril 1892. Néanmoins, pour avoir des données, sinon réelles au
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moins approximatives, sur nos ressources du deuxième semestre en question, nous avons dû prendre pour base les chiffres du deuxième semestre de l'exercice 1890- 189 1 , tout en tenant compte de la différence qui résultera, selon toutes probabilités, de la supériorité des revenus de cette période de l'exercice dernier sur ceux des deux trimestres de l'exercice en cours, un cinquième environ, soit: G. 4>373,o87. 10.
Importation G . 2 , 2 1 1 . o5i 36
Exportation i .084. 198 94
I /5 en moins 659 . o5o 06
A ce chiffre, si nous ajoutons le produit des
impôts divers dont le montant pour toute l'année peut être évalué, selon nos prévisions, à environ i5o . 000 »
On obtiendra G . 7 . i59 . 287 34
Dépenses :
Les charges de l'Etat pour l'exercice 1891- 1892 comprennent :
1° Crédits budgétaires ouverts aux départeiiieiits ministériels G. 5.829.147 29
oP Crédits supplémentaires votés par le Corps législatif, le 29 novembre 1891 206. io5 »
3" Compte de liquidation (crédit spécial au Département de l'Instruction publique — voir Budget de 1891-92).' 9.201 79
4" Service de la dette publique i »... 1 . 954 . 3i6 67
Report "•998.770 75 7.159.287 34
5° Service de la Banque. . . . 174.850 o3
6'^ Crédit supplémentaire aux Départements des relations Extérieures, de la Guerre et de l'Intérieur (arrêté du i*^' mars 1892, de Son Excellence le Président de la République d'Haïti) 4^2 . 849 17
7° Chambre des députés pour deux mois d'indemnités 57 . 000
8° Pour l'échange des billets de caisse détériorés, 3,ooo par mois 36 . 000 93 . 000 »
Dépenses générales 8.699.470 28
Déficit probable i. 540.182 94
Pour les deux derniers mois de l'exercice, août et septembre, les recettes probables à l'importation s'élèveront à environ 542 . 827 62
Impôts diA'ers 12 . 5oo »
555.327 62 D'après le relevé suivant des allocations budgétaires, les dépenses des mêmes mois atteindront :
Relations extérieures
Crédit budgétaire 3.368 84
Crédit supplémentaire ... 2 . 962 48
A reporter... 6 o3i 32 555.327 62
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Report.... 6.33i 32 555.327 62
Finances et Commerce
Crédit budgétaire 124. 554 74
Guej'7'e Crédit budgétaire 178.227 67
Crédit supplémentaire ... 33 . 826 29